LIVRE SEPTIEME
La duchesse de Berri reste étrangère à la 'politique. — Les évènements l’emportent saçs qu’elle s’y mêle. — Deux grandes dates dans sa vie. — Rapide aperçu de la situation. — Fin du long ministère de M. de Villèle. — Causes de sa chute. , — Craintes de la royauté et de la bourgeoisie. — Essai de conciliation. — Le ministère Martignac. — Voyage de Madame dans les provinces de l’ouest et du midi. — Elle visite Chambord. — Son admiration pour le chefd’œuvre du Primatice. — Magnificence de l’architecture et beautés du paysage. — M. de Calonne reçoit la princesse. — Elle parcourt les appartements. — Elle inscrit son nom près de la fleur de lys. — Ses paroles à un Vendéen. — Son entrée en Vendée. — Caractères du voyage de Madame. — Sa réponse a quelqu’un qui lui parlait des
mauvais chemins de la Vendée. — Mesdames de Cha- • * > ■ »
relte, de LaroehejacqueliD , de Bonchamps , de Suian-i
net, deviennent ses dames d’honneur. — Madame prie dans l’église de Saint-Florent , a l’endroit où Bonchamps a pardonné. — Le cri de vive le roi ! et le De profundia à Quiberôn. — Aspect de la contrée. — Les restes des armées catholiques et royales se lèvent pour venir au-devant de la princesse. — Los cimetières couverts de drapeaux blancs. — On montre à Madame la maison de Cathelineau. — On lui rappelle l'histoire de d’Elbéc et celle de Henri de Larochejacquelin. — Saint-Aubin. — Beaupréau. —Paroles de Madame. — La princesse en face du monument de Charette. — Enthousiasme des paysans. — Réceptions dans les châteaux. — Lagrange. — Clisson. — Servant. — Vezin. — Fêtes. — Les repas en plein air. — Musique. — Le Binion, la Véze et les coups de fusil. — Madame dans une chaumière vendéenne. — Madame et les curés vendéens. — Impressions produites 6 ur Ifesprit de Madame par son voyage en Vendée. — La campagne de \ 832 en germe dans le voyage de 1828. — Madame dans le Midi. — Pèlerinage au château où naquit Henri IV. — Madame revient à Paris.
Nous l’avons déjà dit , pendant la restauration Madame ne se mêla point à la politique. N’ayant, d’après les lois du royaume, aucune action régulière sur
les affaires d’état, la politique ne venait poiut à elle , et elle était trop franche et trop lière pour descendre jusqu’à l’intrigue. D’ailleurs il entrait dans son caractère de ne pas rechercher les occasions de prendre de l’ascendant. Quand un devoir se présentait, elle était prête.
On eût dit qu’il y avait deux personnes en elle , la jeune femme qui se plaisait dans les bals et dans les divertissements, la princesse qui, en face d’une grave circonstance , sentait bouillir dans ses veines le sang de -Marie-Thérèse. C’est là lè double point de vue sous lequel elle s’était fait connaître depuis son mariage.
Le grand caractère qu’elle cachait sous l’apparente futilité de ses goûts et la gracieuse étourderie de ses manières, s’était trahi par deux rapides échappées.
Presque toute cette époque l'avait mon-
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trée bonne et aimable ; le 1 3 février et le 39 septembre la montrèi’ent courageuse et grande.
La position de neutralité que Madame conserva durant toute cette période, dispense de suivre, avec quelques détails, des événements auxquels elle n’eut point de part. Çependant il importe de marquer les phases principales de l’histoh'e politique ; car, si Madame n’exerçait aucune influence sur la situation , elle n’en était pas moins emportée par cette situation qui s’avançait vers le" but afec une incroyable rapidité. Au milieu de l’agitation des partis et du mouvement des opinions, la duchesse de Berri restait immobile , mais le sol marchait sous ses^ pas.
Le long ministère de la restauration venait de finir après sept ans d’existence ;
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M. de Villèle avait quitté le pouvoir. La situation qui avait déterminé sa chute remontait à M. Decazes. La conduite de ce ministre avait jeté dans les esprits le germe d’une double défiance. Il avait , d’un côté, appris aux royalistes que sous le gouvernement du roi ils pouvaient être exclus, pour ainsi dire , du pays par un ministre tout-puissant, et il leur avait montré la révolution grandissant pour leur perte. D’un autre côté, il avait désigné les roy alistes au public comme des hommes qui, par une réaction systématique, voulaient remonter le coursdes âges et replacer la société dans des conditions qui n'étaient plus celles du siècle.
Ces deux idées se développant ensemble dans un haineux voisinage , finirent par étouffer le ministère deM. de Villèle dans leur choc.
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Les royalistes, se croyant menacés, voulaient prendre des garanties contre la révolution. Les classes moyennes, prévenues par le ministère de M. Decazes que les royalistes voulaient faire rétrograder la société jusqu’à l’ancien régime, crurent que c’était contre elles et non contre la révolution qu’on prenait des garanties. Alors un esprit de terreur panique s’acclimata en France. Une confusion déplorable s’établit entre les hommes alarmés pour leurs droits , et les hommes qui conspiraient contre les droits du trône. *
La classe moyenne si puissante et si nombreuse dans ce pays, cette classe qui avait accueilli avec tant d’enthousiasme la maison de Bourbon , entra peu à peu dans les voies d’uue opposition hostile , et le ministère de M. de Yillèle tomba
devant un mouvement de bourgeoisie, derrière lequel la révolution cachait le petit nombre de ses adhérents et la faiblesse de ses ressources.
Le ministère de M. de Martignac fut l’expression de cette situation difficile.
On peut le regarder comme un essai tenté pour séparer la révolution de la bourgeoisie, pour donner satisfaction à celle-ci, sans cesser de se metjxe en garde contre celle-là. Œuvre presque impraticable, surtout au point où en étaient les esprits et les choses; car les concessions qu’on donnait à la bourgeoisie qui n’était que prévenue, afin de la rassurer , la révolution qui était ennemie eu profitait pour attaquer. Le bouclier que la royauté accordait aux classes bourgeoises, la révolution le replaçait sur la forge et s’en faisait une épée.
Dans ces circonstances , la royauté sembla sentir le besoin de se montrer aux peuples comme pour resserrer les liens qui semblaient au moment d’être rompus. Il fut décidé que le roi Charles X visiterait les provinces de l’est , et madame la duchesse de Berri celles de l’ouest et du midi.
Depuis longtemps madame la duchesse de Berri désirait faire ce voyage. Son itiuéraire était largement tracé. Elle devait traverser la Touraine et s’arrêter un moment au château de Chambord, offert par les municipalités du royaume à son fils. Ensuite elle parcourrait l’Anjou , la Vendée et*le Poitou, et elle se rendrait par nos provinces méridionales jusqu’à Bordeaux, la capitale de l'ancien duché de Gascogne , et la côte fidèle qui avait donné son nom à l’héritier du trône.
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Madame partit de Paris le iôjuin 1828.
Après s’être arrêtée un moment à Menars chez le loyal duc de Bellune, et plus loin, chez le vénérable düc d’Avaray , elle traversa la Loire à la hauteur du petit village de Carrault, malgré un orage qui rendait ce passage assez dangereux. Tout Chambord était venu au devantd’elle. Ainsi entourée de ces braves gens qui lui exposaient naïvement leurs besoins, et conversant familièrement avec eux, la duchesse de Berri se rendit à pied à Nouant, où l’attendait sa calèche. La foule augmentait à mesure qu’elle approchait du château, et tous les alentours étaient là, en habits de fêtes , répandant sur son passage des acclamations et des Heurs. Elle fit son entrée dans le parc par la porte de Muids, sans gardes et sans suite. Il n’y avait là qu’une
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population nombreuse et pleine de joie, représentant la France qui avait donné • ce beau domaine, et madame la duchesse
de Berri représentant le prince son fils qui 1 avait reçu.
Madame fut vivement frappée de l'imposant aspect du château (i). Ces innom-
(1) « Ce bâtiment est situé en une plaine à quatre lieues de » Blois , du costé d’orient , prochain d’une lieue de la rivière » de Loire. Le logis est accompagné d’on bois assez grand ; « au pied d’iccluy logis , du costé de la rivière , se présente un » marest avec un canal, par le moyen duquel on pourrait pra- » tiquer de grandes beautés , et qui donneraient beaucoup de i» contentement. La commodité du dedans a été ordonnée » avec raison et sçavoir; car au milieu et centre est un escalier u a deux montées, percé à jour, et entour iceluy quatre salies » desquelles on va l’une à l’autre en le circui&ant. Aux quatre » encoignures d’entre chaque salle y a un pavillon garni do chambres, garde-robbes , cabinets et montées. Plus ès qua- » tre coings de la masse de tout le bastiment se voyent quatre »> grosses tours, garnies à chacune estage de toutes commodi- » tés , comme chambres , garde-robbes , privés , cabinets et » montées. Cet édifice a trois estages sans le galetas, estant
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brables dômes, cette multitude de tourelles qui fout de Chambord plutôt une espèce de cité royale, qu’uu simple palais ; ces terrasses jetées comme de gracieuses couronnes sur les hauteurs de
» aux quatre pavillons et es quatre tours, les quatre salles du » troisième estage sont voûtées, sur lesquelles il y a quatre ter* » rasses, régnantes à l’entour de l'escalier, ainsi que les salles. » Quant à l'escalier, il régne en hautteur au-dessus d’icelles, n selon l’ordonnance que je vous ai figurées par les dessins des » élévations. Oultre plus, autour de ce corps de logis que »> j’appelle le donjon, est la cour, régnante en trois costés qui » sont fermes de bastiments dont les bas estages servent d’of« » lices ; et le dessus ce sont terrasses qui ont été ainsi ordon~ m nées pour garder les vues du dict donjon es encoignures de u ces derniers édifices. Vous, voyez par dehors quatre grosses » tours, pareilles à celles du donjon, dont les deux plus !oin- » taines ne sont avancées que jusqu’au premier estage, encore u qu’au-dessus de l’élévation je les aye faites: et aux deux cos- » tés plus prochains du mesme donjon , sont élevés les estages » au-dessus des terrasses d’une certaine longueur; à l’une désir quelles est comprise une salle , garde-robbe et montée , et à » chaque estage, ainsi que a chaque angle d'iceux par dedans.
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l’édifice ; cette façade si pittoresque et si variée dans son unité , tout contribua à lui inspirer une muette admiration. Le chef-d’œuvre du Primatice lui apparaissait dans sa gloire. Il semblait que le
» il y a une montée par la cour, de fort bonne ordonnance, » qui sert pour la commodité de membres prochains. »
Pour compléter ce tableau de l'architecte Ducerçeau, nous y ajouterons la description qu’en a faite un des plus savants hommes du dix-septième siècle, André Duchesne , dans ses Recherches curieuses sur les villes et châteaux de France .
« Car enfin que je mette en compte les maisons de plaisance, » les palais et les autres chasteaux que quelques seigneurs ont » fait bastir assez richement , ccstuy-ci de Chambord est bien » le plus merveilleux en toutes pièces rares qu’il y ait guère en » l’Europe, et comme l’abrégé de toute l’industrie humaine » de son temps. Le grand roi François I er y fut servi partout » avec tant d’ordre , de conduite et de jugement , que toutes » les parties de son architecture se ressentent de la grandeur » de l’un des plus grands rois du monde.
» Cette royallc maison a sa vue jusque sur la ville de Blois, » encore qu’elle en soit distante de trois lieues , et limitée de » tous costés de prez , eaux et forêts. Biche d’un escalier qui » n’a point son pareil en la France estre tellement et si lar-
temps qui court ailleurs , se fût arrêté sur ces bords , et le siècle de François I e ' se levait brillant et majestueux devant la mère de l’enfant qui devait un jour occuper son trône.
» gement composé, qu’un grand nombre d’hommes y peuvent » monter et descendre diversement et en même temps sans b s’entrevoir, et pour être l’un de ses cités industrieusement » dérobé de l’autre. Je laisse i l’œil des curieux les chambres, u antichambres , salles, garde-robes, cabinets, portiquesèt b galeries. Comme aussi le jardin , et celui même qu’on apv pèle de la royne, grand de cinqarpents de terre, au bout du- » quel, vers la forêt de Blois, vous remarquerez une allée large b de six toises et longue de plus d’une demi-lieue, embellie de » plus de quatre rangs d’ormeaux plantés à six pieds l’un de » l’autre , montant à plus de six mille, et si adroitement ali— a gnés au niveau, que ceux du roi des Perses , tant vantés de b l’antiquité , ne seraient rien auprès. Pour dire que si nostre » Henry , ce grand amateur des bastiments , y eut fait encore b ce qu’il a faiet ailleurs , cette seule maison eust passé en ex- » eellcnee et en grandeur toutes les autres , vu qu’en l’estât » qu'elle est maintenant on la tient assez ample pour loger tous » les princes de l’Europe . et semble qu’elle met derrière soi » tout ce que jamais l’airhitecturc a produit de singulier. »
Madame fut reçue à la porte du château par M. le comte Adrien de Calonue, celui qui avait eu l’heureuse idée de faire offrir Chambord à M. le duc de Bordeaux par lesmunicipalités du royaume. M. le comte de Calonne adressa à son Altesse Royale ces paroles : « Madame » vient visiter un donjon riche en sou- » venirs. Elevé par le roi-chevalier pour » signaler la renaissance des arts , il fut » habité par Louis-le-Grand. Il y ac- » cueillit un souverain dont on citalong- » temps les vertus et les bienfaits. Si » l’on y déposa sous «es voûtes les lau- » riers de Fontenoy , l’auguste mère de » Henri y ajoutera un souvenir bien plus » précieux. Monument de l’amour des » Français pour les Bourbons, Cham- » bord doit perpétuer d’âge en âge la mé- » moire du 39 septembre auquel la
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» France doit la sécurité de son avenir. »
Madame voulut visiter en détail ce château, sorte d’histoire colossale des siècles écoulés, mais histoire taillée dans la pierre par* le génie de l’homme.
Elle admira d’abord le magnifique escalier du Primatice, qui la conduisit aux appartements (i). Là de nouvelles surprises l’attendaient. C’est la merveilleuse perspective qu’elle découvrit, du haut
(1) Cet escalier à double vis est le premier que l’on ait construit dans ce genre. Mademoiselle de Montpensier en fut émerveillée } elle en parle ainsi dans ses mémoires : « Une des » plus curieuses et des plus remarquables choses de la maison, » c'est le degré fait d’une manière qu’une personne peut mon- » ter, l'autre descendre, sans qu’elles se rencontrent, bien » qu’elles se voient. A quoi Monsieur prit plaisir îi se jouer >» avec moi. Il était au haut de l’escalier lorsque j’arrivai} il » descendit quand je montai , et riait bien fort de me voir » courir dans la pensée que j’étais de l’attraper. J’étais bien » aise du plaisir qu’il prenait et je le fus bien plus encore » quand je l’eus joint. >»
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des terrasses du donjon. La Loire qui roule ses eaux à l’extrémité du parc, le parc lui-même avec ses six mille arpents de bois, coupés par de majestueuses avenues, cet antique château de Blois qui s’élève en rappelant le souvenir de ce factieux de haute taille qui paya de tout son sang les convoitises du sceptre ; pour clore l’horizon, la flèche de l’église de Cléry où repose un roi de France ; endeçà, cette multitude de châteaux, cour brillante qui se presse autour de Chambord comme autrefois leurs nobles possesseurs se pressaient autour du monarque ; enfin les magnifiques forêts de Blois, de Bussy et de Boulogne, vieux restes de ce comté de Blois qui faisait partie de la dot de Valentine de Milan, cette veuve d'un prince assassiné, qui futl’aïeule du père du peuple.
Après avoir contemplé pendant quel-
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ques minutes cet admirable paysage, la princesse voulut monter jusqu’à la Fleur de Lys qui est le point le plus élevé du château. En descendant, Madame prenait plaisir à lire les noms et les inscriptions qui couvrent les murailles de l’escalier.
Toutes les époques et toutes les conditions de la société étaient représentées par d'innombrables signatures. L’homme , ce passant des siècles , aime à laisser sur les monuments qui lui survivent les traces de son passage. Madame demanda un poinçon: « J’aime ces souvenirs, dit-elle, je veux écrire mon nom; j’aurai du plaisir à le voir quand je viendrai chez le duc de Bordeaux. » Alors elle grava ces mots sur la pierre :
18 juin, Marie-Caroline (i).
(!) Par une singulière concordance de date» on fit le 1 S juin 1852, une visite domiciliaire i Chambord pour y saisir Madame la duchesse de Berry qui y était, disait-on, cachée.
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Au moment où Madame sortait des appartements de Chambord, on lui présenta un ancien Vendéen, adjoint de la mairie de Malives. La princesse s’approcha de lui et lui dit avec une vive émotion : « V ous êtes V endeen , monsieur ; je vais voir votre pays avec bien du plaisir. H y a longtemps que je désire voir la Vendée. J’en approche, et j’en suis ravie. »
Ce fut à Saumur que commença, à proprement parler, le voyage de Madame dans ces immortelles provinces de l’ouest qui soutinrent contre la république une lutte de géants. Saumur est en quelque sorte la porte de la Vendée historique, ou, si 1 on aime mieux, c est la première station de la passion de la Vendée, qui monta à son calvaire en laifsmt derrière elle les traces de ses
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victoires, et la marque de son sang généreux. A partir de ce point , on entre dans la gloire de la Vendée. Chaque buisson rappelle un combat , chaque pierre un beau nom. Henri de Larochejaquelein , ce victorieux qui conquit en deuxans une éternellerenommée et qui, devint un grand homme à l’âge où l’on cesse à peine d’être un enfant ; Catbelineau le saint de l’Anjou; Stofflet, ce hardi garde-chasse dont la guerre fit un célèbre capitaine; le pieux Lescure, le miséricordieux Bonchamps; tous ces paysans sublimes qui se trouvèrent avoir le coeur aussi haut placé que les plus illustres gentilshommes , tous ces vaillants gentilshommes qui désapprirent la guerre du champ de bataille , pour apprendre la guerre du bocage, la guerre primitive avec ses surprises et ses embuscades , la
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guerre de la Vendée; telles sont les images qui vous entourent de toutes parts dès qu’en passant le seuil de Saumur , vous avez mis le pied sur cette terre héroïque.
Le voyage de Madame à travers ces contrées eut un caractère tout particulier. Ce ne fut point un de ces voyages officiels dont tous les détails sont marqués par le cérémonial, et où l’enthousiasme échelonné sur la route attend les princes d’étapes en étapes pour les saluer d’inévitables félicitations. Pendant tout un mois , Madame se mit à vivre en famille avec la Vendée, dont les enfants étaient morts pour sa race. Elle laissa, à l’entrée de cette province d’héroïsme et de simplicité, le faste et l’étiquette des cours. Elle voulut tout voir et être vue par tous. A ceux qui lui parlaient des
difficultés insurmontables de la route , des obstacles qu’on rencontrerait à chaque pas dans ce pays de haies et de bocages , inaccessible aux voitures et que le cavalier ou le piéton peuvent seuls parcourir, elle répondait: « Dans les mauvais chemins, je me ferai V endéenne. »
Elle s’était faite Vendéenne, selon sa parole , en mettant le pied sur la terre consacrée par le sang des héros et des martyrs. Entourée de mesdames de Charette, de Larochejaquelein, de Bonchamps , de Suzannet , qu’on pouvait appeler à juste titre les dames d’honneur de la Vendée, elle parcourait la contrée à cheval. Dans cette province belliqueuse où les femmes elles-mêmes devinrent soldats pour combattre la république, il seyait à une princesse de la maison de
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Bourbon de montrer qu’elle savait oublier les délicatesses de son sexe et surmonter la faiblesse de sa complexion par la force de son courage. Aussi ce voyage fut presque une campagne.
C’était chaque jour quelque fête nouvelle, de ces fêtes pieuses dans lesquelles les souvenirs des morts projettent leurs ombres mélancoliques à travers les joies des vivants. Madame entrait-elle dans une église pour entendre la messe; une voix murmurait à son oreille : «C’est ici le clocher de Saint-Florent, qui vit cinq mille blessés sauvés par l'ordre de Boncbamps expirant à quelques pas du lieu où Madame est placée. » Approchaitelle de Quiberon; elle entendait, eu même temps, le cri de vive le roi s’élever vers le ciel, et le sombre de profundis retentir sur la tombe de ceux qui, trente
ans avant cette époque, étaient morts à ce cri sur cette plage inhospitalière. Cette terre de Vendée semblait s’animer , et palpiter et frémir sous les pas d'une princesse de la maison de Bourbon. Les vieux débris des armées catholiques et royales s’avancaient à sa rencontre, en déployant avec fierté les vieux restes de leurs drapeaux usés par les batailles.
Alors c’étaient des scènes d’une admirable simplicité et d’une solennité inexprimable. Les villages venaient frapper à la porte des châteaux pour les enrôler dans leurs joies, comme ils étaient venus y frapper jadis, pour enrôler Lescure, Larochejaquelein, d’Elbée, Charette, dans la sainte guerre de la Vendée, commencée par de simples paysans pour leur Dieu et pour leur roi. La contrée se couvrait sur toute sa surface de dra-
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peaux blancs. La cabane avait le sien comme le château , et c’était justice, car dans cette sublime insurrection vendéenne, le château avait reçu le motd’ordre de la cabane. Les cimetières, eux-mêmes arboraient, sur leurs tombeaux, de blanches bannières; et c’était justice encore, car ceux-là devaient être au triomphe qui avaient été à la peine.
Pie fallait-il pas d’ailleurs qu’on sût bien que, daus cette fidèle terre de Vendée, tout était aux Bourbons, le passé comme le présent, les vivants comme les morts, tout le pays enfin au-dessus comme audessous du sol?
Madame allait d’émotion en émotion, On lui redisait , sur les lieux mêmes , les merveilles dont ils avaient été le théâtre. C’était une magnifique épopée que cette épopée remarquable racontée
sur l’emplacement des champs de bataille, par ceux qui en avaient été les témoins, en présence de quelques héroïques débris de ces immortelles bandes.
Ici le voiturier Cathelineau, quittant le pain qu’il pétrissait pour aller battre les plus belles armées et les meilleurs généraux de la république , était devenu tout-à-coup grand capitaine, et, depuis ce jour, on l’avait vu devinant la guerre et improvisant la victoire.
Plus loin, M. Henri, Henri de Larochejaquelein, avait prononcé sa fameuse harangue : « Si j ’avance , suivez moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez - moi ! » Pendant une année tout entière, la Vendée l’avait suivi; avec quelle gloire ! vous le savez , et quand elle s’arrêta, ce fut pour planter une croix sur une tombe , auprès de
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laquelle , dans ses mauvais jours, elle vient encore prier. Et l’on racontait à la princesse les détails de cette victorieuse vie : comment, au combat de Fontenay, on entendit les bleus crier : «Tirez sur le mouchoir rouge 1 » parce que M. Henri avait l'habitude d’en mettre un sur sa tête , un à son cou , et plusieurs autour de sa ceinture, pour ses pistolets ; comment, le soir, les officiers supplièrent M. Henri de changer de costume , afin de ne plus servir de point de mire aux balles ennemies.
Mais insouciant du péril , le vaillant jeune homme tenait à son équipement , et avec une coquetterie d’héroïsme , il ne voulut pas quitter son négligé des champs de bataille. Ce que voyant, l’armée s'habilla tout entière à la Larochejaquelein , et les bleus ne purent plus
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crier : « Tirez sur les mouchoirs rouges! »
La princesse arrivait-elle à Beaupreau; on lui racontait comment les paysans vinrent au château du marquis d’Elbée et lui dirent :
« Vous êtes officier du roi , mettez-vous » à notre tête et marchons contre les ré- » publicains! » Et d’Elbée leur répondit :
« Mes amis, je sais mon devoir, je mour- » rai pour défendre le roi; mais vous » n’êtes point soldats, croyez-moi, restez » dans vos chaumières! » Alors ces opiniâtres Vendéens reprirent : « Nous vou- Ions marcher pour délivrer le roi , « vous êtes officier, conduisez-nous ! »
Cependant d’Elbée résistant encore :
« Voici la nuit qui vient, leur dit-il, » retournez chez vous et réfléchissez au » parti que vous allez prendre. Demain si vous persistez à me suivre , je me
» mettrai à votre tète. Mais pensez-bien » que du jour où vous aurez pris les ar- » mes , il faudra les garder. Ou brûlera » vos maisons, il n’y aura point de quajr- » tier pour vous, point de repos pour vos « familles. Ce ne sont pas seulement des » soldats qu’il me faut, maisdes martyrs! »
A ces paroles, l’enthousiasme croissait encore. On répétait dans la foule : « Nous » sommes prêts à mourir pour garder nos » prêtres et notre roi ! » D’Elbée donna une seconde fois l’ordre de se retirer et il ajouta : « Que ceux qui seront prêts à se » dévouer à tous les malheurs reviennent » demain. Ce soir, je n’accepterai le dé- » vouement de personne ! »
Us revinrent le lendemain deux fois plus nombreux, et alors seulement d Elbée tira son épée pour ne plus la remettre dans le fourreau.
Puis on montrait à Madame la chau-
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mièreoù, l’étoile de la "Vendée commençant à pâlir, le bon Cathelineau , suivant la sublime et simple parole du paysan, son parent, qui annonça sa mort au peuple assemblé devant sa maison , « le bon Cathelineau rendit l’âme à » celui qui la lui avait donnée pour ven- » ger sa gloire ! » La princesse avançait et on l’arrêtait pour lui dire : « Ici est mort M. de Lescure. » Là elle posait la première pierre d’un monument élevé à d’Elbée. Ainsi on la conduisait de victoire en victoire et de tombeau en tombeau , jusqu’à cette dernière station , où l’armée campa encore une fois, MM. Bonchamps, Lescure , d’Elbée, étant blessés à mort, et puis effectua enfin ce désastreux passage de la Loire, qui fut la Bérésina de la Yendée.
Ces grands souvenirs ranimaient les
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forces de Madame quand la fatigue venait à l’accabler. Quelqu’un lui parlait-il de la lassitude quelle devait éprouver dans ce laborieux voyage , pendant lequel on la voyait toute la journée à cheval, par l’ardeur du soleil de juin, quand le temps la favorisait , et souvent par des pluies d’orage? Elle répondait:
« Il est bien juste que je me donne un » peu de peine afin de connaître ceux » qui ont versé leur sang pour nous ! »
Elle trouvait des paroles qui allaient au cœur de ces populations. Quand elle visita le monument de Charette, par un mouvement spontané, elle quitta le * bras de son écuyer pour prendre celui du neveu de l’illustre Vendéen. La princesse , qui représentait la maison de Bourbon , s’appuyant sur le bras d’un Charette , il y avait dans ce tableau une
madame, duchesse de berri. îaS
image si vivante et si vraie du passé, qu’un long murmure d’approbation s’éleva autour de Madame. Il semblait que ce seul geste eut dit tout ce que la royauté française devait à la Vendée.
Dans tout ce voyage, les paysans s’approchaient avec une respectueuse familiarité de madame la duchesse de Berri et conversaient avec elle. Ils aimaient à la voir gouvernant intrépidement son cheval, au milieu des décharges de mousqueterie dont ils saluaient son passage, et on les entendait s’écrier :«Ah la brave petite » femme; elle n’a pas peur ! » Le soir, elle s’arrêtaitdansquelquevieuxchâteaudont les propriétaires venaient avec empressementla recevoir sur le seuil de leur habitation. Tantôt c’était à La Grange, tantôt à Serrant, tantôt à Couboureau, tantôt à Clisson, tantôt à Vezin, tantôt ii. i5
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à Laudebaudière. Si le temps le permettait, elle dînait en plein air, et les Vendéens circulaient autour de la table en tirant de temps à autre quelques coups de leurs vieux mousquets. En Vendée il n’y a point de fête sans coups de fusil :
ce peuple de soldats applaudit par les armes. Puis on formait des rondes auxquelles la princesse ne dédaignait point de prendre part, au son du biniou et de la 'vèze qui faisaient retentir les vieux airs nationaux du pays ; car , dans cette contrée aux usages tenaces et aux coutumes profondément enracinées dans le sol, les tils dansent au son des airs qui rejou issaient leurs pères , et meurent comme eux au cri de vive le roi.
D’autres fois son A 1 tesse Royale, échauffée par une longue marçhe , entrait dans une ferme vendéenne pour demander un
peu de lait , et quand la fermière revenait du champ voisin, elle trouvait la pi 1QC6SSC assise sur une escabelle auprès du berceau, et, selon 1 usage de ces contrées , berçant avec le pied le petit enfant endormi. D’autres fois encore on dressait a la bâte une table sur un champ de genêts, comme à Saint-Aubin, par exemple, et 1 on aurait dit, à voir ces faisceaux d armes , ces groupes animés , un rassemblement vendéen se préparant à prendre son repas après une journée de bataille.
A 1 entrée de chaque bourg, Madame voyait arriver les curés des paroisses voisines. Presque tous étaient d’anciens soldats dont les mains, avant de tenir la cioix, avaient tenu 1 épée. Restes de tant de combats , ils élevaient vers Dieu leurs bras mutilés par la guerre, et appelaient
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ses miséricordes sur les cendres de leurs anciens compagnons d’armes ; c’étaient des confesseurs priant pour les martyrs.
La princesse accueillait leurs vœux avec une bonté empressée. Ni fatigues, ni obstacles ne l’arrêtaient quand il s’agissait de donner un peu de joie à ces prêtres vénérables , en allant prier dans la modeste église de leur hameau. Madame aimait mieux manquer à un château en Vendée, que de manquer à une église ou à une chaumière. Et cependant, nous l’avons dit , on lui faisait de grandes et nobles réceptions dans ces belles et chevaleresques demeures habitées par d’anciennes fidélités. Les châteaux de La Grange, de Serrant, de Clisson et de Vezin se distinguèrent par l’éclat de leur hospitalité presque royale. C’était un coup d’œil admirable que de voir sur les hauteurs
des feux immenses s’allumer , pour annoncer de proche en proche l’arrivée de la princesse , et des milliers de Vendéens groupés en armes dans tous les lieux d’alentour ; et puis , quand le soir venait , on entendait des chants d’amour et d’enthousiasme qui sortaient des entrailles de cette terre royaliste , et au bruit de ces chants héroïques, on voyait de vieux mousquets noircis par les ans se redresser sur l’épaule de quelque vieux soldat de Bonchamps ou deCathelineau. (i).
(1) On remarqua surtout la fête donnée au château de Vérin. Toutes le» paroisse» du pays étalent accourue» en arme» , conduite» par leurs capitaines. Un cri d'enthousiasme éclata lorsque M. Louis de Bourmont chanta ces deux derniers couplets d’un chant vendéen :
Fille des rois , regarde à ton passage Ce» Vendéens que le sort accabla ;
Si la fortune a trahi leur courage L'honneur jamais ne les abandonna.
a3o MÉMOIRES DE S. A. R.
Cette tournée dans les provinces de l’ouest lit une profonde impression sur l'esprit de Madame ; les événements <jui suivirent n’en effacèrent point la trace.
Il sembla dès lors à la princesse qu’il existait un pacte tacite entre elle. et la Vendée. La campagne de i83a était en germe dans le voyage de 1828.
Elle continua sa route vers Bordeaux en traversant la ville de Blaye , dans laquelle on lui avait préparé une entrée
Comme autrefois, sa fort delà tempête ,
Chacun ici veut signaler sa foi ,
Et , si beaucoup manquent à cette fête ,
C’est qu’ils sont morts pour leur Dieu, pour leur roi.
Un vent léger règne encore au bocage ,
Et loin de nous pourtant l’orage b fui ;
Nous espérons qu’aucun autre nuage N’obscurcira le beau ciel d’aujourd’hui.
Mais si jamais
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. a3l
magnifique. Sa marche dans le Midi fut un triomphe.
Les populations méridionales firent succéder leur enthousiasme ardent et plein de verve , à l’enthousiasme plus grave et plus sévère de la Yendée. L'expression de l'amour changeait , mais l'amour restait le même. Bordeaux reçut avec des acclamations la mère du prince qui portait le nom de cette grande et puissante ville. La princesse parcourut tous les lieux environnants, et déployant une activité extraordinaire et un courage vi« ril , elle fit dans les Pyrénées plusieurs excursions aussi périlleuses que fatigantes, et atteignit dans un de ces voyages la cime du Viguemal , le pic le plus élevé de ces montagnes. Au milieu de ces courses , Marie-Caroline fit un pèlerinage à Pau, pour visiter lechâteauoù
a3a MÉMOIRES DE S. A. R. MADAME.
naquit Henri IV. Les Bourbons en revenaient toujours à ce grand nom et à ce grand souvenir qui , pour eux et pour la France, était tout un symbolç.
Enfin sur la fin du mois de septembre, Madame dut songer au retour. Après avoir traversé une grande partie du royaume, elle rentra le 1er octobre à Paris , à peu près à la même époque où Charles X revenait de sa royale tournée dans les provinces de l’est , enivré des hommages qu’il avait reçus de toutes ces populations accourues sur son passage , et persuadé. que les obstacles qui s’amoncelaient contre sa dynastie n'étaient * que des nuages qu’un vent favorable chasserait bientôt du ciel.