Le 25 octobre
2. Josias, comte de Rantzau, étoit maréchal de camp du 18 février. Il fut fait maréchal de France le 30 juin 164$.
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de camp , pour essayer de jeter du monde dans la place, quoique l'on ne crût pas la chose possible. Rantzau ayant pris un grand détour pour aller passer la Saône à Auxone , entra dans Saint- Jean-de-Lône le 2 novembre, par le côté de la Franche-Comté, avec les troupes qu'il conduisoit. Ce secours, joint à la résolution que les bourgeois firent paroitre dès le commencement de l'attaque, et aux pluies abondantes qui inondèrent la vallée où la ville est construite , contraignirent le duc de Lorraine à lever le siège (le 3 novembre), après un assaut où il fut repoussé. Ses tranchées et ses batteries étoient noyées, au point qu'il eut les plus grandes peines à retirer son canon. La fermeté des habitans de Saint-Jean-de-Lône et le mauvais temps sauvèrent la Bourgogne , où les ennemis auroient pris des quartiers d'hiver s'ils se fussent rendus maîtres de cette place, notre armée n'étant pas assez forte pour les en empêcher, et le reste des troupes de France se trouvant trop occupé à chasser les Espagnols de la Picardie, pour venir nous secourir. Mais Galas , voyant le siège de Saint-Jean-de-Lône levé, le pays où il étoit presqu'entièrement inondé , et l'hiver approchant, ne songea plus qu'à la retraite , qu'il fit en fort bon ordre, et sans autre perte que trois pièces de canon , que les mauvais chemins , plutôt que nos entreprises, le forcèrent d'abandonner. L'opinion commune fut que le duc de Weimar, mécontent de ce que la Cour lui donnoit dans le cardinal de la Valette un compagnon avec lequel il n'étoit pas en trop bonne intelligence , laissa retirer tranquillement Galas, et peut-être
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aussi croyant qu'on la considéreroit davantage quand les ennemis, en état de nuire à la France, rendroient ses services plus nécessaires à celle-ci. Je pense qu'il fut bien aise que le général allemand n'essuyât pas d'échec; car malgré les avis que le prince de Condé et le cardinal , qui étoient à Dijon, lui donnèrent de sa retraite, il resta deux jours dans l'inaction à Nuits, entre Dijon et Beaune ; retardement qui permit aux ennemis de faire filer leurs bagages et leur artillerie au pont d'Apremont, où ils repassèrent paisiblement la Saône, notre général n'osant, à cause de son peu de cavalerie, les pousser avant l'arrivée du duc de Weimar. Après le départ de Galas, l'on ne songea plus qu'aux quartiers d'hiver, le Roi ayant chassé les Espagnols de la Picardie, repris Roie ainsi que Montdidier, et le comte de Soissons Corbie. L'on nous envoya en Bourgogne , du côté d'Auxerre , d'où quelques mois après je vins à Paris, où une inclination que je vais raconter me rappeloit.
Alexandre de Campion , mon frère aîné , avoit épousé depuis quelques années la veuve du sieur de Fontaine, notre parent, et, comme lui, l'un des gentilshommes du comte de Soissons, lequel avoit laissé deux filles assez riches, et dont l'aînée étoit en âge de se marier, trèsaimable et d'un caractère enjoué et fort engageant. J'avoispris de l'amour pour elle, l'année d'auparavant, et m'imaginois qu'elle n'avoit pas d'aversion pour moi. Je la croyois trouver à Paris, sa mère y demeurant les hivers; mais la petite vérole qu'elle eut en ce temps-là, et qui la gâta extrêmement, l'obligea de se retirer à la
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campagne à Vert ' , proche de Dreux , terre qui a appartenu depuis à mon frère -, pour y passer une affliction aussi sensible, et attendre que son visage se remît un peu. J'appris, en arrivant à Paris, cet accident, qui fit en moi un effet contraire à celui qu'il eût produit sur la plupart des hommes ; car la pitié et la pensée de faire une action généreuse rendirent très-violente ma passion, de médiocre qu'elle étoit. Je l'allai voir chez sa mère , qui demeuroit dans le village du sieur du Parc, chez lequel j'étois toujours, à cause que mes frères et moi étions ses seuls héritiers. Je la trouvai encore plus changée qu'on ne me l'avoit dit, sans que je changeasse de dessein , croyant avoir trouvé une belle occasion de prouver ma constance. Elle me reçut très-bien, et témoigna agréer les propositions de mariage que je lui fis ; mais je ne crus pas à propos d'en parler à sa mère que je n'eusse prévenu mon frère, que je devois supposer dans l'intention de favoriser mon dessein. Il étoit alors à Sedan?, où il avoit suivi le comte de Soissons , lorsque ce prince s'y retira , après la prise de Corbie, à cause du soupçon qu'il eut que le cardinal de Richelieu vouloit le faire arrêter, tant pour un grand démêlé qu'ils avoient
1. Dans la Beauce, diocèse de Chartres, élection de Dreux ; aujourd'hui commune des canton et arrondissement de Dreux, département d'Eure-et-Loir.
2. «Après la mort de M. Du Parc, oncle de MM. de Campion et alors propriétaire de cette terre. » Note du général de Grimoard. C'est là que se passa la jeunesse de Henri de Campion.
3. Voir à la fm du volume les Lettres d'Alexandre de Campion.
eu ensemble , que pour un complot que le ministre lui imputoit, et dont on se parloit à l'oreille : il s'agissoit, disoit-on, d'un pi^ojet d'assassinat contre le cardinal, tramé par le comte de Soissons, de concert avec le duc d'Orléans, et qui devoit s'exécuter à Amiens.
Je passai trois mois fort gaiement avec mademoiselle de Fontaine, sans que sa mère parût s'appercevoir de mes intentions. Pendant ce temps, je tirai l'épée en duel contre un gentilhomme du pays, appelé Malicorne ', pour un sujet fort léger. Nous nous semmes chacun d'un de nos amis; leurs épées étant plus courtes que les nôtres, je baillai la mienne à son second , et nous nous battîmes lui et moi avec de petites épées. J'eus la main gauche percée, et un coup dans le bras droit, et lui un au-dessus des yeux, qui lui fit tomber du sang dans la bouche; ce qui le força à me dem.ander haleine, et à me prier que nous allassions séparer nos amis qui étoient aux prises. Je repartis qu'il étoit l'offensé, qu'il avoit désiré satisfaction, et que s'il étoit content, j'avois sujet de l'être aussi, pourvu qu'il avouât que c'étoit lui qui avoit demandé la cessation du combat ; ce qu'il promit, et à quoi il ne manqua pas. Nous séparâmes nos seconds , qui étoient tous deux blessés , allâmes nous faire panser ensemble, et fûmes depuis bons amis. Il m'est arrivé avant et depuis plusieurs de ces sortes d'affaires dont je ne par-
I . Gaspard du Plessis, seigneur de Malicorne, fils d'Edme duPlessis, seigneur de Périgny, Hautefeuille et Malicorne. C'est l'écuyer du duc de Guise qui supplanta son maître auprès de mademoiselle de Pons.
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lerai plus, ayant présentement trop d'aversion pour ce faux point d'honneur pour en vouloir raconter les succès. Ce n'étoit pas que je fusse querelleur; mais j'étois bien aise que mes amis eussent des démêlés pour les servir, pensant, selon la coutume de ce temps-là, me faire valoir par le duel et les procédés auxquels il donne lieu. C'est une foiblesse; mais je l'avoue ingénument.
Au printemps de 1637, j'appris que notre régiment avoit marché en Franche-Comté , pour servir sous le duc de Longueville ', qui y commandoit une armée assez foible. Cela me fit prendre congé de ma maîtresse pour aller à la guerre, après qu'elle m'eut donné beaucoup de témoignages honnêtes de son affection. Je pris congé de la mère sans lui dire mon dessein , et je laissai une lettre pour mon frère, entre les mains de Nicolas de Campion, mon frère le bénéficier 2, dans laquelle je lui découvrois ma passion, et le priois de faire réussir mon mariage. Il arriva bientôt après mon départ, et soit qu'il ne voulût pas fâcher sa femme , parce qu'elle espéroit un homme plus riche que moi pour sa fille , ou qu'il crût que , si cette affaire-là ne se faisoit point, peut-être l'emploi que j'avois m'empêcheroit de me marier dans la suite , ce qui seroit avantageux à ses enfans, il m'écrivit que la chose étoit impossible, et que s'il en
1, Henri II d'Orléans, duc de Longueville, le beau-frère du grand Condé; mort en 1663.
2. Il étoit prieur de Vert. De quel ordre étoit le prieuré ? Le général de Grimoard ne l'a pas su, et nous ne l'avons pas îrouvé dans le G allia chrlsîiana.
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disoit un mot, la comtesse de Soissons, douairière ' , qui étoit marraine de sa belle-fille , et la vouloit marier ailleurs, le perdroit auprès de son fils ; et qu'ainsi il me prioit de changer de pensée, puisqu'aussi bien le parti ne m'étoit pas avantageux. Je reçus cette lettre en arrivant à l'armée, et en fus sensiblement touché. Je voyois bien que ce n'étoit pas pour sa fortune que mon frère craignoit , puisqu'il savoit que le comte de Soissons afFectoit de ne croire sa mère en nulle chose; je voyois aussi que ce n'étoit pas mon intérêt qui le faisoit agir, puisque la fille avoit beaucoup plus de bien que je n'en pouvois espérer. Le dépit m'empêcha de lui faire réponse. Je pris congé de la demoiselle, parle moyen de ma jeune sœur, qui étoit sa bonne amie, et ne lui écrivis plus, étant mécontent de ce qu'elle ne témoigna pas en cette occasion la fermeté que j'attendois d'elle.
Le duc de Longueville n'ayant point d'armée ennemie qui lui fût opposée, et la sienne n'étant pas assez forte pour attaquer Dole, Grai ni Salins, les trois seules bonnes places du comté de Bourgogne, résolut de prendre toutes les autres villes et châteaux de la province , puisqu'il étoit maître de la campagne. Il avoit pris Saint-Amour - avant que j'arrivasse, et défait quelque cavalerie du pays. Je vis attaquer et prendre le château de
1 . Anne comtesse de Montafié . dame de Bonnestable et de Lucé, mariée le 28 décembre î6oi, à Charles de Bourbon, comte de Soissons.
2. Petite ville aux confins de la Bresse; chef-lieu de canton dans l'arrondissement de Lons-îe-Saulnier.
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Curlaou* , et ensuite un autre. Après cela nous fûmes assiéger Lons-le-Saunier, assez jolie ville. La Forêt 2, enseigne de notre régiment, fut tué aux approches, et nous attaquâmes le faubourg, que les ennemis quittèrent en y mettant le feu ; en même temps on pointa le canon contre la place, où l'on fit brèche en sept ou huit heures , et l'on se prépara à donner l'assaut. Le feu qui étoit au faubourg fut poussé par un grand vent jusqu'à la ville, qui, étant fort serrée de maisons, fut incontinent embrasée. Rincourt, gentilhomme du pavs. en étoit gouverneur, et y avoit son régiment, composé de mille hommes. Nous donnâmes quand on s'apperçut que le feu prenoit à la ville, quoique la brèche ne fût guère praticable; mais Rincourt, voyant tout en feu, fit retirer les gens de guerre et les personnes les plus considérables dans le château ; plusieurs se noyèrent dans les fossés en se pressant trop de passer sur le pont, et entr'autres la plus belle fille de la ville. Pendant ce temps nous entrâmes , et les soldats , ne trouvant point de résistance , firent tous les maux dont ils se purent aviser, et le feu qui s'étendoit de tous côtés les rendoit encore plus licencieux. La plupart des femmes furent violées et les biens échappés au feu pillés. Tout cela me fit une pitié que je ne puis exprimer, mais
1 . Ou Courlaon , village du bailliage de Lons-le-Saulnier, en Franche-Comté. On écrit maintenant Courlaoux ; canton et arrondissement de Lons-le-Saulnier, département du Jura.
2. Étoit-il fils de cette veuve d'un M. de La Forêt, de Normandie, que le maréchal de La Force vouloit épouser, au dire de Tallemant des Réau.x? t. ler, p. 2J7, édit. de M. Paulin Paris.
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Ton ne pouvoit rien empêcher. Le château tint encore cinq ou six jours. La Favrie", capitaine de notre régiment, y fut blessé de deux raousquetades. La garnison se rendit à condition que l'on la meneroit à une ville de l'obéissance du roi d'Espagne, sans en spécifier aucune. Cela fut cause qu'on l'envoya embarquer en Guienne et de là passer le détroit de Gibraltar, pour l'envoyer à Final en Italie. Cette surprise, que je blâmerois, fut en représaille d'une pareille faite au sieur de Manicamp, que les Espagnols prirent dans un fort d'Artois , et promenèrent trois mois durant, pour n'avoir pas mis dans sa capitulation le jour que l'on le rameneroit en France. Cela fait voir qu'il ne faut rien oublier en ces sortes de choses, où les ennemis sont ravis d'avoir des prétextes de manquer de parole.
Après Lons-le-Saunier, nous attaquâmes Orgelet 2, petite ville qui fut encore pillée et brûlée. Les soldats étoient si accoutumés à incendier les villages, que Ton ne trouvoit plus de couvert nulle part. J'avoue n'avoir jamais vu tant faire de mal qu'en ce pauvre pays , qui fut entièrement ruiné. Ce n'est pas que le duc de Longueville ne fût bien fâché de tous ces désordres, mais son manque de sévérité ne laissoit pas de les causer, et le peu de conduite de ceux du pays, qui attendoient partout l'assaut et se laissoient emporter sans résistance. Nous marchâmes ensuite à Saint-
1 . Ou La Faverie. Il est nommé dans les Essais historiques de Roussel, sous la date de 1637.
2. Chef-lieu d'un bailliage en Franche-Comté; aujourd'hui chef-lieu de canton dans l'arrondissement de Lcns-le- Saulnier.
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Laurent -de -la -Roche s bon château que nous prîmes en six jours ; après nous en soumîmes plusieurs autres 2, et allâmes assiéger Bletterans, bonne place qui soutint dix jours de siège et fut emportée d'assaut comme les autres ? . Troisville 4, notre major, monta le premier sur la brèche, et fit merveille. L'on y mit notre régiment pour quelque temps, la campagne finissant et la place étant importante.
Dans la fin de l'été , la peste se mit si violente dans l'armée (à cause de la multitude de femmes et d'enfans qui y étoient et du pillage, et, à ce que je crois, en punition de tous les maux que l'on faisoit) , qu'il mourut plus de la moitié des soldats et quantité d'officiers. D'Alvimar5, mon camarade , mort depuis maréchal de camp à la
1. Il y avoit autrefois un prieuré en commende à la nomination du pape. Saint-Laurent-de-la-Roche est dans le canton de Beaufort, arrondissement de Lons-le-Saulnier.
2. Entr'autres le château du Pin, devant lequel il commanda les enfants perdus , le 27 juillet. Gazette, extraord. du 4 août 1637. Le Pin est une commune du canton de Voiteur, arrondissement de Lons-le-Saulnier.
3. Attaquée le 26 août, la ville fut prise le 31 .et le château capitula le 3 septembre. Bletterans n'étoit déjà plus ni une place forte ni même une ville au temps d'Expilly, qui la qualifie de paroisse au diocèse de Besançon , sur une petite rivière à 8 kilomètres N. 0. de Lons-le-Saulnier. Elle appartient au canton et à l'arrondissement dont cette ville est le double chef-lieu, département du Jura.
4. Pierre-Arnaud de Peyre, sieur de Troisville. Il étoit le neuvième major du régiment. On verra plus loin comment il fut tué devant Salces en Roussillon.
5 . Pierre d'Alvimar, soldat et diplomate , fut sous-gouverneur du duc d'Orléans , frère de Louis XIV, sous le maréchal du Plessis-Praslin.
yé MÉiMOlRES DE Campion.
bataille de Réthel ' , eut cette maladie , et fut abandonné de tout le monde , hors de moi , qui le fis mettre en lieu où je l'allai voir tous les jours jusqu'à ce qu'il fût hors de danger. La plupart des domestiques du duc de Longueville moururent; enfin la perte d'une bataille n'eût pas tant ruiné l'armée. Je tombai moi-même malade d'une dyssenterie, et me retirai à Mâcon oij j'avois habitude. Mon mal fut si violent que , nonobstant tous les remèdes, je n'en pus guérir entièrement. Au bout de trois mois, j'allai encore, tout malade, joindre le régiment, qui étoit en garnison à Ganat et Saint-Pourcin^, en Auvergne. Après y avoir été deux mois, j'assemblai plusieurs bons médecins, qui me dirent que si l'air du lieu de ma naissance ne me remettoit, ilnefalloit point que j'espérasse de guérir. Cela me fit partir, contre la résolution que j'avois prise de ne point retourner au pays que mes chagrins contre mon frère ne fussent passés. Je revins chez ma mère, toujours fort mal; mais huit jours après mon arrivée je me trouvai en une santé qui m'a duré plus de quinze ans.
Je passai tout le printemps en Normandie, et à l'entrée de la campagne je me rendis à Châlonssur-Saône. Le duc de Longueville assembloit son armée à la fin du mois de mai , entre cette ville
1. Le 1 5 décembre i6jo. Il étoit maréchal de camp du 24 mai.
2. Petite ville sur la Sioule, dans la Basse-Auvergne, aux confins du Bourbonnois. Saint-Pourçain étoit remarquable surtout par l'abbaye de l'ordre de Saint-Benoit qui lui a donné son nom. C'est aujourd'hui un chef-lieu de cantoa de l'arrondissement dcGannat, département de l'Allier.
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et Bletterans, dans la pensée d'aller attaquer Salins , place la plus importante du comté de Bourgogne, quoique beaucoup moins forte que Dôle et Grai; mais les salines, qui, je crois, lui donnent son nom , valant quinze cent mille livres de rente au roi d'Espagne, qui ne tire que cela de la province , la rend plus considérable que les autres villes, puisque ceux qui l'ont sont maîtres de ces salines. Le duc de Longueville pensoit faire de grands progrès en Franche -Comté, croyant qu'elle seroit abandonnée, comme l'année précédente, à ses seules forces; mais les habitants du pays avoient engagé le duc de Lorraine , tant par leur argent que par l'intervention de l'Espagne , de les secourir avec ses troupes composées de plusieurs nations , au nombre de près de dix mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, tous vieux soldats. Il étoit à Salins pendant que le duc de Longueville assembloit son armée, qui devoit être de dix mille hommes de pié et de trois mille chevaux, dont plusieurs n'étoient pas encore arrivés. Il eut avis que le duc de Lorraine marchoit avec toutes ses forces du côté de Poligni, et soit par complaisance, comme l'on fait souvent, ou pour ne le savoir pas, on l'assura qu'il n'avoit que quatre ou cinq mille hommes ; ce qui le détermina à marcher dès le lendemain aux ennemis , avec ce qu'il avoit de troupes ensemble, qui faisoient à-peu-près dix mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie. L'armée passa près de Bletterans, et après avoir emporté d'assaut un château , dont Ton pendit le gouverneur pour avoir tenu dans un lieu qui ne devoit pas attendre le canon, on alla camper à deux lieues de
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Poligni, au pié d'une montagne couverte de bois qui ont plus de demi-lieue de traverse. Il falloit tranchir ces bois pour aller aux ennemis, postés à leur débouché, entre Poligni et le lieu où nous étions Ils étoient aussi mal avertis que notre gênerai, car comme nous les crovions la moitié plus bibles que nous, ils nous supposoiem deux tois plus forts qu'eux, et se retranchèrent dans leur camp, qui étoit si près du bois que les forts qui defendoient les ailes et le milieu de leurs lignes en etoient à la portée du mousquet.
Le duc de Longueville, qui avoit le sieur de Feuquieres ' pour lieutenant-général, et les sieurs de la Motte-Houdancourt^, et de Sauvebeuf-^ pour maréchaux de camp, tint conseil le soir et mit en dehbération si l'on hasarderoit de traverser le bois et la montagne, malgré l'incommodité du défile, pour s'aller mettre en bataille sous les torts des ennemis , et y essuyer le feu de leur artillerie et de leur mousqueterie. Les uns furent d av-is d'attendre le reste des troupes, pour tourner le bois et la montagne, afin d'aller aux ennemis avec égal avantage; mais les autres, dans la croyance de la foiblesse et de la crainte du duc de Lorraine, ou qu'on l'étonneroit en marchant droit a Im, et que sa défaite rendroit la conquête
1. Manassès de Pas, marquis de Feuquieres. Il avoit été nomme lieutenant général le 14 juillet de l'année précé-
2. Philippe, comte de La Motte-Houdancourt, maréchal de camp du 31 mars 1637; plus tard maréchal de France duc de Cardone et vice-roi de Catalogne; mort en 16(7 ' .JmJ^ K^'^^T^ ^^ Ferrières, marquis de Sauvebœuf, nomme maréchal de camp le 12 mai 1637. il a joué un rôle assez considérable pendant la Fronde
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de la Franche -Comté infaillible, firent prendre la résolution d'aller le lendemain les attaquer, ce que l'on exécuta sans remise.
Le régiment de Normandie, et celui de cavalerie d'Enghien, comme les premiers corps de l'armée, ayant le choix des postes, prirent l'aile gauche , sachant que les ennemis avoient à leur aile droite leurs meilleures troupes, et qu'elle étoit beaucoup plus près du bois que la gauche , qui s'en trouvoit hors de la portée du mousquet. Les régimens d'infanterie de Conti, de Sus, de Serré, de Rebais et plusieurs autres, les suivirent avec le tiers de la cavalerie. Les sieurs de Feuquières et de la Motte se mirent à leur tête. On posta à l'aile droite les régim.ens d'infanterie d'Enghien, de la Motte, de Vendi, de Melun, de Roncherolles et plusieurs autres, avec ceux de cavalerie de Beauregard , Champeron , Saint-André-Montbrun, etc., faisant les deux tiers de la cavalerie , à cause que le lieu où ils dévoient donner étoit une belle plaine où les troupes à cheval pouvoient s'étendre sans peine. Le sieur de Sauvebeuf commandoit cette aile. Le duc de Longueville, à la tête des com.pagnies franches , et ayant ses gardes devant lui , se tint entre les deux ailes , pour se porter où il seroit nécessaire.
L'on passa le bois sans trouver nulle opposition de la part des ennemis ; mais sitôt que notre aile gauche en sortit , ils firent grand feu du fort le plus proche , tant de leurs canons que de leurs mousquets. Cela ne nous empêcha pas de nous mettre en bataille, et d'aller à eux fort résolument. En abordant le fort de leur aile droite^
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nous essuyâmes encore une décharge qui tua la Fosse , capitaine de notre régiment , et quelques autres de ceux qui nous suivoient. Epeville' et plusieurs officiers furent blessés. On entra dans le fort, qui n'étoit pas encore en défense, et après avoir fait lâcher pié à l'infanterie des ennemis, nous nous saisîmes de trois pièces de canon qui défendoient leurs lignes; mais le duc de Lorraine , voyant notre infanterie s'avancer dans la plaine, détacha trois gros escadrons de cavalerie, dans l'espérance qu'ils nous passeroient infailliblement sur le ventre ; ce qu'ils eussent peut-être fait , quoique nous les attendissions de pié ferme, si le régiment de cavalerie d'Enghien , qui avoit passé les lignes après nous, ne se fût avancé au grand trot pour les aller choquer; ce qu'il fit si hardiment, soutenu de nous qui donnâmes avec lui , que les trois escadrons , après avoir été rompus , se retirèrent derrière le reste de leur aile droite , que nous allions charger avec la même vigueur, si le désordre de la nôtre ne nous eut obligés de nous contenter de garder les trois pièces de canon que nous avions prises. Pendant que nous faisions ce que je viens de dire, le sieur de Sauvebeuf, après avoir mis l'aile droite en bataille à la sortie du bois , alla donner avec son infanterie aux retranchemens
I. Il étoit déjà capitaine en 1637. « Le sieur de Sévigny, qui commandoit le corps, et les sieurs Du Breuil et d'Epeville, capitaines , maintinrent leur logement avec tant de fermeté et de courage qu'ils ôtèrent l'envie aux ennemis de les attaquer pour une troisième fois. Le sieur d'Epeville fut blessé. )) Gazette du 30 juin 1638. Nous le trouvons en 1642 gouverneur de Nice de la Paille.
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de l'aile gauche des ennemis , qui le reçurent si bien qu'après avoir tué la plupart des officiers qui menoient les hommes détachés de l'infanterie , les régimens mêmes lâchèrent le pié; ce qui engagea la cavalerie ennemie à sortir des retranchemens pour charger la nôtre , qui, étonnée du désordre de notre infanterie , fit sa décharge de fort loin , et ensuite son caracol , pour se retirer au trot vers le bois; ce qui obligea le duc de Longueville de donner lui-même avec ce qu'il avcit de monde. La plupart des officiers de cavalerie, voyant qu'ils ne pouvoient faire revenir leurs gens à la charge, s'allèrent ranger auprès de lui, où l'action devint très-animée. Plusieurs de ses gardes, qui combattoient devant lui, furent tués, et Montigni ' , enseigne , qui les commandoit, blessé au bras. Le général lui-même se trouva aux coups de pistolet avec les ennemis. Gondreville^, son écuyer, eut un bras cassé à côté de lui , et il agit si résolument , qu'il donna le temps à notre cavalerie de se rallier. Les ennemis , informés des désordres de leur aile droite , n'osèrent pousser les nôtres par la même raison qui nous avoit retenus 5.
Après que les troupes des deux partis qui
1 . N. de Montigny devint capitaine aux gardes en 1644; il fut blessé à Lens en 1648; on le voit au siège de Lille en 1667, à la défense de Candie en 1669; enfin il fut tué en 1678 à la bataille de Saint-Denis. C'est lui qui avoit le gouvernement du château de Dieppe quand madame de Longueville s'y présenta en 1650, après l'arrestation de ses frères et de son mari.
2. Il avoit déjà été blessé à la prise du château de Courlaou.