‹ MémoiresChapitre 101 sur 168 · LETTRE XXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIII

Lorsque vous m'avez écrit, il falloit que le valet de pied ne fût pas encore arrivé , puisque vous vous plaignez de n'avoir point de nouvelles, quoique je vous en aie mandé trois fois la semaine, comme vous me l'avez commandé. Je n'ai rien à vous dire depuis ma dernière, sinon que je ne juge rien de bon des intentions de M. le Cardinal, qui, par son procédé, témoigne bien que ce n'est par amitié pour vous qu'il entretient la négociation, mais pour découvrir si vous êtes en état de lui nuire : en ce cas , il ne rompra pas ; mais , s'il vous voyoit sans crédit au-dedans du royaume, l'apparence est qu'il ne manqueroit

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pas à vous pousser. Je pense qu'il faut agir de la même manière avec lui , et essayer d'avoir la permission de demeurer toujours à Sedan , en conservant la fonction de votre charge et le revenu de vos biens et de vos gouvernements, comme vous en demeurâtes lorsque je vous quittai. Par ce moyen, étant en sûreté, vous pourrez prendre votre temps de lui nuire s'il lui arrive quelque désordre , comme il ne manquera pas d'en user de même envers vous s'il se voit en état d'y pouvoir réussir. Je trouve encore une autre raison du désir qu'il témoigne avoir de traiter avec vous , qui est la sollicitation continuelle que lui en fait Monsieur ; et, comme il veut à présent être bien avec lui, et que par son traité il s'est réservé la liberté de solliciter votre accommodement, M. le Cardinal lui témoigne vouloir y entendre pour l'amour de lui, pendant que le Père Joseph me dit tous les jours qu'il ne se peut faire tant qu'il s'en mêlera. Je vois Monsieur à l'hôtel de Venise deux fois la semaine, et il v vient coucher exprès afm de me parler de vo''s aifaires. M. le comte de Brion a un valet de chambre nommé Bernard , dans la chambre duquel je m'enferme depuis dix heures jusqu'à minuit, que Monsieur donne le bon soir; M. le comte de Brion me vient prendre et me laisse dans sa cham.bre, seul, oij je suis bien souvent jusqu'au jour; il témoigne assurément beaucoup d'amitié pour vous, et il n'y a rien qu'il ne fit , hors de s'embarquer en affaire de rechef. Je lui disois cette nuit qu'assurément M. le Cardinal le trompoit lorsqu'il l'assuroit qu'il souhaiteroit que ce fût lui qui fût le négociateur de votre

d'Alex, de Campion. 555

accommodement, et que du même temps Ton me disoit qu'il ne se feroit jamais par cette voie. Je vis bien qu'il ne me croyoit pas ; mais il en est si persuadé aujourd'hui , qu'il est tout-à-fait mécontent, et moi fort mal avec les ministres. Je ne sais si l'affaire ira plus loin, mais je pense les avoir mises en bon état. Le Père Joseph m'ayant donné heure après midi pour voir M. le Cardinal , Monsieur s'y est trouvé pour parler de vos intérêts. Comme ils s'en entretenoient tous deux, le Père Joseph m'y a amené. M. le Cardinal m'a dit d'abord : «Vous ferez savoir à M. le Comte qu'il a de grandes obligations à Monsieur, qui sollicite ses affaires avec chaleur ; et , à dire la vérité, M. le Comte prend les choses avec tant de hauteur, que sans Monsieur on auroit déjà rompu la négociation. » Sur quoi je lui repartis à l'heure même que le Père Joseph , qui étoit présent, m'assuroit du contraire, et qu'il me disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien à faire tant que Monsieur s'en mêleroit; de quoi ils ont été si interdits tous trois, qu'on a été assez longtemps sans parler. Enfin , le Père m'a répondu qu'il ne me l'avoit pas dit de la sorte ; sur quoi j'ai fait une révérence et me suis retiré , disant que je pensois l'avoir ouï ainsi. Monsieur est sorti un moment après, tout-à-fait ému, et j'ai bien vu qu'il ne doutoit plus de leur mauvaise intention. Je le verrai cette nuit, et j'essaierai d'achever de lui faire voir clair dans leurs intentions ; je ne manquerai pas demain au matin à vous mander le succès de la conférence. Je ne doute point que vous n'ayez autant de joie du désordre que j'ai mis entre eux que j'en reçus lorsque je vis l'oc-

casion de leur rompre en visière. Sans cela je n*eusse jamais détrompé Monsieur. Mais il a connu visiblement par leur interdiction et par la manière naïve dont j'ai parlé que j'étois véritable. S'il s'échauffe, vous avez ce que vous désirez; sinon, que les ministres demanderont un autre négociateur que moi, et il ne m'importe qui traite vos affaires, pourvu qu'elles se fassent à votre satisfaction.

De Paris, ce iS juin 1637.

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