NOTICE SUR LE DUC DE BOUILLON
qu'on ne pouvoit le blâmer de se mettre en état de défense. Use seivoit en outre des prétendus projets des Espagnols sur Sedan pour rallier à sa cause les protestans qui jusqu'alors étoient restés neutres.
Malgré toutes ces intrigues^ les revers qu'éprouvoient les mécontens le mettoient dans la position la plus embarrassante. Il ne pouvoit différer plus longtemps de se déclarer; il étoit obligé d'aller à leur secoui^ et de combattre l'armée royale. Cependant ^ comme il avoit conservé des relations à la Cour avec les ennemis secrets du maréchal 'd'Ancre , et qu'il n'ignoroit pas que Louis xiii, excité par le jeune de Luynes^ croyoit sa couronne et même sa personne ^en danger tant que le favori existeroit, il les pressa vivement de prendre une détermination définitive. Le duc de Bouillon reçut la nouvelle de la mort du maréchal d'Ancre au moment où il arrivoit près de la ville de Soissons, qui étoit assiégée par les troupes royales sous les ordres du duc d'Angouléme. Soudain les partis se réunirent ^ et les chefs des mécontens partirent pour la Cour sans demander aucune sûreté^ malgré l'arrêt qui avoit été porté contre eux. Le duc dc' Bouillon ne crut pas prudent de suivre leur exemple; il recula son départ sous divers prétextes, et n'alla trouver le Roi que lorsqu'il fut certain qu'il n'y avoit pas de danger à courir.
Il n'est pas inutile de remarquer que les grands, qui avdient prétendu ne prendre les armes que pour tirer de prison le prince de Condé, ne pensoient plus à demander qu'il fût mis en liberté après la mort du maréchal d'Ancre. Ils n'étoient occupés que de leurs intérêts particuliers ; et comme de Luynes cherchoit
à se faire des créatures , ils profîtoient du moment pour obtenir des grâces de la Cour. Le duc de Çouillon les décida cependant à solliciter l'élargissement du. prince; mais ils n'insistèrent pas^ dans la crainte de déplaire au favori. Le duc de Bouillon, ayant examiné Tétat des choses, reconnut qu'il falloit quitter la Cour, ou se soumettre à de Luynes, qui dominoit entièrement le Roi , et qui déjà se montroit jaloux de son autorité. Il résolut de retourner à Sedan et d'y fixer sa re'sidence ; mais,, avant de partir ^^ il pourvut à la sûreté des places et des terres qu'il possédoit en France. Le Roi consentit à les considérer comme neutres, si les circonstances le mettoient dans le cas de faire la guerre aux protestans.
Le duc de Bouillon étoit h Sedan depuis plusieurs mais, lorsque Ruccellai vint lui proposer de délivrer la Reine-mère, qui étoit prisonnière à Blois, de la conduire à Sedan, et de forcer le Roi à rendre à cette princesse le maniement des affaires. Il lui représenta que le succès étoit assuré s'il vouloit se mettre à la tête de l'entreprise ; que l'on pouvoit compter sur le duc de Rohan, sur Lesdiguières , et sur tous les protestans, auxquelsles projets de la Cour donnoient de l'ombrage; que tous les anciens partisans de Marie de Médicis n'attendoient qu'un signal pour se déclarer, et qu'à eux se réuniroient avec empressement les nombreux ennemis de de Luynes. Il ajouta que non -seulement Bouillon se couvriroit de gloire, mais qu'il auroit la ceititude de partager l'autorité avec la Reine-mère, qui ne mettroit pas de bornes à sa reconnoissance.'^
Une entreprise de cette nature étoit faite pour séduire Bouillon, mais il en calcula les conséquences : il
38 NOTICE SUR LE DUC DE fiOUiLLON
prévit que la Beine-mère traiteroit avec son fils aussitôt qu elle seroit rendue à la liberté; et comme il connoissoit le caractère de cette princesse^ il ne douta point qu'elle ne le sacrifiât si ses intérêts l'exîgeoient. Il répondit à Ruccellai qu'étant vieux et accablé d'infirmités, il n'étoit plus en état de diriger une aussi grande entreprise. Il lui conseilla de s'adresser au duc d'Epernon, homme de tête et de courage, qui possédoit plusieurs places considérables dans le cœur du royaume et sur les frontières, qui àvoit à se plaindre de la Cour, et qui ne laisseroit pas échapper l'occasion de se venger en servant la Reine-mère. Cette réponse étonna d'autant plus Ruccellai, que le duc d'Epernon étoit mal avec la reine Marie de Médicis et avec le duc de Bouillon. Celui-ci indiqua les moyens de lever toutes les difficultés , il s'engagea même à secourir le duc d'Epernon si les circonstances l'exigeoient.
En agissant ainsi , le duc de Bouillon restoit le maître de se déclarer au moment où il le jugeroit convenable. Si l'entreprise réussissoit, il pouvoit en revendiquer l'honneur sans avoir couru aucun risque , et se faire accorder de grands avantages. Quelle qu'en fût l'issue, elle sembloit devoir entraîner la perte du duc d'Epernon ou de de Luynes, qu'il haïssoit également.
On apprit presque en même temps à la Cour que Marie de Médicis étoit sortie de Blois, et que les ducs de Bouillon et d'Epernon, depuis long-temps ennemis déclarés, s'étoient réconciliés. On 'craignit que Bouillon n'eût pris des engagemens avec la Reine-mère, et qu'il né fit quelques mouvemens en Champagne pendant qu'on marcheroit sur Angoulcme, où la princesse avoit trouvé le duc d'Epernon à la tête d'un grand
nombre de mécontens. Le Roi, dans l'espoir de faire expliquer le duc de Bouillon ^ le consulta sur l'état des affaires du royaume. Bouillon vit le plége; il répondit en termes gâiéraux qu'il pensoit que le Roi devoit «e réconcilier avec sa mère, écouter les avis qu'elle lui donneroit,et ne rien négliger pouréviter la guerre civile.
Les troupes du Roi arrivèrent près d'Ângouléme ; un traité fut signé et rompu presque aussitôt; la Reinemère se retira à Angers, et y appela tous les mécontens du royaume : ses troupes ayant été défaites' au Pont-de^-Cé, elle fit un nouveau traité, dans lequel elle sacrifia tous ses partisans, et justifia ainsi la prévoyance du duc de Bouillon. Ce seigneur avoit observé les événemens sans parottre y prendre aucune part; Cependant il agissoit en secret, et cherchoit à prolonger la guerre. Bassompierre rapporte dans ses Mémoires qu'étant chargé de faire des levées en Champagne, un gentilhomme attaché au duc de Bouillon lui vint offrir 100,000 écus pour retarder la marche des troupes qu'il devoit conduire au Roi.
Les affaires intérieures de la France n'avoient qu'un (bible intérêt pour le duc de Bouillon. A l'époque où on étoit venu lui proposer de délivrer la Reine-mère, il avoit l'espoir de placer son neveu Frédéric, électeur Palatin, sur le trône de Bohême, et ce grand projet réclamoit tous ses soins. L'empereur Malhias, n'ayant point d'enfans, avoit fait couronner roi de Bohême son cousin Ferdinand, qui fut depuis promu à l'empire. Les mécontens s'agitoient dans ce royaume; les principaux seigneurs vouloient un roi protestant, et le duc de Bouillon travailloit à faire tomber leur choix sur Vëlecteur Palatin. 11 falloit, pour réussir, l'emporter
4q irOTICK SUR LE DUC DB BOUILLO}»
sur la maison d'Aufricb^ et sur (}es cpmpétitears puîsT ^n^; nçiai^ ai^çun obstacle ne pouvoit effrayer le duc 4e Bonillon. Après la piort dfi Mathiasî^ Ferdinand fut déposé par les états de Bobéme^ et Frédéric prodamé rpj [ao^t X619}. On ignore quels sont les moyens qu^ le duc employa ; pei^onne n'étoit dans la confidence de ses. projets. L'historien de sa vie j^ auquel s^ famille (ivoit communiqué tous les dpcuiAens'qu'çUe pQssédoit, remarque à ce sujet çuil arrivoit sou^en^ que le duc étoit r^me d'une entreprise j et le premier mobile d'un gran4 dessein^ sans quil parût y prendre la moindre part^ ou du njtoins sans quon pût l'en conuaincre. Quanta Télçction du roi de Bohême , on sait seuler ment qu'il parvint à gagner le conite de Th^rn ( de La Toiur)^ qui étoit un des. pjLus puissans seigneurs du royaume, et à mettre les calvinistes dans ses intérêts. Lorsque le résultat de l'élection fut connu , le roi d' Angleterre , beau-père de l'électeur Palatin^ lui conseilla de refuser la couronne de Bohême, qu'il ne pourjpoit défendre contre la maison 4' Autriche, contre la ligue catholique d'Allemagne , et contre presque toutes les puissances catholiques de l'Ëurppe ; le laéme conr sçil lui fut donn^ par sa màre^ Louise-r Julienne de Nassau, par le roi de Pologne, par les électeurs de Bavière,^ de Saxe et de Br^ndeboui^. Bouillon, ayant été consulté, fit dire à Frédéric que demander si on Qccepteroit une couronne qui étoit offerte, e* étoit sç déclarer indigne de la porter, et incapable dç la dér fendre (0. Personne ne sa voit mieux que lui apprécier
(>) Suivant les Mémoires de Brienne.le duc de Bouillon auroit été dWsx{ué.Frédéfic ne prit pas d^abord le titre de roi, et qu^il se contentât de celui de capitaine général.
. ET fiVR SES MÉMOIRES. 4^
les hommes; cependant il s'étoit abusé sur les talens et le caractère de l'électeur Palatin ^ et il avoit préparé sa ruine en l'élevant au trône. A peu près à l'époque où Frédéric partit pour la Bohême ^ les amis que le duc de Bouillon avoit à la cour de France lui écrivirent qu'il 7 avoit de grandes cabales pour une promotion de chevaliers du Saint-Esprit, ci Pendant que « vous penser à &ire des chevaliers^ leur répondit le a duc y nous travaillons à faire des rois. »
Frédéric fat reçu en Bohême avec le plus vif enthousiasme [octobre 1619]; le duc de Bouillon l'avoit présenté comme un génie supérieur. Il ne montra tii habileté ni prudence y et ses fautes contrilmèrent à sa perte autant que les efforts de ses ennemis. Il fut chassé de Bohême y mis au ban de l'empire ^ dépouillé du Palatinat, et réduit à venir chercher un asile à Sedan. Bouillon avoit réclamé inutilement l'intervention âela France et de l'Angleterre en faveur dé Frédéric; il vit consommer la ruine de ce malheureux prince sans pouvoir lui procurer aucun secours. Occupé de ces grands événemens pendant les années 16 19 et 1620 , il lui eût été impossible ^ même quand il en aùroit eu Tintention^ de s'engager dans les affaires de Marie de Médicis.
En 1621 y les protestansy craignant ou feignant de craindre que le Roi, après avoir soumis le Béarn, ne voulût les dépouiller de leurs privilèges, tinrent une assemblée à La Rochelle^ malgré les défenses expresses de la Cour. Le duc de Bouillon^ qui étoit toujours à Sedan, écrivit au Roi qu'il étoit obligé, dans l'intérêt de la religion qu'il professoit, d'envoyer un député à pette assemblée, mais seulement pour faire d'humbles
4a NOTICE SUR LE DUC DE BOtJILLOlf
remontrances à Sa Majesté. « On ne crut pas, dit le carce dinal de Richelieu dans ses Mémoires, que, comme « il excitoit par cette lettre le Roi à prendre les voies « de la douceur, il conseillât aux huguenots de prendre « celles de l'obéissance et de la fidélité. » Ilparoît qu'en effet l'envoyé n'étoit pas porteur d'instructions aussi pacifiques que la lettre l'annonçoit; car l'assemblée de La Rochelle, ayant bientôt après levé l'étendard de la révolte , nomma le duc de Bouillon chef général des protestans, avec pouvoir de commander seul les armées, dans quelque province qu'il se trouvât. On lui donnoit enfin le titre qu'il avoit si long-temps ambitionné ; il n'osa pas l'accepter, craignant sans doute d'éprouver le sort de l'électeur Palatin.
Les campagnes de 162 1 et 162a furent funestes aux protestans; Bouillon leur fit représenter que la cantinuation de la guerre entraineroit la ruine entière du parti; que la paix seule pouvoit les sauver; qu'il falloit seulement insister pour qu'elle fût générale, et que plus ils différeroient, moins les conditions seroient avantageuses. Il offrit, dans le cas oùle Roi refuseroit la paix, ou ne voudroit que des traités particuliers, de faire une diversion en Champagne et d'y entrer avec le comte de Mansfeld. Ses propositions furent acceptées : ce Mansfeld , après avoir rendu de grands services à l'électeur Palatin, avoit conservé sous ses drapeaux quelques milliers d'aventuriers, faisoit la guerre pour ison propre compte , et vivoit de pillage. Il se trouvoit alors dans la Lorraine qu'il dévastoit ; le duc de Bouillon l'engagea à passer la Meuse , eut une entrevue avec lui , mais ne put le décider à entrer en Champagne : il vouloit obtenir de l'argent du Roi, et porter ailleurs
ses armes; cependant son apparition subite sur la frontière avoit jeté l'épouvante jusque dans Paris. Le duc de Nevers, gouverneur de la province, leva des troupes en toute hâte, entama des négociations avec Mansfeld, lui fit diverses propositions au nom du Roi , lui inspira des soupçons sur les projets du duc de Bouillon , lui débauclia une partie de ses soldats , et aussitôt qu'il eut réuni des forces suffisantes, lui enjoignit de se retirer. Le Roi désiroit que cet aventurier allât au secours des Provinces-Unies; Bouillon se chargea de l'y décider, et fit ainsi sa paix , sans s'inquiéter des protestans , auxquels il avoit fait prendre l'engagement formel de ne pas traiter sans lui (i).
Depuis long-temps il lui avoit fallu renoncer au projet de rétablir Frédéric sur le trône de Bohême ; il ne pou voit même parvenir à lui faire rendre le Palatinat. Le roi d'Angleterre, sur l'appui duquel il comptoit, ne prenant aucune détermination, il engagea l'électeur Palatin à aller en Angleterre, afin de balancer l'influence que la maison d'Autriche exerçoit sur Jacques I. Le duc de Bouillon mourut le aS mars 1623, à l'âge de soixante huit ans, peu de temps après le départ de ce prince, qu'il laissoit dépouillé de ses Etats, et presque sans espoir de les recouvrer.
Le duc de Bouillon a été jugé sévèrement par la plupart des auteurs Contemporains. Les catholiques qu'il avait abandonnés, les protestans qu'il avoit trahis tant de fois, l'ont peint, surtout dans les dernières années de sa vie, comme un factieux sans foi , sans parole, aP-
(0 Mansfeld se mit en route pour ]es Frovinces-Umes vers la (In craoùt i6a3 , et la paix ne fut signée avec les protestons que le 19 oclobre suivant.
44 UrOTIGE SUR LE DUC DE fiOUILLOlT
fectant un grand zèle pour la religion nouvelle qu'ait avoit embrassée, et n'hésitant jamais à en sacrifier les intérêts à son ambition. Quelques-uns même lui ont refusé les talens supérieurs qu'il semble difficile de lui contester. L'intrigue fut, on ne peut le nier, un besoin pour lui dès sa première jeunesse; il n'y renonça pendant quelques années que parce qu'il craignit de se perdre en provoquant une seconde fois la vengeance de Henri iv ; et malgré les dispositions qu'il annonçoit dans ses Mémoires, rédigés en 1609 , il s'y livra avec une nouvelle ardeur aussitôt après la mort de ce prince. Il fut peu scrupuleux sur le choix des moyens qu'il employa ; tous lui paroissoient bons lors* qu'ils pouvoient le conduire à ses fins; son propre intérêt l'emporta toujours sur celui de l'Etat, sur ses affections, et la rcconnoissance n'eut aucun pouvoir sur lui. Il étoit d'autant plus dangereux qu'il avoit de grands talens militaires , un courage à toute épreuve, un esprit actif et entreprenant, ])eaucoup d'habileté dans les négociations, qu'il étoit fertile en expédiens, impénétrable dans ses desseins, qu'il possédoit à un haut degré l'art de manier les hommes , et de les faire agir suivant ses intérêts, et que, dominé exclusivement par l'ambition, rien ne pouvoit le distraire de ses entreprises.
On ne lui avoit donné dans sa jeunesse aucune teinture des lettres; il se forma plus tard par la lecture des bons ouvrages, et par la conversation des hommes instioiits. Il attiroit chez lui les savans , et, lorsqu'ille pouvoit , il les emmenoit avec lui dans ses voyages ; il paroissoit surtout se plaire à entretenir les ministres protestans et à traiter avec eux des questions de ihéo-
logie, sans doute afin de se faire considérer comme partisan zélé de la religion nouvelle (0.
Avec les dons qu'il avoit reçus de la nature^ il pou- Yoit être un des plus grands hommes de son siècle^ et laisser après lui la réputation la plus honorable et la plus brillante. L'ambition le réduisit pendant presque toute sa vie au rôle de factieux. Un historien a remarqué qu'en général il n'avoit jamais si mal réussi cpie lorsqu'il s'étoit écarté des règles du devoir. En effet, ildut ses grands établissemens aux services signalés qu'il rendit à Henri iv, soit dans la guerre, soit dans les négociations. Loin de s'être élevé davantage par ses intrigues, il s'exposa plus d'une fois à être dé^ pouillé de ses immenses possessions, en suscitant ou en cherchant à susciter des troubles dans le royaume.
Parmi les jugemens que les contemporains ont portés sur le duc de Bouillon, nous citerons celui du cardinal de Richelieu. Son opinion doit être d'un grand poids ^ parce que personne mieux que lui ne savoit apprécier les hommes , qu'il avoit connu personnellement le duc, qu'il n'avoit eu à peu près ni à s'en plaindre ni à s'en louer, et qu'il s'étoit fait remettre des mémoires sur les événemens du temps par tous les personnages qui avoient eu une certaine influence dans les affaires.
(0 Cétoit sans doute dans cette -vue qu'il ayoit favorisé rétablissement à Sedan d'une école protestante qui rivalisoit avec celle de Saumur, et dont il est sorti beaucoup de sujets distingués dans leur secte , tels que le ministre BreUncourt. On recherche encore quelques éditions des auteurs classiques imprimés pour lors à Sedan avec des notes en un petit caractère appelé , du nom de cette ville, sédanoise. D'ailleurs, on ne voit pas que Bouillon ait fait pour cette ville autre chose que de la fortifier et d'y établir un arsenal, où il y avoit surtout une collection d'antiques armures. Il avoit projeté d'y placer la bibliothèque palatine, qoi fut portée au Vatican.
46 lirOTICE SUR LE DUC DE BOUILLON
Après avoir fait un^brillant éloge du président Jeannin^ qui venoit de mourir, il ajoute : « A même temps le ce duc de Bouillon y d'esprit bien dissemblable au préce sideutJeannin, finit ses jours; la naissance duquel fîit « aussi préjudiciable à la France que celle de l'autre (( lui a apporté d*utilité. Ce fut un homme sans relic< gion y et de plus d'extérieur et d'apparence que de c( réalité de foi; d'une ambition démesurée, factieux et « inquiet, qui ne pouvoit vivre ni laisser vivre aucun « en repos. Il étoit né et fut nourri catholique ; mais « dès qu'il eut atteint l'âge auquel l'amour de la gran- (c deur commence à poindre le courage, il changea de (( religion pour avoir plus de matière de brouiller et « de moyens de s'agrandir. Il n'y eut depuis aucun « mouvement dont il ne fût la principale partie ou la (( cause par ses pernicieux conseils. Il étoit coura- « geux, mais malheureux en ses combats, et si envieux ce de la gloire d'autrui , que, par pure jalousie, il laissa « tailler en pièces l'amiral de Villars avec huit cents ce chevaux, ne le voulant point secourir, le devant et ce lui ayant promis de le Êiire. S'étant retiré à Sedan a lorsque M. le prince fut mis à la Bastille , et n'ayant ce osé hasarder de plus venir à la Cour, ne pouvant ce plus en personne assister à nos brouilleries, il en K étoit le consultant; et enfin n'ayant pu perdre l'Etat ce dans lequel il étoit né , qui , par le poidâ de sa gran- (c deur et la bénédiction de Dieu, sortit heureusement ce de toutes les rebellions qu'ily avoit tramées, il perdit ce ses plus proches alliés , conseillant imprudemment ce au prince Palatin d'entreprendre l'usurpation du ce royaume de Bohême , et se vantant vainement entre (( les siens que, tandis que le Roi faisoit en France des
ff rois de la fève, il faisoit des rois efTectifs en Bohême. ft Mais cette entreprise étant toute réussie au contraire R de son espérance, il mourut avec le déplaisir d'avoir « fait perdre son Etat à celui à qui il avoit conseillé de «prendre celui d'autrui, et d'être connu de tout le « monde pour un aussi infortuné conseiller que capi> « taine, dont la prudence étoit plus grande en paroles <i qa*en effets , et avoit plus de montre que de soli- « dite. »
Le duc de Bouillon n'avoit pas conservé d'enfans de
sa première femme Charlotte de La Mark^ Il eut deux fils et six filles d'Elisabeth de Nassau^ qu'il avoit épousée en secondes noces. Il a rédigé, en 1609 et en 16 10, ses Mémoires pour servir à l'instruction de son fils aîné, Frédéric*Maurice , qui devint après lui duc de Bouillon: non-seulement l'ouvrage lui est adressé, mais l'auteur ne laisse jamais échapper l'occasion de lui donner les plus sages conseils; nous avons déjà fait remarquer qu'il lui peignoit avec force les malheurs auxquels les grands s'exposent lorsqu'ils se livrent aux factions, qu'il i'exhortoit à ne jamais entrer dans aucune cabale contre la Cour. A l'époque où il écrivoit, Henri iv avoit affermi son autorité, et le duc de Bouillon avoit appris, par sa propre expérience, qu'il étoit impossible de s'écarter du devoir sous un prince également fort, actif et vigilant. Mais on a vu qu'aussitôt après la mort du Boi, l'esprit de faction s'étoit de nouveau emparé du duc , et qu'il netoit resté étranger à aucune cabale jusqu'aux derniers instans de sa vie. Le fils oublia les instructions du père, et suivit son exemple; il sera souvent question de lui dans les mémoires de la Fronde. Le deuxième fil& da duc de Bouillon fut le célèbre Turenne, qui, dans
48 NOTICE sua. LE DUC DE BOUILLON '
sa jeutiesse> suivit aussi Teiemple de son. père, mais qui y bientôt revenu d'un moment d'en^eur , fut l'un des hommes le plus accomplis du siècle de Louis xiv*
On ignore si le duc de Bouillon avoit continué ses Mémoires jusqu'à l'année 1610, époque à laquelle il dit lui-même en avoir terminé la rédaction'; mais il paroit certain qu'ils ne s'arrêtoient pas au milieu de l'année i586v Paul Lefranc, avocat au parlement^ qui a publié en 1666 la partie connue de ces Mémoires, dit, dans sa préface > que cette partie est la seule qu'on ait pu encore recouvrer; il ajoute qu'il a Tespërance de pouvoir bientôt mettre en lumière ce qui en reste. Bien n'a été publié depuis.
Au commencement du siècle dernier, le cardinal de BouiUon fit composer par Marsollier Tbistoire du maréchal duc de Bouillon, et lui remit tous les mémoires et tous les documens que la famille avoit pu réunir. Non-seulement Marsollier ne fait aucune mention de la suite des Mémoires, mais, en indiquant par des notes marginales les différentes sources où il a puisé, il ne cite plus, à partir du milieu de l'année 1686 aucun mémoire écrit par le duc de Bouillon.
Nous avons examiné les six manuscrits des Mémoires du duc de Bouillon que possède la bibliothèque du Boi. Deux (0 sont moins complets que l'édition de 1666; les quatre autres (^) se terminent, comme cette édition, au siège de Mpnségur.
Cependant, dans l'édition delà BWliolhhquehistO' rique de France du père Le Long, par M. de Fontette,
(0 Fonds Saint- Germain, n» 997. Fonds Manger, n* 36. — (») Fondi Saint-Germain, n* 998. Id. , n» 3i6. Fonda des lUnimes, n* 46. Fonds Saint-Victor, n» 1098.
ET SUR SES MÉlfOUUS6. 49
on y indique, tome 3, u^ ii, ^S%, des Mémoires ma* nuscrits du duc de BoaUlou , «dressés à son fils, sur le$ règnes de Henri iv et de Louis xiii. U s'agiroit alor3 d une autre continuation que celle dont il e9t fiiit mention dans la préface de Lefranc puisque le duc de Bouillon a rédige ses Mémoires avant la laoïiideflenri ly • Quoi qu'il en soit, nousn'avoiis pu décotuvrir aucune trace de ce manuscrit, dont il paroit qu'on a pris le titre dans le Catalogue de Le Blanc. Peut*«tre ce titre est-il inexact. Nous serions d'aulânt plus disposés i le croire y que nous avons trouvé à Ja Ixihliotlièque du Roi un manuscrit qui porte à peu près ce titre, et qui n est autre chose qu'ime copie de l'Histoire du duc de Bouillon , par MarsoUier.
Ce que nous possédons des Mémoires dm duc de Bottttlon fait regretter >de ne pas en avoir la suite. Nous sonuaes loin de pens^ avec l'abbé de Gendre qu'on n'y trouve rien qui ne soit ailleurs. Bouillon rapporte des particularités très-curieuses sur la Cour de Charles ix, où il fut admis dans sa première jeunesse, sur Catherine de Médicis, sur les ducs d'Anjou et d'Alençon, sur Henri iv et sur Marguerite de Valois, sur le siège de La Rochelle, sur les guerres, les négociations et les intrigues d'une époque fertile en événemens. Ses réflexions sont pleines de justesse, et on ne lit pas sans intérêt les leçons qu'il donne à son fils. Il expose en général les motifs de ses actions; mais nous ne reconnoîtrons pas, comme Anquetil, que ces motifs, bons ou mauvais, sont toujours présentés avec une égale fidélité. Il ne fait- aucun aveu qui puisse lui nuire, et si on le jugeoit seulement d'après ses Mémoires,^ on . devroit le croire l'homme le plus fi'anc, le plus loyal 35. 4
5o NOTICE SUR LE DUC DE BOUILLON ET SUR SES KÉM.
et le plas religieux de son siècle. Tous les documens historiques du temps s^accordent pour en donner une autre opinion.
Ses Mémoires y imprimés pour la première fois en i£669 n'ont été réimprimés que dans la première édition de la Collection des Mémoires. Nous avons adopté la première édition^ que nous avons fait coUationner sur un des manuscrits de la bibliothèque du Hoi, dans lequel se trouvent des corrections assez nombreuses.
Les premiers éditeurs de la Collection avoient ajouté aux Mémoires du duc de Bouillon des notes plus longues que le -texte (0; ils y avoient inséré des relations d'ambassade et d'autres pièces qui souvent ne se rattachoient qu*à peine aux événemeus rapportés par Fauteur. Nous avons puisé dans ces notes ce qui étoit utile à Tintelligence des faits^ et nous avons donné quelques nouveaux éclaircissemens que nous avons jugés nécessaires.
(i) Ils avoient pris ces notes dans Pédition des Mémoires de Castelnau par Le Laboureur.
DE