‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 11 sur 15 · IV · texte numérisé non relu

IV

confiés à mes soins sous les Plombs , sont tous des gens de la plus grande distinction, et ne sont criminels que de choses dont les curieux ne peuvent rien savoir. Si vous saviez , monsieur, quels sont les compagnons de votre sort ? vous vous étonneriez , car il est vrai qu'on dit que vous êtes un homme d'esprit : mais vous me pardonnerez. . . . Vous savez que ce n'est rien qu'avoir de l'esprit pour être traité ici. . . . Vous m'entendez. Cinquante sous par jour , c'est quelque chose. . . On donne trois livres à un citoyen , quatre à un gentilhomme et huit à un comte étranger ; je dois le savoir, je pense, car tout passe par mes mains.

Ici, il se mit à me faire son propre éloge , tout composé de qualités négatives. Je ne suis ni voleur, ni traître, ni menteur, ni avare, ni méchant, ni brutal comme tous mes prédécesseurs , et quand j'ai bu une pinte de plus, je n'en deviens que meilleur. Si mon père m'avait envoyé h l'école , j'aurais appris à lire et à écrire , et je serais peut-être aujourd'hui Messer-Grande ; mais ce n'est pas ma faute. M. André Diedo m'estime , et ma femme , qui n'a que vingt-quatre ans et qui vous fait tous les jours à manger, va lui parler quand elle veut, et il la fait entrer sans façon , même quand il est au lit ; grâce qu'il ne fait à aucun sénateur. Je vous promets que vous aurez ici tous les nouveaux venus , mais toujours pour peu de temps, car dès que le secrétaire a relevé de leur propre bouche ce qu'il lui importe de savoir, il les envoie

à leur destination , soit aux Quatre , dans quelque fort ou au Levant : s'ils sont étrangers , on les mène hors des frontières ; car le gouvernement ne se croit pas le maître de disposer des sujets d'un autre prince, à moins qu'ils ne soient au service de la république. La clémence du tribunal, monsieur, est sans exemple , et il n'y en a aucun au monde qui procure à. ses prisonniers plus de douceurs. Ou trouve cruel qu'il ne permette ni d'écrire ni de recevoir des visites ; mais c'est une folie 3 car écrire et voir du monde , c'est perdre son temps. Vous me direz que vous n'avez rien à faire ; mais nous ne pouvons pas dire cela, nous autres.

Telle fut à peu près la première harangue dont ce bourreau m'honora , et , je dois l'avouer, il m'amusa. Je vis que cet homme , s'il eût été un peu moins bête , aurait certes été plus méchant. Je résolus de mettre à profit sa bêtise.

Le lendemain on m'amena un nouveau commensal , qu'on traita le premier jour comme on avait traité Maggiorin, et cela m'apprit qu'il était nécessaire que je me fisse acheter une autre cuillère d'ivoire, car le premier jour le nouveau venu ne recevant rien , je devais lui faire les honneurs de la maison.

Mon nouveau compagnon me fit une profonde révérence , car ma barbe , qui avait déjà quatre pouces de long , imposait plus encore que ma taille. Laurent me prêtait souvent des ciseaux

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pour me faire les ongles ; mais il lui était défendu sous des peines sévères de me permettre de toucher à ma barbe. J'en ignore la raison, mais j'avais fini par m'habituera ma barbe comme on s'habitue à tout.

Le nouveau venu était un homme de cinquante ans , à peu près de ma taille , un peu courbé, maigre , à grande bouche et ayant une vilaine denture. Il avait de petits yeux gris sous deux épais sourcils rouges, ce qui lui donnait l'air d'un chathuant , et tout cela était relevé par une petite perruque de crin noir qui répandait une odeur d'huile fort désagréable, et par un habit de gros drap gris. Il accepta mon dîner, mais il se tint sur la réserve et ne me dit pas le mot de toute la journée : j'imitai son silence , persuadé qu'il ne tarderait pas à retrouver la parole , ce qui effectivement arriva dès le lendemain.

On lui apporta de bonne heure un lit qui lui appartenait et un sac plein de linge. Le geôlier lui demanda , comme il l'avait fait à moi , ce qu'il voulait pour son dîner, et de l'argent pour le payer.

— Je n'ai point d'argent.

— Comment! un richard comme vous, point d'argent?

— Je n'ai pas le sou.

— Fort bien ! dans ce cas, je vais vous porter du biscuit de munition et de l'eau. C'est dans Tordre.

Il sortit et revint un instant après avec une livre et demie de biscuit, une cruche d'eau, mit le tout auprès du prisonnier et, ayant fermé la porte , il partit.

Resté seul avec ce spectre, je l'entends soupirer; la pitié me gagne et je romps le silence. Ne soupirez pas, monsieur, vous dînerez avec moi : mais il me semble que vous avez commis une grande faute en venant ici sans argent.

— J'en ai , ttàais il ne faut pas le dire à ces harpies.

— Belle sagacité qui vous condamne au pain et à l'eau ! Savez-vous la raison de votre détention?

— Oui, monsieur, je la sais , et je vais en peu de mots vous la faire connaître.

« Je m'appelle SqualdoNobili. Moh père était un paysan qui me fit apprendre à lire et à écrire, et qui, à sa mort , me laissa sa petite maison et le peu de terrain qui en dépendait. Je suis du Frioul, à une journée de marche d'Udine. Un torrent qu'on appelle Gorno endommageant souvent ma petite possession, me fit prendre la résolution de la vendre et de venir m'établir à Venise , ce que j'ai fait il y a dix ans. J'en retirai huit mille livres en beaux sequins , et sachant que dans cette bienheureuse république tout le monde jouissait d'une honnête liberté , je me persuadai que je pourrais m'y procurer une petite aisance en utilisant mon capital, et je me mis à prêter sur gages. Sûr de mon économie , de mon jugement et de mon sa-

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voir vivre , je nie déterminai à faire ce métier de préférence à tout autre. Je louai une petite maison dans le quartier du Canal-Royal , je l'ai meublée , et y vivant seul et fort tranquille, dans l'espace de deux ans je me trouvai riche de dix mille livres en sus de mou capital , quoique , voulant bien vivre, j'en eusse dépensé deux mille pour mes besoins. En continuant de la sorte , je me voyais en bon chemin pour m'assurer une honnête fortune avec le temps; mais un jgur, ayant prêté à un juif deux sequins sur plusieurs livres, j'en trouvai un dans le nombre intitulé : La Sagesse de Charon. Je vis alors combien il était heureux de savoir lire, car ce livre, monsieur, que vous ne connaissez peut-être pas, vaut à lui seul tous les livres, oar il contient tout ce quil importe à l'homme de connaître. 11 le purge de tous les préjugés contractés dans l'enfance. Avec Charon , adieu l'enfer et toutes ces vaines terreurs d'une vie future : on ouvre les yeux, on connaît le chemin du bonheur , on est savant. Procurez-vous cette lecture et moquez-vous des sots qui vous diront que ce trésor est défendu. »

Ce | discours singulier me fît connaître mon homme. Quanta Charon, je l'avais lu, mais j'ignorais qu'il fût traduit en italien. Charon, grand admirateur de Montaigne ,^rut aller au-delà de son modèle, mais il travailla en vain. Il a classé méthodiquement plusieurs choses de Montaigne , ou les mêmes sujets que 1 on trouve jetés sans

ordre dans ce grand philosophe ; mais prêtre et théologien, Charon mérita la condamnation dont il fut l'objet. Il n'a pas, au reste, été beaucoup lu, malgré la prohibition qui aurait dû lui donner la vogue. Le sot Italien qui l'a traduit n'a pas même su que la traduction du mot Sagesse était Sapienza. Charon eut l'impertinence de donner à son livre le titre de celui de Salomon ; et cela ne prouve pas en faveur de sa modestie. Mon compagnon poursuivit ainsi :

(i Délivré par Charon des scrupules que je pouvais avoir encore , et des fausses impressions dont on a bien de la peine à se défaire, je poussai mon commerce de façon qu'en six ans je me vis maître de dix mille sequins. 11 ne faut pas vous étonner de cela , car, dans cette ville riche, le jeu, la débauche et la fainéantise mettent tout le monde dans le désordre et dans un constant besoin d'argent : les sages profitent de ce que les fous dissipent.

« Il y a trois ans qu'un comte Sériman vint me prier de lui prendre cinq cents sequins, de les mettre dans mon commerce et de Kii donner la moitié des bénéfices que je ferais sur cette somme. Il n'exigea qu'une simple quittance , par laquelle je m'engageai à lui remettre la même somme à sa réquisition. Au bout d'un an je lui remis soixantequinze sequins, ce qui faisait un intérêt de quinze pour cent : il m'en donna quittance , mais il se montra mécontent. Il avait tort; car ne man-

quant point d'argent, je ne m'étais pas servi du sien pour le négocier. La seconde année , j'en fis de même par pure générosité ; mais nous en vînmes à des propos offensans et il me demanda la restitution des cinq cents sequins. Volontiers , lui dis-je, mais j'en rabattrai cent cinquante que vous avez reçus. Cela l'ayant mis en colère , il me fit signifier par un huissier le paiement de la somme totale. Un habile procureur prit ma défense et sut me faire gagner deux ans. Il y a trois mois qu'on me parla d'un accommodement et je m'y refusai; mais craignant quelque violence, je m'adressai à l'abbé Justiniani, homme d'affaires du marquis de Montallègre, ambassadeur d'Espagne, et moyennant un petit profit, il me loua une petite maison sur la liste , où l'on est à l'abri des surprises. Je voulais bien rendre l'argent au comte Sériman , mais je prétendais en retenir cent sequins que son procès m'avait fait dépenser. Il y a huit jours que mon procureur et celui du comte vinrent chez moi; je leur fis voir deux cent cinquante sequins dans une bourse et je leur dis que j'étais prêt à les leur remettre, mais pas un sou de plus. Ils me quittèrent sans mot dire, ayant l'un et l'autre l'air fort peu content; mais je m'en souciai peu. Il y a trois jours que l'abbé Justiniani me fit dire quç l'ambassadeur avait trouvé bon de permettre aux inquisiteurs d'état d'envoyer leurs archers chez moi pour y faire des perquisitions. Je croyais la chose impossible sous

l'égide d'un ambassadeur étranger, et au lieu de prendre les précautions en usage en pareil cas, ayant seulement mis mon argent en lieu de sûreté , j'attendis résolument la visite annoncée. A la pointe du jour Messer-Grande vint chez moi , me demanda trois cent cinquante sequins; et sur ma réponse que je n'avais pas le sou , il me saisit, et me voici. »

Je frémissais , moins encore de me voir en compagnie d'un être infâme que de voir qu'il me jugeait son égal ; car s'il avait eu une autre idée de moi , il ne m'aurait certainement pas gratifié de sa longue narration , dans la supposition sans doute que je l'applaudirais. Dans tous les sots propos qu'il me tint pendant les trois jours qu'il fut avec moi, me parlant sans cesse de Cliaron , je vérifiai la vérité du proverbe italien : Guardati da colui che non ha letto che un libro solo (1). La lecture de l'ouvrage de ce prêtre perverti l'avait rendu athée , et il s'en vantait à tout propos. Dans l'après-midi , Laurent vint lui dire de descendre avec lui pour parler au secrétaire. Il s'habilla à la hâte, et au lieu de ses souliers il prit les miens sans que je m'en aperçusse. Il revint une demiheure après en pleurant, et tira de ses souliers deux bourses où il y avait trois cent cinquante sequins , et précédé du geôlier il alla les porter au secrétaire. Peu d'instans après, il revint, et

(1) Méfie-toi de celui qui n'a lu qu'un seul livre.

ayant pris son manteau, il partit. Laurent nie dit qu'on l'avait mis en liberté. Je pensai , et avec fondement , que pour lui faire accuser sa dette et la lui faire payer, le secrétaire l'avait menacé de la torture ; et si elle n'était employée que pour obtenir des résultats pareils , moi qui en abhorre Je principe et le créateur, je serais le premier à en proclamer l'utilité.

Le jour de l'an 1706, je reçus mes étrennes. Laurent m'apporta une robe de chambre doublée en peau de renard , une couverture de soie ouatée et un sac en peau d'ours pour y mettre mes jambes; ce que je reçus avec joie, car il faisait un froid aussi difficile a supporter que la chaleur que j'avais eue à souffrir au mois d'août. Il me dit aussi que le secrétaire me faisait savoir que je pouvais disposer de six sequins par mois , que je pouvais en acheter tels livres que je voudrais et recevoir la gazette, et que ce présent me venait de M. de Braçadin. Je demandai à Laurent un crayon et j'écrivis sur un morceau de papier : «Je suis reconnaissant à la générosité du tribunal et à la vertu de M. de Bragadin. »

Il faut s'être trouvé dans une situation pareille à la mienne pour sentir tout ce que cette aventure réveilla dans mon âme. Dans le premier élan de ma sensibilité, je pardonnai à mes oppresseurs et je fus sur le point d'abandonner le projet de m enfuir, tant l'homme est pliant lorsque le malheur l'accable et l'avilit. Laurent me dit que M. de

Bragadin s'était présenté aux trois inquisiteurs, que les larmes aux yeux et prosterné à genoux , il leur avait demandé en grâce de me faire parvenir cette marque de son constant amour , si j'étais encore au nombre des divans ; et que les inquisiteurs émus n'avaient pu lui refuser.

J'écrivis sur le champ les titres des ouvrages que je voulais.

Un beau matin, en me promenant dans mon galetas, mes yeux s'arrêtèrent sur le verrou dont j'ai déjà perlé, et je vis qu'il pouvait parfaitement devenir une arme offensive et défensive. Je m'en saisis, et l'ayant caché sous ma robe de chambre , je l'emportai dans mon cachot. Dès que je fus seul, je pris le morceau de marbre noir dont j'ai déjà fait mention, et je reconnus bientôt que c'était une excellente pierre de touche ; car ayant quelque temps frotté le verrou avec cette pierre, je vis que j'avais obtenu une facette très-bien faite.

Devenu curieux de ce rare ouvrage auquel j'étais tout nouveau, et au moyen duquel je me promettais de posséder un meuble qui devait être entièrement prohibé sous les Plombs, poussé peutêtre par la vanité de parvenir à faire une arme sans posséder aucun instrument nécessaire à cela , et irrité même par les difficultés, car je devais frotter le verrou presqu'à l'obscur sur la hauteur d'appui, sans pouvoir assujettir la pierre autrement qu'avec la main gauche et sans une goutte d'huile pour l'humecter et amollir le fer que je

voulais rendre pointu , je me décidai à tenter cette rude besogne. Je me servis de ma salive en guise d'huile , et je travaillai huit jours pour affiler huit facettes pyramidales , dont l'extrémité se trouva une pointe parfaite : les facettes avaient un pouce et demi de longueur. Mon verrou ainsi effilé formait un stylet oclangulaire aussi bien proportionné qu'il aurait été possible de l'exiger d'un bon taillandier. On ne saurait se figurer la peine et la fatigue que j'eus à endurer, ni la patience qu'il me fallut pour exécuter celte désagréable besogne sans autre instrument qu'une pierre volante : ce fut pour moi une sorte de tourment d'une espèce inconnue aux tyrans de tous les siècles. J'en avais contracté dans le bras droit une raideur telle qu'il m'était presque impossible de le mouvoir. J'avais la paume de la main comme macérée et couverte d'une large plaie , suite des nombreuses ampoules que m'avaient occasionées la dureté et la longueur du travail. On devinerait difficilement les douleurs que j'endurai pour l'achever.

Tout fier de mon ouvrage , sans que j'eusse encore pensé à la manière de m'en servir, mon premier soin fut de tâcher de le cacher de manière à pouvoir le dérober même à une exacte perquisition. Après avoir combiné mille moyens tous sujets à caution, je jetai les yeux sur mon fau-> teuil et je parvins à l'y cacher de manière à ne donner aucun soupçon. C'est ainsi que la Provi-

dence m'aidait à préluder à une évasion qui devait être admirable, sinon prodigieuse. Je m'en avoue vain ; mais ma vanité ne vient pas de la réussite , car le bonheur y eut une forte part ; elle vient de ce que je jugeai la chose possible et que j'eus le courage de l'entreprendre, malgré toutes les chances défavorables qui, en faisant échouer mes desseins , auraient infiniment empiré ma situation et rendu peut-être impossible mon retour à la liberté.

Après trois ou quatre jours de réflexions sur l'usage que je ferais de mon verrou devenu esponton , gros comme une canne et long de vingt pouces , je jugeai que le plus simple était de faire un trou au plancher sous mon lit.

j'étais certain que la chambre sous mon cachot ne pouvait être que celle où j'avais vu M. Cavalli ; je savais qu'on ouvrait cette chambre tous les matins, et je ne doutais pas que , dès que le trou serait fait, je ne pusse facilement y descendre au moyen de mes draps que j'aurais transformés en corde et que j'aurais assujettis au pied du lit. Là je me serais tenu caché sous la grande table du tribunal, et le matin, aussitôt que la porte aurait été ouverte , je serais sorti, et avant qu'on eût pu me suivre je me serais mis en lieu de sûreté. Je réfléchis qu'il était possible que l'on plaçât dans cette salle un archer pour garde , mais mon esponton devait vite m'en débarrasser. Le plancher pouvait être double , triple même ; grand

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embarras; car comment empêcher les archers de balayer le plancher pendant deux mois que pourrait durer mon ouvrage? En le leur défendant, j'éveillais les soupçons , d'autant plus que pour me délivrer des puces, j'avais exigé qu'ils le balayassent tous les jours ; et le balai même leur aurait décelé mon travail. Il fallait trouver moyen d'obvier à cet inconvénient.

Je commençai par défendre qu'on balayât sans dire pourquoi. Huit jours après, Laurent m'en demanda la raison. J'aliéguai l'incommodité de la poussière qui me faisait tousser avec violence et qui pouvait me causer quelque accident funeste. Je ferai arroser le plancher, monsieur, me dit-il.

— Ce serait pire , monsieur Laurent , car cette humidité pourrait produire le pléthore.

Cela me valut une semaine de répit , mais au bout de ce temps le butor ordonna qu'on balayât. Il fît porter le lit dans le galetas, et sous prétexte de faire balayer avec plus de soin , il alluma une chandelle. Cela me fit connaître que le drôle avait conçu quelque soupçon , mais j'eus l'art de me montrer indifférent à cette démarche , et loin de renoncer à mon projet, je ne songeai qu'à le fortifier. Le lendemain matin m'étant fait une piqûre au doigt, j'ensanglantai tout mon mouchoir et j'attendis Laurent dans mon lit. Dès qu'il vint, je lui dis que j'avais eu une toux si violente que je m'étais rompu quelque vaisseau et que cela m'avait fait rendre tout le sang qu'il voyait. Fai-

tes-moi venir un médecin. Le docteur vinl, m'ordonna une saignée et m'écrivit une ordonnance. Je lui dis que Laurent était cause de mon malheur parce qu'il avait absolument voulu faire baïayer. Il lui en fit des reproches, et comme si je l'en avais prié, il nous conta qu'un jeune homme venait de mourir pour la même raison et dit que rien n'était si dangereux que la poussière aspirée. Laurent jura sur tous ses dieux qu'il n'avait fait balayer que dans l'intention de me rendre service, et il promit que cela n'arriverait plus. Je riais en moi-même , car le docteur n'aurait pas mieux fait quand bien même je lui aurais donné le mot. Les archers présens furent dans la joie et se promirent bien de ne balayer que les cachots de ceux qui les feraient enrager ou qui les maltraiteraient.

Quand le médecin fut parti , Laurent me demanda pardon et m'assura que tous ses autres prisonniers se portaient bien quoiqu'il fit balayer chez eux assez régulièrement. Mais l'article est important , ajouta-t il , et je vais les en prévenir, car je les considère tous comme mes enfans.

La saignée me fit du bien , car elle me rendit le sommeil et me guérit des contractions spasmodiques qui quelquefois commençaient à m'effrayer. J'avais gagné de l'appétit et je prenais chaque jour des forces; mais le moment de me mettre à l'ouvrage n'était pas encore venu : le froid était trop fort et mes mains ne pouvaient tenir quelque temps l'esponton sans se raidir. Mon entreprise

exigeait beaucoup de prévoyance. Il fallait que j'évitasse tout ce qui pouvait être facilement prévu. Il me fallait de la hardiesse et de l'intrépidité pour me livrer à tout ce qui pouvait être prévu et à tout ce que le hasard pouvait amener de fortuit. La situation d'un homme qui doit en agir comme moi est fort malheureuse; mais il diminue de moitié ce qu'il y a de pénible et d'affreux en risquant le tout pour le tout.

Les longues nuits de l'hiver me désolaient, car j'étais obligé de passer dix-neuf mortelles heures dans les ténèbres; et dans les jours nébuleux qui, à Venise, ne sont pas rares, la lumière qui entrait par la fenêtre n'était pas suffisante pour que je pusse lire. N'ayant l'esprit occupé d'aucune pensée étrangère, je retombais sans cesse sur celle de mon évasion , et une cervelle toujours occupée d'un même objet peut facilement devenir monomane. La possession d'une misérable lampe de cuisine m'aurait rendu heureux; mais comment faire pour me procurer cette jouissance ! 0 noble prérogative de la pensée ! que je me sentis heureux lorsque je crus avoir trouvé le moyen de m'assurer ce trésor. Pour faire cette lampe, j'avais besoin des ingrédiens qui devaient la composer : un vase, des mèches, de l'huile, une pierre à feu , un briquet , de l'amadou et des allumettes. Le vase pouvait être une écuelle, et j'avais celle où l'on me faisait cuire des œufs au beurre. Sous prétexte que l'huile ordinaire m'incommodait, je

me fis acheter de l'huile de Lucques pour ma salade ; ma courte-pointe de coton pouvait me fournir des mèches. Ayant fait semblant d'être tourmenté de douleur de dents , je dis à Laurent qu'il me fallait de la pierre ponce ; mais ne sachant ce que je lui demandais , je lui dis qu'une pierre à fusil ferait le même office en la mettant pendant un jour dans du vinaigre ; qu'ensuite appliquée sur la dent, elle calmerait mes douleurs. Laurent me dit que mon vinaigre était excellent, que je pourrais y mettre une pierre moi-même, et il m'en jeta trois ou quatre qu'il tira de sa poche. Une forte boucle d'acier que j'avais à la ceinture devait me tenir lieu de briquet. Il me restait à obtenir du soufre et de l'amadou, et ces deux objets mettaient toutes mes facultés aux champs. La fortune vint enfin à mon aide.

J'avais eu une espèce de rougeole qui , en se desséchant, m'avait laissé sur les bras des taches rouges qui me causaient parfois des démangeaisons. Je dis à Laurent de demander au médecin un remède , et le lendemain il m'apporta un billet que le secrétaire avait lu, et dans lequel Je médecin ordonnait :

Un jour de diète et quatre onces d'amandes douces , et la peau guérira ; ou une onction de Jleur de soufre; mais ce topique est dangereux.

Je me moque du danger , dis-je à Laurent ; achetez-moi de cet onguent , ou apportez-moi du soufre, car j'ai ici du beurre et je me ferai de l'on-

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