‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · IV. l'i · texte numérisé non relu

IV. l'i

ig4 CHAPITRE VIII.

quatre minutes. J'entrerai dans le bateau, nous irons à notre cher casino, et là nous serons heureux sans appréhension.

— Je te promets d'y réfléchir.

Voici comment je m'y pris pour la satisfaire. J'achetai un petit bateau, et, sans l'en prévenir, j'allai la nuit tout seul faire le tour de l'île pour reconnaître les murs du couvent du côté de la lagune. Je découvris avec peine une petite porte et je jugeai que c'était la seule par où elle pouvait sortir; mais, pour aller de là au casino, le tour qu'il fallait faire de la moitié de l'île n'était pas peu de chose, car on était obligé de prendre au large, et allant à une seule rame, je ne pouvais faire le trajet en moins d'un quart d'heure et qu'avec beaucoup de fatigue. Cependant certain d'en venir à bout, je communiquai mon projet à ma belle religieuse, et jamais nouvelle n'a peut-être été accueillie avec plus de joie. Nous mîmes nos montres d'accord et nous fixâmes notre rendezvous au vendredi prochain.

Au jour fixé , une heure avant le coucher du soleil , je me rendis a Saint-François de la Vigne, lieu où je tenais mon bateau dans une cavane que je louais, et après l'avoir appareillé etm'étre vêtu en costume de barcarol , je montai en poupe et je portai droit à la petite porte qui s'ouvrit à l'instant de mon arrivée. M. M. en sortit, et quelqu'un l'ayant refermée sur elle , enveloppée dans son mantelet, elle monta dans mon frêle esquif, et

dans un quart d'heure nous arrivâmes au casino. M. M. se hâta d'entrer, mais moi je restai pour amarrer mon bateau avec une chaîne et un cadenas, pour le garantir des voleurs qui, la nuit, s'amusent à en voler le plus qu'ils peuvent.

Quoique j'eusse ramé aven facilité , j'étais tout en nage ; mais cela n'empêcha pas mon adorable maîtresse de me sauter au cou : la reconnaissance semblait défier l'amour, et moi, glorieux de mon exploit , je jouissais de ses transports.

N'ayant pas songé que j'aurais besoin de changer de linge, je n'en avais pas pris; mais elle y trouva bien vile remède, car après m'ètre déshabillé, elle m'essuya avec tendresse, ensuite elle me passa une de ses chemises, et je me trouvai à merveille.

Nous avions été sevrés trop long-temps de la jouissance de nous-mêmes, pour penser a souper avant d'avoir abondamment sacrifié à l'amour. Nous passâmes deux heures dans la plus douce ivresse, nos plaisirs nous semblant plus vifs que la première fois. Malgré mes feux, malgré l'ardeur de ma maîtresse, je fus assez maître de moi-même pour la tromper au moment du danger j car j'avais trop présent à l'esprit le tableau que notre ami m'avait fait. M. M., gaie et folâtre, me trouvant nouveau en barcarol , anima nos plaisirs par les saillies les plus amoureuses ; mais il était inutile qu'elle cherchât à ajouter à mon ardeur, car je l'aimais plus que moi-même.

196 chapitre vnr.

Les nuits étaient courtes, car elle devait retourner au couvent à six heures (i), et il sonnait quatre heures quand nous nous mîmes à table. Pour comble de malheur, un orage survint pendant que nous soupions. Nos cheveux se dressèrent sur nos tètes! Nous n'eûmel d'espérance que dans la nature de ces orages qui durent rarement plus d'une heure. Nous espérions aussi qu'il ne laisserait pas après lui un vent trop fort., ce qui arrive quelquefois; car quoique je fusse déterminé et vigoureux , j'étais loin pourtant d'avoir l'adresse et l'habitude d'un barcarol de métier.

En moins dune demi-heure l'orage éclate, les éclairs se succèdent avec rapidité , le tonnerre gronde et le vent est d'une violence extrême. Cependant, après une grosse pluie et en moins d'une heure , le ciel s'éclaircit , mais point de lune : nous étions au lendemain de l'Ascension. Cinq heures sonnent, je mets la tète à la fenêtre, mais je sens un vent très-fort et qui m'était contraire.

Ma tiranno dcl mar Libcccluo resta.

Ce Libecchio , que l'Arioste appelle avec raison tyran de la mer, est le vent de sud-ouest qu'à Venise on a coutume d'appeler Garbin. Je ne le disais pas , mais il m'effrayait. Je dis à mon amie qu'il était indispensable que nous fissions le sacri-

(0 Environ trois heures du matin.

fice d'une heure de plaisir, que la prudence l'exigeait. Partons à l'instant, car si le vent venait à augmenter, il me serait impossible de doubler la pointe de l'île. Elle sentit la nécessité de se rendre à mon conseil, et prenant la clé de son cofFrefort où elle avait besoin de prendre de l'argent , elle fut enchantée de trouver son trésor quadruplé. Elle me remercia de ne lui en avoir rien dit, m'assura qu'elle ne voulait que mon cœur, et m'ayant suivi , elle entra dans mon bateau et s'y coucha de tout son long pour ne point gêner le mouvement. Je mis en poupe , plein de courage et de peur, et en cinq minutes , j'eus le bonheur de doubler la pointe. Mais c'était là que le tyran m'attendait ! je ne fus pas long-temps à sentir que la force continuée du vent ne tarderait pas à épuiser la mienne. Je ramais avec toute la vigueur possible, mais tout ce que j'obtenais était d'empêcher ma petite embarcation de reculer. Il y avait une demi-heure que j'étais dans cet état de détresse, et je me sentais défaillir sans oser dire mot. J'étais hors d'haleine, mais comment pensera se reposer; le moindre moment de relâche m'aurait poussé bien loin en arrière, et c'eût été un malheur irréparable. M. M. se tenait immobile dans un profond silence , car elle sentait que je devais être incapable de lui répondre. Je commençais à nous voir perdus.

J'aperçois de loin une barque qui venait rapidement vers nous. Quel bonheur ! J'attends

iq8 CHAPITRE VIII.

qu'elle me dépasse , car sans cela je n'aurais pu faire entendre ma voix -, mais dès que je la vois à ma gauche à deux toises de distance, je crie d'une voix forte : Au secoiws pour deux sequins !

On baisse la voile , on vient à moi à quatre rames , on m'accroche et je ne demande qu'un homme qui me mène à la pointe opposée de l'ile. On me demande un sequin d'avance, je le donne et je promets de payer l'autre à l'homme qui monterait eu poupe pour m'aider à gagner la pointe. En moins de dix minutes je me vis devant la petite rive du couvent ; mais le secret m'était trop cher pour le risquer. Dès que nous fûmes à la pointe, je paie mon sauveur et je le renvoie. De là , le vent m'étant favorable , je rebrousse chemin et j'arrive facilement à la petite porte où M. M. descend en me disant : Va dormir au casino. Je trouvai son conseil très-sage et je le suivis. J'avais le vent en poupe, j'arrivai sans fatigue, et je dormis jusqu'au haut du jour. Dès que je fus levé, j'écrivis à ma chère amante que je me portais bien et que nous nous reverrions à la grille. Ayant ensuite ramené mon bateau à Saint-François, je me masquai et j'allai au Liston.

Le lendemain M. M. vint seule à la grille et nous fîmes toutes les réflexions que l'événement de la veille pouvait faire naître ; mais au lieu de prendre la détermination que la prudence devait nous suggérer, c'est-à-dire celle de ne plus nous exposer au danger , nous crûmes faire un grand

effort de raison en nous promettant, en cas que nous fussions de nouveau menacés par l'orage, de tout quitter à l'instant même que nous le verrions naître. Nous dûmes cependant convenir que si l'amour ou le hasard ne nous eût amené la barque protectrice, nous aurions dû retourner au casino, car M. M. ne pouvait point retourner au couvent, et comment y serait-elle rentrée après! j'aurais dû quitter Venise avec elle , et cela pour n'y plus revenir. Alors ma vie se serait trouvée irrévoca blement liée à la sienne , et sans doute les combinaisons qui à l'âge de soixante-et-douze ans me font écrire ces mémoires à Dux n'auraient jamais eu lieu.

Nous poursuivîmes pendant trois mois à nous voir de la même manière une fois par semaine , toujours amoureux et jamais troublés par le moindre accident.

M. M. ne pouvait s'empêcher de rendre compte a l'ambassadeur de tout ce qui nous arrivait : j'avais également promis de lui écrire et d'être rigoureusement vrai dans mes rapports. Il nous répondit en nous félicitant sur notre bonheur, mais il nous présageait des malheurs inévitables si nous n'avions pas la prudence de cesser.

M. Murray, ministre résident d'Angleterre, bel homme , plein d'esprit, savant et grand amateur du beau sexe , de Bacchus et de la bonne chère , entretenait la célèbre Ancilla , laquelle m'ayant trouvé à Padouc me fit faire sa connais-

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sance. Ce brave homme devint bienlôtmon amià peu près dans le même goût que M. de Bernis , avec la seule différence que le Français aimait à être Je spectateur et que l'Anglais, au contraire, aimait à donner le spectacle. Je n'étais jamais de trop dans ses ébats amoureux, où il était brave, et la voluptueuse Ancilla était enchantée de m'avoir pour témoin. Je ne leur ai jamais donné le plaisir de me mêler à leur lutte. J'aimais M. M.; mais je dois avouer que ma fidélité pour cette belle personne ne tenait pas entièrement à l'amour que je nourrissais pour elle. Ancilla , quoique belle, m'inspirait de la répugnance , car elle était toujours enrouée et elle se plaignait continuellement d'une douleur aiguë au gosier ; et quoique son amant se portât bien , je craignais et non sans raison , car la maladie qui termina les jours de François Ier, roi de France , la conduisit au tombeau pendant l'automne suivant. Un quart d'heure avant qu'elle rendit lame, son intrépide Breton , cédant aux lubriques instances de cette nouvelle Messaline , lui fît le dernier sacrifice , en ma présence , malgré une large plaie au visage qui la rendait hideuse.

Cet acte de cynisme vraiment héroïque fut connu de toute la ville, et ce fut Murrayqui le publia lui-même, me citant comme témoin du fait.

Cette fameuse courtisane , dont la beauté avait elé justement célèbre, se sentant rongée par an mal intérieur , promit cent louis à un médecin

nommé Lucchcsi qui, à force de mercure, s'engagea k la guérir ; mais Ancilla spécifia sur le billet qu'elle lui fit qu'elle ne lui paierait cette somme qu'après que le dit Lucchesi aurait fait avec elle un sacrifice amoureux. Le docteur ayant fiiitson ministère aussi bien que possible, voulut être payé sans se soumettre à la conclusion du traité ; mais Ancilla tint bon et l'affaire fut portée devant le magistrat. En Angleterre où toute convention est exécutoire, Ancilla aurait gagné son procès; mais à Venise elle le perdit. Le juge dans sa sentence déclara qu'une condition criminelle non tenue ne préjudiciaitpointàla validité du contrat. Sentence remplie de sagesse, particulièrement dans le cas.

Deux mois avant que cette femme fût devenue révoltante, M. Memmo , mon ami, devenu plus tard procurateur de Saint-Marc , me pria de le conduire chez elle. Dans le plus beau de la conversation, voilà une gondole qui arrive et nous en voyons descendre le comte de Rosemberg , ambassadeur de Vienne. M. Memmo épouvanté (car un noble vénitienne doit se trouver nulle part avec un ministre étranger, sans que par cela seul il ne devienne coupable de trahison envers l'état), sort en toute hâte de la chambre d'Ancilla et je le suis ; mais à l'escalier il rencontre l'ambassadeur qui , voyant son embarras , part d'un éclat de rire et continue son chemin. Je monte à l'instant dans la gondole de M. Memmo et nous allons tout de suite chez M. Cavalli , se-

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crétaire des inquisiteurs d'état. M. Memmo n'avait pas de meilleur parti à prendre pour éviter les suites fâcheuses que cette fatale rencontre aurait pu avoir ; et il était bien aise que je fusse avec lui pour rendre témoignage de la simplicité de l'événement et mettre ainsi son innocence à couvert.

M. Cavalli reçut M. Memmo en souriant , et lui dit qu'il avait très-bien fait d'aller se confesser sans perdre de temps. M. Memmo , fort étonné de cet accueil, lui narra la courte histoire de sa rencontre, et le secrétaire lui répondit de l'air le plus sérieux qu'il ne doutait pas de la vérité de son récit, puisque les circonstances se rapportaient parfaitement à ce qui lui en était connu.

Nous sortîmes fort intrigués de la réponse de M. le secrétaire et nous raisonnâmes beaucoup à ce sujet ; mais le résultat de nos réflexions fut que M. Cavalli n'avait positivement rien pu savoir avant notre entrée chez lui , et qu'il ne nous avait parlé ainsi que par cette habitude qu'ont les inquisiteurs de vouloir faire accroire que rien ne leur demeure un instant caché.

Après la mort d'Ancilla, M. Murray resta sans maîtresse en litre ; mais voltigeant comme un papillon, il avait alternativement les plus jolies filles de Venise. Cet aimable épicurien partit deux ans après pour Constantinoplc, et il a été pendant vingt ans ministre du cabinet de Saint-James à la

sublime Porte. Il retourna à Venise en 1778 dans l'intention d'y finir ses jours loin des affaires; mais il mourut au lazaret huit jours avant d'avoir achevé la quarantaine de rigueur.

La fortune continuait à me favoriser au jeu ; nies entrevues avec M. M. ne pouvaient être découvertes , puisque j'étais devenu notre propre nocher et que les religieuses qui étaient dans le secret étaient trop intéressées à le garder ; je menais donc une vie joyeuse ; mais je prévoyais qu'aussitôt que M. de Bernis se déciderait à faire savoir h M. M. qu'il ne retournerait plus à Venise, il rappellerait les gens qu'il y avait laissés à ses gages, et qu'alors nous n'aurions plus de casino. Je savais en outre que quand la mauvaise saison serait arrivée, il me serait impossible de continuer seul nos courses dans un frêle bateau.

Le premier lundi d'octobre, jour de l'ouverture des théâtres et de la prise du masque, j'allai à Saint-François prendre mon bateau avec lequel j'allai à Muran prendre mon amante, et ensuite je voguai vers le casino. Les nuits étant assez longues pour pouvoir donner assez de temps au plaisir , nous commençâmes par faire un excellent souper, ensuite nous allâmes nous livrer à Cupidon et à Morphée. Tout à-coup, au milieu d'unedouce extase , un bruit que j'entends du côté du canal éveille mes soupçons; je vole à la fenêtre. Quelle fut ma surprise et ma rage en apercevant un gros bateau qui traînait le mien à la remorque ! Cepen-

2l>4 CHAPITRE VJ1I.

dant, maître de mon premier mouvement, je crie aux voleurs que s'ils veulent me faire le plaisir de me rendre mon batelet je leur donnerai dix sequins.

Ils ne me répondent que par des éclats de rire, et ne me croyant pas, ils continuent à fuir. Que pouvais-je faire ! crier au voleur? que le ciel m'en préservât? courir après les ravisseurs? je n'avais pas la faculté de marcher à pied sec sur les eaux. J'étais désolé et M. M. pour le coup montra de la frayeur; car elle ne prévoyait pas comment je pourrais remédier a ce malheur.

Je m'habille a la hâte, ne pensant plus à l'amour et ne me consolant que par l'idée que j'avais encore deux heures devant moi pour me procurer un bateau, eût-il du me coûter cent sequins. Je n'aurais pas été embarrassé si j'avais pu prendre une gondole; mais les barcarols n'auraient pas manqué de publier dès le lendemain dans tout Muran qu'ils avaient reconduit une religieuse à tel couvent , et tout aurait été perdu.

Il ne me restait donc que le moyen de me procurer un bateau à prix d'argent ou en imitant les gredins qui m'avaient ravi le mien. Je mets lues pistolets et mon poignard dans mes poches; je prends de l'or, et muni d'une rame et d'une fourche , me voilà en campagne.

Les voleurs avaient limé la chaîne de mon bateau avec une lime sourde : ce moyen me manquait, et je ne pouvais compter que sur la bonne

fortune d'en trouver un amarré simplement avec des cordes.

J'arrive au grand pont, je vois des bateaux en quantité ; mais il y avait du monde sur le quai ; je ne pouvais pas m'exposer à la tentative d'en enlever un. Je courais comme un forcené, quand au bout du quai j'aperçois un cabaret ouvert. J'entre et je demande s'il y a des bateliers : le garçon nie répond qu'il y en avait deux , mais qu'ils étaient ivres. Je m'approche d'eux et je leur dis : Qui veut gagner quatre livres pour me mener à Venise. Moi , moi ! et les voilà à se disputer pour la préférence. Je les apaise en donnant quarante sous au plus ivre, et je sors avec l'autre.

Dès que nous fûmes en chemin : Tu es trop ivre pour me mener, lui dis-je; prête-moi ton bateau, je te le rendrai demain.

— Je ne te connais pas.

— Je vais te laisser dix sequins; mais ton bateau ne vaut pas cela; qui me répondra de toi?

— Venez , monsieur.

Il me reconduit au cabaret, et le garçon se rend caution pour lui . Fort satisfait, j e mène mon hom me au bateau ; il le munit de deux fourches et d'une seconde rame et me laisse, fort content de m 'avoir trompé et moi d'avoir voulu l'être. J'avais mis une heure à réparer le mal , et je rentrai dans le casino où ma chère M. M. était dans les angoisses. Dès qu'elle me vit le visage rayonnant , toute sa gaîté reparut sur le sien. Je la conduisis

UOG CHAPITRE VIII.

au couvent, ensuite j'allai à Saint-François où l'homme qui me louait la cavane eut l'air de me croire fou quand je lui dis que j'avais troqué mon bateau contre celui que je ramenais. M'étant masqué, je me hâtai de me rendre chez moi et de me mettre au lit; car cette tracasserie m'avait excédé.

Vers ce même temps, la fatalité me fit faire connaissance avec le patricien Marc -Antoine Zorzi, homme d'esprit et célèbre dans l'art d'écrire des couplets en langue vénitienne. Ambitionnant l'honneur de sacrifier à Thalie, Zorzi, qui aimait passionnément le théâtre, fil une comédie que le public prit la liberté de sifiler , mais s'étant mis en tète que sa pièce n'était tombée que par l'effet des cabales de l'abbé Chiari , poète du théâtre Saint-Ange, il se déclara persécuteur et contempteur de toutes les pièces de cet abbé.

Il me fut facile de devenir membre de la société de M. Zorzi, car il avait un excellent cuisinier et une femme charmante. Il savait que je n'aimais pas Chiari en qualité d'auteur, et M. Zorzi payait des gens qui , sans miséricorde comme sans rime ni raison , sifflaient toutes les pièces de l'abbé comique. Mon amusement consistait à les critiquer en vers martelliers , sorte de mauvais vers qui étaient alors fort en vogue; et Zorzi avait grand soin de distribuer la copie de mes critiques. Ce mauvais manège me fît un ennemi puissant dans M. Condulmcr, qui m'en vou-

lait en outre parce que j'avais tout l'air de posséder les bonnes grâces de madame Zorzi à laquelle , avant mon apparition, il faisait une cour assidue. Ce M. Cdndulmer au reste était excusable de m'en vouloir, car étant le maître d'une bonne partie du théâtre de Saint-Ange, la chute des pièces de l'abbé poète lui faisait du tort, car on ne pouvait louer les loges qu'à très-bas prix; et l'intérêt est presque pour tout le monde une clause sine quel non.

Ce cher M. Condulmer avait soixante ans, mais vert encore, il aimait les femmes, le jeu et l'argent; il était même usurier, mais il avait le secret de passer pour un petit saint, car il avait soin de se faire voir tous les matins à la messe de Saint-Marc et ne manquait jamais de pleurer devant le crucifix. On le fît conseiller l'année suivante , et en cette qualité , il fut pendant huit mois inquisiteur d'état. Dans cette place éminente et diabolique , il ne lui fut pas difficile d'insinuer à ses deux collègues qu'il fallait me mettre sous les Plombs en qualité de perturbateur du repos public.

Lecteur, attendez encore neuf mois , et vous verrez.

Au commencement de l'hiver, on apprit l'étonnante nouvelle du traité d'alliance conclu entre les maisons de France et d'Autriche, traité qui changeait totalement le système politique de l'Europe, et auquel les puissances européennes ne

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pouvaient ajouter foi , tant la chose avait paru impossible. L'Italie entière dut se réjouir de cette alliance , car elle mettait ce beau pays à l'abri de devenir le théâtre de la guerre au moindre différend qui pouvait survenir entre ces deux puissances. Ce qui démontait les tètes les plus pensantes, était que ce merveilleux traité eût été conçu et conclu par un jeune ministre qui, jusqu'alors , n'avait encore figuré que comme bel esprit. Il avait été ourdi dans le secret, en 1760, entre madame de Pompadour, le comte de Kaunitz , qui fut fait prince , et M. l'abbé de Bernis qui ne fut connu que Tanné suivante , lorsque le roi le nomma ambassadeur à Venise. Il y avait deux cent quarante ans que la maison de Bourbon et celle de Habsbourg étaient ennemies quand ce fameux traité parut; mais il ne fut pas de longue durée , car il ne dura que quarante ans; et il n'est pas probable que jamais traité dure plus long-temps entre deux cours si essentiellement différentes.

L'abbé de Bernis fut ministre des affaires étrangères quelque temps après la conclusion du traité; trois ans après, il rétablit le parlement, ensuite il fut fait cardinal, puis disgracié , ensuite placé à Rome où il mourut. Alors ultima linea rerum est(i).

Ce que j'avais facilement prévu arriva, car neuf

(1) La mort est la dernière ligne du livre de la vie.

mois après son départ de Venise, il annonça à M. M. son rappel, mais de la manière la plus délicate. Malgré cela , M. M. y fut si sensible qu'elle aurait bien pu succomber .à ce rude coup , si long-temps à l'avance je ne l'y avais préparée avec tous les ménagemens possibles. M. de Bernis m'adressa toutes les instructions. Il voulut que tout ce qui était dans le casino fût vendu et que le produit en fut remis à M. M. en toute propriété , à l'exception des livres et estampes que le concierge fut chargé de lui rapporter à Paris. C'était un fort joli bréviaire pour un cardinal ; mais plût à Dieu qu'ils n'en eussent pas de plus dangereux pour la société.

Tandis que M. M. se livrait à la douleur, j'exécutais les ordres de M. de Bernis, et à la moitié de janvier de 1755 nous n'eûmes plus de casino. Elle garda près d'elle deux mille sequins et ses bijoux , se réservant de les vendre plus tard pour s'en faire un rente viagère, et elle me laissa la caisse du jeu, devant continuel' à jouer de moitié. J'avais alors trois mille sequins , et nous ne pouvions plus nous voir qu'à la grille. Bientôt, consumée de chagrin , elle tomba dangereusement malade , et je la vis le 1 février portant sur ses traits les symptômes d'une mort prochaine. Elle me remit son écrin avec tous ses diamans , et tout son argent, à l'exception dune petite somme, tous les livres scandaleux qu'elle avait et toutes ses lettres , en me disant que si elle ne mourait iv. 14

pas je lui rendrais le tout , mais que tout m'appartiendrait si, comme elle le croyait, elle succombait à la maladie qu'elle allait faire. Elle me dit encore que C. C» m'informerait de son état, et me pria d'avoir pitid d'elle et de lui écrire , ne pouvant attendre quelque consolation que de mes lettres, qu'elle espérait avoir la force de lire jusqu'à son dernier soupir.

Je fondais en larmes , car je l'aimais avec idolâtrie , et je lui promis d'habiter Muran jusqu'à ce qu'elle eût recouvré sa santé.

Ayant tout fait placer dans une gondole , je me rendis au palais Bragadin pour mettre tout en sûreté , ensuite je retournai à Muran pour engager Laure à me trouver une chambre meublée où je pusse demeurer en liberté. Je connais, me ditelle , un joli logement avec une cuisine; vous y serez parfaitement tranquille et à bon marché } et si vous voulez payer le loyer d'avance , vous n'aurez même pas besoin de dire qui vous êtes. Le vieillard à qui le logement appartient demeure au rez-de-chaussée , il vous donnera toutes les clés et vous pourrez ne voir personne , si vous le désirez. Elle me donna l'adresse, je m'y rendis sur-le-champ , et ayant trouvé le tout à ma convenance , je payai un mois d'avance et l'affaire fut faite. C'était une maisonnette au bout d'une rue morte qui aboutissait au canal. Je retournai chez Laure pour lui dire que j'avais besoin d'une servante qui allât nie chercher mes repas, et qui

put faire ma chambre : elle me la promit pour le lendemain.

Ayant tout arrangé pour mon nouveau séjour, je revins à Venise et je fis ma malle comme si j'avais été disposé à faire un long voyage. Après souper, je pris congé de M. de Bragadin et de ses deux amis, en leur disant que, pour une affaire importante, j'allais m'absenter pour quelques semaines.

Le lendemain m'étant rendu à mon nouveau domicile , je fus fort surpris d'y trouver Tonine , fille deLaure, jolie, n'ayant que quinze ans et qui me dit en rougissant , mais avec une sorte d'esprit que je ne lui soupçonnais pas , qu'elle aurait le courage de me servir avec autant de zèle que sa mère même pourrait en avoir.

Je me sentais trop affligé pour savoir gré à Laure de ce joli cadeau, et je décidai même que la chose n'irait pas comme elle avait dû le penser, sa fille ne pouvant pas rester à mon service. On verra quelle est d'ordinaire la force de ces résolutions. En attendant je traitai cette jeune fille avec douceur : Je suis sûr, lui dis-je, de ta bonne volonté, mais il faut que je parle à ta mère. J'ai besoin d'être seul, ajoutai-je, car je dois écrire toute la journée , et je ne prendrai rien que ce soir. Tu auras soin de me prendre ce qu'il faut pour mon souper. Elle me remit alors une lettre , en me demandant pardon de ne pas me l'avoir remise plus tôt. Il ne faut jamais oublier, lui dis-je,

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de faire vos commissions; car si vous aviez tardé plus long-temps à me remettre cette lettre , il aurait pu m'arriver un grand malheur. Elle rougit , me demanda pardon et sortit. La lettre était de C. C. Elle me disait que son amie était au lit et que le médecin lui avait trouvé de la fièvre. Je passai le reste de la journée à mettre tout en ordre dans ma chambre et à écrire à C. C. et à sa souffrante amie.

Vers le soir, Tonine vint m'apporter des flambeaux et me dire que mon soujter était prêt. Sersmoi , lui dis-je. Voyant qu'elle n'avait mis qu'un couvert, ce dont je fus bien aise pour sa modestie , je lui dis d'en mettre un autre voulant qu'elle me tînt toujours compagnie. Je ne me rendais pas compte du mouvement qui me faisait agir ; je ne voulais que me montrer bon, et j'agissais de bonne foi. INous verrons, lecteur, si ce n'était pas là une des ruses qu'emploie le démon pour aller à ses fins.

N'ayant point d'appétit , je mangeai peu ; mais je trouvai tout bon , excepté le vin ; mais Tonine me promit d'en procurer de meilleur pour le lendemain ; ensuite elle alla se coucher dans l'antichambre.

Après avoir cacheté mes lettres , voulant réassurer si la porte d'entrée était fermée, je sortis et je vis Tonine couchée , dormant paisiblement ou faisant semblant de dormir. J'aurais pu soupçonner son idée, mais je lie m'étais jamais trouvé

dans une situation pareille, et je jugeai de la grandeur de mon affliction par l'indiflërence avec laquelle je regardai cette fille : elle était belle , et pourtant je sentis que nous ne courions aucun risque ni elle ni moi.

Le lendemain, éveillé de très-bonne heure, je l'appelai, et elle entra tout habillée, et trèsdécemment. Je lui remis la lettre pour C. C. dans laquelle se trouvait celle de M. M., en lui disant de la porter à sa mère et de revenir de suite pour faire mon café. Je dînerai à midi , Tonine ; aie soin d'aller me chercher ce qu'il faut de bonne heure.

— Monsieur, c'est moi qui préparai votre souper d'hier, et si vous le voulez , je pourrai vous préparer tous vos repas.

— Je suis très-satisfait de ton talent ; continue, et voilà un sequin pour les dépenses.

— - Il m'est resté seize livres de celui que vous me donnâtes hier, et cela peut suffire.

— Non, je te les donne, et j'en ferai autant chaque jour.

Sa joie fut si grande que je ne pus l'empêcher de couvrir ma main de baisers. Je me gardai bien de la retirer et de l'embrasser, car je sentais que je n'aurais pu m'empècher de rire, et cela aurait déshonoré ma douleur.

Cette seconde journée se passa comme la précédente. Tonine était charmée que je n'eusse plus dit que je voulais parler à sa mère ; elle en tirait

ai 4 CHAPITRE VIII.

la preuve que ses services m'étaient agréables. Me sentant faible et craignant de me réveiller trop tard le lendemain pour envoyer ma lettre au couvent, mais ne voulant pourtant pas éveillerTonine si elle dormait, je l'appelai doucement. S'étant levée aussitôt, elle entra n'ayant qu'une petite jupe. Je lui donnai ma lettre, faisant en sorte de ne rien voir, et je lui ordonnai de la porter à sa mère le matin avant d'entrer dans ma chambre. Elle sortit en me disant que je serais obéi; mais dès qu'elle fut sortie, je ne pus m'empêcher de me dire qu'elle était fort jolie, et ie me sentis triste et confus en reconnaissant combien il serait facile à cette jeune fille de me consoler. Ma douleur m'était chère , et je pris la résolution d'éloigner de moi un objet qui pouvait m'en guérir. Demain, me dis-je , je parlerai à Laure pour qu'elle me" trouve dans la journée un objet moins séduisant; mais la nuit portée conseil, et le lendemain je m'armai du sophisme en me disant que cette jeune fille était innocente de ma faiblesse et que je ne devais pas l'en punir en lui causant le plus sensible déplaisir. Nous verrons, cher lecteur, où tout cela aboutira.

Suite du précédent. — M. M. se rétablit. — Je retourne à Venise. — Tonine me console. — Affaiblissement de mon amour pour M. M. — Le docteur Righelini. — Singulier entretien que j'eus avec lui. — Suite de cet entretien relatif à M. M. — M. Murray désabusé et vengé.

Tonine avait ce qu'on appelle du tact et du jugement, et jugeant que mon état exigeait des ménagemens, elle se comporta avec beaucoup de délicatesse , ne se coucha plus qu'après avoir reçu mes lettres et s'être assurée que je n'avais plus besoin d'elle , n'entra plus chez moi que décemment vêtue et je lui en sus gré. Pendant quinze jours

2i6 CHAPITRE l\.

de suite M. M. se trouva si mal que je m'attendais à chaque instant h recevoir la nouvelle de sa mort. Le jour du mardi-gras, C. C. m'écrivit que son amie n'avait pas eu la force de lire ma lettre et qu'elle allait recevoir l'extrème-onction. Cette nouvelle me consterna au point qu'il me fut impossible de me lever. Je passai la journée à pleurer et à écrire, et Tonine ne me quitta qu'à minuit. Il me fut impossible de fermer l'œil. Le matin des Cendres je reçus une lettre dans laquelle C.C. me disait que le médecin désespérait de son amie etqu'il ne luidonnaitqu'unequinzaine de jours à vivre. Une fièvre lente la consumait, elle était d'une extrême faiblesse, pouvant à peine avaler un peu de bouillon et ayant le malheur d'être harcelée par son confesseur qui lui faisait éprouver à l'avance toutes les affres de la mort. Je ne pouvais soulager ma douleur qu'en écrivant, et Tonine prenait de temps en temps la liberté de me faire observer que je nourrissais ma douleur et que je serais cause de ma mort. Je sentais moimême que j'aigrissais ma douleur, et que le lit, le défaut de nourriture et la plume finiraient par me rendre fou. J'avais communiqué mon affliction à cette pauvre fille qui ne savait plus que me dire, et dont l'emploi principal était d'essuyer mes larmes. Elle me faisait pitié.

Quelques jours plus tard, après avoir assuré C. C. que si notre amie mourait je ne lui survivrais pas, je la priai de lui dire que pour que je

prisse soin de ma vie , il fallait qu'elle me fit promettre de se laisser enlever, si j'avais le bonheur qu'elle se rétablît. J'ai , lui disais-je , quatre mille sequins et ses diamans qui en valent six mille; cela fera un capital suffisant pour nous assurer une existence honnête par toute l'Europe.

C. C. m'écrivit le lendemain et me dit que mon amante, après avoir entendu la lecture de ma lettre , était tombée dans une espèce de délire convulsif , qu'elle avait eu le transport au cerveau , et que pendant trois heures entières elle n'avait cessé de tenir un vaniloque en français qui aurait fait fuir toutes les religieuses présentes , si elles l'avaient compris. J'en fus au désespoir, et peu s'en fallut sans doute que je n'extravagasse comme ma pauvre nonne. Son délire dura trois jours, et dès qu'elle commença à recouvrer l'usage de ses sens, elle chargea sa jeune amie de m'écrire qu'elle était sûre de guérir si je lui promettais de lui tenir la promesse de l'enlever dès que sa santé lui permettrait de supporter les fatigues d'un long voyage. Je ne manquai pas de lui répondre qu'elle devait d'autant plus y compter que ma vie tenait h l'exécution de ce projet.

Ainsi trompés tous deux de bonne foi , nous guérîmes, car chaque lettre de G. C. qui m'annonçait les progrès de la convalescence de M. M. me mettait du baume dans le sang. A mesure aussi que mon esprit reprenait son calme , mon appétit reprenait son cours ; et ma santé s'améliorant

chaque jour, bientôt, à mon insu, je pris plaisir aux naïvetés de Tonine, qui s'était mise sur le pied de n'aller se coucher que quand elle me voyait endormi.

Vers la fin du mois de mars, M. M. m'écrivit elle-même qu'elle se croyait hors de danger et que moyennant un bon régime, elle espérait pouvoir sortir de sa chambre après Pâques. Je lui répondis que je ne quitterais Muraii qu'après que j'aurais eu le bonheur de la voir à la grille, ou, sans nous presser, nous nous concerterions pour l'exécution de notre projet.

Il y avait sept semaines que M. de Bragadin ne m'avait vu ; il devait être inquiet sur mon compte , et je résolus d'aller le voir ce même jour. Après avoir dit à Tonine que je ne rentrerais pas avant dix heures du soir, je partis pour Venise, sans manteau, car m'étant rendu à Muran en masque j'avais oublié d'en prendre un. J'avais passé quarante-huit jours sans sortir de ma chambre , je les avais passés en grande partie dans les larmes et le chagrin , et j'en avais passé plusieurs sans dormir, sans prendre aucune nourriture. Je venais de faire une expérience qui flattait beaucoup mon amour-propre ; car j'avais été servi par une fille, jeune, et qui dans tous les pays de l'Europe passerait à juste titre pour une beauté ; elle était douce comme un agneau , prévenante et délicate , çt sans courir le risque d'être taxé de fatuité, je pouvais me flatter, sinon qu'elle fût amoureuse de

moi , au moins de la trouver en tout disposée à me plaire : malgré cela , j'avais su résister à la puissance de ses jeunes attraits, et j'en étais venu à peu près à ne plus craindre leur ascendant. L'habitude de la voir avait dissipé les sensations de l'amour, et l'amitié et la reconnaissance semblaient avoir pris le dessus sur tout autre sentiment ; car j'étais forcé de reconnaître que cette charmante fille m'avait prodigué les soins les plus délicats et les plus assidus. Elle avait passé les nuits entières sur un fauteuil près de mon lit, me soignant comme si elle avait été ma mère, et ne m'avait pas donné un seul motif de plainte.

Jamais je ne lui avais donné un baiser , jamais je ne m'étais permis de me déshabiller en sa présence , et elle n'était jamais entrée dans ma chambre , la première fois exceptée , sans être décemment vêtue. Malgré cela je savais que j'avais combattu , et je me sentais glorieux d'avoir remporté la victoire. Une seule chose me déplaisait dans tout cela , c'est que j'étais à peu près certain que ni M. M. ni C. C. ne voudraient jamais croire la chose possible , si elles parvenaient à le savoir , et que Laure elle-même , à qui sa fille avait dû tout confier , n'y aurait ajouté aucune foi , lors même que par bon procédé elle aurait fait semblant de le croire.

J'arrivai chez M. de Bragadin au moment où Ton servait la soupe. Il me reçut en poussant des cris de joie , et riant d'avoir prévu que je les sur-

prendrais ainsi. Outre mes deux autres vieux amis, il y avait à table de la Haye , Bavois et le médecin Righelini. Comment! sans manteau? me dit M. Dandolo.

Oui , lui dis-je ; car étant parti en masque , je n'eus pas la précaution d'en prendre un en partant. On rit , et sans me déconcerter, je m'assis. Personne ne me demanda où j'étais resté si longtemps ; car il était entendu que cela devait venir de moi. Cependant de la Haye, crevant dans sa peau de curiosité , ne put s'empêcher de me lancer quelques brocards. Vous êtes, me dit-il , devenu si maigre que le monde malin portera sur vous un jugement sinistre.

— On ne dira pas , je l'espère , que j'ai passé mon temps chez les jésuites ?

— Vous êtes caustique. On pourra peut-être dire que vous avez passé tout ce temps dans une serre chaude sous la puissance de Mercure.

— Rassurez-vous, monsieur, car pour éviter ce jugement téméraire , je repartirai dès ce soir.

— Oh ! je suis bien certain que non.

— Croyez, monsieur, lui dis-je d'un air railleur, que je fais trop grand cas de votre jugement pour ne pas me régler eu conséquence.

Voyant que je parlais sérieusement , mes amis lui en voulurent et l'Aristarque demeura un peu confus.

Righelini , qui était ami intime de Murray , me dit avec amitié qu'il lui tardait de lui annon-

cer que j'étais ressuscité , et que tout ce qu'on avait débité sur mon compte était faux. Nous irons, lui cîis-je , souper chez lui et je repartirai après souper. Voyant M. de Bragadin inquiet ainsi que ses deux amis, je leur promis de revenir dîner avec eux le 25 avril , jour de la fête de St-Marc.

Aussitôt que M. Murray me vit, il me sauta au cou et m'embrassa comme un bon Allemand. Il me présenta à sa femme qui m'engagea à souper d'une manière très-polie. Murrav, après m'avoir conté une foule d'histoires qu'on avait forgéef'surma disparition, me demanda si je connaissais un petit roman de Fabbé Chiari qui avait paru à la fin du carnaval. Lui ayant dit que non, il m'en fit présent , en m'assurant qu'il me ferait plaisir. Il avait raison. C'était une satire qui déchirait la coterie de M. Zorzi , dans laquelle le pauvre abbé m'avait départi un pauvre rôle. Je ne le lus que quelque temps après; en attendant je le mis dans ma poche. Après le souper qui fut fort agréable, j'allai prendre une gondole au trajet et je retournai à Muran.

Il était minuit et il faisait très-obscur, de sorte que je ne m'aperçus pas que la gondole était mal couverte et en fort mauvais état. 11 bruinait quand je m'embarquai et la pluie étant devenue assez forte , je fus bientôt transpercé. Le malheur n'était pas grand , car j'étais près de ma petite demeure. Je monte à tâtons, je frappe à la porte de

l'antichambre , où Tonine , qui ne m'attendait plus , s'était déjà couchée.

Réveillée en sursaut , elle vint m'ouvrir en chemise et sans lumière. Comme j'en avais besoin, je lui dis de chercher le briquet , ce qu'elle fit de suite, me prévenant d'une voix modeste et douce qu'elle n'était pas habillée. Pourvu que tu sois couverte , lui dis-je , cela ne fait rien. Elle ne répliqua pas et eut bientôt allumé une bougie : mais en me voyant tout mouillé , elle ne put s'empêcher de rire.

Je n'ai pas besoin de toi , ma chère enfant , que pour m'essuyer mes cheveux, lui dis-je. Vite^lle se hâte d'aller prendre la poudre , et la houppe à la main , elle commence son ministère ; mais sa chemise était courte et très-large par en haut. Je me repentis un peu tard de ne lui avoir pas donné le temps de s'habiller. Je sentis que j'étais perdu, et d'autant plus qu'ayant les deux mains occupées, elle ne pouvait tenir sa chemise et cacher à mes regards deux globes naissans plus séduisans que les pommes des Hespérides. Comment faire pour ne pas voir ? fermer les yeux ? fi donc ! Je cède à la nature et je repais mes regards avec tant d'avidité que la pauvre Tonine en rougit. Tiens, lui dis-je , prends la gorge de ta chemise entre tes dents: je ne verrai plus rien. Mais c'était pis qu'auparavant et je n'avais fait que jeter de l'huile sur le feu , car le voile étant fort court, je voyais la base de deux colonnes renversées et presque la

frise : je jetai un cri involontaire de surprise et de volupté. Tonine ne sachant comment faire pour dérober tout à mes regards , se laissa tomber sur le sopha , et moi, brûlant, je restais devant elle , ne pouvant me résoudre à rien. Eh bien ! me dit-elle , irai-je m'habiller pour achever de vous coiffer ?

— Non , viens t'asseoir sur moi et bande-moi les yeux.

Obéissant, elle vient, mais l'étincelle était partie , et n'en pouvant plus , je la serre entre mes bras, et sans plus penser à jouer à Colin-maillard, je la jette sur mon lit, je la couvre de baisers, et après lui avoir juré de l'aimer toujours, elle ouvrit les bras de manière à me prouver qu'il y avait long-temps qu'elle désirait ce moment.

Je cueillis la rose , et comme toujours , je la trouvai supérieure à toutes celles que j'avais cueillies depuis que je moissonnais dans les champs fertiles de l'amour.

Le matin à mon réveil , je me trouvai amoureux de Tonine comme il me paraissait ne l'avoir jamais été d'aucune femme. Elle s'était levée sans m'éveiller, et dès qu'elle m'entendit elle vint : je lui reprochai tendrement de n'avoir pas attendu que je lui donnasse le bonjour. Sans me répondre, elle me donna la lettre de M. M. Je la reçois en la remerciant, mais mettant de côté la lettre , je la saisis et je la place près de moi. Comment! quel miracle ! s'écria Tonine ; quoi ! vous n'êtes pas

224 CnAPITRE IX.

pressé de lire celte lettre? Homme inconstant! pourquoi n'as-tu pas voulu que je te guérisse il y a six semaines? Que je suis heureuse ! pluie fortunée! Je ne te fais aucun reproche, homme chéri ; mais aime-moi comme tu aimes celle qui t'écrit chaque jour, et je serai contente.

— Sais-tu qui elle est?

— C'est une pensionnaire, belle comme un ange; mais elle est là-dedans, et je suis ici : tu es mon maître, et tu le seras aussi long-temps que tu le voudras.

Charmé de pouvoir la laisser dans Terreur, je lui jure que je l'aimerai toujours; mais pendant notre colloque, s'étant laissée glisser en bas du lit, je la priai de se recoucher; mais elle me dit qu'au contraire, je devais me lever pour pouvoir bien dîner, car elle voulait me servir un repas délicat à la vénitienne. Qui l'a fait? lui dis-je.

— Moi , et j'y ai mis tout mon talent depuis cinq heures que je suis levée.

— Quelle heure est-il donc ?

— Il est une heure passée.

Cette intéressante fille m'étonnait. Ce n'était plus ma timide Tonine de la veille ; elle avait cet air triomphant que donne le bonheur et cette satisfactionque l'amour heureux répand sur les traits d'une jeune beauté. Je ne comprenais pas comment j'avais pu ne pas rendre hommage à ses charmes la première fois que je l'avais vue chez sa mère. Mais alors j'aimais trop vivement C. C. , j'étais

trop affligé et Tonine n'était pas encore formée. Je me levai, et me faisant servir une tasse de café , je la priai de suspendre le dîner d'une couple d'heures.

Je trouvai la lettre de M. M. tendre, mais moins intéressante que la veille. Je me mis à lui répondre, et je restai comme confondu en m'apercevant que , pour la première fois , cette besogne me semblait pénible. Cependant mon court voyage à Venise me fournit un verbiage de quatre pages.

Je fis un dîner délicieux avec ma charmante Tonine. La regardant à la fois comme ma femme, comme ma maîtresse et comme ma ménagère, je jouissais de me voir heureux à si bon marché. Nous passâmes toute la journée à table, parlant de notre amour et nous en donnant des marques par mille petites prévenances ; car il n'y a pas de matière plus abondante ni plus agréable quand les interlocuteurs sont juges et parties. Elle me dit avec une sincérité naïve et charmante que sachant bien qu'elle ne pourrait me rendre amoureux d'elle parce que j'en aimais un autre , elle n'avait espéré me gagner que par une surprise, et qu'elle avait prévu ce moment lorsque je lui avais dit qu'il n'était pas nécessaire qu'elle s'habillât pour allumer une bougie. Jusqu'à ce moment, ajoutât-elle, j'ai dit à ma mère la pure vérité; mais elle ne m'a jamais crue ; dorénavant je ne lui dirai plus rien.

iv. i5

Tonine avait de l'esprit naturel , mais elle ne savait ni lire ni écrire. Elle était ravie de se voir devenue riche , car elle se croyait telle, sans que personne à Mur an pût dire la moindre chose au préjudice de son honneur. Je passai avec cette charmante fille vingt-deux jours, que je compte encore aujourd'hui au nombre des plus heureux de ma vie ; et ce qui me rend la vieillesse horrible, c'est qu'avec un cœur ardent, je n'ai plus la force nécessaire pour me procurer un seul jour aussi heureux que ceux que je dus à cette charmante personne.

Vers la fin d'avril, ayant vu M. M. à la grille, maigre , fort changée , mais hors de danger, je retournai à Venise. Dans cette entrevue , aidé par l'attachement et le tendre intérêt que je lui portais , je réussis à me comporter de façon qu'il lui fut impossible de s'apercevoir du changement qu'un nouvel amour avait opéré en moi. On croira facilement, j'espère, que je ne commis point 1 imprudence de lui laisser soupçonner que j'avais abandonné le projet d'évasion , sur lequel elle comptait plus que jamais. J'aurais trop craint qu'elle ne retombât malade, si je lui avais ôté cet espoir. Je gardai mon casino qui me coûtait peu de chose, et comme j'allais voir M. M. deux fois par semaine, j'y couchais ces jours-là et j'y faisais l'amour avec ma chère Tonine.

Après avoir tenu parole à mes amis en dînant avec eux le jour de Saint-Marc, j'allai avec le doc-

Cil VPITBE IX. 227

leur Righelini au parloir des Vierges à l'occasion d'une prise d'habit.

Le couvent des Vierges est de la juridiction du doge , auquel les nonnes donnent le titre de sérénissime père; elles sont toutes des premières familles vénitiennes.

Avant fait à M. Righelini l'éloge de la mère M. E., qui était une beauté achevée, il me dit à l'oreille qu'il se ferait fort de me la faire avoir pour île l'argent, si j'en étais curieux. Cent sequins pour elle et dix pour l'entremetteur étaient le prix voulu. Il m'assura que Murray l'avait eue et qu'il pouvait l'avoir encore. Me voyant surpris, il ajouta qu'il n'y avait point de religieuse a Venise qu'on ne put avoir pour de l'argent , quand on savait s'y prendre. Murray eut Je courage de débourser cinq cents sequins pour avoir une nonne deMuran, dont la beauté est rare ; elle était alors entretenue par l'ambassadeur de France.

Quoique ma passion pour M. M. fût à son déclin, je me sentis le cœur serré comme par une main de glace, et je dus me faire la plus grande violence pour paraître indifférent. Malgré cela, je n'eus pas un instant d'incertitude, et je me crus assuré que ce n'était qu'une atroce calomnie; cependant la chose m'intéressait de trop près pour que je négligeasse de tirer la chose au clair autant qu'il serait possible. Je répondis donc à Righelini de l'air le plus tranquille qu'il était possible qu'on pût avoir quelque religieuse à prix d'argent , mais

que cela devait être fort rare à cause des difficuF-* tés ordinaires dans les couvens. Quant à la religieuse de Mur an , célèbre à juste titre par sa beauté , si c'est M. M. , religieuse du couvent de **% non-seulement, lui dis-je , je ne crois pas que jamais Murray l'ail eue, mais je suis certain qu'elle n'a jamais été entretenue par M. de Bernis. Si l'ambassadeur de France l'a connue, ce n'a pu être qu'à la grille, où, à la vérité, j'ignore ce qu'on peut faire.

Righelini, qui avait de l'esprit et qui était honnête homme, me répondit froidement que le résident d'Angleterre était homme d'honneur, et que c'était de lui-même qu'il le tenait. Si M. Murray, me dit-il , ne m'avait pas confié la chose sous le sceau du secret , je vous la ferais dire par luimême. Je vous serai obligé de faire qu'il ne sache jamais que je vous en ai parlé.

— Vous pouvez compter sur ma discrétion.

Le même soir, soupant au casino de Murray avec Righelini , ayant l'affaire h cœur et me voyant en face des deux hommes qui pouvaient me faire arriver aux éclaircissemens que je désirais, je me mis à parler avec enthousiasme de la beauté de M. E. que j'avais vue aux Vierges.

Le ministre prenant la balle au bond : Entre maçons ^ me dit-il , vous pouvez vous procurer la jouissance de ses charmes , si vous voulez faire le sacrifice dune certaine somme, pas trop forte, au reste ; mais il faut avoir la clé.

— On vous l'aura fait croire.

— Non , on m'a convaincu , et moins difficilement que vous ne pensez.

— Si on vous en a convaincu , je vous en fais mon compliment, et je n'ai plus de doutes. J'envie votre bonheur, car je ne crois pas que l'on puisse trouver dans les couvens de Venise une beauté plus accomplie.

— Vous vous trompez. La mère M. M., aux *' de Muran , est certainement plus belle.

— J'ai entendu parler d'elle et je l'ai vue une fois, mais je ne crois pas qu'il puisse être possible de se la procurer à prix d'argent,

— Je crois que si, me dit-ii en souriant, et quand je crois quelque chose, c'est à bonnes enseignes.

— Vous m 'étonnez. Malgré cela, je gagerais qu'on vous a trompé.

— Vous perdriez. Comme vous ne l'avez vue qu'une fois, vous ne la reconnaîtrez peut-être pas à son portrait ?

— Pardon , car sa figure m'a fait beaucoup d'impression.

— Attendez.

IJ se lève de table , sort et revient une minute après avec un boîte qui contenait huit ou dix portraits en miniature, tous dans le même costume. C'étaient des têtes à cheveux flottans et à gorge découverte. Voilà , luidis-je,de rares beautés, dont sans doute vous avez fait la connaissance de près?

— Oui, et si vous en reconnaissez quelquesunes, soyez discret.

— N'en doutez pas. En voilà trois que je connais. Celle-ci ressemble à M. M.; mais convenez qu'on peut vous avoir trompé , à moins que vous ne l'ayez eue dans le couvent même , ou en la conduisant dehors en personne; car enfin il y a des femmes qui se ressemblent.

— Comment voulez-vous qu'on m'ait trompé? je l'ai eue ici même, vêtue en religieuse, et j'ai passé toute une nuit avec elle. Ce fut à elle-même que je remis une bourse qui contenait cinq cents sequins. J'en donnai cinquante à l'honnête pourvoyeur.

— Vous lui aurez , j'imagine , fait des visites au parloir après l'avoir vue ici?

— Non, jamais, car elle craignait que son amant en titre ne vint à le savoir. \ous savez que c'est l'ambassadeur de France.

— Mais elle ne le recevait qu'au parloir.

— Elle allait chez lui habillée en séculière toutes les fois qu'il le désirait. Je le sais du même homme qui me l'a menée ici.

— L'avez-vous fait venir plusieurs fois?

— Une seule fois, et cela suflit; mais je puis l'avoir quand je veux pour cent sequins.

— Tout cela doit être exact; mais je gagerais cinq cents sequins qu'on vous a trompé.

— Je vous répondrai dans trois jours.

Je le répète , je ne doutais pas que toute cette

affaire ne fût une insigne tromperie ; niais j'avais besoin de m'en assurer, et je frissonnais quand je venais à penser que la chose pourrait être vraie. C'eut été un crime qui m'aurait délivré de bien des obligations; mais je portais en moi une forte persuasion de son innocence ; enfin , si je devais la trouver coupable, ce qui était dans les choses possibles , je me résignais volontiers à perdre cinq cents sequins , pour prix de l'horrible découverte qui allait ajouter à mon expérience. J'étais dans une inquiétude déchirante , le pire peut-être des tourmens de l'àme. Si cet honnête Anglais avait été victime d'une mystification , ou plutôt d'une friponnerie , l'honneur de M. M. m'ordonnait impérieusement de trouver un moyen de le désabuser sans la compromettre ; et c'est bien ce que je me proposais. Voici comment la fortune me favorisa.

Trois ou quatre jours après , M. Murray dit au docteur qu'il désirait me voir. Nous alLàmes le trouver et il m'accueillit par ces mots : J'ai votre fait ; pour cent sequins, je suis sur d'avoir la belle nonne.

— Eh bien ! va mes cinq cents sequins, lui dis-je.

— • Non, pas cinq cents, mon cher, car j'aurais honte de vous gagner à coup sûr; mais les cent qu'elle doit me coûter. Si je gagne, ce sera vous qui paierez mon plaisir; si je perds, je ne lui donnerai rien.

— ■ A quand la solution du problème ?

— Mon Mercure m'a dit qu'il faut attendre un jour de masque. Il s'agit à présent de savoir comment nous ferons pour acquérir l'un et l'autre la conviction nécessaire; car sans cela nous ne pouvons ni vous ni moi nous croire obligés de payer la gageure, et cette conviction me semble difficile, car mon honneur ne me permet pas , si j'ai véritablement M. M. , de lui laisser soupçonner que j'ai trahi son secret.

— Non, ce serait une noirceur impardonnable. Voici mon projet, il pourra nous satisfaire également , car après l'exécution nous nous trouverons convaincus d'avoir, très - loyalement , gagné ou perdu.

Aussitôt que vous serez en possession de la religieuse vraie ou fausse, vous la quitterez sous quelque prétexte et vous viendrez me rejoindre dans un lieu dont nous conviendrons. Nous nous rendrons ensemble au couvent et je ferai descendre M. M. Lorsque vous l'aurez vue et que vous lui aurez parlé , serez-vous convaincu que celle que vous aurez laissée chez vous n'est qu'une friponne?

— Oui , très-convaincu , et de ma vie je n'aurai payé de gageure plus volontiers que celle-là.

— Je vous donne la même assurance. Si, quand je ferai appeler M. M. au parloir, la converse nous dit qu'elle est malade ou occupée , nous partirons et vous aurez gagné ; vous irez souper avec la belle , et moi j'irai autre part.

— C'est à merveille. Mais cela ne pouvant arriver que dans la nuit , il se peut que quand vous la ferez appeler, la tourière vous réponde qu'à cette heure-là elle ne fait appeler personne.

— J'aurai perdu également.

— Vous êtes donc sûr que si elle est dans le couvent elle descendra ?

— C'est mon affaire. Je vous le répète , si vous ne lui parlez pas, je me déclare convaincu d'avoir perdu cent sequins, et mille, si vous le voulez.

— On ne peut parler plus clair que ça > mon cher ami , et je vous remercie d'avance.

— La seule chose que je vous demande , c'est d'être exact à l'heure , et qu'elle ne soit pas trop indue pour un couvent.

— Une heure après le coucher du soleil ; cela suffit-il?

— A merveille.

— Je fais aussi mon affaire de faire rester le masque là où je le tiendrai , quand bien même ce sera la véritable M. M.

— Elle n'aura pas long- temps à attendre, si vous pouvez vous la faire conduire à un casino que j'ai moi-même à Muran et où je tiens au secret une jeune personne dont je suis amoureux. J'aurai soin qu'elle n'y soit pas ce jour-là , et je vous donnerai la clé du casino. J'aurai même soin que vous trouviez sous la main un souper froid délicat.

— C'est délicieux ; mais il faut que je puisse indiquer l'endroit au Mercure.

— C'est juste. Je vous donnerai à souper demain , et le plus grand secret sera observé entre nous. Nous irons à mon casino en gondole, et après souper nous sortirons par la porte de la rue : de cette manière vous apprendrez à y aller par terre et par eau. Vous n'aurez besoin de montrer au conducteur que la rive et la porte , et le jour où il devra vous la conduire , vous en aurez la clé. Vous n'y trouverez qu'un vieillard qui loge en bas , qui ne verra ni les entrans ni les sortans. Ma petite ne verra rien et ne sera point vue, et tout, vous pouvez m'en croire, sera pour le mieux.

— Je commence, me dit l'Anglais, enchanté de tout cet arrangement, à croire ma gageure perdue? mais n'importe, je vais au devant de la perte ou du gain avec toute la gaîté de mon âme. Nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain , et nous nous séparâmes.

Le lendemain matin , je me rendis à Muran pour prévenir Tonine que j'irais souper avec elle et que j'amènerais deux de mes amis; et comme notre cher Anglais était aussi ami de Bacchus que de l'Amour, j'eus soin de remettre à ma petite ménagère plusieurs bouteilles d'excellent vin. Enchantée du plaisir qu'elle aurait de faire les honneurs de la table , Tonine ne me demanda autre chose sinon si mes deux amis partiraient après souper.

— Oui, ma chère.

Cette réponse la rendit joyeuse : elle s'attendait au dessert. En la quittant, je me rendis au couvent où je passai une heure au parloir avec M. M. Je vis avec plaisir qu'elle recouvrait chaque jour sa santé et sa beauté, et après lui en avoir fait compliment, je retournai à Venise. Le soir , mes deux amis ayant été exacts au rendez-vous, nous nous rendîmes à mon petit casino à deux heures après le coucher du soleil.

Notre petit souper fut délicieux, et maTonine y déploya un maintien et des grâces qui me ravirent. Quel plaisir pour moi de voir Righelini enchanté et le résident muet d'admiration. Quand j'étais amoureux, mon ton n'encourageait pas mes amis à cajoler l'objet de mon amour ; mais j'étais plein de complaisance quand le temps avait attiédi mon ardeur.

A minuit à peu près nous nous séparâmes, et après avoir conduit M. Murray jusqu'à l'endroit où je devais l'attendre le jour de l'épreuve , je rentrai pour faire à ma charmante Tonine les complimens qu'elle méritait. Elle me fit l'éloge de mes deux amis , et ne savait trop m'exprimer sa surprise d'avoir vu notre Anglais sortir frais et dispos quoiqu'il eût vidé à lui seul six bouteilles de mon meilleur vin. Murray avait l'air d'un beau Bacchus peint par Rubens.

Le jour de la Pentecôte, Righelini vint me dire que le ministre d'Angleterre avait tout arrangé

avec le prétendu Mercure de M. M. pour le sur-; lendemain. Je lui remis les clés de ma demeure de Muran, et je lui dis de l'assurer que je serais exact au rendez-vous.

L'impatience me causait des palpitations de cœur extrêmement pénibles , et je passai les deux nuits sans pouvoir fermer l'oeil; car malgré la certitude où j'étais que M. M. était innocente , mon inquiétude était extrême. Mais d'où me venait donc mon inquiétude? Elle ne pouvait naître que de l'impatience de voir le résident désabusé. M. M. devait être aux yeux de cet homme une véritable prostituée, et l'instant où il se verrait forcé de s'avouer trompé par des fourbes rétablirait cette religieuse dans tout son honneur.

L'impatience de M. Murray égalait la mienne , mais avec cette différence très-naturelle, que lui, trouvant l'aventure très-comique , en riait de grand cœur , tandis que moi , qui la trouvais horriblement tragique, j'en frissonnais d'indignation.

Le mardi matin je me rendis à Muran pour dire à Tonine de préparer dans ma chambe un souper froid dont je lui prescrivis le menu, de mettre deux couverts , de préparer des bougies , et après lui avoir remis quelques bouteilles de vin , je lui ordonnai de se retirer dans la chambre du vieux maître de la maison, et de n'en sortir qu'après que les personnes qui devaient y venir en seraient reparties. Elle me promit que je serais obéi , et ne

se permit aucune question. Après l'avoir quittée, je me rendis au parloir de M. M. et je la fis appeler. Ne s'attendaut pas à ma visite , elle me demanda pourquoi je n'étais pas allé à la cérémonie du Bucentaure qui , le temps étant favorable, devait partir ce jour-là. Je ne sais ce que je lui répondis, mais je sais qu'elle trouva du désordre dans mes propos- J'en vins enfin au point important et je lui dis que je venais lui demander un service dont dépendait la paix de mon àme, mais qu'elle devait me l'accorder aveuglément et sans me faire aucune question.

— Ordonne, mon coeur, me dit-elle, et sois sûr que je ne te refuserai rien de tout ce qui pourra dépendre de moi.

— Je viendrai ce soir à une heure de nuit; je te ferai appeler à cette grille : viens-y. Je serai avec un autre homme auquel je te prie d'adresser quelques mots de politesse , ensuite tu nous quitteras. Cherchons actuellement un prétexte pour justifier l'heure indue.

— Je te satisferai ; mais tu ne saurais te figurer combien cela est embarrassant dans ce couvent ; car à vingt-quatre heures les parloirs sont fermés , et les clés sont chez l'abbesse. Cependant dès qu'il ne s'agit que de cinq minutes , je dirai à l'abbesse que j'attends une lettre de mon frère et qu'on ne peut me la remettre que ce soir. Tu me remettras doue une lettre pour que la religieuse qui sera avec moi puisse affirmer que je n'en ai pas imposé.

— Tu ne viendras pas seule ?

— Non, je n'oserais pas mèrae le demander.

— Fort bien ; mais tâche de venir avec quelque vieille à vue basse.

— Je laisserai le flambeau en arrière.

— Non , mon ange , je t'en supplie ; il faut au contraire que tu le places de manière à pouvoir être parfaitement vue.

— C'est singulier î Mais je t'ai promis une obéissance passive , et je descendrai avec deux flambeaux. Puis-jc espérer que tu m'expliqueras cette énigme à notre première entrevue?

— Au plus tard demain , tu sauras tout dans le plus grand détail.

— La curiosité m'empêchera de dormir.

— Non , mon cœur , dors paisiblement , et compte sur ma reconnaissance.

Le lecteur croira qu'après ce colloque mon cœur se trouva dans un calme parfait; mais que j'en étais loin ! Je retournai à Venise tourmenté de 1 appréhension que Murrayne vînt me dire le soir à la porte de la cathédrale, où je devais l'attendre, que son Mercure était allé l'avertir que la religieuse avait dû différer. Si cela était arrivé, je n'aurais précisément pas soupçonné M. M.; mais le résident aurait pu croire que j'étais cause que l'affaire avait manqué. 11 est certain qu'alors je n'aurais pas conduit mon homme au parloir, et que j'y serais allé fort tristement tout seul.

Je passai dans les tourmens toute cette journée.

qui me parut d'une longueur démesurée, et le soir, ayant mis une lettre dans ma poche, j'allai à l'heure concertée me placer au poste d'attente.

Murray fort heureusement fut exact. La religieuse est-elle là, lui dis-je dès que je le vis près de moi ?

— Oui, mon ami. Allons, si vous voulez, au parloir, mais vous verrez qu'on vous dira qu'elle est malade ou occupée. Dédisons-nous, si vous voulez , de la gageure.

— Que Dieu m'en préserve, mon cher ami; je tiens beaucoup à ces cent ducats. Allons.

Nous nous présentons à la tour, je fais demander M. M. et la lourière me rend la vie en me disant que j'étais attendu. J'entre au parloir avec mon cher Anglais et je le vois éclairé par quatre flambeaux. Je ne puis me rappeler ces momens sans chérir la vie ! Je ne reconnus pas seulement à cela l'innocence de ma noble et généreuse amante , mais j'y vis avec admiration la pénétration de son esprit. Murray , sérieux , ne riait pas. M. M., brillante de grâce et de beauté, entre avec une soeur converse , tenant toutes deux un martinet à la main. Elle me fait en très-bon français un compliment très-flatteur; je lui remets la lettre , elle en regarde l'adresse et le cachet , puis elle la met dans sa poche. Après m'avoir remercié , elle me dit qu'elle allait y répondre de suite , et se tournant vers mon compagnon : Je suis

peut-être cause , monsieur, que vous avez perdu le premier acte de l'opéra, lui dit-elle.

— L'honneur de vous voir un instant, madame, vaut tous les opéras du monde.

— Il me semble que monsieur est Anglais.

— Oui , madame.

— La nation anglaise est aujourd'hui la première du monde , car elle est libre et puissante. Messieurs, je suis votre très-humble servante.

Je n'avais jamais vu M. M. si belle que dans ce moment-là, et je sortis du parloir brûlant d'amour et dans une joie dont l'espèce m'était encore inconnue. Je m'acheminai à grand pas vers mon casino sans prendre garde au résident , qui n'était pas pressé de me suivre : je l'attendis à ma porte. Eh bien! lui dis-je , ètes-vous maintenant convaincu que vous avez été trompé?

— Taisez-vous; nous aurons assez le temps d'en parler. Montons.

— Que je monte?

— Je vous en prie. Que voulez-vous que je fasse quatre heures seul avec la créature qui m'attend là-haut? Nous nous en amuserons.

— Mettons-la plutôt à la porte.

— Non, car son meneur doit venir la prendre à deux heures après minuit. Elle irait l'avertir, et il échapperait à ma juste vengeance. Nous les jetterons tous les deux par la fenêtre.

— Modérez-vous , car l'honneur de M. M. veut que cette affaire ne soit pas connue. Allons, mon-

tons, nous rirons. Je suis curieux Je voir la larronne.

Murray entre le premier. Dès que la fille me voit , elle met un mouchoir sur sa figure , et dit au résident que son procédé était indigne. Murray ne lui répond pas. Elle était debout, moins grande que M. M., et elle s'était exprimée en mauvais français. Son manteau et son masque étaient sur le lit; mais elle était également vêtue en religieuse. Comme il me tardait de voir sa figure, je la priai avec douceur de me faire ce plaisir. Je ne vous connais pas, me dit-elle; qui êtes-vous?

— Vous êtes chez moi , et vous ne savez pas qui je suis?

— Je suis chez vous parce qu'on m'a trahie. Je ne croyais pas avoir affaire a un coquin.

A ce mot, Murray lui imposa silence en l'appelant par le nom de son honorable métier, et la drôlesse se leva pour prendre son manteau en disant qu'elle voulait s'en aller. Murray la repoussa en lui disant qu'elle devait attendre son indigne conducteur, et la prévint de ne pas faire de bruit si elle avait envie de ne pas aller en prison.

— Moi en prison !

En disant ces mots , elle porte sa main à l'ouyerfure de sa robe; mais je m'empresse de la lui saisir et Murray s'empare de l'autre. Nous la poussons sur un siège et nous nous emparons des pistolets qu'elle avait dans ses poches.

Murray lui déchire le devant de la sainte robe iv. 16

de laine, et j'en retire un stylet de huit pouces. La fausse nonne pleurait amèrement. Veux-tu , lui dit le résident, te taire et te tenir tranquille jusqu'à l'arrivée de Capsucefalo, ou aller de suite en prison?

— Et quand il sera venu ?

— Je te promets de te laisser aller.

— Avec lui ?

— Peut-être.

— Eh bien ! je resterai tranquille.

— As-tu encore des armes?

A ces mots, la drôiesse ôta sa robe , sa jupe, et si nous l'avions laissé faire, elle se serait mise en état de nature , dans l'espoir sans doute d'obtenir de la brutalité ce qu'elle ne pouvait obtenir de notre raison.

J'étais dans un grand étonnement de ne lui trouver qu'un faux air de M. M. Je le dis au résident qui en convint; mais me raisonnant en homme d'esprit , il me fît convenir aussi que, prévenu comme il l'était, plus d'un à sa place aurait pu donner dans le même panneau. En effet, l'envie d'avoir en sa possession une religieuse qui, par état et par vœu, volontaire ou forcé, a fait abnégation des plaisirs de ce monde et surtout de la cohabitation avec le sexe différent du sien, ce fruit défendu est la pomme d'Eve et a un attrait qui s'augmente encore de toute la somme de la difficulté que la funeste grille présente. H y a peu de lecteurs qui n'aient éprouvé par eux-mêmes

que les plaisirs les plus doux sont ceux qui coûtent le plus à obtenir, et que le même objet pour lequel on expose sa vie par cela même qu'il est difficile de l'approcher, n'attirerait souvent pas un regard s'il venait s'offrir de lui-même.

Lecteur, au chapitre suivant vous verrez la fin de cette burlesque aventure : prenons haleine tous deux.

L'affaire de la fausse nonne se termine d'une manière plaisante. — M. M. sait que j'ai une maîtresse. — Elle est vengée de l'indigne Capsucefalo. — Je me ruine au jeu j excité par M. M. , je vends peu à peu tous ses diamans pour tenter la fortune qui s'obstine à m'être contiaire. — Je cède Tonine à Murray qui lui assure un sort, — B.uherine, sa saur, la remplace.

— Comment fîtes -vous cette belle connaissance ? dis-je an résident.

— Il y a six mois, me répondit-il, que me trouvant à la porte du couvent avec M. Smith, notre consul, avec lequel j'avais été voir je ne sais plus quelle fonction , je lui dis, en parlant d'une

douzaine de nonnes que nous avions passées en revue : Je donnerais bien cinq cents sequins pour passer quelques heures avec la mère M. M.

Le comte Capsucefalo m'entendit, mais ne dit riwi. M. Smith me dit qu'on ne pouvait la voir qu'à la grille comme l'ambassadeur de France , qui lui faisait souvent des visites. Capsucefalo vint le lendemain me dire que si j'avais parlé tout de bon , il était sûr de me faire passer une nuit avec la religieuse dans tel endroit qu'il me plairait, pourvu qu'elle pût compter sur le secret. Je viens, me dit-il , de lui parler, et quand je lui ai nommé votre personne , elle m'a répondu qu'elle vous avait remarqué avec M. Smith, et qu'elle souperait bien volontiers avec vous plus par inclination que pour les cinq cents sequins. Je suis , ajouta le drôle , le seul à qui elle se fie, et je la conduis à Venise au casino de l'ambassadeur de France chaque fois qu'elle veut y aller. Vous ne pouvez pas craindre d'être trompé , car ce sera à elle-même que vous remettrez la somme lorsque vous l'aurez en votre possession. En disant cela , il tira le j >) trait de sa poche et me le montra. Le voici. Je le Jli achetai à Jui-même deux jours après avoir cru m'ètre trouvé toute une nuit avec cette femme charmante, et quinze jours après notre entretien. Cette belle tpie voilà vint en masque, vêtue en religieuse, et j'eus la sottise de me croire en possession d'un trésor. Je m'en veux de n'avoir pas au moins soupçonné la tromperie en

voyant sa chevelure , car je savais que les religieuses doivent avoir les cheveux coupés. Mais quand j'en fis l'observation à cette drôlesse , elle me dit qu'elles étaient maîtresses de les conserver sous le bonnet, et j'eus la faiblesse de la croire.

Je savais que sous ce rapport, Murray n'avait pas été trompé, mais je ne me croyais pas obligé d'en faire en ce moment-là l'observation à mon Anglais.

Je tenais à la main le portrait que Murrav m'avait remis, je le considérais alternativement avec la figure que j'avais sous les yeux. Ce portrait était à gorge découverte, et comme je fis à haute voix la remarque que les peintres faisaient cette partie comme ils l'entendaient, l'effrontée saisit ce moment pour me faire voir que la copie était fidèle. Je lui tournai le dos avec une expression de mépris qui aurait dû la mortifier beaucoup , si ces sortes d'êtres pouvaient être susceptibles d'un sentiment de pudeur. Je ne pus, pendant mes observations de cette nuit, m 'empêcher de rire de l'axiome quœ sunt œqualia uni tertio sunt œqualia inter se (i) , car le portrait ressemblait à M. M. comme à l'indigne courtisane qui empruntait son nom , et pourtant ces deux femmes ne se ressemblaient pas entre elles. Murrav, à qui j'en fis l'observation, en convint, et nous passâmes une heure à philosopher sur lu matière.

(i) Deux objets égaux à un troisième sont égaux entre eux.

Comme le substitut de M. M. s'appelait Innocente, nous éprouvâmes le désir de savoir combien son nom était d'accord avec sa profession, et nous lui demandâmes comment le fourbe s'y était pris pour l'induire à consentir à jouer le rôle qu'elle avait adopté, et voici ce qu'elle nous raconta.

Il y a deux ans que je connais le comte Capsucefalo , et sa connaissance m'a été utile ; car s'il ne m'a point donné de l'argent, il m'en a fait gagner beaucoup des personnes qu'il m'a fait connaître. Vers la fin de l'automne dernier, il vint un jour me dire que si j'étais capable de contrefaire la religieuse avec les habits qu'il me procurerait, et de passer comme telle la nuit avec un Anglais, je gagnerais cinq cents sequins. Tu n'as, me dit-il, rien à craindre, car je te conduirai moi-même au casino où la dupe t'attendra et j irai te reprendre vers la fin de la nuit pour te reconduire à ton prétendu couvent. Il me fît la leçon sur la manière dont je devais me comporter, et me dicta ce que je devais répondre en cas que mon amoureux me fit des questions sur le régime du couvent.

Messieurs , cette intrigue me plut, elle me mit en gaîté, et je lui répondis que j'étais prête. D'ailleurs ayez la bonté de considérer qu'il n'y a point de femme de mon métier qui résiste à l'attrait de gagner cinq cents sequins. Trouvant la chose et plaisante et lucrative, je le sollicitai, lui promettant de jouer mon rôle dans toutes les perfections.

2 [8 cnAPiTXit x.

La chose fut faite et il me suflit de l'instruction relative au dialogue. Il me dit que l'Anglais ne pourrait me parler que de mon couvent et par manière d'acquit des amans que je pouvais avoir ; que sous ce dernier point je devais couper court, répondre en riant que je ne savais pas de quoi il me parlait, lui dire même que je n'étais religieuse que de masque, et que, badinant avec esprit, je pouvais lui faire voir mes cheveux. Cela , me dit Capsucefalo, n'empêchera pas qu'il ne te croie religieuse et même la religieuse qu'il aime, car il sera persuadé que tu ne saurais être une autre. Comprenant tout l'esprit de cette fine plaisanterie, je ne me souciai pas un moment de savoir le nom de la religieuse que je devais représenter ni le nom du couvent dont je devais faire partie. La seule chose qui m'occupât étaient les cinq cents sequins. Ceci est si vrai que quoique j'aie passé une nuit charmante avec vous et que je vous aie trouvé plus fait pour être payé que pour payer vous-même, je ne me suis pas informée comment vous vous nommez ni qui vous êtes, et je ne le sais pas au moment où je vous parle. Vous savez comment j'ai passé la nuit; je vous ai dit que je la trouvai délicieuse; et je vous assure que j'étais heureuse dans l'idée d'en passer une pareille. Vous m'avez donné cinq cents sequins; mais je dus mécontenter de cent, comme Capsucefalo me l'avait dit, et comme il m'a dit que vous m'en donneriez cent celle nuit. Vous avez tout décou-

vert ; j'en suis fâchée , mais je ne crains rien , car je puis me masquer comme je veux , et je ne puis pas empêcher que ceux qui ont envie de moi me prennent pour une sainte, si cela les amuse. \ous m'avez trouvé des armes , mais il est permis à chacun d'en porter pour sa propre défense. Je ne ine trouve coupable de rien.

— Me connais-tu ? lui dis-je.

— Non ; cependant je voust^ois souvent passer sous mes fenêtres. Je demeure à Saint-Roch, auprès du pont.

Le récit parfaitement filé que nous fit cette femme, nous convainquit qu'elle avait fait son métier en coureuse habile; mais Capsucefalo, malgré son titre de comte, nous parut digne du carcan. Cette fille devait avoir dix ans de plus que M. M. : elle était jolie, mais blonde , et ma belle nonne avait les cheveux d'un beau châtain cendré et était plus grande d'au moins trois pouces.

Après minuit nous nous mimes à table et nous fîmes honneur du meilleur appétit à l'excellent ambigu que ma chère Antoinette avait préparé. Nous eûmes la barbarie de laisser là cette malheureuse sans même lui offrir un verre de vin ; mais nous crûmes ne devoir pas en agir autrement. Dans nos discours de table , mon joyeux Breton nie fit en homme d'esprit des commentaires sur l'empressement que j'avais mis a le convaincre qu'il n'avait pas eu les faveurs de M. M. 11 n'est pas naturel -, me dit-il , que vous ayez mis-

'-iJO CHAPITRE X.

tant d'intérêt à la chose sans être amoureux de celte divine nonne. Je lui répondis qu'étant condamné et borné au terrible parloir , si j'étais amoureux , j'étais fort à plaindre. Je donnerais volontiers cent guinées par mois, me ditil , pour avoir le privilège de lui faire des visites à la grille. En disant cela, il me remit les cent sequins de la gageure, en me remerciant de les lui avoir gagnés; qf»jc les mis bravement dans ma poche.

A deux heures après minuit, nous entendîmes frapper doucement à la porte de la rue. Voilà l'ami, dis-je; soyez sage et comptez qu'il confessera tout.

Il entre, voit Murray et la belle et ne s'aperçoit qu'il y avait un tiers qu'en entendant fermer à la clé la porte de l'antichambre. Il se retourne , me voit, et comme il me connaissait, sans se décontenancer, il me dit : Ah! c'est vous; passe. Vous sentez la nécessité du secret. Murray rit, et lui dit tranquillement de s'asseoir. Il lui demande, en tenant entre les mains les pistolets de la belle, dans quel endroit il la conduirait avant qu'il fit jour.

— Chez elle.

— Il est possible que non , car il est fort possible qu'en sortant d'ici vous alliez de compagnie coucher l'un et l'autre en prison.

— Non, je ne le crains pas ; car l'affaire ferait trop de bruit, et les rieurs ne seraient pas de vo-

tre côté. Allons, dit-il à sa compagne, habillezvous et partons.

Le résident, toujours calme et froid comme un Anglais, lui verse un verre de Chambertin et le gredin boit à sa santé. Murray voyant à son doigt une belle bague en brillans, la loue et se montrant curieux de la voir, il la lui tire du doigt , l'examine, la trouve parfaite et lui demande ce qu'elle vaut. Capsucefalo un peu déconcerté , lui dit qu'elle lui a coûté quatre cents sequins. Je la garde pour ce prix , lui dit le résident en la mettant dans sa poche. L'autre baisse la tête , et 'vlurray riant de sa modestie , dit à la fille de s'habiller et de partir avec son digne acolyte. Cela fut fait dans l'instant , et après une profonde ré-r vérence , ils partirent. Adieu, procureur de nonnes , lui dit le résident. Le comte ne répliqua point.

Dès qu'ils furent sortis , j'embrassai Murray en lui faisant compliment sur sa modération dont je le remerciai, car une esclandre n'aurait pu que nuire à trois innocens.

— Soyez tranquille, me dit-il , les coupables seront punis et personne ne pourra en connaître la raison.

Alors je fis monter Tonine, et mon Anglais lui offrit à boire , mais elle refusa avec modestie et beaucoup de grâce. Murray la regardait avec des yeux de flamme , et partit en me faisant les plus vifs rcmercîmens.

Ma pauvre Tonine avait fait une longue épreuve d'obéissance et de résignation, et elle était autorisée à supposer que je lui avais été infidèle ; niais je lui prouvai de la manière la plus certaine que je m'étais respecté et conservé frais pour elle. Nous restâmes six heures au lit et nous nous levâmes heureux l'un et l'autre.

De suite après dîner, je m'empressai d'aller trouver ma noble M. M. et je lui contai de point en point toute Phistoire. Elle i'écouta avec une attention presque avide , laissant voir sur son visage les différentes impressions qu'elle éprouvait. La crainte , la colère , l'indignation , l'approbation de ma conduite pour éclaircir les doutes qui devaient naturellement s'insinuer dans mon esprit, la joie de me découvrir par là toujours amoureux d'elle, tout se peignit successivement et dans ses regards, et dans les mouvemens de ses traits , et dans les différentes teintes dont se colorèrent ses joues et son front. Elle fut charmée d'apprendre que le masque qui m'avait accompagné au parloir était le ministre résident d'Angleterre, mais elle témoigna le plus noble dédain quand je lui dis qu'il donnerait volontiers cent guinées par mois poui avoir le privilège de pouvoir l'entretenir au pail ûr en lui faisant des visites au travers de l'importun * grille. Elle lui en voulait d'avoir pu r. imagincr qu'elle eût été en sa puissance et de lui avoir trouvé de la ressemblance avec un portrait qui , selon elle , ne lui ressemblait pas du tout : je

le lui avais remis. Elle me dit avec un sourire plein de finesse qu'elle était certaine que je n'avais pas la-osé voir la fausse religieuse à ma petite , car elle a ~ l'ait pu se tromper.'

— £u sais donc que j'ai une jeune servante ?

— Oui, et qui plus est jolie. C'est la fille de L; ure ; et si tu l'aimes , j'en suis bien aise ainsi qu i C. C. J'espère que tu trouveras le moyen de me la faire voir; quant à C. C. , elle la connaît déjà.

Voyant qu'elle en savait trop pour que je pusse lui en faire accroire , je pris sur-le-champ mon parti et je lui contai en détail l'histoire de mes nouvelles amours. Elle m'en témoigna une satisfaction trop franche pour qu'elle ne fut pas sincère. Avant que je la quittasse , elle me dit que son honneur était engagé à faire assassiner Capsucefalo , car cet indigne personnage l'avait trop outragée pour lui pardonner. Pour la tranquilliser , je lui promis que si le résident ne nous débarrassait pas de lui dans la huitaine , je me chargerais moi-même du soin de notre commune vengeance.

Vers le même temps le procurateur iJragadin , frère de mon patron , vint à mourir. Cette mort rendait M, de Bragadin assez riche; mais la famille allant s'éteindre , il vint envie à une femme qui avait été sa maîtresse et qui lui avait donné un fils naturel , de devenir sa femme. Ce mariage aurait légitimé ce fils et la famille aurait eu un

2j\ CHAPITRE X.

propagateur. L'assemblée du collège aurait , pour un peu d'argent , reconnu la femme citoyenne , et tout serait allé à merveille. Elle m'écrivit un billet pour me prier de passer un instant chez elle. J'allais m'y rendre, curieux de savoir ce que pouvait me vouloir une femme que je ne connaissais ni d'Adam ni d'Eve , quand M. de Bragadin me lit appeler. Il me pria de demander à Paralis s'il devait suivre l'avis de de la Haye dans une affaire qu'il lui avait promis de ne point me confier, mais que l'oracle ne pouvait pas ignorer. L'oracle , naturellement contraire au jésuite, lui répondit qu'il ne devait suivre que son propre sentiment. Après cette opération, je me rendis chez la dame.

Cette femme commença par m'informer de tout; elle me présenta son fils et elle me dit que si le mariage pouvait se faire, on me ferait, par devant notaire, un acte par lequel, à la mort de M. de Bragadin, je serais possesseur d'une terre qui rapportait cinq mille écus par an.

Devinant sans peine que c'était la même affaire que de la Haye devait avoir proposée à M. de Bragadin , je lui répondis sans hésiter que puisque de la Haye s'en était occupé avant moi , il m'était impossible de m'en mêler, et là-dessus je lui tirai ma révérence.

Je ne pouvais m'em pécher de trouver singulier que ce jésuite intriguât sans cesse à mon insu pour marier mes vieux amis , car il y avait deux ans

que, si je ne m'y étais pas opposé, il aurait marié M. Dandolo. Je ne rae souciais aucunement que la famille Bragadin s'éteignît, mais je tenais beaucoup à la vie de mon bienfaiteur , et j'étais persuadé que le mariage aurait de beaucoup abrégé ses jours; car il avait alors soixante-trois ans et il avait échappé à une forte attaque d'apoplexie.

J'allai dîner avec milady Murray ( les Anglaises filles de lords conservent ce titre ). Après dîner le résident me dit qu'il avait communiqué à M. Cavalli toute l'histoire de la feinte religieuse , et que ce secrétaire des inquisiteurs d'état lui avait fait savoir la veille que tout avait été fait à sa satisfaction. Le comte Capsucefalo avait été envoyé à Céfalonie, sa patrie, avec défense de jamais retourner à Venise, et la courtisane avait disparu.

Ce qu'il y a de beau ou plutôt d'affreux dans ces expéditions économiques, c'est que personne n'en sait jamais la raison, et que l'arbitraire le plus atroce peut frapper l'innocent comme le coupable. M. M. fut enchantée de cet événement, et j en fus plus content qu'elle , car j'aurais été fâché de m'ètre vu forcé de salir mes mains sur cet indigne comte.

Il y a dans l'existence de l'homme des périodes contraires que l'on pourrait appeler les fastes et les néfastes de la vie : je l'ai éprouvé souvent dans ma longue carrière , et par les secousses , les froissemens et les oppositions dont elle a été se-

o.jG chapitre x.

niée, j'ai peut-être été, autant qu'homme ail monde , en mesure d'observer la vérité de cette remarque. J'avais eu une assez longue période de bonheur : la fortune m'avait long-temps favorisé au jeu; jetais heureux dans mes rapports avec les hommes, et l'amour ne me laissait rien à désirer; mais ici commence à se montrer le revers de la médaille. L'amour m'était encore favorable, mais la fortune m'avait tout-à-fait abandonné; et bientôt, lecteur , tu verras que les hommes ne me traitèrent pas mieux que cette aveugle déité. Cependant comme la destinée a ses phases comme la lune , le bien succède au mal de même que l'infortune au bonheur.

Je continuais à jouer à la martingale , mais ce fut avec tant de malheur que je ne tardai pas à me trouver sans un sequin. Jouant de moitié avec M. M. , j'étais obligé de lui rendre compte de l'état de mes finances, et ce fut à sa sollicitation que peu à peu je vendis tous ses diamans , dont je perdis le produit : elle ne garda, par devers elle, que cinq cents sequins. 11 n'était plus question d'évasion , car avec quoi aurions-nous été nous fourrer dans le monde! Je jouais encore, mais à petit jeu , taillant à des banques de petits joueurs et attendant dans la médiocrité le retour de la bonne fortune

Un jour le ministre d'Angleterre , après m'avoir fait souper à son casino avec la célèbre Fanny Murray , me demanda à souper à mon casino de

Murai) que je ne gardais plus qu'à cause de Tonine. J'eus cette complaisance , mais sans imiter sa générosité. Il trouva ma petite maîtresse riante et polie, mais dans les bornes de la décence, dont il lui aurait volontiers fait grâce. Le lendemain il m'écrivit ce billet :

« Je suis éperdument amoureux de votre Tonine. Si vous voulez me la céder, voici le sort que je suis prêt à lui faire. Je l'établirai dans un logement convenable que je meublerai parfaitement et que* je lui donnerai avec tout ce qu'il contiendra , à condition que je pourrai IV voir quand cela me plaira , et qu'elle me donnera sur elle tous les droits d'un amant heureux. Je lui donnerai une femme de chambre , une cuisinière et trente sequins par mois pour une table de deux personnes, sans compter les vins que je lui fournirai moi-même. Je lui ferai en outre une rente viagère de deux cents écus par an , dont elle sera maîtresse après qu'elle aura vécu un an avec moi. Je vous donne huit jours, mon ami , pour me faire savoir votre réponse. »

Je lui répondis de suite que je lui ferais savoir en trois jours si sa proposition pouvait être acceptée , car Tonine avait une mère qu'elle respectait et que peut-être elle ne voudrait rien faire sans son consentement : au reste , lui disais-je, si j'en juge sur les apparences, je crois la jeune personne enceinte.

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