LA POETE88B
Et cependant je m'avançai vers une estancia ^ J'y trouvai une jeune femme seule ; c'était celle du capataz\ Elle ne pouvait prendre sur elle de vendre ou de donner un bœuf sans le consentement de son mari ; il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D'ailleurs, il était tard, et, avant le lendemain, il n'y ^vait pas moyen de le conduire jusqu'à la mer,
n y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s'éloignant, continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire, si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie, ce souvenir y garde obstinément la place qu'il a prise, — Je devais rencontrer au milieu de ce désert, épouse d'un homme à demi sauvage, une jeune femme d'éducation cultivée, une poétesse sachant par cœur Dante, Pétrarque, le Tasse.
!• Nom des fercnes dans l'Amérique du Sud. >«
2* Maître de rélablissement.
dbyGoogk
Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je fus agréablement surpris de Tentendre me répondre en italien. Elle m'invita gracieusement à m'asseôir, en attendant le retour de son mari. Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda df Je Connaissais les poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau d'un volume de ces poésies, en me disant 411'ellé iîiè ië donnait afin que j'y apprisse i'espagfibl poMt l'amour d'elle. Je lui demandai alors si ëlié-iùômë né iaisâit pas des vers.
*- Cômiùeht, tne répondit- elle, voulez -vous qù^ôti tie devienne pas poète en lace d'une pareille
Et alors, sans se faire prier, elle me récita pluâlèUl^s pièces que je trouvai d'un grand sentiment et d'une prodigieuse harmonie* J'eusse passé toute Ta soirée et toute la nuit à l'écouter, sans penser à mon pauvre Maurice, qui m'attendait en gardant la tablé-radeàu ; mais son mari rentra et mit fin au càté poétique de la soirée, pour me ramener au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma de^ mande, et il fut convenu que, le lendemain, il conduirait un bœu! à la plage et me le vendrait.
Au point du jour^ je pris congé dé !iiâ belle po£tesse etjô me hâtai d'âlteï*jfeti^ouVei* Maurice}
dbyGoogk
il avait passé la nuit abrité comme il ûTftil pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne |^b me voir revenir, et craignant que Je ne fusse mangé paf les tigres, fort communs dans cette partie de TAmél^ique, et moins inoffensifs que les étalons «I même que les taureaux.
Au bout de quelques instants apparut te éajlitas, traînant un bœuf au lassoi En peu d'instants Tam^ mal fut saigné, écorché, taillé en lanières^ tant teift grande l'adresse des hommes du Sud dans I\ii?com>plissement de cette œuvre de sangi
Il s'agissait maintenant de transporter le bœtii) coupé en morceaux^ de la cétd au bâtiment, c*elt-àdire à une distance de mille pas au moikis, eâ %t^ versant les brisants où se ruait une mer AirieUS^t
Maurice et moi, nous ne^ mimes à lA beso^e.
On sait comment était construit le navire qui de» vait nous mener à bord : un^ tablé aveé un tonnettU attaché à chaque pied| et une espèce d% )^1 Ai milieu. En venant, ee pal avait servi k suspendre nos vêtements ; en revenant, il devait supporter ftos vivres en les maintenaiil hors de l>^tt« \
Nous mimes l'équipage à la mer ; nilus hMà Sibâ» çàmes dessus, et Maurice une pétche àla ittath^ lUoi ma gaffe au poing* nous noub mtmès à tnanîâèûvrcf ayant de Teamy U€<itt*Aus£éiiou<> i^u Que te pdids qu'il
dbyGoogk
portait était trop fort pour le canot; mais tant pis, vogue la galère !
Notre manœuvre s'accomplissait aux grands applaudissements de TÂméricain et de l'équipage de la goélette, qui faisaient des vœux plus encore peutêtre pour le salut de la viande que pour le nôtre; et d'abord la navigation fut assez heureuse; mais, arrivés à une ligne de brisants qu'il nous fallait traverser, nous nous trouvâmes par deux fois presque entièrement submergés.
Le bonheur voulut que nous la franchissions heureusement, au mépris de toute difficulté.
Mais, une fois au delà de la double ligne des brisants, le danger, au lieu d'être passé, était devenu plus grand.
Nous ne trouvâmes plus le fond avec nos gaffes, et par conséquent il nous devenait impossible de diriger l'embarcation. En outre, le courant, devenant plus fort à mesure que nous avancions dans le fleuve, nous emportait loin de la corvette.
Je vis le moment où nous allions traverser l'Atlantique, et ne nous arrêter qu'à Sainte-Hélène ou au cap de Bonne-£spérance.
Il n'y avait pas d'autre ressource pour nos compagnons, s'ils voulaient nous rattraper, que de mettre à la voile; c'est ce qu'ils firent^ et, comme le
dbyGoogk
DE J, 6ARIBALDI 81
vent venait de la terre» la goôlette nous eut bientôt rejoints et dépassés.
Mais, en passant, elle nous jeta un cordage; nous amarrâmes Tembarcation au navire; on fit d'abord passer les vivres ; puis nous nous hissâmes à notre tour, Maurice et moi; puis, enfin après nous, vint la table, qui fut réintégrée à s«a place dans la salle à manger, et ne tarda point à être rendue à sa première destination.
Nous fûmes récompensés de la peine que nous avions prise à nous procurer nos vivres, en voyant avec quel glorieux appétit les attaquaient nos compagnons.
Quelques jours après, j'achetai, moyennant trente écus, un canot d'une balandre qui nous croisait.
Nous passâmes ce jour encore en vue de la pointe de Jésus-Maria.
dbyGoogk
00 «XMaiHSB
LÉ GÔMfiAT
Nous avions passé la nuit à i'anôt^é-, à énvirdtl hit milles AU midi de Ift pointe de Jêsus^M&Ha^ dif'eclementën ùnêé les Bskrr&nesi» de SabOrëgorïd; il ioufflftii tine petite brise du hdM^ lôi'sqtië notis aperçûmes, du côlé de Montevideo, deux bârquôfe que noi^ê t^fûmei amies; mài^^ comme ëllëii&'IlVàient pas lé Mgiié Oôtivëtiu d'tiû pavillon h>Ugè, je emft qu'il ëtttit priideftl dé mettre à Ift Vdilë ëtl le§ attendant; j'ordonnai, en outre, de montëf éUr le pôât les mousquets et les sabres.
La précaution, comme on va le voir, n'était pas inutile; la première barque continuait de s'avancer sur nous avec trois personnes seulement en évidence ; arrivé à quelques pas de nous, celui qui paraissait le cbef éleva la voix et nous ordonna de nous rendre; en même temps le pont de la barque se couvrit d'bommes armés qui, sans nous donner le temps de répondre à la sommation, commencé-
dbyGoogk
rent le feu. Je criai : « Aux armes ! » el sautai sur mon fusil, puis, comme nous étions en panne, tout en ripostant de mon mieux je commandai :
— Aux bras des voiles de devant!
Mais, ne sentant pas la goélette obéir au commandement avee la docilité accoutumée, je me tournai vers le gouvernai et vis que la première déchaîne avait tué le timonier, qui était un de mes meilleurs matelots* Il se nommait t^iorentino et était né dans une de nos lles%
Il n'y avait pas de temps à perdre. Le combat était engagé avec rage; le lancione, —c'est le nom des sortes de barques contre lesquelles nous combattions, — le lancione s'était accroché à notre jardirf de droite, et quelques-uns de ses hommes étaient déjà montés sûr notre bastingage; par bonheur, quelques coups de ftisil et de sabre eurent raison d'eux.
Après avoir aidé mes hommes à repousser cet abordage, je sautai à l'écoute de trinquette de tribord, où Fiorentino avait été frappé, et saisis le timon abondonné. Mais, au]moment ou j'appuyais la main pour le faire obéir, une balle ennemie me frappa entre l'oreille et la carotide, me traversa le cou et me renversa sans connaissance sur le pont.
Le teste du combat, qui dura une heure, fut sou-
ri byGoogk
q2 MÉMOIRES
ténu par Louis Carniglia, pilotin, par Pasquale Lodola, Giovanni Lamberti, Maurizio Garibaldi et deux Maltais. Les Italiens donc combattirent à merveille; mais les étrangers et nos cinq noirs se sauvèrent dans la cale du bâtiment. Enfin, fatigués de notre résistance, comptant une dizaine d'hommes hors de combat, l'ennemi s'enfuit, tandis que, le vent s'étant levé, nos hommes continuaient de remonter le fleuve.
Quoique le sentiment me fût revenu et que j'eusse repris mes sens, je demeurai complètement inerte et inutile, par conséquent, pendant le reste de l'affaire.
J'avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j'ai été mort et que j'ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et privé de toute lueur d'existence. Mais hâtons-nous d'ajouter que ce sentiment de bienêtre physique fut bien vile étouffé par le sentiment de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé ou à peu près, n'ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la carte, je la consultai de mes yeux couverts d'un voile que je croyais celui de la moii, et
dbyGoogk
j'indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve Parana. Aucun de nous n'avait jamais navigué dans la Plata» excepté Maurice, qui une seule fois avait remonté rUruguaj. Les matelots» terrifiés, — les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces craintes ou Sbvaientles cacher;— les matelots, terrifiés, et de mon état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d'être pris et considérés comme pirates» avaient répouvante sur le visage et désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d'arbre flottant, ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.
Le cadavre de nott^ malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce genre d'inhumation était médiocrement de mon goût, et que j'y sentais une répugnance d'autant plus grande, que, selon toute probabilité, j'étais tout près d'en tâter. Je m'ouvris de cette répugnance à mon cher Carniglia.
Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient particulièrement à l'esprit :
a Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort sur la terre et dans l'Océan 1»
Googk
•4 MriMOIRBS
et mon pauvre ami pleurait et me promettait de ne pas me laisser Jeter à l*eau, mais de me creuser une fbsse et de m'y couclier doucement. Qui sait, malgré le désir qu'il en avait, s'il eût pu tenir sa promesse ! Mon cadavre eût rassassié que^ue loup marin, quelque caïman de l'immense Plata. Je n'eusse plus revu iltalle, Je n'eusse plus combattu pour elle I pour elle, la seule espérance de ma vie l mais aussi Je ne l'eusse pas vue retomber dans la honte et dans la prostitution.
Qui eût dit alors à n^on bien cher Louis qu'avant un an, c'était moi qui le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et (^ui chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse qu'il m'avait faite, à moi, de l'ensevelir s,ur la terre étrangère, et de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du voyageur? Pauvre Louis 1 il eut pour moi les soins d'une mère pendant ma longue et douloureuse maladie, qu\ n'avait d'autre soulagement que sa vue et les attentions que ce cœur d'or ayait pour moi.
dbyGoogk
DE l OARIULDI
LOUIS QÀflNIGLIl
pwfîe qu§ c'çrt ^n >imple «i^telot, ne dVYi'aliiijf
^fiiiie jjpi^r a|fpputer,le? tçwpôtep 4e tout ff»»e| QQ^Ie, enflp, pQ^r me p?p(ég«Fi ppii? ipag '»trâ#f, pç^uf mP soigq^r, çQiBme U eftt fait d§ fQn nUM\ QRâ9fij*étei§cQ9(;b^5 flafl? ip^ |pi)gue pgeme, au? »9B W fl® 4ouleuç ; ljff§p#,pb^pçlQpp<i de topi, je délirais du délire de la mort, il §ç teoiût aMÎe au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d'un ange, ne s'éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher ses larmes. 0 Luigi ! tes os, épars dans les abîmes de T Atlantique, méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te donner en exemple h
dbyGoogk
9Ù MËMOIRES
ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses que tu as versées sur lui !
Luigi Carniglia était de Deiya, petit pays de la rivière du Levant. Il n'avait point reçu d'insti*uction littéraire, mais il suppléait à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments jusqu'à Gualeguay, avec la saga-^ cité et le bonheur d'un pilote consommé. Dans le combat que je viens de raconter, c'est à lui particulièrement que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l'ennemi ; armé d'un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fût la terreur des assaillants. Élevé de stature, robuste de bofp^, il réunissait l'agilité à la vigueur. Doux jusqu'à la tendresse dans le cours habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous. Hélas ! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi, au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d'une larme, et... oubliés I
dbyGoogk
DE I. 6ABIBALD1 97
PftISOHRIS»
Je restai dix-neuf jours sans antres soins que cens qui me (tarent donnés par Luigi Carniglia.
Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à 6ualeguay.
Nous avions rencontré à l'embouchure de l'Ibiqui, bras du Parana, un navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme qui eut toutes sortes d'obligeances pour moi, me donnant ce qu'il croyait pouvoir être utile à mon état.
Tout ce qu'il m'offrit fat accepté, car nous manquions littéralement de tout à bord de la goélette, excepté de café; aussi mettait-on le café à toute sauce, sans s'inquiéter si le café était pour moi une bien saine boisson et une drogue bien efficace. J'avais commencé par avoir une effroyable fièvre, accompagnée d'une difficulté d'avaler allant presque jusqu'à l'impossibilité. Gela n'était pas bien éton-
dbyGoogk
08 MliMOIRBS
nant, la balle, pour aller d'un côté fc l'autre du cou, ayant passé dans son trajet entre les vertèbres cervicales et le pharynx j pui^^ ^pès huit ou dix jours, la fièvre s'était calmée; j'avais commencé d'avaler, et mon état était devenu tolérable.
Don Lucas avait faft plus : en nous quittant, il m'avait, — ainsi qu'à un de ses passagers nommé d'Arragaida, Biscayen établi en Amérique, — donné dM lettres de reeommandattot pour (lualegfuay, et partiouUèrement pour le gouvenneup de la pronnee d%tra-Ilio8, don PasealBehagae, qui, devant Ikire un voyage, lui laissa son propre médecin, donRamon Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma blessure et ayant senti, du celé opposé b celui par oà elle était entrée, la balle rouler sens son doigt, en fit très-habilement l'ex^ traction en m'ineisant la peau, et, pendant quelques semaines, c'est-à-dire jusqu'à mon parfait rétablissement, eontiBua de me donner les soins les plus afleetueus et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.
Je séjournai six mois b Gualeguay, et, pendant Oês six mois, je demeurai dans la maison de don Jaointo Andréas, qui fut pour moi, ainsi que sa famille, plein dMgai>d8 infinis et de courtoises gentillesses.
Mais J'étais prisonnier, ou à peu près. Malgré
yGoogk
DE I. GâRIBALDl 99
tente la èonn« Volonté du gourerneuf don Pascal Echague^ et l'intérêt que me |}értailla brttte population de Gualefuay, j'étaiis obligé d'attéhdre la décision du dietateur dé Bueneà^Ayrësiqni he décidait rien.
Le dictateur de Budnos^Ayrel était à cette heure Rosasi dont nous auroils à aoUs oeeuper plus tard^ à propos de MonteTideo»
Guél^i de ma blessure, je commençai à ftiire dés premen&des; mais^ par ordre de Tautorité) ihiBS cavalcades étaient boriiées-. En échange de ma go6leite confisquée^ on me passait un écu par jbul*) ce qui était beaucoup dans ua pays o& tout est poàr rien^ et dant lequel on ne treuTe aucune bceàsion de dépense I •— mais tout t^ela nfe triait pas ta libertés
Au cesie, probablement^ eétte dépense d'ub éou par jour pesait au goUT^nementi te^t il nié fut fait des euvertures de fuite; mails les gens qui me fotsaîent ces eliyertures de bonne i6i étaienl^ sans te eavoir, des agents proTOcatéursi On mè étsait que le gouvernement venait ma dispatitioà sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violente pour que j'adeptasQe une réaolutiMi qUi était déjà en projet dans nlbn esprit. Le gouvemtor dt Gualegua^i depuis le départ de don Paseal Eebagua,
était un certain Leonardo Miilan ; il n'avait, jasqaelà, été pour moi ni bien ni mal; et, jusqu'au jour ob nous étions arrivés, je n'avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu'il m'eût témoigné peu d'intérêt.
Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes préparatifs, afin d'être prêt à la première occasion qui se présenterait. Un soir d'orage, je me dirigeai, en conséquence, vers la maison d'un vieux brave homme que j'avais l'habitude de visiter et qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec lesquels j'espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute, des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Âyres ou à Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir cinquantequatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours le galop, s'accomplir dans la moitié d'une nuit.
Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l'Ibiqui, à la distance d'un demi-mille à peu près du fleuve ; le guide me dit alors de m'arrêter dans une
DB I. 6ARIBALDI 101
espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis qu'il irait prendre langue.
J'y consentis; il me quitta et je restai seul.
Je mis pied à terre, j'accrochai la- bride de mon cheval à une branche d'arbre, je me couchai au pied du môme arbre, et attendis ainsi deux ou trois heures; après quoi, voyant que monguidene reparaissait point, je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était proche ; mais, au moment d'atteindre cette lisière, j'entendis derrière moi un coup de fusil et le frétillement d'une bàlle dans l'herbe. Je me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon cheval. •— Impossible de fuir, inutile de me défendre; — je me rendis.
dbyGoogk
Oa me lia l^ maihs ^rriéte le doiii M Ièa^. ïàH à eheval; pu» on me lia lies çiéûi cbmmtî o^ M%^ vait lié tes smîDs, «a iefi àdôt^ettlslMint à là %Bb^% du ehevaL
C'est dass eel équif^age fiie jie fm raiôené & iHâ>leguaji 6à$ cemme ixà va M lt>il^ i!ft%lleb'éÉt UB pire totitetBDnii
On ne m'accusera point d'être par ^j^ létiflrè vis-à-vis de moi-même ; eh bien, je Tavoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle cette circonstance de ma vie.
Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de dénoncer ceux qui m'avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire que je déclarai que seul j'avais préparé, et seul ezétuté ma fuite; alors, comme j'étais lié, et que don Leonardo Millan n'avait rien à craindre, il s'approcha de moi et commence de me frapper avec son
dbyGoogk
DE i. BâRIBALDI m
fouet; après quoi^ il renoilT^a ses deîÀatidBS, elmoii je renouvelai mes déni§gfltiofiSi
Il erdonmi alers de me cdndHire en piisoii) et ajoata tovltes quelques mots à roreiU^ de m^s oen^ duet%ufs.
Ges ttols ëtaieiii \\)TQre de me dtaner la toiiMPai
Sa arHTbnt dabs la efaambre qui m'était destin née, mes gardes, en conséquence, mi laissâÉt le» BMÔfis liées deiTiék*e le dos^ me passèrent hds p6ig»ets uHe fieHYelk eorde^ teiimèrefit Tautre etitré^ mité autour d'une solive, et, tirant è eux, me sus^ pendirent à quatre ou einq pieds de ter^e-.
Alors don Leoaàrdd lËHaa entra dans ma pH* son, et me demanda si je voulais avouer.
le ne jpouvais que lui eracher au visage» et m^n donnai la satitfiratton^
-^ C'est bien, dit41 en se retirant 4 quand U plaira aB prisbnniei^ d'avaneri vous m'appeildreEf^et> quand il aura avoués bn lé remettra à terré.
Après qnoi^ il scHrtit.
Je restai deux heures ainsi suspendu* Tbut té poids de mon corps peteit sur mes poignets énsUnglantéi et «ur mus épaules iuxrieë.
Tout laoti ê^ps brUlait oumme une fouruâiseï à ekaque mstBllt|e demandais du i*eau> et» |^s èu^ mains que mon bourreau» mue far^toUa m'en duii*
dbyGoogk
104 MËMOIRKS
Daient; mais Teau, en entrant dans mon estomac, se desséchait comme si on Peut jetée surune lame de fer rougie. On ne peut se faire une idée de ce que je souffris qu'en relisant les tortures données aux prisonniers au moyen âge. Enfin, au bout de deux heures, mes gardes eurent pitié de moi ou me crurent mort, et me descendirent.— Je tombai couché' tout de mon long.
Je n'étais plus qu'une masse inerte, sans autre sentiment qu'une sourde et profonde douleur, —un cadavre ou à peu près«
Dans cette situation, et sans que j'eusse la conscience de ce que Ton me faisait, on me mit dans les ceps.
J'avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison, avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J'avais subi deux heures d'une effroyable torture, et forsque je revins à moi, j'étais attaché côte à côte d'un assassin.
Quoique au milieu des plus atroces tourments |e n'eusse point dit un seul mot, et que, d'ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don Jacinto Andréas avait été emprisonné ; les habitants du pays étaient dans l'épouvante*
dbyGoogk
DB J- 6ÂRIBÂLD1 105
Quant à moi, sans les soins d'une femme, qui fut pour moi on ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte et vint au secours du pauvre torturé.
Elle s'appelait madame AUeman.
Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.
Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu'il était inutile d'essayerdemefaireparler,etconvaincuqueje mourrais avant de dénoncer un de mes amis, n'osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province 6ajada« J'y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me fit dire qu'il m'était permis de sortir librement de la province. Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j'aie plus d'une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher l'obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd'hui encore, être à môme de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour moi et surtout pour ma liberté rendue.
Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.
dbyGoogk
lOC MËMOIftBS
Quant à don Leonardo Miilan^ je ne yoIiIhs ^as même le voir , de peur que sa présence , en me rappelant ce que j'avai« souflferl^ ne me fit timnmettre quelque action indigne de moi.
M h GAAIBALDI m
XYI
Se aidtda, j« prii puMige ins un hri|«itin itaUffii capitaine Vwfim- C'était on bo^nma reoommaod^ble et diipia soui toua lea rapports; il ma traita airea uQ# géiiér<Mit6<Aeviilafei«tt#i et il ma enduisit jqs* qu% rambeuftb^re do riguann, affluant do Bampa» oji je m'embarquai pour MontQYidao» gus une H^ landre eemmaadée par Pascal Carbone.
J'étais dans une veine de bonheur; lui aussi me traita à paweiUe*
Les| bonheurs [comme lea malheurs ?ent en troupe; j^n amis momentanément fini avec les derniers, et lea premiers se suoeédaient sans intem rnption*
À |lonte?ideO| je trouvai une foule d*amis, à la tête desquels je dois compter Jean-Baptiste Gui^eo et Napoléon Gastelljiii. Bientôt enfin, Rossettiy que j'avais laissé à Montevideo, on ae le rappelle, vint m'y Mjoindre; il anrivait deRie^Grande, etk il avait
dbyGoogk
été admirablemeut reçu par ces fiers républicains.
A Montevideo, ma proscription tenait toujours. Ma résistance contre les lanciones, le monde que nous leur avions tué, était un prétexte au moins spécieux. Je fus donc forcé de rester caché dans la maison de mon ami Pazante, où je demeurai un mois.
Ma réclusion, au reste, était on ne peut plus supportable, adoucie qu'elle était par les visites de tant de compatriotes qui, à cette époque de prospérité et de paix, s'étaient établis dans le pays, et exerçaient, vis-à-vis de leurs amis du vieux monde, une généreuse hospitalité. La guerre, et surtout le siège de Montevideo, changèrent la condition de la plupart d'entre eux, et, de bonne qu'elle était, la firent mauvaise et même pire. Pauvres gens I je les ai plaints bien des fois; par malheur, je ne pouvais faire mieux que de les plaindre.
Au bout d'un mois, le temps étant venu de me mettre en voyage, nous partîmes, Rossetti et moi, pour Rio-Grande. Notre voyage devait se faire et se fit à cheval; ce fut une grande joie et un grand plaisir pour moi.
Nous voyagions ce que l'on appelle à eseotero.
Expliquons ce que c'est que cette manière de voyager, qui, pour la rapidité, laisse bien loin la
yGoogk
poste, si prompte qu'elle soit dans les pays civilisés.
Que Ton soit deux, trois ou guatre, on voyage avec une vingtaine de chevaux habitués à suivre ceux qui sont montés ; lorsque le voyageur sent sa monture fatigué^, il met pied à terre, passe sa selle du dos de son cheval sur celui d'un cheval libre, Tenfourche, fait au galop trois ou quatre lieueso puis le quitte pour un autre, et toujours ainsi, jusqu'au moment où l'on décide de s'arrêter ; les chevaux fatigués se reposent en continuant la route, délivrés de leur selle et de leur cavalier.
Pendant la courte halte que font les cavaliers pour changer de cheval, toute la horde pince du bout des dents quelques touffes d'herbe, et boit, si elle trouve de l'eau; les véritables repas se font deux fois par jour seulement, le matin et le soir.
Nous arrivâmes ainsi à Piratinin, siège du gouvernement de Rio-Grande; la capitale était bien Porto- Allègre, mais comme la capitale était au pouvoir des impériaux, le siège de la république était à Piratinin.
Piratinin est certes un des plus beaux pays du monde, avec ses deux régions : région de plaines^ région de montagnes.
La région des plaines est complètement tropi-
dbyGoogk
tiO MliilOIRBS
calé; % pouBMnt la banane, la oanna à aacre, l'oranger. Entre les tiges de ces plantes et de ces arbres rampent h serpent à sonnette, le serpent noir, le serpent oorail ; là, comme dans les jungles de rinde, bondissent le tigre, le jaguar et le puma, lion inoffensif, de la taille d'un gros cbien du Saint- Bernard.
La région de» montagnes est tempérée eomme mon beau climat de Nice \ % on réoolte la pôohe, 1^ poire, la prune, tous les fruits d'Europe; là, poupsent ces magnifiques forêts dont aucune plume ne donnera jamais Te^^acte description, aveo leurs pins droits comme des mAts de navire, hauts de deux cent? pieds, et dont cinq ou si^ hommes peuvent à peine embrasser la tige. A l'ombre de ce» pins poussent les taquaros, roseawc gigantesques qui, pareils aux fougères du monde antédiluvien, arrivent à quatre-vingts pieds de haut, et qui h leur baae atteignent h peine à la grosseur du corps d'un homme ; là, poussent la ba/rba de poo, littéralement la barbe des arbres, dont on se sert en guise de serviette, et ces lianes qui, par leurs multiples entrelacements, rentrent les forêts inextricables; là, sont ces clairières Qommées eampêêpre^, où poussent des viUi^s tout entières : Lima da Serra, Vaccaria, Lagest ^nOAseulônici^t trpis villes, mais trois départemeuts; —
dbyGoogk
DE I. OARIBALDI Ht
population caucasienne, d'origine portugaise, et d -une hospitalité homériq[ue.
Là, le voyageur n*a besoin de rien dire, de rien demander. Il entre dans la maison, va droit à la chambre des hôtes; les domestiques, sans être appelés, viennent, le déchaussent, lui lèvent les pieds. Il reste le temps qu'il veut, s'en va quand il lui plait, ne dit point adieu, ne remercie pas si c'est spp boQ plaisir, et malgré cet oubli, celui qui viendra après lui ne sera pas moins bien reçu que lui.
C'est la jeunesse de la oaiura, c'est le matin de rb'imanîté.
dbyGoogk