IV
rats que vous ne connaissez pas et qui certainement viendraient dans mon lit.
— Quelle misère ! J'ai dit à M. Cavalli qu'il a manqué de vous tuer avec ses livres : il m'a chargé de les lui rendre et de vous donner Boèce. Le voici.
— Je vous en suis bien obligé; il vaut mieux que Sénèque : il me fera du bien.
— Je vous laisse ici de l'eau d'orbe et un instrument très-nécessaire : amusez-vous à vous rafraîchir.
Il me fît quatre visites et me tira d'affaire : mon tempérament fît le reste et mon appétit revint. Au commencement de septembre , je me portais tout-à-fait bien , je n'endurais d'autre mal réel qu'une extrême chaleur, la vermine et l'ennui ; car je ne pouvais pas toujours lire Boèce.
Un jour Laurent me dit que j'avais la permission de sortir de mon cachot pour me laver pendant qu'on ferait mon lit et qu'on balaierait. Je profitai de cette grâce pour me promener pendant dix minutes que durait l'opération , et comme je me promenais avec violence , les rats épouvantés n'osaient pas se montrer. Ce jour-là même , Laurent me rendit compte de mon argent, et il se trouva mon débiteur de trente livres qu'il ne m'était pas permis de mettre dans ma poche. Je les lui laissai en disant de m'en faire dire des messes, persuadé qu'il en ferait un tout autre usage, et
il me remercia d'un ton de satisfaction qui nie prouva qu'il serait lui-même le prêtre. J'en usai de même tous les mois et je n'ai jamais vu de quittance d'aucun diseur de messes. Laurent fît bien de célébrer le sacrifice au cabaret : l'argent fut au moins utile à quelqu'un.
Je vivais au jour la journée, me flattant chaque soir que le jour suivant on me rendrait ma liberté; mais trompé chaque jour dans mon attente, je décidai dans ma pauvre tête que ce serait immanquablement au premier d'octobre , jour où commeziçait le règne des nouveaux inquisiteurs. D'après ce beau calcul, ma détention devait durer aussi long-Lemps que les inquisiteurs actuels, et c'était la raison pour laquelle je n'avais jamais vu le secrétaire qui, sans cela, serait sans doute venu me voir pour m'interroger, mexaminer et me convaincre de mes crimes; enfin pour m'annoncer ma condamnation. Tout cela me paraissait sans réplique , parce que c'était naturel; mais cet argument était faux sous les Plombs, où rien ne se fait selon l'ordre naturel. Je me figurais que les inquisiteurs devaient avoir reconnu mon innocence et leur injustice, et qu'ils ne me retenaient en prison que pour la forme et pour ne pas entacher leur réputation d'une souillure d'injustice; de là je concluais qu'ils me rendraient la liberté en déposant le sceptre de leur exorbitant pouvoir. Mon esprit était dans un état de calme si parfait que je me sentais capable de leur pardonner et
3^4 CHAPITRE Xlt.
d'oublier l'injure que j'en avais reçue. Comment, me disais-je , ces messieurs pourraient- ils me laisser ici à la merci de leurs successeurs auxquels ils n'auraient rien pu transmettre de suffisant à ma condamnation ? Je trouvais impossible qu'ils eussent pu me condamner et écrire ma sentence sans me l'avoir communiqué, sans m'en avoir dit la raison. Mon bon droit me paraissait incontestable, et je raisonnais en conséquence ; mais ce n'était pas d'après la raison que je devais raisonner envers un tribunal qui se distingue de tous les tribunaux de la terre par l'arbitraire et le bon plaisir. Il suffit que les inquisiteurs procèdent contre quelqu'un pour qu'il soit coupable; et alors quel besoin a-t-on de lui parler? et quand il l'ont condamné, qu'est-il besoin de lui annoncer sa sentence? son consentement n'est pas nécessaire, et ils pensent qu'il vaut mieux laisser au malheureux le sentiment de l'espérance ; car quand bien même on l'instruirait de tout , il n'en resterait pas une seule heure de moins en prison. Celui qui est sage ne rend compte de ses affaires à personne , et les affaires du tribunal vénitien ne sont que déjuger et de condamner. Le coupable est une machine qui n'a pas besoin de se mêler de l'affaire pour y coopérer : c'est un clou qui, pour entrer dans le mur, ne demande qu'à être frappé. Je connaissais en parlie les usages du colosse dont j'étais sous les pieds, mais il y a sur la terre des choses qu'on ne peut se flatter de bien savoir
que lorsqu'on en a fait l'expérience. Si parmi mes lecteurs il s'en trouve quelques-uns auxquels ces règles semblent injustes., je leur pardonne , parce que je sais qu'elles en ont parfaitement l'apparence ; mais qu'ils souffrent que je leur dise qu'étant d'institution, elles deviennent nécessaires, parce qu'un tribunal de cette trempe ne saurait subsister que par elles. Ceux qui les maintiennent en vigueur sont des sénateurs choisis entre les plus qualifiés et qui ont la réputation d'hommes vertueux.
Le dernier de septembre , je passais la nuit blanche , et j'étais dans une extrême impatience de voir paraître le nouveau jour, tant je me sentais sûr de recouvrer ce jour-là ma liberté. Le règne des scélérats qui m'en avaient privé expirait; mais le jour parut, Laurent vint à son ordinaire et ne m'annonça rien de nouveau. Je fus pendant cinq à six jours dans la rage et le désespoir, et alors je me figurais que, pour des raisons qu'il m'était impossible de deviner, on avait résolu de me tenir enfermé pour le reste de mes jours. Cette idée affreuse me fit rire , car je me sentais maître de ne rester esclave que très-peu de temps, aussitôt qu'au péril de mes jours, j'ausais pris le parti de faire cesser ma détention. Je savais que je réussirais à m'échapper ou à me faire tuer. Deliberata morte ferocior (i).
(i) Devenu plus terrible par la résolution de mourir.
3st6 CHAPITRE XII.
Au commencement de novembre je formai sérieusement le projet de sortir par la force d'un lieu où Ton me retenait par la violence, et cette pensée devint mon idée unique. Je commençai à me creuser le cerveau pour trouver un moyen d'exécuter mon projet, et j'en conçus cent plus hardis les uns que les autres; niais toujours un nouveau moyen me faisait rejeter celui auquel je venais de donner la préférence.
Pendant ce laborieux travail de mon imagination , il arriva un événement singulier qui me fît sentir le triste état où mon esprit se trouvait.
J'étais debout dans le galetas regardant en haut vers la lucarne , et mes regards se portaient également vers la grosse poutre. Tout-à-coup je vois cette poutre, non pas branler, mais se tourner vers son côté droit et, par un mouvement contraire , mais lent et interrompu, se replacer aussitôt dans sa position première. Ayant en même temps perdu mon aplomb, je reconnus que c'était une secousse de tremblement de terre. Laurent et les sbires , qui sortirent en cet instant de mon cachot, dirent qu'ils avaient également éprouvé un mouvement d'oscillation. Telle était la disposition de mon esprit , que cet événement me causa un mouvement de joie que je renfermai en moi sans proférer le mot. Quatre ou cinq secondes après, le même 'mouvement se reproduisit, et je ne pus m'empêcher de m'écrier : Un'altra! uii al-
tra, gran Dio ! ma piîi forte (i). Les archers effrayés de ce qui leur semblait l'impiété d'un fou désespéré , s'enfuirent avec horreur.
Après leur départ, réfléchissant sur moi-même , je trouvais >que je calculais entre les événemens possibles l'écroulement du palais ducal compatible avec le recouvrement de ma liberté : cet immense édifice en s'écroulant devait me jeter sain et sauf, et par conséquent libre, sur la place Saint-Marc, ou , au pis aller, j'aurais été écrasé sous l'énorme masse de ses décombres. Dans la situation où je me trouvais , on compte la liberté pour tout et la vie pour rien , ou pour bien peu de chose, et dans le fond je commençais à devenir fou.
Cette secousse de tremblement de terre fut une suite de celle qui , dans le même temps , détruisit Lisbonne.
(i) Une autre ! une autre , grand Dieu I mais plus forte.
Divers incidens. — Compagnons. — Je prépare mon évasion. Changement de cachot.
Pour que le lecteur puisse comprendre ma fuite d'un endroit tel que les Plombs, il faut que je lui en fasse connaître le local.
Les Plombs , prisons destinées à renfermer les criminels d'état, ne sont autre chose que les greniers du palais ducal, et c'est des larges plaques de plomb dont ce palais est recouvert que ces prisons tirent leur nom. On ne peut y parvenir qu'en passant par les portes du palais, ou par le bâtiment des prisons, ou enfin par le pont dont j'ai déjà parlé , et qu'on nomme le Pont des soupirs.
On ne peut monter à ces cachots qu'en passant dans la salle où les inquisiteurs d'état s'assemblent, et le secrétaire en a seul la clé , qu'il ne confie au geôlier que pendant le temps qui lui est nécessaire, de grand matin, pour faire«le service des prisonniers. Ce service se fait à la pointe du jour , parce que plus tard les archers, allant et venant, seraient trop vus de tous ceux qui ont affaire aux chefs du conseil des dix; or ce conseil s'assemble chaque jour dans une salle contiguë appelée la Bussola , et les archers sont obligés de la traverser chaque fois qu'ils doivent aller sous les Plombs.
Ces prisons se trouvent divisées sous les combles des deux faces du palais : trois sont au couchant , la mienne était de ce nombre , et quatre au levant. La gouttière du toit du coté du couchant donne dans la cour du palais : l'autre donne perpendiculairement sur le canal qu'on appelle Rio di palazzo. De ce côté , les cachots sont trèsclairs et on peut s'y tenir debout, ce qui n'a pas lieu à la prison où j'étais et qu'on distingue parle nom de trave, dénomination qui vient de l'énorme poutre qui me privait de la lumière. Le plancher de mon cachot était positivement audessus du plafond de la salle des inquisiteurs, où ordinairement ils ne se rassemblent que la nuit après la séance journalière du conseil des dix, dont tous les trois sont membres.
Connaissant parfaitement le local et les habitudes uniformes des inquisiteurs, le seul moyen
33o CHAPITRE XIII.
de me sauver, le seul au moins que je jugeai susceptible de réussite, était de percer le plancher de ma prison; mais il fallait avoir des instrumens, et c'était une chose difficile dans un lieu où toute correspondante au dehors était défendue , où l'on ne permet ni visite ni commerce épistolaire avec puersonne. Pour corrompre un archer, il m'aurait fallu beaucoup d'argent et je n'en avais point. En supposant que le geôlier et les deux archers eussent consenti à se laisser étrangler, car je n'avais d'autre arme que mes mains, un troisième archer se tenait toujours en faction à la porte de la galerie , qu'il fermait à clé et qu'il n'ouvrait que quand le camarade qui voulait sortir lui donnait le mot de passe. Malgré tous les obstacles , la seule pensée qui m'occupât était celle de m'enfuir, et comme je n'en trouvais pas lé moyen dans Boèce, je ne le lisais plus; cependant comme j'étais persuadé que je ne pourrais parvenir à en trouver un qu'à force d'y songer, je ne me livrais pas à la moindre pensée qui n'y eût rapport.
J'ai toujours cru que lorsqu'un homme se met dans la tète de venir à bout de quelque chose et qu'il ne s'occupe que de la poursuite de son dessein, il doit y parvenir, malgré toutes le^difîicultés : cet homme deviendra grand-visir, pape; il bouleversera une monarchie, pourvu qu'il sy prenne de bonne heure et qu'il ait l'esprit et la persévérance nécessaires; car l'homme, arrivé a l'âge méprisé parla fortune, ne parvient plus à
rien, et sans son secours on ne peut rien espérer. Il faut pour réussir compter sur la bonne fortune et mépriser les revers; mais c'est un calcul politique des plus difficiles.
Vers la mi-novembre, Laurent me dit que Messer-Grande avait entre les mains un détenu , et que le nouveau secrétaire , nommé Businelio , lui avait ordonné de le mettre dans le plus mauvais cachot, et que par conséquent c'était avec moi qu'il allait le mettre. Il m'assura que lui ayant représenté que j'avais regardé comme une grâce d'avoir été mis seul , il lui avait répondu que je devais être devenu plus sage depuis quatre mois que j'étais là. Cette nouvelle ne me fît pas de peine, et je ne trouvai pas désagréable celle qui m'annonçait le changement de secrétaire. Ce M. Pierre Businelio était un brave homme que j'avais connu à Paris lorsqu'il allait à Londres en qualité de résident de la république.
Dans l'après-midi de ce jour, j'entendis gronder les verroux, et Laurent, suivi de deux archers, menant un jeune homme tout en larmes, après lui avoir ôté les menottes , l'enferma avec moi et s'en alla sans lui dire un seul mol. J'étais sur mon lit où il ne pouvait me voir. Sa surprise m'amusa. Ayant le bonheur d'avoir sept ou huit pouces de moins que moi, il pouvait se tenir debout , et il se mit à considérer mon fauteuil qu'il crut sans doute destiné à son usage. Portant ses yeux sur la hauteur d'appui de la grille, il voit
33a chapitre xiu.
Boèce , le prend, l'ouvre et le rejette avec une sorte de dépit , sans doute parce qu'étant en latin, il ne pouvait en faire aucun usage. Continuant l'inspection du cachot, il va à gauche, tâtonne et est tout surpris de trouver des hardes : il s'approche de l'alcove , et allongeant la main, il me touche et me demande respectueusement pardon. Je l'invite à s'asseoir et voilà notre connaissance faite. Qui êtes-vous, lui dis-je.
— Je suis Maggiori deVicence. Mon père , cocher dans la maison Poggiana , m'a tenu à l'école jusqu'à l'âge de onze ans , où j'ai appris à lire et à écrire , ensuite j'ai été apprenti chez un perruquier pendant cinq ans , et j'ai bien appris ce métier. En sortant de là , je suis entré valet de chambre chez le comte X. Il y avait deux ans que je servais ce seigneur, quand sa fille unique sortit du couvent. On me chargea de la coiffer et * . °
peu à peu j'en devins amoureux et je lui inspirai une passion égale à la mienne. Après nous être juré cent fois de n'être jamais que l'un à l'autre , nous livrant à l'impérieux besoin de nous donner des marques de tendresse, il en est résulté que l'état de la jeune comtesse a dévoilé notre union. Une servante de la maison, vieille et dévote, fut la première qui découvrit notre intelligence et l'état de ma maîtresse , et elle lui dit qu'en conscience elle était obligée d'en prévenir son père ; cependant ma jeune amie parvint à l'engager à se taire en l'assurant que dans la semaine elle lui ferait
tout savoir par son confesseur. Elle m'avertit de tout, et au lieu d'aller à confesse, nous prîmes nos mesures pour nous enfuir. Elle s'est emparée d'une bonne somme d'argent et de quelques diamans de feu sa mère, et nous devions partir cette nuit pour aller à Milan. Mais hier après dîner le comte m'appela, et me donnant une lettre , il me dit que je devais partir de suite pour la remettre en main propre à la personne à laquelle*elle s'adressait à Venise. Il me parla avec tant de bonté et si tranquillement, que je n'aurais jamais pu concevoir le moindre soupçon du sort qu'il me préparait. J'allai prendre mon manteau, et en passant , je dis adieu à ma petite femme en l'assurant que je serais bientôt de retour. Plus pénétrante que moi et pressentant peut-être mon malheur, elle se trouva mal. Arrivé ici en toute hâte, je me suis empressé de remettre la fatale lettre. On m'a fait attendre pour me donner la réponse, et dès que je l'ai eue , je me suis rendu dans un cabaret pour y prendre quelque chose, voulant de suite repartir pour rejoindre ma chère femme; mais comme je sortais du cabaret on m'arrêta et on me mena à la garde , où j'ai été gardé jusqu'au moment où l'on m'a conduit ici. Je crois, monsieur, que je puis bien considérer la jeune comtesse comme ma femme ?
— Vous vous trompez.
— Mais la nature
— La nature , quand on n'écoute qu'elle , mène
334 CHAPITRE XIH.
l'homme à faire des sottises, jusqu'à ce qu'on le mette sous les Plombs.
— Je suis donc sous les Plombs ?
— Comme moi.
Mon pauvre jeune homme se mit à répandre des larmes amères. C'était un très-joli garçon , sincère, honnête et amoureux à toute outrance. Je pardonnais intérieurement à la comtesse, et je condamnais fortement le comte son père d'exposer sa fille à la tentation d'un jeune homme jeune, joli et sensible. Un berger qui met le loup dans la bergerie ne doit pas se plaindre de la dévastation de son troupeau. Dans ses pleurs et ses lamentations, rien ne se rapportait à lui; tous ses sentimens étaient à son amie. Il croyait que le geôlier reviendrait pour lui porter un lit et à manger; mais je le désabusai et je lui offris mes provisions. Il avait le cœur trop gros pour pouvoir prendre aucune nourriture. Le soir je lui donnai ma paillasse sur laquelle il passa la nuit ; car quoiqu'il fût visiblement propre, je ne voulus pas le faire coucher avec moi, craignant les effets des rêves d'un amoureux. Il ne sentait ni sa faute , ni le besoin qu'avait le comte qu'on lui infligeât une punition publique pour mettre à couvert l'honneur de sa fille et celui de sa famille.
Le lendemain on lui porta une paillasse et un dîner de quinze sous que le tribunal lui passait en qualité de grâce ou par charité; car le mot justice paraît étranger à l'organisation de ce corps
affreux. Je dis au geôlier que mon dîner suffirait pour tous les deux, et qu'il pouvait employer ce que Ton accordait à ce jeune homme à lui faire dire des messes à sa manière. Il s'en chargea volontiers, et après lui avoir fait compliment de ce qu'il se trouvait avec moi, il nous dit que nous pouvions nous promener dans le galetas pendant une demi-heure. Je trouvai cette promenade excellente pour ma santé et pour mon projet d'évasion, que je ne pus mettre à exécution que onze mois après. Au bout de ce repaire de rats, je vis une quantité de vieux meubles jetés sur le plancher à droite et à gauche de deux grandes caisses et devant un gros tas de papiers cousus en cahiers. J'en pris une douzaine pour m'amuser à les lire et je vis que c'étaient des procès criminels dont je trouvai la lecture très-divertissante ; car il m'était permis de lire ce qui dans son temps avait certainement été très-secret. Je vis des réponses singulières à des interrogations suggestives sur des séductions de vierges, des galanteries poussées trop loin par des hommes employés à des conservatoires de filles, des faits vis-à-vis des confesseurs qui avaient abusé de leurs pénitentes, des maîtres d'école convaincus de pédérastie avec leurs élèves, et des tuteurs qui avaient trompé leurs pupilles : il y en avait qui dataient de deux ou trois siècles, dont le style et les moeurs me procurèrent quelques heures de plaisir. Entre les meubles qui étaient par terre, je vis une bassi-
noire, une chaudière, une pelle à feu, des pincettes, de vieux ehandeliers, des pots de terre et jusqu'à une seringue. Cela me fit juger que quelque illustre prisonnier avait été distingué par la permission de faire»usage de tous ces objets. Mais ce qui m'intéressa le plus, ce fut un verrou tout droit, gros comme le pouce et long d'un pied et demi. Je ne touchai à rien, car Je temps n'avait pas assez mûri mes projets pour jeter un dévolu spécial sur quelque chose.
Un matin , vers la fin du mois , on vint m'enlevermon camarade, et Laurent inédit qu'il avait été condamné aux prisons appelées les Quatre. Ces prisons sont dans l'enceinte du bâtiment des prisons ordinaires et appartiennent aux inquisiteurs d'état. Les prisonniers qui y sont enfermés ont le privilège de pouvoir appeler le geôlier quand ils en ont besoin. Elles sont obscures , mais il y a une lampe à l'huile au moyen de laquelle les prisonniers sont éclairés : on n'y craint pas le feu , car tout est en marbre. J'ai su long-temps après que le pauvre Maggiorin y passa cinq ans et que lorsqu'il en sortit, il fut envoyé à Cérigo pour dix. J'ignore s'il en est jamais sorti. Il m'avait tenu bonne compagnie , et je m'en aperçus dès qu'il fut parti, car je ne tardai pas à retomber dans la tristesse. J'eus le bonheur qu'on ne me priva point du privilège de ma demi-heure de promenade dans le galetas. Je me mis à examiner plus attentivement tout ce qu'il renfermait. L'un des caissons
était rempli de beau papier, de cartons, de plumes non taillées et de pelotons de ficelle : l'autre était cloué. Un morceau de marbre noir, poli, épais d'un pouce , long de six et large de trois , attira mes regards : je m'en emparai sans savoir encore ce que j'en ferais , et je le cachai dans ma prison, ayant soin de le couvrir avec mes chemises.
Huit jours après le départ de Maggiorin , Laurent me dit que selon toute apparence je ne tarderais pas à me retrouver en compagnie. Cet homme qui , au fond , n'était qu'un bavard, commença à s'impatienter de voir que je ne lui faisais jamais aucune question. Par devoir , il aurait dû ne pas l'être ; mais où trouver des êtres d'une perfection infime ? Il en est , mais heureusement peu , et encore n'est-ce pas dans les basses classes qu'il faut les chercher. Ainsi donc mon geôlier ne pouvant faire briller sa réserve , s'imagina que si je ne l'interrogeais jamais, c'est que je supposais qu'il ne savait rien , et cela piqua son amour-propre : voulant me prouver que je me trompais , il commença à jaser sans que je le questionnasse. Je crois , monsieur , me dit-il , que vous aurez souvent des visites , car les autres six cachots contiennent chacun deux personnes qui ne sont pas faites pour être envoyées aux Quatre. Ne lui faisant aucune réponse, il reprit quelques instans après : Aux Quatre, on met pêle-mêle toutes sortes de gens dont la condamnation , à eux inconnue , est écrite. Les prisonniers qui, comme vous, sont