‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · IV. ii · texte numérisé non relu

IV. ii

j6i CHAPITRE VII.

madame, lui répliquai-je, rien ajouter au plaisir qu'on a de se trouver avec vous; cependant j'avoue que je ne serais pas insensible à cette faveur.

— Eh bien ! j'y penserai.

— Mais, dit alors l'ambassadeur, je crois que si je dois être de la partie , il serait bon que vous l'en prévinssiez.

— Ce n'est pas nécessaire , lui dis-je , car je lui écrirai de faire aveuglément tout ce que lui dira madame. Je m'acquitterai de ce devoir dès demain.

Je priai l'ambassadeur de se disposer à beaucoup d'indulgence pour une fille de quinze ans qui n'avait pas l'usage du monde. Après cela je je lui contai l'histoire d'O-Morphi, et cette narration lui fit le plus grand plaisir. Il me pria de lui faire voir son portrait. Il m'apprit qu'elle était toujours au parc aux cerfs où elle faisait les délices de Louis XV et qu'elle en avait déjà eu un enfant. Mes convives partirent à huit heures (i) fort contens , et je restai seul au casino.

Le lendemain matin , pour tenir la promesse que j'avais faite à ma belle religieuse , j'écrivis à C. C. sans la prévenir qu'une quatrième personne serait de la partie, et ayant remis ma lettre à Laure , je me rendis au casino de Muran , où la concierge me remit de M. M. la lettre suivante :

(i) Après minuit.

• HAPITRE > 11. ](}3

« Je ne pourrais pas, mon tendre ami, espérer une nuit tranquille, si avant de me coucher je ne déchargeais pas mon âme d'un scrupule qui me pèse. Il se peut que tu n'ais approuvé le projet de souper en quatre avec notre amie que par simple politesse. Sois vrai, mon cœur, car si tu ne vois pas cette partie avec plaisir, je la ferai s'évaporer en fumée sans te compromettre le moins du monde : fie-t'en à moi. Dans le cas où tu y consentiras de bon coeur, tout se fera comme il a été dit. Crois que j'aime encore plus ton ame que ton cœur, je voulais dire que ta personne. Addio. »

Sa crainte était naturelle , mais une fausse honte m'empêchait de me dédire. M. M. me connaissait bien, et en habile tacticienne, elle me prenait par mon côté faible.

Voici la réponse que je lui fis.

« Je m'attendais à ta lettre , ma chère amie , et tu n'en douteras pas ; car comme tu me connais bien , tu dois savoir que je te connais aussi. Oui , je connais ton esprit, et je sais quelle idée tu dois avoir du mien , puisque par mes sophismes je me suis montré à tes yeux dans toute ma faiblesse et dans toute mon irritabilité. J'en fais ma pénitence, mon amie, quand je songe que t'étant devenu suspect , ta tendresse doit s'être un peu affaiblie. Oublie mes visions, je t'en prie , et crois qu'à l'avenir mon âme sera à l'unisson de la tienne.

Le souper concerté doit avoir lieu ; il me fera plaisir; mais souffre que je te dise qu'en y consentant, je me suis cru plus reconnaissant que poli. C. C. est neuve, et je ne suis point fâché qu'elle commence à apprendre à représenter. En quelle école pourrait-elle se trouver mieux que sous ta tutelle ? Je te la recommande donc, et tu me feras plaisir de lui continuer tes soins et ton amitié , et de redoubler tes bontés pour elle , si pourtant cela est possible. Je redoute que tu ne la détermines à prendre le voile , et si cela arrivait , je ne m'en consolerais pas. Ton ami m'a tout-à-fait captivé; c'est un homme supérieur et véritablement charmant. »

Me voilà placé volontairement dans l'impuissance de reculer; mais il doit m'ètre permis alors de faire toutes les réflexions que ma connaissance du coeur humain me mettait en état de faire. Il me fut facile de voir à n'en pas douter que l'ambassadeur était amoureux de C. C, et qu'il s'en était expliqué avec M. M. Or, celle-ci n'était pas en mesure de contrecarrer son amour , et sans doute qu'en bon apôtre , elle avait dû se prêter à tout ce qui pouvait favoriser sa passion. Il est évident qu'elle ne pouvait rien faire sans mon consentement, et qu'elle avait jugé l'affaire trop délicate pour oser de but en blanc me proposer la partie. Ils s'étaient donc concertés de façon qu'en amenant le propos sur ce point, je devais moi-

même par politesse , peut être même par mes sentimens , approuver la chose et donner dans le panneau. L'ambassadeur , dont le mérite était de bien mener une intrigue, avait parfaitement réussi, et j'avais à souhait mordu à l'hameçon. Il ne me restait qu'à faire bonne mine à mauvais jeu , tant pour ne pas faire la plus sotte figure du monde que pour ne pas me montrer ingrat envers un homme qui m'avait accordé des privilèges inouis. Cependant la conséquence de toute cette intrigue pouvait être un refroidissement envers l'une comme envers l'autre de mes deux amantes. M. M. avait parfaitement senti tout cela en rentrant chez elle , et voulant se mettre à couvert et remédier à tout de son mieux , elle s'était dépêchée de m'écrire qu'elle ferait avorter le projet , sans me compromettre , dans le cas où je ne l'aurais pas approuvé ; mais elle savait que je n'accepterais point son offre. L'araour-propre est une passion plus forte encore que la jalousie. Elle ne permet pas à un homme qui veut passer pour avoir de l'esprit de se montrer jaloux , surtout vis-à-vis de quelqu'un qui brille par l'absence de cette basse passion.

Le lendemain étant allé au casino d'assez bonne heure, j'y trouvai l'ambassadeur qui me fit l'accueil le plus amical. Il me dit que s'il m'avait connu à Paris, il m'aurait facilement introduit à la cour, où, selon lui, j'aurais fait fortune. Aujourd'hui , quand il m'arrive d'y penser, je dis ;

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Cela se peut, mais à quoi cela m'aurait-il servi ? je serais peut-être devenu comme tant d'autres une victime de la révolution. Lui-même l'aurait été sans doute si le sort ne lui eût réservé de mourir à Rome en 1 794- U y mourut malheureux, quoique riche, à moins qu'avant de cesser d'être il n'eut changé de sentimens; ce que je ne crois pas.

Je lui demandai s'il se plaisait à Venise, et il me répondit qu'il ne pouvait que s'y plaire puisqu'il y jouissait d'une excellente santé, et que moyennant beaucoup d'argent il pouvait, mieux que partout ailleurs , se procurer tous les agrémens de la vie. Mais, ajouta-t-il, je doute qu'on me laisse longtemps dans cette ambassade. Veuillez me garder le secret , car je ne voudrais pas affliger M. M.

Nous continuions à causer avec une sorte de confiance quand nous vîmes entrer M. M. et sa jeune amie. Celle-ci fît un mouvement de surprise en me voyant avec un autre homme ; mais je l'encourageai en lui faisant le plus tendre accueil, et aile se remit tout-à-fait en voyant que l'inconnu était enchanté de l'entendre répondre en bon français au compliment qu'il lui avait adressé. Ce lut pour tous deux l'occasion de faire un pompeux éloge du savoir et de l'habileté de la maîtresse qui lui avait si bien enseigné cette langue.

C. C. était ravissante ! son regard à la fois vif et modeste semblait me dire : Tu dois mappartcnir. À cela se joignait le désir de Ja voir bril- Jer; et ce double sentiment m'aida à chasser une

lâche jalousie que , malgré moi , je commençais à éprouver. Ainsi, ayant soin de la faire raisonner sur les matières que je lui connaissais familières, je la mis à même de développer son esprit naturel ; et j'eus la satisfaction de la voir briller.

Applaudie, flattée, animée par l'air de satisfaction qu'elle découvrait dans mes regards, C. C. parut un prodige à M. de Bernis; et, contradiction du cœur humain ! j'en jouissais, et pourtant je tremblais qu'il n'en devint amoureux. Quelle énigme! je travaillais moi-même à un ouvrage qui m'aurait fait devenir le meurtrier de quiconque aurait osé l'entreprendre.

Pendant le souper, qui fut digne d'un roi, l'ambassadeur eut pour C. C. toutes les attentions possibles. L'esprit , la gaîté , la décence et le bon ton présidèrent à notre jolie partie, et n'en exclurent pas les propos amusans que l'esprit français sait faire entrer dans tous les discours.

Un observateur critique qui, sans nous connaître , aurait voulu deviner si l'amour était de la partie , l'aurait peut-être soupçonné ; mais il n'aurait jamais pu l'affirmer. M. M. n'eut pour l'ambassadeur que le ton et les manières d'une amie ; elle ne me montra qu'une estime parfaite, et témoigna à C. C. la tendresse d'une sœur. Quant à M. de Bernis, il fut aimable, poli et bienveillant envers M. M. ; mais il ne discontinua point de montrer le plus grand intérêt à tous les propos de C. C, leur donnant tout le relief dont ils

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étaient susceptibles, et renvoyant tout de mou côté avec l'air de la plus parfaite intelligence. Pour ce qui est de ma jeune amie, ce fut elle qui joua le mieux son rôle : il était puisé dans la nature , la nature était belle, C. C. ne pouvait manquer d'être ravissante.

Nous avions passé cinq heures délicieuses, mais celui de nous qui paraissait le plus satisfait était l'ambassadeur. M. M. avait l'air d'une personne contente de son ouvrage , et moi je figurais l'approbateur. C. C. paraissait toute joyeuse de nous avoir plu à tous, et on pouvait soupçonner un peu de vanité de ce que l'ambassadeur ne s'était spécialement occupé que d'elle. Elle me regardait en souriant, et j'entendais parfaitement le langage de son âme : elle voulait me dire qu'elle sentait parfaitement toute la différence qu'il y avait entre ce' te société et celle où son frère nous avait donné un si dégoûtant échantillon de sa brutalité.

Après minuit, il fut question de nous séparer, et ce fut à M. de Bernis à faire les frais des complimens. Remerciant M. M. de lui avoir donné le plus agréable souper qu'il eût fait de sa vie, il l'obligea à lui en offrir un pareil pour le surlendemain, me demandant par manière d'acquit si je n'y trouverais pas un plaisir égal au sien. Pouvait-il douter de mon acquiescement? je ne le crois pas, et d'autant plus que je m'étais obligé à être complaisant. Parfaitement d'accord , nous nous séparâmes.

Le lendemain , en réfléchissant à ce souper exemplaire , je n'eus pas de peine à prévoir où la chose devait aboutir. L'ambassadeur ne devait sa fortune qu'au beau sexe , parce qu'il possédait au suprême degré l'art de dorloter l'amour; et comme il était naturellement très-voluptueux, il y trouvait son compte ; car il faisait naître le désir, et cela lui donnait des jouissances dignes de sa délicatesse. Je le voyais éperduement amoureux de C. C, et j'étais loin de le croire homme à se contenter de la contemplation de ses beaux yeux. 11 a certainement un plan de formé et M. M., malgré toute sa loyauté , doit en être la conductrice ; et elle s'y prendra si adroitement et si délicatement que l'évidence devra m'échapper. Quoique je né me sentisse pas disposé à pousser la complaisance plus loin que la juste mesure , je prévoyais que je finirais par être dupe et que ma pauvre C. C. serait la victime d^un tour de passe-passe. Je ne savais me décider ni à y consentir de bonne grâce, ni à y mettre des obstacles , et croyant ma petite femme incapable de se laisser aller à quelque écart qui eût pu me déplaire , j'aimais à m'endormir , confiant dans la difficulté qu'on aurait à la séduire. Sot calcul! l'amour-propre et une fausse honte m'empêchaient de faire usage de mon bon sens. Enfin cette intrigue me donnait une sorte de fièvre , car j'en redoutais les suites ; et pourtant la curiosité me stimulait au point que j'en hâtais le terme. Je savais que ce pendant du pre-

inier souper ne voulait pas dire que la même pièce y serait jouée de nouveau ; car je prévoyais que les variantes seraient très-marqués.

Enfin je croyais mon honneur engagé à ne point changer de conduite ; mais comme je pouvais donner le ton , je me promettais assez de finesse pour les déjouer.

Après toutes ces réflexions, qui me donnaient une sorte d'assurance de faux brave, l'inexpérience de C. C. qui, malgré toutes les connaissances qu'elle avait acquises , était cependant novice, son inexpérience , dis-je , me faisait trembler. On pouvait abuser du besoin qu'elle avait d'être polie ; cependant cette crainte était bientôt détruite par la confiance que m'inspirait la délicatesse de M. M. Je pensais qu'après avoir vu comment j'avais passé six heures avec cette jeune fille , ayant la certitude que mon intention était de l'épouser, je ne pouvais pas la supposer capable ctyme aussi basse trahison. Toutes ces réflexions, qui n'étaient que d'un jaloux faible et honteux , ne concluaient rien. Je devais me laisser aller et voir.

À l'heure du rendez-vous, j'arrive au casino, et je trouve mes belles amies devant le feu. Bon soir, mes deux divinités : où est notre aimable Français ?

— Il n'est pas encore venu , me dit M. M. ; mais il viendra sans doute.

Je me démasque, et «n'asseyant entre elles, je leur donne mille baisers, observant de ne mai-

quer aucune prévenance 5 et quoique je susse qu'elles savaient que j'avais un droit incontestable sur l'une comme sur l'autre, je nie tins dans les bornes d'une décente réserve. Je leur fis mille complimens sur leur inclination mutuelle, et je les vis satisfaites de n'avoir pas à en rougir.

Il se passa plus d'une heure dans des propos galans et amicaux , sans que , malgré mon ardeur, je me permisse aucune satisfaction ; car M. M. m'attirait plus que C. C, mais pour tout au inonde je n'aurais pas voulu offenser cette charmante fille. M. M. commençait à montrer quelque inquiétude du retard de M. de Bernis , lorsque la concierge vint lui remettre un billet de sa part.

« Un courrier, lui disait-il, arrivé il y a deux heures , m'empêche d'être heureux cette nuit, car je suis obligé de la passer à répondre aux dépêches que j'ai reçues. J'espère non-seulement que vous me pardonnerez, mais encore que vous me plaindrez. Puis-je espérer que vous m'accorderez vendredi le plaisir dont la fortune me prive aujourd'hui ? Faites que je le sache demain. Je désire vous trouver dans la même compagnie que je vous prie de saluer affectueusement pour moi. »

— Patience, dit M. M., ce n'est pas sa faute : nous souperons nous trois. Viendrez-vous vendredi?

— Oui, et avec plaisir. Mais qu'as-tu donc 111a chère G. C. ? tu m'as l'air triste.

— Triste, non , si ce n'est pour mon amie , car je n'ai jamais vu d'homme si poli ni si obligeant.

— Fort bien, ma chère, je suis ravi qu'il t'ait rendue sensible.

— Mais sensible ! peut-on être insensible à son mérite ?

— Encore mieux : mais je tombe d'accord avec toi. Dis-moi seulement si tu l'aimes.

— Eh bien ! quand je l'aimerais, cela ne voudrait pas dire que j'irais le lui dire. D'ailleurs je suis sûre qu'il aime mon amie.

En disant ces mots elle se lève et va s'asseoir sur M. M. qu'elle appelait sa femme, et voilà mes deux belles qui se prodiguent des caresses à faire mourir de rire. Loin de les troubler dans leur jeu, je les excite pour jouir d'un spectacle que je connaissais depuis long-temps.

M. M. prend un cahier d'estampes où se trouvaient les attitudes les plus lascives, et me donnant un coup d'oeil significatif: Veux-tu, me ditelle , que je fasse faire du feu dans la chambre de l'alcove ? Saisissant sa pensée : Tu me feras plaisir, lui dis-je , car le lit étant grand nous y serons commodément tous trois. Je devinais qu'elle craignait que je ne soupçonnasse l'ami de vouloir jouir de l'aspect de notre trio , et par sa proposition elle voulait éloigner ce soupçon sans s'en expliquer.

On met la table devant l'alcove, on nous sert et nous soupons avec un appétit dévorant. Nous

étions vraiment faits pour nous tenir tète. Pendant que M. M. apprenait à son amie h faire le punch, je prenais plaisir à contempler les progrès de la beauté de C. C. Ta gorge, lui dis-je, doit en neuf mois être arrivée à sa perfection. Elle est comme la mienne, dit M. M. ; veux-tu en juger? N'ayant pas dit non , elle se met en besogne , elle délace son amie qui n'oppose aucune résistance , et agissant ensuite sur elle-même, en moins de deux minutes je contemplai quatre rivaux qui se disputaient la pomme comme les trois immortelles, et qui auraient défié le beau Paris d'adjuger le prix sans injustice. Ai-je besoin de dire le feu que cette vue ravissante fit circuler dans mes veines? Je mets à l'instant sur la table l'Académie des Dames, et je montre à M. M. une posture. Comprenant mon désir : Veux-tu, ma chère, que nous représentions ce groupe au naturel? Un regard d'acquiescement fut la réponse de C. C. : elle n'était pas encore aussi aguerrie que son institutrice. Pendant que je riais de plaisir, mes deux belles se préparaient, et bientôt nous nous vîmes tous trois dans le lit dans Pétat de simple nature. D'abord, simple spectateur du combat stérile que se livraient mes deux bacchantes, je jouissais de leurs efforts et du contraste des couleurs , car l'une était blonde et l'autre brune ; mais bientôt irrité moi-même par tous les feux de la volupté , je me jetai sur elles , et tour à tour je les fis expirer d'amour et de bonheur.

Fatigués , n'en pouvant plus , je les invile à se livrer au repos et nous dormîmes jusqu'au bruit du carillon que j'avais eu soin de placer à quatre heures, Nous étions certains de bien employer les deux heures qu'il nous resterait jusqu'au moment de la retraite.

Nous nous quittâmes à l'aube du jour, épuisés et humiliés de devoir en convenir; mais satisfaits les uns des autres et désirant le retour des mêmes plaisirs.

Le lendemain , réfléchissant à cette nuit trop vive, pendant laquelle l'amour avait, selon sa coutume, mis en désordre la raison, je me sentis des remords. M. M. voulait me convaincre qu'elle m'aimait , et pour cela elle combinait avec son amour toutes les vertus que j'attachais au mien , Phonneur, la délicatesse et la loyauté; mais son tempérament, dont son esprit était l'esclave, l'entraînait aux excès , et elle faisait tous les préparatifs pour s'y livrer en attendant le moment de me rendre son complice. Elle amadouait l'amour pour se le rendre flexible et parvenir à le maîtriser, parce que son coeur , dompté par ses sens , ne lui faisait aucun reproche. Elle cherchait aussi à se tromper en cherchant à ignorer que je pouvais me plaindre d'avoir été surpris. Elle savait que pour en venir là , il fallait que je me confessasse plus faible ou moins brave qu'elle, et elle comptait sur ma honte. Je ne doutais pas le moins du monde que l'absence de l'ambassadeur n'eût été volon-

taire et concertée. Je voyais plus loin encore ; car il me paraissait évident que les deux conspirateurs avaient prévu que je devinerais la finesse, et que me sentant piqué au vif, quelque regret que j'en eusse , je ne voudrais pas me montrer moins généreux qu'eux. L'ambassadeur m'ayant procuré le premier une nuit délicieuse , comment me déterminer h l'empêcher d'en avoir une pareille. Mes amis avaient bien raisonné , car malgré les combats de mon esprit , je voyais que de mon côté je ne devais pas m'opposer à leur victoire. C. C. ne les embarrassait pas ; ils étaient sûrs de la vaincre dès qu'ils ne se trouveraient point gênés par ma présence. C'était l'affaire de M. M. , car elle avait su dominer son esprit. Pauvre jeune personne! je la voyais dans . la voie de la débauche , et c'était mon ouvrage ! je soupirais de douleur en songeant que je ne les avais pas épargnées dans notre dernière orgie , et que serais'je devenu si toutes les deux s'étaient trouvées à la fois dans le cas de fuir le couvent ? Je me les voyais ensemble sur les bras, et la perspective de cette fécondité n'était pas brillante. C'était un embarras de richesse fort peu agréable. Dans le malheureux combat entre la raison et le préjugé, la nature et le sentiment , je ne pouvais me déterminer ni à me trouver au souper ni à ne m'y trouver pas. Si j'y vais , la nuit se passera dans une parfaite décence ; mais je me rendrai ridicule , jaloux , ingrat et même impoli; si j'y

manque , C C. est perdue , au moins dans mon esprit ; car je sens que je ne l'aimerai plus , et certes adieu alors toute idée de l'épouser. Dans la perplexité d'esprit où je me trouvais , je sentis que j'avais besoin de me baser sur quelque chose de plus que sur des probabilités. Je me masque et je vais droit à l'hôtel de l'ambassadeur de France. Je m'adresse au suisse en lui disant que j'avais une lettre pour Versailles, et qu'il me ferait plaisir de la remettre au courrier qui devait y retourner dès qu'il aurait reçu les dépêches de son excellence. Mais., monsieur, me dit le suisse, il y a deux mois que nous n'avons reçu de courrier extraordinaire.

— Comment ! un courrier extraordinaire doit être arrivé hier soir.

— Il faut donc qu'il soit entré par la lucarne du grenier ou par le trou de la cheminée ; car par cette porte, foi d'honnête homme, il n'en est entré aucun.

— Mais M. l'ambassadeur doit avoir travaillé toute la nuit.

— C'est possible , monsieur , mais non pas ici ; car S. E. a soupe chez l'ambassadeur d'Espagne d'où elle n'est revenue que fort tard.

J'avais deviné juste : plus de doute. Le pas est fait, je ne puis reculer qu'avec honte; c'est à C. C. à résister, si la partie n'est pas de son goût : on ne lui fera pas violence. Le dé en est jeté.

Vers le soir , je nie rends exprès au casino de Muran et j'écris à M. M. un billet dans lequel je la prie d'excuser si une affaire importante survenue à M. de Bragadin m'empêchait de passer la nuit avec elle et nos deux amis , que je la priais de saluer de ma part en leur faisant mes excuses. Après ce bel exploit , je retourne à Venise de trèsmauvaise humeur , et pour me distraire , j'allai jouer et je perdis toute la nuit.

Le surlendemain, certain de trouver à Muran un lettre de M. M., je m'y rendis et effectivement la concierge me remit un paquet dans lequel je trouvai une lettre de ma nonne et une de C. C, car tout était devenu commun entre elles.

Voici cette lettre.

« Nous fumes bien mortifiées , mon cher ami , en apprenant que nous n'aurions pas le bonheur de te voir. L'ami de ma chère M. M. vint un quart d'heure après, et en lisant ton billet, il se montra aussi fort mécontent. Nous nous attendions à souper fort tristement; mais les jolis propos de ce monsieur nous égayèrent , et tu ne saurais t'imaginer combien nous sommes devenues folles après avoir pris du punch au vin de Champagne. Notre ami était devenu aussi fou que nous, et nous avons passé la nuit non pas en trios fatigans , mais trèsgais. C'est, je t'assure, un homme charmant , fait pour être aimé ; mais il faut qu'il se reconnaisse ton inférieur en tout. Sois certain que je t'aime-

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