II
et sa mort avança la reddition de Broiiage entre les mains de M. du Mayne^ qui commandoit Tarmée. Ces nouvelles ouyes, le roy de Navarre reprend son chemin , en donnant avis à M. le prince, qui estoit à Ponts, par M. de La Noue ; le duc du Mayne se vint loger près de Ponts, où il fut attaqué, et fit-on une es^ ■carmouche où le sieur de Genissac (0 fut tué; de Monfguyon prit le logis de Coutras, sur le fauxboui^ qui est vers Libourne, pour mes troupes, où je fis faire de bonnes et bien flanquées barricades : c^estoit aux grands jours, le roy de Navarre estoit au logis de M. de Lavardin et moy aussi; nous entendions battre l'allarme, et des voix qui disoient que Fennemi donnoit dans le quartier de M. de Turenne. Il y a un petit chasteau nommé Laubées d'Aumont, qui n'est qu'à mille j)as du fauxbourg, que les ennemis tenoient; ledit chasteau est èa costé de la rivière vers Quitre ; mais ils avoient de bons batteaux et la rivière estroite, pouvant passer nombre d'hommes; et tost je m*en cours à mes gardes, que je trouvay en tout devoir et point d'ennemis ; je passay, monté sur un petit bidet, et pris huict ou dix arquebusiers avec moy, voulant voir si à cedit Uaul^ées d'Aumont il y avoit quelque chose de nouveau ; de nostre costé de l'eau il y avoit des saules, où il y avoit vingt-cinq arquebusiers sur le ventre, qui ne se pouvoient voir, ny le batteau
lui permit de faire une sortie. Après des prodiges de valeur Soré fiit tué ; les assiégés, découragés, capitulèrent vers le milieu du mois d'août 1577.
(>) Ze sieur de Genissac. Les Mémoires de la reine Biargnerite font .mention de Genissac, qui, à ce qu'il parolt, ayoit la confiance du roi de Navarre. ^
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qui les avoit passé : regardant le chasteau, m^estant arresté environ à vingt pas de ces arquebusiers sur le ventre, qui ne vouloient tirer, estimans que je tn*approcherois et me prendroient : me voyant arresté, ils paroissent trois ou quatre, et me disent que )e m'approchasse pour voir quelque chose qu*ils me vouloient monstrer. Les tenans pour estre des nostres, estant content de ce que je voulois voir, je tournay mon cheval pour m'en retourner. A Tinstant ils nous font leur salve sans blesser personne, quoj que ce fut de moins de trente pas ; je cours un grand péril et sans occasion, à quoy la jeunesse est souvent sujette d'encourir de grands dangers par sa précipitation et inconsideration , tels périls se trouvans plustost en ces guerres civiles qu'aux guerres oii il y a de bons corps d'armée de part et d'autre. Chacun se prépare. Incontinent commencèrent les pourparlers de la paix*, M. de Montpensier, Fevesque de Vienne , le mareschal dé Biron et M. de Villeroy vinrent à Bergerac. Après les premières ouvertures il fallut renvoyer vers le Roy, qui estoit à Poitiers ; je pris cette occasion pour faire un petit tour à Turenne , laissant le roy de Navarre à Bergerac, duquel je fus incontinent redemandé, me faisant cet honneur de n'avancer ny ne résoudre rien aux affaires publiques sans mon avis.
Je pars de Turenne, et m'en vins coucher chez M. de Beynac, BousoUes, Alagnac, La Yilatte et Annal, que favois nourris pages, Bouschant d'Auvergne, tous sans armes que nos espées, tous ayans de fort mauvais chevaux ; Bouschant avoit un petit cheval d'Auvergne assez bon ; le mien estoit un cheval qui alloit un grand pas, ne sçachant tourner, et encore moins courir; nous al-
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lions ainsi ^ par les fautes que font ceux qui se fient plus que de raison en leur courage> et se servans moins de la prudence qu'ils ne doivent , estimans aussi que nous ne rencontrerions rien. Ayans passe par un bourg appelle La Salvetat^ douze hommes armés de cuirasses et quinze arquebusiers à cheval, estans partis de Luneville pour chercher quelques contributions, passent par cedit bourg. et prennent langue de moy et de mon équipage ; ils se mettent sur ma piste , les premiers qu'ils rencontrent furent quelques valets ausqu^Is ils donnèrent quelques coups d'espées. Gela me donne Tallarme: regardant derrière je vis venir cela, estans-cinq hommes de front; un de mes pages, nommé Solongnac, portoit mon espée qu'il me donna ; soudain je retourne sans aviser qui me suivoit, et vais choisissant celuy des ennemis qui estoit le plus à leur main droite, afin de n'en rencontrer qu'un, qui fut nommé Là Force, auquel je portay une estocade dans le visage; soudain ces cinq me mettent.au milieu d'eux; sans m'estonner, pressant et poussant mon cheval, je me fis faire place. Alors les sieurs de La Villatte et d'Annal vinrent à moy; partie des ennemis se mirent après ceux qui ne m'avoient suivy. M. de Beynac ne le put, la gourmette de son cheval s' estant rompue. Un page allemand, nommé Mile, que. M. le duc Casimir m'avoit donné, venant à moy, fut fort blessé, dequoy depuis il mourut; nous trois demeurasmes meslez avec ces- gens, avec lesquels nous prenions avantage pour en blesser quelqu'un et le tirer du combat. Le défaut de nos chevaux faisoit que n'ayans de verdeur nous donnions force coups moindres que n'eussions fait; La Villatte vint à estre blessé le premier, et puis Annal, qui non-
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obstant demeurions opiniastres à ne nous en aller; en« finun qui se nommoit LePerrier, et moy, allasmes Fun à Tautre; il me porte un coup d'espëe dans la gorge ^ et moy un à la te$te. Mon espée s'estant rompue, et le bout demeuré dans l'os, estans ain3i blessez tous -trois, et les meilleui*s hommes des ennemis Festans aussi, nous fusmes aises les uns et les autres de nous séparer; ce que nous fismes. J'apperceus Bouschant, qui avoit veu l'esbat sans fuïr, ny aussi sans se mesler, que j'appellay. Ainsi nous allasmes à Mucheres, petit lieu dans la Boissile, où arrive, mon coup me pressant fort, outi*e que c*estoit la première blessure que j'avois eue, je m'enquis plutost d'un ministre ^que d'un chirurgien: ne trouvant ny l'un ny l'autre, je me fis apprester un' restrinctif, et voyant ceux qui estoient près de moy affliges , me tenant mort, je leur fis voir combien l'escole de la vraye religion m'avoit appris à connoistre ce que c'estoit que de mourir; quoy qu'en l'âge de vingt-trois ans, je jouissois du bénéfice dé la mort de Jesus^Christ, voyant le monde comme un mauvais passage que j'achevois de passer; mon esprit tranquille, je consolois ceux qui estoient près de moy, bien divers sèment à celuy qu'il ressentoit lors que je fus si malade à Montauban.
Mon ame lors flottant par la présence de mes péchez , et mal asseurée en la remission par la croix , puissance et souffrance de Jesus-Ghrist, je puis attester avec vérité n'avoir qu'un seul regret, qui estoit de laisser mes biens où force églises sont recueillies, à ma sœur qui estoit de la religion romaine; Dieu en disposa autrement. Soudain le roy de Navarre , qui avoit esté averty, m'envoye ses médecins et chirurgiens, qui.
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après m^avoir pansé, fureat d'avis de me mener à Badefort, suivant la prière qu'en faisait M^ de Saint-Helmes à qui estoit la maison; là ilâ me jugeront en grand danger, estimais que quantité de sang m'estoit tombe sur le diafragme , qui me çausoit une es^treme douleur au CQfité> et que se faisant un sac qui ne pou voit s'éva-^ cuer, me continueroit la fieyre qui m'emporterait.
Gela leur pensa me faire une ouverture au costé. Voydus cette opération très-douteuse, ils usèrent de saignées aux bras et au^ pieds, de ligatures et ventouseS| si bien qu'après quelques jours ma playe se consolida, ayant tousjours une fièvre lente, amaigrissant et ma doulqur de costé me continuant.
La paix ^ fit (0, le roy de Navarre me meine ainsi mal à Âgeq; là on commença à establir et exécuter l'edit, le Roy disant vouloir .maiutenir cette paix qu'il avoit faite, et non la précédente, ok il avoii eaté forcé. Continuant à estre m^l, je m'en vins à Ta* renne : apf es avoir eu l'avis des médecins^ et dbirur^ giens, M. Joubert me dît à part que si je le voulois croire^ qi^ )e prendrois de l'eau qu'on, appelle d'arquebusabe, oà il entre des escrevisses, ce que je fis par quinze jours, avec tant de profit, que je crachay tout le sang pourry qui m'estoit demeuré dans le corps ^ et depuis je ne m'en suis pas senty. Cette paix fut souvent
(0 La paix se fit. Les états-généraux, en demandant Tabrogation du dernier édit de pacification^ n'aroient point voulu donner Pargent ne* eoBsaire pour faire la guerre \ un sixiéiae édit de pacification y par le* ^el on étaUissoit une plus grande égalité entre les sujete des deux communions, fut publié à Poitiers dans le courant de septembre i577' Le parlement l'enregistra le 8 octobre. La ligue n'osa pas s'y ep" poser; elle sentit qu'elle n'étoit pas assez forte pour le faire iinpnnément.
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interrompue par des surprises de places qui se faisoient d'âne part et d'autre, et plus encore de ceux de la religion , pressez , non tant par le roy de Navarre que par quelques autres particuliers , principalement de ceux de Languedoc , qui estoient entrez en une grande méfiance du mareschal d'Anville leur gouverneur (O» estimans que si par ces moyens ils ne maintenoient quelques armes y qu'ils ne se pourroient conserver : qaoyque cela se fist sans commandement dudit Roy, si ne vouloit^il les desavoiîer, pour n'obliger ceux qui leur tenoieat la main, o^^ séparer le party, ou de se réconcilier avec le Roy* Le roy de Navarre n'avoit voulu consentir que la reine Marguerite le vint trou^ Ter^ à cause du mauvais mesm^e qu'ils avoient eu es^ taus à la Cour, les divers soupçons qu'elle luy avoit donné de seê comportemens : quoy qUe le Roy son^ frère ne l'aymast, si luy sembloit-il estre honteux pour luy de voir sa sœur comme répudiée par le roy de Navarre, lequel estolt blàsmé des uns de ne se porter a^ez vertement à la réparation des contraven* lions à l'edît, des autres d'attirer sur le party une grande haine, à cause des mescontentemens du Roy contre sa personne, à l'occasion de la Reine sa sœur.
[1578] Ledit roy de Navarre m'envoya prier, estant à Turenne, de l'aller trouver, ce que )e fis soudain. Il m'exposa ses peines, les blasmes susdits de son procédé ,
(>) Leutr gouuerneur. Le maréchal de Damviile, dit Darila, dont les brouilleries ayec les huguenots s^aigrissoient de jour en jour, ne cessoit de poursuivre en Languedoc ceux d'entre eux qid Tavoient outragé. Il couvroit ces vexations du prétexte de soumettre à son obéissance les places de son gouvernement. ( Hist des guerres civiles, tome II, liy. ju)
i66 [^^7 S] MÉMOIRES
me demandant avis de ce qu'il avoit àfaire. M&n opinion fut qu'on deyoit convoquer une assemblée générale de ceux de la religion^ pour, avec un avis commun , se résoudre sur ces dii&cultez , et se décharger par. après des blasmes qu'on luy donnoit sur le gênerai. Le Roy; la Reine mère et Monsieur, par diverses voyes, negocioient pour la venue de la reine Marguerite. Ainsi que l'assemblée fut résolue, et les députez venus à Montauban , le Roy y envoya le sieur de Bellievre, qui depuis a esté chancelier de France, pour déclarer sa bonne volonté à maintenir sgn edit, sa patience à supporter tant d'entreprises contre ledit edit par ceux de la religion, le désir qu'il avoit de revoir la Reine sa sœur près du roy de Navarre. Il fut résolu que, de part et d'autre, on envoyeroit des députez par les provinces, pour reparer les contraventions Ëiites à Fedit de costë et d'autre, et remporta ledit sieur de Bellievre de plus douces paroles du roy de Navarre pour le regard de la reine Marguerite qu'il n'a voit auparavant, son esprit estant fort offensé, jusques là qu'il doutoit de la seureté de sa personne elle se rapprochant ; la pluspart de ceux qui estoient près de luy n'adheroient à sa venue, et aussi peu le corps des églises, estimatis qu'elle porteroit beaucoup de corruption, et que le roy de Navarre mesme se laisseroit aller aux plaisirs , en donnant moins de temps et d'affection aux affaires.
Les deputations allentirent un peu les aigreurs qui estoient prestes à éclater en une guerre ouverte, et cependant firent peu ou rien du tout , ce à quoy les uns et les autres avoient contrevenu. La Reine mère se laisse entendre de vouloir venir et amener sa fille; elle
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part (0, quoy qu'elle n'eust pas la parole du roy de Navarre de la recevoir, s'acheminant, priant et menaçant que, menant sa fille, si elle estoit refusée, que la honte qu*on feroit au Boy et à elle seroit telle, que, prenant le seul roy de Navarre à partie , et donnant la jouissance de Tedit à ceux de la religion, qu'ilsne voadroient favoriser ledit roy de Navarre à une si mauvaise cause, ny qu'aucun prince estranger se vou* lust formaliser pour ledit Roy, qui, averty de cecy, entendant force murmures des provinces qu'ils n'avoient eu les armes en la main que pour la religion, que, cette occasion cessant, ils estoient sujets du Roy, qu'il leur seroit fort dur d'abandonner le i'oy de Navarre, mais qu'ils y seroient contraints si la cause ge* nerale se rendoit particulière.
Cela fit changer d'avis, à sçavoir de dire à la Reine mère qu'elle vint, et que sa fille se comportant selon son devoir, que tout le passé seroit mis en oubly. Le lieu de sa réception est arreslé à La Reole, ville de seureté; le sieur de Favas W y commandoit. La Reine avoitle mareschal de Biron près d'elle, qui avoit fort
(0 Eile part. Ce voyage de Catherine de Médicis et de la reûie ^guérite sa fille auroit eu lieu, suivant Davila, dans les premiers mois de 1578, et selon Phistorien moderne du Quercy (lome II) vers la fin de 1578. L^opinion la plus générale fixe la date de ce voyage au mois de juillet ; la reine Marguerite dit, dans ses Mémoires, qu'à cette épocpie son frère (d'Anjou) étoit sur son parlement de Flandres. Or ce fut au mois de juillet que ce prince alla pour la première fois se mettre à la tête des Flamands.
(^) Le iieur de Fatras, Ce capitaine Favas s'étoit rendu coupable (fuQ meurtre et d'un enlèvement. Pour se mettre à l'abri des poursuites il surprit, en 1577, à ™^^^ armée , Bazas et La Réole , et il déclara ^ir ces places au nom du roi de Navarre.
mal reconnu Tobligation qu'il avoit au roy de Navarre (l'avoir fait chasser le marquis de Yillars (0 de la lieutenance de Guyenne pour Ty mettre. Ledit Biron cherchoit tous les moyens qu'il pouvoit pour brouiller. A cette première réception les choses se passèrent assez doucement y et neantmoins la reine Marguerite de* meura avec la Beine sa mère, qui s'en devoit venir au port de Sainte*Marie ; et le roy de Navarre , accompagne de cinq ou six cens gentilshommes , s'en retourna à Nerac, Aussitoçt que la Reine fut arrivée audit port, elle le fit sçavoir audit roy de Navarre , le conviant d'appeller les députez des provinces pour conférer et restablir les choses esbranlées aux edits. Le roy de Navarre Talla, trouver audit port, qui n'est distant que de deux lieues de Nerac ; et là il refusa d'accepter ce lieu là pour s'assembler, si ce n'estoit que la Reine le dispensast d'y estre.
Je vx^us ay dit qu'après que j'eus pris les armes qu'on m'avoit fermé les portes à Gasteljaloux, où cornmandoit le sieur de Rosan , puisné de la maison de Duras ^ je m'estoîs résolu de me faire reparer ce mépris. Duras l'aisné , passant un jour par Leytoure, parlant à M, de Lavardin, lai avoit tenu quelques propos de moy sur ce sujet, plus libres qu'il ne me sembloit pour les endurer; ledit Duras estant avec la Reine mère, je me résolus de le faire appçUer. Je pars de Nerac, et envoyé le sieur de. Frontenac au port, le-
(0 Le marquis de ViUars. Le zèle du marquis de Villars pour le catholicisme avoit déplu au roi de Navarre \ mais le dévouement que Biron montra pour les intérêts du Roi ne lui causa pas moins (f embarras. VoUà la causé des reproches quUci le duc de Bouillon fait * BiroD.
DU DUC DE BOUILLON. [l578] f] t
quel n*y trouva plus ledit Duras. Cela faiUy ^ j'attendis roccasion que vous sçaurez. Enfin , après plusieurs allées et venues, le lieu du port est refusé, mais celuy de Nerac choisi; et d'autant qu'il falloit du temps pour (kire venir les députez, la Reine mère donna jusqu'à Thoulouse pour voir ces villes là, où je fus envoyé vers elle çur les avis qu'avoit le roy de Navarre qu'on faisoit des entreprises sur des places tenues par ceux de la religion, qui s'excusoient d'envoyer leurs députez des provinces pour se trouver à Nerac !au temp& assigné. Arrivant à Thoulouse, je trouvai beaucoup de peuple amassé le long des rues par où je devois passer pour aller au logis qu'on m'avoit préparé. Ce peuple mutin, ennemy de ceux de la religion, me monstroit avoir désagréable ma venue, et qu'il ne voyoit pas volontiers que j'allasse trouver la Reine mère.
Après estre arrivé je fis avertir ladite Reine pour prendre l'heure qu'il lui plairoit me donner ; eUe me remit au lendemain à deux heures, là où je l'allay trouver; et, luy ayant rendu mes lettres qui portoient créance, |je luy fis entendre qu'en Dauphiné et Languedoc on avoit descouvert diverses entreprises qui se iaisoient sur les places de ceux de la religion ; que le mareschal de Biron en menoit une sur Périgueux ; que le pouvoir qui luy avoit esté donné estoit restreint dans les conditions ausquelles le roy de Navarre ny ceux de la religion ne se soumettr oient point ; que s'il ne luy plaisoit foire cesser les entreprises, et se faire authoriser suffisamment, que ce seroit en vain de s'assembler, prévoyant le roy de Navarre qu'on estoit plus près d'une rupture que d'un accord; de quoy il ne vouloit ni ceux de son party estre blasmez, estant ce
qui luy en faisoit donner avis pour lui donner sujet de prévenir cela , qui donneroit occasion aux mignons ( ainsi appelloit-on les ducs de Joyeuse etd'Espernon)^ qui taschoient à luy rendre de mauvais offices près du Roy, de le faire ^ de ce qu'au lieu d'avoir accommodé le roy de Navarre et la Reine sa fille, et empesché la guerre , qu'en sa présence les affaires se fussent aigries et portées à une rupture entière.
Elle me dit qu'elle ne pouvoit empescher les catholiques, qu'on pilloit et travailloit en diverses façons, d'en faire de mesme , qu'elle estoit mère du Boy, qu'elle sçavoit estre de si bon naturel qu'on ne luy pourroit rendre de mauvais offices près de luy; que, pour couper chemin à tout cela, il âilloit que le roy de Navarre reprist sa fille, et que le jour de l'assemblée fust pris sans aucun delay; que cela osteroit l'occasion à tous ces remueurs de ménage , d'une religion et d'autre, de iie rien entreprendre, estimant qu aussi bîen s'ils n'estoient chastiez il faudroit réparer ce qu'ils auroient fait , me conviant d'y tenir la main, estant obligé, outre ce que» je devois au Roy, d'affectionner ce qui la regardoit, ayant cet honneur d'estre descendu de la maison de Boulogne et d'Auvergne Comme elle, que c'estoit une grandeur et bonne fortune de m'approcher du Roy, lequel elle sçavoit qu'il m'aymoit et estimoit. Je ne luy donnay loisif de parachever ces propos, que je connoissois vouloir venir à me donner des espérances d'accroissement d'honneur, en me depaitant de la fidélité' que )« devois et voulois rendre à ma religion, et au roy i^ Navarre qui m'avoit employé : je la remerciay très^ humblement, luy témoignant que j'estois de ceux q«i
DU DUC D£ BOUILLON. [l578] l'ji
ne donnoient jamais de Taccroissement à leur particulier en diminuant ce qui estoit de leur devoir, et faisant actions contraires à ce qu'ils témoignoient extérieurement se sentir obligez ; que les remueurs s'accommodassent, que le roy de Navarre fust content, et lors je chercherois toutes occasions pour témoigner au Roy et à elle que j'estois capable et fort disposé pour le bien servir.
Alors elle me dit qu'elle vouloit venir à Ausche (0 , que si le roy de Navarre s'en vouloit approcher qu'ils prendroient un lieu pour se voir, que cependant elle escriroit pour arrester le cours de ces remuemens, ainsi qu elle prioit le roy de Navarre d'en faire de mesme, et désira que de Thoulouse mesme j'en escrivisse aux églises de Languedoc ; ce que je fis avec grande discrétion, ne voulant que mes lettres servissent à asseurer ceux de la religion, et donner plus de moyen par là d'entreprendre sur eux , et d'estre asseuré ou de malice ou d'ignorance , estant aisé à voir que la volonté de la Reine n'estoit entièrement sinCere, Diaussy si bien obeie, qu'il ne parust qu'on avoit besoin de se garder. Elle me renvoya avec cette asseurancede se vouloir assembler, et qu'à Ausche on resoudroit le lieu et le jour, qu elle prioit qu'on hastast les députez afin qu'elle pust s'en retourner retrouver le Roy.
Je donnois avis d'heure à autre au roy de Navarre detouf ce qui se passoit; sur mes avis il s'avance à Leytopre, où je le fus trouver, et lui rendis compte de toute ma négociation ; après quoy il se résolut de s'approcher d' Ausche lors qu'il sçauroit que la Reine mère
(0 Ausche : Âuch.
I'j4 [^578] MÉA^OIRES
y seroit. Sçachantson arrivée , il s'en alla en la maison de M. de Boquelaure , qui n'est pas loin d'Ausche, d'où, ayant sceu l'arrivée de la Reine, il prit resolution de s'y en aller, et assez légèrement, veu les défiances qu'il avoit.
Ausche est une petite ville presque peuplée de prèstrès. Le mareschal de Biron estoit venu là trouver la Beine; nous arrivasmes à Ausche sur le midy^ où nous ne trouvasmes la Reine , estant allée à une tente de palombes (0, le mareschal de Biron et autres personnes de qualité estans avec elle. Nous trouvasmes la reine Marguerite et les filles « Le roy de Navarre et ladite Beine se saluèrent, et se témoignèrent plus de préparation à un accommodement qu'ils nV voient fait les autres fois qu'ils s'estoient veus : les vie* Ions vinrent; nous commençâmes tous à danser.
La danse continuant, le jeune Armagnac W arrive, estant party de Nerac, depesché vers le roy de Navarre pour l'avertir que, la nuit précédente, La Repk, qui estoit une des villes de seureté, avoit esté surprise par le chasteau. Il fit son message à l'oreille du Boj^ qui soudain m'appella ; le premier mouvement fiit si nous estions assez forts pour nous saisir de la ville; il fut jugé que non. Soudain je dis qu'il nous falloit sortir, et qu'avec justice nous pouvions nous saisir du mareschal de Biron et autres principaux qui estoient avec la Beine, pour r'avoir La Beole. Nous prenons congé de la compagnie, qui trouva nostre départ plus prompl qu'dyie ne se l'estoit promis, n'en sçachant l'occasion.
(0 Une tenu de palombes. On présume qu'il s'agit ici d'une chasse avec des filets. — (») Xc jeune Armagnac : valet de chambre de Henri IV.
DU DUC D£ BOUILLON. [iS^S] 1^5
ils moDstroient de l'estonnement; tout cela hastoit nostre départ, interpretans tous les propps et gestes de ceux d'Ausche à une suitte délibérée de dessein contre nous, ainsi qu'il avient ordinairement que, quand on a quelque chose à entreprendre où il y a du hazard, tout ce qui se meut semble se mouvoir à Topposition de ce que nous projettons.
Estans hors de la ville, mon ouverture fut proposée et non suivie, s'y trouvant d'u péril, poiu- estre ledit maresdkal bien monté, et ayant assez d'hommes de main pour rendre le comt^at douteux , que c'estoit faire affront à la Reine, y ayant apparence qu'elle n'en sça*voit rien; qUecela estant, elle feroit restituer La Beole, que nous pouvions nous saisir de Fleurance, qui estoit sur nostre chemin, et de Leytoure; et qu'à cet effet il falloit faire avancer les mareschaux des logis^ et les accompagner d'une partie des gardes, afin qu'ils nous peassent garder une porte, et que le Boy iroit au devant de la Reine, pour luy témoigner son offense et son respect,, chose qui ordinairement engendre plus-^ tost du mespris> en ce qu'on croit que c'est plustost par faute de moyen de faire autrement que par volonté, et ne se void gueres qu'en pareil cas on se souvienne de telles courtoisies.
Au rencontre de la Reine (0, le roy de Navarre l'a-
(0 j4u rencontre de la Reine, MalhievL, dans son Histoire du régne de Heniy III, confirme le récit du duc de Bouillon, et peint fort bien cette entrevue. « Armagnac, premier valet de chambre du Roy, dit-il, R luy vint dire à Foreille que le cbasteau de La Réole estoit pris, les 1 catholiques en armes et tout en frayeur. Rien ne parut en son visage * qui tesmoignast le ressentiment âUvoï coup si sensible .* sa bonne mine « osta tout le jugement que Ton pouvoit faire d^une si fascbeuse nou- *< velle. n continua sou discours sur les peines et avantures qu'il avoit
bordant^ elle fit fort restonnëe et avec raison , ne sçachant ce que nous ferions ; elle donne quantité de paroles pour asseurer une réparation. Le mareschal de Biron^ autheur de cette exécution , qui n*estoit aymé du roy de Navarre, et qui ne s'asseuroit de moy, qu'il croyoit sçavoir qu'il avoit poussé la Reine mère à m'imputer toutes les procédures du roy de Navarre qui ne luy agréoient, se jette hors du chemin séparé des carrosses, accosta quelques-uns des nostres, se justifiant et promettant de faire tout devoir pour luy faire rendre cette place. Nous nous separasmes ainsi, et ne peusmes arriver à Fleurance qu'il ne fust trois heures de nuit.
Sur l'arrivée des mareschaux des logis, quelquesuns de Ja ville se jetterent dans une porte où il y a deux tours, et commencèrent à faire quelques barricades. Comme nous eusines mis pied à terre, le capitaine des gardes du roy de Navarre, nommé Saint- Martin, alla pour faire une ronde, venant au droit de cette porte saisie ; on luy demanda qui vive ; et à mesme
(c couru, et, tout-à-coup, se tournant vers les seigneurs, leur dit^ <r Allons au-devant de la Rejne mère,, qui estoit au promenoir. Sitost er qu'il fust dehors de la cliambre, il donna Tordre nécessaire w « Padvis qu'on luy avoit donné, et rencontrant la Reyne mère eo « campagne , s'approcha de son carrosse, et lui dit : Madame, nous « espérions que vostre venue assoupiroit les troubles, et, au contraire, « vous les allumez ; mais je suis serviteur du Roy, et espère qu'il se ft trouvera autant de gens de bien pour maintenir son service qo'il J <i en a de mescbants pour Tempescber. Â cela la Reyne mère avec un (c peu d?estonnement et d'esmodon': Que dites-vous, mon fils? Q<" « vous fait jMirler ainsi? —Madame, reprend le roy de Navarre, I« r cbasteau de La Réole est pris. La Reyne mère âppella le mareschal de « Biron, qui estoit là, et luy demanda s'il en sçavoit rien : il ^*^ « que non. »
DU DUC PB BOUiLLOir. [ 1 57 8] 1^7
in&tant bonnes arquebusades^ il demeure là et avertit le Roy^ qui me coqiinanda d'aller voir ce que c'estoit Je £us parler à ces babitans pour sçavoîr l'occasion de leur rétraitte à cette porte, veu que tgut estoit en repos, qne lîious yetiions de laisser la Reine, laquelle nous devions rêtoiirniçr trouver dans peu de jours; ils nous firent pai^oistre de sçavoir autres nouvelles, nous disans ne vouloir partir d'où ils estoient sans commandeoieaL Je manddi^u Roy leur réponse , et conunençay à les attaquer, leur faisant quitter leurs barricades: retirez dans les tours, ils se voyent en danger du feu et de la sappe; ils se rendirent, et sceusmes qu'aussi-tost que naus euames laissé la Reine il leur avoit esté mandé de nous fermer la porte ; mais, les mareschaux des logis estans dedans, ils n'avoient psé entreprendre de les. faire sortir. Nous, piismes garnison (0, et nous es allàsm^ à Nerac, où toute la négociation fut en allées, et venues pour avoir réparation de La Reole ; à la fin, il fut résolu qu'elle seroit remise à ceux de la religion, mais que le sieur d'Ussac en auroit le gouvernement, et le sieur de Favas n'y rentreroit. Cela convenu, on résolut d'appeller les députez , et envoyetron par tout. Les provinces s'y disposent, et s'asseaiblent pour cfeputer et envoyer à Nerac. La Reole est remise entre les mains dé d'Ussac W , qui gagné quitta
(0 JYous mûmes garnison. Quand Catherine de Médiciâ sut la prise de Fleurance elle n'en fit qae rire j et, branlant la tête, eUe dit: « Je « voy bien que c'est la revaûcbe de La Héole, et que le roy de Navarre « a voulu faire chau pour cbou ; mais le mien est mieux pommé. » [Mémoires àe Suîfy".)
(») D'Ussac, i^tii gagné. DTTssac, gouverneur de Là R4ole, étoit eperdument amoureux d'une des filles d'honneur deGaiheri&e de Mé^
178 [^^79] MÉMOIIIEB
au bout de quelques mois la religion^ et tint cette place la guerre suivante contre ceux de la religion, au préjudice de son ame et de son honneur, contreyenant à ce qu'il avoit promis.
[1579] La conférence se tint, où furent accwdez
les articles nommez la conforence de Nerac : la Reine
part et s'en va à Agen, où le sieur de Duras la vint
trouver; ce que sçachant, je pars de Nerac avant la
poihte du jour, et me rendis vis-à-vis d'Agen,.du mesme
costë de Nerac, d'où j'envoyay un gentilhomme au
sieur de Duras, luy dire le lieu où je l'attendois avec
une epée et un polgnart pour tirer raison de luy des
paroles qu'il avoit dîtes de moy . Le message fat bien
fait, mais, peu après, ledit Duras fut arresté; je ne le
sceus point qu'il ne fut plus de dix heures, n'ayant
cesse de pleuvoir toute la matinée. Ayerty que je fus,
je montay à cheval et m'en allay à Nerac (0, où le roy
de Navarre es toit prest de monter à cheval pour ap
prendre de mes nouvelles. Il estoit question de faire
exécuter, de sa part, des catholiques romains et de ceux
de la religion, les articles accordez. Le roy de Navaire
dîcis. Le roi de Navarre et Bouillon firent beaucoup de plaisanteries snr cet amour, qui prétoit au ridicule parce que d^ssac étoit fort âge et couvert de blessures. D^ssac se vengea en livrant La Rëole, et en abaoB donnant la cause des protestans.
(') A JYerac, Après des altercations fort vîves de part et d'autre, on convint à Nërac de vingt^ept articles, tous interprétatifs du dcnuer édit de pacification. Henri m ratifia à Paris, le 19 mars i579 j les articlés qui arvoient été souscrits en son nom par Catherine de Médicis» Armand de Gontand de Biron, Guillaume de Joyeuse, le sietur ae lânsac, Bertrand Salignac de La Mothe Fénélon , et Guy du Faur, sieur de Pibrac. On tint cette convention secrète, et on ne la rendit pal>^' que qu'après la conférence de Fleiz, c'est-à-dire en i58i. (DcThou, lly. uxvixi')
DU DUC DB BOUILLON* [l579] I79
voulat que je prisse cette commission en toute la Guyenne. Ayant receu ses commandemens, j'allay à Âgen trouver la Reine; Je prenois cette charge mal volontiers y connoissant que ce ne seroit que des contestations octieuseSy estant presque impossible^ en tel cas, de satisfaire les uns et les autres , et le plus souvent les laissant tous mal -contents; d'ailleurs il ne se presentoit nulle occasion où estre employé, ce qu'un jeune homme qui. veut parvenir doit rechercher de ne demeurer oisif.
Estant à Agen, la Reine nous accorda, le sieur de Daras et moy, qui m'estois satisfait par cet appel, n^y ayant nuls propos injurieux. Ainsi qu'on travailloit pour l'ordre de l'exécution des articles, s'y estans passez quelques jours, estant retiré en mon logis, le sieur <ie Duras y vint : je le receos avec honneur ; nous approchasmes d'une fenestre, nous reculans de la troupe de forcè^gentilshommes qui estoient dans ma chambre. Q me dit que son frère de Rosan (0 estoit venu, et que si je voulois parler à luy, qu'il le feroit trouver où je vottdrois. Je luy dis qu'encore que j'eusse des defencesy et que j'estois là pour les affaires publiques, que son avertissement m'obligeoit à jouïr de son offre, et qae le lendemain, de grand matin, je me trouverois au bout du gravier (ainsi appelle-t-on la place qui est entre laviUe et la rivière de Garonne, du costé qui va àLaFoz ), monté sur un courtaut, avec une epée et un poignard, et que là son frère et moy nous nous contenterions. Il me dit qu'il vouloit estre de la partie ; je refusay cela, il me le contesta; je m'accorde d'y mener un amy, adjoustant que personne n'avoit ouy nos pro*
(0 Son frère de Rosan, Jean de Duras de Durfort, sieur de Rosan,
>8o [^^79] MÉMOIRES
poSy et que de ma part rien ne m^empescheroit. Nous nous donnons le bon soir, je le conduisis jusques dans la rue. Soudain, après estre retourné en ma chambre, jedonnay lebonsoiràtoutle monde, et envoyay quérir le baron de Salagniac (0, auquel je dis ce qui s'estoit passé entre Duras et moy, et que je le priois de m'assister en cela ; ce qu'il accepta volontiers. Nous avisasmes nos epées et poignards, et en prismes chacun une, longue de trois pieds, epées que nous portions ainsi ordinairement, et aussi deux poignards, n'estant lors cette vilaine et honteuse coustume introduite depuis, de porter aux duels des epées de cinq ou six pieds, des poignards avec des coquilles, comme des demy rondaches. Cela fait, nous nous séparons.
Le matin avant jour il me vint trouver; ayant accommodé la pointe de nos epées, nous resolusmes d'user de toutes les courtoisies que les occasions nous ofiriroient envers ceux à qui nous devions avoir afiaire. Je pris un pourpoint découpé, enquoy je faillois pour se pouvoir aisément embarrasser dans les découpures les gardes du poignard ou de l'epée. Le jour venu, iious prenons chacun un courtaut, des espérons sur noé bas de soie, nous faisant suivre par un petit laquais; nous sortons par la porte du Pin, et nous nous rendons au lieu désigné, où nous demeurasmes près de deux . heures; à la fin nous voyons venir les deux frères, montez sur deux chevaux d'Espagne contre ce qu'ils avoient arresté. Ils s'approchent de nous et veulent mettre pied à terre ; je leur dis : « Allons plus loin , voilà des gens qui courrent après nous qui nous sepa-
(i) £« haron de Salagniac, Jean de Grontaud-Biron , baron de Salignac et de SainUBlanc-^rd.
DU DUC D£ BOUILLOI^. [1^79] i8k
reroîçnl. » Nous galoppons environ deux cents pas, J>oûillaDs de venir aux mains ^ et craignans que de la ville on ne courust et f^ssions empeschez. Je m'arréste et mis pied à terre^ et, le baron près de moy, faisons oster nos espérons et priasmes Dieu (0 : eux mirent aussi pied à terre. Duras s*avance pour nous visiter ; nous estions tous détachez, la chair nous paroissant par les ouvertures de nos chemises; eux ne Festoient» mais seulement déboutonnez de quelques boutons. A.insi que Duras me yisitoit, je luy mis la main sur le pourpoint, luy disant qu'il n'estoit maillé, le tenant trop calant homme; je dis de mesme à son frère, qui estoit à dix ou douze pas de moy ; je vis qu'il avoit des espérons; je luy dis qu'il les ostât, le pouvans faire tomber, ce qu'il fit : Duras me dit ce que j'avois à demander à son frère; je répons que nous n'estions là pour nous en éclaircir que par les armes, lesquelles nous mismes au poing, et allasmes les uns aux autres. Je luy donnois des estocades que je croyoisle percer; il me blesse un peu à la main gauche , il tombe ; je le fais relever ; je veux aller aux prises en me jettant sur luy ; je rencontre le bout de son ëpée du bras gauche et m'en blesse, l'ayant mené plus de soixante pas; j'oiiis le baron de Salagniac qui disoit à l'aisné : « Pre- « nez une autre epée. » Il survint neuf ou dix hommes de Duras, qui commencent à me charger par devant et par derrière (^), de sorte qu'ils me donnèrent viugt-
(0 Priasmes Dieu. Cétoit Tiusage des anciens chevaliers avant (rentrer en lice.
(>) Par devant et par derrière. Les écrits du temps, tels qae les Mémoires de l^toile, en racontant ce combat, se contentent de dire que le vicomte de Turenne fut blessé de dix-sept coups d'épée. De Thou (Uv. ULZViii) observe que le vicomte fit grand bruit de ce combat, qu^il
i8a [iS^g} MÉMOIRES
huict coups, déquoy il y en avoit vingt-deux qui me tiroient du sang, et tes autres dans mon habillemenf ; je ne tombe ny mes armes; pensans m'avoir donné assez de coups ils me laissent.
II arrive quelques gens de la ville , mesme le gonverneur, le sieur de Lusignan (0, qui me rameine; estant pansé, mes coups se reconnoissent sans danger. Le roy de Navarre vint le lendemain sur le gravier pour me quérir , où la Reine l'alla trouver. Il témoigna un très-vif ressentiment de la supercherie qu*on m'avoit faite; je m*en allay à Nerac, où je fus tost guery. n ne se peut rien faire aux actions de nostre vie de plus injuste envers Dieu, ny qui doive tant offenser les souverains, que tels combats, ausquels nous nous faisons meurtriers de nos ennemis ou de nous, et bien souvent de tous deux; nous disposons de nos vies, qui ne nous sont libres, dépendantes des commandemem de nos souverains,, pour les employer à la défense de
prétendit qa^ y- aToit eu de la surprise , que de Rosan portoit une cotte de mailles sons son habit , et que des gens apostés Fayoîent attaqué en traître. Cèst, afoute-t-il, ce cpi'il publia dans un écrit qu'A fit pawitré. Ayant consulté Damyille sur cet éyénement, celui-ci, de FaTis àe la noblesse, décida que le yicomte de Turenne, pour se venger d'ans pareille supercherie, étoit autorisé à employer toute autre Toie qœ celle du duel. On trouve à peu prés les mêmes détails dans le discours de Brantôme sur les duels. U ne dit point , comme de Thon, que le vicomte de Turenne se soit opposé à ce qu'on poursuivit cette affaire. Brantôme , an contraire , nous apprend que le vicomte voulut faire tuer M. de Duras dans sa maison. Au surplus, Brantôme ( tome vi, page 85 j dbserve que les deux Duras nioient d^avoir participé à aucune trahuon, et qu'ils en étoient incapables. D'après cet exposé, on ne conçoit pas pourquoi Marsollier , dans son Histoire du duc de Bouillon, a voulu rejeter cet assassinat sur Catherine de Médicis.
CO Le sieur de Lusignan, Saint-Gelais, dit Lezignem, chevalier d'honneur de Catherine de Médicis.
DU Due DE BOUILLOn. [1879] ^^^
nostré patrie et en ses querelles; la seule fantaisie fait roflense, et soumettant nostre honneur à pouvoir estre blesse par la seule imagination de moy ou d'autruy, et, pour le reparer y nous allons offenser Dieu griefVement, nostre prince, mettre nostre honneur au hazard ; n*es* tans les armes décisives pour celuy qui a la meilleure cause ^ les evenemens arrivans souvent au contraire, nous bazardons nostre vie et nostre bien.
C*est pourquoy , mon fils, si Tedit qui est maintenant observé sur ce sujet.,, vient à n'estre observé lors que vous serez en âge de porter les armes , je vous commande, prie et conseille que vous évitiez toutes occasions de querelles, avisiez de n'offenser personne; rendez-vous discret entre les gens de vostre âge et avec tous autres de ne leur dire rien qui les puisse faschei:; gardez-vous de vous mocquer , la mocquerie suscitant souvent des querelles ; empeschez-vous des jeux de mains ,. qui sont ordinairement occasion de faire des offenses entre les meilleurs amis : si on vous offense, avisez de ne la recevoir legeremexit, mais l'estant, prodiguez tout pour conserver vostre honneur et vostre réputation , à laquelle ayant laissé, faire bresche toutes les autres vertus sont^ inutiles aux hommes de vostre qualité; et est celui-là incapable de s'agrandir jamais en sa condition , mesmement entre les François y où la vaillance est si commune^ que celuy qui ne l'est paroist comme un homme indigne d'aucune louange ny mérite; mais si vous estes sage et discret, vous vivrez avec une honneste et bienséante société qui vous empeschera de querelles,, et n'aurez à porter vostre vie au péril, et vous donnerez de la réputation au service de Dieu et de vostre Roy; en mésprisant les dangers ,
l84 ['^79] MÉMOIRES
TOUS témoignerez vostre courage; et si en telles actions vous y trouvez ou des blessures , ou la perte de la vie, vous aurez trouvé cela où il le faut chercher , et aurez , soit en vos douleurs, soit en mourant^ cette satisfaction , que Tostre honneur en sera accreu, et la mëmoire en sera bonne à ceux qui vous survivront.
J'ay fait cette digression, d'autant que ce sont les plus importantes actions qui se pourront présenter au cours de la vie.
La Reine mère s'ennuyoit; elle avoit fait son traitté, qui luy sembloit estre suffisant pour contenter tout le monde de l'issue de son voyage, et qu'elle avoit remis sa fille avec le roy de Navarre; neantinoins elle jugeoit que ces choses ne seroient de durée : elle part et s'en va à Toulouse, et de là prit son chemin par Castelnaudary vers le bas Languedoc , où le roy de Navarre Falla trouver, et se dirent adieu avec témoignage d'affection. Nous nous en retournons à Nérac ; on poursuit l'exécution des edits et conférence de Nérac, enquoy plusieurs choses furent omises de part et d'autre, mesmement en Languedoc, où quelques petites places que tenoient ceux de la religion dévoient estre délaissées ne le furent point; aussi du costé des catholiques il y eut diverses omissions à l'exécution de la conférence, estant certain que les uns et les autres, qui avoientleurs esprits portez à la faction, estoient bien aises par les désobéissances se garder tousjours quelques armes en la main; cela nourrit et continua les méfiances de part et d'autre. M. le mareschal d'Anville monstroit se vouloir séparer du roy de Navarre ; éeûx dé la religion en Languedoc se preparoient ; M. de Chastillon , fils àe M. l'Admirai, mort à la Saint-Bartheletiiy, pour leur
DU DUC DSS BOUILLON. [iS^q] i85
commander sons le rôy de NavaiTe. Les soupçon^ croissans, on tint une assemblée générale de ceux de la religion à Montauban (0, où Ton fit union plus étroite de tout le corps; et^ pour estre plus certain des cornmandemens et resolutions lors qu'il faudroit que tout le gênerai suivist une mesme délibération ^ on rompit quelques escus, desquels toutes le^ moitiez demeurèrent entre les mains du roy de Navarre, et les autres furent données à M. le prince, et à chacun de nous les principaux du party, et à chaque province, pour les garder entre les mains de peu de gens eslus, et ensuite ordonner ce qu'ils auroient à faire lors qu'on les avertiroit de quelque resolution générale . Nous sejournasmes à Montauban quelque temps; chacun s'employoit à se préparer à un nouveau remuement, et à reconnoistre des places. M. le prince avise à se restablir dans le gouvernement de Picardie, estimant qu'il lé luy falloit faire par surprise de place, mais que l'ayant fait il falloit qu'un remuement grand divertist le Roy de l'attaquer, ou pour le moins si fortement que, s'il n'estoit point diverty d'ailleurs, il bastit une entreprise sur La Père. Nous aussi aucunement pressez par divers attentats au préjudice des edits, mais ayans aussi envie d'avoir les armes à la main, M. le prince résout son partement de Saint-Jean; avec cinq ou six hommes, leurs barbes et cheveux teints et des emplastres sur le visage, pour se faire meconnoistre, alla en poste, passe près de Paris et se rend à La Fere, de laquelle il se saisit (2) ; nous
10 A Montauhan, Selon Jean Fhilippi et de Thou , cette asseinblëe se tiat à Mazëres^ dans le comté de Foiz. Damville s'y rendit Je 9 no* vembre 1579.
(* De laquelle il se saisit. Selon de Thou (liy. lxtiii ] , le prince de
i86 [l58o] MÉMOIAES
prismes aussi jour pour la prise des armes, qui tomboit quelques vingt jours ou un mois après celuy de la ^isie de La Fere. M. le prince, estant à La Fere^ envoyé vers le Boy Tavertir de son arrivée, s'excusant de ce qu'il avoit entrepris cela sans son commandement, sur la crainte qu'il avoit que Sa Majesté eust plustost déféré aux persuasions de M. de Guise qu'à ses prières, mais qu'il n'estoit là pour remuer, mais pour faire tout ce qui luy seroit commandé; conseil pris avec nous de ce procédé amuser le Boy, qui, au lieu de s'aigrir^ commence à traiter avec ledit prince pour régler Tauthorité qu'il pourroit avoir, et exercer en son gouvernement; ce que croyant ledit prince, estima que la' prise des armes ne feroit qu'empescher son establissement, envoyé vers le roy de Navarre pour le divertir de la prise des armes. Le jour donné, un chacun pouvant avoir fait un mouvement qui seroit mal aisé de reparer, M. le prince, n'ayant qu'une partie des raisons de la prise des armes dépendante de luy, nous luy redepeschons, l'avertissant que les choses estoient si avancées qu'elles ne s'estoient pu retarder. Nous nous en revenons à Montauban, d'où le roy de Navarre part pour aller à Agen, et me donna le commandement du haut Languedoc.
[i58o] Je pris congé du roy de Navarre, y ayant eu plusieurs qui trouvèrent estrange comment je prenois le haut Languedoc, et laissois la lieutenance de Guyenne,
Coudé s'empara de La Fére dans les derniers jours de novembre 1^79 Michel de Gouy, sieur d'Arcy, gouverneur de la viUe, ctoit abacn • ^ prince de Gondé en profite 5 et, par Tadresse du sieur de Gcnnes, <P»* avoit chargé de cette expédition, la ville fut prise sans violence et tumulte.
DU DUC DE BOUILI.ON. [l58o] 187
)n j'avoîs si long-temps commandé, et où j'avois pris
me grande créance. Je desiray de prendre une charge )ù je fus seul, afin que le bien ou le maLque Yy ferois ne fust imputé, estant l'ordinaire que la louange des grandes actions est souvent emportée par le chef, el ceux qui sont dessous en recouvrent souvent fort peu. J'avois, outre cela, un sujet (0 qui me convioit à m'eloigner dudit Roy, pour m'eloigner des passions qui tirent nos âmes et nos corps après ce qui ne leur porté que honte et dommage 3 à quoy Dieu nous assiste lors qae nous nous gardpns assez puissans pour nous servir, . et prendre les occasions qui nous éloignent du mal. Avant que je partisse, les catholiques avoient pris la ville de Soreze W par surprise, qui avoit mis un chacun en allarme; de sorte que je cour ois beaucoup dé danger avant que d'estre à Puylaurens, où je me rendis j et là me vinrent trouver tous les députez des villes de Lauraguais, avec les principaux gentilshommes, me temoignans une grande joye de mon arrivée, et de ce qu'ils auroienl à m'obeïr. De là j'allay à Castres (3) : les
(■) TatHMs, outre cela, Mtn sujet. On voit, dans les Mémoires de SoUjT et dans ceux de Blargoerite de Valois, que depuis la dernière paix on ne s'occupoit que de plaisirs et de fêtes à la Cour du roi de Navarre , ou se troayoient réunies un grand nombre de femmes remarquables par leur esprit et par leur beauté. Bouillon voulut se soustraire à leurs séducfions. D'ailleurs on avoit répandu le bruit qu'il étoit amant favorisé de Marguerite de Valois > et il crut prudent de s'éloigner.
(*) £m ville de Soreze. Il 7 a transposition de fedts^ la ville de Soréze ne fut prise que trois mois environ après le départ du duc de Bouillon.
(3) DelàfaUaf à Castres, m Le 1 1 janvier i58o, le vicomte de Tu» « renne arriva à Castres par ordre du roi de Navarre , et j fut reconnu c général du pays. » (Journal de Faurin, dans le recueil du marquis d'Aobais , tome 1 11 .)
l88 [l58o] MÉMOiHES
armes se prenoient. Avant que rien entreprendre j'estitnay qu^il falloit establir un ordre aux finstnces, aux armes et à la police , qui me fit faire une convocation de toutes les villes dépendantes de mon gouvernement, de la noblesse et des ministres à Castres (0^ où estans assemblez je leur fis entendre la cause de la prise des armes y qui leur pouvoit estre mieux connue qu'à nuls autres^ d'autant que cette province avoit pressé mon envoy pour leur commander^ suivant ce qu'ils avoient désiré, que je desirois en leur commandant y avancer les affaires publiques, les garder des dommages de leurs ennemis, et y acquérir de l'honneur. Que pour le faire il falloit establir un ordre par lequel les gens de gueiTC peussent, estans entretenus, vivre avec discipline et obéissance qu'il falloit pour la garde des places, et pour ceux qui serviroient à la campagne, tant pour pouvoir entreprendre que pour s'opposer aux ennemis, qu'ils sçavoient pouvoir estre beaucoup plus forts que nous, ayans et plus de moyens et plus d'hommes. Je me retire de l'assemblée afin de les laisser libres, et recueillir leurs voix: peu de temps après, ils ehvoyent vers moy en mon logis deux de chaque corps, pour me remercier de ce que j*avois quitté de plus grandes charges pour leur venir commander, i]u'ils vouloient suivre mes conseils et départir les moyens qu'ils avoient selon ce que je jugeroisle'plus nécessaire, et me prioient me trouver le lendemain ^" lieu de rassemblée pour y présider, et y résoudre toutes les affaires.
Le lendemain, ils me font voir ce dequoy ils po^'
(») A Castre*, Smvantlc jouri»ldeFauriii, ceUeaascmblces'ont'rt le aa avril. Les pouvoirs da vicomte de Turenne y furent confinne*.
Dlf DUC DE BOtriLLON. [l58o] 189
voient faire estât pour Tentretenement de toutes les dépenses y leurs dealers dependans de trois natures , sçavoir : des impositions en forme de taille ^ qui se jet*^ teroient sur chaque consulat^ desquelles il y en avoit une partie de Certains , qui estoient celles des consulats delà religion; les antres douteuses^ pour estre toutes ou partie du consulat de Rome (0; l'autre nature dé deniers estoit les biens ecclésiastiques; et la troisième desbiens des catholiques romains qui faisoient là guerre. Le revenu estimé^ on avisa combien chaque diocèse avoit de places qui tinssent pouf nous, et les garnisons qu'il leur falloity tant pour les garder de surprise que pour empescher que les garnisons des ennemis n*empeschassent leurs vivres y commerces et autres libertez* Cette dépense tirée à part, on avisa ce qui restoit pour entretenir près de moy quelques forces, qui furent seulement de hnict cens hommes de pied, cent chevaux et cinquante arquebusiers de ma garde, avec cela quelques forts pour se servir de trois canons qui estoient dans la province. Pour les autres parties inopinées, elles restèrent h prendre sur des moyens inopinez et incertains. Cela résolu, chacun se sépare.
Tavois autour delà ville de Gàstreshuict ou dix garnisons des ennemis, comme La Bruyère, où commandoit le sieur de La Croisette (^), lieutenant de M. d'Anville, l'autre Villemur, Soucelle Saint - Malins et quelques autres, la plus éloignée à deux lieues. Je pris gi^andsoin de bien commencer, afin de donner une bonne opinion de moy aux nostres, et de la crainte aux ennemis, estant une chose de grand profit à la guerre de donner
(0 Consulat de Rome. Cest-à-dire de la communion romaine. — « (*) Le sieur de La Croisette. Jean de Nadal, sieur de La Crouzette.
igO [l58o] UÉMOIRES
une bonne impression de son courage et de sa conduite. La garnison de toutes celles qui nous estoient contraires^ là où il y avoit et le plus d^liommes meilleurs et mieux commandez^ c^estoit La Bruyère. Après avoir bien fait reconnoistre les avenues ^ et observé leur ordre pour sortir aux allarmes , j'appris qu'il y avoit un chemin creux assez proche de la ville, dans lequel on se pouvoit embusquer sans que la sentinelle du clocher de la ville peust voir l'avenue de ce chemin creux, et qu'aux allarmes ils estoient prompts à sortir et en desordre, ce à quoy ils avoient esté connus par plusieurs petites courses de peu de gens que j'avoisfait faire le jour précèdent à leurs portes. Je pars de Castres (0 avec deux cens hommes de pied, quatre-vingt chevaux et mes gardes, pour m'aller embusquer dans ce chemin, et donnay au sieur Boisselin, mon lieutenant, vingt chevaux pour aller à la porte de la ville ; et ainsi qu'ils verroient qu'ils sortiroient qu'il se relirast, de sorte qu'il ne fistpas paroistre aux ennemis quil eut autre attente de salut qu'à Castres, et qu'il pristle chemin de sa retraite par un endroit que je luy dis, lequel je pouvois voir du lieu où j'estoîs embusqué.
Nous nous acheminons 3 tout se conduit selon Tordre donné; nous sommes en nostre embuscade; Boisselin donne près la porte; les ennemis sortent, la cavalerie pousse les nosti'es, qui estoient bien soixante chevaux; environ deux cens hommes de pied les sui-
(0 Je pars de Castres, Le détail de ces opérations militaires, dont le duc de Bouillon va rendre compte , ne se trouvent point ailleurs, ve Thou n'en parle pas. Le seul ouvrage que l'on puisse rapprocher a cet égard des Mémoires du duc de Bouillon est le journal de Fannn rorles guerres de Castres.
DU DUC DE BOUILLON. [l58o] I9I
voient; ils outrepassent nostre embuscade; Pinfanterie les suivant par un autre cbemin, la reconnut, ce que Yoyanty je desembusque et coupe la cavalerie entre la ville, et en tuasmes ou prismes la pluspart; nous pressasmes rinfanterie, desquels il ne nous en demeura que peu, le païs estant plein de fossez, qui nous em* pescha de nous pouvoir bien m^sler, ainsi que l'eussions fait autrement.
Ce premier coup me prévalut tout le long de cette gaerre vers les nostres et vers les ennemis; il se passa quelques mois sans qu'il se fist rien de notable. Le mareschal de Joyeuse, qui commandoit en Languedoc, et le sieur de CornussonCO seneschalde Thoulouse, as^ semblèrent toutes leurs forces vers Carcassone, pour venir renvitailler Soreze, que nous tenions comme investie par les forts que nous avions autour; ils traisnerent trois canons pour forcer lesdits forts. Soi^eze est une petite ville assise au pied de la montagne qu'ils ap-pellent au païs Nègre. Ayant avis de leur assemblée et de leur dessein , je mande toutes les garnisons , et donne leur rendez-vous à Ravel, ville que nous tenions à une lieue de Soreze, oik je me trouvay le jour que les ennemis descendirent la montagne pour venir à Soreze, ayans demie lieuë de plaine à passer avant que d'estre à Soreze. Je montay à cheval avec environ deux cens chevaux, tant pour reconnoistre l'armée ennemie que pour asseurer ceux qui estoient dans nos forts que, s^ils estoient attaquez, je les secourerois. Après avoir veu entrer et loger l'armép contraire le long des fossez de leur ville, et veu ceux qui estoient dans les forts en
(>) £e neur âe Comusson : De La Valette, sieur de Gomiuson , sénéchal et gouyeraeur de Toulonse , mort en i586.
192 [l58o] MÉMOIRES
bonne occasion , je me retire à Bayel. Le. capitaine Franc ^ qui venoit de Puylaureçis au rendez^vous y entendant dire que j^estois à cheval , et que les enneiyiis arrivoient à Soreze, estima que je pourrois avoir affaire de luy ; au lieu de venir à Ravel^ il alla droit à Balbausse, un des forts que je tenois, qui estoit un moyen corps de logis de pierre de taille^ avec des guérites aux quatre coins , et deux petits rayeUns au milieu de chaque face du corps de logis; il joint à la susdite maison ua bois renfermé de fossez ^ ainsi que le sont presque tous les champs en ce païs-là. Les enneoûs, voyans et entendans par les tambours cette infanterie^ remontent à cheval , prennent leur infanterie^ et viennent attaquer la nostre, qui, au lieu de se renfermer, se résolurent de garder le bois. Les ennemis avec six ou sept cens chevaux et trois mille hommes de pied attaquent les nostres; la cavalerie ne le pouvant à cause du fossé ^ tout le combat se demesla par l'infanterie. Gela dura depuis les quatre heures jusques à la nuit. J^estois à Bavely sans le moyen de secourir les nostres, n'ayant pas plus de deux cens chevaux et sept ou huict cens hommes de pied^ le païs fort contraire pour la quantité de fossez , ceux qui sont les premiers placez ayans grand avantage sur ceux qui attaqueroieot. J'asr siste 1^ nostres de poudres portées par quelques gens de cheval y qui svechazard y et sçachant bien les avenues de ce lieU; paâsoient; la nuict les sépara ;,les nostres se retirèrent proche de la maison , laissaus quelques hommes dans le bois pour tenir les ennemis en croyance qu'ils le gardéient; lesdits ennemis font lenis feui^ posent leurs gardes y demonstrans de le^ vouloir attaquer le lendemain , reconnoîssans la feute qu'ils ^voient
DU DUC D£ BOUILLON. [t58o] I93
&ite de n^ avoir mené leur artillerie. La nuict vé^ mièVjemis en délibération ce que. nous, devions' fàik'e pour le salut des nostres, leur perte nous estant de conséquence y telle qu'il s'ensuivroit celle de la pluspart du païs. Nous prismes resolution de partir dudit Ravel tous à pied, avec les armes de main que nous peusmes trouver, n'ayant en cette heure là nostre inànterie que peu ou point depicques. Nous fismes trois petits corps de nos hommes- armez ^ le mien estoit de cent hommes, et chacun des autres de cinquaifite ou soixante : ayans logez à nos flancs quelques arque]>usiers, le gros de nostre infiinterie marchoit enti^e nos petits gros d*bommes armez, qui avions pris deux ebe* mins peu éloignez l'un de l'autre, qui se venoient ren* contrer asse^ proche du lieu< où nous pensions trouverles ennemis. Nous n'avions peu avertir les nostres de nostre acheminement pour leur secours.
En cet ordre nous arrivons ^ et trouvasmes les eiioemis relires sans que les nostres en eussent eu avis; aussi nous les prismes avec nous^ et, laissans dans la maison quelques cinquante hommes, je me retiray à Bavel, las dii chemin qu'avions fait tous armez, bien ailes d'avoir retire les nostres. Les ennemis, le lendemain matin se mettent en bataille, font marcher moins de nulle pas de la contrescarpe de Soreze leurs trois canons, et commencent à battre la pallissade etie logis de La Borieblanque. Ceux que j'avois laissé dedans re« lèvent un peu de terre entre le fossé et la maison, où ils se tenoient pour empescher l'assaut, à quoy ils voyoient Tenneihy préparé aqssi-tost que la pallissade seroit rompue, et que les ruines pourroient avoir un peu remply le fossé. Entendant la batterie de Ravel , 35. i3
1^4 [l58o] MÉMOIAES
je sors av^c mes troupes^ et commence à marcher droit aux ennemis, lesquels, me voyans venir, retirent quelques compagnies de cavalerie qu'ils avoient avancé sur mon chemin : ils donnent l'assaut, duquel ils furent repoussez; )e continue à marcher, ayant fait ma teste de deux troupes d'infanterie d'environ six cens hommes de pied ; les ennemis retirent leur artillerie, et viennent prendre leur place sur leur contrescarpe^ j'essaye, par quelques escarmouches, de les convier de s'avancer, mais ils ne le voulurent faire : ce que voyant, et la niiict s'approchant, ayant visité si nostre Borie se pouvoit reparer et mettre en estât , qu'estans retournez à Ravel, les ennemis la retourneroient assaillir avant que nous peussions la secourir, ce qu'ayant esté jugé impossible, avec l'avis des capitaines je la fis brasier; les ennemis, delogeans le jour d'après, reprennent la montagne, se retirent, se separans chacun en leur garnison (0.
Ceux de Thoulouse, qui ont esté fort cruels à ceux de la religion, e^timans que leur armée nous osteroit de la campagne , font brusler diverses maisons appartenantes à ceux de la religion; qui me. fit envoyer vers
(>) Chacun en Iturgarmson. « Le dimanche 19 jum^ les trois gobb- « pi^piies protefltantet du yicomte de Turenne attaquèrent cinq com- « pagnies de catholiques prés de Sorese , les battirent et tuèrent ou « blessèrent cent hommes. Les catholiques voulurent empêcher qu'on « ne fît le dégât autour de Sorese , assiégèrent le fort de La Boriehlanque, « et tirèrent trente-six coups de c^levrine contre. Le -vicom^ ^ ^ «c plein jour, et tira sept soldats de ce fort, auquel les catholiques mi- (c rentle feu, aussi bien qu^à La Yalbangie et autres forts. Gornuwon, n sénéchal de Toulouse , et La Crouzette, qui commàndoit les catholiques «t se retirèrent la nuit, mettant le feu à plusieurs métairies. Le vicomte m CBTOTa fbire la même chose du c6té de Toulouse... » (Journal de Fanrin.)
DU DUC OE BOUILLON. [l58o] IqS
eux leur signifier que s'ils ne faisaient cesser telles rigaeursy et se maintenir dans Fusage de ce que la guerre permet, que j'en ferois de mesme. M'ayant fait réponse qui ne me contenta, je résolus de faire cesser la. cruauté par la cruauté, quoique plusieurs qui avoient leurs biens au pouvoir des ennemis n'approuvassent ma resolution. Je ne laissay de partir le lendemain avec trois canons, m'estant venu joindre le sieur Bandou, delà maison de Leran, qui commandoit à Foix, et marche vers Thoulouse , envoyé quelques troupes , qui bruslerent quelques métairies appartenantes à quelques principaux de Thoulouse, et pris hùict ou dix forts assez importans avec mon canon, entre lesquels fut la maison de BeauviUe (0 , appartenante à ceux de Maleres, oii il arriva une chose estrange, neantmoins très-vraye : Ayant tiré quelques canons au machicolis , nos soldats , les plus hardis que j'aye jamais veu , vinrent au pied de trois tours qui faisoieut un triangle eu égard à elles, ayans une galerie à chacune pour leur estre communicables les unes aux autres ; les nostres en prennent les deux, à la plus grosse! ils mettent le feu à laporte; la porte bruslée^ ils remplissent le bas estage de matière bruslante en telle quantité, que quoique les estages fussent bien hauts et voûtez, les voûtes s'échauffent tellement, qu'estant les soldats et le peuple quis'estoit mis là dedans retiré au plus haut, la chaleur les contriaignoit de tellç sorte, que ny eux ny nous n'ayans. moyen de les délivrer de ce piteux estât, ils se precîpitôient du haut en bas avec grande pitié. Un enfant de douze ans, à ce qu'il m'a dit depuis, s'estant
(0 La maisùn de Beaut^ille» Le 3o juin suivant. (Journal de Faurin.)
1 96 [ 1 5 8o] MÉMOIRES
réservé (<) au second estuge, la Suxoéeet lefeuie pressant ^ se montre à }a fenestre, où il luy fut tiré beaucoup d^arquelmsadeSy desquelles deux luy donnei'ent dans la barrette bleue ; des gentilshommes qui estoient à moy firent cesjier de Juy tirer ^ cet enfant monte sur la fenestre, tourne son visage vers la tour qui estoit ronde^ et, sans 4iucun soin , commence à s'appuyer des mains et des {)ieds contre la tour ( foible appuy saus l'admirable assistance de Dieu), descend de là jusques au bas W, où il y a voit plus de trente pieds, saus tomber; il^stxeceu par les miens^ qui me rameinenl:enquis comme il avoit fait, né le sçavoit bien, sinon qu'il avoit tousjours prié Dieu. Je le voulus retenir pour le nourrir, il ne voulut; au contraire, il désira d'aller chez sa mère, qui estoit en un village proche appartenant au comte de Cramail ; je Ty fis conduirei et lui donnay quelque argent; il estôit borgne, et croy qu^il est encore en vie.
Cela pris, je me retiray à Castres, et remis mes troupes en garnison; bientost après on commença à parler de la paix. Le roy de Navarre m'envoye (5) quérir, me faisant cet honneur de ne résoudre aucunes affaires d*importance sans m'en communiquer. Monsieur, frère du Roy, vient lui-mesme en Guyenne avec
. (0 Beseryé: Butant retiré^-<*) Descend de làjusqjues au bas. Fayrm racoyte « ^e 1^ soldats se jetterent du haut de la toiir, cp'il y en eut « un qui essuya cinquante arquebusades sans être blessé, et auquel «t Turenne donna congé » Fanrin «joute un fait sur lequel les Mémoires se taisent : « c'^t que le yicomte fit pendre le capitaîne du « château pour avoir voulu se défendre dans un lieu qui n'éfoit p9S « teuable. 9
{^) Le roy de Navarre m*ent^e. Le vicomte de Tur«nDe quitta Gaitres vers le 97 septembre i58o. (Journal de Fanrin. )
DU DUC DE BOUILLON. [l58o] 19^
le pouvoir du Boy pour la traitter, assisté de quelques conseillers d'Estat.- J'avisay à laisser la province asseurée et en bon odeur diei service que. j'y avois rendu. Ils esleurent quelques députez, ainsi qu'il fuifkitpar toutes les autres provinces qui reconnoissoient le roy de Navarre pour leur protecteur, pour assister audit traitte', qui fut fait àCoutrasC^) , où, par M. le prince d'Orange, delà part de toutes les provinces du Paîs-Fas, furent envoyez des députez pour offrir leurs provinces à Monsieur* La pafx conclue, M. le prince de Condé, père de celuy qui vît, se trouva mal-content du traitté, estimant qu'on ne s^estoit assez souvenu de luy , qui ne faisoit que d^aniver d'Allemagne, ayant trouvé en la province des esprits qui flattoient son mescontentement , en sorte qu'ils ne vouloient y laisser publier la paix , mais seulement une suspension d'armes accordée à M. le mareschal de Montmorency, gouverneur pour le Roy en ladite province; Monsieur et ledit roy de Navarre me convièrent d'y aller pour persuader ledit prince de s'accommoder, luy faisant entendre les raisons sur lesquelles le traitté s'estoit fait, et qu'où il voudroit se roidir )e fisse recevoir le traitté à la province. J'accepte cette commission, quoy que j'y reconnusse beaucoup de difficultez, l'humeur du prince arrestée et ferme aux choses où il s'estoit déclaré. Le traitté avoit donné plus^ d'avantage h d'autres qu'à luy, et à quelque autre province plus qu'à celle du Languedoc, et sçavois, comme j'ay toujours esté sujet à
(0 QuifutfaU à Coutras. Les conférences se tinrent au château de Fleix en Périgord. Cette paix est généralement désignée sous le nom de conférences de Flcix.
198 [l58l] MÉMOIRES
estre envié, qu'on mWoit préparé cette commiâsioD^ qu'ils estimoient ruineuse.
Le mal que j« voyois si cette divisixm eust pris trait, rafiection singulière que j'aj toujours eue à voir les églises unies et un bon repos à TEstat, me firent entreprendre cette négociation. [i58i] Je pars d'auprès duroy de Navarre deux ou trois jours après que Monsieur etluy se furent séparez ; je m'acheminay en Languedoc vers M. le prince y que je trouvay à Nismes, duquel je fiis fort bien receu, encore qu'on luy avoit dit que, s'il ne consentoit à la publication des articles de la paix, que je m'efforcerois de les faire publier. Cette jalousie faisoit rechercher les volontez de ceux qui s'y voudroient opposer, et tenoit la province en grande division. Je fis voir audit prince que j'avoîs toute mon adresse vers luy, que je n'avois en aucune ville où j'eusse passé rien exposé de ma commission, qui avoit pour fin à luy feire connoistre les raisons qui avoient pressé le traitté sans l'y pouvoir attendre; qu'il avoit esté malicieusement informé que le roy de Navarre ny autres eussent eu des avantages secrets à son préjudice, que les siens egaloient ceux duidit Roy, Saint-Jean (i) estant d'aussi grande conséquence qu'Agen , combien il estoit im* possible de rompre le traitté, et dé quelle conséquence et ruine èeroit la division. Ledit prince avoit deux secrétaires, nommez La Huguerie et Sarrazin, le premier trèiM3Q[escbant,qûi avoit des petisées à-la ruine de TEstat, ainsi qu'il l'a témoigné au reste de sa vie. Ceui-cy don- Tioient des espérances à ce prince que, n'acceptant la paix, il se rendroit chef du party, et le poussèrent a de très-mauvais conseils : son esprit, bon et porte a
(>) Saint-Jean : Saint- Jean-d'Angely.
DU DUC DE BOUILLON. [t58l] I99
aymer l'Estat, jfit qu'il prit résolution de s*€n aller à Montauban^ où estoit le rôy.de Navarre, que je demeu rerois en Languedoc pour y faire publier la paix , lorsque j'aurois avis de Montauban après qu'il y seroit arrivé. 11 part; soudain ceux de la province des trois diocèses de Nismes, Montpellier et Usez s'assemblent » et envoyent à Montauban déclarer qu'ils desîroient qu'on publiast la paix; ces deux secrétaires estoient de> meurez nonobstant leurs pratiques. Soudain que j'eus une lettre du roy de Navarre, je fis puUier la paix (0» allay trouver M. de Montmorency, avec lequel je convins de ce qu'il falloit faire pour l'exécution dudit traitté.
J'appris soudain que M. le prince avoit témoigna un grand mescontentement contre moy ; il avoit e3timë que cela se fit sans un particulier consentement de luy, La.Huguerie luy ayant tousjours asseuré qu'il Fen^pescheroit. Le roy de Navarre me donne avis de cela, et remettoit en moy d'aller à Montauban ou non. Soufdain je me resous d'y aller; de Montpellier j'y fus en troi$ jours, bien asseuré de n'avoir donné nul mescon* lentement raisonnable audit prince, et que ce que j'avois fait estoit aussi avantageux pour son service comme luy estoient dommageables les conseils dé ses secrétaires* Après quelquea-difficultez qu'il fit de me ▼oir, en la présence du roy de Navarre je luy dedoifis mon procédé, a^uquel n'ayant rien trouvé à redire, il me reconnut pour son serviteur.
Le voyage de Monsieur se preparoit; je pris congé du roy de Navarre, et m'en allay en mes terres d'Au-
(0 Jejfts publier la paix. La paix lut publiée à Castres le.3i janyier 1 58 1. (Journal de Fauria.)
2Ô.6 [l5Sl] MÉMOIRES
vergne, et nie pi^paray d'aller trouver Monsieur (0, lors que je le sçaurois sur la frontière de Picardie, où rassemblée de ses forces se faisoit pour le secours de Cambray, que If» duc de Parme tenoit assiégé.
En ce temps y chacun pensoit estre bien payé eu depensant son argent pour faire des troupes, avec ks^ quelles on peut acquérir de l'honneur; j'y allay volontaire, et menay avec moy cinquante gentilshommes de très^bonne qualité, qui ne se dedaignoient pas de por^ ter mes casaques orangées de velours, avec force passemens d'argent, et les armes dorées par bandes. Je fis acheminer nos équipages, et partis de Joze avec partie de ceux qui venoient avec moy ; je me mis sur la rivière d'Aiier, et, ayant atteint les postes, j'allay trouver Monsieur, n'ayant voulu le Roy que je passasse à Paris, ne voulant voir ceux qui alloient voir son frère, afin d'oster sujet de plainte au roy d'Espagne. Sa Majesté avoit donné eommandement au sieur de Puygaillard , avec liuict cens chevaux et quatre mille hommes de pied, de costoyer l'armée de Monsieur, afin, disoit-on, d'empescher qu'il n'entreprist rien contre son service; mais ce nonobstant il avoit charge que si ces deux armées s'affrontoient, de paroistre et faire le holà en nostie faveur, conseil prudent de la Reine mère, qui ne se laîssoit emporter par la jalousie du Roy, pour le flatter sur les moyens de s'en délivrer, mais satisfaisoit à cette raison d'Estat, que la perte de Monsieur, accompagné
CO D"^ aller U'ouvet Monsieur. Le vjLcotnte de Titreaiie g'éloit réconciîié avec le duc d^Anjou pendant les conférences de Fleix j et il «▼<"* promis à ce prince de Taccompagner dans son expédition des Pajrs-B*»- JBussy d^Amboise ne vivoit plus alors j et le vicomte cspéroit reprena^ non ancien crédit auprès du prince.
DU DUC Dfi BOuiLLOjr. [i58i] 20 1
de plus de trois mille gentilshomnies fratiçois, par un lieutenant du roy d'Espagne , importoit trop au Boy et à son Estât.
L'armée jointe (0> nous prismes le logeaient du Ca-^ telet. Je suppliay Monsiem- me permettre de convier quelques volontaires, jusques à cinquante^ et ce que favoiS) pour m'en aller jetter dans Cambray W afin de luy donner avis des mouvemens dès ennemis, et, qu'au cas qu'ils levassent le siège , estans fortifie:& dé ce qu'il me ponrroit envoyer, et ce que nous serions dedans, que nous peussions embarrasser leur retraite, en sorte qu'il eut loisir d'y venir avec toute l'armée. Il y fit de la difficulté, luy semblant cette expédition périlleuse, qu'avecsi peu de gens j'allasse me jetter dans une ville qui estoit bloquée il y avoit quatre mois, durant les-quels. ils avoicnt fait totit ce qu'ils jugeoient convenir pour empescher qu'il n'y entrast vivres ny hommes (3), Il me faisoit cet honneur de m'aymer, et jugeoit que ma perte exciteroit de la méfiance entre ceux de la religion , et qu'il n'y eust quelque intelligence à la ruine de ceux qui en estoient : la première raison estoit
(0 L*art/iéè jointe. L'armée du duc d^Anjoa se rassembla à Château- Thierry j elle étoit composée d^environ dix mille hommes d^infanterie , et de Quatre mille de cavalerie. L^élite de la noblesse française s^y tronvoit. Guillaume de Hautemer, sieur de Fervaques, âommandoii KNisle duc d'Anjou. Le i5 août i58i on arriva dans le Gambresis ( de Thou, liv. lxxit).
(*) Dont Cambray. La ville de Cambray étoit réduite aux plus grandes extrémités. On n'y viyoit plus que de chair de cheval , de rats et de loirs.
(^) Njf hommes, Be Thott(Uv.Lxxiv) attribue cette entreprise du vicomte de Turenne à Tardeur de ieunesse et au désir d^acquérir de la gloire.
202 [l58l] MÉMOIRES
celle qui me convioit d*y aller^ afin que le péril me servist de degré à la réputation ; j'obtins mon congé; j'eus peine à restraindre le nombre, plusieurs, outre ceux que j'avois demandé, y voulans venir. Je pars demi-heure devant la nuict avec des guides, et mV chçminay ayant fait trois troupes.
Comme nous fusmes à une lieue de Cambray, le sieur de Chouppes, à qui j'avois ordonné ma troupe de retraitte, me mande qu'il avoit les ennemis sur les bras 3 je fais alte, et fis commander le semblable à mes coureurs 3 soudain ledit de Chouppes avec ce qu'il avoit vint à moy, me disant que ceux qu'il avoit avec luy estoient venus me joindre : c'estoit au mois d'aoust, la nuict très-claire, la lune estant en son plein ; je tasche de remettre en l'ordre que nous estions. Les ennemis, qui n'estoient que deux compagnies d'ordonnance (0» viennent à nous. Cette noblesse courageuse et volontaire, peu pour une bonne partie qui se fussent trouvez en telles occasions, commence de se séparer et tirer vers la ville; je vais aux ennemis avec environ vingt chevaux, où je fus porté par terre d'un coup de lance au bras gauche au-dessus du coude, ce qui estoit à l'espreuve du pistolet; neantmoins le brassart fut bien offensé, de sorte que le surfais de ma selle rompit; elle se tourna, et je tombay, où le sieur de La Vilatte, qui m'avoit si bien assisté lors que je fus blessé auprès de Bergerac, mit pied à terre, pensant que je fusse mort. Ainsi que nous parlions ensemble , luy ayant osté son casque, trois ennemis vinrent à la lueur de mes armes qui es-
(0 Deux compagnies d'ordonnance. Le« forces de l'ennemi, suivanl les Mémoires de Sully, consistoient en quaCre-vingls ou cent hommes tels quels de la compagnie du marquis de Roubais.
DU DUC DE BOuiLLQir. [i58i] ao3
toieDt dorées^ saluent ledit sieur de La Yilatte de trois coups d'espée sur la teste; il se laisse tomber sur moy, qui n'estois relevé , et se recommande à Dieu; ils luy disent de se rendre , je le convie à se lever et parler à eux ; il se rend et les convie de me sauver la vie sans me nommer; je me levé ^ ils commencent à nous faire trot* ter dans les herbes fort hautes^ et à vouloir oster mon casque y que je conteste si bien que je le garday. Ils commencent à disputer entr'eux qui auroit plus de part à nos rançons^ dont Tun^ estimant le droit de son compagnon meilleur que lé sien^ concluoit à nous tuer^ et Tautre à nous sauver^ auprès duquel je m'approche, le convie d'avouer tout; je luy donne mon gantelet droit pour Tasseurer que lorsque je serois enquis je m'avouerois son prisonnier; cela nous préserva. Les armes, les herbes grandes, le chemin de plas de demie lieue, et ce que Fapprehension pouvoit occasionner, me donna une telle soif que je n'en pouvois plus : eux,estimans que je faisois cela pour voir si nous serions secourus, me faisoient marcher du bout d*en bas de la lance sur le haussecou ; je tasche plusieurs fois à vouloir pisser, mais ils ne me laissoient arrester, avec ce que mes tassettes m'en ostoient le moyens à la fin je ti^ouve de l'eau très-fangeuse, avec un peu je rafraischis ma gorge. Je fus mené à un fort à une petite lieue de Gambray, où ils menèrent tous ceux qui avbient esté pris, entre lesquels estoient M. de La Boute (0, mon cousin germain, blessé de'trois coups d'espée sur la teste, les sieurs de Chouppes, mon
(0 M, de La Moute, Gilbert de Leri, comte de La Voûte, ûh du duc de Yentadour.
±0^ [l5S.l] MÉMOIKES-
lieutenant^ La Feuillade, de Neufvie (0^ Feunian, cî j.usques au nombre de seize ou dix-^sept.
Là nous conlasiues les diverses actions en nostre prise jusques au poinct du jour, que ceux qui nous avoient pris eurent convenu de quitter la tour, et uHîsme de mener Tinfanterie avec leurs pri&onDiers au duc de Parme^ qui estoit gênerai pour le roy. d'Espagne au Pays-Bas. Il fut question d'en faire aller une partie à pied^ et à tous de nous faire porter nos aimes: plusieurs des nostres y consentoient^ j.e m'y opposay^ en sorte que nous eusmes des chevaux, et les preneurs s'accommodèrent de nos armes, sauf les miennes que le duc de Parme voulut voir, et les retint, estant belles et foit bien faites, pour la folle et mal -séante coustume dont on s'habilloit, si long, qu'il m'est difficile maintenant de croire que l'on ait eu cela en usage, et moins aux armes qu'aux habits^ Nous trouvasmes le duc de Parme prest à monter à cheval, a3rant retiré son armée qui estoit séparée, pour tout ensemble se retirer vers Arlon, mettant la rivicie entre Monsieur et luy, ne voulant combattre à nostre bord. Après m'avoir salué et reccu courtoisement, il me dit ces propres mots : « Monsieur le vicomte, la fortune qu'avez courue n'arrive qu'aux personnes de courage, et ceux de vostre âge cherchent l'honneur par les périls; » que nous ne recevrions tous qu'un bon ti-aitement. Je le remerciay, et luy dis que nous ne pouvions attendie autre chose d'un prince si généreux. On nous meine disner en une grange, où tous
(0 De JVeufvie. U y avoit deux frères du nom de Neufvy , Tud ca- Uiolique el l'autre protestant. Ils étoient tous les deux à la bataille de Coutras.
DU DtJC DE BOUILLON. [lS8l] ao5
les principauic sei^eurs de rarmée nous menèrent^ et (lisnasmes ensemble. Durant le disner^ ce ne fut qu^en* tneliens^ offres de courtoisies; on ordonne deux compagnies de lances pour nostre garde , qui nous menèrent à Bouchin, où commandpit un gentilhomme que j'avois vu en France, nommé Nocelles (0, près de M. de Montmorency, où il s*estoit retiré fugitif pour avoir servi M. le prince d'Orange au commencement des troubles du Pays-Bas. Gela me faisoit espérer que nous pourrions, avoir quelque faveur; mais il ne se souvint plus du passé.
L'armée de Monsieur, ayant eu avis de ma prise, qui 9iarchoit,s'arresta ce joui^là, et, ne s'estant avancée à Cambray , le duc de Parme ne vid personne jusques à Àrlon, où les deux armées, ainsi que je Touis dire , se virent , le ruisseau entre deux ; il y eut quelques escarmouches de peu ou point d^efTet W. Le duc de Parme envoyé M. de Bans, père du comte de Bucquoi qui est anjourd'huy, pour s'informer de ma. maison , de ma fortune, de ma religion, et sentir si je desirois estre son prisonnier. Je satisfis à ses questions en sorte que je luy laissois à croire que mon âge me poitoit à la recherche de la guerre, plus que nulle autre passion ; mais je fis conti^e moy de luy avoir &it connoistre que si j'estoisson prisonnier je craindrois Festredu roy d'Espagne, et ma détention seroit plus longue que si j'estois au marquis de Bobech, gênerai de la cavalerie, qui
(0 Noinmé NoceUes , ou Nojelles. Un gentîDioiiime de ceuom ayok lîgiiré dans les premien troubles des Pays-Bas.
(») De peu ou pqint êPeffeL Selon de Thou (liy. i»xxiv), le 17 août les deiix années furent en présence; pendant la nuit le due de Parnt^ se retira à Valenciei^nes.
206 [l583] MÉMOIRES
ayoit affaire d'argent^ estant grand dépensier; qu'il soliciteroit ma délivrance pour Temolument qu'il en tireroit^ qu'on ne le voudroit fascher^ estant homme de caprice , qui à la révolte générale avoit esté des premiers à prendre les armes pour chasser les Espagnols. Ces raisons se trouvèrent fausses, d'autant qu'on craignit que si une fois ledit marquis avoit receu marançon, qu'elle luy donneroit du moyen pour relever ses affaires, et se passer plus aisément des bien-faits du ray d'Espagne, et se soucier moins de servir, avec ce que la Ligue commença; Monsieur fut chassé du Pays-Bas, malade, dont il mourut, non sans soupçon de poison (0.
[i582 et i583] Cela donc fit durer ma prison deux ans dix mois, et payer au bout de là 53,oôo escus, dont j'en dois encore, ayant cet argent esté pris à Paris à rente sous les asséurances de M. de Montmorency.
De Bouchin nous fusmes menez à Valenciennes; ces villes n'avoient encore receu garnison. Le duc de Parme esloit bien aise qu'ils vissent quelque fruit de ses armes. Nous arrîvasmes à Valenciennes un jour de feste, conduits par trois compagnies de cavalerie ; nostre escorte estant descouverte dubeffroy, la cloche d'alarme commença à battre; le peuple s'amasse, et vint au devant de nous au fauxbourg,'tenans les portes de la ville fermées, pour la jalousie qu'on tie leur donnast garnison. Cette crainte tourne en fumeur Contre nous, et le peuple commence à nous assaillir d'injures jusques à la porte de la ville, où estans entrez, au lieu de nous mener
(») iVo/i sans soupçon de poison. Le duc d^ Anjou, à son retour Pays-Bas, ayoit fixé sa résidence à Château-Thierry sur Marne. 1«^* février 1 584, il se réconcilia ayec Henri m, par rcntrcmisc de Catherine de Médicis. Il mourut le lo juin i564*
DU DUC DE BOtJlLLOir. [l584] 207
droit au logis qu'on nous a voit destiné, nous fismes toutes les rues principales : durant ce chemiD|^ le peuplé se renouvelloity et aussi se fortifioient leurs cris^ leurs injures y et commencement de coups de pierre. Injurié de cette sorte^ je m'adresse à ceux qui commandoient ànostre escorte , qui temoignoient estre marris de cela, en s'y opposant d'effet^ ou qu'au moins , si ce peuple barbare^ contre le droit de la guerre, avoit à assouvir sa rage sur nous , qu'ils nous donnassent des armes, pour, les tenans en la main, mourir avec elles. Enfin nous aiTivasmes en nostre logis, avouant que cette injure m'est toujours demeurée sur le cœur, en sorte que je prie Dieu m'oster le moyen de m'en venger.
[i584] De là on me meine à Hesdin, où j'eus permis* sion de choisir un des prisonniers, qui fut le jeune Neuf^ vie; mon cousin demeura à Ârras, et les autres en divers lieux y qui sortirent bien-tost. Durant ma prison , le Boy fit dire à mes amis qu'ils me fissent sçavoir qu'il me tireroit de prison ^ pour veu que je luy promisse de ne prendre jamais les armes pour ceux de la religion. Monsieur, averty de cela, me mandoit de promettre, et que la première chose qu'il traiteroit avec le Boy seroit de luy demander ma parole, estimant qu'une promesse doit èstre faite de bonne foy,avec délibération de la tenir, qu'ainsi que j'a^rois promis au Boy que je luy tiendrois. Ce que Sa Majesté me demandoit me paroissant contraire à ce que j'estimois estre de mon devoir vers les églises persécutées, je respondis que j'aymois mieux attendre dans ma prison une sortie libre et honorable , que d'en sortir laissant en doute si le moyen duquel je me serois servy auroit esté raisonnable.
2p8 •[1^34] MÉMOIKES
Ainsi qae j'ay dit, au bout de trois ans ou à peu près , j^eus ma liberté^ un jour ou deux avant la me»! de Monsieur. De Chastéau-Thïerry f allay à Chantilly voir ma grande mere^ où je sejoùrnay quelques jours pour reprendre ma santé, que le long repos avoii incommodée , et puis j'allay àParis, où j*eus toutes les bonnes chères du Boy que je pouvois désirer. M. de Joyeuse) vers qui estoit toute Is^ faveur , et M. d'Ëspernon, jeunes geçs, me traitoit et n'espai^noit rien à me témoigner de l'amitié, nous estans issus dç germain. Après un peu de séjour je m'en allay passer par l'Âuvei^e, où je n'ay point retourné, et m'en vins en Limousin , où je n'ai esté depuis, où le roy de Navarre me convia de l'aller trouver , ce que je fis à Nérac où estoit M. d'Espernon, qui voyant. Monsieur mort, le roy de Navarre la première personne après le Boy, vouloit chercher le moyen de s'en pouvoir appuyer, ayant M. de Guise pour ennemy, avec qui M. de Joyeuse sembloit s'accommoder. Les mal entendus estoient trèsgrands entre le Boy et laBeine, qui depuis fut demariée, ledit d'Espernon, fust, pour la contrariété de ces deui naturels, pour n'y trouver seureté, ayant des fins fort diverses. Cette intelligence ne prit aucune racine; toutesfois le Boy ne laissa d'en prendre falousie, et sans unQ cheute que ledit d'Espernon fit en arrivant à la Cour, de laquelle il perdit tous les sens, ayant est^ quelques jours qu'on le tenoit pour n'en réchapper, cela émeut la pitié au Boy, rallentit son mescontentement; et l'autre, relevé, trouva facilité à reprendre sa place, et dissiper les projets de sa ruine.
Le roy de Navarre me témoigna toute sorte Jamitie' et confiance, me disant ses perplexités, et consultant
ou DUC DE BouiLLonr. [i584] 209
des remèdes. Nous voyons les pratiques de la Ligue croistre et paroistre de jour à autre ^ ausquelles évidemment la reine Marguerite participoit^ et voyons un sien valet de chambre aller et venir: je conseille audit Roy de le faire prendre , le mener à Pau , et soudain luy faire confesser ce qu'il sauroit. La charge en fut donnée au capitaine Maseliere de Nérac^ qui Falla attendre sur le chemin de Bordeaux , venant trouver M. de Guise : ainsi fut-il exécuté; mais, arrivé à Pau , on obmit le principal , qui estoit de le faire chanter ^ et encore à Nérac sçavoir les formes qu'on y tîendroît, et tout cela pour gagner temps, durant lequel le Boy et la Beine mère furent avertis de la prise, font une depesche, se plaignans de ce qu'un François pris dans la France en auroit esté tiré en une autre souveraineté, le redemandent avec menaces. Le roy de Navarre est conseillé de le rendre, de ne se devoir opiniastrer de conserver Maseliere si le Boy continuoit à le demander; blasmant le conseil, l'homme fut rendu, de la haine contre moy excitée pour avoir, donné un trèsnécessaire et utile avis, si on l'eut suivy en toutes ses parties, chose qui fort souvent rend les meilleurs conseils, sinon dommageables au moins infructueux, en n'en faisant qu'une partie. Vous remarquerez qu'it faut estre fort retenu aux conseils qu'on donne aux rois , parce qu'ils en mesurent le gré et le blasme selon leur succez, qui est souvent un faux témoin contre raison, et aux cours, où l'on ne craint de desservir son maistre, pourveu qu'à ceux qu'on envie on leur fasse de la peine. 3§Â.ubout de quelques jours, cette princesse, craignant et persuadée de se retirer, ne pouvoit donner couleur à cette retraitte qui la deust contenter, et moins choi- 35. i4
aïO [l585J MÉMOIRES
sir un lieu où elle, fust bien. Elle part; de Nerac et va Â^en, où le sieur de Lignerac Fattendoit avec cinq ou six de se3 aiQis^ la charge en croupe sans coussinet, et en cet équipage la meine au mur de Yarroz. Ce partement accroist les méfiances , fait que le Roy envoyé convier les églises d'estre sur leurs gardes^ convie M. de Montmorency de prendre quelque lieu pour se voir, où on feroit trouver M. le prince et autres plus autorisez, dans leur party; le Rçy l'avertissoit des entreprises de M. de Guise, qui avoit failly de se saisir de Ghaslon^y et le pri.oit de Tassister s*il en avoit besoin. Le royr de Navarre §e servoit des avis que luy donnoit le Roy, encore qu'il jugeoit qu'ils s'accorderoientj le lieu de Castres fut choisi, où se trouvèrent près dudit Roy M., le prince, M. de Monjtnjprency, et tous les si* gnalez des provinces, capitaines et seigneurs du party. [i585] Api:ès s'estre veus quelques jours, et s'estre un peu eclaircis^des sentim^ns dos uns et des autres, on assçmbla un conseil pour délibérer si on prendroit les armes, ou si Qu attendroit que le Roy , contraint par M. djEi Guisiç , nous declarast la gji^^rre. Les opinions furent div^r^es, et ces deux, ppinions furent. fort contestées. Les. premiers, disoient qu'il ne falloit point douter que. le, traité de M. de Gjajse ne fustfàiit et à noslrc désavantage 9 puis, que le Roy nous, le celjoit coDtre les.as?,eurapcçs qu'il avoit données dp nous tenir avertis de tout, ce qu'il feroit avec ceux de laLigue, qui comniençansj^ nous le préviendra pna; que noi|^ exécuterions des entr^eprises. sur plp^ienrs placera quf les plus ex" perimeijtez capitaines, dlentr^e nous propospient, avec grande apparence de.bpu supcez; qu'estans.à la campagne des. premiers, que nous attirerions les geus de
DU DUC DB BOUILLOH* [l585] 2 11
^erre à âous ; que leurs affaires n'eistoient encore bien prestes, tant pour n'avoir fait levdes ny fait^ le fonds pour le payement de l'armée 5 qu'on pourroit s'avancer vers la rivière de Loire, et les empescher de lever des troupes en deçài, sans les mettre en danger d'estre battus. Cetfx de l'autre opinion disoient qu'ils croy oient, avec les premiers, que l'orage tomberoit sur nous, et que le Boy et la Ligue estoient d'accord, mais que nous en sel*k>fi8 accusez^ sî nous prenions les armes,, le Boy nous accQseroît de l'y avoir nécessité, afin de ne demetfrei* entre les deux partis la proye de l'un et de l'autre ; tes catholiques pacifiques, craignans la Ligue et ba%sans la religion, nous donneroient le tort^ ceux de la religion, tiedes,> non informez, et ceux des pro-^ vinc^ (fui n'avoient point de retraittes, mais soumises à la rigueur desedits, en accuseroient le procédé, y cfaercheroîent leur justification aux moyens autres que d'une commune défiance qu'ils pourroient tenir ; que les princes estrangers se laisseroient aisément persua^ der à ciboire cela ; que dedans et dehors nous sentirions plus affoiblir nostre deffense, pour avoir manqcié à justifier la prise de nos armes, qu'elle ne sefoit fortifiée par les avantages susdits ; qvCil nous falloit avoir égard à attirer la bénédiction de Dieu sur nos armes, que nous n'avèns prises que pour garentir son église de la fureur dé ses ennemis; que les provinces où nos églises sont fortes, et les autres où elles n'ont point de seu^ retez, voyans nos procédez, les conjurations à nostre ruine, nostre patience, se joindroient des personnes de moyens et de prières, pour saintement et courageusement s'opposer à la ruine du public et à celle de l'Ëstat ; mais qU'Uii chacun pouvoit se préparer, avisant à ar-
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rester des hommes, nos places se garder de surprises , ^t estre, au premier acte que le Roy feroit de déclaration contre nous, à la campagne.
Cette dernière opinion l'emporta, de laquelle j'avois fait l'ouverture, «t M. de Montmorency de l'autre: ainsi on se sépara chacun allant à sa charge. Le roy de Navarre vint à Montauban, où il n'eut demeuré que peu de jours, qu'il ne fut asseuré de la perfection du traité de M. de Guise avec le Roy, à condition de nous faire la guerre. Désjà on voyoit la noblesse en Gascogne, qui y estoit en grand nombre, commencer à faire de petits rendez-vous, pratiquer des hommes; ce qui fit partir le roy de Navarre plustost, et passer la Garonne au Mas de Verdun pour s'en venir à Leytoure, et de là à Nérac : nous vinsmes avec quelque défiance, n'ayans que sa cour et bien petite; un chacun s'estant séparé, j'estois demeuré près de luy, qui, durant les chemins, me reprit à diverses fois pour discourir de la grandeur (M des afiaires qui luy alloient tomber sur les bras; de la foiblesse du Roy, qui voyoit en la puissance de la Ligue la puissance qu'ils pourroient avoir de Rome et d'Espagne, tant d'argent que d'hommes; qu'il estoit mal asseuré de M. de Montmorency, le Dauphiné fort divisé, et M. de Lesdiguieres ne s'unîssant jamais en toutes choses / avec les resolutions communes, nos places mal garnies et aussi peu fortifiées , qu'on visoit à luy pour le rejetterde la succession.
(0 Pour discourir de la grandeur. « Le roi de Navarre, parlant an <« jour au marquis de La Force, et à moy, de Textréme regret que son a ame eonçut de cette union , dit que, pensant à cela fort profondé- « ment, et tenant sa teste, appuyée sur sa main, Tapprébension des « maux qu'il prévoyoit sur son parti fîit telle , qu'elle lui blanchit h n moitié de la moustache... » (Mathieu^ Jlist. du règne de Henri lU-)
DU DUC DE BOUILLOir. [l585] 2l3
Après avoir fait plusieurs lieues sur tels et semblables discours , remarquans bien plusieurs choses leur manquer, mais non à Tegard des autres, nous concluons que la cause estoit fondée en la justice divine et humaine, que Dieu la maintiendroit, qu'il falloit quitter tout plaisir pour penser à nostre deifense, que les estrangers s'y interesseroient , devans voir que nostre ruine ne feroit que préparer la leur, que Dieu le maintiendroit en son droit si la nature luy en ouvroit roccasion.- Sur cela il me dit avec ferveur ; « C'est de là que j'attends mon secours, et sous cette enseigne je conoibatray nos ennemis^ m'abandonnerez-vous pas, ainsi que vous l'avez déjà fait? »
Arrivé à Nerae, on y célébra le jeusne avec une très-grande dévotion. Le roy de Navarre passa la Garonne, et vint à Nerac, où il commença à donner des commissions et pouvoirs de faire la guerre. Il m'envoye vers la Dordogne avec. le sieur d'Alui, Couroneau y La Moue et autres , pour faire des régimens et compagnies de cavalerie. A quoy je travaillay si diligemment, que dans moins de cinq semaines je fis cinq à six mille hommes de pied, et cinq à six cens chevaux, nous estans venu quelques troupes de la Loire, que les edits rigoureux faits par le fioy, d'aller à la messe ou sortir du royaume dans peu de jours qui estoient donnez, nous faisoient venir, ne voulans délaisser la verité,etAimans mieux porteries armes avec nous que de demeurer hors du royaume spectateurs. Je passe avec ces troupes , qui grossissoient de jour à autre , la rivière de l'Isle. Le Roy avoit fait avancer Je sieur de Saint-Chamarande, mareschalde camp, avec six mille Suisses, vers Confolans, pour commencer à
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former son corps d'armée^ duquel feu M* du Mayne (0 devoit estre giçneral ; le roy de Navarre s'en estoit retourùé à Nerac , et mesme donné jusques en BearD. Cependant qu'ils faisoieot levées en Gascogne , M. le prince vers la Xaintonge et Poitou assembla ses forces, et alla inve3tir Broiiage W ^ passé que j'eus la riyiere de l'isle, n'ayant nul commandement du roy de Navar^^e^ mes troupes^ selon la coustume de$ François; s'ennuyans de ne rien faire, je jugeais qu'elles s'affoibliroient plustost qu'autrement. J'envoye vers je roy de Navarre , l'avertissant du nombre des forces que j'avots, le lieu où j'estôis, à dix^huict ou vingt lieues de Confolans, où estoientles Suisses, l'attaque dé M. le prince h Broiiage , le conviant de venir avec ce qu'il avoit de delà, qui pou voient faire.quatre mille bommes de pied ejù cinq cens chevaux, pour fôire un bon et grand.corps d'armée^ afind'empescher ceux delaLigue, sous le nom du Boy, de faire le leur. En mesme temps l'envoyé à M^ le prince, luy donnant les mesmes avis de mes forces, et le lieu où elles estoient, de plus la depesche que j'avois faite au roy de Navarre, ajoutant que je craignois qu'on ne suivroit mes avis, et que les plaisirs de la^ compagnie de la comtesse de Guiché (3) retiendroient le roy de Navarre de delà plus long-temps que le bien des af&ires générales le requeroit; que si le roy de Navarre ne venoit ou ne me commandât chose très-importante, qu« s'il me maudoit que je Hrois trouver. Les plaisirs et lesr jalousies
(0 M, du Mayne, Le duc de MàyenniD^'^i*) ^ lia investir Brouflgi. Le prince de Condé assiégea Brouage vers la fin de septembre i585.
(3) De la comtesse de Guiche. Corisande d'Andoius, veuve de Pbilbert àe Grammont, comte de Guiche.
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prévalent ordinairemient tiatis les grandes affaires plas que la raison. '
Le roy de Navarre be vint , ny ne me donna aucun commandémetit^ sinon de me maintenir auit Heux et avecremploy qu'e je Jugerois le meillettr. M; le prince estoit sur la délibération de l'exécution d'ime eritreprise sur le chasteâu d'Angers (0, conduite par le sieur de Clairmont d^Âmboise par le moyen de quelques hommes qu'il avoit pratiquez^ qui eStoîent dans le chàsteau. Voyant ceux qui estoîeht près de luy mes offihes, la jalousie de mon arrivée , qu'ils jugèrent Icnur devoir ostet* et de l'authorité et de la réputation , porteretit ledit ptiûfcë à me remercier, et que je ne m'avançasse, duquel avancement il ftist réussi de très-gratrds avatfatages, soit que j'eusse peu rompre cette incertaine et très-mal digérée exécution d'Atfgers , ainsi tiu'elfe pariit telle, comme vous l'entendrez, ou y allant ledit prince, j'eusse fàcileiùent mené à fin le siège commencé àBroiîâgô, 11 part donc de devant Bronage, va passer la rivière de Loire avec sa côvallerie, laisse sdh infatjterie dans quelques retranchemens, à quelques lieues de Brouage ; passé qu'il eut la rivière dé Loïrè , il trouva l'entreprise decùtrverte sans tnoy èà de repasser; ses troupes se rompent, luy va en Bretagne, M. de La TrimoiiiHe (a) avec luy, duquel il avoit espousé la sœur, se met ^ur mer, et passe en Angleterre , où cette vertueuse Reine les receut fort
(0 Sur le ckasteau à* Angers. Cette entrepmd Ètit Angers ëtofit conduite par Grebrgés dé Glermônt d'Ânil>ôiBe» qui comptofl! âur I«s intelKgènces de Rô«liemore avét phisients officiers et gentflshommes du canton. (De tKoii, liv. uxxn.)
(*) 1^. de La Trimoûitté. Claude d^ fa TrémoiuUc , duc de Thouars.
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bien. M. de La Val (0 retourne à Saint-Jean avec peu de gens; à Broiiage tout se retira : ainsi ces forces , ces desseins et la personne de ce prince fort valeureux , revinrent à néant. N'ayant donc peu servir aux susdites occasions, j'avisay, en servant le public, de servir à mon particulier, puis qu'il en faisoit une bonne part, ce qu'autrement |e n'eusse fait, et ne vous conseille de le faire, de laisser périr le public, quelque profit que vostre particulier en puisse recevoir.
J'ayôis eu avis de Paris que M. du May ne, poussé par un de la maison de Haultefort, serviteur de M. de Guise, pressoit le Roy de venir dans le vicomte de Turenne, et, en y passant une partie de l'hy ver, prendre mes maisons; mais^que si je voulois cela en asseurant le Boy, que la guerre ne se feroit de ma maison. Soudain je fis. réponse à madame d'Angoulesme W, messieurs de Chavigny et La Guiche, qui estoient ceux qui avoient manié cela, que je les remerciois, que puisque je mettois ma personne et ma vie au hasard pour me conserver la liberté de ma conscience, et le moyen de délivrer le Roy de l'oppression où il estoit ^ que j'y voulois aussi mettre mon bien. J'en dopne avis au roy de Navarre, luy ajoustant les avantages que ses af-
(>) Sf. de La JTaL Paul de Ck>ligny, comte de Layal, étoit fik du célèbre d^Andelot. L'année suivante il perdit le même jour sea trois frères. Il en mourut de chagrin.
(•) Madame d*Angoulesme, Diane, légitimée de France, quiépoo» en premières noces le duc de Casti*o , et en secondes noces le mare* chai de Montmorency. On la désigna depuis sous le nom de la duchesse d'Angouléme. Elle eut ce duché , celui de ChasteUerault , le comté de Ponthieu et le gouvernement de Limosin, en récompense des soins qu'elle avoit pris pour réconcilier Henri III avec IJenri IV. L'auteur des Mémoires Pappelle ici, par anticipation, madame d'Angouléme : elle mourut à Paris en'iOog.
DU DUC DE BOUILLOir. [l585] !àl'}
&ires avoient^ le dac du May ne , allant à la vicomte, oài je necroyois qu'il pust prendre Turenne ny SaintCeré, qaepar ce moyen il nous donnoit loisir de voir et oster la crainte de son armée à nos villes y que nous fortifierions et munirions cependant; qu'ainsi donc mes dommages servoient; pourquoy, sans luy en demander avis, )*ayois &it telle réponse qui est. dite cy-dessus. Il m'en remercia et m'en sceut bon gré : je tourne teste avec mes troupes y que je ne peus garder de quelque. diminution , et m'en vins en Limousin prendre Tulle (0, n'ayant point de canon , afin de loger dedans , comme je fis, partie des forces qu'il me falloit pour jetter dan& Turenne 3 M. du May ne approchant, j'y mis le niaistre de camp La Morie, et quelques huict cens hommes de pied; je reprens mon chemin vers la Dordogne et Bergerac, où le roy de Navarre m'a voit mandé se devoir trouver.
M. du Mayne part de Paris , ayant pourveu à l'entretenement de l'armée où il commandoit, de deux millions de livres, d'une vente du temporel des. biens ecclésiastiques (dequoy Scipion de Sardiny, père du vicomte que vous connoissez, avoit fait le party ), s'en vint en Xaintonge, menaça Saint-Jean, et s'achemina à Ville-bois, où il devoit avoir son armée ensemble, et Y faire , comme il fît , sa montre générale. Le roy de Navarre, ayant près de luy son conseil et les plus suffisans capitaines, vouloit demeurer à la teste de la Dordogne, où il y avoit ces trois places, Bergerac, Sainte- Foy et Ghastillpn, beaucoup moins accommodées qu'elles ne le sont à cette heure. Personne n'estoit de
(*) Prendre Tulle, Après la prise de Tuile , les troupes du yicomte se débandèrent. (De Thou. )
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cet avis ; le courage neantmoins tl*op grand de ce prince le portoit à vouloir suivre son avis. Ce que voyant, je le suppliay de faire délibérer en <»>nseil cela, et de vouloir donner son consentement à ce que par la pluralité des voix y seroit résolu : ce qu'il promit de faire avec beaucoup de difficulté^ estimant qu'il iroit de sa réputation si , M« du Mayne estant si près, on le voycHt reculer ; mais que neantmoins, et puis qu'ilTavoit promis , il suivroit ce qu'on resoudroit.
Le conseil assemblé , les avis de tous furent qnekdit Boy devoit s'en aller à Montauban , et me laisser à la garde des places sur la Dordogne> et autres au deçà de la Garonne ; ce qu'il fit avec commandement défaire ce que la nécessité des affaires requerroit, pour, en 4efièndant ces places, ruiner cette armée, composée de quinze cens chevaux firançois, douze cens reâstres^de neuf mille hommes de pied françois et six mille Suisses^ avec un beb équipage d'artillerie. Le maresdbal de Matignon, lieutenant au gouvernement de Gayeeae^ avoit outre cela cinq à six mille homme(s de pied et mille cfaevauXé Le roy de Navarre paity, j'appellay i Bergerac tous les gouverneurs des places , à sçavoir de Saiirf«-Foy, Chastilloù, Montsegur, Sainte -Baseille, Clerac, Monflanquin et Bergerac, pour apprendre Testât de leurs places pour les fortifications, garnisons, munitions de vivres et de guerre, ensemble les volofntez et délibérations des babitaûs , tant des vîHes qn^ de la campagne, où il y en a grand nombne de la religion. Lesdits gouverneurs veims, il nae sembla qni» me donnoient asseîî exacte connoissance de l'ertat de leur gouvernement; je pris resolution de les aller toutes voir, ce que je pouvois faire en peu dejours, afin <p**^
DU DUC DE BOUILLOlf . [l586] SIQ
eax nous jugeassions de celles qui se pouvoient garder^ ensemble de l'ordre et moyens qu'avions fait tenir.
Je les vis donc l'une après l'autre, et fusmes d'e^vis que nous les devions toutes tenir/ sauf Sainte-Baseille : nous ne trouvasmes dans toutes que vingt ou vingtdeux milliers de poudre, peu de salpêtre, presque rien de toute autre chose, dans les magazins non plus; mais les villes, combatantes pour la liberté de leurs consciences, et les habitans presque tous de la religion, faisoient des efforts volontaires à travailler et se munir de leur pouvoir, suivant ce que j'avois avisé et ordonné à chaque place d'y faire. J'avisay d'où chaque place qui avoit la jalousie d'estre assiégée auroit à prendre des hommes; les rivières od elles estoient pour la pluspart nous donnoient cet avantage, qu^elles n'y pouvoient estre en même temps : ainsi je donne avis au roy de Navarre de nostre estât, et les avis que nous avions pris sous son bon plaisir ; ce qu'il approuva, fors qu'il voulut qu'on deffendit Sainte-Baseille, dequoy après il en fut marry. Je fis un corps de deux mille cinq cens hommes de pied pour demeurer à la campagne, afin d'en jetter dans les places assiégées ou à assiéger, et avois deux cens' gentilshommes avec moy.
[i586] L'armée du duc du Mayne et celle du mareschai de Matignon ne se joignirent (0 ; ledit duc s'ache-
(*) Ne sejoi^vrent. Le dac de Mayenne et le maré(^ei àt Matignon te joignirent yers la fin de décembre i5S5. Ms partagèrent leur armée en deux diviâons, et promirelid; de se réunir à Saime-Baseille le ad février i586. lie dite de Mayenne « à la tête de sa division, alla attaquer MontignaCy qu'il eideva, ainsi que d^autres places voisines. Âpres un mois de siège, il échoua devant la petite ville de Castels. De Thou ajoute que k vicomte de Turenne, avec des forces tres^inférieures , harcela conti- BQeliemevt la prince lonm«
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mine vers ma vicomte^ en son chemin nous tenions Montignac le Comte, sur la rivière de Vezere; il fut mis en grande considération si nous le devions garder, le voyant hors de moyen de luy donner aucune assistance, et la place très-mauvaise. Les considérations estoient que c'estoit perdre de la réputation et les hommes qu'on mettoit dans le chasteau, qui seul se pouvoit garder, la ville ne pouvant attendre aucun effort; au contraire , qu'au lieu de perdre de la réputation c'estoit eh gagner, qu'on tirer oit des conséquences du moins au plus, que si Montignac avoit osé se laisser battre et deffendre, ce que dévoient faire les grandes villes. Ainsi je résolus d'y mettre quelques soixante hommes et de bons, le sieur de La Porte de Lissac pour leur commander. M. du Mayne, n'estimant pas que cela se défendit, vint avec nonchalance l'attaquer; ainsi il luy fallut former un siège, faire des approches, assoir la batterie, et le battre pour y faire bresche, où il fut donné sans l'emporter. Cela dura neuf jours, de sorte que nos aflaires receurent un fort grand avantage que cette grande armée , que peu de nos gens de guerre en avoient veu de semblable, aye eu de la peine et mis du temps à emporter cette bicoque.
La place fut rendue avec une honorable capitulation, perte de six ou sept hommes. Le mareschal alla as^ siéger Gastels, maison appartenante au sieur de Favas, où il demeura devant plus d'un mois. Le duc du Mayne, avec son armée, après le dit siège de Montignac, alla loger dans ma vicomte, dans la ville de Martel j au delogement de Montignac il fit reconnoistre ma maison de Mohtfort, où s'allèrent jetter dedans vingt-cinq ou trente gentilshommes, qui partirent de Bergerac où
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j'estoisy et quelques trente soldats'de mes gardes. Auprès de ladite maisoti il y a, à quelque deux cent pas, une montagne, que ceux qui furent envoyez pour reconnoistre voulurent gagnet*, où il fut fait une escarmouche , et tellement deifenduë, qu'elle demeura aux nostres ; ainsi ils s'en retournèrent faire Leur rapport à M. du May ne de ce qu'ils avoient veu, lequel , fit jugement que le courage de ces hommes, quoy que la place lut bien foible, luy feroit perdre plus de temps à la prendre, et hazarderoit plus son armée qu'il n'y auroit de profit à la prendre, et ainsi ne s'y amusa point. 11 logea toute son armée dans la vicomte, dans laquelle il prit toutes les petites places, Montvalant, Gaignac, Beaulieu, Boseme, Meissac, Turenne et Saint- Géré, dans lesquelles j'avois mis bonne garnison : dans Turenne j'avois jette, comme j'ay desjà dit, le régiment de La Morie, que j'avois auparavant entretenu dans Tulle, laquelle j'avois fait quitter à l'abord de l'armée de M. du May ne, comme ne se pouvant deifendre. M. de Bouzoles, avec trente ou quarante gentilshommes, s'y estoient jettez durant le séjour de M. du Mayne. A Martel il se fit plusieurs escarmouches sur le haut de Turenne au Marchedial, à l'une desquelles le sieur de La Morie ayant logé une embuscade, s'estant avancé pour attirer le sieur de Sacremore (0, qui commandoit à deux cens chevaux des ennemis, ledit de La Morie l'amenant à ladite embuscade, d'où fut faite une décharge d'arquebusade sur les ennemis, ledit La Morie allant le mesme chemin par où les ennemis le suivoient, une arquebusade tirée par un des nostres luy
CO Le sieur de Sacremore. Ce Sacremore est appelle par de Thou Sacromore de Birague.
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donna dans la teste /et le tua : estant une maxime que lors qu'en pareil cas on va pour attirer les ennemis^ il faut que ceux qui les attirent eherckent un antre chemin pour la retraitte, que celny qui va droit à Fembuscade.
Durant ce temps-là, le roy de Navarre, estant à Montauban , s'exerçoit à prendre de petites places à Fentour de la ville, et à faire la guerre guerroyable avec les villes voisines, avec le petit corps de troupes qu'il avoit , qui pouvoient estre environ deux mille- hommes de pied, et trois ou quatre cens chevaux. Il luy prit fantaisie de venir voir tes villes de Gascogne , et passa la Garonne au Mas, s'en vint à Nerac, d'où il partit pour aller en Bearn , plus pour y voir la comtesse de Guichc que pour occasion que luy en donnoient les affaires publiques. M. du May ne en averty (0, estima qu'avec la diligence il pouvoit aller passer la rivière dé- Garonne, pour par ce moyen l'assiéger dans quelques-unes dès places que ledit Roy tenoit au delà de la rivière de Dordogne auprès de^ Souillac, auquel lieu n'ayant point de bateaux suffisans pour passer son artillerie, et n'en pouvant faire approcher qu'il ne luy fallut perdre quelques jours, il la fit passer parle fond de Feau avec des cables forts etpuissans, ayant bien fait reconnoistre que le fond estjoit dur et sans vasej s'avança avec douze cens chevaux, et quelques deui mille hommes de pied pour l'effet susdit : ce qu'il ne
(^) Mi du Afayne en averty. De Thon (Uv. lxxxv) dit que FeUtseprise avorta par la lenteur du duc de Mayenne \ mais il ne s^accorde pas atec le Ticomte de Turenne sur la marclie que celui~ci prétend ayoir faite. Au contraire, il assure que ce seigneur aooompagnoitle roi de Natane en Bëam.
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put faire que le4it R07 n'en fust avei'ty y et ne fut venu à GaamoQty d*aù il passa la rivière pour aller en Gascogae. Moy c^p.d^nt je partis au mesme temps de Bergerac qnie ledit duc partit de Martel, sur l'avis que j*eus que le duc alloit en Querçy^ et m'en allay avec trois mille ^mmes de pied et quatre cens chevaux passer par la Gascogne , me jetter à Montauban, pour estre à la teste dudit duc s'il eut pris le chemin de Qaercy . ^yaat sceu le changement de son dessiein, sqprès estre ai^ivé à Mo^ta«iftba.i:i je repartis soudain avec ces laesioes forces^ repassay la rivière de Garonne^ et vins m jetUs* àms N^érac ; estant l'armée dudit duc logée à paillon, Port Sainte^Marie, l'onnins et autres lieux aux environs, ils menacent les places deNerac, CàsteljalouXyCIeraç> MoQtsegur et Sainte-^Baseille. Le mares*^ chaire IMIjati^oa, em ce m^esiQ^e temps , eut achevé son siège de Gastçls : ledit duc ayant envie de joindre ces deuxanuéeSy avisa d'assiéger Sainte-Baseille, ou le Boy avoit faijt jeUer huict à, neuf cens bomm^, lequel siège ne dura qu'onze ou douze jours, estant la place, comme il a esté dit cy-dessus, jugée très-mauvaise; cependant nous fortifions, toutes, les places, et moy particulière^ nientNérAç». QÙ \^ fis commencer etfortavancerlapluspart de& fortifications qui y sont encore, jugeant que ledit duo nous devoit attaquer, encore qu'il y eut de bonshommes, où, s*il en fust venu à bout, il eust trouvé puis après peu de chose qui luy eust resitsé, son armée estant puissante, les deux estant jointes, et n'y ayant rien qui luy dispu^ la campagne.
Neantmoins, au lieu de venir à nous, il alla assiéger Montsegur, qui est une ville en Agenois, d'une belle assiette sur une montagne , en laquelle commandoit le
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sieur de Melon^ dans laquelle oti jetta moins d'hommes et de munitions qu'il n'en fut de besoin. Le roy de Navarre estoît encore à Bergerac, où il avoit peu d'hommes.Moy, voyant ces choses, j'allay passer la rivière, et m'en vins à Clerac, et n'osay dégarnir Nérac que je ne visse l'armée des ennemis bien obligée, qui fut occasion que je n'y en pus pas jetter. M. du MayneCO feignit une maladie durant ledit siège pour avoir sujet de s'aller faire penser à Éordeaux, et laissa le sieur de Matignon pour parachever le siège ^ ledit duc cependant se menageoit de la créance dans Bordeaux pour s'en asseurer, y ayant tousjours une notable mésintelligence entre les serviteurs du Boy et ceux de la Ligue. Le siège (iny, l'arniée de M. du Mayne s'estant répandue dans les provinces pour se rafraischir un peu, je m'en vins sur la Dordogne , où je voy ois qu'ils jettoient leurs desseins^ la ville de Bordeaux continuant à solliciter son élargissement, qu'on avoit desjà commencé par la prise de Castels, Sainte -Baseille et Montsegur, n'ayant plus proche d'elle que la ville de Gastillon.
. {^) 3f. du Mayne. Selon de Thou, la ville de Montsegur capiuila le 10 mai; et le duc de Mayenne, soit qu^il fût malade ou non, ne se retira à Bordeaux qu'après le siège. D'ailleurs , de Thou convient de la mésinteUigence qui régnoit entre le prince lorrain et le marécfasl de Matignon. Le dernier exëcutoit les ordres secrets de Henri m, qoi i*^ youloit pas qu'on écrasât le roi de Navarre. Ce &t là ce qui sauva ce prince.
MÉMOlàk