‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 8 sur 15 · IV · texte numérisé non relu

IV

•HQO CHAPITRE XI.

rable histoire courut toute la ville et m'ennuya beaucoup. On enferma cette pauvre malheureuse qui ne recouvra la raison que cinq ans après. En sortant de l'hôpital , elle se vit clans la triste nécessité de demander l'aumône dans les rues ainsi que tous ses frères , excepté l'aîné que je trouvai douze ans après à Madrid , simple cadet dans les gardes du roi d'Espagne.

A l'époque dont je parle , il y avait déjà un an que ce fait était arrivé ; mais comme le trop ne pouvait nuire aux desseins atroces de mes ennemis , on l'exhuma de l'oubli , on l'embellit de tous les attraits de la fiction , et on en grossit les nuages d'où devait partir la foudre qui devait m'écraser.

Au mois de juillet 1755, l'odieux tribunal ordonna au Messer-Grande de s'assurer de moi, mort ou vif. C'était la formule furibonde de tous les décrets de prise de corps qui sortaient de ce redoutable triumvirat; car on n'annonce jamais le moindre de ses ordres que sous peine de mort pour l'infracteur.

Trois ou quatre jours avant la fête de saint Jacques, mon patron, M. M. me fît présent de plusieurs aunes de dentelle d'argent pour me garnir un habit de taffetas que je devais mettre la veille de ma fête. Je fus la voir vêtu de mon bel habit et je lui dis que je la reverrais le lendemain pour la prier de me prêter de l'argent, car je ne savais plus où donner de la tête pour en trouver.

Elle avait encore les cinq cents sequins qu'elle avait mis de côté lorsque j'avais vendu ses diamans.

Sûr de recevoir de l'argent le lendemain, je passai la nuit à jouer, et je perdis cinq cents sequins sur parole. Au point du jour, ayant besoin de me calmer, j'allai à YErberia, endroit sur le quai du grand canal qui traverse la ville. C'est le marché aux herbes, aux fruits et aux fleurs.

Les personnes de la bonne compagnie qui vont se promener à l'Erberia d'un peu bon matin sont convenues de dire que c'est pour jouir du plaisir de voir arriver des centaines de barques chargées de légumes, de fruits et de fleurs., qui viennent des nombreuses iles qui avoisinent la ville ; mais tout le monde sait qu'il n'y a que les jeunes gens et les jeunes femmes qui ont passé la nuit dans les plaisirs de Cythère , dans les excès de la table , ou qui, désespérés par la mauvaise fortune et victimes de l'imprudence, ont perdu leur dernier espoir au jeu, qui aillent dans cet endroit pour y respirer un air plus libre et calmer leur agitation. Le goût de cette promenade prouve combien le caractère d'une nation peut changer. Les Vénitiens d'autrefois, aussi mystérieux en galanterie qu'en politique, sont effacés par les modernes, dont le goût prédominant est de ne faire mystère de rien. Les hommes qui y vont en compagnie des femmes veulent exciter l'envie de leurs égaux en affichant leurs bonnes fortunes. Ceux qui y vont seuls cher-

chent à faire des découvertes ou à faire naître des jalousies : les femmes n'y vont guère que pour s'y faire voir, bien aises que tout le monde sache qu'elles ne se gênent pas. Au reste il ne saurait en cet endroit être question de coquetterie, vu le délabrement de la parure. Il semblerait au contraire que les femmes se sont donné le mot pour s'y montrer sous les enseignes du désordre, afin de fournir à ceux qui les voient matière à conjectures. Quant aux hommes qui leur donnent le bras , leur peu de soin et leur air de nonchalance doivent montrer l'ennui d'une complaisance usée et faire deviner que le désordre de leurs compagnes est la preuve de leur triomphe. Enfin c'est une sorte de bon ton à cette promenade matinale d'avoir l'air abattu et de montrer le besoin d'aller se mettre au lit.

Cette description très-vraie, mon cher lecteur, ne vous donnera pas une très-haute idée des moeurs de mes chers concitoyens ; mais à mon âge pourquoi ne serai-je pas vrai ? d'ailleurs Venise n'est pas au bout du monde ; c'est un endroit assez connu des étrangers que la curiosité attire en Italie, et chacun peut dire si mes tableaux sont chargés.

Après m'être promené une demi-heure, je me retire, et croyant tout le monde couché, je tire ma clé de ma poche pour ouvrir la porte ; mais à ma grande surprise cette précaution me fut inutile, car je trouvai la porte ouverte, et qui plus

est, la serrure brisée'. Je monte, j'entre, et je trouve tout le monde debout et mon hôtesse exhalant des plaintes amères. Messer-Grande , me ditelle , accompagné d'une bande de sbires , est entré de force dans ma maison. Il a mis tout sens dessus dessous, disant qu'il cherchait une malle qui devait être remplie de sel, objet d'une contrebande très-criminelle. Il savait qu'une malle avait été débarquée la veille , ce qui était vrai ; mais cette malle était au comte S. et ne contenait que du linge et des habits. Messer-Grande après l'avoir vue était parti sans rien dire. Il avait aussi visité ma chambre. Elle me dit qu'absolument elle voulait une satisfaction, et jugeant qu'elle avait raison, j-e lui promis d'en parler le jour même à M. de Bragadin. Ayant grand besoin de repos, je me couche; mais éprouvant une sorte de tourment que j'attribuais à l'irritation causée par la perte que j'avais faite au jeu , je me levai trois ou quatre heures après et je me rendis chez M. de Bragadin , auquel je racontai toute l'affaire en le priant d'en presser une éclatante réparation. Je lui représentai vivement toutes les raisons que mon honnête hôtesse avait de vouloir une satisfaction proportionnée à l'ofïènse , puisque les lois garantissaient la tranquillité de toute famille dont la conduite était irréprochable.

Mon discours attrista profondément les trois amis, et le sage vieillard, d'un air calme, mais pensif, me dit qu'il me répondrait après le dîner.

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De la Haye dîna avec nous, mais pendant le dîner, qui fut fort triste, il ne prononça pas un seul mot. Son silence aurait dû me paraître significatif, si je n'avais été sous l'empire d'un mauvais génie qui m'empêchait de faire usage de ma raison ordinaire : quant à la tristesse de mes trois amis, je l'attribuais à l'amitié qu'ils me portaient.

Ma liaison avec ces trois hommes respectables avait toujours été un sujet d'étonnement pour toute la ville, et étant convenu que la chose ne pouvait pas être naturelle, il fallait que ce fut par l'effet de quelque sortilège. Ces trois messieurs étaient vertueux et dévots à outrance : je n'étais rien moins que dévot, et il n'y avait pas à Venise de libertin plus déterminé que moi. La vertu, disait-on, peut être indulgente pour le vice ; mais elle ne saurait faire alliance avec lui.

Le dînev fini, M. de Bragadin me mena dans son cabinet avec ses deux amis qui n'étaient jamais de trop. Il me dit avec beaucoup de sangfroid qu'au lieu de penser à tirer vengeance de l'affront que Messer-Grande avait fait à la maison que j'habitais, je devais penser à me mettre en lieu de sûreté. La malle, mon cher ami, remplie de sel ou d'or n'est que le prétexte ; c'est toi sans doute que l'on cherchait et que l'on croyaiL trouver. Puisque ton bon génie a fait qu'on ta manqué, sauve-toi : demain peut-être il ne sera plus temps. J'ai été huit mois inquisiteur d'état et je connais le stvle des captures que le tribunal or-

donne. On n'abat pas une porte pour la recherche d'une caisse remplie de sel. Il est possible aussi que te sachant dehors, on soit, allé chez toi précisément pour te donner le temps de t'enfuir. Croismoi, mon cher fils, pars à l'instant pour Fusine et de là rends-toi le plus proinptement possible à Florence, où tu resteras jusqu'à ce que je t'écrive que tu peux revenir sans danger. Si tu es sans argent, je vais te donner centsequins en attendant. Songe que la prudence veut que tu partes.

Aveugle, je lui réponds que ne me sentant coupable de rien, je ne pouvais pas craindre le tribunal , et que par conséquent , quoique je reconnusse son conseil très-prudent, je ne pouvais pas le suivre. Le tribunal redoutable, me dit-il, peut te reconnaître coupable de crimes vrais ou supposés dont il ne te rendra pas compte. Demande à ton oracle si tu dois ou non suivre mon conseil. Je m'en dispensai parce que j'en connaissais le ridicule, mais pour colorer mon refus, je lui dis que je ne l'interrogeais que quand j'étais dans le doute. Enfin , pour dernière raison je lui alléguai qu'en partant je donnerais une marque de crainte par laquelle je me déclarerais coupable, car un innocent, ne pouvant avoir des remords , ne pouvait pas raisonnablement avoir des craintes.

Si le silence, lui dis-je, est l'a me de ce redoutable tribunal , après mon départ il vous sera impossible de savoir si j'ai bien ou mal fait de

"igO «;hapitr£ xi.

m'enfuir. La même prudence qui, selon votre excellence, m'ordonne de partir, m'empêchera de revenir. Faut-il donc que je dise un éternel adieu à ma patrie et à tout ce qui m'est cher ? Alors pour dernière ressource il tâcha de me persuader de passer au moins le jour et la nuit suivante au palais. Je suis encore honteux d'avoir refusé ce plaisir à ce digne vieillard auquel je devais tant d'amour et de reconnaissance; car le palais d'un patricien est sacré pour les archers qui n'oseraient jamais en franchir le seuil sans un ordre spécial du tribunal , ordre qu'on ne donne jamais : j'aurais évité un grand malheur et j'aurais épargné à ce digne vieillard une peine bien sensible.

Je fus ému en voyant M. de Bragadin pleurer, et peut-être allais-je accorder à ses larmes ce que j'avais obstinément refusé à ses prières et à la raison. De grâce, lui dis-je , épargnez-moi la vue déchirante de vos larmes. Rappelant à l'instant toute sa force, il fit quelques légères réflexions, puis avec un sourire plein de bonté il m'embrassa en me disant : Peut-être , mon ami , suis-je destiné à ne plus vous voir; mais Fata viam inveniunt (i).

Je l'embrassai tendrement et je partis, mais sa prédiction s'avéra , car je ne l'ai plus revu : il mourut onze ans après. Je me trouvai dehors sans

' Le destin sait nous conduire.

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éprouver la moindre crainte ; mais j'avais beaucoup de chagrin à cause de mes dettes. Je n'eus pas le coeur d'aller à Muran prendre à M. M. ses derniers cinq cents sequins que j'aurais dû payer de suite à celui qui me les avait gagnés pendant la nuit ; je préférai de l'aller prier d'attendre huit jours, et je fis bien. Après cette démarche pénible, je rentrai chez moi , et ayant consolé l'hôtesse par toutes les raisons qu'il me fût possible de trouver, j'embrassai sa fille et je me couchai. C'était au commencement de la nuit, le a5 de juillet 1755.

Le lendemain à la pointe du jour, voilà le terrible Messer-Grande qui entre dans ma chambre. Me réveiller, le voir et l'entendre me demander si j'étais Jacques Casanova ne fut que l'affaire d'un moment. A mon : Oui , je suis Casanova , il m'ordonne de me lever, de m'habiller, de lui remettre tout ce que j'avais en écritures de moi ou d'autres , et de le suivre.

— De la part de qui me donnez-vous cet ordre?

— De la part du tribunal.

Sous les Plombs. — Tremblement de terre.

Quel est l'empire que certains mots exercent sur l'àme ! et qui pourrait en préciser la source? Moi qui , la veille encore , me targuais tant de mon courage appuyé sur mon innocence , le mot de tribunal me pétrifia et ne me laissa que la facullé matérielle pour obéir passivement.

Mon secrétaire était ouvert ; tous mes papiers étaient sur une table qui me servait de bureau. Prenez, dis-je à l'émissaire de l'horrible tribunal, en lui montrant de la main les papiers qui cou-

vraient la table. Il en remplit un sac qu'il remit à un sbire , et me dit ensuite qu'il fallait que je lui livrasse des manuscrits reliés que je devais avoir. Je lui montrai l'endroit où ils étaient, et cela m'ouvrit les yeux. Je vis clairement que j'avais été trahi par l'indigne Manuzzi qui , comme je l'ai dit, s'élait introduit chez moi sous prétexte de me faire vendre ces livres. C'était la Clavicule de Salomon, leZecorben , un Picatrix , une ample Instruction sur les heures planétaires > et les conjurations nécessaires pour avoir le colloque avec les démons de toutes les classes. Ceux qui savaient que j'avais ces livres me croyaient un grand magicien , et je n'en étais pas fâché.

Messer-Grande me prit aussi les livres qne j'avais sur ma table de nuit, tels que Pétrarque, Arioste , Horace , le Philosophe militaire , manuscrit que Mathilde m'avait donné , le Portier des Chartreux et l'Aretin que Manuzzi avait dénoncé , car Messer-Grande me le demanda aussi. Cet espion avait l'air d'un honnête homme, qualité nécessaire pour le métier qu'il faisait. Son fils fit fortune en Pologne en épousant une dame Opeska qu'il fit mourir, à ce qu'on prétend , car je n'en ai pas eu les preuves, et je pousse même la charité chrétienne jusqu'à ne pas le croire , quoiqu'il en fût très-capable.

Tandis que Messer-Grande moissonnait ainsi mes manuscrits, mes livres et mes lettres, je m'habillais machinalement , ni vite ni lentement :

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je fis ma toilette , je me rasai , me peignai ; je mis une chemise à dentelle et mon bel habit, tout cela sans y penser , sans dire le mot , et sans que Messer-Grande, qui ne me perdait pas un instant de vue, trouvât mauvais que je m'habillasse comme si j'avais dû aller à une noce.

En sortant je fus fort surpris de voir une quarantaine d'archers dans l'antichambre : on m'avait fait l'honneur de les croire nécessaires pour s'assurer de ma personne , tandis que selon l'axiome ne Hercules qnidem contra duos , il n'en fallût que deux. Il est singulier qu'à Londres, où tout le monde est brave, on n'emploie qu'un homme pour en arrêter un autre , tandis que dans ma chère patrie , où l'on est fort poltron , on en emploie trente. C'est peut-être parce que le pol tron transformé en assaillant doit avoir plus peur que le poltron assailli , ce qui peut parfois faire un brave de circonstance d'un lâche d'habitude. Il est certain qu'on voit souvent à Venise un seul homme se défendre contre vingt sbires et finir par leur échapper après les avoir rossés. Je me souviens d'avoir aidé un de mes amis à Paris à s'échapper des mains de quarante pousses-cus , et que nous mîmes toute cette vile canaille en fuite.

Messer-Grande me fît entrer dans une gondole où il se plaça auprès de moi avec une escorte de quatre homme. Arrivés chez lui , il m'offrit du café que je refusai , puis il m'enferma dans une

chambre. J'y passai quatre heures à dormir, me réveillant tous les quarts d'heure pour lâcher de l'eau; phénomène extraordinaire, car j'étais loin d'être affecté de la strangurie, la chaleur était excessive et je n'avais pas soupe la veille. J'avais autrefois fait l'expérience que la surprise causée par l'oppression faisait sur moi l'effet d'un puissant narcotique ; mais je visa l'époque dont je parle que la surprise à un haut degré est diurétique. J'abandonne cette découverte aux physiciens ; peut-être quelque savant parviendra-t-il à la faire servir au soulagement de l'humanité. Je me rappelle qu'à Prague j'ai bien ri , il y a six ans, en apprenant que quelques dames fort délicates , ayant lu ma fuite des Plombs que j'avais déjà publiée , s'étaient formalisées du récit que je fais de ce fait et qu'elles avaient jugé que j'aurais bien pu l'omettre. Je l'aurais omis peut-être en parlant à une dame; mais le public n'est pas une jolie femme que je veuille ménager : mon but est de l'instruire. Au reste je ne vois rien d'inconvenant dans le fait que je rapporte; car hommes et femmes, tout y est soumis, comme au boire et au manger ; et si quelque chose peut choquer des nerfs trop irritables , ce ne peut être que l'idée , pénible pour Pamour-propre , que nous avons cela de commun avec les vaches et les pourceaux.

Il est probable qu'en même temps que mon esprit effrayé donnait des marques de défaillance par l'assoupissement de sa faculté pensante, mon

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corps , comme s'il se fût trouvé dans un pressoir, devait distiller une forte partie des fluides qui,, par une circulation continuelle , donnent l'action à nos facultés pensantes. Et voilà comment une forte surprise peut causer une mort subite et nous envoyer en paradis par un chemin beaucoup trop court.

Vers les trois heures , le chef des archers entra et me dit qu'il avait ordre de me conduire sous les Plombs. Sans mot dire, je le suis. Nous descendîmes dans une gondole, et après mille détours par les petits canaux, nous entrâmes dans le Grand-Canal et nous descendîmes au quai des prisons. Après avoir monté plusieurs escaliers, nous traversâmes un pont fermé qui fait la communication des prisons avec le palais ducal par dessus le canal qu'on appelle Rio di palazzo. Audelà de ce pont se trouve une galerie que nous passâmes , ensuite nous traversâmes une chambre pour entrer dans une autre où il me présenta à un individu revêtu de la robe de patricien, lequel, après m'avoir toisé des yeux, lui dit : E quello , mettetelo in deposito ( i ) .

Cet homme était le secrétaire des inquisiteurs, le prudent Dominique Cavalli , qui , apparemment, eut honte de parler vénitien en ma présence, car il prononça mon arrêt en langue toscane.

( i ) MettP7.-le en dépôt.

Messer-Grande me remit alors au gardien des Plombs , qui était là tenant un énorme trousseau de clés et qui , suivi de deux archers , me fit monter deux petits escaliers, au haut desquels nous suivîmes une galerie . puis une seconde séparée par une porte fermée à clé , puis une autre galerie au bout de laquelle il ouvrit une autre porte qui donnait dans un sale galetas, long de six toises, large de deux, mal éclairé par une lucarne trèsélevée. Je pris ce galetas pour ma prison, mais j'étais dans l'erreur; car prenant une énorme clé, le geôlier ouvrit une grosse porte doublée en fer, haute de trois pieds et demi , ciyant au milieu un trou rond de huit pouces de diamètre, et il m'ordonna d'entrer au moment où j'étais très-occupé à considérer une machine de fer solidement enchâssée dans la forte cloison. Cette machine avait la forme d'un fer à cheval , épaisse d'un pouce et ayant environ cinq pouces de diamètre d'un bout à l'autre. Je réfléchissais à l'usage de cette horrible machine, lorsque le geôlier me dit en souriant : Je vois, monsieur, que vous voudriez savoir à quoi cela sert, et je puis vous satisfaire. Lorsque leurs excellences ordonnent qu'on étrangle quelqu'un, on le fait asseoir sur un tabouret , le dos tourné contre ce collier, et on lui place la tête de façon qu'il vienne à garnir la moitié de son cou. Une masse de soie qui lui garnit l'autre moitié passe par ce trou , et les deux bouts vont aboutir à l'axe d'un moulinet auquel on les assujettit , et un

homme tourne lu roue jusqu'à ce que le patient ait rendu l'âme à notre Seigneur, carie confesr seur, Dieu merci , ne le quitte pas qu'il ne soit expiré.

— C'est fort ingénieux , et je pense, monsieur, que c'est vous qui êtes chargé de l'honneur de tourner le moulinet.

Il ne me répondit pas , et m'ayant fait signe d'entrer, ce que je fis en me courbant de la moitié du corps, il m'enferma, ensuite il me demanda par le trou grillé de la porte ce que je voulais manger. Je n'y ai pas encore pensé, lui répondis-je ; et il partit , refermant toutes les portes avec soin.

Accablé et abasourdi , je mets les coudes sur ia hauteur d'appui de la grille. Elle avait deux pieds en tous sens , croisée par six barreaux de fer d'un pouce d'épaisseur, qui formaient seize trous carrés de cinq pouces. Cette ouverture aurait rendu mon cachot assez clair, si une poutre quadrangulaire , maîtresse d'oeuvres du comble, ayant dix-huit pouces de large et qui entrait dans le mur au-dessous de la lucarne que j'avais obliquement vis-à-vis , n'eût intercepté la lumière qui entrait dans l'affreux galetas. Ayant fait le tour de cette triste demeure , tenant la tète inclinée , car le cachot n'avait que cinq pieds et demi de hauteur, je trouvai, presqu'à tâtons, qu'elle formait les trois quarts d'un carré de deux toises. Le quatrième quart conligu qui lui manquait était une espèce d'alcove capable de contenir un lit :

mais je ne trouvai ni lit , ni table , ni chaise , ni meuble d'aucune espèce, excepté un baquet dont le lecteur peut deviner l'usage, et une planche assujettie au mur, large d'un pied et élevée à quatre pieds du plancher. Ce fut là-dessus que je plaçai mon manteau de bout de soie , mon bel habit mal étrenné et mon chapeau bordé à point d'Espagne et garni d'une belle plume blanche. La chaleur était extrême et machinalement l'instinct me porta vers la petite grille, seul lieu où je pusse me reposer sur mes coudes. Je ne pouvais pas voir la lucarne , mais je voyais la lumière qui éclairait le galetas et des rats d'une épouvantable grosseur qui s'y promenaient tout à leur aise ; car ces hideux animaux, dont j'abhorre la vue, venaient jusque sous ma grille sans montrer la moindre frayeur. A cette désagréable vue , je me hâtai de fermer avec un volet intérieur le trou rond qui était au milieu de la porte, car leur visite m'aurait glacé le sang. Tombé dans la rêverie la plus profonde , mes bras toujours croisés sur la hauteur d'appui, je passai là huit heures dans le silence et sans faire aucun mouvement.

Au son de l'horloge qui sonna vingt-une heures, je commençai à me réveiller et j'éprouvai quelque inquiétude de ne voir paraître personne pour me porter à manger et les effets et meubles dont j'avais besoin pour me coucher. Il me semblait qu'au moins on aurait dû m'apporter une chaise , du pain et de l'eau. Je n'avais point d'appétit; mais

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