LIVRE QUATRIÈME
Conséquences politiques de la naissance de M. le duc de Bordeaux. — Protestation insérée au Morning Chronicle . — M. le duc tUOrléans au château. — Question de ce prince à M. le duc d’Albuféra. — Les ennemis de la maison de Bourbon vaincus dans la sphère constitutionnelle. — Effet produit par la conduite de madame la duchesse de Berri. — Position nouvelle de la dynastie. — Revirement des esprits en faveur de la Restauration. — M. de Lamartine et Victor Hugo , poètes de M. le duc de Bordeaux. — La maison de M. le duc de Berri devient celle de son Ris. — Le baptême. — Cérémonies et réjouissances. — Aumônes. — • Les deux noms de M. le duc de Bordeaux. — Nouvelle de la mort de Napoléon. — Dignité de la famille royale. — Le général Rapp. — Chambord. — Origine de la souscription. — Pourquoi elle était vue peu favorablement au château. —
MEMOIRES DF. S. à.. R.
Madame est elle-même trompée. — Son entrevue avec une personne qui , revenant de Chambord, rectifie scs idées. — Chambord et la fleur de lis colossale. — Détails sur le château et ses divers hôtes. — Il est acquis au nom de M. le duc de Bordeaux. — François I <r , Louis XIV. — Adresse de fa ville de Caen .
La naissance deM. le duc de Bordeaux devait avoir des conséquences immenses.
11 était naturel que les passions qu’elle blessait et que les intérêts dont elle déconcertait les calculs, vissentavec peine cet événement décisif, qui semblait affermir à jamais là couronne sur la tète des Bourbons. L’histoire n’a pas d’évidence assez forte contre ces incrédulités malveillantes , chez lesquelles c'est un parti pris de révoquer en doute tout ce qui leur est nuisible. Certes la naissance royale deM. le duc de Bordeaux, qui demeura pendant une heure entière atta-
ohé à sa mère , et cela sous les yeux de plusieurs témoins pris dans les raugs de la garde nationale et dans toutes les classes de la société, est le fait le plus authentique de l'histoire moderne. Mais les passions sont aveugles , et les aveugles nient l’authenticité du soleil.
Une protestation parut dans le Morning Chronicle. On y disait qu il y avait eu substitution d'enfant dans la nuit du 29 septembre. Cette protestation fut attribuée par quelques personnes à M. le duc d’Orléans. Dès que le journal anglais fut arrivé à Paris, son altesse sérénissime se rendit en toute hâte au château. Le roi la re^ut avec sévérité ; mais le duc se défendit avec tant de chaleur contre tout soupçon d’une complicité déshonorante dans la publication de cette odieuse pièce, que sa majesté dut croire
à la sincérité de ses paroles. M. le duc d’Orléans savait parfaitement à quoi s'en tenir sur la fable de cette substitution.
Le jour même de la naissance de M. le duc de Bordeaux, son altesse sérénissime avait fait auprès de M. le duc d’Albuféra une démarche qui ne pouvait lui laisser aucun doute.
« — M. le maréchal , » lui avait-elle dit , « je connais votre loyauté , vous avez été témoin de l’accouchement de madame la duchesse de Berri , est-elle réellement mère d’un prince? »
M. le duc d'Albuféra avait répondu :
« — Aussi réellement que votre altesse est père de M. le duc de Chartres.
— Cela me suffit, monsieur Je mare-
chai. » Telle avait été la conclusion de cetentretien, après lequel M. le ducd’Orléans put présenter à sa nièce des félicitations qui, au mérite d’être vives et empressées, joignaient sans doute celui d’être sincères.
On l’a dit, c'étaitun grand événement que la naissance de M. le duc de Bordeaux. Cet enfant, dans lequel la maison de Bourbon et tous ceux qui lui étaient dévoués voyaient un aveni r ,com mençai t son existence par préserver le présent d’une ruine qui paraissait prochaine. Les dix années que vécut encore la restauration, elle les prit dans ce berceau . Les opinions hmtiles furent vaincues dans la sphère constitutionnelle , il y eut une chambre monarchique et un cabinet royaliste. On sait que l’avénement de M. de Villèle fut,
un peu plus tard, la suite du mouvement politique auquel la naissance de M. le duc de Bordeaux avait donné l’impulsion. Il y eut en France un vaste revirement dans les esprits. La mort du père avait ému et frappé; la naissance du fils acheva de tourner l'opinion en faveur de la dynastie régnante. Après tant d'infortunes, un rayon de bonheur luisait enfin pour la maison de Bourbon , et il y a quelque chose de magique dans le bonheur.
Et puis , il faut le dire , le courage dont Madame la duchesse de Berri avait fait preuve dans la nuit du i 3 février, la conduite qu'elle avait tenue dans la journée du 29 septembre , l’énergie maternelle avec laquelle elle avait supporté toutes ses souffrances pour que 1 état de son fils, constaté par tant de témoins, de-
MADAME, DUCHESSE DE BEllttl. O.J
vîul inattaquable; la situation nouvelle de cette antique dynastie qui, en rentrant dans le passé, devait laisser derrière elle une femme et un eufant, il y avait dans tout cet ensemble quelque chose qui remua vivement les esprits, et qui produisit un enthousiasme universel.
Quand les sentiments de la nature pénètrent dans le domaine de la politique , ils y exercent une grande influence. C’est ainsi qu’on a vu , dans notre histoire, des régences glorieuses et respectées au milieu d’époques de troubles et de passions. On dirait que le principe monarchique, fatigué de sa longue route a quelquefois besoin de s'appuyer sur le bras d’une femme. Les mères comprennent la mère , et les enfants l’admirent, et il se trouve que les femmes sauvent la patrie, et relèvent la
fortune de l’état. Il se passa quelque chose de pareil à cette époque. Madame la duchesse de Berri avait rajeuni avec sa jeunesse une cause qu’on représentait comme vieillie, et l'on eût dit que toutes les tempêtes allaient s’apaiser devant ce symbole qui a toujours parlé au cœur et à l’esprit des peuples : une femme penchée sur le berceau d’un enfant.
Ajoutez à cela que la restauration, mettant toujours les souffrances et les misères de moitié dans ses joies, la naissance de M. le duc de Bordeaux avait été le signal d’innombrables largesses. Le roi , monsieur , madame la duchesse de Berri , tous les princes , avaient ainsi célébré l’heureux événement du 29 septembre. Un peut dire de la branche aînée de la maison de Bourbon , ce que Bossuet disait de Henriette d’Angle-
terre : « Elle croyait perdre ce qu'elle » ne donnait pas. »
On semblait donc entrer dans une carrière nouvelle. Un journal (i) dont le dévouement à la branche aînée de la maison de Bourbon était grand, n’était que l’organe de la majorité immense des esprits, en s’exprimant ainsi au sujet de cette naissance illustre : « Jeune en- » fant, objetde tanld’amour etdevœux, » puissiez-vous avoir les qualités aima- « blés de votre père , sa bonté , sa bien- » faisance et son affabilité ! mais puisse » votre destinée être plus heureuse ! Vous » nous apparaissez dans nos orages poli- » tiques , comme l'étoile apparaît en » dernier signe d’espérance au matelot » battu par la tempête. Qu’autour de
(♦) Le Journal des Débals.
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» votre berceau viennent se rallier les j> efforts des gens de bien ! contre ce » bex’ceau sacré que tous les efforts des » méchants viennent échouer! Croissez « pour imiter les vertus de la noble fa- » raille qui vous entoure ! croissez pour » consoler une mère qui vous a conçu » dans la douleur ! croissez pour rendre » heureux un peuple qui vous reçut avec » tant de joie. »
Tout semblait suivre l'impulsion de ce revirement royaliste, et la Société des bonnes lettres qui , placée sous la haute protection de la famille royale , jetait à cette époque un vif éclat, montrait les richesses et les espérauces de la littérature, rassemblées dans les mêmes voies. M. de Chateaubriand avait couvert cette société de la gloire de son grand nom. Messieurs de Lamartine ,
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Victor Hugo (i), Soumet, Ancelot, y étaient entrés après lui , et M. Villemain promettait à la chaire d’éloquence qu’on y avait élevée, le secours de sa
(1) La naissance de M. le duc de Bordeaux fut célébrée par ces deux poètes. Voici leurs odes,