‹ MémoiresChapitre 132 sur 168 · LETTRE LXIX · texte numérisé non relu

LETTRE LXIX

Votre ami vous a dit vrai lorsqu'il vous a assuré que M. le Cardinal m'avoit fait promettre des avantages beaucoup au delà de ce que j'en mérite , si je voulois me donner à lui , et la même proposition m'a été faite par deux voies différentes; mais, ayant toujours été ennemi de feu M. le Comte, comme tout le monde sait, n'étant pas même encore justifié de sa mort, je serois plutôt réduit à la dernière nécessité que de m'y résoudre; non que je ne me tienne son obligé en ce rencontre , étant une marque qu'il fait quelque estime de moi , qui n'est point un

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petit avantage , la passion ne m'aveuglant pas assez pour ignorer que c'est un homme qui a d'admirables talents ' ; mais, quoi qu'il en soit, je ne serai jamais son serviteur, et je le serai toujours de votre illustre ami 2 : vous pouvez l'en assurer, et répondre en cette occasion de ma fermeté comme de la vôtre.

A Vert, ce 14 janvier 1642.

1. Le onzième Entretien 'sur divers sujets d'histoire, de politique et de morale , est consacré au jugement De la conduite du ministre. Après une discussion u où les sentimens se trouvèrent tous si disposés à condamner le gouvernement présent que d'abord chacun garda le silence et sembla se réserver pour répondre à celui qui en prendroit la défense » , les interlocuteurs déclarent unanimement que le gouvernement de Richelieu n'est celui ni de la vertu ni du vice ou des passions, mais « du propre génie, qui n'est autre chose que la grandeur et la générosité de certains naturels élevés que vous diriez être venus au monde avec un droit absolu de commander aux autres. » Puis ils prononcent la sentence suivante : « Nous déclarons que notre ministre ne mérite ni la fin tragique ni les supplices infamans qui sont destinés à ceux qui semblent n'avoir d'autre but que de détruire les états que Dieu , l'honneur et la conscience les obligent de maintenir. Aussi ne voulons-nous pas qu'il lui soit permis d'aspirer à la gloire et aux autres récompenses de ceux qui se sont oubliés eux-mêmes pour procurer la félicité de leur pays. Mais , comme le génie qui le conduit est le plus partagé et le plus indécis entre le bien et le mal dont nous ayons peut-être jamais eu connoissance , nous lui laissons pour récompense du bien qu'il fait le pouvoir et l'autorité qu'il a d'en faire; et lui ordonnons, pour peine du mal qu'il cause, la continuation des inquiétudes, des craintes, des chagrins et des remords qui tyrannisent perpétuellement l'âme de ceux dont l'autorité n'est légitime ni dans son acquisition ni dans son usage. » Il n'est pas inutile de faire remarquer que cet entretien se rapporte au temps où Cinq-Mars venoit d'entrer en lutte avec le cardinal de Richelieu, et alors que les courtisans ne savoient s'il ne resteroit pas le maître.

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