LA LAGUNE DE LOS PATOS
Arrivé à Piratinin, j'y fus admirablement reçu par le gouvernement de la république. Bento Gonzalès, —véritable chevalier errant du cycle de Charlemagne, frère par le cœur des Olivier et des Roland, vigoureux, agile, loyal comme eux, véritable centaure, maniant un cheval comme je ne Tai vu manier qu'au général Netto, — modèle accompli du cavalier, — était absent et en marche, à la tôte d'une brigade de cavalerie, pour combattre Sylva Tanaris, chef impérial, qui, ayant franchi le canal de San Gonzalès, infestait cette partie de la province Piratinine, siège alors du gouvernement républicain, et un petit village charmant par sa position alpestre, chef-lieu du département du môme nom, et tout entouré d'une population belliqueuse, très-dévouée à la cause de la liberté.
En son absence, ce fut le ministre des finances, Almeida, qui me fit les honneurs de la ville.
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Un mot sur Rio-Grande, que l'on pourrait croire, comme l'indique son nom, située sur le cours de quelque grande rivière, ou une grande rivière luimême.
Rio-Grande, c'est la lagune de los Patos, — le lac des canards; — elle peut avoir une trentaine de lieues de long. A part quelques bas>fonds dont nous aurons à nous occuper plus tard, elle est profonde et peuplée de caïmans; elle est formée par cinq rivières qui viennent s'y jeter à son [extrémité nord, et qui ont l'air de former les cinq doigts d'une main dont la paume est le bout de la lagune.
Il y a un endroit d'où l'on voit à la fois les cinq rivières, et qui s'appelle pour cette raison Viamao, — j'ai vu la main.
Viamao avait changé de nom, et s'appelait alors SeUembrvna, en commémoration de la république proclamée en septembre.
Me trouvant inoccupé à Pîratinin, je demandai à passer dans la colonne d'opérations dirigée sur San Gonzalès, près du président. Ce fut là que je vis ce vaillant pour la première fois, et que je passai quelques jours dans son intimité. C'était véritablement l'enfant gâté de la nature ; — elle lui avait donné tout ce qui fait le véritable héros. — Bento Gonzalès atteignait ses soixante ans lorsque je le connus.
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114 HÉMOIRES
Haut et svelte, il montait à cheyal^ je Tai dit» avec une grâce et une facilité admirables. A cheval, on lui eût donné vingt-cinq ans. — Brave et heureux, il n*eût pas un instant, comme un chevalier de rArioste, hésité à combattre un géant, eût*ii eu la taille de Polyphème et Tarroure de Ferragus. — Il avait un des premiers poussé le cri de guerre, non pas dans un but de personnelle ambition, mais comme tout autre enfant de ce peuple belliqueux. Sa vie au camp était comme celle du dernier habi* tant des prairies : de la chair rôtie et de Teaiî pure. — Le premier jour où nous nous vîmes, il m'invita à son frugal repas, et nous causâmes avec autant de familiarité que si nous eussions été compagnons d'enfance et égaux. Avec tant de dons naturels et acquis, Bento Gonzalès Ait l'idole de ses concitoyens ; et avec tant de dons^ chose étrange, il fut presque toujours malheureux dans ses entreprises de guerre, ce qui m'a toujours fait croire que le hasard était pour beaucoup plus que le génie dans les événements de la guerre et la fortune des héros^ Je suivis la colonne jusqu'à Camodos, — passe du canal de San Gonzalès, qui relie la lagune de Los Patos à Merin. Sylva Tanaris s'y était précipitamment retiré en apprenant qu'une colonne de l'armée républicaine s'approchait.
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N'ayant pu le rejoindre, le président revint en arrière. J'en fis naturellement autant que lui, et je repris à sa suite la route de Piratinin.
Vers ce temps, nous reçûmes la nouvelle de la bataille de Rio-Pardo, où l'armée impériale fut complètement battue par ks républicains.
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