‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · IV. ao · texte numérisé non relu

IV. ao

devait-on le savoir? et de ma vie je n'avais eu la bouche aussi sèche et aussi amère. Je me tenais cependant pour sûr qu'avant la fin du jour quelqu'un paraîtrait; mais lorsque j'entendis sonner la vingt-quatrième heure, je devins furieux, heurtant, frappant des pieds, pestant et accompagnant de hauts cris tout le vain tapage que mon étrange situation m'excitait à faire. Après plus d'une heure de ce furieux exercice , ne voyant personne , n'ayant pas le moindre indice que quelqu'un pût avoir entendu mes cris , enveloppé dans les ténèbres, je ferme la grille de crainte que les rats ne sautassent dans mon cachot, et je me jette tout de mon long sur le plancher. Un abandon aussi cruel ne me semblait pas naturel, et je décidai en moi-même que les barbares inquisiteurs avaient juré ma mort. L'examen de ce que je pouvais avoir fait pour mériter un pareil traitement ne pouvait pas être long, car dans l'investigation la plus scrupuleuse de mes actions, je ne trouvais rien qui pût me fixer. J'étais libertin, joueur, hardi parleur, et je ne pensais d'habitude qu'à bien jouir de l'actualité de la vie; mais dans tout cela je ne voyais pas de crime d'état. Néanmoins me voyant traiter en criminel , la rage et le désespoir m'inspiraient contre l'horrible despotisme qui m'opprimait des expressions que la pudeur m'engage à laisser deviner à mes lecteurs , mais que je ne dois point répéter ici. Cependant l'irritation de mon espv/it, la faim qui commençait

à se âiire sentir, la soif qui me dévorait et la dureté du plancher sur lequel j'étais étendu , n'empêchèrent point la nature épuisée de réclamer ses droits et je m'endormis.

Ma constitution robuste avait besoin de sommeil ; et dans un individu jeune et bien portant, ce besoin impérieux fait taire tous les autres, et c'est dans ce sens surtout que l'on peut appeler le sommeil le bienfaiteur des hommes.

La cloche de minuit m'éveilla. Que le réveil est affreux quand il fait regretter les illusions du néant ! Je ne pouvais point me figurer que j'eusse passé trois heures sans éprouver aucune douleur. Couché sur le côté gauche , sans me bouger, j'allonge le bras droit pour prendre mon mouchoir que je me rappelais d'avoir mis de ce côté-là. Je tâtonne, Dieu! quelle surprise , quand ma main en saisit une autre froide comme glace ! L'effroi m'électrisa de la tête aux pieds , et mes cheveux se dressèrent sur ma tête.

Jamais de ma vie je n'ai eu l'âme saisie d'une pareille frayeur et je ne m'en suis jamais cru susceptible. Je passai trois ou quatre minutes dans une sorte d'anéantissement, non-seulement immobile , mais incapable de penser. Rendu un peu à moi-même, je me fis la grâce de croire que la main que j'avais cru toucher pouvait n'être qu'un effet de mon imagination troublée , et dans cet espoir j'allonge de nouveau le bras et je retrouve la même main. Transi et frémissant d'horreur, je

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jette un cri perçant, et repoussant la mairf que je tenais, je retire mon bras en frissonnant.

Bientôt devenu un peu plus calme et nie croyant capable de réfléchir, je décide que pendant que je dormais on était venu déposer près de moi un cadavre : j'étais sûr qu'en me couchant il n'y était pas. Ce sera , me dis-je , le corps de quelque malheureux qu'on aura étranglé , et on veut me. prévenir ainsi du sort qui m'est réservé. Cette pensée m'exaspère, je deviens féroce, et toute ma frayeur faisant place à la rage , je porte une troisième fois mon bras vers la main glacée , je m'en saisis pour m'assurer de toute l'atrocité du fait ^ et voulant me lever , je m'appuie sur mon coude gauche et je sens que c'est mon autre main que je tiens ! Amortie par le poids de mon corps et par la dureté du plancher qui me servait d'édredon, elle avait perdu la chaleur, le mouvement et la sensibilité.

Cette aventure, malgré ce qu'elle avait de comique, ne m'égaya point; elle donna cours au contraire au:i réflexions les plus noires. Je m'aperçus que j'étais dans un endroit où, si le faux paraissait vr.ii , la vérité devait paraître fausse; où l'entendemient devait perdre la moitié de ses privilèges, <et ou la fantaisie altérée devait rendre la raison victime ou. de l'espérance chimérique ou d'un affreuix désespoir. Je pris la résolution de me mettre sur mes gardes sur cet article , et pour Sa première fois de ma vie , a l'âge de trente ans,

cnAPiTKE xii. 3op

j'appelai à mon secours la philosophie, dont j'avais tous les germes dans l'âme 3 mais dont je n'avais pas encore eu besoin de faire usage.

Je crois que la plupart des hommes meurent sans avoir jamais pensé , et ce n'est pas tant faute d'esprit et de sens, que parce que le choc nécessaire à l'érection de la faculté pensante n'a jamais été produit par un événement extraordinaire en opposition à leurs habitudes journalières.

Après l'émotion que je venais d'éprouver, il ne pouvait plus être question de sommeil ; et pourquoi me serais-je levé , puisque je ne pouvais point me tenir debout? je pris donc le seul parti raisonnable dans la circonstance, celui de rester assis. Je me tins sur mon séant jusqu'à huit heures : le crépuscule du nouveau jour commençait à paraître ; le soleil devait se lever à neuf heures, et il me tardait de voir ce jour, car un pressentiment que je tenais pour infaillible, m'avertissait qu'on me renverrait chez moi. Je brûlais de désirs de vengeance ; je ne me le dissimulais pas. Je me voyais à la tète du peuple prêt à exterminer le gouvernement qui m'opprimait : je massacrais sans pitié tous les aristocrates. Tout devait être pulvérisé. J'avais la fièvre du délire ; je connaissais les auteurs de mon mal, et mon imagination en détruisait la source. Je ramenais l'exercice du droit naturel qu'ont tous les hommes de n'obéir qu'à la loi et dé n'être justiciables que de leurs pairs en force des lois qu'ils ont consenties : enfin

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je faisais des châteaux en Espagne. Tel est l'homme abandonné au mouvement d'une grande passion : il ne se doute pas que ce qui le meut ainsi n'est pas la raison , mais bien sa plus grande ennemie : la colère.

J'attendis moins que je ne m'étais disposé à attendre : ce fut un premier motif de calme. A huit heures et demie le silence profond de ces lieux 7 enfer de l'humanité vivante ., fut rompu par le bruit criant des verroux dans les vestibules des corridors qu'il fallait traverser pour venir jusqu'à moi.

— Avez-vous eu le temps de penser à ce que vous voulez manger? me cria mon geôlier d'une voix rauque au travers du guichet.

On est bien heureux quand l'insolence d'un être infâme ne se montre que sous le masque de la raillerie ! Je lui répondis que je désirais une soupe auriz, du bouilli, du rôti, du pain , du vin et de l'eau. Je m'aperçus que le butor était étonné de ne pas entendre les plaintes auxquelles il s'attendait. Il s'en alla et revint un quart-d'heure après me dire qu'il s'étonnait que je ne, voulusse pas un lit et les meubles nécessaires ; car, ajouta-t-il , si vous vous flattez qu'on ne vous ait fait mettre ici que pour une nuit, vous vous trompez.

— Portez-moi donc tout ce que vous me croirez nécessaire.

— Où faut-il que j'aille ? Voilà un crayon et du papier : écrivez tout.

Je lui indique par écrit l'endroit où il devait ni'aller chercher des chemises, des bas, des hardes de toute espèce, un lit, table, chaise; enfin les livres que Messer-Grande m'avait pris, du papier, des plumes, etc. A la lecture que je lui fis de tous ces articles, car le butor ne savait pas lire : Rayez, rayez, monsieur, me dit-il , rayez livres, papier, plumes , miroirs , rasoirs ; car tout cela est ici du fruit défendu : ensuite donnez-moi de l'argent pour acheter votre diner. J'avais trois sequins ; je lui en donnai un, et il sortit. Il passa une heure dans les corridors, occupé, comme je l'ai su par la suite, à servir sept autres prisonniers, détenus dans des cachots éloignés les uns des autres pour empêcher toute communication.

Vers midi, le geôlier reparut suivi de cinq archers destinés à servir les prisonniers d'état. Il ouvrit le cachot pour y introduire les meubles que j'avais demandés et mon diner. On plaça le lit dans l'alcove, on mit mon diner sur uue petite table et mon couvert consistant en une cuillère d'ivoire qu'il avait achetée avec mon argent : fourchettes, couteaux et tout instrument tranchant étaient défendus. Ordonnez, me dit-il, ce que vous voudrez manger demain , car je ne puis venir ici qu'une fois par jour au lever du soleil. L'illustrissime segnor secrétaire m'a ordonné de vous dire qu'il vous enverra des livres convenables; mais que ceux que vous désirez sont défendus.

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— Remerciez-le de la grâce qu'il m'a faite de me mettre seul.

— Je ferai ce que vous désirez ; mais vous faites; mal de vous moquer ainsi.

— Je ne me moque pas, car il vaut mieux être seul, je crois, que d'être avec les scélérats qui doivent être ici.

— Comment, monsieur ! des scélérats? j'en serais bien £\ché. Il n'y a ici que d'honnêtes gens, qu'il faut cependant séparer de la société par des misons que leurs seules excellences savent. On vous a mis tout seul pour vous punir davantage, et voulez-vous que je remercie de A-otre part?

— ■ Je ne savais pas cela.

Cet ignorant avait raison, et je ne tardai pas à m'en apercevoir. J'ai reconnu qu'un homme enfermé seul est dans l'impossibilité de s'occuper; que seul dans un endroit obscur, où il ne voit et ne peut voir qu'une fois par jour celui qui lui porte à manger, où il ne peut pas marcher sans se courber, il est le plus malheureux des êtres. Il désire l'enfer, s'il y croit, pour être en compagnie. Ce sentiment est si impérieux, que j'allai jusqu'à désirer celle d'un assassin, d'un malade infect, d'un ours. La solitude sous les verroux est désespérante; mais pour y cioire peut-être faut-il le savoir par expérience, et celte expérience, je ne la désirerais pas même à mes ennemis. Qu'un homme de lettres dans ma situation reçoive de l'encre et du papier, son malheur diminue des

neuf dixièmes ; mais les bourreaux qui me persécutaient étaient loin de songer à m'accorder des adoucissemens.

Après le départ du geôlier , je plaçai ma table près du trou pour me procurer un peu de lumière, et je m'assis pour diner ; mais il ne me fut possible d'avaler que quelques cuillerées de soupe. A jeun depuis près de quarante-huit heures , il n'était pas étonnant que je fusse malade. Je passai la journée assis dans mon fauteuil, sans fureur , et accommodant mon esprit à la lecture des livres qu'on m'avait fait la grâce de me promettre. Je ne fermai pas l'oeil de toute la nuit , empêché par l'horrible fracas que faisaient les rats et par le bruit assourdissant de l'horloge de Saint-Marc que je croyais avoir dans ma chambre. Ce double tourment n'était pas le plus grand que j'eusse à supporter , et je doute que beaucoup de mes lecteurs aient une véritable idée de celui dont je veux parler : c'étaient des milliers de puces qui s'en donnaient a cœur joie sur tout mon corps. Ces petits insectes me suçaient le sang avec un acharnement et une avidité inexprimables : leurs piqûres incessantes me donnaient des convulsions, me causaient des contractions spasmodiques, empoisonnaient tout mon sang.

A la pointe du jour , Laurent ( c'était le nom du geôlier) vint faire mon lit, balayer, nettoyer, et un de ses sbires me présenta de l'eau pour me laver. Je voulais sortir dans le galetas , mais Lau-

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rent me dit que cela notait pas permis. li me donna deux gros livres que je m'abstins d'ouvrir , n'étant pas sur de pouvoir modérer un premier mouvement d'indignation qu'ils auraient pu me causer et ce que l'espion n'aurait pas manqué de répéter h ses maîtres. Il partit après m' a voir laissé ma mangeaille et deux citrons coupés.

Resté seul, je me hâtai de manger ma soupe afin de l'avoir chaude , ensuite je m'approchai de la lucarne avec un livre , et je vis avec plaisir qu'il me serait possible d'y lire. Je regarde le titre et je vois La cité mystique de sœur Marrie de Jésus, appelée (TAgrada. Je n'en avais aucune idée. Le second était d'un jésuite nommé Caravita. Ce cafard, comme le sont tous ses pareils , établissait une nouvelle Adoration au sacré cœur de Noti'e- Seigneur Jesus-Christ. De toutes les parties humaines de notre divin médiateur , c'était celle-là que, selon l'auteur , on devait particulièrement adorer : idée singulière d'un fou ignorant, dont la lecture me révolta à la première page, carie coeur ne me paraissait pas un viscère plus respectable que le poumon , l'estomac ou toute autre partie. La Cité mystique m'intéressa un peu.

Je lus tout ce que peut enfanter l'extravagance de l'imagination exaltée d'une vierge espagnole, extravagamment dévote , mélancolique, cloîtrée , ayant des directeurs de conscience ignorans , faux et dévots ; toutes ces visions chimériques, fantastiques et monstrueuses étaient dé-

corées du nom de révélations. Amoureuse et amie très-intime de la sainte Vierge , elle avait reçu ordre de Dieu même d'écrire la vie de sa divine mère : les instructions nécessaires et que personne ne pouvait avoir lues nulle part , lui avaient été fournies par le Saint-Esprit.

Elle commençait la vie de Marie , non pas du jour de sa naissance , mais bien de celui de son immaculée conception dans le sein de sa mère Anne. Cette soeur Marie d'Agrada était supérieure d'un couvent de cordelières fondé par ellemême chez elle. Après avoir narré en détail tout ce que sa divine héroïne fit dans les neuf mois qu'elle passa dans le sein maternel, elle nous apprend qu'à l'âge de trois ans elle balayait la maison , aidée par neuf cents domestiques , tous anges que Dieu lui avait destinés et qui étaient commandés par leur propre prince Michel , qui allait et venait d'elle à Dieu , et de Dieu à elle pour leur correspondance réciproque.

Ce qui frappe dans ce livre, c'est l'assurance où le lecteur judicieux doit se trouver qu'il n'y a rien que l'auteur, plus que anatique, ait pu croire avoir inventé : l'invention ne peut pas aller jusque-là ; tout est dit de bonne foi , avec pleine conviction. Ce sont les visions d'une cervelle sublimée qui , sans aucune ombre d'orgueil , ivre de Dieu, croit ne révéler que ce que l'esprit divin lui inspire.

Ce livre était imprimé avec la permission de

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la très-sainte et très-horrible inquisition. Je ne pouvais revenir de mon étonnement ! Bien loin que cet ouvrage excitât ou augmentât dans mon esprit une ferveur , un simple zèle de religion , il m'excitait à traiter de fabuleux tout ce que nous avions de mystique et même de dogmatique.

L'esprit de ce livre et de tous ses pareils doit entraîner des conséquences ; car, par exemple, un lecteur d'un esprit peu susceptible et plus que le mien affecté du merveilleux, risque, en les lisant, de devenir visionnaire et graphomane comme cette pauvre vierge.

Le besoin de m'occuper à quelque chose me fit passer une semaine sur ce chef-d'œuvre de déraison, fruit d'une cervelle sublimée. Je me gardais bien de rien dire au geôlier touchant ce bel ouvrage ; mais je commençais à me sentir obsédé. Dès que je succombais au sommeil , je m'apercevais de la peste que sœur d'Agrada communiquait à mon esprit affaibli par la mélancolie, par la mauvaise nourriture , le défaut d'air et de mouvement etpar l'horrible incertitude sur le sort qu'on me réservait. Mes rêves extravagans me' faisaient rire , lorsqu'éveillé , je les rappelais à mon souvenir. Si j'avais eu les matériaux nécessaires , je les aurais écrits, et peut-être aurais-je produit dans mon cachot un ouvrage encore plus fou que celui que le sieur Cavalli m'avait si ingénieusement choisi.

Cela m'a mis à même de juger combien se trompent ceux qui attribuent à l'esprit de l'homme une certaine force positive : elle n'est que relative , et l'homme qui s'étudierait bien ne trouverait en lui-même que de la faiblesse. Je vis que quoique l'homme devienne rarement fou , la chose est cependant possible ; car notre raison est comme la poudre qui , quoique très-facile à s'enflammer, ne s'enflamme cependant jamais sans le contact d'une étincelle. Le livre de cette Espagnole a toutes les propriétés pour fêler le timbre d'un homme, mais pour que ce poison fasse cet effet, il faut l'isoler, le mettre sous les Plombs, et le priver de toute autre occupation.

Au mois de novembre 1767, allant de Pampelune à Madrid , Andréa Capello , mon voiturier , s'arrêta pour dîner dans une ville de la Vieille-Castille. Je la trouvai si triste et si laide, qu'il me vint envie d'en savoir le nom. Oh ! que je ris de bon cœur quand on me dit que c'était Agrada! C'est donc ici, me dis-je , que la tête de cette sainte folle est accouchée du fameux chefd'œuvre que sans M. Cavalli je n'aurais jamais connu! Un vieux prêtre, qui conçut de moi la plus haute estime aussitôt que je l'eus interrogé sur cette historienne véridique de la mère du Christ , me montra le lieu même où elle avait écrit, et m'assura que le père , la mère, la sœur et toute la famille de la bienheureuse biographe avaient tous été de très-grands saints. Il me dit ,

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et c'était vrai, que l'Espagne sollicitait à Rome sa canonisation avec celle du vénérable Palafox. Ce fut peut-être cette cité mystique qui donna au père Malagrida le talent nécessaire pour écrire la vie de sainte Anne , que le St-Esprit lui dicta aussi ; mais le pauvre diable de jésuite dut en souffrir le martyre: raison de plus pour lui procurer la canonisation , si jamais l'horrible société ressuscite et parvient à la puissance universelle qui est le but secret de son institution.

Au bout de neuf ou dix jours je me trouvai sans argent. Laurent m'en demanda.

— Je n'en ai point.

— Où dois-je en aller prendre ?

— Nulle part.

Ce qui en moi déplaisait à cet homme ignorant, avide, bavard et curieux , c'était mon silence et mon laconisme.

Le lendemain il me dit que le tribunal m'assignait cinquante sous par jour , qu'il devait en être le caissier , mais qu'il m'en rendrait compte tous les mois et qu'il ferait de mes épargnes l'usage que je voudrais.

— Tu m'apporteras deux fois par semaine la Gazette de Leide.

— Impossible; cela n'est pas permis.

Soixante-quinze livres par mois étaient plus

qu'il ne me fallait puisque je ne pouvais plus manger : l'extrême chaleur et l'inanition causée par le défaut de nourriture m'avaient énervé.

Nous étions dans la canicule : la force des rayons du soleil qui dardaient d'aplomb sur ma prison , me tenait comme dans une étuve, au point que la sueur qui découlait de mon pauvre corps mouillait le plancher à droite et à gauche du fauteuil sur lequel j'étais forcé de me tenir tout nu.

Il y avait quinze jours que je languissais dans cet enfer , et je n'avais pas encore eu une seule sécrétion alvine. Au bout de ce temps presque incroyable, la nature ayant besoin de reprendre son cours, je crus que ma dernière heure était venue. Les veines hémorroïdales s'étaient tellement gonflées, que leur pression me causait des douleurs aiguës insupportables. Je dus à ce funeste séjour le développement de cette cruelle infirmité, dont je n'ai jamais pu parvenir à me guérir depuis. Les mêmes douleurs en se reproduisant de temps en temps , quoique avec moins de force , m'en rappellent la cause et ne contribuent pas à m'en rendre le souvenir agréable. Si la physique ne nous enseigne pas des remèdes pour guérir de tous les maux , elle nous fournit des moyens sûrs d'en acquérir de plus d'une espèce. Cette maladie m'a valu des complimens en Russie, où l'on en fait un si grand cas que je n'osais pas m'en plaindre lorsque j'y fus dix ans plus tard. Il m'était arrivé la même chose à Gonstantinople, où ayant un rhume de cerveau et m'en plaignant en présence d'un Turc, je lui fis penser

qu'un chien de chrétien n'était pas digne d'un tel bonheur.

Le même jour je fus atteint d'une violente fièvre et je gardai le lit. Je n'en dis rien à Laurent; mais le surlendemain , trouvant intact tout ce qu'il m'avait apporté pour ma nourriture , il me demanda comment je me portais.

— Fort bien.

— Ce n'est pas possible, monsieur, car vous ne mangez pas. Vous êtes malade , et vous verrez la magnificence du tribunal qui vous fournira gratis médecin , chirurgien et médicamens.

IJ sortit et revint trois heures après, sans satellite , tenant une bougie à'ia main et précédant un grave personnage : c'était le médecin. J'étais dans l'ardeur de la fièvre qui ne m'avait pas quitté depuis trois jours. Il s'approcha de moi, m'interrogea : je lui dis qu'à mon confesseur et à mon médecin je ne parlais jamais que seul à seul. Le docteur dit à Laurent de sortir , mais cet Argus s'y étant refusé, il partit en me disant que j'étais en danger de mort. C'était ce que je désirais; car la vie telle qu'elle était pour moi , n'était pas le suprême bien. Au reste j'éprouvais quelque satisT faction en pensant que par là mes impitoyables persécuteurs seraient peut-être forcés de réfléchir à l'inhumanité de l'horrible traitement qu'ils exerçaient sur moi.

Quatre heures après, j'entendis de nouveau le bruit des verroux et le médecin entra tenant lui-

même un flambeau : Laurent resta dehors. Je me trouvais dans une si grande langueur qu'elle me procurait un véritable repos. La nature bienfaisante a exempté l'homme réellement malade des tourmens de l'ennui. J'étais charmé de voir mon infâme gardien dehors, car depuis son explication du collier de fer, je l'avais en horreur.

Il ne me fallut pas un quart d'heure pour informer le docteur de tout. Si vous voulez, me dit-il, recouvrer la santé, il faut bannir la tristesse.

— Ecrivez-m'en la recette et portez-la au seul apothicaire qui puisse en faire la manipulation. M. Cavalli est le mauvais physicien qui m'a donné le cœur de Jésus et la Cité mystique.

— Ces deux drogues peuvent fort bien vous avoir donné la fièvre et les hémorroïdes : je ne vous abandonnerai pas.

Il s'en alla après m'avoir fait lui-même une fort longue limonade, dont il m'engagea à boire souvent. Je* passai la nuit assoupi et rêvant mille sottises mystiques.

Le lendemain il revint avec Laurent et un chirurgien qui me saigna. Il me laissa une médecine qu'il me dit de prendre le soir et une bouteille de bouillon. J'ai obtenu, me dit-il, la permission de vous faire transporter dans le galetas où la chaleur est moins forte et l'air moins étouffé qu'ici.

— Je renonce à cette grâce , car j'abhorre les

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