C. C. quelques instans auparavant par l'entremise de Laure
Ma nouvelle amante , après m'avoir donné des nouvelles de sa santé, me priait de m'informer auprès de mon orfèvre si par hasard il n'avait pas monté une bague qui portait au chaton sainte Catherine, laquelle , sans doute , devait aussi recouvrir un portrait : elle désirait en apprendre le secret. C'est, me disait-elle, une jeune et belle pensionnaire, mon amie, qui a cette bague. Il doit y avoir un secret , mais elle l'ignore.
Je lui répondis que je ferais exactement ce qu'elle me demandait. Mais voici la lettre de C. C. Elle est assez plaisante par rapport à l'embarras où elle me mettait. Cette dernière était de fraîche date; celle de M. M. avait été écrite deux jours plus tôt.
« Ah! que je suis contente, mon cher petit mari : tu aimes la mère M. M. , ma chère amie. Elle a un médaillon gros comme une bague, et elle ne peut l'avoir reçu que de toi : je suis sûre que sous l'Annonciation se trouve ton image chérie. J'ai reconnu le pinceau du peintre; car c'est évidemment le même qui a fait ma patronne , et l'orfèvre qui a monté ma bague doit avoir fait le médaillon. Je suis très-sûre que c'est de toi que la mère M. M. tient ce présent. Satisfaite de savoir tout, je n'ai pas voulu risquer de lui faire delà peine en lui disant que je connaissais son secret;
mais ma chère amie, ou plus franche ou plus curieuse , n'en a pas agi ainsi. Elle m'a dit qu'elle est sûre que la sainte Catherine n'est là que pour servir de couvercle au portrait de mon amant. Je lui ai dit , ne pouvant faire mieux , qu'effectivement la bague était un don de mon amant ; mais que je ne savais pas qu'elle put renfermer son portrait. Si la chose est ainsi, m'a-t-elle dit, et si cela ne te fait pas de peine , je tâcherai de découvrir le secret; ensuite je te ferai aussi connaître le mien. Certaine qu'elle ne le trouverait pas, je lui ai donné ma bague en lui disant que cette découverte me ferait grand plaisir.
« Ma tante m'ayant fait appeler dans cet instant, je lui ai laissé la bague, qu'elle me rendit après-dîner en me disant qu'elle n'avait pu deviner le secret; mais qu'elle persistait à croire qu'il y en avait un. Je t'assure que jamais elle ne me trouvera complaisante sur ce point; car si elle te voyait, elle devinerait tout et je me verrais obligée de lui dire qui tu es. Je suis fâchée d'être forcée à cette réserve envers elle ; mais je ne le suis point du tout que vous vous aimiez réciproquement. Je vous plains seulement de tout mon cœur de vous savoir forcés de faire l'amour au travers d'une affreuse grille : que je voudrais de bon coeur, mon ami, pouvoir te céder ma place? je ferais en un instant deux heureux à la fois. Adieu. »
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Je lui répondit qu'elle avait deviné, que le médaillon de son amie était un présent que je lui avais fait et qu'il contenait mon portrait; mais qu'elle devait garder le secret et être bien certaine que mon amitié pour M. M. ne préjudiciait en rien au sentiment qui m'attachait à elle pour la vie. Je ne me dissimulais pas que je tergiversais, que mon allure n'était pas franche ; mais je cherchais à me tromper moi-même, tant il est vrai qu'une femme , cet être si faible, en impose plus par le sentiment qu'elle inspire, que ne pourrait le faire l'homme le plus vigoureux. Quoi qu'il en soit , j'avais la faiblesse de chercher à nourrir une intrigue que je voyais toucher à son inévitable dénoùment par l'effet de l'intimité qui s'était établie entre ces deux amies rivales.
Laure m'avait appris que tel jour il devait y avoir un bal dans le grand parloir du couvent, et m'étant déterminé à y aller en masque, mais déguisé de façon que mes deux amies ne pussent point me reconnaître , je me masquai en Pierrot, déguisement qui cache le mieux les formes et l'allure. J'étais sure que mes deux charmantes maîtresses seraient à la grille et que j'aurais le plaisir de les voir et de les comparer de près.
A Venise pendant le carnaval on permet cet innocent plaisir dans les couvens des religieuses. Le public danse dans le parloir et les sœurs se tiennent dans l'intérieur à leurs amples grilles, spectatrices de la fête. A la fin du jour le bal
finit, tout le inonde sort et les pauvres recluses sont long-temps heureuses du plaisir des yeux. Ce bal devait avoir lieu le même jour où je devais souper avec M. M. au casino de Muran ; mais cela ne m'empêchait pas d'aller au bal; j'avais besoin de voir C. C.
J'ai dit que l'habit de Pierrot est de tous les déguisemens celui qui cache le mieux les formes et l'allure : il a aussi l'avantage au moyen d'un large bonnet de cacher les cheveux , et la gaze blanche qui couvre le visage empêche qu'on ne reconnaisse la couleur des yeux et des sourcils ; mais pour que les vètemens ne gênent point les mouvemens du masque , il faut n'avoir rien dessous, et par la saison d'hiver, un simple fourreau de toile a bien des désagrémens. Je n'en tins nul compte, et après avoir pris un potage, je monte en gondole et je me rends à Muran. Je n'avais point de manteau , et dans mes poches je n'avais que mon mouchoir, ma bourse et la clé du casino.
J'entre; le parloir était plein; mais je dus à mon accoutrement que chacun s'empressa de me faire place ; car à Venise il est extrêmement rare de voir un Pierrot. Je m'avance, marchant en nigaud, selon le caractère exigé du costume, et je vais me placer dans le cercle où l'on dansait. Après avoir considéré les Polichinelles , les Pantalons , les Arlequins et les Scaramouches , je m'approchai des grilles et je vis toutes les religieuses et les pensionnaires , les unes assises , les
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autres debout , et sans m'arrêter sur aucune en particulier, je vis mes deux amies ensemble trèsattentives à la fête. Je fis ensuite le tour de la salle toisant de la tête aux pieds le premier venu et étant très-considéré de tous.
Je m'attachai à une jolie Arlequine en lui prenant nigaudement la main pour lui faire danser un menuet. Tout le monde se mit à rire et nous fît place. Ma danseuse dansa à merveille selon le masque qu'elle portait et moi selon le mien : je fis rire toute la compagnie. Après le menuet , je dansai douze furlanes avec la plus grande vigueur. Hors d'haleine , je me laissai tomber en faisant semblant de dormir , et dès que je me mis à ronfler , tout le monde eut l'air de respecter le sommeil de Pierrot. On dansa une contredanse qui dura une heure et dont je crus ne devoir pas me mêler; mais dès qu'elle fut achevée, voila un Arlequin qui, avec l'impertinence permise à son costume, vint me fesser d'importance à çrand coups de batte. C'est l'arme d'Arlequin. En ma qualité de Pierrot n'avant point d'arme, je le saisis à la ceinture , et je le porte partout autour du parloir en courant tandis qu'il continuait à me frapper de sa batte. Je le dépose ensuite et lui ayant arraché sa batte , je place lestement son Arlequine sur mes épaules, et à coups redoublés je le chasse devant moi au milieu des risées des spectateurs et des cris de l'Arlequinc qui craignait que je ne tombasse et que dans ma chute je ne fisse
voir à l'assemblée son extrait baptistaire. Elle avait raison ; car voilà un sot Polichinelle qui vint par derrière nie faire un croc-en-jambe , et force me fut de tomber. Tout le monde le hua. Je me lève, et fort piqué, j'entame avec cet insolent une lutte dans toutes les règles. Il était de ma taille, mais maladroit , et ne sachant se servir que de sa force ; je le renversai et Je secouant vigoureusement dans tous les sens , je lui fis perdre sa bosse et son ventre postiches. Au bruit des risées et au claquementde mains de toutes les religieuses, qui n'avaient jamais vu un spectacle pareil, je saisis le moment , je fends la foule et je m'esquive.
J'étais tout en nage et le temps était froid; je me jette dans une gondole et pour ne pas me refroidir, je descends à la redoute. J'avais encore deux heures devant moi avant de devoir me rendre à Muran , et il me tardait de jouir de la surprise de ma belle religieuse quand elle verrait devant elle M. Pierrot. Je passai ces deux heures à jouer à toutes les petites banques, gagnant, perdant et faisant mille folies en toute liberté, suide n'être connu de personne ; jouissant du présent, bravant l'avenir , et me moquant de tous ceux qui emploient toute leur raison à prévenir le malheur qu'ils redoutent, tout en détruisant le plaisir actuel dont ils pourraient jouir.
Voilà enfin deux heures qui sonnent et qui m avertissent que l'Amour et Cornus m'appellent pour me donner de nouvelles jouissances. Mes poches
pleines d'or et d'argent , je sors , je vole à iMuran, j'entre dans le sanctuaire et j'aperçois nia divinité appuyée contre la cheminée. Elle était en habit de religieuse, je m'en approche en tapinois pour jouir de sa surprise ; je la fixe , et je reste comme pétrifié.
L'objet que je vois n'est pas M. M.
C'est C. C, habillée en nonne , qui , plus étonnée que moi , ne pousse pas un soupir, ne prononce pas une syllabe, ne fait pas un mouvement. Je me jette sur un fauteuil pour me donner le temps de me remettre de mon étonnement. L'aspect de C. C. m'avait anéanti, et mon âme était stupéfaite comme mon corps : je me sentais dans un labyrinthe inextricable.
C'est M. M., me disais-je , qui me joue ce tourlà; mais comment a-t-elle fait pour savoir que J3 suis son amant? C. C. a-t-elle trahi mon secret? Mais si elle m'a trahi, de quel front ose-t-elle se montrer à mes yeux? Si M. M. m'aime , comment a-t-elle pu se priver du plaisir de me voir et se faire remplacer ici par sa rivale ? Ce ne peut pas être là une marque de complaisance, car on ne la pousse pas à ce point. Je n'y vois qu'une marque de mépris, qu'une offense gratuite.
Mon amour-propre s'évertua pour trouver les raisons capables de réfuter la possibilité de ce mépris; mais en vain. Absorbé dans ce ténébreux mécontentement , je me crus joué , trompé, méprisé; elje passai ainsi une demi-heure morne et
taciturne , les yeux fixés sur C. C, ne disant pas un mot , elle osant à peine respirer, embarrassée, interdite et ne sachant en présence de qui elle se trouvait ; car elle ne pouvait tout au plus que me reconnaître pour le Pierrot qu'elle avait vu au bal.
Amoureux de M. M., et n'étant allé là que pour elle, je ne me trouvais pas disposé à prendre l'échange, quoique je fusse loin de mépriser C. C. dont le mérite était pour le moins aussi grand que celui de M. M. Je l'aimais tendrement ; je l'adorais ; mais dans ce moment-là ce n'était pas elle que je voulais, parce que de prime abord sa présence m'avait semblé une sorte de mystification. Il me semblait qu'en prenant le parti de fêter C. C, je me manquais à moi-même ; je me disais que mon honneur s'opposait à ce que je me prêtasse à cette supercherie. En outre , sans m'en rendre raison , j'étais bien aise de pouvoir reprocher à M. M. une indifférence étrangère à l'amour et je voulais agir de manière qu'elle ne pût jamais juger qu'elle m'eût fait un plaisir. Ajoutons à cela, que je croyais M. M. dans le cabinet , et peut-être l'ami avec elle.
Il fallait que je prisse un parti , car je ne pouvais point passer là toute la nuit en costume de Pierrot, et dans un continuel silence. Je pensai d'abord à m'en aller, d'autant plus que C. C. ni son amie ne pouvaient être certaines que Pierrot et moi nous fussions une seule et même personne;
mais bientôt rejetant cette idée avec horreur, je pensai à la mortelle douleur qu'en éprouverait la belle àme de C. C, quand elle parviendrait à savoir que j'étais Pierrot. Enfin je vins à penser qu'elle s'en doutait déjà , et je partageais la peine qu'elle devait éprouver. Je l'avais séduite ; je lui avais donné le droit de m'appeler son mari. Ces réflexions me déchiraient.
Si M. M. est dans le cabinet, me dis-je , elle se montrera quand il en sera temps. Dans cette idée , j'oie le mouchoir qui retenait ma gaze et je me montre à visage découvert. Ma charmante C. C. poussa un soupir en disant : Je respire ! ce ne pouvait être que toi ; mon coeur me le disait. Tu m'as paru surpris en me voyant, mon ami ; ne savais-tu donc pas que je t'attendais ?
— Non , certes , je n'en savais rien.
— Si tu en es fâché, j'en suis au désespoir; mais je suis innocente.
— Mon adorable amie, viens entre mes bras, et ne crois jamais que je puisse être fâché contre toi. Je suis ravi de te voir ; tu es toujours ma plus chère moitié 5 mais je te prie de tirer mon âme d'une cruelle incertitude , car tu ne saurais être ici sans avoir trahi mon secret.
— Moi ! je n'en aurais jamais été capable ; eusséje dû mourir.
— Comment peux-tu donc être ici? Comment a donc fait ta bonne amie pour tout découvrir?
Personne que toi ne peut lui avoir dit que je suis ton mari. Laure , peut-être —
— Non , Laure est fidèle , mon cher ami, et je ne puis rien deviner.
— Mais comment donc t'es-tu laissé persuader de faire cette mascaflide et de venir ici? Tu sors du couvent, et tune m'as jamais confié cet important secret.
— Peux-tu croire que je ne t'aurais pas rendu compte de tout, si j'en étais sorti une seule fois? Il y a deux heures que j'en suis sortie pour la première fois ; et rien n'est si simple , si naturel que ce qui m'a fait faire cette démarche.
— Conte-moi tout ça , ma chère amie ; ma curiosité est extrême.
— Elle m'est chère , et je vais tout te confier. Tu sais combien nous nous aimons M. M. et moi ; notre liaison ne saurait être plus tendre : tu dois en juger par tout ce que je t'en ai écrit. H y a donc deux jours que ma chère amie pria l'abbesse et ma tante de me laisser coucher dans sa chambre à la place de la soeur converse qui, ayant un fort rhume , est allée tousser à l'infirmerie. La permission lui fut accordée , et tu ne peux te figurer le plaisir que nous eûmes en nous voyant pour la première fois maîtresses de coucher dans le même lit. Aujourd'hui , un instant après que tu as été sorti du parloir, où tu nous as tant fait rire , sans que nous pussions M. M. et moi nous figurer que ce charmant Pierrot fût notre cher ami, ma chère
1 'i4 chapitre V,
M. M. s'est retirée et je l'ai suivie. Aussitôt que nous avons été seules, elle m'a dit qu'elle désirait que je lui rendisse un service dont dépendait son bonheur. Tu te figures bien que je lui ai répondu qu'elle n'avait qu'à parler. Alors elle a ouvert son tiroir, et à mon grand étonn§ment , elle m'a habillée comme tu me vois. Elle riait, et je riais sans savoir où devait aboutir tout ce badinage. Quand elle m'a vue complètement travestie en religieuse, elle m'a dit qu'elle allait me confier un très-grand secret, mais qu'elle me le confiait sans aucune crainte. Sache , ma chère amie , me dit-elle, que j'allais sortir du couvent pour n'y rentrer que demain matin ; mais maintenant il est décidé que ce ne sera pas moi qui en sortirai , mais bien toi. Tu n'as rien à craindre et tu n'as besoin d'aucune instruction ; car je suis sûre que tu ne le trouveras point embarrassée. Dans une heure une soeur converse viendra ici; je lui dirai deux mots à part, puis elle te dira de la suivre. Tu sortiras avec elle par la petite porte et tu traverseras le jardin jusqu'à la chambre de la petite rive. Là tu monteras dans une gondole et tu diras au gondolier ces seuls mots : Au casino. En cinq minutes tu y arriveras, tu descendras et tu entreras dans un petit appartement où tu trouveras bon feu : tu y seras seule et tu attendras. Qui? lui ai-je dit. Personne. Tu ne dois pas en savoir davantage; sois sûre seulement qu'il ne t'arri vera rien qui doive te déplaire : fie-toi à moi. Là tu souperas et tu y coucheras , si
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tu le trouves bon , sans que personne te gêne. Ne me demande plus rien , car je ne puis rien te dire de plus.
Voilà , mon cher ami , voilà l'exacte vérité. Dismoi actuellement ce que je pouvais faire après ce discours et après lui avoir donné ma parole de faire tout ce qu'elle voudrait ? Point de lâche méfiance, car la vérité seule peut sortir de ma bouche. J'ai ri, et ne m'atlendant à rien que de très-agréable , aussitôt que la sœur converse est venue, je l'ai suivie et me voici. Après mètre ennuyée trois quarts d'heure , j'ai vu Pierrot. Sois sûr qu'à l'instant même où je t'ai vu paraître , mon coeur m'a dit que c'était toi; mais l'instant d'après , lorsque je t'ai vu reculer, j'ai été frappée d'un coup de foudre ; car j'ai bien vu clairement que ce n'était pas moi que tu t'attendais à trouver. Ton morne silence m'effrayait et je n'aurais osé le rompre la première, d'autant plus que, malgré l'impulsion de mon coeur, je pouvais me tromper. Le masque de Pierrot pouvait cacher quelque autre que toi , mais assurément personne après toi que j'eusse pu voir sans horreur en cet endroit. Songe que depuis huit mois la force me prive du bonheur de t'embrasser ; et maintenant que tu dois être sûr de mon innocence, souffre que jeté félicite de ce que tu connais ce casino. Tu es heureux, et je t'en exprime ma joie. M. M. est après moi la seule femme digne de ta tendresse, la seule avec laquelle je puisse consentir à la partager. Je te plaignais;
je ne te plains plus , et ton bonheur me rend heureuse. Embrasse-moi.
J'aurais été par trop ingrat , même barbare , si je n'avais alors serré contre mon coeur , avec l'expression de la tendresse la plus véritable , cet ange de bonté et de beauté qui n'était devant moi que par un effort d'amitié rare.
Après lui avoir bien certifié que je n'avais plus aucun doute sur son innocence , je lui dis que je trouvais la démarche de son amie très-équivoque et fort peu susceptible d'une interprétation favorable. Je lui dis qu'abstraction faite du plaisir que j'avais de la voir, son amie m'avait joué un fort vilain tour qui devait souverainement me déplaire, sentant tout ce qu'il avait d'offensant.
— Je ne pense pas comme toi , me dit C. C. Ma chère M. M. sera parvenue , je ne sais comment, à savoir que tu étais mon amant avant de l'avoir connue. Elle a pu croire que tu m'aimais encore, et elle a pensé , car je connais son âme, qu'elle ne pouvait nous donner une plus grande preuve de son amour qu'en nous procurant , sans nous en prévenir , tout ce que deux amans qui s'aiment doivent le plus souhaiter. Elle a voulu nous rendre heureux, et je ne saurais lui en vouloir pour cela.
— Tu as raison de penser ainsi, ma chère amie; mais ma situation est bien différente de la tienne. Tu n'as pas un autre amant , et tu ne peux en avoir ; mais moi , libre, et ne pouvant te voir , je n'ai pu résister aux charmes de M. M. J'en suis
éperdùment amoureux; elle le sait, et avec son esprit, elle n'a pu faire ce qu'elle a fait que pour nie donner une marque de mépris. Je t'avoue que j'y suis sensible au suprême degré. Si elle m'aimait comme je l'aime , elle n'aurait jamais pu me faire la désolante politesse de t'envoyer ici à sa place.
— Je ne suis pas de ton avis, mon cher ami. Elle a l'âme aussi noble que le coeur généreux ; et de même que je ne suis pas fâchée que vous vous aimiez et que vous sachiez vous rendre heureux , comme ce lieu me l'assure , elle ne l'est pas que nous nous aimions ; elle est ravie au contraire de pouvoir nous montrer qu'elle en est contente. Elle a sans doute voulu te faire comprendre qu'elle t'aime pour toi-même , que tes plaisirs sont les siens et qu'elle n'est point jalouse que sa meilleure amie soit sa rivale. Pour te convaincre que tu ne dois pas être fâché qu'elle ait découvert notre secret , elle te déclare en me faisant venir ici à sa place , qu'elle est satisfaite que tu partages ton coeur entre elle et moi. Tu sais bien qu'elle m'aime et que je suis souvent sa femme ou son petit mari ; et comme tu ne trouves point mauvais que je sois ton rival et que je la rende souvent heureuse autant qu'il m'est possible , elle ne veut pas non plus que tu puisses te figurer que son amour ressemble à la haine; car tel est l'amour d'un coeur jaloux.
— Tu plaides comme un ange la cause de ton
amie ; mais ma chère petite femme , tu ne vois pas l'affaire dans son véritable jour. Tu as de l'esprit et l'âme pure ; mais tu n'as pas mon expérience. M. M. ne m'a aimé que par fantaisie , et elle sait bien que je ne suis pas assez sot pour prendre le change sur tout ceci. Je me trouve malheureux, et c'est là son ouvrage.
— J'aurais donc aussi raison de me plaindre d'elle ; car elle me fait voir qu'elle est maîtresse de mon amant, et qu'après s'en être emparée , elle n'a pas de peine de me le rendre. Elle me montre sans doute aussi qu'elle méprise la tendresse que j'ai pour elle, puisqu'elle me met dans le cas d'en donner des marques à un autre.
— Oh ! maintenant , mon coeur , t« déraisonnes, car les rapports qui existent entre vous sont d'une nature toute différente. Vos amours ne sont qu'un badinage , qu'une illusion des sens. Les plaisirs dont vous jouissez ensemble ne sont point exclusifs. Pour que vous fussiez jalouses TuDe de 1 autre, il faudrait que l'une des deux eut un amour pareil avec une autre femme : mais M. M. ne pourrait pas être fâchée que tu eusses un amant non plus que toi , si elle en avait un ; pourvu toutefois que cet amant ne fût pas celui de l'autre.
— C'est précisément notre cas ; et tu te trompes. Nous ne sommes point fâchées que tu nous aimes également. Ne t'ai-je pas écrit que je te céderais si volontiers ma place? Tu dois donc croire que je te méprise aussi ?
OfiAPITRE V. llg
■ — Ma chère amie , le désir que tu avais de me céder ta place quand tu ne savais pas que j'étais heureux , venait plus de ton amitié que de ton amour, et pour le présent je dois être content que ton amour soit dominé par ton amitié ; mais j'ai tout lieu d'être fâché que ce sentiment soit aussi celui de M. M. Je l'aime sans pouvoir l'épouser : me comprends-tu, mon ange? Quant à toi , certain que tu seras ma femme, je suis sûr de notre amour que la fréquentation fera renaître. Il n'en est pas de même de celui de M. M. , qui ne reviendra plus. N'est-il pas humiliant pour moi de n'avoir su lui inspirer qu'un sentiment passager? Quant à toi, tu dois l'adorer. Elle t'a initiée dans tous ses mystères, et tu lui dois une amitié et une reconnaissance éternelles.
Il était minuit et nous continuions à perdre notre temps en propos de ce genre , quand la prudente concierge vint d'elle-même nous apporter un excellent souper. Je ne touchai à rien ; j'avais le coeur trop gros; mais ma chère petite femme soupa de bon appétit. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant une salade de blancs d'oeufs, et C. C. trouva plaisant qu'on en eût ôté le jaune. Innocente , elle ne devinait pas l'intention de celle qui avait ordonné le menu. Pendant qu'elle soupait , je ne pus m'empêcher de la trouver embellie et formée : C. C. était une beauté parfaite; cependant je demeuiv. 9
l3o CHAPITRE V.
rai froid. J'ai toujours cru qu'il n'y avait pas de mérite à se conserver fidèle à l'objet véritablement aimé.
Deux heures avant le jour, nous nous remîmes devant le feu, et C. C. me voyant triste , eut les égards les plus délicats pour ma situation : nulle agacerie , nulle position qui ne portât le caractère de la décence; et ses discours, tendres et mêlés d'un certain abandon, n'exprimèrent jamais l'ombre du reproche que j'aurais pu mériter par ma froideur.
Vers la fin de notre long entretien , elle me demanda ce qu'elle dirait à son amie quand elle serait de retour au couvent. Ma chère M. M. s'attend à me revoir joyeuse et pleine de reconnaissance pour le généreux présent qu'elle a cru me faire de cette nuit; mais que veux-tu que je lui dise?
— Toute la vérité. Ne lui cache pas surtout un mot de notre entretien, autant que ta mémoire te le retracera , et dis-lui particulièrement qu'elle m'a rendu malheureux pour longtemps.
— Non, je lui ferais beaucoup trop de peine, car elle t'aime tendrement, et elle chérit le médaillon qui contient ton portrait. Je ferai au contraire de mon mieux pour raccommoder cette brouillerie, et ce ne sera pas long , car mon amie n'a aucun tort, et tu n'es que piqué, mais sans raison. Je t'enverrai ma lettre par Laure, à moins
que tu ne rae promettes toi-même d'aller la prendre chez elle.
— Tes lettres me seront toujours chères ; mais tu verras que M. M. ne voudra pas en venir à une explication. Elle te croira sur tout, si ce n'est pourtant sur un article.
— Je le pense , et c'est sur la constance que nous avons eue de passer toute une nuit ensemble aussiinnocemment que pourraient le faire un frère et une soeur. Si elle te connaît comme moi, cela lui paraîtra impossible.
— Dans ce cas , dis-lui , si tu veux , tout le contraire.
— N'y compte pas. Je n'aime pas le mensonge , et certes, je n'en ferai pas un de cette nature : ce serait par trop mal à propos. Je ne t'en aime pas moins, mon ami , quoique dans cette nuit tu n'ais pas daigné me donner une seule preuve de ton amour.
— Crois, ma douce amie, que je suis malade de tristesse. Je t'aime de toute mon àme, mais je me trouve dans une situation....
— Tu pleures , mon ami , toi? oh! je t'en supplie, épargne mon cœur. Je suis au désespoir de t'avoir dit cela; mais sois sûr que je n'ai pas eu l'intention de te faire de la peine. Je suis certaine que dans un quart d'heure M. M. pleurera aussi.
Le carillon s'étant fait entendre , et n'espérant plus alors que M. M. parût pour se justifier, j'em-
l32 CHAPITRE V.
brasse C. C. , et après lui avoir remis la clé du casino, pour qu'elle la rendit de ma part à M. M., je me remasquai et je sortis, mon amie devant retourner à son couvent.
Je cours grand risque de pe'rir dans les lagunes, — Maladie. — Lettres de C. C. et de M. M. — Raccommodement. — Rendez-vous au casino de Muran. — J'apprends le nom de l'ami de M. M. , et je consens à lui donner à souper à mon casino avec notre commune amante.
Il faisait un temps affreux. Le vent soufflait avec force et le froid était piquant. J'arrive sur la grève , je cherche de l'oeil une gondole , j'appelle les barcarols ; mais contrairement aux lois de police , il n'y avait ni barque ni batelier. Que faire? vêtu d'une simple toile, je n'étais guère dans un équipage à me promener sur le quai pendant une heure par le temps qu'il faisait. Je serais proba-
blemeut rentré au casino si j'en avais eu la clé ; mais je portais la peine du dépit qui m'avait fuit m'en dessaisir. Le vent m'enlevait , et je ne pouvais entrer dans aucune maison pour m'en garantir.
J'avais dans mes poches trois cents pliilippes que j'avais gagnés le soir au jeu et une bourse pleine d'or. Dans cet état, je devais craindre les voleurs de Muran , coupe-jarrets très-dangereux, assassins déterminés qui jouissent et abusent d'une sorte d'impunité, car ils ont plusieurs privilèges qui leur sont accordés par le gouvernement à cause des services qu'ils rendent dans les fabriques de glaces et dans les verreries dont l'île abonde. Pour empêcher leur émigration , le gouvernement leur accorde droit de bourgeoisie à Venise. Je devais craindre d'en rencontrer une couple qui, pour le moins , m'auraient laissé tout nu; car, par hasard , je n'avais pas même sur moi le petit couteau que, dans ma chère patrie, tous les honnêtes gens sont obligés de porter pour défendre leur vie. J'étais dans une situation fort pénible.
J'étais dans cette perplexité quand je crus apercevoir une faible clarté à travers les fentes d'une maisonnette. Je m'en approche et je frappe modestement au contrevent. On crie : Qui frappe? Et en même temps j'entends ouvrir le volet. Que voulez-vous? me dit un homme étonné de me voir habillé ainsi. Je lui compte en peu de paroles le cas où je me trouvais, et lui mettant un sequin
dans la main , je le prie de me laisser entrer pour me mettre à l'abri du mauvais temps. Vaincu par mon sequin plus que par mes paroles, il vient m'ouvrir la porte, j'entre, et lui promettant un autre sequin, je le prie d'aller me chercher une gondole pour me mener à Venise. Il s'habille à la hâte en remerciant Dieu, et sort en réassurant qu'il ne tardera pas à m'en amener une. Je reste seul dans une pauvre chambre où toute sa famille, couchée dans un large et misérable lit , me regardait avec de grands yeux , tant mon costume leur paraissait singulier. Le bon homme revient une demi-heure après m'annoncer que les barcarols étaient au rivage , mais Qu'ils voulaient être payés d'avance. Je me soumets à leur exigence, je lui donne un sequin , je le remercie et je pars.
Je m'embarque sans crainte en voyant deux barcarols vigoureux , et nous quittons aisément le rivage sans que le vent incommode la manœuvre ; mais, dès que nous avons dépassé l'île, le vent nous prend avec une telle fureur, que je me vois en danger de périr si j'avance ; car quoique je fusse bon nageur, je n'étais ni assez sur de mes forces pour me sauver à la nage , ni pour pouvoir résister à la violence du courant. J'ordonne aux barcarols de se lier à l'île; mais ils me répondent que je n'avais pas affaire à des poltrons, et que je devais être tranquille. Connaissant le caractère de nos barcarols, je prends le parti de me taire.
Cependant les coups de vent se succédaient avec
l36 CHAPITRE VI.
force , les ondes écumeuses entraient dans la gondole, et mes deux rameurs, malgré leur intrépidité et leur vigueur, ne pouvaient plus la régir. Nous n'étions qu'à cent pas de l'embouchure du canal des Jésuites, lorsqu'un coup de vent furieux, fit tomber le barcarol de pfcupe dans la mer, mais s'étant accroché à la gondole, il y remonta sans beaucoup de peine. Il avait perdu la rame , il en prit une autre; mais la gondole, virée de bord, avait déjà parcouru un grand espace par le travers. Le cas était pressant, et je n'avais pas envie de souper chez Neptune. Je jette une poignée de philippes (i) dans la gondole, et j'ordonne aux gondoliers de jeter dans là mer \efelce qui recouvrait la barque. Le son ae l'argent autant que l'aspect du danger fît que je fus obéi dans l'instant; et alors le vent ayant peu de prise, mes braves barcarols prouvèrent à Éole que leurs efforts étaient supérieurs aux siens ; car, en moins de cinq minutes, nous entrâmes dans le canal des Mendians , d'où je me fis conduire à la rive du palais Bragadin. J'allai me coucher, bien couvert pour rappeler ma chaleur naturelle, mais rien ne put me faire goûter les douceurs d'un sommeil qui m'aurait remis dans mon assiette.
Cinq à six heures après , M. de Bragadin et ses deux inséparables amis vinrent me voir, et me trouvèrent dans le délire de la fièvre. Cela n'em-
•(0 Monnaie de quinze francs.
pécha pas mon respectable protecteur de rire en voyant sur le canapé l'habit de Pierrot. Après m'avoir fait compliment sur ce que j'avais su me tirer heureusement d'un aussi mauvais pas , ils me laissèrent tranquille. Le soir j'eus une sueur si abondante, qu'on fut obligé de me changer de lit; le lendemain, redoublement avec transport au cerveau ; et le surlendemain , la fièvre ayant cessé, je me trouve comme perclus et souffrant horriblement d'une courbature. Sentant que je ne pouvais attendre du soulagement que d'un régime sévère, je pris mon mal en patience.
Le mercredi, de grand matin , Laure, la fidèle messagère, vint me trouver dans mon lit. Je lui dis que je ne pouvais ni lire ni écrire , et je la priai de revenir le lendemain. Elle mit sur un guéridon, près de mon lit, ce qu'elle avait à me remettre , et elle partit suffisamment instruite pour pouvoir informer C. C. de l'état où je me trouvais.
Vers le soir, me sentant un peu mieux , j'ordonnai à mon domestique de m'enfermer, et j'ouvris la lettre de C. C. La première chose que je vis et qui me fît grand plaisir, ce fut la clé du casino qu'elle me renvoyait : je m'étais déjà repenti de l'avoir renvoyée, car je commençais à sentir que j'avais tort. Ce fut absolument comme un baume qui me rafraîchit le sang. Le second objet, non moins cher après le retour de la précieuse clé , ce fut une lettre de M. M. dont je m'empres-
sai de rompre le cachet, et je lus avec avidité ce qui suit :
« Les détails que vous avez lus, ou que vous allez lire dans la lettre de mon amie, vous feront oublier, je l'espère, la faute que j'ai commise, bien , innocemment, car j'espérais au contraire vous faire le plus grand plaisir. J'ai tout vu , tout entendu, et vous ne seriez pas sorti en laissant la clé , si je n'avais eu le malheur de m'endormir une heure avant mon départ. Reprenez cette clé et revenez au casino demain au soir puisque le ciel vous a sauvé de la tempête. Votre amour vous autorise peut-être à vous plaindre , mais non à maltraiter une femme qui certainement ne vous a donné aucune marque de mépris. »
Je lus ensuite la lettre de ma chère C. C, et je la rapporte parce que je la crois intéressante.
« Je te prie , mon cher mari , de ne point me renvoyer cette clé , à moins que tu ne sois devenu le plus cruel des hommes, et que tu ne te plaises à tourmenter deux femmes qui t'aiment ardemment et qui t'aiment pour toi-même. Connaissant ton excellent coeur, j'ose être certaine que tu iras au casino demain au soir et que tu te raccommoderas avec M. M., qui ne peut' pas s'y rendre ce soir. Tu verras que tu as tort, mon cher ami , et que loin de te mépriser, ma chère amie
ne voit que toi dans l'univers. Voici en attendant tout ce que tu ne sais pas et que tu dois être curieux d'apprendre.
« Un instant après que tu fus parti par un temps affreux qui m'a causé les plus vives angoisses, et au moment où je voulais retourner au couvent, je fus fort surprise de voir devant moi ma chère M. M. qui, d'un endroit caché, avait entendu tout ce que tu avais dit. Elle avait été plusieurs fois tentée de se montrer, mais elle avait toujours été arrêtée par la crainte de venir mal à propos et d'empêcher le raccommodement qu'elle croyait inévitable entre deux amans qui s'aiment. Malheureusement le sommeil l'avait gagnée avant ta sortie et elle ne se réveilla qu'au bruit du carillon lorsqu'il n'était plus temps de te retenir , étant parti avec la précipitation d'un homme qui fuit quelque grand péril. Dès que je la vis, je lui remis la clé que je ne connaissais pas, et mon amie poussa un profond soupir. Je te conterai tout, me dit-elle, quand nous serons rentrées, et nous partîmes par un temps affreux , tremblant pour toi et ne pensant guère à nous-mêmes. Aussitôt que nous fûmes au couvent, je me remis dans mon costume ordinaire et M. M. se coucha. Je m'assis auprès de son chevet et voici ce qu'elle me dit :
<-< Lorsque tu me laissas la bague pendant que ta tante t'avait fait appeler , je l'examinai tant que je soupçonnai le petit point bleu de cacher le res-
l4° CHAPITRE VI.
sort, et ayant pris une épingle, je le fis sauter, et je ne saurais te peindre ma joie quand je reconnus que nous aimions le même homme; mais je ne saurais non plus te dire la peine que je ressentis en songeant que j'usurpais tes droits. Cependant enchantée de cette découverte , je conçus de suite le projet de la faire servir à te procurer le plaisir de souper avec lui. Je refermai la bague et je te la rendis en faisant semblant de n'avoir rien découvert. Je me trouvais dans cet instant la plus heureuse des femmes. Connaisant ton cœur, sachant que tu savais que ton amant m'aimait, puisque je t'avais innocemment montré son portrait , et jouissant du bonheur de voir que tu n'en étais pas jalouse , je me serais trouvée méprisable, si j'eusse pu nourrir des sentimens différens des tiens, d'autant plus que tes droits sur lui étaient bien autrement fondés que les miens. Quant au mystère que tu m'as toujours fait du nom de ton amant, il m'a été facile de deviner que ce n'était que par son ordre , et j'ai admiré dans ta discrétion la noblesse de tes sentimens et la bonté de ton coeur. Ton amant, selon moi, devait craindre de nous perdre l'une et l'autre , si nous venions à découvrir qu'aucune des deux ne possédait son cœur entièrement. Je ne saurais te dire la peine que j'ai éprouvée en réfléchissant qu'après m'avoir vue en possession de son portrait, tu continuais à te montrer la même, quoique tu ne pusses douter que tu n'étais plus l'unique objet de son amour,
Je n'ai plus eu qu'une idée , celle de vous prouver à tous deux que M. M. est digne de votre tendresse , de votre amitié et de votre estime. Ma satisfaction était inconcevable quand je me représentais que nous allions tous trois devenir cent fois plus heureux; car avoir un secret pour un être qu'on chérit, c'est un tourment insupportable. Je t'ai substituée à moi, et cela me paraissait un chef-d'œuvre. Tu as permis que je t'habillasse en nonne , et>avec une complaisance qui ne peut être comparée qu'à ton entière confiance en moi , tu es allée à mon casino sans savoir où tu allais. Aussitôt que tu fus descendue, la gondole revint et je me rendis dans un endroit que notre ami connaît, et d'où, sans être vue , je pouvais suivre tous vos mouvemens et entendre toutes vos paroles. J'étais l'auteur de la pièce ; il était naturel que je fusse spectatrice , d'autant plus que je me croyais sûre de ne rien voir, de ne rien entendre qui ne me fût très-agréable.
« Je suis arrivée au casino un quart d'heure après toi, et il me serait impossible de te rendre le charme de ma surprise en voyant ce cher Pierrot qui nous a tant amusées au parloir et que nous n'avons pas eu l'instinct de reconnaître. Mais à son apparition s'est borné tout le plaisir que j'ai eu. Ma crainte, mon étonnement, mon trouble , ont commencé à l'instant même où j'ai vu l'effet que l'attente trompée avait produite sur lui , et je me suis sentie malheureuse. Notre amant a pris
l4^ CHAPITRE VI.
la chose de travers ; il est parti désespéré ; il m'aime encore ., mais il ne pense plus à moi que pour tâcher de m'oublier : il n'y réussira que trop. Le renvoi de cette clé m'annonce déjà qu'il ne retournera plus au casino. Nuit fatale ! Quand je n'avais que l'intention de faire trois heureux , comment ai-je pu faire tout le contraire ! j'en mourrai , mon amie , si tu ne parviens pas à lui faire entendre raison ; car je sens que sans lui je ne saurais vivre. Tu as certainement le moyen de lui écrire ; tu le connais , tu sais son nom ; de grâce renvoie-lui cette clé avec une lettre qui le persuade de venir au casino demain ou après-demain pour me parler au moins une seule fois, et j'espère le convaincre de mon amour et de mon innocence. Repose-toi aujourd'hui, ma chère amie , mais demain écris-lui toute la vérité : ais pitié de ta pauvre amie , et pardonne-lui d'aimer ton amant. Je lui écrirai aussi deux mots que tu mettras dans ta lettre. Je suis cause qu'il ne t'aime plus, tu devrais me haïr , et tu daignes m'aimer encore. Je t'adore ; j'ai vu ses pleurs ; j'ai vu combien son âme sait aimer : je le connais actuellement. Je ne savais pas qu'il y eût des hommes qni aimassent ainsi. J'ai passé une nuit horrible. Ne me crois pas fâchée , ma tendre amie , que tu lui ais confié que nous nous aimons comme deux amans ; cela ne me déplaît pas, et ce n'est point une indiscrétion vis-à-vis de lui , car il a l'esprit aussi libre qu'il a le coeur bon.
« Les larmes la suffoquaient ; je tâchai de la consoler , et c'est bien volontiers que je lui ai prorais de t'écrire. Elle n'a pas fermé l'oeil de la journée ; mais moi j'ai dormi quatre heures d'un profond sommeil.
« Quand nous fûmes levées , nous trouvâmes le couvent rempli de mauvaises nouvelles qui nous intéressaient plus qu'on ne croyait. On disait qu'une heure avant le jour une barque de pêcheurs s'était perdue dans la lagune , que deux gondoles avaient été renversées et que ceux qui étaient dedans avaient péri. Figure-toi notre angoisse ! nous n'osions point faire des questions , mais c'était l'heure où tu m'avais quittée., et nous faisions les plus sinistres rapprochemens. Nous sommes remontées ; M. M. s'est évanouie. Plus courageuse qu'elle, je lui disais que tu étais bon nageur; mais tout cela ne la rassurait pas et elle s'est mise au lit avec le frisson de la fièvre. Nous étions dans cet état quand ma tante , qui est fort gaie , est entrée chez nous en riant pour nous conter que dans la tempête le même Pierrot qui nous avait tant fait rire avait manqué de se noyer. Ah ! pauvre Pierrot ! lui dis-je , contez-nous cela , ma chère tante. Je suis bien aise qu'il se soit sauvé. Qui est-il? le sait-on? Oh! oui , me répondit-elle, on sait tout, car ce sont nos gondoliers qui l'ont reconduit chez lui. Le barcarol de proue vient de nous dire que Pierrot ayant passé la nuit au bal de Briati , ne trouva pas de gondole au trajet
quand il voulut rentrer à Venise, et que nos gondoliers vinrent le passer pour un sequin. Le poupierest tombé dans la mer, mais alors le brave Pierrot , jetant des poignées d'argent sur la zcnia (i) , a jeté \efelce dans l'eau, et le vent alors ayant peu de prise, ils sont heureusement rentrés à Venise par le canal des Mendians. Les barcarols fort heureux se sont partagés ce matin trente philippes qu'ils ont ramassés dans la gondole, ensuite ils ont eu le bonheur de retrouver \efelce. Pierrot se souviendra de Muran et du bal de Briati. Le barcarol dit que c'est le fils de M. de Bragadin , frère du procurateur : ils l'ont conduit au palais presque mort de peur et de froid , car il n'était vêtu qu'en toile et n'avait point de manteau.
« Quand ma tante a été sortie, nous nous sommes regardées quelques instans sans proférer un mot; mais nous sentions que cette nouvelle venait de nous rendre à la vie. M. M. m'a demandé en souriant s'il était vrai que tu fusses le fils de M. de Bragadin. On peut , lui ai-je répondu, se figurer cela entre les choses possibles , mais le nom qu'il porte n'indique pas que notre amant soit le bâtard de ce seigneur et moins encore son fils légitime , car M. de Bragadin n'a jamais été marié. Je serais , dit-elle , bien fâchée qu'il fût son fils. J'ai cru alors ne pouvoir plus me dispenser de lui dire ton vrai nom , la démarche que M. de Bragadin
(i) Tapis des gondoles.
avait faite auprès de mon père pour m'obtenir pour ton épouse, et que la conséquence de cette démarche avait été dénie faire mettre au couvent. Ainsi, mon bien-aimé, ta petite femme n'a plus de secrets à garder vis-à-vis de M. M. , et j'espère que tu ne m'accuseras pas d'indiscrétion ; car il vaut mieux que notre chère amie sache toute la vérité que de ne la savoir qu'à demi mêlée de mensonges. Ce que nous avons trouvé de plaisant, comme tu peux te le penser, c'est la certitude où l'on est que tu as passé la nuit au bal de Briati. Quand le monde ne sait pas tout , il invente , et le vraisemblable occupe souvent la place du vrai et parfois très-à-propos. Ce qu'il y a de vrai , c'est que cet éclaircissement a répandu du baume dans le sang de notre amie , qui se trouve tout-à-fait bien. Elle a passé une très-bonne nuit, et l'espoir qu'elle a de te voir au casino lui a rendu toute sa beauté. Elle a lu cette lettre trois ou quatrefois et elle m'a couverte de baisers. Il me tarde de pouvoir lui remettre celle que tu vas lui écrire. La messagère attendra. Je te verrai peut-être encore au casino, et, j'en suis sure , de meilleure humeur. Adieu. »
Il n'en fallait pas tant pour me réduire à la raison. A la fin de cette lecture je me trouvai l'admirateur de C. C. et l'adorateur ardent de M. M. Mais hélas! j'étais perclus quoique sans fièvre. Certain que Laure reviendrait le lende-
main de bonne heure , je ne pus m'empècher décrire à l'une et à l'autre ; peu à la vérité , mais assez pour les assurer que la raison était rentrée en possession de mon pauvre cerveau. Je dis à C. C. qu'elle avait bien fait de dire mon nom à son amie , d'autant mieux que n'allant plus à leur messe , je n'avais aucun motif légitime de celer mon nom. Quant au reste, elle devait être certaine que je reconnaissais mes torts et que j'en donnerais les plus grandes preuves a M. M. aussitôt que je me reverrais en état d'aller à son casino.
Voici la lettre que j'écrivis à mon adorable religieuse.
« J'avais laissé à C. C. la clé de ton casino pour quelle te la remît, ma charmante amie, et cela parce que je me croyais joué , méprisé par la volonté déterminée de l'être que j'adore. Dans cette erreur, je me figurais indigne de me remontrer à tes yeux, et malgré l'amour, je frémissais d'horreur. Telle fut sur moi la force d'une action qui m'aurait paru admirable , si mon amour-propre peut-être ne m'eût fasciné la vue , ou plutôt bouleversé ma raison. Pour cela , mon adorable amie, il aurait fallu que mon esprit fût à la hauteur du tien , et j'ai prouvé qu'il n'en est rien. Je te cède en tout , si ce n'est en passion , ce dont je te convaincrai à notre première entrevue en te demandant à genoux un généreux pardon. Crois, femme
admirable, que si je désire vivement de recouvrer la santé , ce n'est que pour te prouver par un redoublement d'amour combien je suis honteux de mes torts. Ma douloureuse courbature m'a seule empêché hier de répondre a ta petite lettre , de t'exprimer mes regrets et l'amour que ta générosité mal récompensée a redoublé en moi. Sois sûre qu'au milieu des lagunes, au moment de périr, je ne regettais que toi , je n'épouvais d'autre regret que de t'a voir outragée. Mais dans le malheur qui me menaçait, femme adorable, je ne voyais qu'une juste punition de mes torts. Si je ne t'avais pas cruellement renvoyé la clé du casino , j'y serais revenu sans doute , et alors j'aurais évité la peine de mes torts et les douleurs que je souffre en expiation de mon offense. Je te remercie mille fois de m'avoir rendu à moi-même, et sois sûre qu'à l'avenir je nie tiendrai mieux sur mes gardes : rien ne pourra plus me porter à douter de ta tendresse. Mais, adorable amie, que distu de C. C? n'est-elle pas un ange incarné qui ne peut être comparé qu'à toi ? Tu nous aimes tous les deux , et tu nous chéris également. Il n'y a que moi de faible et d'imparfait , et vous me faites rougir de moi-même. Je sens pourtant que je donnerais sans hésiter ma vie pour elle comme pour toi. J'ai une curiosité que je n'ose point confier au papier , mais que tu satisferas la première fois que j'aurai le bonheur de te voir. Ce sera beaucoup si dans deux jours je suis en état de me
rendre au casino , qui pour cette fois deviendra le temple d'expiation. Je t'avertirai deux jours à l'avance. En attendant, daigne t'occuper un peu de moi et être bien sûre de toute ma tendresse. Adieu. »
Le lendemain, Laure me trouva sur mon séant et promettant santé. Je la priai de dire de vive voix à C. C. que je me trouvais beaucoup mieux , et après lui avoir remis la lettre que j'avais écrite, elle partit en me remettant une lettre de ma petite femme , dans laquelle j'en trouvai une de M. M. Ces deux lettres ne contenaient que des tendresses, l'expression de leur crainte sur ma santé et des voeux ardens pour mon rétablissement.
Six jours après, me trouvant bien, j'allai au casino de Muran où la concierge me remit une lettre de M. M. Elle in-e disait qu'elle mourait d'impatience de me savoir rétabli et en possession de son casino avec tous les droits que je devais y conserver toujours. Marque-moi , je t'en supplie , me disait-elle, quand tu crois que nous nous reverrons , à Muran ou à Venise , à ta volonté. Compte , ajoutait-elle , que partout nous serons sans témoin. Je lui répondis de suite que nous nous reverrions le surlendemain au lieu même où j'étais; car c'était au même endroit où je l'avais oflënsée que je devais recevoir son amoureuse absolution.
Je brûlais de la revoir, car j'avais honte d'avoir pu être injuste à son égard, et il me tardait de réparer mes torts. Connaissant son caractère et réfléchissant dans le calme, il me paraissait évident que ce qu'elle avait fait, bien loin d'être un indice de mépris, était un effort raffiné d'un amour qui n'avait pour objet que moi-même. Depuis qu'elle avait découvert que j'étais l'amant de sa jeune amie, pouvait-elle se figurer que je l'aimais uniquement! De même que l'amour qu'elle avait pour moi ne l'empêchait pas d'être complaisante avec l'ambassadeur, elle supposait que je pouvais l'être avec C. C. Elle ne pensait pas à la constitution différente des deux sexes et aux privilèges dont jouissent les femmes.
Aujourd'hui que les ans ont blanchi mes cheveux et amorti l'ardeur de mes sens, mon imagination plus calme me fait penser différemment ; et je sens bien que ma belle nonne péchait contre la pudeur et la modestie, qui sont les plus beaux apanages de la plus belle moitié du genre humain ; mais si cette femme vraiment unique ou au moins rare , avait ce travers qu'alors je taxais de vertu , au moins était-elle exempte de ce venin affreux qu'on nomme jalousie ; passion malheureuse qui dévore l'être infortuné qui en est atteint et qu dessèche l'objet qui la fait naître et sur lequel elle se déverse.
Deux jours après, le 4 février 1754, j'eus le bonheur de me retrouver tète-à-tête avec mon
ange. Elle était vêtue en religieuse. Comme nous nous croyions réciproquement coupables, dès que nous nous aperçûmes, par un mouvement spontané, nous tombâmes à genoux l'un aux pieds de l'autre, ou plutôt genoux contre genoux. Nous avions tous deux maltraité l'amour 5 elle en le traitant en enfant, moi en l'adorant en janséniste. Mais quel langage aurait pu convenir aux excuses que nous devions nous faire, aux pardons que nous devions obtenir? le baiser, ce langage muet et expressif, cet attouchement délicat et voluptueux qui fait circuler le sentiment dans toutes les veines, qui exprime tout à la fois ce que sent le cœur et ce qu'arrange l'esprit; ce langage fut le seul que nous employâmes , et sans avoir articulé une syllabe : lecteur, ah ! que nous fûmes bientôt d'accord !
Au comble de l'attendrissement, impatiens de nous donner des preuves de la sincérité de notre retour et du feu qui nous dévorait, nous nous levâmes sans nous dessaisir, et tombant en groupe sur le sopha voisin, nous y restâmes jusqu'à l'arrivée d'un long soupir que nous n'aurions pas voulu arrêter quand nous aurions su qu'il dût être le dernier.
C'est ainsi que s'opéra l'heureuse réconciliation ; et la tranquillité que laisse à l'âme la satisfaisante persuasion, ayant pour ainsi dire doublé notre bonheur, nous partîmes ensemble d'un éclat de rire en nous apercevant que j'étais encore en
manteau et en baùte. Après avoir bien ri, je me démasquai, et je lui demandai s'il était bien vrai que notre réconciliation n'eût pas eu de témoin. Elle prit un flambeau, et me prenant par la main. Viens, me dit-elle. Elle me mena dans la chambre, où était une grande armoire que j'avais déjà jugée dépositaire du grand secret. Elle l'ouvrit, et après avoir poussé une planche à coulisse , je vis une porte par laquelle nous entrâmes dans un joli cabinet muni de tout ce qui pouvait être nécessaire à quelqu'un qui voulait y passer plusieurs heures. A côté du sopha se trouvait une planche mouvante; M. M. la tira, et par vingt trous à quelque distance les uns des autres, je vis toutes les parties de la chambre où le curieux ami de ma belle avait pu voir avec facilité ^es six actes de la pièce que la nature et l'amour avaient arrangée, et je pense qu'il n'avait pas dû être mécontent des acteurs. Actuellement, me dit M. M-, je vais satisfaire à la curiosité que tu as eu la prudence de ne pas confier au papier.
— Mais tu ne peux savoir
— Tais-toi, mon coeur; l'amour ne serait pas divin s'il n'était devin : il sait tout, et pour preuve^ n'est-il pas vrai que lu désires savoir si l'ami n'était pas avec moi pendant la fatale nuit qui m'a coûté tant de larmes?
— Précisément.
— Eh bien ! oui , il y était, et tu ne dois pas en être fâché, car tu as achevé de l'enchanter. 11 a
loa CHAPITRE VI.
admiré ton caractère , ton amour, tes sentimens et ta probité : il ne pouvait se taire sur l'étonnement que lui occasione la rectitude de mon instinct, ni assez approuver la passion que tu m'as inspirée. C'est lui qui me consola le matin en m'assurant qu'il était impossible que tu ne revinsses pas à moi dès que je t'aurais fait connaître mes sentimens, la loyauté de mon intention et ma bonne foi.
— Mais vous devez vous être souvent endormis ; car sans un vif intérêt, il n'est pas possible de passer ainsi huit heures dans l'obscurité et le silence.
— Nous étions mus par l'intérêt le plus vif; d'ailleurs nous n'étions dans l'obscurité que lorsque nous tenions ces trous ouverts. Pendant que nous soupàmes la planche était relevée, et nous écoutions dans le plus grand silence jusqu'à vos moindres propos. L'intérêt qui tenait mon ami éveillé surpassait, s'il est possible, celui que vous m'inspiriez. Il me dît qu'il n'avait jamais été plus à portée d'étudier le cœur humain que dans cette occasion , et que tu ne dois jamais avoir passé une nuit aussi pénible. Tu lui faisais pitié. Nous fûmes enchantés de C. C. ; car il est inconcevable qu'une jeune personne de quinze ans raisonne comme elle l'a fait pour me justifier, sans autres moyens que la nature et la vérité, à moins d'avoir lame d un ajii^e. Si tu l'épouses, lu auras une femme divine. Je serai malheureuse en la perdant, mais
ton bonheur me dédommagera de tout. Sais-tu, mon ami, que je ne comprends pas plus comment tu as pu t'amouracher de moi après l'avoir connue, que je ne puis concevoir comment elle ne me déteste pas depuis qu'elle sait que je lui ai ravi ton coeur? Ma chère C. C. a véritablement quelque chose de sublime dans le sentiment. Et sais - tu pourquoi elle t'a confié ses amours stériles avec moi? C'est, m'a-t-elle dit, pour décharger sa conscience de l'espèce d'infidélité qu'elle te fait.
— Croit-elle me devoir toute sa fidélité, en me sachant si peu fidèle ?
— Elle est extrêmement délicate et consciencieuse ; et se croyant parfaitement ta femme , elle ne se croit pas en droit de contrôler tes actions, tandis qu'elle est persuadée qu'elle te doit compte de toutes les siennes.
— Noble fille !
La prudente concierge ayant servi le souper, et nous étant mis à table , M. M. observa que j'avais maigri. Les souffrances physiques n'engraissent pas, lui dis-je, et les peines morales dessèchent. Mais nous avons assez souffert l'un et l'autre , et nous devons être assez sages pour ne rien rappeler de ce qui peut nous être pénible.
— Oui , mon ami ; je pense comme toi : les inslans que l'homme est forcé de céder au malheur ou à la souffrance, sont autant de déductions faites
à la vie, mais on double l'existence quand on a le talent de multiplier le plaisir de quelque nature qu'il soit.
Nous nous égayâmes à nous rappeler les dangers passés, la mascarade de Pierrot, le bal de Briati , où on lui avait assuré qu'il y avait un autre Pierrot. M. M. admirait le prodigieux effet du déguisement , car, me disait-elle , le Pierrot du parloir me paraissait plus grand et plus mince que toi. Si le hasard ne t'avait pas fait prendre Ja gondole du couvent , et que tu n'eusses pas eu la bizarre idée de te déguiser en Pierrot, je n'aurais pu savoir qui tu étais, car mes compagnes ne se seraient pas intéressées à ton sort. J'ai été ravie d'aise en apprenant que tu n'es pas patricien, comme je le craignais; car si tu l'étais, il pourrait à la longue m'arriver quelque mésaventure désespérante.
Je savais fort bien ce qu'elle devait craindre ; mais faisant l'ignorant : Je ne conçois pas , lui dis-je , ce que tu pourrais craindre si j'étais patricien.
— Mon cher ami , je ne puis te parler ouvertement qu'autant que lu me donneras ta parole de faire ce que je demanderai.
— Quelle difficulté , ma chère , puis-je avoir à faire tel plaisir que tu pourras désirer, pourvu qu'il ne compromette pas mon honneur? Tout maintenant n'est-il pas commun entre nous? Parle, mon cœur, dis-moi tes raisons et compte sur ma
tendresse ; elle te répond de ma complaisance pour tout ce qui pourra te faire plaisir.
— Fort bien. Je te demande à souper dans ton casino avec mon ami qui meurt d'envie de faire ta connaissance.
— Et après souper, je prévois que tu t'en iras avec lui?
— Tu sens bien que le masque des convenances l'exige.
— Et ton ami sans doute sait déjà qui je suis?
— J'ai cru devoir le lui dire ; car sans cela il n'aurait pas osé se promettre le plaisir de souper avec toi et surtout chez toi.
— J'y suis , et je devine que ton ami est un ministre étranger.
— Précisément.
— Mais je puis espérer sans doute qu'il me fera l'honneur de ne point garder son incognito ?
— Cela va sans dire ; je te le présenterai dans toutes les formes en déclinant son vrai nom et ses qualités politiques.
— C'est à merveille, mon coeur, et avec ces dispositions, pouvais-tu nie supposer difficile à t'accorder ce plaisir , quand tu ne saurais toi-même m'en faire un plus grand ? Fixe le jour, et compte que je l'attendrai avec impatience.
— J'aurais été certaine de ta complaisance, si tu ne m'avais accoutumée à douter.
— Je mérite cette pointe.
— Mais j'espère que tu ne feras qu'en rire.
l56 CHAPITRE VJ.
Maintenant je suis contente. Notre ami est M. île Bernis, ambassadeur de France. Il viendra masqué, et dès qu'il aura levé son masque, je te le présenterai. Songe que tu ne dois pas ignorer qu'il est mon amant, mais tu dois croire qu'il n'est pas à part de notre tendresse.
— Ainsi le. veut le masque des convenances, et tu seras, je l'espère, contente de mon urbanité. Ce souper me charme en idée , et j'espère qu'il me ravira en réalité. Tu avais bien raison , ma chère amie, de redouter que je fusse patricien, car dans ce cas messieurs les inquisiteurs d'état , qui trop souvent ne cherchent qu'à faire parade de leur zèle, n'auraient manqué de s'en mêler, et je tremble à l'idée des affreuses conséquences que cela aurait pu avoir. Moi sous les Plombs , toi déshonorée, l'abbesse , le couvent : juste ciel! Oui , si tu m'avais communiqué tes idées , je t'aurais dit qui j'étais , et puis je l'aurais pu d'autant mieux que ma réserve ne venait que de la crainte que j'avais d'être connu, et qu'alors le père de C. C. ne la mît dans un autre couvent. Mais peuxtu me dire quel jour le souper aura lieu ? j'ai une véritable impatience de le savoir fixé.
— C'est aujourd'hui le 4 •> en bien? dans quatre jours.
— Ce sera donc le 8 ?
— Précisément. Nous nous rendrons chez toi après le second ballet de l'Opéra. Donne-moi les renseignemens les plus exacts pour que nous
puissions trouver Ion casino sans interroger personne.
Je me mis à son bureau et je lui donnai tous les renseignemens nécessaires pour aller par terre ou par eau. Heureux de cette charmante partie , je priai mon amante d'aller se coucher, mais je lui fis observer qu'étant convalescent et ayant soupe de bon appétit, il serait possible que j'offrisse mes premiers hommages à Morphée. S'arrangeant à la circonstance , elle mit le réveillon à dix heures et nous couchâmes dans l'alcove. Dès que nous fûmes éveillés , l'amour réclama sa part , et il n'eut pas à se plaindre; mais vers le minuit nous nous endormîmes sur le fait, bouche a bouche , et nous nous retrouvâmes dans la même position le matin, au moment de nous séparer. Cependant quoique le temps pressât, nous ne pûmes nous résoudre à nous dire adieu sans faire encore une libation à Vénus.
Je restai au casino après le départ de ma belle nonne , et je dormis jusqu'à midi. Dès que je fus habillé je retournai à Venise, et mon premier soin fut d'aller prévenir mon cuisinier pour que le souper du 8 fût digne des convives et de moi.
Je soupe en tiers avec M. de Bernis, ambassadeur de France, à mon casino. — Proposition de M. M. • je l'accepte. — Suites. — C. C. me devient infidèle sans que je puisse m'en plaindre.
La partie que j'avais arrangée avec ma chère M. M. me comblait de joie , et il semble que j'aurais dû être heureux. Je ne l'étais pas cependant; mais d'où venait l'inquiétude dont j'étais tourmenté? D'où elle venait! de ma fatale habitude de jouer. Cette passion était enracinée en moi : vivre et jouer étaient deux choses identiques; or ne pouvant point tailler, j'allais ponter à la redoute et j'y perdais matin et soir : cela me ren-
dait malheureux. On me demandera sans doute, pourquoi jouiez-vous, n'en ayant pas besoin, puisque vous ne manquiez de rien et que vous aviez tout l'argent que vous pouviez désirer pour satisfaire à vos fantaisies? Cette question serait embarrassante , si je ne m'étais fait une loi de dire vrai. Eh bien ! messieurs les curieux , si je jouais avec la presque certitude de perdre , quoique personne peut-être n'ait été plus que moi sensible aux pertes faites au jeu , c'est que j'avais en moi le démon de l'avarice ; c'est que j'aimais la dépense , la prodigalité même , et que le cœur me saignait quand j'étais obligé de dépenser d'autre argent que celui que j'avais gagné au jeu. C'était là un vilain défaut, lecteur , et je ne m'en défends pas. Quoi qu'il en soit, pendant les quatre jours d'attente ., je perdis tout l'or que M. M. m'avait fait gagner.
Au jour ardemment attendu, je me rendis à mon casino où, à l'heure convenue, je vis paraître M. M. et son ami qu'elle me présenta dans toutes les formes aussitôt qu'il eut ôté son masque. Il me tardait, monsieur, me dit l'ambassadeur, de renouer connaissance avec vous depuis que madame m'a dit que nous nous étions connus à Paris.
Tout en parlant ainsi, il me regardait avec attention comme pour se rappeler quelqu'un qu'on a perdu de vue. Afin de le mettre à son aise, je lui dis que nous ne nous étions point parlé ,
lÔO CHAPITRE VIT.
qu'ainsi il ne m'avait pas assez regardé pour pouvoir se rappeler mes traits. J'ai eu, lui dis-je, l'honneur de dîner avec votre excellence chez M. de Mocenigo; mais vous fûtes constamment occupé de nrylord Marschal , ministre du roi de Prusse, et je n'eus pas l'avantage d'attirer un instant votre attention. Comme vous deviez partir pour venir ici quatre jours après , vous fîtes hâte, et presque immédiatement après le dîner, vous prîtes congé. Je n'ai plus eu l'honneur de vous voir depuis.
— Je vous remets actuellement, me dit-il, car je me souviens d'avoir demandé ù quelqu'un si vous n'étiez pas le secrétaire d'ambassade. A compter de ce jour, nous ne nous oublierons plus, car les mystères qui nous unissent sont de nature à établir entre nous une intimité durable.
Le rare couple ne tarda pas à se mettre à l'aise, et bientôt nous nous mimes à table dont, comme de raison, je fis les honneurs. Le ministre, bon gourmet, trouvant mes vins excellens, fut charmé d'apprendre que je les tenais du comte d'Algarotti, qui était réputé pour avoir les meilleurs.
Mon souper fut délicat, abondant et varié, et ma conduite à l'égard du beau couple fut celle d'un particulier qui recevait à souper son souverain et sa maîtresse. Je voyais M. M. enchantée de mes procédés respectueux envers elle, et de tous les propos par lesquels je sus engager l'ambassadeur à m'écouter avec le plus grand intérêt.
Le sérieux d'une première rencontre n'empêcha point la fine plaisanterie , car M. de Bernis sous ce rapport était Français dans toute la force du terme. J'ai beaucoup voyagé , beaucoup étudié les hommes individuellement et en masse, mais je n'ai trouvé la vraie sociabilité que chez les Français; car eux seuls savent plaisanter, et la plaisanterie fine et délicate , en animant la conversation, fait le charme de la société.
Tout pendant ce joli souper fut accompagné du mot pour rire, et l'aimable M. M. fit tomber adroitement la conversation sur la combinaison romanesque qui lui avait fait faire ma connaissance. Cela menait naturellement à parler de ma passion pourC. C. , et elle fit de cette charmante personne une description si intéressante que l'ambassadeur l'écouta avec toute l'attention d'un homme qui ne l'aurait jamais vue. C'était là son rôle, car il ignorait que je susse qu'il était dans la cachette le soir de ma sotte entrevue avec elle. Il lui dit qu'elle lui aurait fait le plus grand des plaisirs, si elle l'avait amenée à souper avec nous. J'aurais dû, lui répondit la fine nonne, braver trop de dangers, courir trop de risques; mais, ajouta-t-elle en s'adressant à moi d'un air aussi noble que complaisant , si cela vous faisait plaisir, je pourrais vous faire souper chez moi avec elle , car nous couchons dans la même chambre.
Cette offre m'étonna beaucoup ; mais ce n'était pas l'instant de montrer ma surprise. On ne peut,