‹ MémoiresChapitre 21 sur 23 · SEIGNEUR DE TA\A.NNES · texte numérisé non relu

SEIGNEUR DE TA\A.NNES

cienne religion, et la plus-part mal-contens : qui seroît pour se désespérer, à cause que, n'ayant point ide finances pour ceste guerre, il est forcé d'en prendre sur soy ; et est en somme porter la querelle d'une poignée de rebelles de dehors, pour en faire un grand nombre dedans.

Lesdicts rebelles de Flandres ont jà prépare la cause de la rébellion de ceux de France, disant que ce qu'ils ont encommencé est pour les subsides , desquels le susdict peuple françois sçait bien à quoy s'en tenir : subsides de fraische mémoire levez pour chastier le peuple eslevé pour la religion qui se dit reformée, et à ceste heure autres subsides pour la soustenir. Chose très* dangereuse pour les grands princes, qui se trompent s'ils cuident estre roys pour tenir des places fortes, maisons et autres choses; car il faut estre roy du peuple, et estre obey et aimé : autrement, le mieux qui en puisse advenir, c'est maistriser la rébellion et soâdit peuple par force avec les estrangers, les enrichir de leurs despouilles, à la ruine de leur royaume, et s'àcquerir le nom de tyran, avec perpétuel doute de leur personne. Joinct que si Sa Majesté commence, il sera assailly du costé de Piedmont, Provence, Languedoc et autres lieux, facilement par le moyen âes aihis de la ligue saincte et de l'armée de mer. Et d'y envoyer des grandes forces pour y dresser une armée, et y faire teste, se fiant qu'il ne faudra pas de beaucoup aider aux susdicts gueux, attendu qu'ils sont de^jà forts, il n'y a homme qui doive conseiller de ne se devoir rendre le plus fort, se joignant avec eux, pour leur faire la loy, et s'attribuer les conquestes.

Davantage, faut autres secondes forces pour, si Ton

4^0 GUILLAUME DE SÀULX,

venoit à la bataille (que tous conquerans doivent chercher )y avoir une recousse, d'autant qu'il est bien plus raisonnable de dejffendre le cœur du royaume que les membres. Ainsi de mener une armée en Piedmont, l'on sçait comme il e^t aisé : les places y sont en mauvais estat^ le pays débile; comme il est perdu en un mois, les forces d'Italie pourront tomber en Dauphinë ou en Provence. M. de Savoye baillera vivres. L'entreprise du roy d'Espagne pour Algier se pourra remettre à une autre fois, et, à l'imitation du vieil empereur, s'aider de l'argent levé pour cela. Et ores que ledict duc d'Albe eust perdu la bataille et la plus grande part des Pays-Bas, la réputation et la force seront si grandes à l'endroit des huguenots, mesmes venans à mourir ou changer ceux qui les conduisent avec bonne intention, que le Roy et son royaume sera tousjours mené en lesse; etvaudroit bien mieux n'avoir point de Flandres, ny autre conques te, qued'estre incessamment à maistre. Par ainsi en gaignant c'est se perdre du tout.

Et «st aussi à considérer que les gueux grossiers trompent les huguenots subtils par leur mauvaise conduicte, tant présente que passée. Je laisse là la foy rompue d'un homme courageux, comme le Roy qui faict profession d'honneur, l'ingratitude d'avoir esté secouru en sa nécessité, rendre mal pour bien : qui seroit entièrement le contrepied du grand roy François premier, lequel, au lieu de recevoir ceux de Gand, donna passage à l'empereur Charles cinquiesme pour les chastier. Je laisse pareillement que l'on a veu les roys séparer les peuples pour plus aisément les vaincre, et mener à leur volonté; et qu'à ceste heure les peuples

SBIGlfEVR DE TÀVAIVNES. 4^ I

ayant séparé les rojs en pourront^ s'ils veulent, faire de mesmey d'autant que tout cela est assez évident : et, pour conclure y jamais roy sortant de misère ne fut en si beau chemin.

Ceux qui se sont eslevez dans le cœur de son royaume, qui tiennent une partie du peuple à leur dévotion, et y ont faict la loy, vont assaillir ses ennemis , où il ne peut perdre sans gaigner ; mais aux dépens d'autruy se peut lever le joug qui sera tousjoup sur le col de Sa Majesté, venant à changer les chefs de bonne intention, comme dit est. Et de dire s'ils sont dejffaicts ils seront suivis jusques en France, et tombera la nuée du duc d'Albe sur luy, l'exemple y est de la retraicte qu'il fît dernièrement, les ayant chassez de Flandres ; et ores qu'il eust d'autre opinion , l'hiver l'y contraindra : et pour remédier et parvenir à tout, faut lever le susdict soupçon du roy d^Espagne contre Sadite Majesté en quelque façon que ce soit, voire plustost remettre ledict voyage de Strossi à une autre fois, et luy faire entendre que c'est pour le contenter.

Et pour ce que quand les voisins arment il est raisonnable d'armer, soient dispersées ses forces aux frontières sans faire mal s'il n'est de besoin, le auffguelt (i) baillé à quelques reitres sans les lever que l'on ne soit pressé, préparer doucement les Suisses aussi sans les lever, la gendarmerie tenue en estât sans la harasser, les gouverneurs à accommoder les^ places, les munir et y renforcer les gardes. Cela sera suffisant pour quand l'occasion se présentera qu'il y ait mau-* vaise volonté du costé dudict roy d'Espagne; se mettre en un camp fortifié près d'une ville ou rivière, ainsi

(0 jiiiff'-gueh : c^est une advance de paye qu^on fait aux rellfes.

que Ton spaura choisir, et se conserver attendant les susdits reitreSy Suisses et secours des alliez, et faire teste à ceux qui chasseront ou fuiront dans le royaume à main armée. Excuse bien raisonnable pour s'armer, sans mettre ledit roy d'Espagne en jalousie; remettant ceste belle occasion (si belle se doit appeller) à une autre fois, laquelle ne se peut perdre, ny la volonté de ceux de Flandres, qui crieront tous) ours à Taide aux François tant et si longuement que les Espagnols les mai^triseront.

Et &ut considérer que les Pays-Bas d'icy en avant ne peuvent plus de rien servir au roy d'Espagne , et que pour les régir il est contrainct de les ruiner du tout, et ne luy peut tourner qu'à grande despence, crainte et dèsplaisir. De sorte qu'il est à présumer qu'à la ^n l'on y pourra mettre le pied par amour avec alliances, ou par force quand nostre foiblesse sera passée. Et en fin vaudroit bien mieux n'avoir point de pi^ofit que l'avoir par. le moyen de ceux, qui tiennent tant d'hommes aguerris dans les entrailles de la France, pour, à toutes les fois que, leurs susdicts chefs faillis, eux, ou ceux qui viendront après , voudront fonder une querelle sur les subsides, religion ou autre chose, mettre en proye le Roy et son Estât.

,. Laissons donc l'entreprise si injuste, mal fondée, et qui nous est si dangereuse; maintenons nostre reputa- ^on envers Dieu et les hônmies, et la paix avec un chacun, surtout avec nostre peuple, leur tenant la paroUe pour la religion ; et reprenons haleine en nous l^i$sant descbarger par nos ennemis, car c'est toute la nécessité de ceste couronne et de l'Estat.

SEIGNEUR DE TkYXNNE^. ^2^

Ads^is poutquqy a esté commencée ceste dernière guerre contre les rebelles de la religion prétendue reformée, en mars 1573.

Pour autant que quelques-uns trouvent à dire à la façon dequoy a esté entreprise ceste dernière guerre , pour ne s'estre trouvez aux premières délibérations après que- Sa Majesté eust évité les surprises de l'Admii^aletses adherans, dient qu'il n*estoit raisonnable entreprendre la guerre en tant de lieux dans le royaume, qu'il valloit mieux dresser une bonne et forte armée ^ la mener en Guyenne ou en Languedoc^ sans s'amuser à La Rochelle y qui tous] ours se fust bien prise , à l'exemple de Calais; que, les susdicts pays de Guyenne et Languedoc reduicts^l'on eust peu aller à Ladicte Bochelle en temps plus propre que l'hiver; tiennent le partement de M. le duc d* Anjou trop soudain, et eiifîn trouvent à dire à tout ce qui s'en est faict jusques icy ; taxent quelques capitaines particulièrement, comme si les choses eussent esté faictes hors la présence de Sa Majesté, et qu'elle n'eust eu le jugement sain, comme elle a, pour sçavoir. prendre le meilleur party ; à dire la vérité, il y a quelque apparence à leurs opinions qu'une bonne grosse armée deust faire beaucoup d'exécutions. Mais ils ne considèrent pas que laissant La Rochelle libre, c'est la teste par où les autres se gouvernent; c'estoit laisser les practiques d'Angleterre , de Flandre et autres lieux toutes ouvertes; de sorte que, pendant que l'armée eust esté employée ailleurs , une descente de trois mille estrangers,fust Anglois ou Flamands, eust faict souslever les rebelles, tant de Bretaigne que au-

très deçà la Dordonne^ et se pouvoient mettre en campagne pour, avec huict canons qu'ils ont^ reprendre toutes les villes de Poictou, qui, par le peu d'hommes qui se sont trouvez à ce commencement , ne pouvoient estre garnies.

D'autre part, la susdicte armée estant à un seul lieu à réduire la Guyenne, comme dit est, ceux de Languedoc, d'où il s'est veu sortir vingt-deux mil hommes de pied pour un coup, soubs la charge du sieur d'Acier, avec les rebelles du Dauphiné, Provence, Bourgongne, Auvergne, Lionnois, et autres lieux circon voisins, se pouvoient mettre en campagne. Ainsi voilà deux armées debout pour faire un grand ravage , pendant que celle du Boy eust esté attachée à reprendre les villes de Guyenne, lesquelles se deffendentà ceste heure, comme chacun sçait; et de desemparer après s'y estre attaché, cela n'eust pu apporter que tout desordre et défaveur, outre ce que les princes protestans eussent plus hardiment délibéré, voyant lesdits rebelles en campagne, -de les secourir, et lesquels fussent facilement allez au devant du secours.

L'on pourroit demander soubs quels chefs eussent marché ces forces^là; mais l'on sçait comment l'union est parmy eux , laquelle engendre le conseil, et le conseil le chef, à l'exemple de l'ordre qu'ils ont mis à La Bochelle et autres villes rebelles. Ainsi Sa Majesté sceut bien peser, comme clair-voyant, tous les inconveniens : occasion pourquoy elle entreprit d'assaillir sesdicts ennemis tout à un coup, et sçachant bien que les pays de Languedoc et Guyenne seroient bien aises de s'aider, et contribuer quelque argent dans leurs pays pour aider à se lever de la calamité oîi ils se voyoient rentrer

SEIGNEUR DE TAVAKNES. 4^5

par le moyen desdicts rebelles. A ceste occasion furent despeschez les mareschal d'Anville et Tadmiral de Villars, gouverneurs, pour lever argent afin de tenir la campagne , et lever aussi les sdldats dans le pays inesme, qui aussi bien, estans subjects au pillage comme ils sont, n'eussent failly de se lever pour lesdits rebelles. Par quoy Sa Majesté s'est trouvée la plus forte, et tenant la campagne en ces deux endroicts, sans que cela aye rien incommodé de dresser son armée pour La Rochelle, oCi il estoit plus que nécessaire de depescherpromptement des forces, tant pour les garder d'àvitailler et se saisir des isles , qu'afin de refioidir Tes-^ perance que les Anglois avoient de la secourir par la mer. Mesme en temps d'hiver, où les entreprinses de la marine reçoivent tant d'incommoditez, fut envoyé M. de Biron, pour, avec les forces qu'avoit encore Strossi et le baron de La Garde, che& par la mer, s'employer pour cest effect, ayant neantmoins esté commandé audict sieur de Biron, gouverneur de Ladicte Rochelle, chercher toutes voy es amiables avec ceux de la ville.

Ceste expédition, encore qu'il se trouvast assez mal fourni d'hommes, et les isles saisies, refroidit tellement le cœur des Anglois, que, ny Mongommery, ny tous ceux qu'y ont envoyé les Rochellois, n'ont sceu obtenir nul secours. El de dire que Monsieur soit party trop tost, tant s'en faut qu'il est party trop tard; car l'on sçait bien que le moyen d'assembler une armée, et tenir gens ensemble, est la présence d'un tel prince. Et s'il ne fut party au mesme temps qu'il est party, ce peu d'hommes qui estoient là s'en alloient desbandez, les forts qui sont nécessaires et la closture du port

point achevez. Et pour ce qu'aucuns pensent la force de ladide ville estre extrême, ils ne considèrent pas la délibération qui fut prise , qui est de la clorre avec les susdicts forts, tant par mer que pau' terre : et néantmoins si Monsieur trouvoit qu'il y eust apparence de la forcer pour abrevier le temps, menast l'artillerie pour en essayer le hazard; et, où cela ne reussiroit, les faire serrer avec les susdicts forts , afin de pouvoir desgagér sa personne de là avec partie des forces, pour aller ailleurs où le service du Bpy le requerroit d'autre part^ Partant^ mondict seigneur, n'attendant le printemps, retardoit les délibérations du dehors, tant des protestans , Angloi/s , qu'autres. Ainsi je dis que ces trois endroits de La Rochelle, Guyenne et Languedoc, assaillis tout à un coup, cela les a gardez se mettre en campagne, se secourir l'un l'autre, eti desfavoriser leurs Aegoces d'avec le^ estrangeiis.

' Quant à Sancerre, il fut advisé que, sans incommoder les susdictes entreprises, il estpit aisé l'assaillir des forces de Picardie > pour lors peu ^npeschécs , qui sont le régiment de Serrions, cinq enseignes de Mets des vieilles compagnies de gens de pied,i^t quatre ou cinq enseignes dés nouVdles, et de l'artillerie de l'arseçac de Paris, pour oster ceste petite ville qui sentie vouloir servir d'eschelle et passage de la rivière de Loire pour le secours qui viendroit d'Allemagne, et aiissi un brigandage Ordinaire pour les grands çhc^mios.

Or je conduds que ces quatre e^itreprises 4^, La

Rochelle, Guyenne, Languedoc et Sancerre, pour les

* raisons cyjdessus, ont esté fort bien entreprises, jet par

le droict de la guerre, eu ésgard aussi que le plus doibt

emporter le moins/ qui est la force du Roy. et sa bonne

Page 1