DEUXIÈME LETTRE
Je suis , mon cher monsieur Faulkinher, fort embarrassé pour commencer, car, à vrai dire , nous n'avons jamais pu nous entendre ensemble, en aucun sens ni dans aucune langue. Vous savez
mieux que moi que l'allemand que vous parlez est un allemand incompréhensible , et que vous êtes d'une ignorance crasse dans tout autre langage humain. C'était là cependant un motif pour que nous vécussions en paix ; mais , en fait de tenue, de sentiment, d'honnêteté, vous en êtes aussi à Va b c ; vous êtes un véritable pourceau, et le malheur pour vous , c'est que vous ne pouvez être que cela. ïl y a des raisons qui pourraient vous justifier, car enfin on ne vous a jamais rien appris , et vous n'avez jamais pu savoir ce qui s'apprend de soi-même. A l'âge cù j'étudiais encore, on fit de vous un petit soldat, et ce n'est pas au corps-de-garde que vous pouviez acquérir de bonnes manières et quelque teinture honnête. Ou diable auriez-vons pris le temps de vous ciiper de l'alphabet et de la grammaire, quand il
vous fallait jouer du tambour ou servir à boire aux soldats? Je vous en plains plus encore que je ne vous en blâme , et je remercie la fortune, qui m'a donné les avantages qui vous manquent absolument. Mais, enfin, cela n'aurait pas dû vous empêcher de parvenir, et je vous citerai des généraux qui , sur l' orthographe , n'étaient pas plus forts que vous. Cependant, comptons un peu : au bout de cinquante années de service, vous voilà passé d'emblée sous-lieutenant. Satisfait de ce haut grade , vous avez pris le parti d'en rester là ; vous vous êtes dit : Il est temps que je me repose sur mes lauriers. Vous avez donc demandé votre retraite, et l'on s'est empressé de vous l'accorder. Les mauvaises langues prétendent que vous étiez aussi mauvais soldat que méchant baragouineur, et qu'une terrible maladie vulgairement nommée paresse vous procurait toujours quelque moyen d'échapper aux obligations de votre service. Si le conseil de guerre n'avait pas été indulgente, je ne sais ce que serait devenue la pension de 200 florins que vous touchez 5 vous ne pourriez pas faire parade de votre uniforme de sous-lieutenant, qui , par parenthèse, sied si bien à l'intendant de la cuisine d'un particulier. Je sais bien que vous payez ce privilège au prix de quelques petites complaisances; ainsi , messieurs les officiers de la garnison dégustent tous les jours le vin de M. le comte , et vous leur en faites bon marché ; ces messieurs n'ignorent pas que vous faites là un métier de voleur, et n'attendent
qu'une occasion pour vous le dire au nez. Prenez garde de leur déplaire, et surtout faites en sorte que le scandale de vos prodigalités ne parvienne pas aux oreilles du Jupiter et de son Olympe, car alors il faudrait déposer F épaule tte, et prendre une veste de marmiton.