‹ Mémoires historiques de la Duchesse de BerriChapitre 3 sur 24 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Madame la duclieue de Berri sort pour la première fois de tes appartements, le 20 mars. — La population te presse fur son passage. — Situation des esprits. — Les passions politiques semblent se ltâter au -dehors comme au-dedans. — Révolutions à Madrid , b Lisbonne , b Naples. — Caractères de cette dernière révolution. — Alarmes de la princesse pour sa famille. — Ces alarmes sont partagées par M. le duc d’Orléans. — Conspiration à l’intérieur.— 1768, 03, 1800. — Troubles des écoles. — Troubles de la chambre. — Conjuration militaire du 19 août M. le baron Mounier la

découvre. — Clémence du roi envers les instigateurs de ces complots. — Tentatives contre madame la duchesse de Berri. — Bouton et Gravier. — La confiance de son altesse royale ne se dément point un instant. — Son rêve. — Scs

promenades sur la terrasse du bord de l’eau.— Sa réponse aux conseils de prudence. — Espérances de la France. — Le roi Louis XVIH annonce que leprince qui naîtra prendra le titre de duc de Bordeaux. — Députation des halles de cette ville. — Madame Aniche. — Le cantique de Jeanne d’Albret. — La tête d'ail de Béarn. — Pourquoi l’on croit à la naissance d’un Henri IV.

Madame la duchesse de Berri était restée pendant plus d'un mois renfermée dans ses appartements. Avant de paraître en public, il fallait qu’elle mesurât ses forces avec son malheur , et qu’elle s’accoutumât à ces habits de deuil qui lui rappelaient la nuit fatale. Enfin , le •20 mars, son altesse royale fit sa première sortie, accompagnée de Mademoiselle, qu’une femme de sa suite portait dans ses bras. A partir de ce moment, le peuple se l'assemblait devant les Tuileries, chaque fois que la princesse ou Made-

moiselle paraissaient sur la terrasse du bord de l’eau , des acclamations les suivaient et la multitude souhaitait avec un respec tue ux a t tendr i ssemen t que les douleurs de la veuve fussent bientôt adoucies par les joies de la mère.

Cependant la grossesse avançait, et il semblait* que les passions enflammées voulussent profiler de l’incertitude qui régnait encore sur son issue , pour décider la question en faveur de la révolution. Chaque jour quelque nouveau symptôme venait prouver que si lecrime du i3 février était , comme on l’a dit, matériellement isolé, il se l'attachait moralement à une situation générale. La révolution jouait sa chance non-seulement en France , mais dans toute l’Europe. Nous avons parlé de la révolte militaire de l'ile de Léon; elle devait être

suivie , après une modération de courte durée, de tous les excès révolutionnaires qui , en France, signalèrent l'année 1792 et préparèrent l’année 1793. La révolution espagnole, qui n’avaitpointpour elle les masses, parodiait cependant sa devancière de l’autre côté des Pyrénées , dans le petit nombre de cités où elle avait action sur les populations urbaines.

La révolution portugaise éclata bientôt après la révolution espagnole, et madame la duchesse de Berri recevait de Naples des nouvelles qui affligeaient en même temps en elle la princesse et la fille . Là aussi, c’était une insurrection militaire qui ouvrait les voies à larévolution, et la constitution espagnole de 1812, complètement inconnue à ceux qui la proclamaient, devenait le drapeau d’un renversement politique. Le général Pépé

s’était mis à la tête des régiments révoltés et il avait fait son entrée triomphale à Naples. Naples, qui fait des fêtes de tous les événements , avait entremêlé de ses lazzaroni cette troupe militaire. Cette ville, amoureused*, plaisirs , se rangeait du côté du mouvement et du bruit plutôt que du côté d une opinion publique :

c’était merveille que de voir défiler cet étrange cortège qui se composait de soldats et d’enfants , de lazzaroni et de jeunes filles, de paysans montés sur des ânes, et de quelques moines, au milieu desquels on voyait le chanoine Miuichini, en costume ecclésiastique, portant des

besicles et un énorme chapeau rond, et saluant à droite et à gauche avec des gestes multipliés, comme s’il eût été le maître des cérémonies de cette révolution , dont il avait été un des plus fougueux

promoteurs. On eût dit, à l’aspect de cette troupe bariolée de tant de personnages si divers, voir l’anarchie vivante entrant en personne dans sa capitale.

aïs, derrière ces apparences grotesques, il y avait quelque chose de sérieux bien fait pour alarmer madame la duchesse de Berri sur le sort de sa famille. La secte des carbonari, dont la vaste organisation embrassait l’Italie entière et débordait au-delà des Alpes, était la base de ce mouvement. Pépé et ses officiers avaient pi is la cocarde tricolore , que la révolution avait adoptée sur tous les points de l’Europe. D’un moment à l’autre l’Italie entière pouvait être en feu. En outre , chose remarquable , les chefs de la junte insurrectionnelle étaient presque tous des anciens partisans de Murat. C’étaient les généraux Parisi et Pépé , M. Delfiro

et le chevalier Martucci. L’usurpation, qui vit eu bou voisinage avec la révolution, pouvait se montrer à sa suite.

Un courrier de M. le duc de Narbonne, alors ambassadeur près la cour des Deux- Siciles, apporta la première nouvelle de la révolution napolitaine. 11 avait des lettres du roi et du prince royal , vicaire-général du royaume, pour sa majesté Louis XVIII, pour madame la duchesse de Berri , madame la duchesse d’Orléans et M. le prince Castelcicala. Les événements de Naples inquiétèrent vivement le château. Tant de liens unissaient les Bourbons des deux branches ! Madame la duchesse de Berri fut douloureusement émue en apprenant que ces mêmesprincipes qui venaient de trancher l’existence de sonmari, menaçaient le pouvoir etpeut.

être la vie de son père et de son aïeul. ,

Quant à M. le duc d'Orléans, il s’exprima avecunegrande vivacité sur la révolution de Naples. Il appliqua au mouvement insurrectionnel et aux personnages qui avaient figuré comme acteurs dans ces scènes tumultueuses les qualifications les plus sévères , et il fut un des champions les plus décidés d’une compression prompte et vigoureuse. 11 ne pouvait concevoir que les états voisins n'intervinssent pas pour rétablir les droits du roi, son beau-père, dépouillé de son autorité par une échaull’ourée de place publique.

Le congrès de Troppau vint bientôt dissiper les alarmes de son altesse sérénissime, et l’intervention autrichienne mit fin aux troubles de l’Italie.

L’intérieur était troublé comme le dehors. Le parti sur lequel M. Decazes s’était appuyé si longtemps voyait que le

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mouvement d’opinion déterminé par la mort de monseigueur le duc de Berri allait lui arracher les affaires. L’action constitutionnelle lui échappant, il cherchait à exercer une action extra-parlementaire. Des appels à la révolte, à peine déguisés , descendaient de la tribune.

M. de Lafayelte déployait presque le drapeau tricolore dans des discours où transpirait sa célèbre maxime : L’insurrection est le plus saint • des devoirs. Une conspiration permanente, ayant un but unique , le renversement de la maison de Bourbon, et se subdivisant en plusieurs complots particuliers dès qu’il s’agissait de décider à qui passerait la

puissance , se montrait menaçante sur tous les points et revêtait toutes les formes. Bonapartiste dans les casernes, populaire quand elle parlait aux faubourgs,

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prêchant les doctrines de souveraineté parlementaire dans les chambres, jetant à la jeunesse , qu’elle proclamait vénérable par la bouche de M. Benjamin Constant, des adulations incendiaires, elle mettait à la fois en avant la démocratie, l'empire, le prince d’Orange, et réunissait, pour ainsi dire , toutes les dates révolutionnaires, 1793, 1800 et 1668, contre cette grande date de Hugues Capet , à partir duquel la maison de Bourbon compte huit siècles de légitimité.

On mettait ses espérances principalement dans un mouvement militaire qui, à Paris, comme à Madrid et à Naples, devait transférer la puissance dans les mains du parti révolutionnaire. Des intelligences avaient été pratiquées dans les régiments; l’argent avait été distribué

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avec profusion; ou avait promis aux soldats des gratifications', aux sous-ofliciers des grades : éternel mobile des révolutions de camps. La soirée du 19 août avait été marquée d’une manière définitive pour l’exécution du complot. Un officier supérieur devait prendre le commandement de chaque légion , dont le colonel serait arrêté ; Yincennes arborerait le drapeau tricolore: les deuxième et cinquième régiments de la’ garde seconderaient le mouvement. Un gouvernement provisoire serait établi sur-lechamp et prendrait le pouvoir entre ses mains; on respecterait la vie de tous les membres de la famille royale, à moins qu’ils ne fissent résistance.

M. le baron Mounier, homme d’habileté et de prudence , alors directeur général de la police , dévoila le complot

au conseil dans la soirée du 16 août.

L’émotion de M. le duc de Richelieu, qui avait succédé à M. Decazes , fut grande. On délibéra longtemps sur la question de savoir si on ne laisserait pas éclater le complot , afin de pouvoir enfin distinguer les ennemis de la maison de Bourbon des sujets fidèles, et voir se produire au grand jour ces inimitiés hypocrites , qui cachaient dans 1 ombre la main d’oii partaient tous les coups dirigés contre la dynastie. Mais 1 humanité royale s’effraya de l’effusion du sang. On aima mieux prévenir le complot qu’avoir à le réprimer. Quand toutes les mesures eurent été prises , et que les arrestations nécessaires furent effectuées, la question d humanité 1 emporta encore sur la question politique.

Les principaux advei'saires de la maison

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de Bourbon étaient compromis dans la conspiration du 19 août. Il y avait une * liste , à la tête de laquelle on lisait les noms de M. de Lafayette et de plusieurs hauts personnages, dont l’opposition ardente à la x'oyauté légitime était connue. Les indices ne manquaient point pour établir leur complicité. Il fallait décider si leurs noms seraient compris dans l’acte d’accusation. La clémence royale s’étendit sur eux, espérant que leur avenir serait reconnaissant du passé ; elle se souvint que ces hommes, coupables dans leur vie politique , étaient honorables dans leur vie privée, et elle voulut épargner à la cité une douleur qu elle aurait vivement ressentie, et à leurs familles un deuil. Pour le reste des accusés, au lieu de saisir de l’affaire les conseils de guerre, dont la justice prompte et inexo-

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rable court , plutôt qu elle ne marche , à un arrêt sanglant, on préféra la juridiction de la chambre des pairs, qui ■> jugerait avec la modération d’une haute cour politique. Ainsi la clémence royale se montrait là même où pa laissait sévir la justice.

Par cette loi naturelle des esprits à laquelle nous avons fait allusion , des tentatives de crimes individuels marchaient de pair avec les agitations publiques. Madame la duchesse de Berri était surtout exposée aux machinations de ces hommes exaltés par l'esprit de parti. Le prince qu elle pleurait lui écrivait , comme on l’a vu dans une des lettres qui précédèrent son arrivée eu France: « Vous êtes la terreur des factieux. » Elle était devenue à cette époque le point de leurs attaques : ils sa-

vaient qu’elle portait dans son sein l’avenir de la maison de Bourbon.

Vers les premiers mois de sa grossesse, une pièce d’artifice fut placée sous les croisées de son appartement. On espérait que la terreur que lui inspirerait la détonation déciderait une fausse couche. Madame la duchesse de Berri , en entendant éclater le pétard , dit avec beaucoup de sang-froid : « Ils voudraient » bien m’effrayer, mais ils n’y parvien- » dront pas . »

Peu de temps après, la tentative fut renouvelée. La police était sur ses gardes depuis ladernière explosion. Un des officiers de paix chargés de la surveillance du château vit, vers minuit, un homme s’approcher du guichet voisin des appartements de madame la duchesse de Berri , y déposer un paquet sur lequel

il dirigeait un cigare allumé. Aussitôt les inspecteurs e|t les gendarmes se jetèrent sur cet homme , tandis que l’un d’eux saisit le pétard, et étouffa la mèche déjà enflammée. Le major-général de service interrogea le coupable : il déclara se nommer Gravier. L'instruction fit découvrir que cet homme avait un corn-* plice , qui s'appelait Bouton.

Au milieu de toutes ces tentatives la confiance de madame la duchesse de Berri ne cessait point d’être pleine et entière.

Plus elle approchait du terme de sa grossesse etplus elle annonçait avec assurance qu’elle mettrait au monde un prince.

Elle avait fait vers le mois de mai un rêve qui l’avait vivement frappée et qu’elle avait raconté le lendemain, à son lever, aux personnes de sa maison: «Cette

nuit j'étais à l’Elysée , leur dit-elle; je tenais paria maiumes deux enfants, ma fille et un jeune prince; j’ai vu alors très-distinctement saint Louis; il voulait couvrir de son manteau royal Mademoiselle; je lui ai aussi présenté mon fils, et le saint roi nous a enveloppés tous les trois dans son manteau, nous a bénis et a couronné mes enfants.»

Ce pressentiment de son cœur, qui était presque devenu une certitude pour sa raison, la soutenait au milieu de toutes les épreuves et lui donnait la confiance que rien de ce que les ennemis de la maison royale tenteraient conti’e elle pendant sa grossesse ne pourrait prévaloir. On lui représentait un jour qu il devait lui être pénible de traverser la foule pour aller respirer sur la terrasse

du bord de l’eau, et l’on ajoutait qu elle arriverait plus commodément au but de sa promenade , en traversant les souterrains qui établissent une communication entre la terrasse et le château. « Je ne » veux pas, répondit-elle, ils croiraient »> que j’ai peur.» Lorsqu’elle avait appris la révolution de Naples, après le premier moment donné à la douleur , on l’avait entendue s’écrier : « C’est fâcheux, mais » les événements peuvent changer ; » d’ailleurs je porte dans mon sein un » prince qui pourra relever à Naples le » trône de ma famille. »

La France présentait à cette époque un spectacle étrange. D’un côté, un parti ardent s'alitait avec violence et semblait se bâter d'accabler la maison de Bourbon , comme s’il avait prévu un événement qui devait déconcerter tou tes ses machi-

nations et ajourner au moins à un terme éloigné le succèsdeses longues pratiques.

C’étaient des émeutes de chambres et de places publiques, des complots de casernes, des publications haineuses, des tentatives de meurtres. Et d’un autre côté, il y avait, à travers toutes ces agitations, une France fidèle qui , pleine de confiance dans un avenir menacé par tant de périls, et, sous les pas duquel chaque jour jetait une nouvelle embûche, attendait avec sécurité uu événement que la Providence semblait devoir aux petitsfils de Saint-Louis.

La naissance d’un prince était déjà presque une réalité, alors qu’elle n’était encore qu’une espérance. Le roi Louis XVIII ayant annoncé que si madame la duchesséde Berri accouchait d’un prince, il porterait le nom de duc de Bordeaux ,

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les balles de cette bonne ville du midi n’envoyèrent - elles pas une députation aux Tuileries, pour remercier le roi de Tbonneur fait à leur cité et complimenter madame la ducbesse de Berri?

La princesse reçut avec une gracieuse bienveillance cette députation populaire, qui fut aussi accueillie par le reste de la famille royale. Madame Anicbe, présidente de la députation, harangua avec cette vivacité spirituelle , particulière à nos provinces méridionales, le roi et madame la ducbesse de Berri. Les dames de la balle de Bordeaux, admises avec elle en la présencede la princesse, lui présentèrent oun brès, ( un berceau ) richement décoré, et s’écrièrent toutes à la fois: «Voilà pour coucher notre prince ; nous autres femmes nous laverons sus pemos ( ses langes), et nos hommes veilleront à ce

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que les jacobins ne l'empêchent pas de dormir. »

Si la princesse avait voulu en croire les instances de la députation bordelaise, elle serait allée faire ses couches à Bordeaux. Ces femmes excellentes lui répétaient qu’elle n’était point en sûreté au milieu d’une ville agitée par tant de troubles. N’était-il pas juste d’ailleursque le jeune duc naquit dans la ville capitale de son duché ?

Ainsi c’était partout la même confiance .

On ne voulait pas admettre que la Providence pût décevoir les espérances, et ne point exaucer les vœux de toutun royaume. Tandis que les dames de Bordeaux présentaient le berceau où l’enfant de leur espoir devait être placé, il arrivait de Béarn la chanson que chanta Jeanne d’ Albret, au moment de sa délivrance, à

nous te dame d’ou cap d’oü poun, (i)à Notre-Dameduboutdu pont; et l’on joignait à cet envoi une tête d'ail, sœurca-

(0 Voici lerantique de Jeanne d’Albret •

Nouste-Dame d’ou cap d’oü poun , Adyudat-me a daquesl’ hore ,

Pregats a daquest Dioii d’oü ceoü ,

Qu’em bouille be delioüra leü ,

D’n maynat qu’am hassio l’ou doun :

Touu d’inqu’aü haut d'oui mounu l’implore.

Nouste-Dame d’ou cap d’oü poun , Adyudat-me a daqucal’hore.

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