IV. i
a 58 • CHAPITRE X.
L'affaire était importante pour Tonine : je l'aimais , mais enfin je savais fort bien que nous ne passerions pas notre vie ensemble et je ne voyais pas qu'il me fut possible de lui faire un sort pareil à celui qu'on lui offrait. Je n'eus pas en conséquence la moindre incertitude , et dès le jour même j'allai à Muran et je lui dis tout.
— Tu veux donc me quitter, me dit-elle en pleurant.
— Je t'aime, ma chère amie, et ce que je te propose doit t'en convaincre. 4*
— Non, car je ne puis pas être à deux.
— Tu ne seras qu'à ton nouvel amant , mon cœur. Je te prie de réfléchir que cela te vaudra une bonne dot qui pourra te procurer un bon mariage , et qu'avec tout l'amour que j'ai pour toi , il m'est impossible de te faire un sort pareil.
— Laisse-moi cette journée pour pleurer et réfléchir , et viens souper avec moi demain.
Je ne manquai pas au rendez-vous. Je trouve, me dit-elle, ton Anglais fort bel homme, et quand il parle vénitien , il me donne une envie de rire irrésistible. Si ma mère y consentait, je pourrais peut-être l'aimer. Dans le cas où nos humeurs ne sympathisent pas , au bout d'un an nous pourrons nous séparer , et je me verrai riche d'une rente de deux cents écus.
— Je suis, lui dis-je, ravi de la justesse de tes reflexions. Parles-en à ta mère.
— Je n'oserais, mon ami ; ces choses-là sont trop
délicates entre une mère et sa h' Ile : parle-luien toi-même.
— Je le veux l^ien.
Laure , que je n'avais point vue depuis qu'elle m'avait «donné sa fille , n'eut pas besoin de me demander du temps pour y penser ; car joyeuse et satisfaite , elle me dit que par cet arrangement sa fille deviendrait capable de la soulager dans sa vieillesse et qu'elle quitterait Muran où elle était lasse de servir. Elle me montra cent trente sequins que Tonine avait gagnés à mon service et qu'elle avait déposés entre ses mains.
Barberine, sœur cadette de Tonine, vint me baiser la main. Je la trouvai charmante et je lui donnai tout l'argent blanc que je me trouvai sur moi. Je sortis ensuite en disant à Laure que je l'attendais chez moi. Elle ne tarda pas à me suivre, et donnant sa bénédiction à sa fille en la recommandant à sainte Catherine , elle lui dit qu'elle ne lui demandait que trois livres par jour pour aller vivre à Venise avec sa famille : Tonine les lui promit en l'embrassant.
Cette importante affaire étant achevée à la satisfaction de tout le monde , j'allai voir M. M. qui me fît le plaisir de descendre au parloir avec C. C. Je la trouvai triste mais embellie. Elle était en deuil, ce qui ne l'empêcha pas d'être tendre. Elle ne put rester au parloir qu'un quart d'heure, crainte d'être observée , car il lui était toujours défendu de s'v montrer. Je contai à M. M. l'histoire
de Tonine qui allait demeurer à Venise avec Murr ly : elle en fut fâchée ; car, me dit-elle , maintenant que tu n'auras plus cet attrait à Muran , je te verrai moins souvent encore que je ne l'ai fait jusqu'ici. Je lui promis que je serais toujours assidu à l'aller voir ; mais vanité des promesses ! le temps approchait où nous serions séparés pour toujours.
Dès le soir même j'allai porter à mon ami Murray cette bonne nouvelle. Il m'embrassa avec transport et me pria de venir souper à son casino le surlendemain et de la lui mener pour lui en faire la remise en forme. Je n'y manquai pas , car une fois la chose décidée, il me tardait d'en terminer. 11 lui remit en ma présence le contrat de rente viagère de deux cents ducats de Venise sur le corps des boulangers. Par un second écrit , il lui fit don de tout ce qui se trouvait dans la demeure où il l'établit, en spécifiant la clause qu'il fallait qu'elle vécût un an avec lui. Il lui donna des instructions très-libérales, lui permettant de me recevoir comme ami ainsi que sa mère et ses soeurs qu'elle serait libre d'aller voir quand bon lui semblerait. Tonine l'embrassa , lui exprima sa reconnaissance et l'assura qu'elle ferait tout pour lui plaire. Je verrai monsieur, dit-elle en me montrant, mais comme son amie : il n'en exigera pas davantage. Pendant cette scène vraiment attendrissante dans son genre , elle sut retenir ses larmes ; mais moi je n'eus pas la force de cacher
les miennes. Murray fit son bonheur, mais je n'en fus pas long-temps témoin. J'en dirai les raisons un peu plus tard.
Trois jours après , Laure vint me trouver , me dit qu'elle s'était déjà établie à Venise et me pria de la conduire chez sa fille. Je devais trop à cette femme pour lui refuser ce plaisir , et je l'y menai sur-le-ch'amp. Tonine remerciait Dieu, me remerciait aussi ; la mère faisait chorus , car elles ne savaient pas bien si c'était à Dieu ou à moi qu'elles avaient le plus d'obligation. Tonine me fit mille éloges de Murray, et ne se plaignit point que je ne fusse pas allé la voir , ce qui me plut beaucoup. Voulant m'en aller , Laure me pria de la reconduire dans ma gondole ; comme il fallait passer devant la maison où elle était allée se loirer, elle me pria de lui faire le plaisir d'entrer un instant et je ne crus pas devoir lui faire de la peine en lui refusant. Je dois dire ici à mon honneur que j'eus cette complaisance sans réfléchir aucunement que j'allais revoir Barberine.
Cette jeune fille, aussi jolie que sa sœur, quoique dans un autre genre , commença par exciter ma curiosité , faiblesse qui rend ordinairement inconstant l'homme habitué au vice. Si toutes les femmes avaient la même physionomie, le même caractère et la même tournure d'esprit, les hommes, non-seulement ne seraient jamais inconstans, mais encore ils ne seraient jamais amoureux. On en prendrait une par instinct et on s'en tiendrait là
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jusqu'à la mort ; mais alors l'économie de notre monde serait tout autre qu'elle n'est. La nouveauté est le tyran de notre âme. Nous savons que ce que nous ne voyons pas est à peu près la même chose que ce que nous avons vu ; mais nous sommes curieux , nous voulons nous en convaincre, et , pour en venir à bout, nous faisons autant de frais que si nous avions la certitude de trouver quelque chose d'incomparable.
La jeune Barberine , qui me regardait comme une ancienne connaissance , car sa rnère l'avait accoutumée à me baiser la main chaque fois que j'étais allé chez elle; qui s'était plus d'une fois déshabillée en ma présence sans croire m'éniouvoir, qui savait que j'avais fait la fortune de sa soeur et par suite celle de la famille, et qui, comme de raison, se croyait plus jolie que Tonine, parce qu'elle était plus blanche et quelle avait de beaux yeux noirs; ayant envie de remplacer su soeur, elle comprit que , pour réussir, elle devait me prendre d'emblée. Son jeune bon sens lui disait que n'allant jamais chez elle, je ne pourrais jamais en devenir amoureux, à moins qu'elle ne me conquit d'assaut , et pour cela elle ne trouva rien de mieux que d'avoir ftaur moi toutes les complaisances quand l'occasion s'en présenterait, en sorte que sa conquête ne me coûta aucune peine. Tout ce raisonnement que je lui suppose était assurément de son fait , car je suis convaincu que sa mère ne lui avait point donné la moindre
instruction. Laure était une de ces mères comme il y en a plus d'une dans le monde et surtout en Italie ; elle profitait volontiers de l'industrie naturelle de ses filles , mais elle n'aurait jamais pensé à les lancer dans le sentier de la corruption. Là s'arrêtait sa vertu.
Après avoir vu ses deux chambres, sa petite cuisine, et avoir admiré la propreté qui brillait partout, la petite Barberine me demanda si je voulais voir leur petit jardin. Volontiers, lui disje; car c'est une rareté à Venise. Sa mère lui dit de m'ofïrir des figues, s'il y en avait de mures. Ce petit jardin avait une trentaine de pieds carrés, et il n'y avait que de la salade et un figuier fort beau. 11 n'était pas riche en fruits et je lui dis que je n'en voyais aucun. J'en vois en haut, médit Barberine, et je vais les cueillir, si vous voulez me tenir l'échelle. Oui, va; je la tiendrai bien fort. Elle monte légèrement, et pour atteindre quelques figues un peu distantes, elle allonge un bras et met son corps hors d'équilibre en se tenant de l'autre main à l'échelle.
— Ma chère Barberine, si tu savais ce que je vois !
— Ce que vous avez vu souvent à ma sœur. ■ — C'est vrai ; mais tu es plus jolie qu'elle.
La petite ne répond pas; mais, comme si elle n'avait pu atteindre au fruit, elle met le pied sur une branche élevée et m'offre le tableau le plus séduisant po«ible. J'étais ravi! Barberine qui s'en
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aperçoit ne se presse pas. Enfin , je l'aide à des-» cendre, et fourvoyant ma main , je lui demande si le fruit que je tenais avait été cueilli. Elle me fixe avec un doux sourire et me donne tout le temps de m'assurer qu'elle était toute neuve. Je la reçois dans mes bras, et déjà dans ses fers , je la presse amoureusement contre mon coeur, en imprimant sur ses lèvres un baiser de flamme qu'elle me rendit dans toute la joie de son coeur.
— Veux-tu , ma chère , me donner le fruit que je t'ai pris?
— Ma mère ira demain à Muran et elle y restera toute la journée; si vous venez, je ne vous refuserai rien.
Lorsqu'un langage aussi naturel sort d'une bouche encore innocente , l'homme auquel il s'adresse doit être heureux ; car les désirs ne sont que des tourmens , des peines positives, et on ne chérit la jouissance que parce qu'elle en délivre. Ceci démontre que ceux qui préfèrent un peu de résistance à une entière facilité manquent de jugement; mais la trop grande facilité annonce trop souvent la dépravation, et c'est ce que les hommes n'aiment point , quelque dépravés qu'ils soient du reste.
Nous rentrons, et , en présence de Laure, j'embrasse tendrement Barberine en disant à la mère qu'elle avait là un véritable bijou : ce compliment la fit rire de plaisir. Je donnai dix sequins à cette charmante fille , et je sortis en me félicitant , mais
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en maudissant la fortune, qui ne me permettait pas de faire pour le moment à la charmante Barberine un sort pareil à celui de sa sœur.
Tonine m'avait dit que, par bon procédé, il fallait que j'allasse une fois souper avec elle; j'y allai le même soir et j'y trouvai Righelini avec Murray. Le souper fut charmant , et j'admirai l'accord parfait qui régnait déjà entre les nouveaux amans. Je fis compliment au résident d'avoir perdu un de ses goûts, et il me dit qu'il serait bien fâché d'une semblable perte , car cela lui ferait envisager son déclin. Mais, lui dis-je, vous aimiez à sacrifier à l'amour sans voiler ses mystères.
— Ce n'était pas moi qui l'aimais , mais bien Ancilla ; et comme j'aimais son plaisir autant que le mien , je me soumettais facilement à son goût.
- — Votre réponse me fait plaisir-, car je vous avoue qu'il m'en coûterait d'être témoin de vos exploits avec Tonine.
Ayant dit , je ne sais comment , que je n'avais plus de logement à Muran , Righelini me dit que si je voulais, il m'en ferait avoir un charmant et à bon marché sur le Tondamente nuovo.
Ce quartier exposé au nord , aussi agréable en été que désagréable en hiver , étant en face de Muran où je devais aller une couple de fois la semaine , je dis au docteur que je verrais volontiers ce logement.
A minuit je pris congé du riche et heureux ré-
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sident, et devant passer la journée avec ma nouvelle conquête , j'allai me coucher pour être frais et en état de fournir une honorable carrière.
Je me rendis chez Barberine d'assez bonne heure , et dès qu'elle me vit arriver : Ma mère , me dit-elle , ne reviendra que ce soir, et mon frère dine à l'école. Nous serons donc parfaitement tranquilles. Voici une poularde , du jambon , du fromage et deux flacons de vin de Scopolo ; nous dînerons à la militaire quand vous voudrez.
— Tu m'étonnes , ma charmante amie , car comment as-tu pu te procurer un si bon dîner?
— Nous le devons à ma mère ; ainsi à elle les éloges.
— Tu lui as donc dit ce que nous allions faire ?
— Oh non ! pas tout-à-fait , car je n'en sais rien ; mais je lui ai dit que vous viendriez me voir , et je lui ai en même temps donné les dix sequins.
• — Et que t'a dit ta mère ?
— Qu'elle ne serait pas fâchée que vous m'aimassiez comme vous avez aimé ma sœur.
— Je veux t'aimer davantage quoique je l'aime beaucoup.
— Vous l'aimez? pourquoi lavez-vous donc quittée?
— Je ne l'ai point quittée , car nous avons soupe ensemble hier au soir ; seulement , ma chère.
amie , nous ne vivons plus en amoureux. Je l'ai cédée à un arni riche qui a fait sa fortune.
— C'est bien , quoique je ne comprenne pas trop cela. Je vous prie de dire à Tonine que c'est moi qui la remplace , et je serai bien aise que vous lui disiez que vous êtes bien certain que vous êtes le premier homme que j'ai aimé.
— Et si cette nouvelle lui fait de la peine?
— Oh! tant mieux. Me ferez-vous ce plaisir? C'est le premier que je vous demande.
— Je le le promets.
Après ce rapide dialogue , nous déjeunâmes , puis dans un accord parfait nous allâmes nous coucher , ayant plutôt l'air d'aller sacrifier à l'hymen qu'à l'amour.
Le jeu était nouveau pour Barberine; ses transports , ses idées vertes et naïves qu'elle me communiquait sans fard , son inexpérience ou plutôt sa gaucherie m'enchantaient. Il me semblait que pour la première fois je touchais à 1 arbre précieux de la science et que jamais je n'avais goûté de fruit aussi savoureux. Ma petite nymphe aurait été honteuse de me laisser apercevoir la douleur que lui causait la première épine, et pour me convaincre qu'elle ne savourait que la rose, elle s'évertuait à me persuader qu'elle avait plus de plaisir qu'il n'était possible de lui en supposer pour une première épreuve toujours plus ou moins douloureuse. Elle n'était pas encore grande fille ; les roses de ses seins naissans n'étaient
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encore que des boutons imperceptibles , et la puberté parfaite n'était encore que dans son cœur.
Après plus d'un assaut livrés et soutenus avec ardeur , nous nous levâmes pour dîner , et après nous être restaurés, nous nous remîmes sur l'autel de l'amour où nous restâmes jusqu'au soir. Laure à son retour nous trouva habillés et contens. Je fis à Barberine un nouveau présent de vingt sequins , je lui jurai de l'aimer toujours et je partis. Je n'avais assurément pas alors l'intention d'être infidèle à mes sermens ; mais ce que la destinée me préparait ne pouvait point se combiner avec des promesses qui coulent de source dans un moment d'effervescence.
Le lendemain, Righelini me mena voir le logement dont il m'avait parlé; il me plut et je le louai de suite , payant le premier quartier d'avance. La maison appartenait à une veuve qui avait deux filles , et on venait de saigner l'aînée. Righelini était son médecin et il la soignait depuis neuf mois sans pouvoir la guérir. Comme il allait lui faire une visite, j'entrai avec lui et je me crus en présence d'une belle statue de cire. La surprise m'arracha ces mots : Elle est belle , mais le statuaire doit lui donner des couleurs ; la statue fit alors un sourire qui aurait été divin s'il avait traversé des lèvres de rose. Sa pâleur, me dit Righelini , ne doit pas vous étonner , car on vient de la saigner pour la cent quatrième
fois. Je fis un mouvement de surprise bien naturel.
Cette belle personne avait dix-huit ans sans que la nature eût encore pu opérer ses bénéfices mensuels , de manière qu'elle se sentait mourir trois ou quatre fois par semaine , et le seul moyen de soulagement était de lui ouvrir la veine. Je veux , dit le docteur, l'envoyer à la campagne où un air plus pur et plus beau , surtout plus d'exercice opéreront mieux que toutes les drogues. Après avoir dit qu'on me préparât mon lit pour le même soir, je sortis avec Righelini , qui me dit que le seul remède qui pût opérer efficacement la guérison de cette fille serait un amant robuste. Mais, mon cher docteur, lui dis-je , ne pourriezvous pas être son apothicaire comme vous êtes son médecin ?
— Je jouerais trop gros jeu , car je pourrais me voir obligé à l'épouser, et je crains le mariage comme le feu.
Quoique je ne fusse pas plus disposé à me marier que mon ami le docteur , j'étais trop près du feu pour ne pas me brûler , et le lecteur verra dans le chapitre suivant comment j'opérai le miracle qui rendit les couleurs de la santé à cette belle décolorée.
La belle malade. — Je la guéris. — Trame qu'on ourdit pour me perdre. — Evénement chez la jeune comtesse Bonafede. — L'Erberia. — Visite domiciliaire. — Mon entretien avec M. d<* Bragadin. — Je suis arrête' par ordre des inquisiteurs d'état.
J'allai souper chez M. de Bragadin en quittant le docteur Righelini , et je procurai à ce digne et généreux vieillard une soirée de bonheur. C'était toujours le cas; je le rendais heureux ainsi que ses deux vertueux amis toutes les fois que je prenais mes repas avec eux.
Les ayant quittés de bonne heure, je me rends à mon logement et je fus tout surpris de trouver le balcon de ma chambre à coucher occupé. Une
demoiselle de la plus belle taille se lève en me voyant et avec beaucoup de grâce me demande pardon de la liberté qu'elle avait prise. Je suis, me dit-elle, la statue de ce matin. Nous n'allumons pas les flambeaux le soir pour éviter les cousins ; mais quand vous voudrez vous aller coucher , nous fermerons et nous nous en irons. Je vous présente ma soeur cadette : ma mère est déjà couchée. Je lui répondis que le balcon serait toujours à son service , et qu'étant encore de bonne heure , je les priais de me permettre de me mettre en robe de chambre et de leur tenir compagnie. Sa conversation était charmante ; elle me fît passer deux heures très-agréablement et ne me quitta qu'à minuit. Sa jeune soeur m'alluma une bougie , elles me saluèrent et partirent en me souhaitant une bonne nuit.
J'allai me coucher, l'imagination pleine de cette belle personne , et je ne pouvais me persuader qu'elle fut malade. Elle parlait avec vigueur, elle était gaie , cultivée et remplie d'esprit et d'aménité. Je ne comprenais pas par quelle fatalité, si sa maladie ne dépendait que du remède que Righelini appelait unique , elle pût n'en être pas guérie dans une ville comme Venise ; car malgré sa pâleur, elle me paraissait très-digne de captiver un amant, et je lui croyais assez d'esprit pour se déterminer d'une façon ou d'autre à prendre le remède le plus agréable qu'il soit possible à la faculté d'ordonner.
Le lendemain je sonne pour me lever, et je vois entrer la jeune sœur qui me dit que, n'ayant point de domestique, elle venait pour le moment me faire ce que j'aurais besoin. Je ne voulais pas me servir par mon domestique hors de la maison de M. Bragadin , parce que je me trouvais plus libre. Après m'ètre fait rendre quelques petits services, je lui demandai comment se portait sa sœur.
— Fort bien , me dit-elle , car les pâles couleurs ne sont pas une maladie , et elle ne se trouve incommodée que quand la respiration lui manque. Elle a fort bon appétit et elle dort aussi bien que moi.
— Qui entends-je jouer du violon?
— C'est le maître de danse qui donne leçon à ma sœur.
Je me hâte d'achever ma toilette pour aller la voir et je la trouve charmante, car elle était animée , quoique son vieux maître lui laissât porter ses pieds en dedans. Il ne manquait à cette jeune et belle fille que l'étincelle de Prométhée , la couleur de la vie : sa blancheur ressemblait trop à la neige; elle affligeait le regard.
Le maître de danse me pria de danser un menuet avec son élève , et j'acceptai en le priant de le jouer larghissbno . Il fatiguera trop la signorina , dit-il ; mais elle s'empressa de lui répondre qu'elle n'était point faible et qu'elle le danserait volontiers. Elle dansa fort bien, mais à la fin elle
fut obligée de se jeter sur un fauteuil. A l'avenir, mon cher maître, dit-elle à son vieux , je ne veux danser que comme ça , car je crois que ce mouvement rapide me fera du bien.
Le maître étant sorti , je lui dis que ses leçons étaient trop courtes et que son maître lui laissait prendre de mauvaises habitudes. Je lui plaçai alors les pieds , les épaules et les bras ; je lui appris à donner la main avec grâce , a plier les genoux en mesure , enfin je lui donnai pendant une heure une leçon en forme, et la voyant un peu fatiguée , je la priai de s'asseoir et je sortis pour aller faire une visite à M. M.
Je la trouvai fort triste, car le père de C. C. étant mort , on était venu la retirer du couvent avec l'intention de la marier à un avocat. Avant de la quitter, C. C. lui avait laissé une lettre pour moi dans laquelle elle me disait que si je voulais lui promettre de l'épouser quand je le trouverais à propos , elle m'attendrait et qu'elle refuserait tout autre parti. Je lui répondis sans détour que j'étais sans état et sans perspective; je la laissais libre, lui conseillant même de ne pas refuser quelqu'un qu'elle jugerait propre à faire son bonheur.
Malgré cette espèce de congé , C. C. n'épousa N*** qu'après ma fuite des Plombs , lorsque personne n'espérait plus me revoir à Venise. Je ne l'ai revue que dix-neuf ans après, mais j'eus la douleur de la retrouver veuve et malheureuse. iv. 18
Si maintenant j'étais à Venise, je ne l'épouserais pas , car à mon âge l'hymen n'est qu'une effronterie ; mais il est certain que je partagerais avec elle le peu que j'ai et que je vivrais avec elle comme avec une tendre soeur.
Si , quand j'entends certaines femmes traiter de perfides des hommes qu'elles accusent d'inconstance, je les entendais assurer que ces hommes pensaient à les tromper lorsqu'ils leur faisaient des promesses d'une constance éternelle, je dirais qu'elles ont raison , et j'unirais volontiers mes plaintes aux leurs; mais aucune ne le peut, parce qu'en général , à l'instant où l'on aime , on ne promet que ce que le coeur dicte , et par conséquent leurs lamentations n'excitent en moi que le besoin de rire. Hélas ! nous aimons sans consulter la raison , et nous cessons d'aimer sans qu'elle s'en mêle davantage.
Je reçus vers ce temps-là une lettre de l'abbé de Bernis qui en écrivait une autre à M. M. dans le même goût de la mienne. Il me disait que je devais m'attacher à mettre l'esprit de notre nonne k la raison , me détaillant tous les dangers que je courrais à l'enlever et à la conduire à Paris , où toute son influence ne pourrait pas nous assurer la sécurité sans laquelle on ne saurait se promettre de bonheur. Je vis M. M. , nous nous communiquâmes nos lettres; elle versa des larmes amères, et sa tristesse m'alla au fond du coeur. Cette charmante malheureuse inspirait véritablement
le plus vif intérêt. J'avais encore pour elle un amour ardent, malgré les infidélités que je lui faisais chaque jour; et quand je pensais aux instans brillans où je l'avais vue en proie au bonheur de la volupté, je ne pouvais que la plaindre et soupirer sur son sort, en réfléchissant aux jours de désespoir qui l'attendaient. Mais bientôt un petit événement nous fit faire de salutaires réflexions. Un jour que j'étais allé la voir : On vient, me ditelle, d'enterrer une religieuse, morte avant-hier de la consomption et en odeur de sainteté : elle n'avait que vingt-huit ans. Elle s'appelait Maria Concetta. Elle te connaissait et elle dit ton nom à C. C. lorsque tu venais à la messe les jours de fête. C. C. crut devoir la prier d'être discrète, mais la religieuse lui dit que tu étais un homme fort dangereux et dont une jeune fille devait redouter la présence. C. C. me dit tout cela après la mascarade de Pierrot qui te fit connaître.
— Comment s'appelait cette sainte quand elle était dans le monde ?
— Marthe S.
— J'y suis.
Je contais alors à M. M. toute l'histoire de mes amours avec Nanette et Martcoi , en finissant par la lettre qu'elle m'avait écrite et dans laquelle elle me disait qu'elle me devait indirectement le salut éternel qu'elle espérait parvenir à mériter.
En huit ou dix jours, mes conversations avec
la fille de mon hôtesse, conversations sur le balcon et qui généralement se prolongeaient jusqu'à minuit, et la leçon que je lui donnais tous les matins produisirent deux effets immanquables et fort naturels : le premier, c'est que la respiration ne lui manquait plus, et le second, c'est que je devins amoureux d'elle. Le remède naturel n'était pas encore venu, mais elle n'avait plus besoin du secours de la saignée. Righelini venait la visiter à son ordinaire , et voyant qu'elle se portait mieux , il lui pronostiqua avant l'automne le bienfait de la nature sans lequel sa vie ne pouvait se soutenir que par artifice. Sa mère me regardait comme un ange que Dieu lui avait envoyé pour guérir sa fille , et celle-ci éprouvait une reconnaissance qui, chez les femmes, n'est qu'à un pas de l'amour. Je lui avais fait congédier son vieux maître de danse, et je l'avais rendue une très-jolie danseuse.
Au bout de ces dix ou douze jours , au moment où j'allais lui donner sa leçon, la respiration lui manque tout-à-coup ; elle tomba entre mes bras comme morte. J'en fus effrayé ; mais sa mère qui était habituée à la voir dans cet état envoya de suite chercher le chirurgien , et sa sœur vint la délacer. La fermeté de sa gorge , qui n'avait pas besoin de couleur pour être tout ce qu'il y avait de plus parfait , m'enchanta. Je la couvris en lui disant que le chirurgien manquerait son coup s'il la voyait ainsi découverte ; mais sentant que
j'y reposais ma main avec délice, elle me repoussa avec douceur en me regardant d'un œil mourant qui me fit la plus grande impression.
Le cliirurgien vint, il la saigna au bras et presque l'instant elle revint à la vie. On ne lui avait tout au plus tiré que quatre onces de sang, et sa mère m'ayant dit qu'on ne lui en tirait jamais davantage , je vis que le prodige n'était pas aussi grand que Righelini le disait ; car en la saignant ainsi deux fois par semaine , il lui tirait trois livres de sang par mois : c'était la quantité qu'elle aurait perdue d'une manière naturelle , si les vaisseaux dans cette partie n'avaient pas été obstrués; et la nature , toujours attentive à se conserver, la menaçait de la mort, si par un moyen artificiel on ne parvenait bien vite à rétablir l'équilibre.
Le chirurgien fut à peine sorti , qu'elle me dit à mon grand étonnement que si je voulais attendre un moment dans la salle, elle allait revenir pour danser. Elle revint effectivement et dansa comme s'il n'avait été question de rien.
Sa gorge , dont deux de mes sens pouvaient rendre un sûr témoignage , avait achevé de m'enflammer. Je revins à l'entrée de la nuit, et je la trouvai dans sa chambre avec sa sœur. Elle me dit qu'elle attendait son parrain qui , ayant été l'ami intime de son père, venait tous les soirs passer une heure avec elle depuis dix-huit ans.
— Quel âge a-til ?
— lia passé la cinquantaine'.
27" CHAPITHE XI.
— Est-il marié ?
— Oui ; c est le comte S. Il m'aime comme un tendre père ; il a la même affection qu'il m'a montrée dans mon enfance. Sa femme même vient quelquefois me voir et m'invite à dîner. L'automne prochain , j'irai à la campagne avec elle , et j'espère que l'air qu'on y respire me fera du bien. Mon parrain sait que vous êtes chez nous , et il en est content. Il ne vous connaît pas; mais si vous le voulez , vous ferez sa connaissance.
Ce discours me fît plaisir , car il me mit au fait de tout sans que j'eusse besoin de faire des questions indiscrètes. L'amitié de ce Grec tenait visiblement de l'amour. C'était le mari de la comtesse S., qui m'avait conduit au couvent de Muran deux ans avant cette époque.
.le trouvai le comte fort poli. Il me remercia d'un ton de père de l'a mité que je témoignais à sa fille, et il me pria de lui faire le plaisir d'aller diner chez lui avec elle le lendemain , me disant qu'il aurait l'honneur de me présenter à sa femme. J'acceptai avec plaisir , car aimant les coups de théâtre , ma rencontre avec la comtesse m'en promettait un fort intéressant. Cette invitation annonçait un galant homme , et je ravis d'aise ma belle écolière quand , après son départ , je lui en fis l'éloge. Mou parrain, me dit-elle , est dépositaire de tous les documens nécessaires pour retirer de la maison Persico l'héritage de ma fannille qui consiste en quarante mille écus. Le quart de cette
CHAUTRE XI. 2-jy
somme m'appartient et ma mère nous a promis à ma sœur et à moi de nous partager sa dot. Je vis que cette fille porterait à celui qui l'épouserait quinze mille ducats courans de Venise.
Je devinai que cette jeune personne voulait m'intéresserparsa fortuneet me rendre amoureux en se montrant avare de ses faveurs ; car lorsque je me permettais quelques licences , elle m'opposait des remontrances auxquelles je n'osais point répondre. Je me promis de lui faire adopter un autre système.
Le lendemain je la conduisis chez son parrain, sans la prévenir que je connaissais la comtesse. Je croyais que cette dame ferait semblant de ne pas me reconnaître ; mais je me trompais ; car elle rae fit le plus bel accueil et tel qu'on a coutume d'en faire à une ancienne connaissance. Cela surprit, sans doute monsieur le comte, mais il avait trop d'usage du monde pour montrer sa surprise. Il lui demanda cependant où elle avait fait ma connaissance , et elle, en femme experte , lui répondit sans le moindre embarras que nous nous étions vus à la Mire il y avait une couple d'années. Tout fut dit et nous passâmes la journée fort gaîment.
Vers le soir , ayant pris une gondole, je reconduisis la demoiselle chez nous; mais voulant abréger le chemin , je me permis quelques caresses. Je fus piqué de me voir répondre par des reproches, et cela fit que dès qu'elle eut mis pied à terre
chez elle, au lieu de débarquer, je me rendis chez Tonine où , le résident étant venu très-tard , je passai presque toute la nuit. Le lendemain, m'étant levé fort tard , il n'y eut point de leçon , et quand je voulus lui en demander excuse , elle me dit que je ne devais pas me gêner. Le soir, j'eus beau être sur le balcon fort avant dans la nuit, la belle n'y vint point. Piqué de cet air d'indifférence , le lendemain je me levai de bonne heure et je sortis, ne rentrant que la nuit. Elle était sur le balcon, mais me tenant à une respectueuse distance, je ne lui dis que des choses indifférentes. Le matin je fus éveillé par un grand bruit ; je me lève, et ayant passé ma robe de chambre à la hâte, j'entre pour voir ce que c'était : je la trouve mourante. Je n'eus pas besoin de feindre pour lui montrer de l'intérêt ; j'en ressentais un bien tendre. Comme nous étions au commencement de juillet , la chaleur était très-forte et ma belle malade n'était couverte que d'un mince drap de lit. Elle ne pouvait me parler que des yeux , mais malgré leur abattement, il y avait quelque chose de si tendre! Je lui demande si elle a des palpitations, et mettant ma main sur son coeur, mes lèvres impriment sur son sein un baiser de feu. Ce fut l'étincelle électrique, car sa bouche poussa un soupir qui lui fît du bien. Elle n'avait pas la force de repousser ma main que je pressais amoureusement sur son cœur. Enhardi , je colle mes lèvres ardentes sur sa bouche mourante, je la réchauffe de mon ha-
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leine , et ma main audacieuse descend jusqu'au sanctuaire du bonheur. Elle fait un effort pour me repousser, et son oeil, à défaut de sa voix, me dit combien elle se sentait offensée. Je me retire et au même instant le chirurgien entre. La veine à peine ouverte , elle respire , et l'opération achevée , elle veut se lever. Je la supplie de rester au lit, et sa mère se joint à moi ; enfin je la persuade en lui disant que je ne la quitterais pas un instant et que je me ferais servir mon diner auprès de son lit. Elle passe alors un corset et prie sa sœur de mettre sur elle une couverture de taffetas , car on la voyait comme à travers un voile de crêpe.
Brûlant d'amour et ayant donné mes ordres pour mon diner, je m'assis à son chevet, et lui prenant la main que je couvre de baisers , je lui dis que j'étais certain qu'elle gérirait, si elle pouvait aimer. Hélas ! dit-elle, qui pourrais-je aimer, n'étant pas sûre d'être aimée?
Je ne laisse point tomber la réponse et animant les propos galans , je surprends un soupir et un regard amoureux. Je mets ma main sur son genou, la priant de me laisser là et lui promettant de n'exiger plus rien; mais peu a peu je touche au centre et je cherche à lui causer une sensation agréable. Ah ! laissez-moi , me dit-elle d'un ton de sentiment et en se retirant; c'est peut-être là la cause de ma maladie. Non, mon amie, non. lui dis-je avec feu; cela ne saurait être; et ma
bouche arrête sur ses lèvres l'objection qu'elle al-, lait me faire.
J'étais ravi dans mon cœur, car cette confidence me mettait sur la voie et je prévoyais l'instant du bonheur , me sentant certain de la guérir, si le docteur ne se trompait pas sur la nature du remède. Je ménageai sa pudeur en lui épargnant des questions indiscrètes; mais je me déclarai son amant en lui promettant de ne rien exiger d'elle au-delà de ce qu'elle croirait propre à nourrir ma tendresse.
On me servit un très-bon dîner et elle y fit honneur; ensuite , me disant qu'elle était lout-àfait bien, elle se leva et j'allai m'habiller pour sortir. Le soir, étant rentré de bonne heure, je la trouvai sur mon balcon. Là, assis tout près et visà-vis d'elle, parlant tour à tour le langage des yeux et celui des soupirs, plongeant des regards avides sur ses charmes que la lumière de Phébé rendait encore plus intéressans, je lui communiquai l'ardeur qui me consumait et la pressant amoureusement contre mon sein, elle me rendit heureux avec tant de feu et d'abandon qu'il me fut facile de juger qu'elle croyait recevoir une faveur plutôt que de m'en accorder une. J'immolai 'la victime sans ensanglanter l'autel.
Sa soeur étant venue lui dire qu'il était tard. Va te coucher, lui répondit-elle; la fraîcheur me fait du bien ; je veux encore en jouir. Dès que nous fûmes seuls , nous nous couchâmes comme si
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nous n'avions fait que cela depuis un an , et nous passâmes une nuit délicieuse , moi animé par l'amour et le désir de la guérir, elle par la volupté la plus ardente et la reconnaissance la plus tendre. Au point du Jouf , m'ayant embrassé avec un sentiment profond et les yeux humides de bonheur , elle se leva et alla se reposer dans son lit. J'avais besoin de repos comme elle ; et ce jour-làil ne fut pas question de leçon de danse. Malgré le feu de la jouissance et les transports dont cette charmante fille était animée, je n'oubliai pas un seul instant la prudence. Nous continuâmes à passer des nuits délicieuses pendant trois semaines de suite , et j'eus le bonheur de la voir radicalement guérie. Je Fan rais sans doute épousée, si vers la fin du même mois, il ne me fût survenu l'accident qu'on va lire.
Vous vous souviendrez, mon cher lecteur, d'un roman de l'abbé Chiari , roman satirique que m'avait remis M. Muvray et dans lequel l'auteur me traitait assez mal. Cet abbe Chiari ne valait pas mieux que la plupart de ses confrères, ou même valait encore moins. Je n'avais pas lieu d'être content de lui , et je m'en étais expliqué de façon que monsieur l'abbé, qui craignait la baslonnade , se tenait sur ses gardes. Vers ce même temps, je reçus une lettre anonyme dans laquelle on me disait qu'au lieu de penser à faire châtier l'abbé, je ferais beaucoup mieux de penser à moi-même, car j'étais menacé d'un malheur imminent. On doit
mépriser ceux qui écrivent des lettres anonymes, mais on doit quelquefois savoir tirer parti des avis qu'on nous donne de la sorte. Je n'en fis rien et j'eus grand tort.
Dans le même temps, un nommé Manuzzi , metteur en œuvre de son premier métier et alors espion , vil suppôt des inquisiteurs d'état et qui m'était parfaitement inconnu , trouva le moyen de faire ma connaissance en m'offrant de me faire avoir des diamans à crédit, ce qui m'engagea à le recevoir chez moi. Regardant plusieurs livres que j'avais par-ci par-là , il s'arrêta à des manuscrits qui traitaient de la magie. Jouissant sottement de sa surprise , je lui fis voir ceux qui apprenaient à faire connaissance avec tous les esprits élémentaires. Mes lecteurs me feront bien la grâce de croire que je n'ajoutais pas la moindre foi à tous ces grimoires; mais je les avais et je m'en amusais comme on s'amuse des milles sottises qui sont sorties de la cervelle des penseurs creux. Quelques jours après le traître vint me voir et me dit qu'un curieux, qu'il ne pouvait pas me nommer, était prêt à me donner mille sequins de mes cinq livres , mais qu'auparavant il voulait les voir pour savoir s'ils étaient authentiques. S'étant engagé à me les rendre vingt-quatre heures après, et dans le fond n'en faisant aucun cas, je les lui confiai. Il ne manqua pas de me les rendre le lendemain, en me disant que l'amateur les croyait falsifiés Quelques années après j'ai su qu'il
les avait portés chez le secrétaire des inquisiteurs d'état qui, par ce moyen, surent que j'étais un insigne magicien.
Tout , dans le courant de ce mois fatal , se réunissait pour m'accabler; car madame Memmo, mère de MM. André, Bernard et Laurent Memmo , s'étant mis dans la tête que je portais ses fils à l'athéisme , se recommanda au vieux chevalier Antoine Mocenigo, oncle de M. de Bragadin, qui m'en voulait parce qiie , disait-il, j'avais séduit son neveu au moyen de ma cabale. La matière était sérieuse et un auto-da-fé était fort possible, car elle regardait le saint-office , sorte de bete féroce avec laquelle il ne fait pas bon avoir maille à partir. Cependant comme il était difficile de me faire enfermer dans les prisons ecclésiastiques de la sainte-inquisition, on se détermina à porter l'affaire devant les inquisiteurs d'état qui se chargèrent provisoirement d'éclairer ma con-
duite.
M. Antoine Condulmer , mon ennemi en sa qualité d'ami de l'abé Chiari, était alors inquisiteur d'état rouge : il saisit l'occasion de me faire considérer comme perturbateur du repos public. Un secrétaire d'ambassade, que j'ai connu quelques années après, m'a dit qu'un dénonciateur à «a^es , assisté de deux témoins, sans doute aussi a fa°solde du redoutable tribunal , m'avait accusé de ne croire qu'au diable, comme si cette croyance absurbe, si elle pouvait exister, n'emporterait pas
uSti CHAPITRE XI.
de toute nécessité la croyance en Dieu! Ces trois honnêtes gens certifièrent avec serment que quand je perdais mon argent au jeu, moment dans lequel tous les croyans blasphèment, on ne m'entendait jamais faire des exécrations contre le diable. J'étais en outre accusé de manger gras tous les jours, de n'aller qu'aux belles messes , et on avait de véhémens soupçons que j'étais attaché à la franche-maçonnerie. On ajoutait à tout cela que je fréquentais des ministres étrangers , et que , demeurant avec trois patriciens, il était certain que je révélais pour les grosses sommes qu'on me voyait perdre , tous les secrets d'état que j'avais l'art de leur arracher.
Tous ces griefs , dont aucun n'avait de fondement, servirent de prétexte au redoutable tribunal pour me traiter comme ennemi de la patrie , comme conspirateur au premier chef. Depuis quelques semaines, des personnes auxquelles je devais avoir de la confiance me conseillaient d'aller faire un voyage à l'étranger puisque le tribunal s'occupait de moi. C'était m'en dire assez; car à Venise les seules personnes qui puissent vivre en paix , sont celles dont le fatal tribunal ignore l'existence; mais je m'obstinais à mépriser toutes les inductions. Si j'avais écouté les avis indirects qu'on me donnait, j'aurais été inquiet, et j'étais ennemi de toute inquiétude. Je me disais : Je n'ai point de remords, je ne suis donc pas coupable, et si je suis innocent, je ne dois concevoir aucune
crainte. J'étais un sot; je raisonnais comme un homme libre. Je ne puis nier aussi que ce qui, en grande partie, m'empêchait de penser à un malheur possible, était le malheur réel qui m'opprimait soir et matin. Je perdais tous les jours ; j'avais des dettes partout; j'avais mis en gage tous mes bijoux, mêmes les boîtes à portraits, que pourtant j'avais eu la prudence d'en ôter, et que j'avais confiés à madame Manzoni qui me gardait aussi tous mes papiers importans et toutes mes correspondances amoureuses. Je m'apercevais qu'on me fuyait. Un vieux sénateur me dit un jour qu'on savait que la jeune comtesse Bonafede était devenue folle par l'effet des drogues que je lui avais données pour la rendre amoureuse. Elle était encore à l'hôpital, et dans ses accès de folie, elle prononçait sans cesse mon nom en me chargeant de malédictions. Je dois faire connaître cette courte histoire à mes lecteurs.
Cette jeune comtesse Bonafede à laquelle j'avais donné quelques sequins peu de jours après mon retour à Venise , crut pouvoir m'engager à continuer mes visites , parce qu'elle en aurait retiré beaucoup d'utilité. Importuné par ses billets, j'avais encore été la voir quelquefois, et je lui avais toujours laissé quelques sequins ; mais la première fois exceptée , je n'avais jamais eu la complaisance de lui faire des tendresses. Il v avait un an que ma froideur rendait vaines toutes ses tentatives , lorsqu'elle prit un parti criminel ,
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dont, à la vérité, je n'ai jamais pu la convaincre, niais dont j'eus tout lieu de la croire coupable.
Elle m'écrivit une lettre dans laquelle elle me priait instamment d'aller la voir à certaine heure pour une affaire importante. La curiosité autant que le désir de lui être utile m'y conduisit à l'heure indiquée ; mais dès qu'elle me vit paraître elle me sauta au cou , en me disant que l'affaire importante était l'amour : j'en ris de boa coeur, et je fus satisfait de la trouver plus nropre , ce qui sans doute me la fit trouver plus jolie. Elle me remit sur le chapitre du fort Saint-André et sut si bien m'animer que je me trouvais sur le point de la satisfaire. J'oie mon manteau et je lui demande si son père était à la maison : Il est sorti, me dit-elle. Ayant besoin de sortir un instant, en rentrant je me trompe de porte et j'entre dans la chambre voisine, où je suis fort surpris de me trouver en face du comte et de deux hommes de fort mauvaise mine. Mon cher comte, lui dis-je , votre fille vient de me dire que vous*i'étiez pas à la maison.
— C'est moi qui lui ai donné cet ordre, parce que j'ai avec ces messieurs une affaire que je finirai un autre jour. Je voulus sortir, mais il m'arrêta, et renvoyant les deux hommes, il me dit qu'il était ravi de me voir, et se mit à me conter l'histoire de ses misères ; car elles étaient de plus d'une espèce. Les inquisiteurs d'état lui avaient retiré la modique pension dont il jouissait, et il était à la
veille de se voir chassé de son logement avec toute sa famille et de demander l'aumône pour se procurer du pain. Il me dit que depuis trois ans il n'avait rien pu donner à son propriétaire , mais que s'il pouvait seulement lui payer un trimestre, il en obtiendrait un répit, ou que dans le cas où il persisterait à le faire sortir, il délogerait pendant la nuit et quïl irait se loger quelque autre part. Comme il ne s'agissait que de vingt ducats courans, je tirai six sequins de ma poche et je les lui donnai. Il m'embrassa en pleurant de joie, puis prenant son pauvre manteau, il appela sa fille, lui dit de me tenir compagnie et sortit.
Resté seul avec la comtesse, j'examine la porte de communication avec la chambre où je m'étais trouvé avec elle et je la vois entr'ouvere. Votre père , lui dis-je , m'aurait surpris, et il est aisé de deviner ce qu'il aurait fait avec les deux sbires qui étaient avec lui. Le complot est évident et je n'y ai échappé que par le plus heureux des hasards. Elle nie, pleure, jure ses grands dieux, se jette à genoux : je détourne la tête et prenant mon manteau, je pars sans lui rien dire. Elle continua à m'écrira, mais ses billets restèrent sans réponse et je ne la revis plus. C'était en été : la chaleur, la passion, la faim et la misère lui firent tourner la tète, et elle devint folle au point qu'un jour, à midi, elle sortit toute nue, courant dans la place Saint-Pierre et demandant à ceux qui l'arrêtaient de la conduire chez moi. Cette m isé-