LETTRE LX
Je ne doute point que vous ne soyez surprise de voir revenir tout le train du pauvre feu M. le Comte, et que je sois demeuré seul à Sedan avec quelques-uns de mes amis qui ne m'ont pas voulu quitter. Vous devez être persuadée que j'ai cru avoir raison d'en user de la sorte , et que je ne suis pas assez ennemi de mon repos et de ma fortune pour m'embarquer dans une affairé dont l'événement est incertain , et de m^exposer à un péril évident sans aucun avantage apparent, quand il n'y auroit que votre considération et celle de notre famille; j'aurois suivi les autres si j'avois cru le pouvoir faire avec honneur. Ce n'est pas que je veuille condamner l'action de tant d'honnêtes gens qui s'en retournent ; mais je vous avoue que, voyant approcher l'armée du Roi pour assiéger Sedan , oij est le corps de mon maître , et M. de Bouillon n'étant embarqué dans l'affaire que pour ses intérêts, je ne saurois me résoudre d'abandonner ni l'un ni l'autre , et je crois qu'il est de mon devoir d'attendre l'accommodement de M. de Bouillon , qu'il ne fera jamais sans avoir assurance que ce pauvre corps sera porté dans le ca-
veau de ses prédécesseurs ; en ce cas-là je vous promets de m^en retourner, et que, quelque avantage que je puisse trouver avec les Espagnols , Madame deChevreuse, M. de Guise ni eux n'auront point le pouvoir de me faire prendre parti , trouvant aussi honteux pour moi de servir le roi d'Espagne contre ma patrie comme je me croirois foible d'abandonner les intérêts d^un prince qui m'a tant aimé, quoiqu'il ne soit plus en état de le reconnoître. Enfm je vous conjure de n'y point trouver à redire, et de croire que j'ai plus de regret pour l'amour de vous que pour toute autre considération. Je ne doute point que vous ne fassiez votre devoir de votre part, comme je prétends m'acquitter du mien, et j'espère que nous nous reverrons plus tôt que les apparences ne semblent nous le promettre; toujours c'est le souhait de celui qui est à vous.
A Sedan, ce 14 juillet 1641.
A M. LE DUC DE VENDOME