NOTICE SUR LE DUC DE BOUILLOK
recevroit *de nouveaux ordres du Boi ^ n'avoit pas cru devoir les attendre; il étoit allé à Castres , ét-avoit présenté requête à la chambre. Pendant qu'on discutoit pour savoir si la requête seroit admise ^ un envoyé du Boi vint sigtiifier à la chambre son incompétence et la défense de passer outre. La chambre n'osa ni désobéir formellement au Boi^ ni refuser tout appui au duc de Bouillon. Elle le renvoya devant les juges ordinaires, mais en même temps elle lui délivra un acte y portant qu'il s'étoit présenté devant elle de l)onne foi^pour se justifier y croyant que la compétence ne pou voit être» contestée.
Cependant Bouillon apprit que Le Fèvre de Caumartin^ premier président du grand conseil^ alloit arriver avec Tordre de l'arrêter. Les protestans n'étoient pas en force pour lutter contre le Boi, et la punition de Biron maiotenoit dans le devoir ceux qui auroient été tentés de s'en écarter. Bouillon ne 'pouvoit donc trouver en eux aucun appui pour le moment, et il se décida à sortir de France; mais avant de partir il alla à Montpellier^ où les protestans tenoient une assemblée ; il leur fit part de sa résolution , leur dit que sa liberté et sa vie étoient menacées, qu'on le mettoit dans l'impossibilité de prouver son innocence , puisqu'on lui refusoit des juges impartiaux ; que dans cette affaire il ne s'agissoit pas de ses seuls intérêts, mais de ceux de tous les protestans; qu'on ne l'attaquoit que parce qu'il étoit leur plus ferme soutien ; que la Cour faisoit sur lui l'essai de ses forces, qu'elle vouloit les dépouiller des privilèges qui leur étoient accordés par l'édit de Nantes, et qu'après avoir accablé l'homme le plus considérable du parti , elle pourroit les opprimer sans
£T SUR SES MÉMOIfiES. 37
craindre de résistance; cependant il les engagea à ne rien &ire qui pût troubler la tranquillité du royaume; il les pria seulement d'intercéder auprès du Roi pour qu'on lui donnât des juges de leur religion. Âpres avoir prononcé ce discours y qui avoit pour objet de jeter l'inquiétude dans les esprits , et de faire de sa cause la cause générale de tous les protestans y il partit pour Genève, et Lesdiguières, qui commandoit la pro* vince, favorisa sa fuite.
Dès qu'on sut qu'il avoit passé la frontière y l'assemblée de Montpelli<^ adressa des remontrances au Boi ; lui*même publia de Genève une longue apologie de sa conduite, et se rendit àHeidelberg, capitale du Palatinat , afin d'employer la médiation de Frédéric de Bavière, électeur Palatin, qui avoit épousé sa belle-sœur» Frédéric écrivit en sa faveur à Henri iv ; le Roi répondit qu'il ^voit toujours aimé le duc de Bouillon ; que , l'ayant comblé de biens 9 ilavoit peine àcroire que ce seignetir l'eût trahi ; qu'il n'avoit pas voulu le faire juger, mais l'entendre lui-même sur les faits dont il étoit accusé; que le duc, en sortant de France, donnoit lieu de penser qu'il étoit coupable, et que si avant deux mois il De venoit pas en personne se justifier, le Roi en useroit avec lui comme avec un su j et rebelle. L'électeur Palati n , d'après cette réponse, pressa Bouillon d'obéir. Il étoit parvenu, non sans peine, à l'y décider; mais, au moment de partir, le duc apprit la mort de la reine d'Angleterre [mars i6o3], qui s'étoit déclarée sa protectrice, et qui avoit chargé son ambassadeur- de parler très-fortement pour lui à Henii iv. La nouvelle de la mort de cette princesse lui fit suspendre sou départ; il renonça entièrenient à rentrer en France quand il sut que
28 « IVOTICE SUR LE DUC DE BOUILLOU
Rosny (depuis duc de Sully), qui étoît son ennemi, avoit été envoyé auprès de Jacques i , nouveau roi d'Angleterre, pour le complimenter sur son avènement au trôné, et qu'il avoit renouvelé les traités entre les deux puissances. Privé de l'appui de l'Angleterre, sur lequel il avoit compté, et voyant l'autorité de Henri ir s'affermir de plus en plus, il craignit de Tirriter davantage s'il prolongeoit son séjour chez l'étranger ; il se retira à Sedan. Il n'y vécut pas long-temps sans se livrer à de nouvelles intrigues : il étoiten même temps en négociation avec l'Espagne et avec les mécontens du royaume, auxquels il faisoit distribuer des sommes considérables y il ne désespérôit pas de pouvoir exciter un soulèvement dans les provinces ofi il possédoit des biens, et où il coniptoit de nombreux partisans; il n'employôit que des émissaires dont il se croyoit assuré; il évitoit, selon son usage, de leur donner aucune instruction écrite, et il lui paroissoit impossible, même lorsque ses projets seroient découverts, qu'on eût aucune preuve contre lui; mais le comte d'Auvergne, qui étoitmélé dans ces intrigues, fut arrêté de nouveau. Après le procès de Biron, il n'avoit fait que dès demi-révélations au Roi, et n'avoit produit aucune preuve. Cette fois le danger étant plus grand, non-seulement il avoua tout, mais il remit à Henri iv tin acte signé par lui-même, par le 'maréchal de Biron et par lé duc dé Bouillon. Dans cet acte ils s'engageoient tous trois à se maintenir et à se défendre envers et contre tous, nul excepté. D'après lés déclarations du comte d'Auvergne , Henri iv fit arrêter Blanchard, intendant et homme de confiance du duc , ainsi que quelques autres de ses agens, et il apprit par eux tous
les détails du complot. Le Roi sentit la nécessité d'étoufier sans délai tous ces germes de révolte ; et , au mois de septembre i6o5^ il se dirigea avec des forces imposantes sur le Limousin. Cette nouvelle attéra le duc de Bouillon; il avoit espéré que le Boi, dans la crainte de donner de l'ombrage aux protestans^ n'ose-^ roit pas faire entrer des troupes dans cette province : il essaya de désarmer le Boi par un acte de. soumission ; il lui envoya un gentilhomme qui étoit porteur d'ordres pour faire ouvrir toutes ses places. Mais, dans la situation des choses, une soumission apparente ne pouvoit satisfaire le Boi ; il ne répondit pas au duc / et poursuivit sa marche. Les gouverneurs que Bouillon avoit mis dans ses places et dans ses châteaux n'essayèrent pas même de les défendre; tout fut saisi au nom du Boi, et reçut garnison. Des maîtres des requêtes furent chargés d'informer sur les lieux, et dé faire le procès aux coupables ; la tranquillité de cette, province fut bientôt assurée.
Le duc de Bouillon, jugeant qu'il ne tarderoit pas à être attaqué lui-même dans Sedan, eut recours aux puissances étrangères. Le roi d'Angleterre lui fit répondre qu'il n'avoit d'autre parti à prendre que de se soumettre. Il s'adressa aux Suisses ; mais Henri iv ayant déclaré aux Gantons qu'il ne souffriroit pas qu'on intervînt entre lui et un sujet révolté, Bouillon se vit privé de ses dernières espérances. Le Roi arrivoit sur Sedan avec vingt mille hommes et une nombreuse artillerie ; il n'étoit plus qu'à deux lieues de la place, qui ne pouvoit opposer une longue résistance. Le. duc fut enfin obligé d'abaisser son orgueil. Il supplia le Boi de suspendre sa marche, et de permettre qu'il eût une
3o IfOTICE sua LE DUC DE B0VlI.t.O2r
conférence avec un des ministres : Villeroî fut désigné, et lui signifia les volontés de Henri ly. Bouillon devoit demander grâce au Roi, remettre la ville de Sedan, et y recevoir garnison pendant quatre .ans : à ces condi-^ tions Henri IV lui accordoit des lettres d^abolition, et consentoit à oublier le passé. Le duc prétendit qu'il ne devoit pas demander grâce puisqu'il n'était pas coupable ; Villeroi lui fit lire l'acte qu'avoit livré le comte d'Auvergne^ et le traité fut signé. Dès le lendemain, Bouillon alla trouver le Boi de très*bonne heure, lui demanda pardonà genoux. Henri le reçut avec bonté, fit son entrée dans la ville à la tête de son armée, puis, satisfait d'avoir forcé le duc à la soumission, et ne craignant plus ses entreprises, il retira la garnison de Sedan au bout d'un mois [1606J.
Pendant les années 1607, 1608 et 1609 , le duc de Bouillon parut uniquement occupé du soin de rétablir ses affaires, qui étoient dans le plus grand désordre par suite des dépenses énormes qu'il avoit faites. Ce fut vers la fin de 1609, ou au commencement de 1610, qu'il rédigea ses Méçioires pour Tinstruction de son fils. Il n'est pas inutile de remarquer que nombre de fois, dans le cours de l'ouvrage, le duc reconnoît le tort qu'il s'est fait à lui-même en se livrant aux actions. Il manifeste un vif regret d'avoir passé tant d'années dans les intrigues et dans les cabales; il recommande sur toutes choses à son fils de ne pas suivre son exemple, et lui démontre très-bien que les grands s'exposent presque toujours à une perte certaine lorsqu'ils s'écartent de leur devoir envers leur souverain.
Telle étoit la façon de penser du duc de Bouillon pendant les dernières années du règne de Henri iv. H
ET SUR SES MÉMOIRES. 3l
n^avoit pas oublié les dangers qu'il avoit courus^ et il considéroit avec raison toute entreprise contre Tauto^ rite du Roi comme téméraire et inexécutable. Il avoit également renoncé à Tespoir de devenir le chef des protestans; il savoit que le Roi avoit déclaré qu'il ne souffriroit pas qu'ils reconnussent d'autre chef que luimême ^ et il n'étoit plus tenté de lui désobéir. Il avoit cinquante -cinq ans ; il étoit couvert de blessures ; il paroissoit décidé à ne plus prendre part aux troubles si on en'excitoit dans le royaume , et à terminer ses jours dans le repos; mais il ne pensa ainsi que jusqu'à la mort de Henri iv.
Aussitôt que ce prince eut été assassiné^ son ambition se réveilla, et ses résolutions furent oubliées. Il se rendit. soudain à la Cour : admis par Marie de Médicis au conseil de régence, il y fit décider que Ton suivroit l'expédition de Juliers, préparée par Henri iv* Il espéroit avoir le commandement de Far* niée, et, par suite, la principale direction des affaires. Le maréchal de La Châtre lui fut préféré; dès lors il se mit à former des cabales cohtre la Régente. Il s'attacha d'abord au prince deCondé, et lui donna, suivant quelques mémoires du temps, des conseils qui, s'ils eussent été suivis , auroient bouleversé le royaume. Marie de Médicis effrayée se hâta de traiter avec lui. Bouillon , voyant que Concini avoit toute la confiance de la Reinè-mère, le rechercha, et lui vendit sa charge de premier gentilhomme de la chambre. Il n'avoit pu pardonner à Sully d'avoir occupé, auprès de Henri iv, un poste auquel il s'étoit cru lui*même appelé; il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à sa disgrâce. Quoiqu'il parât être en bonne intelligence avec le
3a NOTICE SUR LE DUC DE BOUILLON
gouvernement de la Bégente^ il cherchoit à. agiter, les protestans. Ses émissaires parcouroient les provinces, et faisoient préparer, pour l'assemblée générale qui devoit bientôt se tenir, des cahiers dans lesquels on élevoit les prétentions les plus exagérées. Mais Bouillon ne tarda pas à s'apercevoir que le duc de Bohan, plus jeune et non moins ambitieux que lui , avoit la confiance des protestans , et qu'il alloit les employer pour soutenir le duc de Sully contre les attaques de la Cour. N'ayant pas l'espoir d'être le chef du parti, il offrit secrètement à la Beine-mère ses services à l'assemblée de Saumur; il ne négligea rien pour y diviser les protestans; le duc de Bohan rompit en partie ses mesures en dévoilant l'intrigue. La Eégente lui avoit promis pour récompense 4oo,ooo livres et le gouvernement de Poitou, dont Sully devoit être dépouillé : la dernière de ces conditions n'ayant pu être remplie, il se retira à Sedan, et y resta jusqu'en i6i2 ;mais il revint à la Cour quand il apprit qu'on y traitoit du mariage de Louis xiii avec Anne d'Autriche, et de celui du prince d*Espagne avec Elisabeth de France. Ce.tte double alliance efiray oit les protestans; cependant BouiUon. l'approuva; il fit plus, il consentit à aller conune ambassadeur en Angleterre pour la faire agréer par Jacques I. Il.s'étoit chargé en même temps de faire déclarer ce prince contre les protestans de France. Bouillon échoua dans cette seconde partie de sa négociation.
Pendant son séjour en Angleterro^, il ne s'occupa pas seulement des affaires dont il étoit chargé, il y arrêta le mariage de son neveu Frédéric, électeur Palatin, avec la fUle du roi d'Angleterre. Ce mariage, qui fut conclu l'année suivante, déplut aux ministres de la
R^ente j ils accusèrent le duc d'avoir sacrî^éles intérêts de l'Etat à ceux de sa maison. Bouillon se ligua contre eux avec le prince de Condé^ le comte de Soissons > Lesdiguières et Gondni. Cette ligue fut rompue par la mort du comte dé Soissons. Le duc de Bohan s'étant révolté. Bouillon accepta le commandement de l'armée qui devoit marcher contre lui et contre les protestans. Un traité désavantageux pour la Cour fut signé avant le commencement des hostilités.
Bouillon^ qui venoit de consentir à faire la guerre aux protestans y se réunit bientôt à eux, et sa haine contre le duc de Bohan ne Tempécha pas de prendre des en^ gagemens avec lui et avec tous les chefs du parti. Mais il n'en conserva pas môin^â des relations secrètes avec laG)ur^ et au moment où les protestans croy oient pou^ voir compter le plus sur lui , il donna à Marie de Mé<dicis les moyens de faire échouer leurs projets; N'ayant pas reçu les récompenses qu'il espéroit/il chercha un moment favorable pour arracher de nouvelles concessions à la BégentCi Au commencement de i6i4il forma une nouvelle 'ligu€l aVed le prince de Condé, les ducs de Nevers, de MayenuQi de Vendôme, de Longueville et plusieurs autres seigneurs; il fut décidé qu'ils quitteroient tous la Cour en même temps, et que Bouillon y resteroit après leïir départ pour faire conuoître leur^ griefs et leurs prétentions. On lit dans quelques mé^ moires du temps que Bouillon trompoit les prïndes, qu'il ne les avoit &it déclarer qu'afin de rendre ses services nécessaire^, et qu'il n^alk les rejoindre qu'après avoir feit son traité particulier avec Marie de Médicis (0. Quoi qu'il en soit , les princes publièrent
(0 Le président Hénault pense au contraire que Bouillon trompoit