‹ MémoiresChapitre 9 sur 23 · HENRY DUC DE BOUILLON · texte numérisé non relu

HENRY DUC DE BOUILLON

jàDRESSEZ A soif FILS LE PRINCE DE SEDAN.

«WMMMM«MMlMAA«^AAW^M»

Mon fils, j*ay crii n'avoir pas assez fait pour vous en vous mettant aii monde par la bénédiction de Dieu, mais que mon amour vers vous, et Thonneste désir de perpétuer Thonneur et la vertu en nostre race, et, plus que tout cela, la reconndissance que )e dois rendre à Dieu de nous avoir fait de rien, et m'avoir conservé et gardé comme la prunelle de son œil ; ces choses, dis-je, me convient d*adjoûter trois bienfaits à celui de la naissance : En premier lieu, de vous faire soigneusement instruire. en la vraye religion, et rendre capable de connoistre les fausses et erronées opinions, et cela parla science des Saintes Lettres, dans lesquelles seulement Dieu nous a donné la règle et le formulaire comment il veut estre servy et honoré de nous, vous exhortant à vous rendre désireux et diligent aux leçons qui vous en seront faites, comme celles qui peuvent vous faire jouir des biens et honneurs que reçoivent ceux qui craignent Dieu ; ensuitte de mettre Testât de vos uiens au meilleur et plus assuré terme que la viscissi-

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tude des choses humaines le peut désirer; pour le dernier, c'est de vous rendre ûa{>able, si Dieu vous continue en ce monde un bon âge, que vous puissiez estre instruit aux vertus morales et politiques.

De cecy il y a quantité de livres faits par toutes sortes de personnes, où les instructions sont en trèsgrand nombre, desquelles vous serez aydé'en apprenant la langue latine, aux heures que ceux qui auront charge de vostre instruction vous donneront pour la lecture de ces mesmes hvres. Mais d'autant que souvent les préceptes ne peuvent pas tant sur nous que les exemples, mesmement de ceux qui nous sont proches et familiers, j'ay voulu vous tracer icy le cours de ma vie, qui a esté accompagnée de plusieurs contrarietez, de bonheur et de malheur, d'actions loiîablés et d'autres blàsmables*

/ ['i555] Elle Commença sous le règne de Heiiry n, et est maintenant avancée à cinquante-quatre ans et dix mois, sous le règne de Henry iv (0.

Prostré maison vient de celle des anciens comtes d'Auvergne ; mon père mourut en la bataille dite de Saint-Quentin , m'ayant laissé en l'âge de près de trois ans avec fort peu de support et faveur [i557]. ^"^ âœur que j'avois et moy fusmes menés, à l'âge d'un peu plus de trois ans, à Chantilly, où estoit Anne de Montmorency, côttnestable de France, et MagdelainedeSavoye sa femme, nos gfands père et mère : là, ceux qui

C') Sous ïe règne de Henri IV.lje duc de Bouillon évoih né le aS septembre iS55; il avoit par ^tiâéquent 6iiit}uaiiteKiiuitre ans et dix mois le 38 juillet 1610. Henri lY ayant élé aasawiné le i3 mai précédent, il faut supposer que Tauteur avoit compose ses Mémoires ayant la mort de ce prince , et qu'en les revoyant plus tard il y a fait un changement qui ne s'accorde pas avec la première rédaction.

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faisoient mes aOTaii^es convinrent d*une légère pension annuelle pour nostre entretenement. Sur les six ans de mon âge on me donna un gouverneur nommé FïUe-^ montée,. un précepteur, un valet de chambre et un page ; ledit Fïlle^montée se trouva d'humeur colère et bizarre, qui fut occasion qu'il demeura peu de temps près de moy : mon précepteur commença à m'enseigaer la langue latine et les premiers rudiments de la sphère et des cartesy à quoy je profîtois beaucoup en Tun et en l'autre , et avec plaisir.

Madame la Conne3table, une des superstitieuaes de son temps y prit fantaisie (0 que les sciences me' fer oient estre de la religion en laquelle Dieu m'a appelle en son temps y qui fut cause, à mon grand mal, de me faire oster pion précepteur, et par là le moyen d'apprendre les langues et la philosophie;^ qui m'a esAé un grand def faat pour les charges que j'ay eues, ainsi que lei pourrés apprendre par la continuation de mon discours.

Lors la maison de Montmorency n^avoit plus de faveur, et estoit suspecte à la Reyne mère du Roy, pour la proximité qu'il y avoit entre ceux de Châtillon et elle : ma nourriture prise et receuë là dedans, et leur estant si proche, m'enveloppa, quoy que jeune, dans les occurrences (^) familières de cette maison; je dçmeùray

(0 Prit fantaisie. Le duc de BouiUon, élevé dans la religion catholique, avoit embrassé la religion prétendue réformée ^ il n'est donc pas étonnant qu'il traite de superstitieuse son aïeule, qui étoit zélée catholique. <r On doit bien rendre grâces à Dieu^ disoit le nonce Prosper « de Sainte- Croix (page 331 du recueil de ses lettres) , de ce qu'il oon- * serve la vie à M. le Connétable et à madame son épouse , puisque « l'un et l'autre ne cessent de (.ravailler d'une manière très > efficace « pour la gloire de Dieu et le bien de la reli^on. u

(*) Dans les occurrences fau^Ueres : me Hx participer au sort de cette maison.

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audit Chantilly jusqu'à dix ans^ où^ pour bonheur , j'eus la bonne grâce de mon grand-pere. Mon esprit assez prompt , mais soigneux d'oiiir et retenir les choses bien dites, me fit, dès mon jeune âge, admirer la vertu et sagesse de mondit sieur le Gonnestable, et avoir réservé tout le temps de ma vie des propos et façons que je remarquois en luy, qui m'ont esté d'une incroyable utilité.

[i565] A dix ans, je fus mené à la Cour du règne du roy Charles ix, où je receus du Roy, de la Reyne sa mère, et de messieurs d'Anjou et d' Alençon , fort bon visage, la Cour ayant le Boy en minorité, la Beyne sa mère qui se vouloit maintenir au gouvernement de l'Estat de son fils, les factions de M. de Guise qui se formoient; ceux de la religion, se defians et reconnoissans la faute qu'ils avoient faite d'avoir quitté la Cour dès les premiers troubles, essay oient de s'y restablir. Le rôy Charles, d'un beau et excellent esprit, fut par sa nourriture conduit à divers vices, comme à la cruauté et aux jurements. D'autant que mon âge approçhoit plus de celuy de M. d' Alençon, je me mis à le suivre plus que le Roy et M. d'Anjou; j'allois et venois avec M. le Connestable à la Cour, où on m'avoit donné un gouverneur nommé Rofignac (0, qui avoit esté nourry page de mon père, un très-honneste et sage gentilhomme, qui avoit un grand soin de moy et de mes mœurs, et lequel j'aymois, honorois et craignois bien fort; j'eus un escuyer, nommé La Boissiere,

(0 Nommé Rofignac: L'abbé Marsollier, aateur dWe vie du dac de Bouillon, Pappelle Rofignac. Il ëtoit dWe andçnne famille da Bafflimousin , cbevalier de l^rdre du Roi , et gentilhomme ordinaire de la chambre du duc d'Anjou.

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qui, en l'absence de M. de Rofignac, me servoit de gouverneur, deux pages, un fourrier, uni cuisinier, un sommelier, deux laquais et un argentier ; mon tuteur ( ^ ), qui estoit M. de Chavigny, me donnoit 12,000 liv. par an pour toute ma despense. Je demeuray ainsi depuis la dixiesme année jusquesà la douziesme ou environ, prenant ma nourriture à la manière dé la Cour, conduit et observé par mon gouverneur pour me faire voir les plus grands de la Cour et y observer les choses honnestes, me cachant les vicieuses; et où elles estoient remarquées de moy, il ne manquoit pas de m'en dire les dangers pour lès éviter.

Avec cette induction et mon esprit qui estoit assez relevé, j'observois non-seulement ce qui convenoit à mon âge et aux occupations convenables, mais aux plus sérieuses affaires, ce que je pouvois facilement * foire, n'y ayant aucune poite fermée ny conseil où je n'entrasse , comme un enfant qui avoit bien de la bienvueillance du Boy, de la Beyne et de Messieurs.

[i566] Lors se disposèrent les seconds troubles par la levée de six mille Suisses que fit le Boy, sur lé soupçon qu'on disoit avoir que le duc d'Alve W venant aux Pays-Bas pour assujetir les dix-sept provinces en leur ostant leurs privilèges, ayant des fot'ces, n'entreprist contre la France, ainsi qu'on tient pour maxime d'Estat que les roys et republiques souveraines se* doivent armer toutefois et qùantes que leurs voisins s'ar-

(i) Bfon tuteur. Henri II, par un arrêt du mois dé janvier i558, ayoit fait nommer Sfarcellin de Champetiéres curateur du jeune Bouillon. Ou a vu, dans les Mémoires qui ont précédé j que Chayigny, son tuteur* avoit dû sa fortune à ses alliances avec la maison de Montmorency. IL • rompit plus tard avec ceue maison, et s^attacKa aux Guise.

(») D'Alve : d'Albe.

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ment plus que de couslume. Ceux de la religion ne crurent pas cela, mais que c'estoit un ecynseil pris à Bayonne lors que la reyne d'Espagne, acccMsipagnée dtt duc d'Âlve, y vînt voir le Boy et la Reyne sa mère, de ruiner ceux de la religion en France et aux Pays- Bas; ce qui leur donna sujet de faire l'entreprise de Meauxy laquelle estoit d'ester messieurs de Guise d'au* près du Boy, et de changer quelques-uns du conseil.

[1567] Les soupçons de part et d^autre croissans, le Boy envoya, vers M* l'admirai de Chastillon diverses pers<Hines pour entendre la cause des mescontentemens de ceux de la religion ; ledict Admirai n'en advouoit rien 9 et donnoit Testât où il estoit pour preuve^ estant à sa maison de Chastillon avec son train, soignante son mesnage et £atisant travailler à ses vignes (0. La Ciour vint à Monceaux environ le 22 ou a3 de septembre, où il me souvient qu'il fut tenu un conseil où la Reyne mère proposa les occasions que ceux de la religion donnoîent de prendre garde à eux et de pourvoir à la seureté du Boy et du royaume, que les recherches d'hommes et d'armes qu'on sçavoit iqu'ils faisoient secrètement partout le royaume, monstroient assez que ce n'estoit pas à cei^x de la maison de Guise à qui ils en vouloient, mais au Boy et à l'Ëstat; que si ce n'es* toit qu'à oeux de Guise à qui ils en vouloient, que le Roy adviseroit de les contenter. Il esta remarquer que tous ceux de ladite maison s'estoient retirés de la Cour, afin d'oster l'occasion à ceux de la religion de se servir d'eux pour prétexte de leurs entreprises. M. le chaucelier de L'Hospital prit la parole, et dit qu'il y

(1) Faisant travailler à sts vignes, a On le trouYe , dit Pasqaier, ha' a bilié en mesnagier, et faisant ses vendanges. »

DU DUC DB BOuiLLoir. [^56^] 57

avoit trop lojng-temps qu*on voyoit naislre ces xaes-

conteatemens sans y avair cherché les remèdes; qu'il

falloit pourvoir à la seureté du Roy, mais, s'il se pou-

voit, que ce fust sans les armes, d'autant qu'elles don-

neroient sujet à ceus de la religion d'en faire autant,

et que les uns et les autres proches et armez, il seroit

malaise qu'on n'en vint aux mains ; que l'acheminement

des Suisses estoit la cause de ces méfiances ; qu'il ÎU*-

geoit à propos qu'on envoyast vers M. l'Admirai luy

ofirir de ne &ire avancer les Suisses, et que le Boy

Yonloit pourvoir à son conseil et administration de ses

affaires, et y donner à luy et aux autres de la religion

le lieu qu'ils y pourroient tenir, et de mesme vers

M. le prince de Condé, se promettant que si de bonne

foy on tenoit ce procède, que les malheurs qui mena*

çoient cet Estât s'appaiseroient, estimant et croyant

que ceux de la religion ne desiroient autre chose que

de servir le Boy. La Reine mère reprit la parole, et dit:

« Monsieur le chancelier, voulez*vous répondre qu'ils

n'ont autre but que de servir le Roy ? — Ouy , tna*

dame, repliqua-t-il, si on m'assure qu'on ne les veuille

pas tromper. » Sur cela, le conseil se leva, et fut re»-

solu qu'on iroit h Meaux, et qu'on y feroit avancer les

Suisses.

La Cour y arriva le a6 septembre : le lendemain y arrivèrent les Suisses ; le Roy et toute la Cour monta. à cheval, où j'estois pour les aller voir: c'estoient les premiers que j'avoîs veus. Les advis croissoient des armes de ceux de la religion, et qu'ils estoient à cher val. Le soir du 28 on fit entrer trois compagnies de Suisses en garde, et on fit loger au Neuf- Marché tout le reste. On sceut que M. le prince, l'Admirai, Dandelot

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et de Moiiy, estoient avec quelque nombre d'hommes à cinq ou six lieues de Meaux. Soudain on y envoya M. le mareschal de Montmorency vers eux pour entendre la cause de leurs armes ; mais il y alloit principalement pour faire le service qu il fit^ et que nul autre que luy ne pouvoit faire , estant ce seigneur très-sage et aimant l'Ëstat, qui luy avoit fait tons}ours avoir des mal-veillans^ estant lors soupçonné de s^eotendre avec M. l'Âdmiral^ parce qu'il avoit tous) ours ses conseils portés à ne donner tant d'autorité à la maison de Guise , qu'il croy oit avoir le but de son, accrois- . sèment en la ruine de l'Ëstat.

Il trouva ces messieurs prests de monter à cheval pour se trouver le 29 (0, qui estoit le lendemain, avant le jour, à l'ouverture des portes de Meaux, et là, avec leurs armes, représenter au Boy les moyens d'asseurer son Estât en reformant son conseil, et n'y admettant point ceux de la maison de Lorraine. Ledit sieur de Montmorency les arreste, et leur demande temps de conférer, estimant qu'il leur feroit des ouvertures pour leur donner satisfaction. Aussi-tost il dépesche au Roy et à M. leConnestable son père, l'advertissant de Testât où estoient les affaires, qu'il se promettoit de les retenir là jusques sur les huict heures pour donner loisir au Boy de s'en aller à Paris.

Cet advis receu, soudain on se résout de partir, et commença-t-on dès le soir à charger le bagage : j'eus ce. jour-là douze ans; j'avisois ces choses comme bien nouvelles, et ne laissois pas de remarquer qu'elles se faisoient avec grande précipitation, et ay trouvé de-

(■) Ze 39. Cette date s'accorde avec le récit de Castelnau. Suivant de Thou, le Roi seroit arrivé à Paris le 28 septembre avant la nuit.

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puis y seloD les expériences que f ay eues, cela étrange d*ayoir de la crainte, considéré que tout ce qui parut le lendemain de forces avec M. le prince ne fut pas de deux cents chevaux (0 harassés et assez mal armez, et le Roy avec six mille Suisses, les quatre compagnies du corps, les cent Suisses de sa garde, et plus de trois cents gentilshommes : neantmoins il est à croire que si lesdits de la religion n'eussent esté arrestez, et qu'avant de sortir de Meaux ils se fussent trouvez sur la porte, qu'on eust eu difficulté de la fermer. Ce qui cause telles perplexités, sont les meffiances qu'on a ordinairement des factions intestines, qui empeschent de suivre les meilleurs advis,pour la croyance qu'on a qu'ils seront traversés par ceux mesme avec qui on les doit exécuter.

Les portes de Meaux sont fermées, sauf celle qui va vers Paris, par où tous les bagages sortoient dès minuit, avec l'ordre qu'on voit ordinairement à la Cour, et la peur faisoit bien voir divers embarras. A quatre heures, dix enseignes suisses commencèrent à marcher et se mettre en bataille sur le haut, et après elles le Roy, la Reine, Messieurs et la Cour, et après, les autres dix enseignes. M. le Connestable estoit devant les dix pre* mieres enseignes, qui commença à les faire marcher, et fismes environ une lieuë au plus en cet ordre: M. de Montmorency arrive sur les huict heures, et dit qu'ils estoient à cheval, mais non avec tout ce qu'ils avoient, ayans quelques troupes qui ne s'estoient encore trouvées au rendez^vous qui leur avoit esté donné. M. le

C>) Deux cents chevaux, Gastelnau porte ce nombre à ciuq ou six cents chevaux y de Thou à quatre cents, La Noue à un peu moins de cinq cents.

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Gonnestable fit venir tous les Suisses^ et mit le Roy et toute sa suitte sur la main droite, et luy, avec ce qu'il y avoit de gens de fait, se tenoit derrière et sur la main gauche, d'oii ceux de la religion pouvaient venir. Sur les onze heures ils commencèrent à paroistre , et feu M. de Brissac, le tant valeureux gentilhomme^ avec ce qui estoit de plus gaillard, les reconnut, et y fut donné quelques coups, nous marchans tous|ours, et eux sur notre aisle gauche, et derrière firent oster ce qu'il avoit de cavalerie devant les Suisses , et firent mine de vouloir donner dans les bataillons.

Les Suisses, quoyque nouveau levez et de peu d'ex* perience, firent fort bonne mine, jettans leurs fiirdeaux, baisans la terre (0 , et tournans la teste du ba* taillon les picques baissées : cela arresta les autres, et CQmmença-t*on à marcher droit à Claye : ayant fait une demie-lieuë, ceux de la religion se préparant de venir aux mains, assaillaiPis les Suisses en queue, s*estans séparez en quatre escadrons pour pouvoir donner parle flanc. Le Roy lors, avec ce qui estoit auprès de luy, mit l'espée à la main, et se jette à la teste du bataillon qu'il avoit retourné, où il avoit la queue , pour se mesler avec le plus prochain escadron des ennemis.

Je fis comme les autres sans estonnement, me tenant le plus près du Roy que je pouvois,mon e&péeà la main, ppuvant asseurer que mon courage m'estoit aussi certain pour me porter dans le péril que d'aucun autre , estimant qu'outre qu'aux personnes bien nées et de bonne race, les courages sont avec eux dès leur enfance pour leur faire mépriser la vie lorsqu'ils sont appeliez par l'honneur de la mettre en péril, la per-

(*) Baisans la terre : c^éloii leur usage avant de combattre.

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sonne de mon Roy^ ion danger, attiroit de moy le désir de le servir, ainsi que la tiature oblige le sujet à aimer et vouloir servir son prince, et mesme lofrsqn'il est en péril, ce que j'eusse fait dès lors en donnant ma vie pour garantir la sienne. M. le Connestable courut et s'avança près du Roy, qui &isoit cette escapade de son propre mouvement et sans conseil ; il luy prit la bride, et Tarrestant lay dit ces mots que ouïs : « Sire, ce n'est pas ainsi que Vostre Majesté bazarde sa personne ; eHe nous est trop chère pour la commettre à moindre troupe pour vous accompagner que dix mille chevaux françois. » Tout ainsi que la première fois ceux de la religion s'ar^estans, trouvans la teste et non la queue du bataillon, et les Suisses avec une bonne résolution, on continua à marcher jusqu'à Miti*y; là M, le Connestable fit ferme avec 4es Suisses, et fit avancer le Roy et toute la Cour pour se retirer à Paris, et demeurèrent avec M. le Côtmestablè tdus ceux qui v(>uloient voir l'évenemérit de ce jour.

J'y demeuray, d^autarit qtte mon gouverneur estoît allé à Mitry faire accommoder Iç passage , et mettre qoéli(|tes pièces de vin sur le chemin pour rafraischîr les Suisses. Gbtnme il fut revenu, M. le Connestable me vit et nie renvoya avec d'aigres et douces menaces, me montranïqued'un costé'je n'estoîs pas capable d'un tel travail et' danger, mais aussi qu'il eâtimoit de me voir en cet âge desireu*x d'alpprendre'et ne craindre le danger. Le. sieur de Rofignac, mon gouverneur, demeura, et le sieur de La Boissiere, mon escuyer, s'en vint avec moy, qui rattrapa le Roy avant qu'il ftist à Paris, d'oii M. d'Atimale avec tôtite la noblesse,* le chevalier du Guet et autres qui purent monter à cheval, estoient

sortis pour venir à la rencontre du Roy, qui y arriva sur ]es sept heures du soir avec une grande acclamation de tout le peuple, qui estoit accouru de tous les endroits de la ville pour voir leur roy réchappé du grand danger où Ton Festimoit.

M. le GoiinestaI>le coucha à Glaye avec les Suisses^ et le lendemain anîva au Bourget. Ceux de la religion se logèrent à Saint-Denis, où depuis, jusques à Tonziesme de novembre que se donna la bataille de Saint- Denis, se passèrent diverses occurrences de guerre où je n'avois aucune part, sinon que mon gouverneur m*invitoit d'écouter et retenir ce qui s'en disoit, remarquer les louanges qu'on donnoit à ceux qui faisoient quelque acte de courage, et au contraire le blasme de ceux qui faisoient peu vaillamment, « afin, t^e me disoit^l, qu'estant en âge vous puissiez faire vostre profit de ce qu'aurez à cette heure appris. » J'estois assez prompt à cela, et recevois un grand profit des devoirs que me rendoit ce sage gentilhomme; mon esprit néantmoins ne manquoit en un défaut naturel qu'il a eu, c'est de ne l'avoir pu arrester qu'avec peine, pour se rendre du tout attentif à une seule chose où il auroit à s'occuper; le délaissement de l'étude avoit bien aidé, d'autant que les leçons m'eussent servy, ou de gré ou de crainte, à l'arrester pour les retenir, et cela m'eust habitué à le pouvoir arrester; mais n'ayant nulles heures destinées à cela, me trouvant tout le long du jour parmy le monde, voyant et oyant tousjours choses nour velles, cela convenant à mon naturel, je dévorois la pluspart des choses sans les digérer.

Cela m'a, et en ce temps-là et depuis, fait paroistre le profit que je pouvois faire des choses que j'ay veues

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et ouyes, si j*eusse pu arrester mon esprit pour les comprendre.

La bataille de Saint-Denis Se donna sur l'occasion que voulut prendre M. le Connestable^ qu'ayant sçeu que M. Dandelot estoit allé vers Estampes, ayant passé la rivière de Seine, et qu'il avoit mené avec luy plus du tiers de la cavalerie, dequoy M. le prince se trouvant affoibly , on pourroit le contraindre de venir au combat avec ce désavantage, ce qui arriva. L'événement de la bataille fut tel , que ceux de la religion perdirent le camp le premier soir, M. le Connestable blessé, dont il mourut le neufiesme jour. M. Dandelot, ayant ouy nouvelles du combat, marcha toute la nuit, et vint joindre M. le prince, et se vinrent représenter sur le lieu du combat, bruslerent quelques moulins à la veuë de Paris.

M. le Connestable mort, sa compagnie de cent hommes d'armes fut séparée en trois, dequoy le Roy, à la prière de mes oncles, messieurs de Montmorency, m'en donna un tiers et quarante-cinq archers, et fis ma première monstre dans le cloistre Saint-Honoré, armé, et fis mon premier serment au Roy. Ceux de la religion deslogerent, et s'en vinrent vers la Lorraine pour joindre les forces qui leur venoient d'Allemagne; Monsiem* eut lors le commandement de l'armée par la mort de M. le Connestable : il partit de Paris avec l'armée du Roy, pour suivre l'armée de ceux de la religion.

[i568] Je demeuray à Paris près de madame la Connestable, allant quelquesfois au Louvre; mais cette année se passa en plusieurs cérémonies superstitieuses (0 qui se firent pour mondit sieur le Connestable,

(0 En plusieurs cérémonies superstitieuses. Ces cérémonies, que le

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OÙ il me falloit assister. Je n'avois, ainsi que )*ay dit, nulles estudes que la lecture de quelques histoires que mon gouverneur me faisoit lire : mats ses lionnestes admonitions m'estoient de très^bonnes leçons. J'estois des plus grands de mon âge, d'une belle stature, le visage blanc et un peu pasle , d'une disposition médiocre, et faisant les exercices du corps assez agréablement. Je passay deux années commençant de monter à cheval, tirer des armes et danser. Lors qu'il se faisoit quelque partie à la Cour de combattre à la barrière , ' j*en estois, opposé aux princes qui n'estoient plus avancés que moy, le Roy me faisant cet honneur de me choisir pour cela beaucoup plustost que plusieurs autres.

L'on avoit de ce temps-là une coustume : qu'il estoit messéant aux jeunes gens de bonne maison s'ils n'avoient une maistresse , laquelle ne se choisissoit par eux et moins par leur affection, mais, ou elles estoient données par quelques parens ou supérieurs, ou éllesmesmes choisissoient ceux de qui elles vouloient estre servies.

'Peu après je fus à la Cour; M. le mareschal d'Anville, qui est à présent connestâble de France, me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresîie (0, laquelle je servois fort soigneusement, autant que ma liberté et mon âge me le pouvoîent permettre.

duc de Bouillon, devenu protestant, traite de superstitieuses, furent probablement les obsèques et Pannuel dii Connétable.

(>) 3fe donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse: Rence de Cbàteaun^nf de la maison de Rieux. Elle étoit belle , bien faite /avoit beauboHpd'e8imt,etîl paroît que Turenne en devint sérieusement «toonreux lorsqu^il fut un peu plus âgé. Elle fut plus tard la maîtresse déclarée du duc d'Anjou. Elle épou6a en premières noces fltalien AnU-

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Testais soigneui^ de lûy complaire et de la faire servir, autant qae mon gouverneur mè 1^ permettoit, de mes p9ge$ et laquaia. Elle se rendit très-soigneuse de moy, m^ reprenanl de tout ce qui luy sembloit que je faisois de m^seant^ d'indiscret ou d^incivil, et cela avec une gravité oatiireUe qui estoit née avec elle , que nulle autre personne ne m'a tant aidé à m'introduire daqs le monde et à me faire prendre Tair de la Cour'que oetle demoiselle» rayant servie jusqnes à là Saint-Barthe* lemy, et tousjours fort honorée. Je ne sçaurôis désap* prouver cette coustnme , d'autant qu'il ne s*y voy oit y ùjoitny iaisoit que choses bolmestes^ la jeunesse plus désireuse lors qu'eu cette saison de ne'fiiire rien de messeaot. Cette cousiume avoit telle force , que ceux qui ne la auivoient esloient regardés comme mal appris, et n'ayans l'esprit capable d'honneste conversar tion^ depuis on n'a eu que l'efironterie^ les médisances et saletés pour ornement , qui &xt que la vertu est fl»e6estimée et la modestie Uasmée, et rend la jeunesse meioa capable 4e parvenir qu'elle ne l'a esté de longteiops.

Ia paix se fil (■)• Incontinent après, les troisièmes troubles recommencèrent; feu M. d'Alençon demeura ^ Paris y où je m'arrestay; il me prit en une singulière ^tié et moy luy, l'aymant et affectionnant, non <^iDme frère de mon roy, mais autant ou plus que

Qotti; et, Fayani surpris avec une autre femme, elle le poignarda. Elle leftnaria ayec Pliilippî Altoviti, florentin, et devint dame dlipnnenr ^ Catherine d« Mëci^cis. Papon , dans son Histoire de Provence , dit ^éie c m s ei ! va à la Cour, par sa beauté , encore plus que par sa naisttHce, le crédit qu'dle y avoit acquis par ses criminelles complaisances.

<*) La paix sejk : la petite paix qui ne du» que 89 mois.

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personne qui fust, d'autant que j*ay passé plusieurs années près de luy^ et en divers âges et en diverses saisons. Je vous veux dépeindre ce qui estoit de son na* turel lors^ et par la suitte de ce discours vous verrez comme il avoit changé ^ et je vous induiray à remarquer combien les mauvais exemples et rapprochement des personnes vicieuses ont de pouvoir à ' corrompre un bon naturel tel qu'il avoit.

Ce prince estoit de* six mois plus vieux que moy, d'une stature moyenne, noir, le teint vif, les traits du visage beaux et fort agréables ; son esprit doux, haïssant le mat et les mauvsCis,' aymant la cause de la religion (0; la conception fort bonne, d'une conversation familière , ne lay paroissant aucune colère. L'amitié qu'il me portoit commença à me*faire ressentir les traverses communes dans la Cour, par l'envie que M. de 5aiht - Sulpice (^) conçeut contre inoy, d'autant que l'amitié que Monsieur (^) me portoit, empeschoit qu'il i^'aymast tant deux fils qu'il avoit près de luy, et commença à faire entendre à la Reine sa mère qu'il voyoit que jeservois à former de petites intelligences de Monsieur avec M. de Montmorency (4) ; qui fit que la Reine

(>) La cause de la religion : de la religion prétendue réformée. CTétoit ainsi que la désignoient ceux qui ayoient embrassé les nouyelles opinions.

(s) M", de Saint-^ulpiee : Jean d'Hebrard , baron de ^MÛntrSulpice , chevalier de Tordre du Roi, capitaine de cinquante hommes d'armes, conseiller d*Etat et gouverneur du duc d'Alençon.

(') Monsieur. L'auteur désigne sous le nom de Monsieur ^ tantôt le duc d'Alençon, tantôt le duc d'Anjou. Tous deux étoient frères du Roi; mais le duc d** Anjou qui étoit Palné avoit seul le titre de Monsieur Cependant il s'agit ici de François, duc d'Alençon.

(4) Auee M, de Montmorency : le maréchal de Montmorency, fils aîné du Connétable , tué à la bataille de Saint-Denis.

DU DUC DE BOUILLON. [l568] 67

écrivît. à son. fils, luy défendant de soufirir cela., çt qu'on m*éIoigneroit de luy si on entendoit plus, telles choses.

. Monsieur soudain^ me montra la lettre, ainsi. qu'il me communiquoit toutes choses : nous.résolusmes la réponse, et qu'il en parleroit à M. de Saint - Sulpice , se plaignant.de ceux qui . faisoient tels rapports àja Reine pour le. mettre en sa mauvaise, grâce, et pour m'éloigner de luy; que je ne parlois jamais de telles choses, priant ledit sieur de Saint-Sulpice d*asseurer la.Beine du contraire, et^du désir qu'il avoit de luy estre.fort obéissant. Gela.servit jusques.à.ceque Monsieur eut la petite. verolle, en telle malignité qu'elle, le changea du tout, l'ayant rendu mesconnoissable, le visage luy estant demeuré tout creusé, le. nez grossi {}) avec difformité, les yeux appetissés et rouges, de sorte que d'agréable et beau.qu'il estoit,Jl devint un des plus laids hommes qui se voyoit; et son esprit n'estqit plus si relevé qu'il estoit auparavant.

L'envie du sieur de Saint-Sulpice se servit de cette occasion , disant que Monsieur avoit pris cela allant en quelques compagnies de la ville où il y avoit de la petite verolle dans. la maison. Durant tout son mal, contagieux à moy qui ne l'avois point eue lors,, cela nonobstant ne m'éloigna de luy, faisant mes exerciçe^s souvent avec luy, qui commençoit d'estre en considé-

(>) Le nez grossi. Son nez deyint tellement difforme, qu^il sembloit en avoir deux greffes Ton sur Tautre, ce qui donna lieu à Pépigramme loivante lorsqu^il alla dans les Pays-Bas :

Flammanda ne «oyes estonnes Si ^ Françoia voyes deaz nez , Car, par droit , raison et uiage , - Faut deux nés V double visage.

•68 [1^69] MÉMOl&ES

Fation à la Beiae sa mère, qui ne s^estudioit qu*à poss<$(ier ses emfang, et luy sembloic ne le pouvoir s'y bien faire qu'en les tenant en jalousie avec leurs frères , et en înëfiance avec leurs serviteurs. Elle luj ëcrivoit souvent, et en une lettre Favértissoit de ne se fier du tout à son gouverneur^ ny autres qui avoient charge de luy, mais qu*à elle seule il mandast ses conceptions (0: mauvaise procédure, en ce qu'elle devoit es* timer qu'il pratiqueroit aussi bien cette leçon vers elle que contre les autres, et puis qu^au lieu de donner à son gouverneur le moyetv de connoistre ses faumeurs etactiohs, pour aider et fortifier les bonnes et corriger les mauvaises, elle faisoit qu'il les payoit d'hypocrisie et dissimulation , vices dangereux et bien éloignée àe la. prudence qui est propre pour converter parmy le monde.

[1569] Durant ce temps->là'se donnèrent les batailles dé Jarnac et Montcontour, et plusieurs grandes occasions. Il y avoit près de Monsieur W huict ou dix }et^ nés hommes de bonne maison , entre lesquels «stoit le jpuisné de Crevecœur (3), deux' de Bressîeux (4) et le «adet dé Sai^^Sulpice , qui depuis fut tuë au siège de La Rochelle, lesquels m'aimoient. Un four devisant ensemble, nous parlions des actions de M. de Brissac et de Ta grande réputation qu^il avoit, et combien es«toient hettreux ceux qui estoient près de luy; nous vinsinès à plaindre nostre malheur de ne faire rien, que nous estions assez d*âge ( qui n'attaignoit quinze ans au

(>) // mandast ses conceptions, Gfi Itrail peint bien le cairactiere de Catherine de Médicis.—- (s) Monsieur : le duc d'Aiençon. — (^) De Cre^ ifôeœur: de la maison de GouiEer^ seigneurs de Bonivet et de Crevecœur. .— (4) De Bressieux. Ils étoient probablement de la maison de Meuillon de Grolée. Le marcpiisat de Bressieu apfMrtenoit à cette famille.

DU pue SB SOUILLO». {1569] ^9

pbu vieux )^ et prismes la resolution d'aller le trouver r la proposîtion nous sembloit tellement ^sée y que nous £royoog qtt'^e esloit ^de^ exécutée. Quand nous vinsaaes au <;ombat^ ce fut alors que les difficultés se présentèrent^ les pères et gouverneurs qu'il falloît tromper et pour diverses heures; vint au soin d'un dbacu& d'avoir des chevaux que nos gens n'aUoieait &ire aeller, ny les laqMis les amener que par le comr mandement des gouverneurs \ d'argent point 1 s'enqueraos dtt chemin comme gens qui n'avoient ^igné P4uis de cinquante lieues , le danger du chastimeut venant à estre découvert , le mécontentement de Mon^ ûeur (i), que j'estimoîs plus que tout le reste ; nonobr Etant il fut résolu de suivre n<>tre dessein y promesse solemnelle entre nous de n'en rien dire; chacun avisa deqnoy nous. nous pourrions serviri -^

JVous trouvasmes dequoy pouvoir estre servis de^ qaatre chevaux , de deux des miens^ par le moyen d'un grand laquais que je gagnay^ qui se nommoit Philippe, et le cadet de Saint-^ulpice, de deux de son frère aisntf^ pour de Target) nous trouvasmes jusques à soixante escus*

Le jour pris à quatre ou cinq j(mrs de là, le jeune Bonnivet ne pust s'empescher qu'il ne le dit à son goùi-, terneur^ie sieur de La Gharlottiere^ qui aussirtosten avertit M. de Saint-Sulpice, et luy le sieur de Rofignac; les interrogations vinrent à un chacun de nous de celuy auquel il avoit à repondre ; je hesitay à avouer jusqu'à Ce que mon gouverneur me dit tant de parti** cularitez, que je ne pouvois ignorer qu'il* ne parlast avec une certitude entière; mon laquais fîit appelle f

(') Mmuieut :■ le dao d'Aka^ti.

«oii danger méfit moins craindre le mien d'estre* fouetté, qui me fit tout avouer audit sieur de Bofignac^adjous* tant' qu'il n'y avbit qu'*un désir d'acquérir de Thonneur qui nous poussait à cela, que mon laquais m'a voit refuse plusieurs fois, mais que ma grande solicitati on l'avoit enfin engagé à me promettre, que je suppjiiois mondit gouverneur de luy pardonner; ce qu'il fit après une rude réprimande sur la faute que je faisois de luy cacher mon désir, devant estimer qu'il ne déconseilleroit toutes les choses qui tourneroient à mon honneur; que je faisois paroistre une grande présomption et confiance de mon esprit en l'âge où j'estois, de faire telles entreprises; qu'il m'avoit estimé d'une plus obéissante nature 9 et croyoit que je l'aimois pour ne luy Vouloir pas celer de moindres afiaires; qu'il se trouvoit empesché de ce qu'il devoit faire, d'avertir mes parens, et par leur avis procéder à mon chastiment, ou bien, dès l'heure niesmte, faire ce qui estoit de sa charge, ou de demander son congé, estimant qu'il jùgeoit h'estre capable de corriger mes défauts ainsi qu'il se Testoit promis ; que neantmoins il vouloit se donner quelque loisir pour mieux discerner ce qu il avoit à faire. Sur cela, les larmes aux yeux, je le suppliay de me par*donner, voulant suivre telle voie qu'il luy plaii-oit ^ fors celle de me laisser, qu'à l'avenir telles fautes, ny beaucoup moindres, ne seroient commises de moy. Il me laissa, et creu qu'il estoit allé trouver M; de Saint- Sulpice pour aviser comment il avoit à se gouverner. Il vid que ledit sieur de Saint-Sulpice mettoit toute là faute isup moy, son fils et tous les autres disans que c'éstoit moy qui leur avois mis cela dans la fantaisie, et vouloit se servir de cela pour me Vendre odieux à

DU DUC DE BOUILLQir. [l57o] 7I

Monsieur, et luy conta Thistoire, Juy faisant connoistre le déplaisir que favois, et ce qui me faschoit le plus , estoit la crainte qu'il m'en voulust mal; et forent tous ses mauvais offices rendus inutiles par la sagesse de mon gouTerneur, qui se contenta des témoignages que je luy rendis de mon déplaisir et du sentiment de ma faute pour n'y vouloir plus retourner. Je ne fus fouette ny bafoiié par mes parens, ausquels neantmoins iLne le cela. .^ .

Icy est à remarquer conJ>ien la jeunesse est pleine d'imprudence y et combien elle commet d'erreurs et de fautes lors (comme la pluspart font) qu'ils se veulent croire seuls, et ne suivre les conseils de ceux qui^léur sont ordonnez pour avoir le soin de leurs personnes.

[i 57 o] La paix se fit (0 : quelque temps après lé roy Charles se maria avec la fille de l'Empereur (^), et fo-^ rent les nopces célébrées à Maizieres, et de là on aUa à Villiers-Cotterets passer l'hy ver, qui fut fort long , où l'on combatit beaucoup avec les neiges, y en ayant eu quantité, oii je vis le Boy prendre deux cer& dans la forest, dans la neige, sans chiens, ayant mis des relais de veneurs et de chevaux pour luy et pour nous qui courions après luy. Avec cela, eii deux jours nous prismes deux cerfs; il s'y fit deux ou trois bastions de neige où Ton se frottoit avec courage; on y fit aussi un fort beau combat à la barrière, où dans la grande salle, sur le haut dais, le JSoy avoit &it retrancher cela; luy

(0 La paix sejfit : la troisième paix, qu^on appela la paix boiteuse et mal assise, parce qu'elle avoit été conclue par Biron^ qui étoit boiteux , et par de Mesmes, seigneur de Malassise.

(*) Se maria avec la fiUe de VEmpereur. lies délails relatifs a ce mariage se trouveront dans les Mémoires du chancelier de Chevemy, qui font partie de cette collection.

avec huict «stoit dedajDs, et comme les parties ftvoiem Ait le tottr de la salle ^ elles ressortoient ainsi qu'elles entrôient; deuic, trois> jusques à cinq dans la salle en messie temps; ceux qui estoieut dans le camp s^rtoient, «t en forme d'esdarmoucfaes se venoient rêncotitrer.étns le milieu de la salle ^ et là il se rompoit des picques et s'y doDuoitdes coups d*epée^ cela dura quelque ^spact de'temps> jusqu'à ce qu'aiqsi qu'en uûe sorlîe de ville les assiegeans plus forts rembarrent ceux de la viUèi le Bôy se renferma dans son fort^.oii l'ot»' Minbsitit main à main^ et ainsi le combat se finit ayaftt ^sté fait par une nouvelle façon qui fut fort belk«^ .

[i 57 1] On commença peu après le propos du nmriage du roy de Navarre ^ qui est le Boy d'aujourd'huy, avee Madaïme Marguerite^ sœur du Roy. J'avois lors quelque quinze ans, j'apprenois à faire ma cour au Roy, à Mon^ sieur (0 et à M. le duc W^ au dernier plps souvi^tit qu'aux deux autres. Mon gouverneur momnit^ M. de La Boissiere demçura près de moy ; je Comtnençay à ne craindre plus le fouet, et à respecter moins 4edit sieiir de La Boissiere , de façon que je me licelitiais souvent aux plaisirs plus qu'à mon devoir, laissant mùù naturel commun à tous jeunes gens^ âiais le tnien y ayant quelque inclination de suivre ^ approuver et imiter plutost les vices que les vertus. Le Boy }uroit , etluy ouys dire quelquefois que jurer estoitune ïnai^ que de courage à un jeune homme.

Gela donc me rendit fort grand jureur en quittant la modestie, qui est à estimer et chérir aux personiiss jeunes et.de qualité, et me reûdit effronté, recofinoissaht bien que cela plaisoit au Boy, faisant gloire de

(>) Monsieur : le duc d^ Anjou. — (*) ilf. le due : le àmc

BU DUC DE BOUILLOir. [167 l] 7$

me croira , el n'avoir plu^ à rendre compte d^aucunes de mes activas à personne. Cela me faiâoit mésestimer aax sages > à mes parens ^xaindre la continuation ^ et prevoyans beaûooop d'inconveniens qui me . talon** noient^ entr'autrés M. de Montmorency (0> que j'aimoisy craigQois et honorois^ m'en faisoit souvent des rmo«Mnmc«s : parmy ces mauvais comportemens jptroîssoit en moy du courage^ et une curiosité d'ouyr et retenir ce qui se disoit et faisoit de bon hors la conqpagnie commune des courtisans > où tous les vices estaient passez pour une bienséance.

Je feisois connojstre qù*il me resloit dû remous de mes vices ) et que je jùgeois bien qu'ils n'éstoient approuvez de tous. Gela faisoit espérer à ceux qui m'aymoièûC que l'âge chaogeroit cela , et que Texperience me feroit connoistre I^ malheurs qui arrivent à ceux qui sttiveni cette manière de vie.

La Cour alla à Blois [^)y où la reine de Navarre vinl et M> Fadmiral de Chastillon^ où fut résolu le mariage du roy de Navarre (5). J'eus là une petite prise avec un gentilhomme de Touraine, puîsné de la maison des Aipentis (4), et fut dans la chambre du Boy ; nous eusmes des propos aigres et non injurieux ; je sortis dehors etldy fut retenu; depuis, Monsieur (^} nous accorda, lequel avoit commandé à tous les siens de s'offrir à moy, et lûy me dît que s*il luy eust été permis, que luy mesme me fut venu trouver pour m'oflrir de me servir de second si la querelle l'eust mérité ; encore

(i) Hf. de Montnwrtncjr : lemaréclial de Montmoreiicj.— (*) La Coût nÊk à BhU. Elk s'y rendit tttê k fia de Pété de iS^i. •-- W Moy de iVeMorre : deptiis Heliri IV. •^ (4) Dee AtpenxU : Dubois det Afpenlit. '^(^) Monsieur : le duc d* Anjou.

que je- sçavois.bien que. telles offres n'estoient pratir quables^ neàntmoins tel langage^ partant delà bouche du frère de mon roy, ne laissoit à m' obliger fort^, de façon que je me rendis plus soigneux de faire la cour à Monsieur qu'auparavant^ et en fut M. le duc un peu marry.

Nous partismes de Blois, laissans la Cour* qui s'en alloit vers l'Anjou, pour venir à Paris avec M. de Montmorency, qui^ comme gouverneur de l'Isle, de France, avoit eu commandement de faire abbattre des croix qu'on avoit mises en deux maisons de ceux de la religion, qui avoit esté rasées (0 durant les troubles. Plusieurs de Paris s'y vouloient opposer : ce seigneur valeureux, sage et aimé, appella nombre de noblesse, et se, fortifia du parlement; de sorte qu'il fit sans contradiction, ce, qui luy avoit esté ordonné. [1572] Le Boy vint à Paris , où le roy de Navarre arriva avec tous les principaux de la religion.

Après ses nopces, M. de. Montmorency fut ordonné pour aller en Angleterre jurer l'alliance avec la Beine (2); je m'y en. allay, oîi je receus toutes sortes d'honneurs et bonne chère de cette grande et sage prince) Qui affolent esté rasées. Gastines et ses frères , marchanda, rue Saint -Denis à Paris, qtd ayoient fait célébrer la cène dans leur mais'dn, avoient été pendus en i56g. On avoit démoH leur maison, et on j avoit élevé une pyramide sur laquelle étoi^ gra,vé Tarrét de leur condamnation. Lorsqu'on voulut détruire cette pyramide , conformément aux conditions du traité de 1570, qui ordonnoit la suppression de tous les monumens de cette espèce, le peuple s'y opposa, et le maréclial de Montmorency, gouverneur de Paris, fut obligé de marcher avec des troupes pour soutenir les ouvriers.

(>) Jurer ^alliance avec la Reine, Voyez sur les détails de cette ambassade les Mémoires de la Mothe Fénélon , et la notice qui les précède (tome XXXI 1 de cette collection, premier? série).

DU DUC DE BOUiLLOir.. [l572] 7 5

cesse', qui avoit une grande Cour dans celte belle et flo-. cissante ville de Londres. Cette grande princesse; commençoità me donner des arres.des grandes obligations que vous, mon fils, et moy avons de porter bonneur à sa mémoire, ainsi que vous l'entendrez par la suitte du. discours de ma vie.

Retourné en France, j'accompagnay mondit sieur de Montmorency à TIslie-Adam, maison où, il faispit sa; demeure, madame la connestable sa qiere vivant encore.. M. de Thoré , son frère , me vint trouver de la part de M» le duc ('), m'apportaut une lettre de créance qui estoit pour m'asseurer entièrement de son amitié, qui n*6stoit en rien amoindrie pour les refroidissemens qu'il avoit reconnus, en inay depuis quelque temps, qu'il sçavoit bien que Monsieur Wy son frère, me temoignoit beaucoup d'affection pour, me 4estourner d'estre près de luy comme j'avois tousjours. esté, mais qu'il me convioit à l'aimer plus que personne. A cela se joignent les persuasions de mon oncle de Thoré, entre lesquelles il mettoit que Monsieur (^) haïssoit la maison de Montmorency, et favorisoit celle de Guise,, qu'il me traverseroit tousjours près de Monsieur ;> ou il faudroit que ]e consentisse au mal qi^'on vouloit, à leur maison; que je me souvinsse combien j'avois tous*joursaimé M.leduc(4), et la nourriture que j'avois prise près de luy. Cela fut fort considéré dç moy, quineantr moins avois, ainsi que je devois, le souvenir fort ferais de cet office que Monsieur (5) m'avoit rendu à Blois, lors que j'eus cet broûillerie avec le jeune Arpentis,

(0 3Î. le duc : le duc d'Alcnçou. — (») Monsieur: le duc d^ Anjou. — i^) Monsieur: le duc d'Anjou. — C4) Itf. le duc : le duc d^Alençoi;. -^ {^) Monsieur : le duc d'Anjou.

76 [1572] MÉMOIKES

estant une chose des plus détestables que Toahliance des bienfaits^ et le vice d'ingratitude celuy qui* peut plus que nul autre rompre la commune société.

Venu à Paris ^ j'estois caressé et aime de ces deui princes à qui m'auroit, et recevois d'eux toutes sortes de faveurs^ de bienfaits point, parce que \e n'en recherchois pas; et de cela ne faispis-^e pas mieux , n'estant jamais mal-seant de recevoir des bienfaits de son maistre, pourveu qa*il vous les donne volontiers , et que vous luy fassiez connoistre que les services que vous luy rendez ne sont pour Tespèrance du profit^ mai^ seulement pour le devoir et rhonneur^ qui doit estre tousJQurs la principale fin de toutes vos actions.

Feu M. le prince d'Orange avoit repris les armes au Pays-Bas; M. le comte Louys, son jeune frère, qui avoit esté toute la dernière guerre avec le roy de Navarre, estoit parti de France pour exécuter les entre* prises de Mons , Yalenciennes et autres places au Payi^ Bas, dequoy le Roy estoit d'intelligence, ayant permis À ceux de la religion de l'assister (<), et^ cas advenant que leurs entreprises succédassent, qu'il les favoriseroit ouvertement. La ville de Mons fiit prise par ledit comte Louys : il y eut rumeur à la Cour que le R07 y envoyeroit des forces , et mesmes le roy Charles me dit qti'il vouloit que j'y menasse une compagnie de chevaux légers, ce que j'aimois bien mieux allant à h guerre , que ma compagnie de gens-d'armes et demeurant en paix. Le sieur d'Ivoy*, de l'anciemne maison de

(*) Afani permis â ceux âè Ta religion de Pàssîster, TaTaûûe» » «w'U ses Mémoires , pense , comme le duc de Bouillon, que Charles IX ^^ * soit alors de bonne foi avec les protestans.De Thôu et d'autres éttwvm du temps prétendent au contraire qu^l np paroissoit \ei fflYOriâcr (^* pour les attirer dans le piège.

DU DUC DB BOUILLON. [187 a] 77

GenliSy menant un secours dans Mons^ fut deËtit par le doc d'Âlye (<}, qui avoit comme investi la ville. La journée de Saint Bartbelemy se résolut^ on fit diverses resolutions pour l'exécution de cet acte tant horrible (^), ayant esté une fois délibéré que M. de Guise tueroit M. V Admirai en une course de bague que &isoit le Roy dans le jardin du Louvre , où tous Messieurs menoient des parties. J*estois de celle de M. le duc, lequel on croyoit avoir intelligence avec M. T Admirai : à cette occasion on fit que nos habillemens ne furent prests, et feu M. le duc et sa partie ne courut point La résolution contre M4 l'Admirai (^) fut changée avec prudence, d'autant qu'il «stoit fort périlleux pour la personne du Boy et de Messieurs de le vouloir tuer en ce lieu oik Ton couroit la bague ^ y estans presens plus de quatre à cinq cens gentilshommes de la religion, qui eussent pu beaucoup entreprendre sur ratlentat de ce seigneur qui estoit tant aymé d'eux. M. de Guise aposta un Dommé Maurevel, qui avoit tué M. de Moiiy Saint Phale, pour tirer d'une arquebuse M. l'Admirai, ainsi qa'il passeroit devant un logis du cloistre de Saint Germais de l'Auxerrois, par où ledit Admirai avoit à

(0 Fut défedt par le àfto éTAlue. Genlis ne fut pas défait par le duo d*AIi)e, mais par don Frédéric de Tolède son fib^ qui commandoit les Espagnols. Quelques écrivains contemporains prétendent que les Ejpagnob avoient reçu de la cour de France des ayis sur la marche de Genlisy sur la forço de ie« troupes, et sur Les moyens de l'attaquer wtet avantage.

(*) Cet aotù Umt horrible. Voyez, sur la Saint-Barthélémy et sur 1m éfénsmeqs qui la précédèrent, Plntroduction aux Mémoires, depuis 1^7 joscpi'à i^^9 xom» SX de cette collection, première série.

i}) Contre M, P Admirât* Jjà duc de Bouillon n'est pas le seul qui CuM mention de ce comp^ On en troure les détails dans les Mémoires de Testât de France sous Charles IX.

passer en retournant du'Louvre en son logis. Il advint qu'on Juy bailla une lettre,^qu'il ouvrît et vouloit la lire à Tendroit du lieu où estoit cet assassin qui luy tire le coup, ne luy ayant porté que dans le bras, et n'en fut mort. J'estoisen mon logis oii je m'habillois de nos habillemëns pour courre la bague. M. le duc (') m'envoya quérir, et me dit ce coup, usant de ces mots : « Quelle trahison....! »

Le dimanche, a4 a^^^^y s'exécuta à Paris cette tant détestable et horrible journée du massacre fait sur ceux de la religion, où Dieu me conduisit par la main, en telle sorte que je ne fus massacrény massacreur; pour le premier ayant couru fortune sur la délibération quon prit de tuer tous ceux de la maison de Montmorency, ce qui se seroit- exécuté W sans que M. de Montmorency n'estoit à Paris, mais en sa maison de risle- Adam. Ceux qui vouloient profiter des biens de cette maison concluoient à ma mort, pour estre sorti de sa fille aisnée,^ ainsi que Monsieur (0 me dit quelques jours après , y ayant, ce me disoit-il, porté tout empeschement. Cet acte inhumain , qui fut suivy par toutes les villes du royaume, me navra le cœur, et me fit aimer et les pei'sonnes et la cause de ceux de la religion, encore, que je n'eusse nulle connoissance- de leur créance.

' («) M. le duc : le duc d'Alcnçon. — ^ {^) Ce^gui se seroit exécuta. Plusieurs écrivains^ et entre autres MarsoUier, dans son Histoire du ducde Bouillon, ont dit que ce qui sauva* la maison de Montmorencj fut Fabsence de Damville qui alors ëtoit en Languedoc : tous les contenuporains attestent que Daniyilie; à 'cette époque, résidoit à la Cour, mais que son frère le maréchal de Montmorency s'étoit sagemenf retiré à rile-Adam, et que: comme il s'y tenoit* sur ses gardes- on n^osa rien attenter contre les siens.

DU DUC DE BOUILLON. [l573.] 79

"^Le siège ae La Rochelle se prépare, où s'estoit rétiré quelque nombre de gentilshommes qui ne vouloient aller à la messe; lesquels^ avec les habitans, se résolurent de ne fleschir point, et respandre leur vie terrienne pour conserver la céleste.

[1573] L'armée du Roy se prépare. Monsieur et IVI. le duc partent en poste'de Paris pour aller assembler l'armée vers Poitiers. Je pars de Paris pour aller dire adieu à M. de Montmorency qui estoit à Chantilly, où-, ne voulant demeurer que deux jours, je tombày malade d*une fièvre lente, comme si j'eusse deineuré etique; elle me dura bien trois semaines; mon oncle me vouloit destourner de ce voyage, tenant les armes du Roy très-injustes, et la défense de ceux de La Rochelle juste.' Je ne luy pus obeïr, estant âgé de' seize à dixsept ans, et n'ayant jamais veu la guerre, n'ayant que la règle du monde' pour la conduite de mes actions. Quoyque je connusse bien la meschanceté de la Saint Barthélémy, neantmoins ne me trouvant audit siçge, où toute la France alloit, on eut imputé cela à faute de coeur.

Cette première mauvaise impression qu'on eust prise de moy eust esté très-difficile à lever, estant grandement à considérer à la jeunesse de faire tout ce que vous pourrez, mon fils, pour donner' de vous une bonne impression à tous les commencemens de chacune action que vous ferez, et aux abords de chaque nouveUe compagnie.

Aussi-tost ique je fus guery, je partis avec un bon équipage de grands chevaux et de dix ou douze gentilshommes, mes armes belles et bien faites, avec toutes les pièces nécessaires pour un siège. Je m'en allay

8o • ['^73] MÉMOIRES

prendre congé du Roy et de la Reine «a m^re, qui

me firent cet honneur de m^asseurqv de leurs bonnes

grâces. Je pars et vins à Cbampigny^ où. j*y trouvay une de mes tantes. Je fus contraint d'y séjourner huict ou dix jours pour achever de me remettre, temps que )e perdois avec tristesse, oyant les canonnades qui se tiroient à La Rochelle , qui me faisoient craindre qu'elle se pristy et que je n'àurois rien veu de ce siege^ craignant de laisser une mauvaise impression de înoy^ et de n'avoir commencé à apprendre Ifi mestier des armes ny éprouvé mou courage , pour eatre assuré que la a^ainte de la perte de l'honneur precedoit tous* jours celle de la vie.

Je me rendis audit siège à la fin de février» Lorsque j'arrivay, il vint au-devant de moy environ deux cens gentilshommes. Je pris l'heure d'entrer dans les logis de. l'armée, et d'approcher du quartier de Monsieur^ que l'on jugeoit estre à cheval pour aller aux tranchées; de sorte qu'ainsi accompagné je fis la révérence à Monsieur, à M. le duc , au roy de Navarre et autres princes; je saluay les personnes de qualité qui estoient là, et accompa^nay Monsieur à la tranchée, où j'ouis pour la première fois les canonnades et coups d'arquebuze, desquels il y eut des hommes blessez et tuez^ )« n'en eus aucun estonnement. De là j'<s^llay à mon quartier, qui estoit loin de celuy de Monsieur d^Wi^e petite lieue ; tous les jours j'allois à la Cour et aux tranch^^> où je prenois ma part des occasions et des périls qui 3 ï presentbient , et avec louange chacun feisoit sa cour aui uns plus qu'aux auti-es; je me rangeois ordinairement près de M. le duc, qui avoit du mesconteutement de se trouver dans cette armée sans aucune charge; ^^^^

DU DUC DE BOUILLOir. [ 1 57 3] 8 I

n*y en avoit il point pour lui ; son esprit ambitieux ne se contentoit de cette raison^ outre qu'il avoit en horreur la Saint Barthélémy, et regrettoit la mort de M. TAdmiral (i), qui l'avoit pris en affection pour le servir. Cela fit qu'il prit intelligence avec M. de La Noue, qui estoit l^cssorty de La Rochelle, ainsi qu'il l'avoit promis au Roy, qui l'avoit envoyé quérir sortant de la ville de Mons, que le duc d'Alve avoit prise, pour le convier de le servir et persuader ceux de La Rochelle de se mettre en leur devoir, et se rendre (^). Cette persuasion luy estoit faite avec menaces de le faire mourir s'il ne contentoit le Roy ; il promet de s'y employer, et, en cas qu ilsnelevoulussent croire, qu'il ressortîroit delà ville. Ce vertueux et vaillant gentilhomme entre tous ceux de son siècle se rendit à La Rochelle ; là il fit pour eux tout ce qu'il pouvoit, se trouvant à toutes lesoccasions, et souvent les induisoit à s'accommoder avec le Roy, eii prenant leurs suretez convenables pour se garder d'estre trompez. Quand ils avisoient aux moyens de ces searetez ils les jugeoient impossibles, veu les manquemens de foy^ aux cruautez exercées contre ceux de la religion. J'ay voulu vous conter cette ac-

^^) Regrettait la ntort de M, VAdnwraL Catherine de Mëdicis avoîi inutilement essayé d^exciter le duc d'Alençon contre Goliguy. Parmi les papiers trouvés chez PAmiral après sa mort , étoit une espèce de icmnial rédigé par lui, et qai prouycit qu'il ayoit conseillé au Roi de ne pas donner trop d'autorité aux princes ses frères en leur assignant des apanages. Catherine de Médicis fit lire ce journal au duc d'Alençon^ et loi dit : « Voilà votre bon ami , voyez le conseil qu'il donnoit au « Roi. -~ Je ne sais s'il m'aimott beaucoup , répondit le prince , mais je > sais qu'un pareil conseil n'a pu provenir que d'un honune fidèle à son « souverain, et zélé pour ses intérêts. •»

(*) Ex se rendre. Voyez la notice sur La Noue, tome xzxiy de cette eoQection , première série.

8a [1^7^] MÉMOIRES

tion, de laquelle il y a eu plusieurs opinions pour et contre: les uns disoient que M. de La Noue estoit blasmable^ en ce qu'il avoit porté les armes dans La Rochelle y leur ayant fort servy à les acquérir au commencement du siège qu'il demeura avec eux ; d'autres» entre lesquels il y en avoit de la religion , qui disoient que ses persuasions à s'accommoder avec le Roy, pouvoient faire un esbranlement au courage de ceux de la ville ; et des uns et des autres il y en avoit qui l'accusoient d'avoir mal servy et le Roy et ceux de La Bochelle.

Voilà comme les actions des hommes sont sujetes à de grands blasmes^ d'autant qu'on a souvent ou ses ennemis ou l'ignorance pour juges , ainsi que paroissoient ceux qui ne consideroient que la promesse de M. de La Noue avoit esté faite lui ayant le cousteau à la gorge y qu'il satisfit à la condition de sortir^ et qu'il ne s'estoit pas obligé de ne porter les armes avec eux, non plus que de porter seulement ses persuasions de s^accommoder, ce qu'il (it. Et qui jugera sainement, connoistra en cette action beaucoup de prudence ^.veu les extremitez où se rencontroit ce grand homme du danger de sa vie, ou de faillir et à sa religion et à l'endroit de ceux qui avoient les armes à la main pour la maintenir. C'est une chose fascheuse à un homme de bien de promettre quelque chose qu'on ne tienne, sans donner sujet d'interpréter si la foy aura esté fidellement ol)sei'vée ou non.

A ce siège se présentèrent deux occasions principales : de l'assaut au bastion de l'Évangile (0, où je

iO Au bastion de r Evangile. Le boulevard de FEvaiigile aoulint neuf assauts. « On se jouolt ai s hommes en ce siège , et j'ai oui dire a

DU DUC DE BOUILLON. [iB^S] 83

fasy et courusmes un très^grand péril en nous en retournansy ayant à passer dans un* trou qu'on avoit fait pour entrer dedans le fosse sous la contrescarpe. A rentrée de ce trou ceux de La Rochelle y tiroient^ et blessèrent ou tuèrent force' hommes , de sorte qu'il y avoit une telle presse, que nous pensasmes éstoufier dans les armes; l'autre fut l'assaut gênerai, où je ne fus point, Monsieur n'ayant voulu que la noblesse y allast. Chacun, en cette armée mal disciplinée, portoit son cou* , rage aux occasions qu'on pouvoit faire naistre, sans avi» ser si elles pourroient servir pour la prise de la ville, la jalousie entre Idl frères fort grande et entre les princes et capitaines; cela fut cause qu'estant Monsieur et M. le duc allez promener vers la mer, et voir si deux forts qu'on y avoit ordonnez s'avançoient, en l'un desquels (chose que vous devez remarquer) Maurevel, le meurtrier de M. de Mouy, et qui avoit tiré M. l'Âdmiral, n'ayant, ny le colonel de l'infanterie, ny aucun mestre de camp, voulu le recevoir dans le corps de l'armée, ni souffrir qu'il entrast en garde avec eux (0, le tenant pour un homme diffamé d'avoir commis ces actes, quoyque pour le service du Roy, indigne et traitre. Allant là , M. le duc m'appelle : r Monsieur de Turenne, allons voir les pescheurs (^), » qui estoient ceux

«ceux qui étoient proches du duc d'Anjou que pour passe-temps, et < quand on nç sçavoit c|ue faire, on envoyoxt des soldats à la brèche.» (Mathieu, Histoire de Charles ix.)

(') lYi touffrir qu'il entratt en garde avec eux. Cette particularité ne % trouye dans atncun autre historien.

(*) Allons voir les pescheurs. Nous croyons devoir citer , relativement ' ces pêcheurs, une anecdote que lia Popelinîére nous a conservée. « D'autant (raconte-t-il) que les catholiques se ruoient ofdihairement " >Qr les femmes qui alloient pécher des sourdons et antres coquillages ,

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delayille, qui, à toutes les basses marées, jettoient une bonne escorte pour favoriser grand nombre de femmes et d'enfans qui alloient dans la vaze chercher des coquilles> dequoy ils se nourrissoient : nous estans avancezy on commence à nous tirer quelques mousquetades; M. le due me dit: « Allez à ce fort quérir quelques « hommes, et attaquons une escarmouche; » ce que je fis. Celuy qui y commandoit me donna son lieutenant avec trente hommes ; je m'avançay avec eux, et, M. le duc me suivant. Monsieur, qui s'en retournoit, vit cette escoupeterie, et voit que M. son frère, qu'il trouva pied à terre tout bourbeux, n*estoit avec luy, quelqu'un luy disant qu'on Favoit veu séparé, et moy avec luy.

Il s*en vint vers nous avec deux ou trois cens chevaux , qui fit que ceux de la ville commencèrent à tirer à la troupe de l'artillerie et des mousquetades, qui la fit arrester ; et fiit commandé à quelqu'un qui est oit près de luy devenir chercher M. son frère, qu'il trouva, comme }*ay dit, pied à terre, tout bourbeux. J'avois ce jour-là un habillement de satin gris que le rejaillissement de la vaze des balles qui tomboient dedans m'avoit tout gasté. M. le duc, arrivé près de son frère, fut repris^ et moy peu loué de l'avoir conduit en ce péril, et d'avoir pensé estre cause que deux frères fussent tués. Je

n aucime3 desquelles ils priadrent comme les pins belles, nombre d ar- « quebusiers sliabiUerent en femmes avec espées et pistoles aova leurs « cottes, leurs compagnons prests à les secourir s'ils en aroient besoin. a Âind pescbant et conduits par les femmes, virent aussi-tât les c&\ho- « liques se débander de leurs corps de garde pour s'en saisir : m^ ^^ n bonmasses les cbargerent de telle sorte, que, plusieurs tués morts, le « reste n'ettst qu^à fuir en diligence, aussî-tdt refroidis en amour qu"^ « sy esloient montrés escbauffés dés la découverte de ces femmes* >•• "

DU DUC DE BOUILLO». [l573] 85

meritois bien cette censure, sans que^ comme }*ay dit, 00 n'estimoit en cette armée que ceux qui plus souvent se mettoient en des périls y quoy que sans commandement et sans fruit. Aussi la ville ne fut prise, et cette armée vaincue par le grand nomJ)re de personnes signalées qui y mouroient tous les jours.

Je vous ay dit, au commencement de ce siège, les inescontentemens de M. le duc (0, et ses intelligences avec M. de La Noue qui estoit dans Tarmée du Roy, lequel ne pensoit qu'à assister cette place , de fa^ on qu il aidoit audit duc à se résoudre de prendre \e$ armes. II. y avoit dans l'armée quatre cens gentilshommes de la religion; le roi de Navarre et M. le prince de Condé y estoient , qui , offensez de la Saint- Barthélémy, ne desiroient rien tant que de se voir les armes à la main pour se vanger; die façon que M. Je duc se dispose à la prise des armes^ et à s'en aller, la fondant sur l'injustice de la Saint-Barthelemy, pours^ faire donner un partage , et satisfaction h ceux de la religion des rigueurs qu'on leurtenoit. M. 1q duc doncques,le roy de Navarre, M. le prince et-M. de La Noue et moy, se trouvèrent ensemble,- et se promirent les princes grande amitié. Le roy de Navarre, ambitieua^ et soupçonneux, a:aignoit que M. le duc ne declarast tout cecy au sieur de La Mole qu'il aimoit, et que le roy de Navarre n'estimoit, de façon que j'estois l'instrument de leur confiance (^). On regardoit ce que l'on pouvoit faire : on avise de dresser des entreprises sur

M, h duc : le duc d^Àlençon. ^(>) Vinstrtanent de leur co/t**> fiance. De Thou présenle comme principal agent de complot Henri de La Tour, vicomte de Turenne, qui, n^ ayant que dix-sept ans, mon- Uoitdéjà une valeur et une capacité étonnante pour les affaire».

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des places y ce qu'on fit sur Angoulesme et Saint Jean d'Angely, où M. le duc se jetteroit. A cecy se presentoient force empeschemens. L'incertitude qu'ont toutes entreprises (0 representoit une ignominieuse perte, la difficulté d'assembler les hommes pour l'exécution, l'heure et le temps du partement de M. le duc sans qu'on s'en apperceut; toutes ces difficaltez tiroient l'exécution de ce dessein en longueur. L'armée navale que le comte de Montgommery faisoit en Angleterre, fit voile pour le secours de La Rochelle; le Roy y avoit aussi une armée à l'ancre, composée de navires et galères; on avoit fait une pallissade au travers de l'emboucheure du Havre, à la portée du canon de la ville, où l'on avoit enfoncé des vaisseaux, et entr'autres une caraque qui se trouva là par hazard : ceux de la religion l'ayant prise sur les Espagnols durant les précédentes guerres, l'avoient laissé dépérir sur les vazes, n'ayant pu la mettre en mer. Le comte de Monlgommery arriva avec la grande marée de l'equinoxe en mars (^), ayant tout vent derrière luy, dans un bon et grand vaisseau que la reine d'Angleterre lui avoit baillé, et environ vingt-cinq autres navires de combat, sans celles des charges qui portoient les vivres. Il y

(") L*incertitude qu'ont toutes entreprises. L'auteur de la vie de Duplessb-Mornay prête à ces jeunes seigneurs un projet bien plus extraordinaire. « Leur résolution , dit'-il, estoit d'attaquer arec leurs amis et tt serviteurs y à jour nommé, le quartier du duc d'Anjou, tellement « qu'une partie de l'armée devoit mettre l'autre en pièces j et ils avoient « donné un signal aux assiégés , aGn qu'en même temps Ws fissent une « sortie générale sur les tranchées. Estoient de ce conseil les ducs àe « Longueville et d'Usez , quelques-uns de messieurs de Montmorency, M le vicomte de Turenne , jeune alors , mais plein de courage , etc..>«

(a) Uéquinoxe en mars. Selon de Thou, la flotte commandée p«i Moutgommery parut à la vue de La Rochelle le ao avril i573.

DU DUC DE BOuiLLonr. [i573] 87

eut une fort grande irrésolution en Varmée de mer du Roy, qui ne se voyoit capable ny de vaisseaux ny d'hommes pour résister, l'ordre y ayant esté si mauvais qu'il n'y avoit pas le tiers des hommes dans les vaisseaux qu'il y falloit pour venir aux mains (0, et avoiton este si mal averty, qu'on ne scent rien de l'arrivée du comte que lors qu'on le vit.

L'infanterie estoit fort diminuée , et par la mort et par les blessures et maladies; les soldats ne se pouvoient garder; et quoy qu'on fit des recrues tous les mois par tout le royaume, on ne pouvoit les tenir au camp. L'avarice des capitaines aidoit fort à cela , qui vouloient avoir moins de soldats pour à la monstre avoir davantage de passevolans pour gagner les payes; en quoy ils faisoient une faute qui cousta la perte de la vie et de l'honneur à plusieurs , d'autant qu'on leur ordonnoit de la garde à raison des hommes qu'ils mettoient en bataille à la monstre , et, leur arrivant quelque attaque à faire ou à soustenir, se trouvans nioins d'hommes ils s'y perdoient, et le service du Roy demeuroit sans estre fait : cela apportoit de grandes difficultez à pourvoir les vaisseaux, ne pouvant tirer des hommes d'où ils estoient en garde , sans péril de laisser au pouvoir de ceux de dedans d'emportw le quartier qu'ils attaqueroient.

Sur cette difficulté je parlay à quelques jeunes hommes de qualité de nous aller jetter dans les vaisseaux, ce qu'ils approuvèrent; soudain je l'allay dire

(") Pour venir aux mains. De Thou (liv. lvi) et Davila [Hist. des guerres civiles, liv. y) ne conviennent point de cette supériorité de la flotte de Montgommery. Ils prétendent que celle du Boi étoit mieux

quipée, el garnie de meilleures troupes.

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à Monsieur, qui en fut fort aise; nous partismes environ cinquante ou soixante , outre les gardes du roy de Navarre, qui me fit cest honneur de me les donner, et nous nous emharquasmes dans le vaisseau du vicomte dUsaz (i)y qui commandoit aux vaisseaux ronds qui estoient dans Tarmée du Boy. Le comte de Mohtgommery, au lieu de se servir du vent, de la marée et de l'occasion qu'il avoit pourladefourniture des vaisseaux, laisse passer la marée en délibérant ce qu'il avoit à faire ; de sorte qu'au lieu de venir à nous il va se mettre à Fancre entre Ghef-de-Bois (») et l'islc de Bé, où il demeura quelques jours sans avoir porté assistance aux assiégez que de seize ou dix-huict milliers <le poudre , qui leur furent portez par le moyen d'une petite patache, qui, à la marée de la nuit, passa au travers de nos vaisseaux et la pallissade, et se rendit à La Bochelle. Ces princes s'assemblèrent avec M. de La Noue, et avisèrent de se jetter dans les vaisseaux du comte, nos entreprises s'estans perdues et le moyen de les exécuter reconnu impossible, comme de pouvoir foire une armée dans la France, que le Boy ne l'empeschât; mais que, se jettans avec le comte, et nous en allans en Angleterre, sans doute nous ferions lever le siège, relèverions le courage avec l'espérance à ceux de la religion, qui en divers lieux du royaume estoientprestsà prendre les armes, qu'on pourroit revenir à La Bochelle, et avec les armes obtenir ce qu'un chacun pretendoit, ou

C») Du vicomte d'Usaz. Dans la chronique de Jean de Lurbe on lit que le seigneur TÎcomte d'Uza, bordelais, commandoit rarince navale au siège de La Rochelle, en qualité de vice-amiral.

(>) Chefde-Bois. Le vrai nom est Chef-de-Baye. Par corruption le peuple l'appelle Chc-de-Boi.

DU DUC D£ BOtTILtOR . [l573] 8^

i)ieD que d'Angleterre mesme nous traiterions. Ces raisons furent fort contredites par M. de La Noue ^ qui ne jugeoit La Rochelle en danger de quelque temps^ durant lequel il se presenteroit des occasions meilleures et plus honorables; que tous ces princess'en allant comme cela vers la reine d^ Angleterre , on ne sçavoit comment elle voudroit user de leurs personnes, veu qu'on n'auroit eu auparavant aucune seureté d'elle , qui ne vouloitpas entrer en guerre avec la France, mesmement voyant si peu d'apparence qu'il y eut un party formé , n'estant pas à estimer que s'il y en eut eu, que nous n'eussions pas pris cette retraite;, qu'au premier jour nous luy serions à charge pour nostre dépense , à laquelle il faudroit qu'elle subvint, autrement que le comte de Montgommery n'avoit une absolue puissance sur ses vaisseaux, desquels possible les capitaines anglois ne voudroient nous porter en Angleterre; ' qu'au lieu de relever le courage à ceux de la religion, nous le leur ferions perdre , estimant qu'il n'y avoit point de seureté ny pouvoir à ces princes, puis qu'ils avoient pris et exécuté un tel dessein. Outre cela, M. de I^ Noue et le comte n'estoient pas bien ensemble, d'autant que lorfi que le sieur de La Noue entra dans La Rochelle, ledit comte y écrivit des lettres pour les convier aie soupçonner, et mesme de s'en défaire, ce que ledit de La Noue avoit sceu : nous tinsmes ce conseil à cheval, prests à l'exécuter s'il y eust esté résolu. Sur ces sages considérations la partie fut rompue : durant toutes ces menées je courus un grandissime péril, et pour moy et pour tous, par la légèreté, indiscrétion et imprudence qui m'accompagnoit. M. le duc avoit écrit de sa main une fot-me de protestation,

go [1^7^] MÉMOIRES

par laquelle il declaroit les raisons de sa prise des armes, et me commanda de la porter et faire voir à M. de La Noue ; c'estoit la nuit. Je la pris et m'en allaj à mon quartier; nous n'avions pu ménager tant de broiiilleries que Monsieur ne fust en soupçon , et qu'il ne (ist prendre garde à toutes nos actions^ ce que nous reconnoissions bien ; pour cela voulois-je prendre quelque commodité pour communiquer cecy à M. de La Noue. Arrivé à mon logis, je mets mon papier dans une layette ; le matin venu, je le prens et le mets dans ma manche entre la, chair et la chemise , çt m'en allay au quartier de Monsieur, où, après disné, y ayant assez peu de gens dans sa chambre, il commença à se jouer avec nous, et prend mon bras où j'avois ce papier; soudain il le sentit, et me dit que c'estoit un poulet qui estoit venu de la Cour, et, s'efforçant, me déboutonne ma manche et tire ledit papier : mon danger me fit perdre tout respect j je luy sautay aux mains et luy ostay, en luy faisant croire que c'estqit une lettre de femme que pour rien du monde je ne voudrois qu'il en eut veu l'écriture.

Voilà comme la jeunesse est indiscrette, réduisant ses actions aux cas fortuits, sans les f^ire dépendre de la raison ; ce qui cause qu'il y en a tant qui se perdent avant que d'avoir atteint l'âge d'homme, et qui laissent écouler le meilleur de leur âge sans avoir fait aucun avancement en leur condition, ny s'estre poussez à aucun degré d'honneur. Cette faute mettoit plusieurs

personnes en peine , et avec si peu de sagesse que je fus près d'y tomber. Tous nos desseins allèrent en famée sans aucune exécution. Le siège se continua; lelection de Monsieur se fit pour être roy.de Pologne;

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