LETTRE LXX
Je vous avoue que les raisons que vous m'alléguâtes, il y a dix jours, dans les Carmes- Déchaussés, ni celles que vous m'écrivez, ne me persuadent en aucune manière, et que je n'ai rien à ajouter à la réponse que je vous fis '. Un voyage comme celui où votre ami et vous m.e voulez embarquer, qui sera d'abord suspect à *"'', qui ne m'aime point, m'expose à sa vengeance et n'aboutit à rien. Je connois les gens, et un dessein de le ruiner par le cabinet est une chimère qui le perdra et peut-être vous aussi. Quoique je commence à aimer mon repos , je me résoudrois à me rendre auprès de lui s'il étoit dans sa pensée de faire juger son procès promptement; mais je ne le crois pas d'humeur à cela, ni vous à le proposer, non plus que moi à le conseiller, quelque piqué que je sois. Ainsi Dieu vous préserve et vous ramène cet hiver en bonne santé ! Je vous proteste que je suis fort outré de ce que l'on m'a ôté mon bien , qu'il n'y a point d'extrémité où je ne me portasse contre les auteurs , et
I . Cette lettre prouve clairement que de Thou avoit voulu engager Alexandre de Campion dans la conjuration de Cinq- Mars. A cause de cela elle mérite une attention toute particulière. Qu'est-ce que ce voyage dont il va être parlé toutà-l'heure? Est-ce le voyage d'Espagne? Fontraille n'a-t-il été envoyé à Madrid qu'au refus de Campion.' En tous cas il est certain que de Thou avoit fait un peu plus que de garder le secret de son ami.
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je n'ai jamais eu la pensée de vengeance qu'à présent. M. et madame de Liancourt ' m'ont obligé au dernier point ; mais leur intercession n'a servi de rien, et madame d'Aiguillon ^ m'a traité avec toute l'inhumanité possible; enfm , j'ai perdu la terre de Gasny, qui m'aidoitfort à subsister. Après tant de malheurs et tant de pertes, cela vous doit faire juger que, si je ne vous suis pas, c'est que j'ai mauvaise opinion de vos affaires; mais Dieu veuille que j'y sois trompé! Cependant, Monsieur, je vous conjure de croire que, s'il étoit question de votre intérêt , il n'y a rien au monde que je ne fisse pour vous témoigner que je suis sans réserve votre.
Brûlez ma lettre avec la vôtre , que je vous renvoie.
A Vert, ce 3 mars 1642.
A M. LE DUC DE VENDOME
LETTRE LXXL
Je ne doute point que l'on ne vous ait écrit de chez vous comme après la mort de M. Le Grand et celle du pauvre M. de Thou l'on a mandé M. de Beaufort à la Cour, pour y aller rendre compte de la conversation qu'il avoit eue avec le dernier en allant à ce funeste voyage de
1. Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, marié en 1620 à Jeanne de Schomberg, veuve de François de Cossé, comte de Brissac.
2. Marie Madeleine de Vignerot, veuve d'Antoine de Beauvoir du Roure, sieur deCombalet, duchesse d'Aiguillon.
d'Alex, de Campion. 381
Narbonne; mais, comme M. le Cardinal n'a pas grand amour pour votre maison, monseigneur votre fils n'a trouvé aucun de vos serviteurs ni des siens qui lui conseillât de s'exposer à sa vengeance, quoiqu'il ne fût coupable d'aucun crime. Comme il m'a fait l'honneur de me mander pour me rendre auprès de lui , mon avis s'est trouvé conforme à celui des autres , et il a feint d'être malade pour avoir le temps de résoudre ce qu'il deviendra. Enfm, le Roi y ayant envoyé M. de Neuilly pour le presser, il a résolu de se retirer auprès de vous à Londres, et je l'ai quitté pour aller l'attendre à une maison que j'ai en Normandie, près de la rivière de Seine, oià il se tiendra jusqu'à ce qu'il soit assuré d'un vaisseau. Je pense, Monseigneur, qu'étant hors d'état de vous faire connoître le ressentiment que j'ai des bontés que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner, vous agréerez les petits services que j'essaie de rendre à Messeigneurs vos enfants , en attendant qu'après votre heureux retour en France , je puisse vous donner des marques du respect et de la reconnoissance qu'aura toute sa vie votre.
A Vert, ce.... 1642.
AU MEME