‹ Mémoires historiques de la Duchesse de BerriChapitre 10 sur 24 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Graves événements qni eurent lieu pendant le ministère de M. de Villèle. — Mort de Louis XVIII. — État de la France à celte époque. — La duchesse de Berri prend le titre de Madame. — Elle se sert de son crédit auprès du nouveau roi pour faire faire droit aux demandes de la maison d’Orléans. — Le duc d’Orléans, altesse royale. — L’ordonnanco des apanages convertie en loi. — Résistance de la chambre. — Insistance de la famille royale. — M. le duc de Chartre reçoit au sacre le cordon bleu. — Les quatorze millions de l’indemnité. — Les salons du Palais-Royal deviennent plus hostiles. — Les doctrinaires et la date de 4 668. — M. le duc d’Orléans souscrit pour le général Foy. — Anecdote. — Refroidissement au sujet du procès intenté par le duc d'Or-

U'ans contre les communes du département de la Manche. — Charles X engage le prince, son cousin, h renoncer i l’instance. — Joies maternelles do madamo la dochesse de Berri. — Enfance de monseigneur le duc de Bordeaux. — Ses goûts. — Ses penchants. — Il joue à l’armée. — H passe dans les mains des hommes. — Lettre de madame de Gontaut h M. le duc do Rivière.

Nous avons cru devoir présenter, sans interruption, l’historique des visites annuelles de madame la duchesse de Berri à la ville de Dieppe, en négligeant tous les événements intermédiaires qui auraient nui à la suite du récit. Il importe maintenant de reprendre l’ordre des faits , afin de ne point passer sous silence plusieurs événements qui n’ont pu trouver place dans ce cadre, et qui prirent place sous le ministère de M. de Villèle.

Le plus grave de ces événements fut

MADAME, DUCHESSE DE BERRI. t5()

la mprtde Louis XV1ÏI, qui eut lieu dans le mois de septembre de l’année x8»4- Après tant die conspirations tentées contre sa puissance, il mourait sur le trône, le vieux roi qui avait un moment paru sur le point d’en tomber; il mourait après avoir vudisparaître cette épée menaçante qui, du haut du rocher de Sainte-Hélène, semblait toujours diriger sa pointe du côté du château des Tuileries. Le berceau de son petit-neveu avait, comme on l’a dit, préservé sa vieillesse, et en fermant les yeux à la lumière , il avait cru à l’avenir de sa race. Neuf années du règne d’un Bourbon avaient suffi pour guérir toutes les plaies de la France. L’empire la lui avait laissée appauvrie d’or et de sang, et elle était redevenue populeuse et prospère ; l’empire la lui avait laissée occupée par d’innombrables ar-

l6o MÉMOIRES DE S. À. R.

mées , et c’était elle qui à son tour .occupait un royaume voisin. Le grand problème ouvert depuis 1814 était enfin résolu. Le premier coup de canon de la Bidassoa avait montré que l’armée de la France était aussi l’armée du roi. Ainsi la maison de Bourbon, malgré les doutes dédaigneux de l’Angleterre , allait peser

désormais dans la balance des affaires eu-

ropéennes.

Le nouveau règne s’ouvrit sous de fa- > vorables auspices, et madame la duchesse deBerri,qui avaitpris le titre déMADAME, v trouva bientôt dans la tendresse que lui portait le roi Charles X, les moyens de prouver à la maison d’Orléans l’affection qu elle n’avait point cessé de lui porter.

On n’a point oublié que , sous le feu roi, son altesse sérénissime avait ex-

MADAME, DUCHESéE DE BÉRRI. 1 6 1

primé deux désirs qui n’avaient pu être satisfaits. Obtenir le titre d’altesse royale, voir convertir en loi l’ordonnance qui l'avait envoyé en possession des anciens apanages de sa famille, telles étaient les deux ambitions de M. le duc d’Orléans. 1 Madame la duchesse de Berri reprit auprès du roi Charles X la négociation qui avait échoué auprès du roi Louis XVIII.

C’était elle qui portait les paroles du Palais-Royal au château. Il est juste de dire quelle rencontra, dans le roi Charles X, une grande disposition à contenter son altesse sérénissime. Le duc d’Orléans reçut ce titre d’altesse royale qu’il avait désiré pendant dix années, et la bonté royale étendit cet honneur à sa sœur et à ses enfants.

L’affaire des apanages fut plus difficile.

Là, il ne suffisait pas de la bonne volonté

1 6 a MÉMOIRES DE S. A. R.

du château , il fallait la sanction des chambres. Or , la majorité de la chambre élective était peu favorable à M. le duc, d’Orléans. La plus grande partie de la droite conservait contre lui les préventions du feu roi. Elle pensait qu’il était déjà assez près du trône, elle trouvait sa conduite équivoque, et elle croyait apercevoir, derrière le voile de ses protestations etde ses dévouements, une ambition prudente qui marchait , d’un pas lent et par des chemins couverts, vers le but qu'elle s’était marqué.

On vit alors un curieux spectacle. La famille royale fut obligée, pour ainsi dire, de conspirer en faveur de M. le duc d’Orléans, cojitre la droite, qui était sur le point de désobéir à la royauté par dévouement pour la monarchie. L’opposi-

MADAME, DUCHESSE DE BERRI. l63

tion contre le projet de loi qui assurait au premier prince du sang les apanages , promettait d’être si forte, que le roi fut obligé de chercher un moyen qui fît une sorte de violence morale à la chambre.

11 enjoignit à ses ministres d'inscrire, dans le projet de sa propre liste civile, la disposition spécialement relative à l'apanage d’Orléans. Le respect qu’on portait au monarque devait arrêter les boules noires dans un vote où il s’agissait de fixer ses propres revenus. Charles X renouvelait envers M. le duc d’Orléans la généreuse intervention qu’il avait tentée en sa faveur, lorsque ce prince se présenta à Londres, après avoir sincèrement abjuré les égarements révolutionnaires desa jeunesse. Ille couvrait de son manteau royal en le présentant à une chambre royaliste, comme il l’avait couvert de sa bien-

veillante protection en le présentant au roi son frère.

Cette précautionne suffit point encore aux difficultés de la situation et au zèle de la famille royale pour les intérêts du premier prince du sang. M. le duc d’Orléans devint le client de la branche aînée, qui le prit sous son haut patronage et sollicita auprès de chaque membre de la droite, comme une marque de dévouement , le sacrifice de ses préventions et de ses antipathies. Le roi lui-même fit mander aux Tuileries les députés les plus opiniâtres, et leur dit, en propres termes, qu’ils le blesseraient personnellement s’ils rejetaient l’article qui concernait son cousin d’Orléans. Sa majesté ajouta quelle considérerait comme une injure envers sa famille toute attaque dirigée, dans la discussion de la liste ci-

MADAME, DUCHESSE DE BERRI. l65

vile, contre le passé d’un prince dont la fidélité et le dévouement actuels à la royauté ne pouvaient être révoqués en doute.

Tandis que le roi et la famille royale agissaient de leur côté, M. de Villèle agissait du sien. 11 insistait sur tous les gages de repentir que le duc d’Orléans avait donnés depuis 1792. Sa conduite à cette époque avait été , disait-il, la suite d’un égarement de jeunesse, dont son altesse témoignait en toute occasion sa profonde douleur.

Malgré tant de précautions, une opposition violente se manifesta à la chambre des députés. La droite considérait M. le duc d’Orléans comme en état permanent de conspiration contre la dynastie.

La tache de sang royal que son père avait mise sur son nom lui apparaissait

comme un avertissement sinistre. Si l’attitude du roi ne lui permit point d’attaquer ouvertement le prince son cousin, elle prit la question par un biais. Plusieurs orateurs soutinrent que la disposition qui concernait 1 apanage ue pouvait pas etre englobée dans la liste civile.

« Je ne voudrais pas soupçonner, disait M - Bazire, qu’on eût placé cette disposition dans un tel voisinage a6n de la faire passer avecplusde facilité en aussi bonne compagnie . »

L article relatif aux apanages fut voté cependant. Avant etdurant la discussion, le roi avait manifesté d’une manière trop formelle sa volonté, et la famille royale s’était servie avec trop d’habileté de cette séduction de paroles à laquelle il est si difficile de résister, pour que la conspiration ourdie au château contre l’opiniâ-

tre dévouement des chambres ne fut point couronnée de succès.

Malgré toutes ces démarches, une minorité imposante se dessina contre le projet, et elle prouva que, sans l’intervention royale , la loi sur l’apanage eût été séparée de la liste civile et rejetée.

Les motifs les plus plausibles n’auraient point manqué à la chambre : on l’a dit, Louis-Philippe-Egalité avait passé un concordat avec ses créanciers le 9 janvier 1792. Le 19 avril 1793, on mit le séquestre sur tous les biens de la maison d’Orléans. En l’an XI , l’état vérifia la validité des titres des créanciers , remboursa la plupart d’entre eux, et se trouva ainsi substitué en leur lieu et place. Les biens repris- sur les domaines de la couronne et rendus au duc d’Orléans actuel , pouvaient donc être léga-

l68 MÉMOIRES DE S. A. R.

lement et équitablement revendiqués au profit du trésor, au moins jusqu’à la concurrence des sommes payées par l’état , à la décharge de son père , lesquelles s’élevaient au chiffre de trentehuit millions.

Madame la duchesse de Berri partagea la joie que causa au Palais-Royal le vote si disputé de l'apanage d Orléans.

Les liens d’intimité qui l’unissaient à cette branche de sa famille s’étaient encore resserrés depuis son malheur; et ses récentes joies , le premier moment une fois passé , avaient été vivement partagées , au moins en apparence , par cette tante et cet oncle qu’elle aimait tant.

D’ailleurs chaque jour de nouveaux bienfaits accroissaient les devoirs de reconnaissance de la branche cadette et la confiance de la branche aînée. Après

la restitution des apanages rendue irrévocable, était venue la loi d’indemnité dans laquelle M. le duc d’Orléans n’eût point été compris, si l’on avait écouté quelques voix défiantes qui s’élevèrent dans le sein même des conseils de la couronne. Mais les démai’ches bienveillantes de madame la duchesse de Berri et la volonté du roi prévalurent. Sur le milliard destiné aux infortunes des royalistes dépouillés par les lois révolutionnaires, le duc d'Orléans préleva quatorze millions. Les chefs de l’opposition de gauche, qui avaient vivement combattu le projet, imitèrent l'exemple de son altesse et profitèrent de la loi qu'ils avaient condamnée. Le duc «de Choiseul se fitliquider pour onze cent mille francs ; M. de Liancourt pour quatorze cent paille francs; M. Gaétan de Larochefou-

cault pour quatre cent vingt -neuf mille francs j M. de La Fayette,pour quatre cent cinquante mille francs.

Dès ce moment, les esprits attentifs crurent remarquer que l’opposition qui partait des salons du Palais- Royal , devenait plus vive et plus hardie. «La droite put dire que ses prévisions étaient justifiées par les faits.

La date significative de 1668 , était reproduite sur toutes les faces et sans cesse mise en avant. Les doctrinaires commençaient à en faire un drapeau autour duquel ils tâchaient de rallier toutes les nuances de l’opposition. Le prince, de son côté, donna prise aux interprétations malveillantes par quelques secours qui, sans doute, dans sa pensée, n’étaient destinés qu’à soulager l’infortune qu’ils allaient chercher et à sa-

tisfaire les penchants généreux de son cœur ; mais il se trouvait , par une fatalité remarquable , que sous les malheurs que le prince secourait il y avait toujours une opinion hostile au gouvernement. L’acte de ce genre qui fit le plus de sensation fut le don de dix mille francs offert par le duc d’Orléans dans la souscription toute politique ouverte pour la dotation des enfants du général Foy. Le château fit faire à ce sujet quelques représentations amicales au Palais -Royal. 11 fut répondu que ce n’était point comme prince, mais comme ami , que M. le duc d’Orléans avait souscrit : pour preuve à l’appui , on fit remarquer la modicité de ce don de dix mille francs, à côté de plusieurs offrandes qui, comme celle de M. Casimir Périer, s’élevaient à la somme de

cinquante mille francs. 11 semblait, d’après cette réponse , que si le don était d’un prince, du moins il n’était pas d’une munificence princière ; le duc d’Orléans, qui se révélait par sa signature , gardait l’incognito par le chiffre du bienfait. On se contenta de cette excuse au château , malgré les observations de quelques serviteurs endurcis qui prétendaient que son altesse se servait d’un acte d'économie pour déguiser un acte d’opposition.

Ce léger nuage n’empêcha point qu’à la solennité dusacre de nouvelles faveurs allassent chercher la famille d’Orléans.

M. le duc de Chartres , le favori de madame la duchesse deBerri, reçut le cordon bleu et fut nommé colonel d’un régiment de hussards dont son père était colonel-général. A cette cérémonie du

MADAME, DUCHESSE DE BERRl. I 73

sacre, M. le duc d’Orléans fit éclater son dévouement d'une manière remarquable, et Charles X fut touché de l’expression vive et enthousiaste d’une affection à laquelle il pouvait croire , car il l’avait méritée.

Cependant à la fin de l’année t8a5 il y eut un certain refroidissement entre le château et la maison d’Orléans.

L’intelligence si parfaite des deux branches cessait dès qu’il s’agissait de la manière dont on devait entendre la gestion des fortunes princières. La branche aînée croyait que, pour des personnes du sang royal , donner c’était administrer.

La branche cadette avait à ce sujet des idées peut être un peu moins grandes , mais à coup sûr beaucoup plus exactes.

Or, en parcourant des actes de famille, ce formidable conseil du contentieux que

l'on a vu organisé dès les premiers jours par son altesse, avait retrouvé des parchemins qui semblaient donner à la maison d’Orléans des droits de propriété sur une grande étendue de dunes, marais, prés, landes, bruyères, dont trois cents communes du département de la Manche jouissaient de temps immémorial. Une action judiciaire fut ouverte contre trente mille propriétaires intéressés dans ce débat. Déjà des mémoires avaient été publiés àccsujet, et des jugements rendus , lorsque Charles X, vivement fx’appé de l’impopularité qui s'attachait à ces procès intentés par un prince de sa maison aux communes, témoigna à M. le duc d'Orléans son mécontentement royal. Il lui rappela à cette occasion le fâcheux effet qu’avaient produite en 1824 les poursuites qu’il avait

madame, duchesse DE BERRI. 175

intentées contre la ville de Paris au sujet de la dessiccation des eaux de l’Ourcq, et son obstination qualifiée d 'invincible par la commission nommée par la ville afin de clore une contestation si nuisible pour le commerce et l'assainissement de la capitale..

Sur ces observations, M. le duc d’Orléans retira l’instance entamée contre les communes de la Manche. Mais cette instance fut bientôt reprise par une compagnie cessionnaire des droits du prince.

Pendant que la famille d’Orléans accroissait ainsi par toutes les voies son immense fortune , madame la duchesse de Berri voyait grandir ses joies et ses espérances avec ses enfants.

Henri-Dieudonné était resté pendant ses six premières années entre les mains

des femmes , suivant l'usage établi pour les enfants de France, et Madame de GontaUt avait rempli avec une grande supériorité les hautes fonctions qui lui avaient été confiées. Il annonçait un caractère vif, mais plein de bonté , et une intelligence qui, dès ses premières années, s’appliquait à tout avec une rare facilité. Ün avait inventé pour lui un moyen d’émulation digne de la race aumônière dont il sortait. On récompensait sa bonne conduite et son travail par des bons que payait son aïeul. Le montant de ces bons était destiné à babiller, le jour de la Saint-Henri , six vieillards et six enfants. 11 était encore entre les mains des femmes qu’il savait déjà garder un secret; et pour préserver un de ses serviteurs d'une disgrâce , il refusa , même au roi qu’il craignait, de lui nom-

merceluide la boucheduquel il tenaitun mot qui avait une odeur trop prononcée de caserne , et que le jeune prince avait laissé échapper dans un mouvement d'impatience. 11 était né pour ainsi dire avec des goûts militaires. A cinq ans, par les jours de belle gelée , il aimait à aller établir ce qu’il appelait son camp , sur la pelouse de l’Élysée-Bourbon , avec son uniforme de grenadier de la garde, le sac, le bidon, tout l'équipage du soldat; on allumait un grand feu dans le jardin , il faisait bouillir une marmite, et jamais il ne manquait d'envoyer de son bouillon à sa mère et au roi, qui s'amusaient beaucoup de cette courtoisie de bivouac. Un jour il avait écorché, par étourderie, avec son sabre, la figure d’un des valets du Château; madame de Gontaut lui demanda aussitôt l’arme

IjS MÉMOIRES DR S. A. R.

coupable. « — Non, répondit-il, du haut » de sa dignité de cinq ans, je ne re- » mels pas mon sabre à une femme. »

Et il courut le remettre à l’officier des gardes qui était à quatre pas de là.

Ces anecdotes faisaient le charme de l’intimité royale, et madame laduchesse de Berri puisait de nouvelles espérances dans cette enfance à la Henri IV, qui, s’annonçant par de vives et intrépides saillies, aimait à jouer au camp et s’échauffait déjà à la vue d’une épée.

Cependant l’époque où le prince devait passer dans les mains des hommes était arrivée. Le roi avait choisi , pour gouverneur, le vertueux duc de Montmorency. La mort vint l’enlever, avant qu’il eût commencé à remplir ces fonctions, qu il appelait un immense et redoutable fardeau, l’eJJ'ioi de sa faiblesse

et la perpétuelle occupation de sa conscience. M. le duc de Rivière fut désigné pour le remplacer.

Ce fut le i 5 octobre 1826 que Henri de France fut remis entre les mains de son gouverneur. La scène fut solennelle ettouchante. Après la messe, madame la duchesse de Berri conduisit son (ils dans le cabinet du roi. Madame la vicomtesse de Gontaut, qui l'accompagnait, tenait le jeune prince par la main ; elle le mena auprès de son aïeul. Alors Charles X adressa ces paroles à M. le duc de Rivière : « Duc de Rivière, je vous » donne la plus grande preuve de con- » fiance et d’estime , eu remettant à vos » soins l’éducation de l’enfant de la Pro- «vidence, qui est aussi l'enfant de la » France. Je suis sûr que vous apporte- » rez dans ces importantes fonctions un

l8o MÉMOIRES DE S. A. R.

» zèle et une prudence qui vous donne- » ront des droits à toute ma gratitude , « à celle de ma famille et de tous les » Français. »

Trois jours auparavant, madame de Gontaut avait adressé à M. le duc de Rivière une longue lettre. Elle doit être conservée, comme l’expression la plus authentique du point auquel était arrivée l’éducation de M. le duc de Bordeaux, lorsqu’il fut confié aux soins de son gouverneur.

« Monseigneur le duc de Bordeaux vient d’entrer dans sa septième année ; dans peu de jours, mon cher duc, ce précieux dépôt passera de mes mains dans les vôtres. C’est avec sagesse que l’ancien usage a établi la mesure des deux éducations, attribuant à mon sexe le soin de préparer les facultés physi-

ques et morales au développement important qui entre dans les attributions du vôtre. C'est en suivant toujours l’impulsion de mon coeur, que j’ai rempli facilement une tâche pour laquelle il ne m’a fallu que lui.

» Je n’ose me flatter que vous puissiez tirer beaucoup d’utilité des notes que vous m’avez demandées sur le tempérament, le caractère et le mode d’éducation de notre jeune prince ; je ne saurais cependant, me refuser au plaisir de parler de lui ; c’est encore une satisfaction pour moi de peindre ses qualités naissantes.

n La santé de monseigneur le duc de Bordeaux est généralement très- bonne ; elle n’a éprouvé que de légères variations , et s’est considérablement améliorée, surtout depuis un an. J’attribue

cet avantage à un régime strictement suivi.

» Ma seule méthode d’éducation a été une observation continuelle; profitant de tout pour améliorer et instruire, ne laissant jamais échapper le moment d’un tort , pour amener celui de la réflexion. Je voyais tout , j’entendais tout, rien n'a pu m’être caché. Les détails les plus minutieux ont été dirigés par moi ; les défauts même des personnes attachées à l’éducation étaient surveillés , la moindre flatterie réprimée, la vérité scrupuleusement et sévèrement observée .

» Monseigneur et Mademoiselle me croient aveuglément ; car ils savent que je ne les ai jamais trompés , même en plaisantant ; j'ai mis à ce soin beaucoup d'attention. Une plaisanterie que

l'esprit d'un enfant ne peut comprendre, l’embai rasse , lui ôte l'aisance de la confiance, l’humilie et J’irrite même , s’il peut croire qu’il a été joué.

» Monseigneur a encore plus besoin de ces ménagements que la plupart des enfants : la droiture et la générosité de son caractère le portent à tout prendre au sérieux. Quand il croit apercevoir que l’on fait de la peine à quelqu’un , celui qui lui paraît opprimé devient alors l’objet de son vif intérêt; il prend sa défense avec chaleur , et n’épargne pas les reproches aux personnes qu’il aime le mieux ; il montre même, dans ces occasions , une énergie qui contraste avec la timidité naturelle de son caractère. Avec un tel enfant, j’ai dû éviter soigneusement l’ombre même d’une injustice.

l84 MEMOIRES DE S. A. R.

» 11 chérit avec une tendresse extrême Mademoiselle ; il est doux, complaisant, attentif pour elle. J’ai toujours évité entre leurs Altesses Royales les petites contestations de l’enfance ; quelque peu importantes qu’elles paraissent d’abord , elles font naître l’habitude de discussions qui finissent insensiblement par aigrir le caractère.

» J’ai tâché de gai'antir leurs Altesses Royales , autant que possible , du danger des caprices, ne souffrant pas de retour sur une décision prise , et tenant invariablement à celles que j’avais annoncées.

» Il faudra du temps , de l’amitié , de la tendresse, pour obtenir la confiance de Monseigneur. Les traits de son visage m indiquent l étal de son âme j il parle peu de ce qu’il éprouve ; il a beaucoup

de sensibilité , mais un pouvoir sur lui-même remarquable à son âge; je l’ai vu souffrir sans se plaindre.

» On a été frappé des efforts qu’il a faits pour surmonter une timidité que je me suis particulièrement attachée à vaincre. J’ai pu lui faire comprendre la nécessité pour un prince de parler à des étrangers, d’un air noble, gracieux, intelligible. Ce soin m’a constamment occupée , et les progrès dont on a été frappé, cette année , pendant le voyage de Saint-Cloud , sont dus à sa tendre soumission envers moi et au désir touchant qu’il me témoigne de suivre mes avis.

» Les leçons de son Altesse Roy ale ont été souvent publiques, pour les personnes qui m’ont témoigné le désir d’y assister. Monseigneur y a gagné de l'aisance , de l’assurance , et j’y ai trouvé

l86 MÉMOIRES DE S. A.. R.

l’avantage de faire connaître, autant que possible , la justesse de son esprit et une docilité d'autant plus remarquable, qu elle est jointe à une extrême pétulance , qui peut être regardée comme son seul défaut; elle s’est manifestée dès le berceau. Je me suis attachée à en prévenir, ou du moins à en terminer promptement les petits accès.

Monseigneur cède toujours à une bonne raison, et n’a jamais résisté à I nébranlable fermeté que j'ai cru devoir employer comme base indispensable d’une éducation solide.

» J’ai vu souvent Monseigneur , au milieu d’une vivacité , être arrêté par un seul regard; un mot d’amitié calme sa colère, et j’ai été obligée souvent de le consoler d’un tort qu’il m’avouait avec franchise. Je me suis toujours ap-

pliquée à lui ôter tous moyens, tous prétextes de me caclier ses fautes ; une mauvaise honte conduit imperceptiblement à la dissimulation et au mensonge.

Je suis heureuse d’afiirmer que Monseigneur est vrai jusqu’au scrupule. J’ai cru nécessaire, en raison de la vivacité de son caractère et de la haute destinée qui l’attend, de le contraindre à réfléchir avant d’agir. Le mot justice est un vrai charme pour lui. Je n’ai jamais vu un cœur plus loyal.

» Par égard pour l’éducation que quitte Monseigneur, je crois de mou devoir de donner une explication exacte, et à la lettre, des connaissances acquises jusqu’à ce jour, et dans le cas, mon cher duc , où vous désireriez suivre dans les plus petits détails, depuis treize mois, l'éducation passée du précieux

enfant qui va vous être confié, jetez les yeux sur le journal qui a été écrit par chaque maître , vous trouverez le bien et le mal insci’its jour par jour, avec la plus minutieuse vérité.

» Je dois rendre hautement justice aux personnes que j ’ai chargées de m’aider dans l’éducation de Monseigneur et Mademoiselle, elles peuvent aussi avoir la satisfaction d’avoir loyalement rempli leur devoir. Ce témoignage leur est dû , d’autant plus que des progrès étonnants ont été obtenus de leurs Altesses Royales, sans nuire à leur sauté , ni même les fatiguer. Les leçons courtes, animées, aussi intéressantes que gaies , occupant à la fois l'esprit et les yeux, la mémoire et l’intelligence, sont séparées par de longues récréations.

» Un enfant prince, exposé à être

loué , court le risque de se croire un prodige. Pour obvier à cet inconvénient, Monseigneur et Mademoiselle ont souvent des cours d’enfants de leur âge.

J’ai cherché par ce moyen à leur donner 1 habitude de voir des succès sans envie, et d'en obtenir sans vanité. J’ai mis un soin particulier à n’admettre, dans l intimité des études et des jeux, que des enfants bien élevés; ceux mêmes dont j'étais le plus sûre , étaient surveillés , il est si nécessaire de tout entendre; car rien dans l’éducation n’est indifférent , et l’exemple est d’une conséquence immense. Cette surveillance est sans doute fatigante pour un chef, car elle est de tous les instants ; mais je la trouve d’une telle importance , que je 11e me suis jamais permis une négligence dans ce devoir.

igO MÉMOIRES DE S. A. R.

» Dans toutes les occasions, j’ai cherché à ramener l’esprit de Monseigneur le duc de Bordeaux vers la morale et la religion ; .je m’en suis servie comme frein, je l’ai présentée comme espérance, mais j'ai pensé que le jeune âge de Monseigneur ne comportait point encore renseignement de ses dogmes. Avec l’assentiment du Roi et de Madame , j’ai fait commencer seulement le Petit-Catéchisme , réservant à des mains plus habiles une tâche qui leur convient essentiellement.

» J’ai eu un scrupule qui peut paraître minutieux , etcomme tel , je l’avoue :

c’est de n’avoir jamais permis à personne de rester seul avec ce précieux enfant, m’étant fait une loi constante d’avoir entre lui et moi , un témoin nuit et jour, dans les leçons, les réprimandes, les

punitions ; il me semblait que je répondais à chaque Français de cet enfant de France.

« J’ai toujours voulu être jugée , tant j’ai sincèrement cherché à remplir mon devoir envers la famille royale , qui avait daigné me témoigner une si flatteuse confiance. Mon caractère naturellement prononcé se serait difficilement prêté aux avis de chacun : mais, dans la pensée que tout Français considère cet enfant comme le sien propre, loin de me blesser des conseils qui m’étaient offerts, j’étais heureuse d'adopter poulie bien une idée qui n’avait pas été conçue par moi.

» Il est temps , mon cher duc , de terminer celte longue lettre dans laquelle j’ai cherché à vous tracer naïvement la première éducation de notre

cher prince. Ma tâche est remplie: le passé n’est plus rien pour moi, c’est dans l’avenir que je cherche , que j’entrevois un grand prince. Qu’il le soit donc , ce cher enfant; qu’il réponde au prodige de sa naissance, à tous nos vœux! Qu’il soit pieux sans superstition, savant sans orgueil, qu’il puise sa force dans sa loyauté , dans sa sagesse ! Puisse-t-il enfin être un jour votre gloire et l’honneur de la France !

Vicomtesse de Gontaut. »

Il est curieux de rapprocher, à la distance de huit années, les germes des qualités avec leur développement , les promesses avec leurs effets , Henri-Dieudonné jeuue homme, avec Henri-Dieudonné enfant.

Page 1