IV
irS CHAPITRE VII.
rai toujours et que tu seras toujours le maître de mon coeur. »
Celte lettre , malgré mon dépit , me fît rire ; mais celle de M. M. était bien plus singulière. La voici :
« Je suis sûre , mon coeur , que tu as fait un mensonge de pure politesse ; mais tu avais deviné que je m'y attendais. C'est un cadeau magnifique que tu as voulu faire à notre ami en échange de celui qu'il t'a fait en ne s'opposant pas que sa M. M. te donnât son cœur. Tu le possèdes tout entier , mon ami , et tu le posséderais également ; mais il est bien doux de pouvoir assaisonner les plaisirs de l'amour de tous les charmes de l'amitié. J'ai été fâchée de ne pas te voir ; mais j'ai bien senti que si tu étais venu, nous n'aurions pas beaucoup ri ; car notre ami , malgré son esprit, a quelques préjugés de nature. Quant à C. C. , elle a maintenant l'esprit tout aussi libre que le nôtre; et je me félicite que ce soit à moi qu'elle en ait l'obliçation : tu dois me savoir «ré d'avoir achevé de te la former et de la rendre entièrement digne de toi. J'aurais voulu te savoir caché dans le cabinet, où je suis persuadée que tu aurais passé des heures délicieuses. Mercredi je serai seule et toute à toi à ton casino de Venise : fais-moi savoir si lu te trouveras à l'heure ordinaire à la statue du héros Colleoni ; et si tu ne peux pas y venir , indique-moi tel autre jour que tu voudras. »
Il fallait répondre à l'unisson à ces deux lettres, et malgré l'amertume que je sentais 'couler dans toutes mes veines , mes réponses ne devaient distiller que du miel. Il me fallait un effort de courage ; mais je me dis fort à propos : Georges Demain, tu Vas voulu. Je ne pouvais me refuser à porter la peine de mes œuvres, et je n'ai jamais bien su discerner si la honte que j'éprouvais était ou non ce qu'on appelle mauvaise honte. C'est un problème que je laisse insoluble.
Dans ma lettre à C. C, j'eus le courage ou l'effronterie de lui faire des complimens et de Pencourager même à imiter M. M. , ne pouvant lui conseiller de meilleur modèle.
J'écrivis à ma nonne qu'elle me trouverait ponctuel au pied de la statue; mais au miiieu d'une foule de faux complimens , qui auraient dû déceler l'état de mon coeur, je lui disais que j'admirais la parfaite éducation qu'elle avait donnée à C. C. ; mais que je me félicitais de n'avoir pas été condamné à la torture de l'observatoire, car je sentais que je n'aurais pu y tenir.
Le mercredi , exact au rendez- vous , je n'attendis pas long-temps M. M., qui vint déguisée en homme. Point de théâtre ce soir, me dit-elle; allons à la redoute y perdre notre argent ou le doubler. Elle avait six cents sequins ; j'en avais une centaine : la fortune nous tourna le dos, et nous perdîmes tout. Je comptais alors que nous allions sortir du coupe-gorge ; mais s'étant un instant éloi-
l8o CHAPITRE VII.
gnée de moi , elle revint avec une bourse de trois cents sequins que son ami , qu'elle savait où trouver, lui avait donnée. Cet argent de l'amour ou de l'amitié lui porta un instant de bonheur, car elle regagna tout ce que nous avions perdu ; mais , avides ou imprudens , nous continuâmes à jouer, et bientôt nous restâmes sans le sou.
Dès que nous nous vîmes dans l'impossibilité de continuer à jouer. Allons, me dit-elle, maintenant que nous ne craignons point les voleurs, allons souper.
Cette femme , religieuse, esprit fort , libertine et joueuse , était admirable en tout ce qu'elle faisait. Elle venait de perdre douze mille francs, et son esprit était aussi libre que si elle eût fait un gain considérable. Il est vrai que l'argent qu'elle venait de perdre lui avait coûté peu de peine à gagner.
Dès que nous fûmes seuls, elle me trouva triste, préoccupé , quoique je m'efforçasse de ne pas le paraître; mais pour elle, toujours égale , elle était belle , brillante , enjouée et amoureuse.
Elle crut me mettre en gaîté en me faisant circonstanciellement l'historique de la nuit qu'elle avait passée avec C. C. et leur ami ; mais elle aurait dû deviner qu'elle frappait à gauche. C'est une erreur commune à tout le monde ; elle vient de l'esprit ; car on croit trouver dans les autres la disposition dans laquelle on se trouve soi-même.
J'étais sur les épines et je me tournais de cent
manières pour biaiser sur le chapitre et faire tomber la conversation sur un autre sujet ; car les détails voluptueux qu'elle se plaisait à me faire me dépitaient, et le dépit amenant la froideur, je craignais de faire une triste figure dans les combats que nous devions nous livrer ; et quand un amoureux doute de sa force , il peut presque toujours compter qu'il fera faux bond.
Le souper fini, nous allâmes nous coucher dans l'alcove ou la beauté , les charmes du corps et de l'esprit , les grâces et le feu de ma belle nonne chassèrent ma mauvaise humeur et me mirent dans la meilleure disposition. Les nuits étant plus courtes, nous passâmes nos deux heures dans les plus doux ébats , et nous nous séparâmes contens et amoureux. Avant de nous quitter, M. M. me pria d'aller prendre de l'argent à son casino et de jouer en la mettant de moitié. Je le fis ; je pris tout l'or que je trouvai, et jouant à la martingale ^ toujours en doublant la mise, je gagnai tous les jours pendant tout le reste du carnaval. J'eus Je bonheur de ne jamais perdre la sixième carte , et si je l'avais perdue, je n'aurais plus eu de fonds pour jouer, car j'avais sur le coup deux mille sequins. Je me félicitai d'avoir augmenté le trésor de ma chère maîtresse , qui m'écrivit que l'honnêteté voulait que nous soupassions en partie carrée le lundi-gras : j'y consentis.
Ce souper fut le dernier que j'aie fait de ma vie avec C. C. Elle y fut fort gaie; mais ayant pris
l8a CHAPITRE Vil.
mon parti, et ne m'occupant que de M. M., elle m'imita sans la moindre gène et ne s'occupa que de son nouvel amant.
Prévoyant que nous nous gênerions inévitablement un peu plus tard , je priai M. M. de disposer les choses de manière à être séparés, et elle arrangea tout à merveille.
Après souper, l'ambassadeur proposa une partie de pharaon que nos belles ne connaissaient pas , car aux redoutes on ne jouait qu'à la bassette , et ayant fait venir des cartes et mis cent doubles louis sur la table, il tailla et eut soin de faire gagner toute cette somme à C. C. C'était pour payer les épingles qu'il croyait lui devoir. Cette jeune personne éblouie , et ne sachant que faire de tant d'or, pria sa chère amie de s'en charger jusqu'à ce qu'elle sortît du couvent pour se marier.
Quand la partie fut achevée , M. M. dit qu'elle avait mal à la tête , et qu'elle irait se coucher dans l'alcove : elle me pria d'aller l'endormir. Ainsi, nous laissâmes les nouveaux amoureux libres de s'égayer ensemble. Six heures après, quand le carillon nous eut prévenus qu'il était temps de nous séparer, nous les trouvâmes endormis dans les bras l'un de l'autre. Quant à moi , je passai une nuit amoureuse et tranquille , satisfait de M. M., sans penser un seul instant à C. C.
M. de Berais part en rae cédant ses droits sur son casino. — Sages conseils qu'il me donne ; combien peu je les suis. — Danger de périr avec M. M. — M. Murray, ministre d'Angleterre. — Nous n'avons plus de casino, et nos rendez-vous cessent. — Grave maladie de M. M. — Zorzi et Condulmer. — Tonine.
Quoique les infidélités de C. C. me la fissent regarder d'un autre oeil que je ne la voyais auparavant , et qu'il ne pût plus être question d'en faire la compagne de mes jours , je ne pouvais m'empêcher de considérer qu'il n'aurait tenu qu'à moi de l'arrêter sur le bord du fossé , et par consé-
quent je trouvais qu'il était de mon devoir de lui rester toujours attaché comme ami.
Si j'avais bien raisonné, mes résolutions à l'égard de cette jeune personne auraient été sans doute de toute autre nature. Je me serais dit : Je lui ai donné l'exemple de l'infidélité après l'avoir séduite ; je lui ai ordonné de suivre aveuglément les conseils de son amie , quand je savais que les conseils et l'exemple de M. M. devaient aboutir à sa perte ; je lui ai fait en sa présence les outrages les plus forts que l'on puisse faire à une amante délicate ; et, après tout cela, comment partager l'injustice du commun des hommes en exigeant d'une femme faible plus que l'homme , qui se targue de force, n'est en état d'accorder! Je me serais condamné moi-même et je n'aurais point changé à son égard; mais je croyais fouler aux pieds tous les préjugés, et j'étais l'esclave du plus avilissant, celui qui n'emploie la force que pour opprimer la faiblesse.
Le lendemain du mardi-gras , étant allé au casino de Muran, j'y trouvai une lettre de M. M. qui me donnait deux mauvaises nouvelles; l'une que C.C. avait perdu sa bonne mère , ce qui mettait cette pauvre fille au désespoir ; la seconde que la sœur converse, étant guérie de son rhume, était revenue prendre sa place , ce qui forçait son amie à la quitter dans un moment où elle aurait pu lui prodiguer les consolations dont cette jeune personne avait le plus grand besoin. C. C. était
allée partager l'appartement de sa tante , parce que cette religieuse, qui l'aimait beaucoup, en avait obtenu l'agrément de la supérieure- Cet événement privait l'ambassadeur du plaisir de souper encore avec elle, et j'aurais été ravi que le hasard eût fait naître cet obstacle quelques jours plus tôt.
Tous ces malheurs me paraissaient peu de chose auprès de celui que je redoutais , car C. C. pouvait porter la peine de ses plaisirs, et je me considérais assez comme la cause première de son malheur pour que je me fusse cru obligé à ne jamais l'abandonner, ce qui aurait pu me causer de terribles embarras.
M. M. m'invitait à souper pour le lundi prochain avec son ami ; j'y fus et je les trouvai fort tristes l'un et l'autre ; lui d'avoir perdu sa nouvelle maîtresse , elle de n'avoir plus avec elle une amie qui lui rendait la clôture du couvent agréable.
Vers minuit, M. de Bernis nous quitta en nous disant d'un air fort triste qu'il craignait d'être obligé d'aller passer quelque mois à Vienne pour une négociation importante. En même temps , nous fixâmes nos soupers pour tous les vendredis.
Quand nous fûmes seuls, M. M. me dit que l'ambassadeur me saurait gré de n'aller au casino que deux heures plus tard. Je compris que cet homme d'esprit, libertin aimable, avait le préjugé fort naturel de ne pouvoir se livrer à l'expression
de la tendresse que quand il avait la certitude d'être seul.
M. de Bernis vint exactement à nos soupers jusqu'à son départ pour Vienne , et nous quitta toujours a minuit. Il ne s'agissait plus de la cachette , car nous ne couchions plus que dans l'alcove ; d'ailleurs ayant eu le temps de faire l'amour avant mon arrivée, il n'avait pas des désirs de reste. M. M. me trouvait toujours amoureux, même avec quelque augmentation d'ardeur ; car comme je ne pouvais plus la voir que tous les huit jours, et que je lui étais fidèle, la moisson était toujours abondante. Les lettres de C. C. qu'elle m'apportait m'attendrissaient jusqu'aux larmes, car elle me disait qu'après le malheur qu'elle avait eu de perdre sa mère, elle ne devait plus compter sur l'amitié d'aucun de ses parens. Elle m'appelait son unique ami , son seul protecteur ; et me parlant de la peine qu'elle ressentait de ne pouvoir plus espérer de me voir tant qu'elle resterait au couvent , elle me suppliait de rester toujours fidèlement attaché à sa chère amie.
Le vendredi-saint , en arrivant au casino, je trouvai le couple plongé dans la tristesse. On servit le souper; mais l'oeil fixe, abattu, l'ambassadeur ne mangeait pas , ne disait presque pas le mot, et M. M. avait l'air d'une statue qui se serait mue de temps en temps par la force de quelque ressort. La discrétion et les convenances m'empêchaient de leur faire la moindre question ;
mais M. M. nous ayant laissés seuls, M. de Bernis me dit qu'elle était affligée et qu'elle pouvait avoir raison de l'être, parce qu'il était obligé de partir pour Vienne quinze jours après Pâques. Je puis vous confier, ajouta-t-il , que je crois qu'il ne me sera point facile de revenir ; mais il ne faut point le lui dire, car elle en serait au désespoir. M. M. revint quelque temps après, mais il était facile de voir qu'elle avait pleuré.
M. de Bernis après quelques propos insignifians, voyant M. M. toujours triste, dit : Ne vous affligez pas , ma chère amie ; mon départ est indispensable, mais mon retour est certain aussitôt que j'aurai fini l'importante affaire qui m'appelle à Vienne. Le casino vous restera , mais , ma chère, l'amitié et la prudence m'engagent à vous conseiller de ne pas y venir pendant mon absence , car dès que je ne serai plus ici , je ne pourrai plus compter sur la fidélité des gondoliers qui me servent, et je doute que notre ami puisse se flatter d'en trouver d'incorruptibles. Je vous dirai même que j'ai de fortes raisons de soupçonner que notre commerce est connu des inquisiteurs d'état, qui dissimulent par politique • mais je ne répondrai pas que ce secret ne soit bientôt dévoilé quand je ne serai plus ici et que la religieuse qui protège votre sortie du couvent saura que ce n'est plus pour moi que vous sortez. Les seules personnes dont je puisse vous répondre sont le concierge et sa femme. Je leur ordonnerai avant de partir de
l88 CHAPITRE VIII.
regarder notre ami comme un autre moi-même, et vous vous entendrez ^nsemble. J'espère «jue tout ira bien jusqu'à mon retour, si vous vous conduisez avec prudence. Je vous écrirai par le canal de mon concierge ; sa femme vous fera tenir mes lettres comme elle l'a fait jusqu'à présent, et vous vous servirez de la même voie pour me répondre. Je dois partir, ma tendre amie, mais mon coeur vous reste, et je vous laisse jusqu'à mon retour entre les mains d'un ami que je me félicite d'avoir connu. 11 vous aime, il a du cœur et de l'expérience; il ne vous laissera pas faire de faux pas.
Ce discours avait tellement frappé M. M. , qu'elle nous pria de la laisser partir parce qu'elle se sentait le besoin d'être seule et de se coucher. Au moment de son départ, nous convînmes de souper ensemble le jeudi suivant.
Dès que nous fûmes seuls, l'ambassadeur me démontra l'indispensable nécessité de lui cacher qu'il partait pour ne plus revenir. Je vais, me dit-il , travailler avec le cabinet autrichien à un traité qui fera parler toute l'Europe. Je vous prie de m'écrire en ami et sans aucune réserve , et si vous aimez notre commune amie, avez soin de son honneur, et surtout , s'il le faut, ayez la force de vous opposer à tout ce qui pourrait vous exposer à des malheurs qu'on peut prévoir et qui vous seraient également funestes. Vous savez ce qui est arrivé à madame de Riva , religieuse au couvent de S?**. On la fit disparaître dès qu'on sut qu'elle
était grosse, <■ M. de Frulai, mon prédécesseur, devint fou^eu de temps après et mourut. J.-J. Rousseau m'a dit que ce fut par l'effet d'un poison ; mais c'est un visionnaire qui voit tout en noir. Moi je crois qu'il mourut de chagrin de ne pouvoir rien faire pour cette malheureuse que le pape a depuis dispensée de ses vœux , et qui , aorès s'être mariée, vit actuellement à Parme sans estime ni considération.
Faites que les sentimens d'une amitié loyale et prudente fassent taire les sentimens de l'amour. Voyez M. M. quelquefois au parloir, jnais abstenez-vous de la voir ici , car les barcarols vous trahiront. La certitude où nous sommes qu'elles sont dans un état satisfaisant , diminue beaucoup la peine que j'éprouve; mais convenez que vous avez été bien imprudent! Vous avez bravé un malheur terrible : réfléchissez au parti extrême que vous vous seriez vu forcé de prendre ; car je suis certain que vous ne l'auriez pas abandonnée. Elle croyait qu'avec des einménagogues on pouvait détruire le danger, mais je l'ai désabusée. Au nom de Dieu , soyez sage à l'avenir , et écrivez-moi tout , car je m'intéresserai toujours à son sort par devoir et par sentiment.
Nous revînmes ensemble à Venise où nous nous séparâmes, et je passai le reste de la nuit dans une grande agitation. Le lendemain j'écrivis une lettre à notre belle affligée , et tout en lui prodiguant les expressions que je croyais les plus
igO CHAPITRE VIII.
propres à la soulager , je tâchais de iui insinuer la nécessité où nous nous trouvons de nous soumettre à un système de prudence et d'éviter tous les écarts qui pourraient nous rendre complètement malheureux.
Le jour après je reçus sa réponse et chaque ligne exprimait le plus profond désespoir. La nature l'avait douée d'un tempérament que la jouissance avait développé d'une manière à lui rendre le cloître insupportable , et je prévoyais les combats que j'aurais à soutenir.
Nous nous vîmes le jeudi après Pâques, et je l'avais prévenue que je ne me rendrais au casino qu'à minuit. Elle avait eu le temps de passer avec son ami quatre heures dans les plaintes et les regrets, pendant lesquelles elle avait souvent maudit sa cruelle destinée et le coup de tète qui lui avait fait prendre le voile. Nous soupâmes en trio, et quoique le souper fût somptueux et délicat, nous n'y fîmes pas honneur. Dès qu'il fut achevé, l'ambassadeur partit en me priant de rester, ce que je fis sans penser le moins du monde aux plaisirs d'un tête-à-tête ; car l'amour ne saurait allumer son flambeau entre deux amans dont le cœur est fortement préoccupé et en proie à une grande douleur. M. M. avait maigri, et l'état où je la voyais excitait ma compassion en excluant tout autre sentiment. Je la tins long-temps serrée entre mes bras , la couvrant de baisers tendres et affectueux, mais je ne fis paraître aucune in-
tention de la distraire par quelques instans d'égarement auxquels son âme n'aurait pu prendre part. Elle me dit avant de nous séparer que je venais de lui prouver que je l'aimais véritablement, et elle me pria avec une expression divine de réfléchir qu'elle n'avait plus de protecteur et d'ami que moi.
La semaine ensuite , nous étant réunis comme de coutume, M. de Bernis appela le concierge un instant avant souper , et me fit en sa présence un acte qu'il lui fît signer. Par cet écrit, il me transmettait tous ses droits sur tout ce qui se trouvait dans le casino , et lui ordonna de me considérer en tout comme lui-même.
Nous nous promîmes de souper ensemble deux jours après pour nous faire nos adieux , mais en arrivant je trouvai M. M. seule, debout, et pâle comme la mort, ou plutôt blanche comme une statue de marbre de Carrare. Il est parti, me ditelle , et il me recommande à toi. Homme fatal! que je suis peut-être condamnée à ne plus revoir, et que je croyais n'aimer que comme un ami ! maintenant que je te perds, je m'aperçois de mon erreur. Avant de le connaître, je n'étais pas heureuse , mais je ne nie croyais pas malheureuse , et je sens que je le suis maintenant.
Je passai toute la nuit auprès d'elle , m'évertuant par les attentions les plus délicates à calmer sa douleur , sans pouvoir y réussir. Le caractère de son âme, aussi transportée pour le plaisir quand
\qi CHAPITRE VIII.
elle se croyait heureuse , qu'abandonnée à la douleur quand le bonheur lui échappait , se dévoila tout entier à mes regards pendant cette longue et pénible nuit. Elle me donna l'heure a laquelle je devais aller au parloir le lendemain , et je fus enchanté en y arrivant de la trouver moins triste. Elle me montra une petite lettre que son ami lui avait écrite de Trevise , puis elle me dit que je devais l'aller voir deux fois par semaine en me prévenant qu'elle descendrait tantôt avec une religieuse et tantôt avec une autre ; car elle prévoyait que mes visites ne tarderaient pas à devenir la grande nouvelle du couvent dès qu'on saurait que j'étais le même individu qui allait à la messe à leur église. Par conséquent elle me dit de m'annoncer sous un autre nom pour ne faire naître aucun soupçon dans la tète de la tante de C. C. Cependant, ajouta-t-elle, cela ne m'empêchera pas de venir seule quand j'aurai quelque chose de particulier à te dire. Promets-moi , mon ami, de souper et de coucher au casino au moins une fois par semaine , et écris-moi chaque fois une petite lettre que la concierge aura soin de me remettre. Je n'eus pas de peine à lui faire cette promesse.
Nous passâmes ainsi quinze jours assez tranquillement , jusqu'à ce qu'elle eût repris son enjouement, et que ses inclinations amoureuses se fussent remises en vigueur. Pendant ce temps elle me donna une nouvelle qui me fit le plus grand bien; c'est que C. C. était hors de tout danger.
Toujours amoureux et n'ayant que l'irritante satisfaction de nous voir au travers d'une grille importune, nous mettions notre esprit à la torture pour trouver le moyen de nous voir seuls, en liberté et sans danger. Je suis toujours sûre , me disait-elle, de la fidélité de la jardinière; je puis sortir et rentrer sans nulle crainte d'être vue, car la petite porte attenante au couvent ne peut être découverte d'aucune fenêtre ; d'ailleurs elle passe pour condamnée. Personne ne peut me voir quand je traverse le jardin pour arriver à la petite rive que l'on croit impraticable. Il ne nous faudrait qu une gondole à une rame , et il me semble impossible qu'à force d'or tu ne puisses trouver un barcarol dont nous puissions être sûrs.
Je pénétrais dans tous ces propos qu'elle me soupçonnait du refroidissement , et ce soupçon me perçait le coeur. Ecoute, lui dis-je, je serai moi-même le batelier, je descendrai à la grève, j'entrerai par la petite porte et tu me conduiras dans ta chambre, où je passerai la nuit avec toi et même tout le jour suivant, si tu crois pouvoir me cacher.
Ce projet, me dit-elle, me fait frissonner; je frémis du danger auquel tu pourrais être exposé. Non, je serais trop malheureuse si j'allais être la cause de ton malheur; mais, puisque tu sais voguer, viens dans le bateau , fais-moi savoir l'heure le plus exactement possible ; la femme fidèle se tiendra aux aguets , et je ne te ferai pas attendre