‹ MémoiresChapitre 3 sur 9 · H6 CHAI'lliiE X · texte numérisé non relu

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chagrin qui vous déchire l'âme , si je n'avais pas commis l'imprudence de vous mener à la comédie. — Hélas! monsieur, ne dites pas cela : dois-je vous en vouloir parce que vous m'avez crue sage? Bref, ce monstre me promit tous ses soins à condition que je lui donnerais une preuve incontestable de ma tendresse et de ma confiance en lui ; cette marque de confiance était d'aller loger sans mon frère chez une femme comme il faut dans une maison qu'il louait. Il insista pour que mon frère ne vînt pas avec moi, parce que la malice aurait pu le croire mon amant. Je me laissai persuader. Malheureuse ! Comment ai-je pu me rendre sans vous demander conseil! Il me dit que la femme respectable chez laquelle il me menait me conduirait à Versailles où il aurait soin que mon frère se trouvât pour nous présenter ensemble au ministre. Après souper il s'en alla en me disant qu'il viendrait le lendemain matin me prendre en fiacre. Il me donna deux louis et une montre d'or, et je crus pouvoir les accepter d'un jeune seigneur qui me marquait tant d'intérêt. La femme à laquelle il me présenta ne me parut pas respectable comme il m'avait dit qu'elle était. J'ai passé ces huit jours chez elle sans qu'il décidât rien. Il venait, sortait, revenait à volonté, me disant toujours à demain, et demain il avait toujours quelque empêchement. Enfin ce malin a sept heures la femme est venue me dire que monsieur était obligé d'aller à la campagne , qu'un fiacre me ra-

mènerait à l'hôtel où il m'avait prise et quil viendrait m'y voir à son retour. Ensuite affectant un air triste , elle m'a dit que je devais lui rendre la montre parce que monsieur le comte avait oublié de la payer à l'horloger. Je la lui ai remise dans l'instant sans lui répondre un seul mot , et prenant dans mon mouchoir Je peu qui m'appartenait, je suis revenue ici il y a une demi-heure.

— Espérez-vous le revoir à son retour de la campagne ?

— Moi , le revoir ! Oh ! mon Dieu , pourquoi l'ai-je jamais vu !

Elle pleurait à chaudes larmes , et j'avoue que jamais jeune fille ne m'a touché comme elle dans l'expression de sa douleur. La pitié prit en moi la place de la tendresse qu'elle m'avait inspirée huit jours auparavant. L infâme procédé de Narbonne me révoltait au point que si j'avais su où le trouver seul , j'aurais été sur-le-champ lui en demander raison. Je me donnai bien de garde de demander à cette pauvre fille l'histoire détaillée de son séjour chez le ministre respectable du sieur de Narbonne : j'en devinais plus que je n'en aurais voulu savoir, et j'aurais humilié mademoiselle Vesian en en exigeant le récit. D'ailleurs je voyais l'infamie de ce comte dans la bassesse de lui avoir fait retirer une montre qui lui appartenait comme don, et que cette malheureuse personne n'avait que trop gagnée. Je lis mon possible pour arrêter ses larmes, et elle me pria d'avoir pour elle des

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entrailles de père , en ra assurant qu'il ne lui arriverait plus de rien faire qui put la rendre indigne de mon amitié , ne voulant être dirigée que par mes conseils.

— Eh bien ! ma chère , à présent vous devez non-seulement oublier l'indigne comte et sa criminelle conduite à votre égard , mais encore la faute que vous avez commise. Ce qui est fait est fait, car le passé est sans remède; mais calmezvous et reprenez le bel air qui brillait sur vos traits il y a huit jours. On y voyait alors l'honnêteté, la candeur, la bonne foi et cette noble assurance qui réveille le sentiment dans ceux qui en connaissent le charme. Tout cela doit se montrer encore sur votre figure ; car ii n'y a que cela qui intéresse les honnêtes gens 3 et vous avez plus besoin que jamais d'intéresser. Quanta mon amitié, elle est de peu d'importance ; mais vous pouvez y compter d'autant plus que je crois que vous y avez maintenant un droit que vous n'y aviez pas il y a huit jours. Je vous prie d'être certaine que je ne vous quitterai pas avant que vous ayez un sort convenable. Je ne saurais pour le moment rien vous dire déplus; mais soyez bien sure que je penserai à vous.

— Ah ! mon ami , si vous me promettez dépenser à moi, je ne demande pas autre chose. Malheureuse! il n'y a personne au monde qui y pense.

Elle était si touchée que je la vis s'évanouir. Je la secourus sans appeler personne , et dès

qu'elle eut repris ses sens et qu'elle fut un peu plus calme, je lui contai mille histoires vraies ou feintes des friponneries que font à Paris les gens qui n'ont d'autre intention que de tromper les filles. Je lui en contai de plaisantes pour l'égayer, et je finis par lui dire qu'elle devait remercier le ciel de ce qui lui était arrivé avec Narbonne ; car ce malheur servirait à la rendre plus circonspecte à l'avenir.

Pendant ce long tète-à-tête je n'eus point de peine à m'abstenir de lui prodiguer des caresses; je ne lui pris même pas la main, car le sentiment que j'éprouvais pour elle était celui d'une tendre pitié, et je ressentis un véritable plaisir quand au bout de deux heures je la vis calme et résignée à souffrir son malheur en héroïne.

Elle se lève tout-à-coup et me regardant avec un air de confiance modeste , elle me dit : N'avezvous rien de pressant qui demande votre présence aujourd'hui ?

— Non , ma chère.

— Eh bien ! avez la bonté de me conduire quelque part, hors de Paris, où je puisse respirer le grand air en liberté : j'y reprendrai l'apparence que vous me trouvez nécessaire pour intéresser en ma faveur ceux qui me verront, et si je puis ensuite me procurer un doux sommeil la nuit prochaine, je sens que je pourrai redevenir heureuse.

— Je vous sais gré de cette confiance : je vais

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