LIVRE HUITIEME
Circonstances au milieu desquelles intervient le ministère du 8 août. — Craintes de la royauté et de la classe moyenne. — Imminence d'une crise. — Madame la duchesse de Berri à son retour b Paris rentre dans ses Habitudes. — Emploi ordinaire de son temps. — Une journée de Madame. — Ses audiences. — Sa définition de la vérité. — Le budget ordinaire et extraordinaire des pauvres. — Les pétitions. — Quelques traits de bienfaisance. — Madame emprunte à son contréleur général pour subvenir aux besoins des indigents.
— Emploi des revenus de la princesse. — Sa manière de penser sur les devoirs des princes. — Ses revenus et ses dépenses. — Économie domestique. — Ordre et régularité.
— Magnificence de Madame Ses bals Anecdotes. —
M. le duc de Chartres est l’âme de ces fêtes; — Intimité
toujours croissante des deux branches. — Affaire do testament du prince de Condé. — Madame contribue à décider M. le duc de Bourbon à prendre M. le duc d’Aumale pour héritier. — Les d'Orléans sont de si bonnes gens 1 — Les Bourbons de Naples traversent la France se rendant en Espagne. — Entrevue de la duchesse de Bcrri et de son père. — Scs paroles à la nouvelle reine d’Espagne, sa sœur.
— Le roi de Naples à Paris. — Fête à Rosny. — Fête au Palais-Royal. — Magnificence de cette soirée. — Mot de Charles X. — Physionomie du bal. — Émeute du jardin.
— Derniers temps du ministère de M. de Poligoac. — Dénomment de la situation qui remontait à M. de Cases. — Les ordonnances ne sont pas la cause de la révolution de juillet, elles n'en sont que l’occasion.
Nous touchons à la catastrophe qui précipita la maison de Bourbon sur la terre étrangère, et la France dans les épreuves d’une révolution. La royauté disparaissant environnée de l’éclat d’une victoire récente, le trône balayé du sol par une tempête que les passions couvaient depuis quinze ans, et qui souffla sur la ca-
MADAME DUCHESSE DE BEBRf. 2 3 7
pi taie pendant trois jours ; la maison de Bourbon allant retrouver ses exils, tels sont les graves événements qui vont frapper Madame la duchesse de Berri dans ses affections les plus chères, et ouvrir devant elle une nouvelle carrière où on la verra marcher à de nouvelles destinées.
Le roi '"harles X et son Altesse royale Madame n’avaient rien vu, d?ns leur voyage à travers la France, qui pût alarmer leur prévoyance et justifier les sinistres prophéties qui commençaient à montrer un sombre avenir. Ils étaient revenus pleins d’espoir , et il semblait que les acclamations qui avaient accueilli leur passage fussent des promesses et non des menaces. Mais, sous ces apparences, fermentait une situation pleine de périls. Derrière l’opposition parlemen-
taire, une conspiration politique se cachait. Chaque jour la crise s’aggravait par les défiances que cette conspiration inspirait au pouvoir qui ne Élisait point la distinction, d'ailleurs assez difficile dans cette époque d’hypocrisie politique, entre ceux qui combattaient les mesures ministérielles et ceux qui voulaient renverser la dynastie. TouteS les précautions que la royauté voulait prendre pour se mettre à l’abri du parti révolutionnaire devenaient un épouvantail pour la classe moyenne, qui craignait l’anéantissement de ses droits politiques; et l’opposition ardente de la classe moyenne devenait, à son tour, un épouvantail pour la royauté, qui, élargissant le cercle de ses adversaires, commençait à voir partout des ennemis. Les hommes qui avaient tenu les affaires pendant la
MADAME, DUCHESSE DE BEKRI. ftjg
première révolution et l’empire, et qui voulaient que la maison de Bourbon restât toujours à leur merci , contemplaient avec joie les progrès d’une opinion dont ils avaient été les promoteurs. Il leur convenait que la royauté demeurât toujours en étatde tutelle. Forte, elle aurait pu secouer leur protection, faible elle devait implorer leur joug. Ils redoublaient donc les alarmes publiques, et comme il arrive toujours, dans de pareilles circonstances , chacune des deux parties prenait pour des menaces les craintes de la partie adverse; on se mettait de l’un et l’autre côtés sur la défensive, on armait pour prévenir la guerre , de tous les moyens le plus sûr pour l’amener.
Ce fut dans ces circonstances que le roi crut devoir appeler aux affaires le ministère du 8 août. Dans la pensée
royale, le ministère du 8 août était un ministère de défensive; mais il était impossible qu’il ne passât point pour un ministère d’offensive dans l’esprit de la bourgeoisie. Dès lors une crise devint probable, et la conviction où chacun était qu’un conflit devait éclater, rendit ce conllit plus imminent.
La duchesse de Berri , depuis son rétour, était rentrée dans le cercle ordinaire de ses habitudes. Ces habitudes étaient devenues pour elle une règle , et chaque heure de sa journée avait son emploi.
Lorsque Madame arriva en France, elle se levait très-tard. Monseigneur le duc de Berri, qui trouvait les journées moins longues pour les princes que pour les autres hommes, se montra contrarié de cet usage; et, à partir de cet instant, la princesse ne voulut plus rester au lit
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. a/| I
que six heures, l’hiver comme l’été. Dès que Madame était levée, elle demandait ses enfants, qui recevaient pendant une demi -heure ses instructions maternelles, et avec qui elle aimait à engager ces douces et familières causeries, de toutes les éducations la plus simple. et la meilleure. En les quittant, elle entendait la messe dans son-oratoire, puis elle déjeunait. Venaient ensuite les promenades, qui avaient toujours un but utile. Tantôt la princesse portait des consolations et des secours dans les hôpitaux, tantôt elle visitait les grands établissements industriels pour lesquels sa présence était toujours un encouragement. Ces promenades duraient habituellement jusqu’à une heure. En rentrant, Madame présidait à l’éducation des deux filles de monseigneur le duc de Berri ; ce legs sacré n. , 16
a4a MÉMOIRES DE S. A. R.
avait été recommandé à sa tendresse par le prince mourant. Et son Altesse Royale remplit , avec une religieuse exactitude, la tâche quelle s’était imposée, jusqu’au jour de leur mariage.
Le reste de la matinée était consacré aux audiences. Madame accueillait sans distinction tous ceux qui avaient des demandes à lui faire ou des réclamations à lui présenter. Quoique ces réceptions durassent quelquefois jusqu'au dîner, Madame ne trouvait jamais le temps long.
Comme on lui représentait un jour quelle devait être fatiguée: « Pas du tout, répondit-elle , pendant tout ce temps on me dit la vérité, et en ma qualité de princesse, j’éprouve autant de plaisir à l’entendre que les gens du monde à lire les romans, a
La même régularité se retrouvait dans
MADAME, DDCHESSE DE BERRI. a /J3
l’admiDistration de la maison de Madame. Les pauvres avaient chez elle un budget ordinaire et extraordinaire. Le dixième de son revenu était d’abord destiné d’avance à secourir les malheureux et versé par douzième dans la caisse de son premier aumônier ; c’était la dîme de l’indigence. La distribution était faite avec sagacité et intelligence, son Altesse Royale y présidait elle-même.
Un valet de chambre lui remettait tous les soirs lçs pétitions et demandes de secours de la journée, quelle classait , de sa propre main , par ordre alphabétique , et quelle enregistrait en les numérotant.
Quelle que fût l'heure à laquelle rentrait Madame, jamais cette occupation n’était remise au lendemain. Le secrétaire particulier faisait ensuite le dépouillement de ces pétitions, et il en pré-
sentait à Madame une courte analyse. La princesse écrivait en marge ce qu’elle
voulait donner; mais, afin de ne pas pro-
diguer à des pétitionnaires indiscrets l’argent qu’elle considérait comme le patrimoine des véritables indigents, elle faisait prendre sur les divers solliciteurs des renseignements dont elle tenait note sur un registre à part. Lorsque le même nom reparaissait souvent, Madame consultait ses notes pour repousser les demandes qui se renouvelaient plus fréquemment que les besoins, et pour donner-, selon son expression, aux plus pressés. On le voit, c’était presque tout un gouvernement chez Madame, que l’administration de là charité.
Ce qu’était le budget ordinaire des pauvres chez cette princesse , on vient de le dire, il faut dire maintenant ce
qu’était leur budget extraordinaire. Outre le dixième de son revenu, Madame ouvrait encore sa bourse particulière à ces indigences d’autant plus respectables qu’elles ont la noble et tière pudeur de la misère honnête, qui. attend le bienfait au lieu d’aller au devant de lui. C’était aussi la bourse particulière qui subvenait à ces nécessités pressantes qui trouvaient la bienfaisance de Madame toujours prête, mais qui surprenaient quelquefois sa caisse au dépourvu. Il arriva même plus d’une fois à la princesse de recourir à des emprunts. Ainsi une pauvre femme venait d'accoucher de trois enfants, et n’ayant pas compté sur ce luxe de maternité, elle était un peu embarrassée de son bonheur, ou plutôt de ses trois bonheurs , pour lesquels il fallait trouver trois nourrices ,
•kffi
trois layettes et trois berceaux. L’heureuse mère ne savait quel parti prendre ; la princesse était presque aussi embarrassée; on était à la fin du mois, la caisse du premier aumônier était vide, la bourse particulière de Madame était également épuisée. « Prêtez-moi de l’argent, » dit enfin son Altesse Royale au contrôleur général de sa maison ( 1 ), « je » vous rendrai cela sur ma bourse parti- » culière; vous me ferez crédit, j’en suis » s4re , et personne ne ferait crédit à » cette malheureuse ! «
Madame la duchesse de Berri avait pour principe qu’il doit en être des prin- » ces comme du soleil qui ne pompe l’eau
({) M. Nichols , qui remplissait ses fonction! avec tant de aéle et d'intégrité , que lorsqu'il se présenta à Holy-Rood pour rendre ses comptes à Madasu: , cette princesse lui fit présent de ton portrait. lj
des fleuves que pour la rendre eu rosée et en pluie. Elle considérait sa liste civile comme le bien de tous , administré par elle. Les arts et l'industrie la partageaient avec les pauvres. On la retrouvait dans toutes les expositions et dans tous les magasins pour acheter ce qu’ils offraient de plus remarquable.
Tantôt elle conservait ces objets, tantôt elle les envoyait en présent à sa famille de Naples, de Tienne, de Madrid, et ses lettres recommandaient vivement dans les capitales étrangères tout ce qui paraissait d’utile et de beau en France.
Elle était ainsi , de toutes manières , la providence des arts , de l’industrie et du commerce.
La dotation de la princesse était de i, 5 oo,ooo francs, sa dot de 100,000 francs de rentes de Naples, son do-
a48 MÉMOIRES DE S. A. R.
maine de Rosny rapportait , année moyenne, i 3 o,ooo fr. total 1,730,000 francs.
Quand on songe aux charités de Madame et à ses magnificences , on conçoit difficilement qu elle ait pu ne pas porter le chiffre de ses dépenses au delà du chiffre de ses revenus. Aussi quelques personnes, mal instruites, l’accusaientelles de contracter des dettes; mais lorsque vint le jour des révélations de juillet, on apprit que Madame ne devait aux fournisseurs que le mois courant , et en moins de quatre mois la liquidation iFul opérée.
C’est qu’il n'y avait pas en France une maison particulière où il régnât plus d'ordre que dans celle de son Altesse Royale. Chaque chef de service, madame la duchesse de Reggio, madame
MADAME, DUCUËSSE DE BEKHI.
la vicomtesse Just de Noailles, M. le vicomte de Brissac, et M. le comte de Mesnard, présentait son budget et réglait d’avance les dépenses avec Madame.
Ce budget était payé par douzième, et Madame exigeait qu’on lui représentât, avant le i5 du mois suivant, les mémoires acquittés du mois échu.
C’est ainsi qu’étrangère à la politique, madame la duchesse de Berri l'enfermait son influence, d’abord dans le domaine de la charité , ensuite dans celui de l’élégance et du goût.
Elle donnait souvent de ces bals qui., rappelant par leurs costumes les différentes époques et les differents personnages de notre histoire, faisaient intervenir les beaux-arts dans les plaisirs. Ce fut dans une de ces fêtes qu’un homme qui occupait un modeste emploi dans la
a5o MÉMOIRES DE S. A. R.
maison de Charles X, ayant accompagné le roi chez Madame, se permit, sans avoir reçu de billet d’invitation , de danser vis-à-vis la princesse. Cette inconvenance fut remarquée, et le jeune indiscret fut obligé de quitter le bal. Madame, qui n'avait pu s’opposer à cet acte de sévérité , entendit murmurer autour d’elle qu’une destitution pourrait bien punir celui qui venait .de se retirer, de la licence qu’il avait prise : elle se rendit le lendemain, avant sept heures, chez le roi, et intercéda vivement en faveur du pauvre employé. « Il a été cruellement pu- » ni hier , » disait-elle , « et il ne faut » pas lui ôter aujourd’hui ses moyens » d'existence pour une étourderie bien » excusable. » La bonté de Madame persuada facilement l’indulgence du roi.
M. le duc de Chartres, qui déjà n’était
MADAME, DUCHESSE DE BERR1. i5î
plus un enfant, était l’àme de ces réunions et de ces fêtes j il se montrait plus assidu que jamais dans les salons de madame la duchesse de Berri et auprès de Mademoiselle.
L’idée d’un mariage qui rapprocherait encore les deux branches de la maison de Bourbon souriait de plus en plus aux deux familles, et commençait à s’accréditer dans le public.
Chaque jour Madame donnait à la branche cadette de nouvelles preuves de cette affection dont les témoignages étaient déjà si nombreux. Il se présenta vers cette époque une occasion importante où elle servit les intérêts du Palais- #
Royal avec une chaleur et avec un zèle qui excita au plus haut degré la reconnaissance de M. le duc d’Orléans.
La maison de Condé était au moment
a5a MÉMOIRES DE S. A. R.
de s’éteindre. Napoléon, qui, par une punition de la Providence peut-être, ne devait laisser après lui qu’un fils condamné à une mort prématurée, avait anéanti les espérances de cette race illustre, dans les fossés de Vincennes. L’immense succession des Condé apparaissait donc comme une riche proie à qui saurait la saisir. M. le duc d'Orléans, qui avait toujours poussé à un très-haut degré le génie de la propriété et l’esprit de famille, songea de bonne heure à fixer cet héritage sur la tête de l’un de ses enfants. L’œuvre était difficile. M. le duc de Bourbon avait conservé les préventions peu favorables que son noble et loyal père, M. le prince de Condé, avait toujours manifestées pour les d’Orléans.
Ces deux branches cadettes de la maison royale avaient tenu, onde sait, unecon-
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. a53
duite tout-à-fait opposée, dans la révolution française. M. le prince de Coudé, déployant le drapeau blanc sur le Rhin et appelant les royalistes à marcher à la
délivrance du roi; et le prince Louis-Jo- 0 #
seph d’Orléans Egalité, prononçant dans le procès de Louis XVI un vote régicide, avaient été les deux pôles de la politique.
Les rapports étaient donc excessivement rares entre le Palais-Royal et le palais Bourbon , et ils n’avaient rien d’intime ni d’affectueux. Loin de songer à léguer sa fortune à la famille d'Orléaus, M. le duc de Bourbon, qui voulait d'abord la laisser à M. le duc de Bordeaux et à Mademoiselle , aurait été plutôt disposé à la transmettre , sur le refus du roi et de Madame, à l'un 'des Bourbons d’Italie frère de cette princesse ; venant s’établir en France , le prince dont nous parlons
a54 MÉMOIRES DE S. A. R.
jurait été un appui naturel pour sou royal neveu , monseigneur le duc de Bordeaux.
Tant d'obstacles auraient découragé un négociateur moins expert et moins courageux que M. le duc d'Orléans. La difficulté était trop grande pour l’aborder de face ; il prit un biais. Madame la baronne de Feuchères, qui devait tout aux bontés de M. le duc de Bourbon , exerçait à cette époque une grande influence dans sa maison. M. le duc d’Orléans la fit pressentir sur les services qu’elle pourrait lui rendre dans cette importante affaire , promettant à son tour quelle n’aurait point à se repentir de son zèle et de son dévouement pour les intérêts du Palais-Royal. Ce compromis se traita tout-à-fait diplomatiquement.
Si M. le duc d’Orléans postulait pour
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. ü55
l’un de ses fils la fortune de la maison de Condé , madame de Feuchères nourrissait une autre ambition. Née dans une classe obscure , elle attachait un grand prix à atteindre le seul honneur qui lui manquât dans la haute sphère ou la pro-.
tection du prince l’avait placée ; elle désirait vivement être présentée à la cour.
Elle mit donc pour condition expresse à son alliance offensive et défensive dans la guerre de la succession qui allait s’ouvrir , que M. le duc d’Orléans s’engagerait formellement à négocier et obtenir sa présentation au château.
M. le duc d’Orléans, qui avait donné à madame de Feuchères un avant-goût de cette grâce signalée,' en la recevant avec une courtoisie pleine de politique, et en décidant madame la duchesse d Orléans à la recevoir, contracta l’engagement
a56 MÉMOIRES DE S. A. R.
qu’on lui imposait. Dès lors madame de Feuchères entra en campagne et elle agit avec tant de vigueur et de suite , que , trois mois à peine passés , M. le duc de Bourbon se senti t vaincu. Voulant échapper à ces assauts toujours renouvelés , qui troublaientson repos et compromettaient la tranquillitédeses derniers jours, le malheureux prince écrivit à M. le duc d’Orléaus pour lui demander sa protection contre sa formidable alliée, et le supplier d'inviter madame de Feuchères à mettre un terme à des persécutions désormais sans objet, puisqu’il se rendait et consentait à faire son testament au profit du petit duc d’^umale , qu’on désignait à sa bienveillance avec une victorieuse opiniâtreté.
Madame de Feuchères avait rempli sa promesse, c’était à M. le duc d’Orléans
MADAME, DUCHESSE DE BEIUU. a§7
d’exécuter la sienne , et il importait de l’exécuter sans retard ; car, ce que la baronne avait fait, elle pouvait le défaire, et il était à la fois juste et prudent de la contenter. Mais l’accomplissement de l’engagement pris à son égard n’était pas chose facile. Un avait fort peu de disposition aux Tuileries à recevoir madame la baronne de Feucbères, et, la première fois que madame la duchesse d’Orléans parla de celte personne à madame laDauphine, la princesse lui dit avec un étonnement mêlé de sévéï’ité : « •Quoi !
» vous avez vit cette femme-là ! » Madame la duchesse d’Orléans répondit :
«Que voulez-vous! je suis mère, j’ai » une nombreuse familje , je dois songer » avant tout aux intérêts de mes en- » fants. »
Dès ce moment , madame la duchesse
de Berri , qui , avec sa bienveillance accoutumée, avai t'insisté auprès, de M. le duc de Bourbon pour qu’il fit ses dernières dispositions en faveur de M. le duc d’Aumale , reçut madame la baronne de Feuchères. Madame la Dauphine ellemême se laissa fléchir, et le roi Charles X, qui, sollicité par Madame, avait déjà fait savoir à M. le duc de Bourbon qu’il verrait avec plaisir la fortune des Condé passer à l’un des fils du chef de la branche cadette , se prêta avec une parfaite bonté’ à faire ce que toute la famille royale lui demandait en faveur du premier prince du sang.
Quand cette affaire , si importante pour le Palais - Royal , fut conclue, la duchesse de Berri, prenant part à la joie que devaient éprouver son oncle et sa tante, s’écria avec vivacité : « Ah! tant
MADAME , DUCHESSE DE BERRI. ï5y
» mieux! Ces d’Orléans sont de si bonnes » gens! »
Ce fut vers le même temps que les Bourbons de Naples traversèrent la France , pour conduire en Espagne la princesse Christine , qui devait épouser le roi Ferdinand VII. Madame la duchesse de Berri , heureuse de revoir sa famille après une si longue absence, obtint du roi Charles X la permission d’aller la recevoir dans les provinces méridionales, par lesquelles elle devait passer. Cette entrevue eut quelque chose de solennel et de touchant. Le père de son Altesse Royale avait envoyé en France sa fille à peine sortie de l’enfance , timide et craintive au milieu de cette foule qui ’se pressait pour la voir:
il retrouvait en elle maintenant une jeune femme pleine de grâces; une prin-
2 Go MÉMOIRES DE S. A. R.
cesse qui avait montré, dans deux grandes circonstances, une fermeté de caractère et un courage que la France et l’Europe avaient admirés; la mère de l’héritier du trône, qui, placée entre un souvenir de deuil et une espérance nationale, se présentait sans crainte aujourd’hui à ces populations qui l’aimaient, et pour ce qu’elle leur avait donné, et pour ce quelle avait souffert.
Dans cette royale réunion , tous les cœurs étaient à la joie. Ces Bourbons de Naples se félicitaient de revoir la France, ce grand pays de leurs ancêtres, et ils se réjouissaient de l’amour qui entourait, dans ce beau royaume , leur fille bienaimée. Tout semblait leur sourire. En dépassant les Pyrénées, ils se disaient que toutes les contrées qu’ils laissaient derrière eux seraient un jour rangées
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. 2Ôl
sous le sceptre de leur petit-fils , et que toutes ‘celles qui s’étendaient de l’autre côté de ces montagnes , qui , depuis Louis XIV, ne sont plus une frontière , allaient avoir pour reine celle de leurs filles qu’ils conduisaient avec eux.
La princesse Christine fut vivement frappée de l’aspect de la France; elle ne pouvait se lasser d’exprimer l'admiration que lui inspirait la magnifique contrée qu’elle traversait. Elle ne semblait point impatiente de passer les Pyrénées, quoique, de l’autre côté des Pyrénées, elle fût attendue par un trône; la France, quelle voyait pour la première fois, lui avait- tout fait oublier. Ce fut alors que madame la duchesse de Berri lui adressa ces paroles : « Ab! ma sœur, ne la re- » garde pas trop : tu- ne pourrais plus » la quitter ! »
2Ô2 MÉMOIES DE S. A. R.
Le roi de Naples avait pris l’engagement de venir visiter le roi de France à Paris en repassant les Pyrénées. Madame la duchesse de Berri ne put , cette fois , à cause de l’état de sa santé, aller au-devant de son père jusqu’à la frontière; mais elle le reçut à Chambord, et elle lui fit les honneurs du château au nom de son fils. Ce fut le 12 mai qu’eut lieu la première entrevue des deux monarques.
Madame présenta ses enfans à ses parens de Naples avec une joie et une fierté de mère , qu’elle ressentait toutes les fois qu’elle parlait de son fils et de sa fille.
Le voyage des Bourbons d’Italie en France fut le signal des fêtes. On remarqua celle de Rosny, qui se distingua de toutes les autres par l’élégance et par la grâce. M. le duc d’Orléans, qui tenait de si près aux Bourbons d’Italie , voulut
MADAME, DUCHESSE DE BERRI. a63
aussi célébrei’ leur arrivée en France , et l’on prépara, tout au Palais Royal pour une soirée dont les magnificences devaient laisser un long souvenir. m . ■
Les familles royales de France et des Deux-Siciles y étaient invitées; deux rois, les princes , les princesses , les illustrations de l’année, les puissances de la tribune , le ministère et l’opposition , la gauche , la droite , les centres , se pressaient dans les vastes salons de M. le duc d'Orléans. Les terrasses couvertes d’orangers et de fleurs de toute espèce semblaient continuer les salons par des jardins suspendus. C’était une féerie cpie la merveilleuse illumination qui, de loin, faisait ressembler le Palais-Royal à un palais enchanté.
A neuf heures du soir, le roi de France, le roi et la reine de Naples , M. le Dau-
ü64 MÉMOIRES DE S. A. R.
phin , madame la Dauphine , madame la • duchesse de Berri , le prince de Salerne arrivèrent au Palais-Royal. Us furent reçus ai* bas du grand escalier par le duc d’Orléans et ses deux fils , les ducs de Chartres et de Nemours.
La soirce était magnifique ; tout respirait l’allégresse ; et, au milieu de cette atmosphère de lumière , de fleurs et d’harmonies , le vieux monarque se prit à penser à sa flotte , qui traversait dans ce moment les mers pour aller conquérir un royaume. Il s’avança vers une croisée , et, levant les yeux vers un ciel calme, uni et pur : «.Messieurs, dit-il, voici un » beau temps pour ma flotte d’Alger;
» dans ce moment, mon armée doit'tou- » cher la côte d’Afrique. »
Tandis que le vieux roi prononçait ces paroles , il y avait dans les vastes salons
MADAME, DUCH1SSE DE BERRI. a65
d’autres conversations et d’autres discours. On raisonnait sur les difficultés de la situation ; on ne voyait point d’issue pacifique au problème brûlant qui consu- * mait la société. Au milieu des riantes têtes qui passaient et repassaient couronnées de fleurs, en suivant les sons harmonieux de l’orchestre , on apercevait de temps à autre des figures graves et des fronts plissés qui semblaient faire tache sur la fête.
Tous les acteurs du grand drame qui se préparait étaient là : les vaincus à côté des vainqueurs, les accusés à côté des juges , et le château de Ham coudoyait le palais du Luxembourg. Enfin quelqu’un disait dans l’embrasure d’une croisée à celui qui donnait la fête : Nous dansons sur un volcan.
Ce contraste se retrouvaitparlout. Tandis que , dans l’intérieur des salons , on
se livrait avec sécurité au plaisir, il y eut dans les jardins une espèce d’émeute. On arracha les arbustes, on entassa les chai- ’ses, et l’on y mit le feu. Les flammes, en montant, ûrent croire à un incendie, et le vieux roi , au moment où il parlait de la gloire qui allait illustrer ses armes , put apercevoir , du haut de la terrasse , l’émotion populaire qui régnait au dehors ; image frappante de ce qui se préparait !
Il y eut, peu de temps après cette époque , un symptôme qui effraya tous les esprits sérieux , et ne leur permit point de conserver d’illusions. Quand la nouvelle de la conquête d’Alger arriva , elle laissa la population froide et sans élan. L’opposition avait fait de si grands progrès , que la victoire elle-même, d’ordinaire si bien reçue en France , devenait impopulaire , par cela seul qu’elle prenait sa date sous
le ministère du 8août. L’espérancé de distraire les esprits des préoccupations intérieures par la gloire du dehors, avait donc disparu. Les passions politiques, absorbée# dans leurs haines , n’entendaient même plus le bruit du canon qui annonçait nos triomphes. Ceux qui jusque-là avaient persisté à croire à la possibilité d’un rapprochement, commencèrent à désespérer de la fortune de la maison de Bourbon et de celle de la France.
Comment en effet opérer une réconcilialion. quand, d’un côté, le pouvoir d’autant plus alarmé, qu’il savait que l’on conspirait contre lui, voyant les mêmes symptômes de résistance dans tous les votes, supposait que la même pensée de conspiration animait tous les coeurs ; quand, d’un autre côté, l’opposition, d’autant plus redoutable qu’elle était loin de
conspirer tout entière s’indignait à la vue d’un ministère formé en dehors des conditions de majorité, et prenant les précautions de la monarchie pour des menaces, la poussait elle-même, par une opposition systématique, à sortir du gouvernement représentatif?
Le malheur , le grand malheur de ce temps-là , c’est qu’il y avait une conspiration embusquée' dans la Charte. La • royauté, pour aller jusqu’à cette conspiration , crut nécessaire d’ouvrir violemment le sanctuaire que la classe moyenne considérait comme le palladium de ses droits. Les- ordonnances du 26 juillet furent l’expression de cette situation. La double crainte de la révolution , par les royalistes, et du retour du régime aristocratique , par la bourgeoisie , cette double Crainte qui remontait à la politique iropru-
dente et fatale de M. Decazes, produisait ses fruits. La naissance de M. le duc de Bordeaux avait suspendu le re'sultat , mais elle n’avait pu l’empêcher. L’atmo- * sphère était chargée de haines, il fallait que la foudre éclatât. Les révolutions, sont comme les orages; si elles troublent l’atmosphère, elles le purifient; et, lorsque les passions politiques ont long-temps fer-, menté-, lorsque les partis sont arrivés à ce point de ne plus pouvoir ni écouter , ni entendre , alors il faut bien que l’expérience vienne donner ses leçons aux peuples comme aux princes , et si les révolutions ne cessent point d’être dangereuses , elles deviennent nécessaires.
Les choses en étaient là lorsque le ministère formé par M. le prince de Polignac promulgua les ordonnances. Elles ne furent point la cause de la révolution de
juillet, elles n’en furent que l’occasion.
Mais tel était l’état des affaires que , d'un côté ou d’un autre , cette occasion serait toujours venue. La France ressemblait , à cette époque , à un baril de poudre sur lequel les partis se promenaient en agitant des flambeaux. Il fallait bien que de l’une de ces mains l’étincelle tombât.