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m'habiller et nous sortirons. En attendant voire frère reviendra.
— Eh ! qu'importe mon frère ?
— II importe beaucoup. Songez, ma chère Vesian, que vous devez faire rougir Narbonne de sa conduite. Réfléchissez que s'il parvenait à savoir que le même jour où il vous a renvoyée vous êtes allée à la campagne seule avec moi , il triompherait, et qu'il ne manquerait pas de dire qu'il vous a traitée comme vous le méritiez. Mais étant avec votre frère et moi qui suis votre compatriote, vous ne donnerez aucune prise à la médisance, ni h la calomnie.
— Je rougis de n'avoir pas fait cette sage réflexion. Nous attendrons le retour de mon frère.
Il ne fut pas long-temps à rentrer et ayant fait venir un fiacre , nous allions partir, quand Balletti vint me voir. Je le présente à la jeune personne et je l'invite à être de la partie. Il accepte et nous partons. N'ayant d'autre but que celui d'égayer la jeune personne, j'indiquai le Gros- Caillou où nous fîmes un excellent dîner impromptu, où la gaîté compensa le désordre du service.
Vesian se sentant la tête un peu lourde, alla se promener après le dîner, et je restai seul avec mademoiselle Vesian et mon ami Balletti. Je remarquai avec plaisir que Balletti trouvait la jeune personne aimable, et je conçus le projet do lui proposer de lui enseigner à danser. Je l'informe
de la situation de la jeune personne, du motif qui l'avait engagée à venir à Paris , du peu d'espoir qu'elle avait d'obtenir une pension du roi et du besoin où elle était d'embrasser un emploi pour vivre. Balletti dit qu'il était prêt à tout faire, et après avoir bien examiné la taille et la disposition de la jeune personne : Je trouverai, dit-il, le moyen de vous faire agréer à Lani pour figurer aux ballets de l'Opéra.
— Il faut donc , lui dis-je, commencer dès demain à lui donner des leçons. Mademoiselle est ma voisine.
La jeune Vesian , émerveillée de ce projet, se mit à rire de tout son coeur en disant : Mais est-ce qu'on improvise une danseuse d'Opéra comme un premier ministre ? Je sais danser le menuet et j'ai l'oreille assez juste pour danser une contredanse; mais du reste je ne sais pas faire un pas.
— La plupart des figurantes, dit Balletti , n'en savent pas plus que vous.
— Et combien demanderai-je à M. Lani ; car il me semble que je ne puis pas prétendre grand'chose ?
— Rien. On ne paie pas les figurantes à l'Opéra.
— Me voilà bien avancée, dit-elle en soupirant, et comment ferai-je pour vivre?
— Ne vous embarrassez pas de cela. Telle que vous êtes vous trouverez bientôt dix riches seigneurs qui brigueront l'honneur de suppléer au défaut d'honoraires. Ce sera à vous à bien choisir,
et je suis sûr que nous ne serons pas long-temps a vous voir couverte de diamans.
— Maintenant j'entends. Vous croyez que quelque grand seigneur m'entretiendra.
— Précisément; et cela vaudra beaucoup mieux que quatre cents francs de pension que vous n'obtiendriez peut-être qu'en faisant les mêmes sacrifices.
Tout étonnée., elle me regarde pour voir si tout cela était sérieux , ou si ce n'était qu'une mauvaise plaisanterie.
Balletti s'étant éloigné , je lui dis que c'était le meilleur parti qu'elle pùtprendre^ à moinsqu'elle ne préférât le triste avantage d'être femme de chambre de quelque grande dame.
— Je ne voudrais pas l'être même de la reine.
— Et figurante à l'Opéra ?
— Plutôt.
— Vous riez ?
— Oui, parce que c'est à mourir de rire. Maîtresse d'un grand seigneur qui me couvrira de diamans ! je veux choisir le plus vieux.
— A merveille, ma chère , mais ne lui donnez pas sujet de jalousie.
— Je vous promets que je lui serai fidèle. Mais trouvera-t-il un emploi pour mon frère ?
— N'en doutez pas.
— Mais en attendant que j'entre à l'Opéra et que mon vieil amoureux se présente , qui me donnera de quoi vivre ?
— Moi, ma chère, mon- ami Balle tti et tous mes amis, sans autre intérêt que de vous servir, dans l'espoir que vous vivrez sagement et que nous contribuerons à votre bonheur. Eles-vous persuadée ?
— Très-persuadée : je me suis promis de ne me conduire que par vos conseils, et je vous supplie d'être toujours mon meilleur ami.
Nous revînmes à Paris à la nuit. Je laissai ma jeune Vesian chez elle et je suivis Balletti chez sa mère. Pendant le souper, mon ami engagea Silvia à parler à M. Lani en faveur de notre protégée. Silvia dit que ce parti valait mieux que de solliciter une misérable pension que peut-être on n'obtiendrait pas. Ensuite on vint à parler d'un projet qui était sur le tapis , et qui consistait à vendre toutes les places de figurantes à l'Opéra ainsi que celles des chanteuses du choeur. On pensait même à les mettre a haut prix ; car on disait que plus ces places seraient chères, et plus les filles qui les achèteraient seraient estimées. Ce projet , au milieu des moeurs scandaleuses du temps , avait une sorte de vernis de sagesse ; car ii aurait en quelque façon ennobli une caste qui, à peu d'exceptions près , semble s'enorgueillir d'être méprisable.
Il y avait dans ce temps-là à l'Opéra plusieurs
figurantes, chanteuses et danseuses, plutôt laides
que passables,, qui n'avaient point de talent et qui,
malgré cela , vivaient à leur aise ; car il est con-
iii. 18
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venu qu'une fille qui est là doit , par état, renoncer à toute sagesse, sous peine de mourir de faim. Mais si une nouvelle installée a l'adresse d'être sage seulement pendant un seul mois , il n'est pas douteux que sa fortune ne soit faite ; car alors il n'y a que les seigneurs réputés sages qui cherchent à s'emparer de cette sagesse. Ces sortes de gens sont enchantés qu'on les nomme lorsque la beauté se montre; ils vont même jusqu'à lui passer quelques échappées pourvu qu'elle se fasse honneur de ce qu'ils lui donnent et que les infidélités ne soient pas trop éclatantes: il est d'ailleurs du bon ton de n'aller jamais souper chez sa belle sans l'en faire prévenir , et l'on sent combien cet usage est sagement établi.
Je rentrai sur les onze heures, et voyant la chambre de mademoiselle Vesian ouverte , j'y entrai. Elle était couchée. Je vais me lever, me ditelle , car je veux vous parler.
— Ne vous dérangez pas ; nous parlerons tout de même, et puis je vous trouve plus belle comme cela.
— J'en suis bien aise.
— Qu'avez-vous donc à me dire ?
— Rien, si ce n'est pour parler du métier que je vais faire. Je vais exercer la vertu pour trouver celui qui ne l'aime que pour la détruire.
— C'est vrai; mais il y a peu de choses dans la vie qui ne soient à peu près de ce goût-là. L'homme, du plus au moins, rapporte tout à soi , et chacun
est tyran à sa façon. J'aime à vous voir en train de devenir philosophe.
— Comment fait-on pour le devenir ?
— On pense.
— Faut-il penser long-temps ?
— Toute sa vie.
— On ne finit donc jamais ?
— Jamais ; mais on gagne ce qu'on peut , et on se procure toute la somme de bonheur dont on est susceptible.
— Et ce bonheur, comment se fait-il sentir?
— Il se fait sentir dans tous les plaisirs que le philosophe se procure, lorsqu'il a la conscience de se les être procurés par ses soins , surtout en se dépouillant de cette foule de préjugés qui font de la plupart des hommes une troupe de grands enfans.
— Qu'est-ce que le plaisir ? et qu'entend-on par préjugés ?
— Le plaisir est la jouissance actuelle des sens : c'est une satisfaction entière qu'on leur accorde dans tout ce qu'ils appètent ; et lorsque les sens épuisés veulent du repos, ou pour reprendre haleine , ou pour se refaire, le plaisir devient de l'imagination ; elle se plaît à réfléchir au plaisir que sa tranquillité lui procure. Or , le philosophe est celui qui ne se refuse aucun plaisir qui ne produit pas des peines plus grandes , et qui sait s'en créer.
— Et vous dites que cela se fait en se dépouil-
lant des préjugés? dites-moi donc ce que c'est que des préjugés, et comment on parvient à s'en défaire.
— Vous me faites là une question , ma chère, à laquelle il n'est pas aisé de répondre ; car la philosophie morale ne connaît pas de question plus grande , c'est-à-dire de plus difficile à résoudre ; aussi cette leçon dure-t-elle toute la vie. Je vous dirai en raccourci que l'on appelle préjugé tout soi-disant devoir dont on ne trouve pas la raison dans la nature.
— Le philosophe doit donc faire sa principale étude delà nature ?
— C'est là toute sa besogne , et le plus savant est celui qui se trompe le moins.
— Quel est selon vous le philosophe qui s'est le moins trompé ?
— C'est Socrate.
— Mais il s'est trompé ?
— Oui , en métaphysique.
— Oh ! je ne m'en soucie pas , car je crois bien qu'il pouvait se passer de cette étude.
— Vous vous trompez ; car la morale même n'est que la métaphysique de la physique ; car tout est nature , et je vous permets de traiter de fou tout homme qui viendra vous dire qu'il a fait une nouvelle découverte en métaphysique. Mais en continuant, ma chère, je pourrais bientôt vous paraître obscur. Allez doucement. Pensez ; ayez des maximes en conséquence d'un raisonnement juste, et
ayez toujours en vue votre bonheur ; vous finirez par être heureuse.
— J'aime beaucoup plus la leçon que vous venez de me donner que celle que me donnera demain M. Balletti ; car je prévois que je m'y ennuierai , et je ne m'ennuie pas actuellement avec vous.
— ■ A quoi vous apercevez-vous que vous ne vous ennuyez pas ?
— Au désir que j'ai que vous ne me quittiez pas.
— En vérité , ma chère Vesian, jamais philosophe n'a mieux défini l'ennui que vous ne venez de le faire. Quel plaisir ! d'où vient que j'ai envie de vous le témoigner en vous embrassant?
— C'est parce que notre àme, sans doute, ne saurait être heureuse qu'autant qu'elle se trouve d'accord avec nos sens.
— Comment, divine Vesian! votre esprit m'enchante.
— C'est vous , mon cher ami , qui l'avez fait éclore , et je vous en sais gré au point que je partage votre désir.
— Qui nous empêche de satisfaire un désir si naturel? embrassons-nous bien.
Quelle leçon de philosophie! elle nous parut si douce, notre bonheur fut si parfait qu'au point du jour nous nous embrassions encore et que ce ne fut qu'en nous séparant que nous nous aperçûmes que la porte était restée ouverte toute la nuit.
Balletti lui donna quelques leçons, elle fut re-
â^S CHAPITRE X.
eue à l'Opéra , mais elle n'y figura que deux ou trois mois, se réglant soigneusement sur les préceptes que je lui avais insinués et que son esprit supérieur lui avait fait reconnaître comme seuls bons. Elle n'admit plus de Narbonne , et elle accueillit à la fin un seigneur différent de tous les autres, puisqu'il commença par lui faire quitter le théâtre , ce qu'aucun autre n'aurait fait , car ce n'était pas le bon ton du temps. C'était M. le comte de Tressan ou Tréan , car je ne me rappelle pas bien son nom. Elle se comporta fort bien et resta avec lui jusqu'à sa mort. Il n'est plus question d'elle quoiqu'elle vive fort à son aise ; mais elle a cinquante-six ans , et à cet âge une femme est à Paris comme si elle n'existait plus.
Dès l'instant où elle sortit de l'hôtel de Bourgogne, je ne la vis plus. Quand je la rencontrais couverte de diamans, nos âmes se saluaient avec joie ; mais j'aimais trop son bonheur pour hasarder de lui porter atteinte. Son frère fut placé, mais je le perdis de vue.
La belle O-Morphi. — Le peintre imposteur. — Je fais la cabale chez la duchesse de Chartres. — Je quitte Paris. — Mon séjour à Dresde et mon départ de cette ville.
J'étais à la foire Saint-Laurent avec mon ami Patu lorsqu'il lui vint envie de souper avec une actrice flamande nommée Morfi, et il m'engagea à -être de moitié dans son caprice. Cette fille ne me tentait pas ; mais que refuse-t-on à son ami ? Je fis ce qu'il voulut. Après avoir soupe avec la belle , Patu eut envie de passer la nuit à une occupation plus douce , et ne voulant pas le quitter , je demandai un canapé pour y passer sagement la nuit.
La Morfi avait une sœur, petite souillon d'environ treize ans, qui me dit que si je voulais lui donner un petit écu, elle rue céderait son lit. Je le lui accorde ^ et me voilà dans un petit cabinet où je trouve une paillasse sur quatre planches.
— Et tu appelles cela un lit, mon enfant?
— Je n'en ai pas d'autre , monsieur.
— Je n'en veux point, et tu n'auras pas mon petit écu.
— Vous pensiez donc à vous déshabiller?
— Sans doute.
— Quelle idée ! nous n'avons point de draps.
— Tu dors donc tout habillée.
— Oh ! point du tout.
— Eh bien! couche-toi comme d'ordinaire et je te donnerai le petit écu.
— Pourquoi donc?
— Je veux te voir dans cet état.
— Mais vous ne me ferez rien ?
— Pas la moindre chose.
Elle se met sur sa pauvre paillasse où elle se couvre avec un vieux rideau. Dans cet état l'idée des haillons disparait , je ne vois plus qu'une beauté parfaite, mais je voulais la voir en entier. Je me dispose à satisfaire mon envie , elle oppose de la résistance ; maison écu de six francs la rend docile, et ne trouvant en elle d'autre défaut qu'un manque absolu de propreté , je me mets à la laver de mes mains.
Vous me permettrez, mon cher lecteur, de
vous supposer une connaissance aussi simple que naturelle, c'est que l'admiration dans le genre dont il s'agit est inséparable d'une autre approbation : heureusement et tout naturellement je trouvai la petite Morfî disposée à me laisser tout faire , excepté la seule chose dont je ne me souciais pas. Elle me prévint qu'elle ne me permettrait pas cela, car au jugement de sa sœur cela valait vingt-cinq louis. Je lui dis que nous marchanderions une autre fois ce point capital et que pour le moment nous le laisserions intact. Rassurée sur ce point, tout le reste fut à ma disposition , et je lui trouvai un talent très-perfectionné quoique si précoce.
La petite Hélène porta fidèlement à sa sœur les six francs que je lui avais donnés et lui raconta comment elle les avait gagnés. Avant de m'en aller , elle vint me dire que comme elle avait besoin d'argent , si je voulais , elle diminuerait quelque chose. Je lui répondis en riant que je la verrais le lendemain. Je contai l'affaire à Patu qui me taxa d'exagération , et voulant lui prouver que j'étais connaisseur en beauté , j'exigeai qu'il vit Hélène comme je l'avais vue. Il convint que le ciseau de Praxitelle n'avait jamais pu produire quelque chose de plus parfait. Blanche comme un lis, Hélène avait tout ce que la nature et l'art des peintres peuvent réunir de plus beau. La beauté de ses traits avait quelque chose de si suave qu'elle portait a l'âme un sentiment indéfi-
nissable de bonheur, un calme délicieux. Elle était blonde et cependant ses beaux yeux bleus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs.
Je fus la voir le soir du lendemain et ne ru'étant pas accommodé sur le prix , je convins avec sa soeur que je lui donnerais douze francs chaque fois que j'irais la voir, qu'alors nous occuperions sa chambre , jusqu'à ce qu'il me prît envie de lui donner six cents francs. L'usure était forte , mais la Morfi était de race grecque et au-dessus des vains scrupules. Je n'avais nulle envie de donner cette somme parce que je ne me sentais pas le désir d'obtenir ce quelle devait me valoir ; ce que j'obtenais étant tout ce que je désirais.
Le sœur aînée me croyait dupe , car en deux mois j'avais dépensé trois cents francs sans avoir rien fait : et elle attribuait ma retenue à de l'avarice. Quelle avarice!
J'eus envie d'avoir ce magnifique corps en peinture et un peintre allemand me la peignit divinement bien pour six louis. La position qu'il lui fît prendre était ravissante. Elle était couchée sur le ventre , s'appuyant des bras et du sein sur un oreiller et tenant la tète tournée comme si elle avait été couchée aux trois quarts sur le dos. L'artiste habile et plein de goût avait dessiné sa partie inférieure avec tant d'art et de vérité, qu'on ne pouvait rien désirer de plus beau. Je fus ravi de ce portrait; il était parlant, et j'y écrivis dessous O-Morphi , mot qui n'est pas
homérique , mais qui n'en est pas pas moins grec et qui veut dire belle.
Mais qui peut connaître d'avance les voies secrètes du destin! Mon amie Patu eut envie d'avoir une copie de ce portrait : on ne refuse pas un aussi léger service à son ami, et ce fut le même peintre qui fut chargé de la faire. Mais ce peintre ayant été appelé à Versailles, y montra cette charmante peinture au milieu de plusieurs portraits, et M. de St.-Quintin la trouva si belle qu'il n'eut rien de plus pressé que de l'aller montrer au roi. Sa majesté très-chrétienne, grand connaisseur dans la partie , voulut s'assurer par ses yeux si le peintre avait copié avec fidélité; et si l'original était aussi beau que la copie , le petitfils de saint Louis savait bien à quoi il le ferait servir.
M. de St.-Quintin, cet ami complaisant du prinee, fut chargé de l'affaire : c'était là son ministère. 11 demanda au peintre si l'original pourrait être conduit à Versailles, et l'artiste croyant la chose très-possible , lui promit de s'en informer.
Il vint en conséquence me communiquer la proposition , et l'ayant trouvée délicieuse , j'en fis part sans tarder à la soeur aînée qui en tressaillit de joie. Elle se mit donc à débarbouiller sa jeune sœur, et deux ou trois jours après, l'ayant habillée proprement , elles partirent avec le peintre pour faire l'expérience. Le valet de chambre du
ministre des plaisirs mignons clu roi , ayant reçu le mot d'ordre de son maître , vint recevoir les deux femelles qu'il enferma dans un pavillon du parc , et le peintre alla attendre à l'auberge l'issue des épreuves de sa négociation. Le roi, une demi-heure après , entra seul dans le pavillon , demanda à la jeune O-Morphi si elle était grecque , tira le portrait de sa poche , regarda bien la petite et s'écria : Je n'ai jamais rien vu de plus ressemblant. Bientôt après il s'assit , prit la petite sur ses genoux , lui fit quelques caresses , et s'étant assuré de sa royale main que le fruit n'avait pas encore été cueilli , il lui donna un baiser.
O-Morphi regardait attentivement son maître et souriait.
— De quoi ris-tu ?
— ■ Je ris de ce que vous ressemblez à un écu de six francs comme deux gouttes d'eau.
Cette naïveté fit partir le monarque d'un grand éclat de rire, et il lui dit si elle voulait rester à Versailles. Cela dépend de ma sœur, dit la petite; mais cette soeur s'empressa de dire au roi qu'elle ne désirait pas de plus grand bonheur. Le roi les enferma de nouveau et partit; mais un quartd'heure après , St.-Quintin vint les prendre, mit la petite dans un appartement entre les mains d'une femme, et alla avec la soeur aînée rejoindre le peintre allemand auquel il donna cinquante louis pour le portrait et rien à la Morfî. Il prit seulement son adresse en rassurant qu'elle aurait
de ses nouvelles. Elle eut en effet mille louis dès le lendemain. Le bon Allemand me donna vingt-cinq louis pour mon portrait en me promettant de me copier avec le plus grand soin celui qu'avait Patu. Il m'offrit également de me faire gratis celui de toutes les filles qui m'en feraient venir l'envie.
J'eus un véritable plaisir à voir la joie de cette bonne Flamande en contemplant les cinq cents doubles louis qu'on lui avait donnés. Se voyant riche et me considérant comme Pauteur de sa fortune , elle ne savait comment m'exprimer sa reconnaissance.
La jeune et belle O-Morphi , car le roi l'appela toujours ainsi , plut au monarque plus encore par sa naïveté et ses gentillesses que par sa rare beauté, la plus régulière que je me souvienne d'avoir jamais vue. Il la mit dans un appartement de son parc aux cerfs , véritable harem de ce monarque voluptueux , et où personne ne pouvait aller à l'exception des dames présentées à la cour. Au bout d'un an la petite accoucha d'un fils qui alla comme tant d'autres on ne sait où ; car aussi longtemps que vécut la reine Marie on ne sut jamais où passèrent les enfans naturels de Louis XV.
O-Morphi fut disgraciée au bout de trois ans , mais le roi en la renvoyant lui fit donner quatre cent mille francs qu'elle porta en dot à un officier breton. En 1783, me trouvant à Fontainebleau, je fis la connaissance d'un charmant jeune homme
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de vingt-cinq ans, fruit de ce mariage et véritable portrait de sa mère, dont il ignorait absolument l'histoire et que je ne crus pas devoir lui apprendre. J'inscrivis mon nom sur ses tablettes en le priant de faire mes complimens à madame sa mère.
Une méchanceté de madame de Valentinois , belle-sœur du prince de Monaco, fut cause de la disgrâce de la belle O-iMorphi. Cette dame, fort connue à Paris, dit un jour à cette jeune personne que pour bien faire rire le roi elle n'avait qu'à lui demander comment il traitait sa vieille femme. Trop simple pour deviner le piège, la jeune personne fît au roi cette impertinente question ; mais Louis XV indigné lui lança un regard furieux et lui dit : Malheureuse , qui vous a instruite à me faire cette demande ? La pauvre O-Morphi , plus morte que vive, se jeta à genoux et lui dit la vérité.
Le roi la quitta et ne la revit plus. La comtesse de Valentinois ne reparut à la cour que deux ans après. Ce prince qui savait fort bien tous les torts qu'il avait envers sa femme comme mari, ne voulait pas en avoir comme roi ; et malheur à qui s'oubliait envers la reine.
Les Français sont assurément le peuple le plus spirituel de l'Europe et peut-être du monde ; mais cela n'empêche pas que Paris ne soit la ville par excellence où l'imposture et la charlatanerie peuvent le mieux faire fortune. Lorsque la chose est découverte , on s'en moque , on en rit ; mais pen-
dant la glose , vient un nouveau saltimbanque , qui outre tous les autres et qui fait fortune en attendant qu'on le bafoue. C'est l'effet incontestable de l'empire que la mode exerce sur ce peuple aimable, habile et léger. Il suffit que la chose soit surprenante, quelque extravagante qu'elle soit, pour que la foule lui fasse accueil ; car on craindrait de passer pour sot en disant : C'est impossible. Il n'y a guère en France que les physiciens qui sachent qu'entre la puissance et l'action il y a l'infini ; tandis qu'en Italie cet axiome est connu de tout le monde, ce qui ne veut pas dire que les Italiens soient au-dessus des Français.
Un peintre fit fortune pendant quelque temps parce qu'il annonça une chose impossible, c'està-dire qu'il fit accroire qu'il faisait le portrait d'une personne sans la voir et simplement sur la description qu'on lui en faisait. La seule chose qu'il demandât était que la description fût d'une rigoureuse exactitude. Il arrivait de là que le portrait faisait plus d'honneur à l'informateur qu'à l'artiste; mais il résultait aussi de cet arrangement que l'informateur était obligé de dire que le portrait était ressemblant, car dans le cas contraire le peintre alléguait la plus légitime de toutes les excuses : il disait que si le portrait ne ressemblait pas, la faute en était à celui qui lui avait fait la description de la personne, car il n'avait pas su faire passer dans son âme la nuance des traits de la personne dont il devait retracer l'image.
Je soupais un soir chez Silvia lorsque quelqu'un débita cette merveilleuse nouvelle , et sans la ridiculiser en rien , avec le ton d'une parfaite croyance. Ce peintre, disait-il, avait déjà fait plus de cent portraits tous très-ressemblans. Tout le monde disait que cela était beau; je fus le seul qui, étouffant de rire , me permis de dire que c'était ridicule et impossible. Le narrateur, fâché, me proposa une gageure de cent louis. Je redoublai de rire parce que la proposition n'était point acceptable, à moins de s'exposer à être dupe.
— Mais les portraits sont très-ressemblans.
■ — Je n'en crois rien ; et s'ils ressemblent, il y a de la friponnerie.
Voulant à toute force nous convaincre , Silvia et moi , car elle était la seule qui partageât mon sentiment , le narrateur nous proposa de nous mener dîner chez le peintre : nous acceptâmes.
Le lendemain, nous étant rendus chez cet artiste, nous vîmes une quantité de tableaux portraits, tous soi-disant parfaitement ressemblans : comme nous n'en connaissions pas les originaux, nous n'avions rien à contester.
— Monsieur, lui dit Silvia, me feriez-vous le portrait de ma fille sans la voir?
— Oui, madame, si vous êtes sûre de me faire exactement la description de sa physionomie.
Nous nous donnâmes un coup d'oeil et tout fut dit. Le peintre nous dit que son repas favori était
le souper, et que nous lui ferions grand plaisir de l'honorer souvent de notre présence. Il était, comme les marchands d'orviétan , muni d'une foule de lettres, sortes de certificats, de Bordeaux, de Toulouse, de Lyon, de Rouen, etc., où l'on voyait des complimens sur la perfection de ses portraits , ou des descriptions pour des portraits nouveaux qu'on lui demandait. Au reste, on lui payait ses portraits d'avance.
Deux ou trois jours après je rencontrai sa jolie nièce, qui me fît d'obligeans reproches de ce que je n'allais pas souper avec son oncle. Cette nièce était un morceau friand, et ilatlé du reproche, je lui promis d'y aller dès le lendemain , et en moins de huit jours la partie devint sérieuse. J'en devins amoureux; mais l'intéressante nièce, qui avait de l'esprit et qui ne voulait que s'amuser, n'était pas amoureuse et ne m'accordait rien. J'espérais, et me voyant pris, je sentais que c'était ce que j'avais de mieux à faire.
Un jour , étant seul dans ma chambre et prenant mon café en pensant à elle , la porte s'ouvre sans que personne se fut annoncé , et voilà un jeune homme qui se présente. Je ne le remettais pas; mais avant que j'eusse le temps de lui faire la moindre question : Monsieur , me dit-il . j'ai eu l'honneur de souper avec vous chez le peintre Sanson.
— Ah ! oui ; excusez-moi , de grâce , monsieur, je ne vous remettais pas.
— C'est naturel ; car vous n'eûtes des yeux à table que pour mademoiselle Sanson.
— Chose très-possible ; mais puisque vous vous en êtes aperçu, avouez, monsieur, qu'elle est charmante.
— Je n'ai nulle peine à l'avouer; car pour mon malheur je ne le sais que trop.
— \ousen êtes donc amoureux?
— Hélas ! encore oui , et pour mon malheur.
— Pour votre malheur ! mais faites-vous en aimer.
— C'est à quoi , monsieur , je tâche depuis un an , et je commençais à concevoir quelque espérance lorsque vous èles venu pour me désespérer.
— Moi , monsieur, vous désespérer?
— Oui , monsieur; vous-même.
— J'en suis bien fâché, mais je ne saurais qu'y faire.
— Il ne vous serait pourtant pas difficile d'y faire beaucoup , et si vous me le permettiez, je vous suggérerais ce que vous pourriez faire pour m'obliger.
— Parlez , et sans contrainte.
— Vous pourriez ne plus remettre les pieds chez elle.
— La proposition est singulière , mais cependant j'avoue que c'est la seule chose que je puisse faire ayant véritablement l'envie de vous obliger. Cependant croyez- vous que pour lors vous réussirez à vous en faire aimer?
CHAPITBE Xî. 2QI
— Alors ce sera mon affaire. En attendant , n'y venez plus et j'aurai soin du reste.
— Il est possible que je puisse avoir cette extrême complaisance ; mais , monsieur, me ferezvous la grâce de m'avouer qu'il est assez singulier que vous m'ayez jugé homme à cela ?
— Oui, monsieur, j'avoue que cela peut paraître singulier; mais je vous ai jugé homme de sens et de beaucoup d'esprit , et après y avoir bien réfléchi , j'ai pensé que vous vous mettriez à ma place et que vous ne voudriez pas me rendre malheureux ni exposer vos jours pour une demoiselle qui ne peut vous inspirer qu'un amour de fantaisie , tandis que moi , je n'aspire qu'au bonheur ou au malheur, n'importe, d'unir ma destinée à la sienne.
— Mais si par hasard je pensais comme vous à la demander en mariage?
— Alors nous serions également à plaindre , et l'un de nous aurait cessé de vivre avant que l'autre 1 obtînt ; car tant que je vivrai mademoiselle Sanson ne sera point la femme d'un autre.
Ce jeune homme bien planté, pâle, sérieux, froid comme un morceau de marbre , amoureux maniaque et qui dans une raison mêlée d'un profond désespoir, vient me tenir des propos pareils avec un flegme surprenant et cela dans ma propre chambre , me donne matière à penser. Certes je ne crains pas mon homme , mais quoique amoureux de mademoiselle Sanson , je ne me sens par en-
flammé au point d'égorger un homme pour ses beaux yeux ou de recevoir la mort pour soutenir un amour en herbe. Sans rien répondre au jeune homme , je me mets à me promener en long et en large dans ma chambre pendant un bon quart d'heure, pesant cette proposition que je me fis à moi-même : Laquelle des deux actions me sera la plus glorieuse aux yeux de mon rival et me vaudra mieux ma propre estime, savoir, celle de me couper la gorge froidement avec lui, ou celle de lui rendre le repos en lui laissant avec dignité le champ libre?
L'amour-propre me disait : Bats-toi ; la raison me dit : Force ton rivai à te reconnaître plus sage que lui. Que penserez-vous de moi, monsieur, lui dis-je d'un air décidé , si je consens à ne plus mettre les pieds chez mademoiselle Sanson ?
— Je dirai , monsieur , que vous avez pitié d'un malheureux et que vous me trouverez toujours prêt à verser pour vous la dernière goutte de mon sang pour vous témoigner ma reconnaissance.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Garnier, fils unique de Garnier, marchand de vin , rue de Seine.
— Eh bien! monsieur Garnier, je n'irai plus chez mademoiselle Sanson. Soyez mon ami.
— Jusqu'à la mort. Adieu, monsieur.
— Adieu , soyez heureux .
Patu entra cinq minutes après le départ de Garnier. Je lui contai l'aventure ; il me trouva un
héros. Je n'en aurais pas agi, me dit-il, autrement que toi ; mais je n'aurais eu garde d'en agir comme Garnier.
A peu près vers le même tems , le comte de Melfort , colonel du régiment d'Orléans ,- me fit prier par Camille , sœur de Coraline que je ne voyais plus, de répondre à deux questions par le moyen de ma cabale. Je fais deux réponses fort obscures , mais qui disaient beaucoup ; je les cacheté et les remets à Camille qui me prie le lendemain d'aller avec elle dans un endroit qu'elle ne peut me nommer. Je la suis-, elle me mène au Palais-Royal où , par un petit escalier , elle me conduit dans l'appartement de madame la duchesse de Chartres. J'attends environ un quart d'heure, la duchesse vient et fait cent caresses à Camille pour la remercier de m'avoir amené. M 'a dressant ensuite la parole, elle me dit d'un air noble, mais très-gracieux , toutes les difficultés qu'elle trouvait dans les réponses que j'avais faites et qu'elle tenait à la main. Je témoignai d'abord quelque embarras que les questions fussent de son altesse , ensuitejeluidis que jesavais faire la cabale, mais que je n'avais pas le don de l'interpréter ; qu'il fallait qu'elle eût la bonté de faire de nouvelles questions propres à rendre les réponses plus claires. Elle se mit à écrire tout ce qu'elle n'entendait pas et tout ce qu'elle voulait savoir.
— Madame , il faut que vous vous donniez la peine de séparer les questions,, car l'oracle
2g4 CHAPITRE XI.
cabalistique ne répond pas à deux choses à la fois.
— Eh bien , me dit-elle , faites les questions vous-même.
— Votre altesse me pardonnera , mais tout doit être écrit de sa propre main. Imaginez-vous, madame , que vous parlez à une intelligence qui connaît tous vos secrets.
Elle se mit à écrire et fit sept à huit questions. Elle les lit avec attention , et me dit avec une expression noble et confiante : Monsieur, je voudrais être sûre que personne que vous ne saura jamais ce que je viens d'écrire.
— Madame peut compter sur mon honneur. Je lis avec attention et je vois que son désir est
raisonnable : je juge même qu'en mettant ces questions dans ma poche , je cours risque de les perdre et de me compromettre. Il ne me faut, madame , que trois heures pour faire ce travail , et je veux que votre altesse soit tranquille. Si elle a affaire , elle peut me laisser seul ici pourvu que personne ne vienne m'interrompre. Dès que j'aurai fini, je mettrai tout sous cachet; que votre altesse daigne me dire à qui je devrai le remettre.
— A moi-même ou à madame de Polignac , si vous la connaissez.
— Oui, madame, j'ai l'honneur de la connaître.
La duchesse me remit un petit briquet pour allumer une bougie, et s'en alla avec Camille. Je
restai seul enfermé à la clé , et trois heures après, comme je venais de finir, madame de Polignac vint prendre le paquet , et je m'en allai.
La duchesse de Chartres, fille du prince de Conti , avait vingt-six ans. Elle était remplie de cette sorte d'esprit qui rend une femme adorable. Elle était vive , sans préjugés, gaie , disant des bons mots , aimant la plaisanterie et le plaisir qu'elle préférait à une longue vie. Courte et bonne sont des mots qu'elle avait toujours sur le bout de la langue. Elle était jolie , mais elle se tenait mal, et se moquait de Marcel , maître de grâces , qui voulait l'en corriger. Elle dansait la tête penchée en avant et les pieds en dedans; et malgré cela elle était charmante. Malheureusement elle avait sur la figure des boutons qui lui nuisaient beaucoup. On croyait que cela venait du foie, mais c'était un vice dans le sang, qui finit par lui donner la mort qu'elle brava jusqu'au dernier instant de sa vie.
Les questions qu'elle soumit à mon oracle avaient pour objet des affaires qui regardaient son coeur : entre autres choses aussi ellevoulaitsavoir comment faire disparaître les petites bubes qui la défiguraient. Mes oracles étaient obscurs dans tout ce dont j'ignorais les circonstances, mais ils étaient clairs sur ce qui regardait sa maladie , et ce fut ce qui les rendit chers et nécessaires.
Le lendemain , après-dîner , Camille m'écrivit un billet, comme je m'y attendais , me priant de
M)6 CHAPltRt XI.
tout quitter pour être à cinq heures au Palais- Royal clans le même cabinet où elle m'avait laissé la veille. Je n'y manquai pas. Un vieux valet de chambre qui m'attendait , partit à l'instant, et cinq minutes après, je vis paraître la charmante princesse. Après un compliment plein de grâce , elle tire de sa poche toutes mes réponses et me demande si j'avais des affaires.
— Votre altesse peut être sûre que je n'en aurai jamais de plus pressées que de la servir.
— Fort bien : je ne sortirai pas non plus, et nous travaillerons.
Là-dessus elle me montre toutes les questions qu'elle avait déjà faites sur divers sujets , et particulièrement sur ie remède pour faire disparaître ses bubes. Ce qui lui avait rendu mon oracle précieux était une chose que personne ne pouvait savoir. J'avais conjecturé et deviné : si je n'avais pas deviné c'eût été égal. J'avais eu la même indisposition, et j'élais assez physicien pour savoir qu'une guérison forcée d'une maladie cutanée par des topiques aurait pu lui donner la mort.
J'avais déjà répondu qu'elle ne pouvait guérir en moins de huit jours de l'apparence de la maladie sur le visage , et qu'il lui fallait un an de régime pour la guérir radicalement.
Nous passâmes trois heures pour savoir tout ce qu'elle devait faire , et curieuse de la science de l'oracle, elle se soumit à tout : huit jours après toutes ces vilaines bubes avaient disparu.
J'eus soin de la purger doucement chaque jour : je lui prescrivis ce qu'elle devait manger et je lui défendis tous les cosmétiques, lui ordonnant seulement de se laver soir et matin avec de l'eau de plantain. L'oracle modeste ordonna à la princesse de faire les mêmes ablutions partout où elle voudrait éprouver les mêmes effets, et la princesse obéit.
J'allai exprès à l'Opéra le jour où la duchesse y parut avec une peau lisse et vermeille. Après l'opéra ., elle alla se promener dans la grande allée du Palais-Royal , suivie de ses premières dames et fêtée de tout le monde. Elle m'aperçut et m'honora d'un sourire. J'étais vraiment heureux. Camille, M. de Montfort et madame de Polignac étaient les seuls qui sussent que j'étais l'oracle de la princesse , et je jouissais du succès. Mais le lendemain quelques boutons reparurent sur le beau teint de cette charmante femme , et vite ordre de me rendre au Palais-Royal.
Le vieux valet de chambre , qui ne me connaissait pas , me fît entrer dans un boudoir délicieux près d'un cabinet où il y avait une baignoire. La duchesse vint bientôt ayant l'air un peu trisle , car elle avait de petits boutons sur le front et sur le menton. Elle tenait à la main une question pour mon oracle , et comme elle était courte , je voulus lui procurer le plaisir de lui faire trouver la réponse à elle-même. Les nombres traduits par la princesse lui reprochèrent d'avoir trans-
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gressé le régime prescrit , et elle convint qu'elle avait bu des liqueurs et mangé du jambon, mais elle était émerveillée d'avoir trouvé cette réponse, ne concevant pas comment elle avait pu résulter d'une pile de nombres. Dans ces entrefaites une de ses femmes étant venue lui dire un mot à l'oreille, elle lui dit d'attendre un instant dehors; ensuite se tournant vers moi : Vous ne serez pas fâché , monsieur, dit-elle, de voir ici quelqu'un de vos amis aussi délicat que discret. En disant cela , elle se dépèche de mettre dans sa poche tous les papiers qui n'avaient point rapport à sa maladie, puis elle appelle.
Je vois entrer un homme que je pris à la lettre pour un garçon d'écurie : c'était M. de Melfort. A oyez, lui dit la princesse , M. Casanova m'a appris à faire la cabale , et en même temps elle lui montre la réponse qu'elle avait tirée. Le comte ne le croyait pas. Allons, me dit-elle, il faut le convaincre : que voulez-vous que je demande?
— Tout ce que votre altesse voudra.
Elle pense un instant et tirant de sa poche une petite boite d ivoire , elle écrit : Dis-moi pourquoi cette pommade ne me fait plus aucun effet?
Elle fait la pyramide , les colonnes et les clés comme je le lui avais enseigné , et prête à faire la réponse, je lui apprends à faire des additions, des soustractions, qui paraissaient sortir des nombres et qui pourtant n'étaient qu'arbitraires; ensuite je lui dis d'interpréter les nombres en
lettres et je sors faisant semblant d'avoir quelque besoin. Je rentre lorsque je crois que sa traduction peut être achevée, et je trouve la princesse dans le plus grand étonnement.
— Ah ! monsieur , quelle réponse !
— Fausse, peut-être; mais, madame, cela peut arriver.
— Fausse, monsieur? divine! La voici : Elle n'a de force que sur la peau d'une femme qui n'a pas engendré.
— Je ne trouve point cette réponse-là étonnante, madame.
— Je le crois , monsieur, mais c'est parce que vous ne savez pas que cette pommade est celle que l'abbé de Brosses me donna il y a cinq ans et qui alors me guérit : c'était dix mois avant j'accouchasse du duc de Montpensier. Je donnerais tout au monde pour apprendre h faire moi-même cette sublime cabale.
— Comment , dit le comte , c'est cette pommade dont je sais l'histoire ?
— Précisément.
— C'est surprenant.
— Je voudrais encore faire une question qui regarde une femme dont je ne voudrais pas dire le nom.
— Dites la femme que j'ai dans ma pensée. Alors elle posa cette question : Quelle est la
maladie de cette femme? Elle fait l'opération et je lui fais obtenir pour réponse : Elle veut en
imposer à son mari. Pour le coup la duchesse jeta les hauts cris.
Il était fort tard et je me disposais à partir, quand M. de Melfort, qui parlait à son altesse , me dit que nous sortirions ensemble. Nous sortîmes en effet, et il me dit que la réponse cabalistique sur la pommade était vraiment étonnante. En voici l'histoire.
Madame la duchesse , jolie comme vous la voyez, avait la figure si chargée de boutons que le duc, dégoûté, n'avait pas la force de l'approcher maritalement : aussi la pauvre princesse languissaitelle dans l'inutile désir d'être mère. L'abbé de Brosses la guérit au moyen de cette pommade , et son beau visage uni comme un satin , elle se rendit à la loge de la reine au Théâtre-Français. Le duc de Chartres , sans savoir que sa femme fût au spectacle où elle n'allait que rarement , se trouvait en face dans la losre du roi. Sans reconnaître la duchesse , il la trouve belle et s'informe qui c'est; on le lui dit, mais n'en croyant rien, il sort de la loge du roi , se rend auprès de sa femme , lui fait compliment, et la même nuit il lui fit annoncer sa visite. Il en est résulté que neuf mois après madame la duchesse mit au monde le duc de Montpensier qui maintenant a cinq ans et qui se porte fort bien. Pendant sa grossesse la duchesse continua d'avoir un beau visage ; mais dès qu'elle fut accouchée les boutons revinrent et la pommade est demeurée sans effet.
Eu achevant son récit le comte tira de sa poche une boite en écaille avec le portrait très-ressemblant de la duchesse et me dit : Son altesse vous prie d'accepter son portrait, et si vous voulez le faire monter, elle vous prie de vous servir de ceci : c'était un rouleau de cent louis. Je reçus la boîte et les cent louis en priant le comte d'exprimer toute ma reconnaissance à son altesse. Je n'ai jamais fait monter le portrait , car alors j'avais besoin d'argent pour autre chose.
Dans la suite la duchesse me fît plusieurs fois Thonneur de me faire appeler, mais il ne fut plus questionde la guérir : elle était incapable d'observer le régime nécessaire. Elle me faisait quelquefois passer cinq ou six heures à l'ouvrage , tantôt dans un coin , tantôt dans un autre , venant , sortant et me faisant donner à diner ou à souper par le bon vieux valet de chambre qui n'ouvrait jamais la bouche.
La cabale ne roulait que sur des affaires secrètes qu'elle était curieuse de connaître, et souvent elle trouvait des vérités que j'ignorais moi-même. Elle désirait que je lui apprisse à la faire; mais jamais elle ne me pressa ; seulement elle me fit dire par M. de Melfort que si je voulais lui apprendre mon secret elle me ferait avoir un emploi qui me vaudrait vingt-cinq mille francs de rente. Hélas! la chose était impossible. Je l'aimais à la folie, mais jamais je ne me permis de lui en faire rien apercevoir : monamQur-propre fut le correctif
3o?. CHAPITRE XI.
de mon amour. Je craignais que sa fierté ne m'humiliât; et peut-être eus-je tort. Ce que je sais, c'est que je me repens encore d'avoir écouté une sotte crainte. Il est vrai que je jouissais de plusieurs privilèges dont , peut-être -n elle m'aurait privé si elle avait connu mon amour.
Un jour elle voulut que ma cabale lui dit si on pouvait guérir un cancer que madame de la Popelinière avait au sein , et j'eus le caprice de lui faire répondre que cette dame n'avait point de cancer, et qu'elle se portait fort bien. Comment , s'écriat-elle, mais tout Paris le croit et elle fait consultation sur consultion. Cependant j'en crois la cabale.
Ayant vu à la cour le duc de Richelieu, elle lui dit qu'elle était sûre que madame de la Popelinière n'était point malade. Le maréchal, qui était du secret, lui dit qu'elle se trompait, mais elle lui proposa une gageure de cent mille francs. Je tremblai quand la duchesse me conta cela. A-t-il accepté ? lui dis-je avec anxiété.
— Non ; cela l'a étonné ; et vous savez qu'il doit le savoir.
A trois ou quatre jours de là , elle me dit d'un air triomphant que M. de Richelieu lui avait avoué que ce prétendu cancer n'était qu'une ruse pour exciter la pitié de son mari avec lequel elle avait envie de retourner; elle ajouta que le maréchal lui avait dit qu'il paierait volontiers mille louis pour savoir comment elle avait découvert la vé-
rite. Si vous voulez les gagner, me dit-elle , je lui dirai tout.
— Non, non, madame, je vous en supplie.
J'eus peur d'une attrape. Je connaissais la tète du maréchal, et l'aventure du trou dans la paroi, par où ce seigneur s'introduisait chez cette dame , était connue de tout Paris; et M. de la Popelinière même avait contribué à rendre la chose publique en refusant de revoir sa femme à laquelle il faisait une rente de douze mille francs par an.
Madame la duchesse de Chartres avait fait des couplets charmans sur cet événement : mais personne ne les avait connus hors de sa coterie, à l'exception du roi qui l'aimait beaucoup , quoiqu'elle lui lançât souvent des brocards. Un jour, par exemple , elle lui demanda s'il était vrai que le roi de Prusse dût venir a Paris. Lous XV lui ayant répondu que ce bruit n'était qu'un conte en l'air : J'en suis bien fâchée, lui dit-elle, car je meurs d'envie de voir un roi.
Mon frère, qui avait fait plusieurs tableaux , se détermina à en présenter un à M. de Marigni , et un beau matin nous nous rendîmes chez ce seigneur qui demeurait au Louvre où tous les artistes allaient lui faire leur cour. Nous nous trouvâmes dans une salle contigué à son appartement, où, étant arrivés les premiers, nous attendions qu'il sortit. Le tableau était exposé : c'était une bataille dans le goût de Bourguignon.
La première personne qui vient s'arrête devant
3o4 CHAPITRE XI.
le tableau, le considère attentivement et s'en éloigne en se disant à elle-même : C'est mauvais. Un moment après deux autres personnes arrivent . examinent le tableau, se mettent à rire et disent : Voilà l'ouvrage d'un écolier. Je lorgnais mon frère assis auprès de moi : il suait sang et eau. En moins d'un quart d'heure la salle fut remplie de monde, et le misérable tableau était l'objet des railleries de chacun. Mon pauvre frère se sentait mourir et remerciait Dieu de n'être connu de personne.
Comme la situation de son âme me faisait pitié, je me levai pour passer dans une autre salle et je lui dis pour le consoler que M. de Marigni allait venir et qu'en trouvant son tableau bien fait , il le vengerait des outrages de tout le monde. Heureusement cet avis ne fut pas le sien, et vite nous sortons, et montant dans un fiacre, nous nous rendons chez nous ordonnant à notre domestique d'aller reprendre le tableau. Dès que le pauvre tableau fut à la maison , mon frère en fit une bataille véritable , car il le perça de vingt coups d'épée. Il prit la résolution d'arranger de suite ses affaires , de quitter Paris et d'aller ailleurs étudier un art dont il était idolâtre : nous décidâmes de nous rendre à Dresde.
Deux ou trois jours avant de quitter le charmant séjour de Paris , je dînai seul chez le suisse de la porte des Feuillans aux Tuileries : il s'appelait Condé. Après dîner, sa femme , assez jolie, me présenta la carte, où chaque article était porté
au double de sa valeur. Je le lui fis observer, mais elle me dit d'un ton assez sec qu'il n'y avait pas un liard à rabattre. Je payai, et comme la carte était quittancée au bas par ces mots : Femme Coudé , je pris la plume et j'ajoutai après le nom Condé-Labré , et je sortis en lui laissant la carte.
Je me promenais dans une allée , sans plus penser à mon écorcheuse , lorsqu'un petit homme, coiffé à Foiseau-royal (i) , ayant à sa boutonnière un énorme bouquet , et portant à son côté une longue flamberge, m'aborde d'un air insolent et me dit sans autre préambule, qu'il avait envie de me couper la gorge.
— Petit bout d'homme ! ce serait donc en montant sur un tabouret. Moi, je vous couperai les oreilles.
— Sacrebleu , monsieur !
— Point de colère de manant : vous n'avez qu'à me suivre ; votre affaire ne sera pas longue.
Je me dirige à grands pas vers l'Étoile où , ne voyant personne , je lui demande brusquement ce qu'il voulait et la raison qu'il avait de m'attaquer.
— Je suis le chevalier de Talvis. Vous avez insulté une honnête femme que je protège : dégainez.
En disant ces mots il tire sa longue épée ; je tire la mienne et en me mettant en garde je me fends sur lui et je le blesse à la poitrine.
(i) Petit chapeau sur l'oreille.
m. ao
3o6 CHAPITRE XI.
11 saute en arrière en s'écriant que je l'ai blessé en traître.
— Tu mens, faquin, et conviens-en, ou je te passe mon épée à travers le corps.
— Point du tout, car je suis blessé; mais je vous demanderai ma revanche et nous ferons ju^er le coup.
— Mauvais ferrailleur, si tu n'es pas content , je te couperai les oreilles.
Je le laissai là, persuadé que mon coup était en règle puisqu'il avait mis l'épée à la main avant moi ; et s'il ne se couvrit pas de suite , ce n'était pas à moi à l'en faire souvenir.
Vers la mi-août je quittai Paris avec mon frère. J'avais habité cette ville par excellence pendant deux ans ; j'y avais eu beaucoup de plaisirs et nu! autre désagrément que celui de me trouver parfois un peu court d'argent. Nous passâmes par Metz, Mayence et Francfort , et nous arrivâmes à Dresde vers la fin du même mois. Ma mère nous fit le plus tendre accueil et fut enchantée de nous revoir. Mon frère passa quatre ans dans cette jolie ville, constamment occupé de l'étude de son art et copiant à la célèbre galerie électorale tous les beaux tableaux de batailles des plus grands maîtres.
11 ne retourna à Paris que lorsqu'il eut acquis la certitude de pouvoir braver la critique : je raconterai plus tard comment nous y arrivâmes à peu près vers le même temps. Avant cette époque , ami lecteur, tu verras ce que firent tour à
tour pour et contre moi la bonne et la mauvaise fortune.
La vie que je menai à Dresde jusqu'à la fin du carnaval de i ^53 n'offre rien d'extraordinaire. Pour faire plaisir aux comédiens et à ma mère en particulier, je fis une pièce comi-tragique où je fis paraître deux Arlequins. C'était une parodie des Frères ennemis de Racine. Le roi rit beaucoup des disparates comiques dont mon drame était farci et j'en reçus un superbe présent. Ce roi était magnifique et prodigue , et il était en cela merveilleusement secondé par le fameux comte de Brùhl. Je quittai cette ville peu de temps après. J'y laissai ma chère mère , mon frère , et ma soeur devenue l'épouse de Pierre Auguste , maître de clavecin de Ja cour, mort il y a deux ans, laissant sa veuve dans une honnête aisance et sa famille heureuse. Mon séjour à Dresde fut marqué par un souvenir d'amour dont je me défis, comme des autres, par un régime de six semaines. J'ai souvent remarqué que la plus grande partie de ma vie s'est passée à tâcher de me rendre malade, et quand j'avais atteint mon but, à chercher à recouvrer ma santé. J'ai également bien réussi dans l'un et dans l'autre; et aujourd'hui que sous ce rapport je jouis d'une santé parfaite , je souffre de ne pouvoir plus me rendre malade : mais l'âge , cette maladie aussi cruelle qu'inévitable , m'oblige à me porter bien malgré moi. Le mal dont je parle et que nous autres Italiens appelons fort sottement malfran-
3o8 CHAPITRE XI.
çais, tandis qu'à juste litre nous pourrions prétendre à l'honneur de l'importation première, n'abrège pas la vie, quoiqu'il laisse des marques indélébiles de son passage. Ces cicatrices, moins honorables peut-être que celles que Ton gagne dans les combats de Mars, acquises avec plaisir, ne devraient jamais laisser de regrets.
J'eus à Dresde l'occasion de voir souvent le roi , qui chérissait le comte de Briïhl son ministre, parce que ce favori avait le double secret d'être encore plus prodigue que son maître et de lui rendre tout possible.
Jamais monarque ne fut plus que lui ennemi de l'économie ; il riait de ceux qui le volaient et dépensait beaucoup pour avoir sujet de rire. N'ayant pas assez d'esprit pour rire des sottises des autres souverains et des ridicules de l'espèce humaine , il tenait à ses gages quatre bouffons qu'on appelle fous en Allemagne, quoique ces êtres dégradés aient d'ordinaire plus d'esprit que leurs maîtres. L'office de ces bouffons est de faire rire leur maître par toutes sortes de plaisanteries qui d'ordinaire sont de dégoûtantes scurrilités ou de plates impertinences.
Cependant ces fous par métier captivent parfois l'esprit de leur maître au point d'en obtenir des grâces importantes pour les personnes en faveur desquelles ils s'intéressent, ce qui fait qu'ils sont fêtés dans les familles les plus distinguées. Quel est l'homme auquel le besoin ne fasse faire
des bassesses ? Agamemnon dans Homère ne dit-il pas qu'ils sont dans le cas de devoir en faire ? et ces messieurs vivaient bien avant nous! ce qui semble prouver que les hommes dans tous les temps sont mus par le même mobile, l'intérêt.
On a tort de dire que le comte de Brûhl fut ce qu'on appelle la perte de la Saxe , car il n'était que le ministre fidèle des volontés et des penchans de son maître. Ses enfans demeurés pauvres justifient assez la mémoire de leur père.
Dresde renfermait la plus brillante cour qu'il y eût alors en Europe et les arts y tlorissaient ; cependant on n'y voyait pas de galanterie ; car le roi Auguste n'était pas galant , et les Saxons ne sont pas de nature à l'être à moins que leur souverain ne leur en donne l'exemple.
A mon arrivée à Prague, où je n'avais pas l'intention de m'arrèter , après avoir porté une lettre à Locatelli, entrepreneur de l'Opéra , j'allai faire une visite à madame Morelli , ancienne connaissance que j'aimais et qui me tint lieu de tout pendant deux ou trois jours. Au moment où j'allais partir, je rencontrai dans la rue mon ami Fabris, alors colonel , et il m'obligea à aller dîner avec lui. Après l'avoir embrassé, je lui remontre en vain que je dois partir à l'instant : Vous partirez ce soir , me dit-il , avec un de mes amis , et vous rejoindrez la diligence. Je dus céder et j'en fus enchanté , car nous passâmes délicieusement le reste de la journée. Fabris languissait
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après la guerre , et ses vœux furent exaucés deux ans après ; il y acquit beaucoup de gloire.
Je dois dire un mot de Locatelli. C'était un caractère original et qui valait la peine d'être connu. Il mangeait tous les jours à une table de trente couverts , et ses convives étaient ses acteurs , actrices , danseurs et danseuses , et quelques amis. Il présidait noblement à la bonne chère qu'il faisait faire ; car sa passion était de bien manger. J'aurai occasion de parler de lui lorsque j'en serai à mon voyage de Pétersbourg où je le trouvai : il y est mort il y a peu de temps à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
Mon séjour à Vienne. — Joseph II. — Mon départ pour Venise.
Me voilà pour la première fois dans la capitale de l'Autriche, à l'âge de vingt-huit ans, bien monté en effets, mais un peu court d'argent, ce qui m'obligeait à mesurer mes dépenses jusqu'à l'arrivée d'une lettre de change que j'avais tirée sur M. de Bragadin. La seule lettre de recommandation dont je fusse muni était du poète Migliavacca de Dresde, adressée à l'illustre abbé Metastasio que je brûlais d'envie de connaître. Je fus la porter le lendemain de mon arrivée, et dans une heure d'entretien , je le trouvai plus grand sous le rap-
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port de l'érudition que ses ouvrages ne l'annoncent. Metastasio était en outre si modeste , que d'abord je ne crus pas cette modestie naturelle ; mais je ne fus pas long-temps à m'assurer qu'elle était très-réelle, car lorsqu'il récitait quelque chose de ses productions, il était le premier à faire remarquer les morceaux saillans et les beautés avec la même simplicité qu'il en accusait les parties faibles. Je lui parlai de son précepteur Gravina, et à ce sujet il me récita cinq ou six stances qu'il avait faites à sa mort et qui n'étaient pas imprimées. Ému par le souvenir de la perte de son ami et par la douceur de ses propres vers, ses yeux en les récitant se remplirent de larmes, et dès qu'il eut achevé il me dit avec un ton de bonhomie vraiment touchant : Dite mi il vero ; si pub dir meglio (i) ? Je lui répondis qu'il n'appartenait qu'à lui de croire la chose impossible. Lui ayant demandé alors si ses beaux vers lui coûtaient beaucoup de peine, il me montra quatre ou cinq pages remplies de ratures pour avoir voulu perfectionner quatorze vers , et il m'assura que jamais il n'avait pu en faire davantage en un jour, îl me confirma une vérité que je savais déjà, c'est que les vers qui coûtent le plus de peine à un poète sont ceux que le commun des lecteurs croient coulés de source. Lequel de vos opéras, lui dis- )e , aimez-vous le plus?
i Dîtes-moi la vérité: prul-on dire mieux (jue cola?
— Attilio Regolo , ma questo non vuol gia dire clie si a il migliore (i ).
— On a traduit à Paris tous vos ouvrages en prose française , mais l'éditeur s'est ruiné , car il n est pas possible de les lire : cela démontre l'élévation et la force de votre poésie.
— Il y a plusieurs années qu'un autre sot se ruina en traduisant en prose française les beaux vers de l'Arioste. Je ris de tous ceux qui soutiennent qu'un ouvrage en prose peut avoir le droit de passer pour un poème.
— Je le crois comme vous.
— Et vous avez raison.
Il me dit ensuite qu'il n'avait jamais fait une ariette sans la mettre en musique lui-même, mais qu'ordinairement il ne montrait sa musique à personne. Les Français, ajouta-t-il , sont plaisans de croire qu'on puisse adapter des vers à une musique faite d'avance ; et à cette occasion il fît cette comparaison très-philosophique , c'est comme si l'on disait à un sculpteur : Voilà un morceau de marbre , faites-moi une \ émis qui montre sa physionomie avant que vous ayez développé ses traits.
Etant allé visiter la bibliothèque impériale , ce fut avec beaucoup de surprise que j'y rencontrai de la Haye avec deux Polonais et un jeune Vénitien que son père lui avait confié pour achever
(i) Attilius Regulus; mais cela ne veut pas dire qu'il soit le meilleur.
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son éducation. Je le croyais en Pologne et sa rencontre , réveillant des souvenirs intéressans , me fut agréable. Je l'embrassai de grand cœur à plusieurs reprises. Il me dit qu'il était à Vienne pour affaires et qu'il serait à Venise dans le courant de l'été. Nous nous fîmes réciproquement des visites , et lui ayant dit que je commençais à me trouver court d'argent, il me prêta cinquante ducats que je lui rendis peu de temps après. Il m'apprit que son ami Bavois était déjà lieutenant-colonel au service vénitien , et cette nouvelle me causa une véritable joie. Il avait eu le bonheur d'être choisi pour adjudant-général par M. Morosini qui , à son retour de l'ambassade de France, avait été nommé commissaire aux confins. J'étais enchanté de savoir heureux deux hommes qui devaient me reconnaître pour première cause de leur bonheur. Je sus à Vienne , d'une manière certaine, que de la Haye était jésuite ; mais il ne fallait pas lui en parler.
Ne sachant où aller et ayant grande envie de me divertir , je fus à la répétition de l'opéra que l'on devait jouer après Pâques , et j'y trouvai Bodin, premier danseur, qui avait épousé la belle Jeoffroi et que j'avais vu à Turin. Je trouvai aussi au même endroit Campioni , mari de la belle Ancilla. Il me dit qu'il avait été forcé de divorcer parce qu'elle le déshonorait trop publiquement. Ce Campioni était à la fois grand danseur et grand joueur : je me logeai avec lui.
Tout à Menue était beau ; il y avait beaucoup d'argent et beaucoup de luxe ; mais le bigotisme de l'impératrice y rendait les plaisirs de Cythère extrêmement difficiles, surtout pour les étrangers. Une légion de vils espions qu'on décorait du beau nom de commissaires de chasteté, étaient les bourreaux impitoyables de toutes les filles. La souveraine n'avait pas la sublime vertu de la tolérance quand il s'agissait de ce qu'on appelle amour illégitime, et dévote jusqu'au bigotisme, elle croyait se faire un grand mérite auprès de Dieu en persécutant en détail le penchant le plus naturel aux deux sexes. Ayant pris entre ses impériales mains le registre des péchés mortels, elle crut pouvoir dissimuler sur six et ne frapper que sur la luxure, qui lui parut impardonnable. On peut, dit-elle , ne pas connaître l'orgueil, caria dignité en porte la livrée. L'avarice est affreuse, c'est vrai ; mais on peut s'y méprendre , car elle ressemble beaucoup à l'économie. Quant à la colère , c'est une maladie meurtrière dans ses excès ; mais l'homicide est puni de mort. La gourmandise peut n'être que friandise, et la religion ne punit pas ce péchélà; car en bonne compagnie elle passe pour vertu; d'ailleurs elle s'allie avec l'appétit, et tant pis pour qui meurt d'une indigestion. Pour ce qui est de l'envie, c'est une passion basse qui n'est jamais avouée ; pour la punir autrement que par le venin qui la ronge, il faudrait commencera mettre toute ma cour à la torture; et quant à la paresse, l'en-
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nui est là pour la punir. Pour l'incontinence, c'est autre chose ; mon àme chaste ne saurait lui pardonner , et je lui déclare guerre ouverte. Mes sujets seront les maîtres de trouver jolies toutes les femmes qui leur paraîtront telles, et les femmes feront tout ce qu'elles pourront pour le paraître; qu'on s'entretienne tant qu'on voudra , puisque je ne saurais le défendre ; mais je m'oppose à ce qu'on satisfasse des désirs dont dépend la conservation de l'espèce humaine , à moins que ce ne soit en bon et légitime mariage. Partant, on enverra à Temeswar toutes les malheureuses qui vivent du trafic de leurs caresses et des charmes qu'elles ont reçus de la nature. Je sais que sur cet article on est fort indulgent à Rome , où pour empêcher un crime plus grand , que l'on n'empêche pas , chaque éminence a ses maîtresses ; mais à Rome on fait au climat des concessions que je n'ai pas besoin de faire ici , où la bouteille et la pipe tiennent lieu de tous les plaisirs. ( Cette femme couronnée aurait pu ajouter et la table, car les Autrichiens sont renommés pour être de terribles mangeurs. ) Je n'épargnerai pas davantage les désordres domestiques ; car dès que je saurai qu'une femme est infidèle à son mari , je la ferai enfermer quoi qu'on en ait, et quoiqu'on prétende que le mari seul est seul le maître de sa femme ; cette prétention ne pouvant être valable dans mes états où les maris sont trop indolens. Je laisserai aux époux fanatiques la liberté de
crier tant qu'il leur plaira et de se plaindre que je les déshonore en punissant leurs femmes ; ils sont déshonorés d'avance par le fait de l'infidélité.
— Mais, madame, le déshonneur ne peut exister que par le fait de la publicité ; d'ailleurs vous pouvez être trompée quoique impératrice.
— Je le sais , mais taisez-vous , je ne vous reconnais pas le droit de me contredire.
C'était-là le raisonnement que Marie-Thérèse avait dû se faire, et malgré le principe de vertu qui l'avait motivé , il avait donné naissance à toutes les infamies que ses bourreaux commissaires de chasteté commettaient impunément en son nom. On enlevait et on conduisait en prison à toutes les heures du jour et dans toutes les rues de Vienne les pauvres filles qui se trouvaient seules et qui souvent ne sortaient que pour aller honnêtement gagner leur vie; car comment pouvait-on savoir qu'une fille allait se faire consoler chez quelqu'un ou qu'elle était en cherche de quelqu'un qui voulût la consoler? La chose était difficile. Un espion les suivait de loin. La police en payait une nuée et ces coquins n'étant pas vêtus en uniforme, on ne pouvait point les connaître. Cela faisait aussi que l'on se méfiait de tous les hommes qu'on ne connaissait pas.
Lorsqu'une fille entrait dans une maison ^ l'espion qui l'avait suivie l'attendait à la porte et l'arrêtait en sortant pour l'interroger. Si la pauvre malheureuse avait l'air embarrassé, si elle hésitait
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à répondre d'une manière qui satisfit le mouchard, le bourreau la conduisait en prison , commençant d'abord par la dépouiller de l'argent et des bijoux qu'elle pouvait avoir et dont on ne pouvait jamais obtenir la restitution. Vienne était sous ce rapport un vrai repaire de voleurs privilégiés. Il m'arriva un jour à Léopoldstadt que dans un tumulte une fille me glissa dans la main une montre d'or pour la soustraire au mouchard qui la poursuivait et qui allait la conduire en prison. Je ne connaissais pas cette pauvre fille, que j'eus le bonheur de revoir un mois après. Elle était jolie et par plus d'un sacrifice elle avait obtenu sa liberté ; je fus charmé de pouvoir lui rendre sa montre, et quoiqu'elle en valut la peine, je ne lui demandai rien pour récompenser ma fidélité. Le seul moyen que les filles eussent de n'être pas molestées , était de marcher dans les rues la tète baissée et un chapelet à la main ; car alors cette fatale engeance ne pouvait se permettre de les arrêter d'emblée, puisqu'elles pouvaient aller à l'église, et dans ce cas Marie- Thérèse aurait fait pendre le commissaire.
Cette crapule rendait aux étrangers le séjour de Vienne très-désagréable, car il était même trèsdifficile de satisfaire le moindre besoin sans courir le risque d'être vexé. Je fus fort surpris , un jour, me trouvant très-près du murdans une petite rue, de m'entendre apostropher par un gueux à perruque ronde , qui me dit que si je n'allais pas finir autre part , il me ferait arrêter.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que vous avez à votre gauche une femme qui peut vous voir.
Je lève la tête et j'aperçois au quatrième une figure de femme qui , l'œil armé d'un microscope, aurait pu reconnaître si j'étais juif ou chrétien. J'obéis en riant et je contai l'aventure partout , mais personne ne s'en étonna, carcela arrivait cent fois le jour.
Afin d'étudier les mœurs, je mangeais tantôt ici et tantôtlà. Un jour étant allé diner avec Campioni à l'auberge de l'Écrevisse, je fus fort surpris de trouver à table d'hôte ce Pepe il cadetto que j'avais connu lors de mon arrestation à l'armée d'Espagne , puis à Venise , et ensuite à Lyon sous Je nom de don Joseph Marcati. Campioni, qui avait été son associé à Lyon , l'embrassa , lui parla en particulier , et me dit que ce monsieur-là avait repris son véritable nom et qu'il s'appelait comte Aflflisio. Il me dit qu'après le dîner on ferait une banque de pharaon où j'aurais un intérêt , et qu'on me priait par conséquent de m'abstenir de jouer. Je consentis à la proposition. Afflisio gagna : un capitaine nommé Beccaria lui jeta les cartes au nez , badinage auquel le prétendu comte était habitué et qui passa inaperçu. Après le jeu nous allâmes au café où un officier de bonne mine , me fixant attentivement , se mit à sourire , mais d'une manière qui n'avait rien d'offensant. Monsieur, lui dis-je d'un ton poli , qui peut vous faire rire?
— Vous, monsieur, de voir que vous ne me remettez pas.
— J'ai une idée d'avoir eu l'honneur de vous voir quelque part; mais où, c'est ce que je ne saurais dire.
— Il y a neuf ans que , par ordre du prince de Lobkowitz , je vous conduisis à la porte de Rimini.
— \ ous êtes le baron Vais !
— Précisément.
Nous nous embrassâmes , ensuite il me fit des offres d'amitié , me promettant de me procurer à Vienne tous les plaisirs qui dépendraient de lui. Je n'eus garde de refuser, et le même soir il me présenta à une comtesse chez laquelle je fis la connaissance de l'abbé Testagrossa qu'on appelait Grosse-tête. Il était ministre du duc de Modèue, bien vu à la cour , parce qu'il avait négocié le mariage de l'archiduc avec madame Béatrice d'Esté. J'y fis aussi la connaissance du comte Roquendorf, du comte Sarotin et de plusieurs demoiselles nobles qu'on a grand soin de n'appeler que fraulein , ainsi qu'une baronne qui avait rôti le balai , mais qui pouvait encore plaire. On soupa et on me fit baron. J'eus beau dire que je ne l'étais pas, que je n'avais aucun titre : Il faut bien que vous soyez quelque chose , me dit-on , et vous ne sauriez être moins que baron. Il faut convenir de l'être si vous voulez à Vienne être admis quelque part.
— Eh bien ! soyons baron, puisque cela ne tire pas à conséquence.
La baronne ne tarda pas à me faire comprendre qu'elle me trouvait à son goût et que ma cour lui serait agréable : je lui fis visite dès le lendemain. Si vous aimez le jeu, me dit-elle, venez le soir. Je fis chez elle la connaissance de plusieurs joueurs et de trois ou quatre frauleins qui , sans craindre les commissaires de chasteté, étaient dévouées au culte de Vénus, et si bonnes qu'elles ne craignaient pas de préjudicier à leur noblesse en acceptant de petites rétributions pour leurs complaisances. Je jugeai que messieurs les commissaires n'étaient gênans que pour celles qui n'allaient pas dans les bonnes maisons.
La baronne m'ayant dit que je pouvais lui présenter des amis si j'en avais, j'y conduisis le baron Vais, Campioni et Afflisio. Ce dernier joua , tint la banque , gagna, et Tramontini , dont j'avais fait la connaissance, le présenta à sa femme qu'on appelait madame Tasi , et par son moyen Afflisio fit l'excellente connaissance du prince de Saxe-Hildbourghausen. Ce fut là le principe de la grande fortune de ce comte de fabrique ; cai Tramontini , devenu son associé dans toutes les grandes parties de jeu f fit que sa femme engageât le duc à lui faire donner d'abord le rang de capitaine au service de leurs majestés impériales et royales. Trois semaines après, Afflisio portait l'uniforme et le signe distinclif de ce grade. A mon