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on la lit et quand elle est bien faite, ce qu'elle doit à la biographie.
L'important donc, pour l'écrivain qui consacre sa plume à cette spécialité historique comme pour le critique qui doit le juger, est de séparer avec soin deux genres de composition qui s'inclinent l'un vers l'autre et peuvent aisément se confondre; c'est d'en marquer nettement et d'en maintenir les différences essentielles. Pour cela, un seul mot suffisait, et nous avons voulu que ce mot fût dit avant d'aborder le livre de M. Poujoulat sur un homme dont il nous a donné bien plus l'histoire que la biographie, — c'est-à-dire justement le contraire de ce que le titre de son livre nous faisait naturellement espérer.
Le cardinal Maury est, en effet, une de ces personnalités bien plus faites pour le cadre étreignant et les curiosités de détail d'une biographie, fouillée et profonde, que pour les larges et lointaines perspectives de l'histoire. Ce ne fut ni un grand esprit, ni une grande vertu, ni un grand caractère, ni un grand talent, ni, à aucun degré, un grand homme. Ce fut tout
au plus une grande fortune, et, dans le sens que la vulgarité donne à ce mot de bonheur, un homme insolemment heureux. Parti d'aussi bas qu'on pouvait partir dans la société de son temps, il s'éleva vite sur les souffles les plus favorables et il monta presque aussi haut qu'un homme puisse monter. 11 y eut une minute (si on se le rappelle) où, comme l'écureuil deFouquet, il put dire : Quo non ascendam? en regardant le Vatican. L'abbé Maury appartenait à cette race d'heureuxcoquins que Mazarin, qui connaissait les goûts crapuleux de la Fortune, préférait cyniquement à ces imbécilles d'honnêtes gens, qui n'ont pour eux que la noblesse du caractère ou la hauteur de la pensée. Il était même un des premiers parmi ces favoris du sort; car, certes! il n'était pas médiocre, et il réussit aussi complètement et aussi rapidement que s'il l'avait été.
Doué de facultés énergiques, entre autres des tenailles d'une mémoire qui pouvait le dispenser de tout le reste et d'un tempérament de feu qui rayonnait dans sa parole, on le prit pour un homme de génie, comme on prend l'illumination d'une heure de fête de nuit pour le jour. Ce ne fut pas tout. A une époque où l'histoire de France fut envahie par tout le monde, comme la cour de marbre de Versailles par la poi)ulace de Paris, il se mêla à cette histoire et se dressa dans l'orageuse lumière de Mirabeau, et cela de manière à faire croire que leur éloquence, à l'un et A rautre>étaient les deux sœurs jumelles... et ennemies.
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Mais un tel moment ne dura pas. Or, il faut,pour rester lans l'histoire, faire plus que de la traverser. Quand l'abbé Maury en sortit tout entier, après la Constituante, la pourpre dans laquelle l'enveloppa la reconnaissance de l'Église montra mieux, par son éclat même, que l'homme qu'elle couvrait n'était pas de taille historique.
Il n'était que de taille d'anecdotes. Nom propre à moitié rongé par l'oubli (déjà!), phénomène de réussite et de célébrité éphémère, il ne relève plus que de la biographie et de ses recherches. Ce n'est plus qu'en lui appliquant la loupe grossissante du biographe, qu'on peut apercevoir encore les traits de ce visage qu'on crut monumental pendant quelques jours. Chose singulière! M. Poujoulat semblait l'avoir compris quand il écrivait simplement sur la première page de son livre : Le cardinal Maury, sa vie et ses œuvres. Qu'a-t-il donc trouvédans cette vie qui l'ait fait changer d'opinion? Le dauphin prenait le singe pour un îiomme, mais pourquoi M. Poujoulat n'a-l-il pas, en • crivant la vie de Maury, pris ce singulier cardinal. né coiffé... de son chapeau rouge, pour ce qu'il est réellement? — un homme d'esprit, de pétillement, de lorlillement, d'activité et de ressources, très curieux t connaître entre cuir et chair; car la profondeur de lit homme ne passait pas le derme. Gens d'Avignon, Italiens manques! Pourquoi a-t-il étiré, pour l'allon- -er en solennel personnage historique, ce gros homme
sanguin et râblé dont les mœurs font encore question aujourd'hui, grôce à sa tournure ; ce satyre d'esprit féroce, effronté, taquin et brave comme un singe, qui avait du Beaumarchais et du Piron dans la réplique, et, jusque sous son bereùno, je ne sais quel air de Mascarille du xviii" siècle... parvenu? Enfin, quels faits — inconnus ou trop connus — ont poussé M. Poujoalat à lâcher la réalité pour l'ombre; la réalité intéressante, entremêlée, complexe, faite, comme toutes les réalités, de cinq à six pâtes différentes, pour l'ombre inconsistante et vaine?Seraient-ce les trois ou quatre discours vraiment supérieurs qui enchantèrent Burke ? car il a eu le hasard d'être supérieur trois ou quatre fois dans sa vie, comme il a eu le hasard d'être cardinal, cet incroyable abbé Maury, que la correspondance de de Maislre nous montre aussi bête qu'il avait été spirituel ! Serait-ce son altitude de lazzarone repu et ennuyé dans son canonicat épiscopal de Montefiascone? ou encore son ingratitude envers Louis XVIII, dont il était le ministre plénipotentiaire, surpassée par une ingratitude bien plus criminelle envers le Pape, son souverain et son pasteur, et par la violation de la règle canonique, quand il eut la faiblesse d'accepter l'archevêché de Paris? Il faut bien le dire, voilà les seuls faits de la vie de Maury qui touchent à l'histoire. Comme on le voit, ils ne sont pas tels que l'attention du biographe puisse être légitimement détournée par eux des points intérieurs, niysté-
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rieux, personnels, qu'il devait éclairer et creuser pour que son livre fût vraiment une biographie.
Oui ! encore une fois, une biographie. Là était l'intérêt seul possible du livre qu'avait projeté M. Poujoulat, mais qu'il a manqué pour en avoir perdu la visée. On se soucie bien à présent de cette gloire soufflée de l'abbé Maury, que les partis remuèrent tant qu'ils la firent mousser jusqu'au plafond de Versailles, et que M. Poujoulat s'est remis à ballre.mais en vain ! La mousse la plus brillante ne revient plus une fois qu'elle est évaporée. Quant à moi, je ne connais d'ineffaçable et de résistant dans cette renommée de Maury, à moitié fondue, que les cinq lettres de son nom écrites dans le cartouche du Jeu de Paume, en face de celui qui porte en ronde bosse le nom fatidique de Mirabeau... Hors ces cinq lettres, écrites là, il n'y a plus rien qui importe (historiquement du moins) en cet homme mis, avant qu'il ne les eût touchées, en dehors des grandes affaires qu'il n'était pas fait pour manier. Mais dans la comédie de l'humanité, dans l'étude coloriée du xviii* siècle dont il est une des figures les plus rubicondes et les plus chaudes, l'abbé Maury, devenu cardinal, a pour le moraliste elle chercheur une valeur et une importance, et, pour ceux-là, il est curieux de montrer avec quoi était faite Téchelle de corde à l'aide de laquelle ce fils de cordonnier entra si lestement par la fenêtre... <l.in< l.i grande ?ocit''té aristocratique de son temps.
En effet, on a beau vouloir l'idéaliser, et, comme M. Poujoulat, le regarder de profil par ce calé droit qui est certainement son meilleur côté, l'abbé Maury produit toujours énormément l'efTet d'un aventurier de plus dans ce siècle d'aventuriers qui vit Saint-Germain, madame de La Mo tte, Casanova et Cagliostro. Quoiqu'il eût un talent incontestable, et qu'il n'y ait encore à l'heure qu'il est contre ses mœurs que des attitudes de langage (ces légèretés du temps qui perdaient tout), Maury prêtre, et, disons-le à son honneur! hardiment, jusqu'à l'uniforme, — et l'on ne sait pas assez ce que la soutane portée par les prêtres leur épargne de fautes et leur vaut de vertus ! — Maury n'a point la dignité du prêtre, de cet holocauste vivant de la plus sublime des vocations. 11 reste, malgré son costume et malgré tout, un abbé du xviii'^ siècle qui, dans le pêle-mêle de l'époque, vint se vautrer, avec la familiarité de tant de croquants, parmi les abbés grands seigneurs, et leur emprunta leur langage sans leur emprunter leurs manières; car ni le talent, ni les fonctions élevées, ni rien de tout ce qui transfigure les hommes, ne put donner à Maury la simplicité dans le calme qu'ont les hommes d'un certain niveau. Sa profonde et remuante vulgarité tacha éternellement sa pourpre, et, toute sa vie, il ne fut qu'un cuistre éclatant. Son talent et ses convictions d'orateur,que je me garderai bien d'appeler des convictions politiques, sonnaient le cuivre faux du charlatanisme, même dans
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leurs plus pures résonnances, comme le style de ses écrits sentait les roueries d'une rhétorique qui prenait toutes les circonlocutions pour faire son chemin. 11 est bien du temps de l'abbé Poulie, où Ton voilait élégamment l'image saignante du crucifix, et où l'on aurait demandé excuse à un auditoire de caillettes d'oser leur parler de Notre Seigneur Jésus-Christ. Deux fois rhéteur, il a condamné, je le sais bien, cette rhétorique, mais elle fut la sienne, et par elle il eut son succès. Sa bravoure elle-même, sa qualité la plus solide, qui plus ^d'une fois lui fit affronter la mort avec une gaîté intrépide, a quelque chose de charlatan aussi. C'est le va -tout d'un enfant gâté de la vie, qui aime à courir toutes les bordées du destin. Regardez avec attention! Il y a encore du cadédis dans celte vaillance, comme il y en eut dans son éloquence, dans son esprit, dans ses manières, dans toutes ses manifestations. Le mot de Joubert sur Voltaire, qui n'est qu'une étincelle, devient toute une lumière quand on l'applique à l'abbé Maury. Eh bien, nous donner le secret, s'il y en a un, de ce caractère et de cette destinée, nous expliquerun homme qui fut, je le veux bien, le plus honnête des aventuriers de son époque, mais dont la vie tout entière ne fut qu'une aventure, brillamment commencée et pitoyablement finie, — ce qui, pour le dire en passant, est le caractère propre de l'aventure, — voilù ce que M. Poujoulat aurait pu faire et n'a pas fait! Maury a péri dans son bonheur même, sous le poids d'une for-
tune qu'il était trop petit compagnon pour porter, et il s'enfonça tellement dans l'Océan des événements contemporains, qu'en l'y voyant descendre et s'y perdre on se rappelle involontairement les vers saisissants du Giaour qui peignent si bien l'enfoncement dans la mer de ces corps, cousus dans des sacs qu'on y jette, et qu'on cherche en vain, de sa pourpre, une tache rouge qui dise : « 11 est là ! » Tel est l'homme à qui M. Poujoulat a consacré un mausolée et qu'il a repêché au fond du goufifre d'oubli qui l'avait dévoré ; tel il est, cet homme qui mérite qu'on l'oublie, ce Wolsey raté, qui n'eut ni le courage de la révolte, ni le courage de la soumission, et, quoique sous la plume de M. Poujoulat la vérité d'une condamnation se soit mêlée — nous le reconnaissons avec joie — aux éloges immérités de l'épitaphe, l'historien ne s'est pas souvenu de ce qu'il aurait mieux valu rappeler. Si Maury est digne du souvenir des hommes, pourquoi le livre qui porte exclusivement son nom ne nous donne-t-il pas sur sa personne, jusqu'ici jugée d'une manière incertaine, un renseignement ou un fait de plus? Pourquoi ne s'y trouve-t-il même pas ce qu'on trouve à la surface des Mémoires contemporains, sans aller chercher dans leurs profondeurs? On pourrait dresser autour de l'écrivain ignorant ou distrait un cercle de questions redoutables, auxquelles il n'a pas répondu. Le nombre des choses qu'il omet par préoccupation d'histoire est considérable,
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Ainsi, pas un mot — j'entends un mot exact, catégorique et certain, — sur les études de Maury et sur ses premières années. Pas un mot sur le monde qu'il vit à Paris, sur ses relations, sur ses habitudes. Pas un mot sur ses mœurs, — ses mœurs suspectées et qu'il fallait tirer des fausses lueurs du soupçon 1 Pas un mot — concluant et définitif — sur son avarice prétendue, ce vice qu'on lui a reproché. Pas un mot sur son étonnant esprit de conversation que trois ou quatre reparties qui traînent partout, et qui ne donnent ni le poids, ni le timbre, ni la monnaie de cet esprit dont les épigrammes dévastaient plus que l'éloquence, et qui fit la partie de Rivarol, Chamfort, Tilly, Champcenetz, Beaumarchais, les causeurs du temps! En somme, rien enfin, puisqu'il faut le dire, rien de plus sur cet homme qu'on a fait poser devant soi que les quelques pages des Mémoires d'Arnault {Souvenirs d'un sexagénaire), lesquelles nous montrent dans leur croquis Maury plus vivant, plus complet, plus saisi, que ce vaste volume d'histoire, décidément Irop mince ou trop gros.
Et la cause de cela, la préoccupation historique qui a empêché M. Poujoulat de nous donner une bonne et plantureuse biographie, je crois la connaître et je la dirai. Le cardinal Maury ne l'a pas fasciné au point de lui faire croire qu'il était autre chose qu'un passant dans l'histoire, qu'un sillage humain, une parole dissipée, une gesticulation évanouie I M. Poujoulat sait
bien qu'il n'est rien resté de celte cymbale retentissante, et qu'il faut des œuvres et des résultats à la positive histoire pour qu'elle cède à un homme le socle qu'on ne peut briser. Ce n'est pas même l'opinion politique de M, Poujoulat qui lui a fait grandir l'orateur qui sonna le cor de Roland à Roncevaux de cette opinion trahie, abandonnée^ perdue.
S'il n'y avait dans les fautes du livre en question que l'admiration sincère, mais exagérée, d'un royaliste comme il en existait avant des fusions adultères, la critique, tout en condamnant, excuserait. Mais le livre sur le cardinal Maury est d'un sentiment moins élevé que l'admiration ou la reconnaissance. C'est, sous une forme qui veut paraître désintéressée, un ouvrage sournoisement agressif et qui rentre, partons les côtés de l'allusion, dans l'opposition des partis. Mauvaise disposition pour écrire une histoire quelconque et faire une œuvre littéraire ! M. Poujoulat se donne beaucoup de peine pour draper des malices qui n'ont pas assez de pointe pour déchirer leur draperie, et dans lesquelles il n'y a de perçant que l'intention. Ceci est d'autant plus funeste à son livre, que cet écrivain, qui a beaucoup écrit, n'a jamais eu précisément ce qu'on appelle le trait ; c'est un esprit doux et solennel, ayant de la rhétorique de Maury sous sa plume, mais sans le tempérament littéraire qui a donné le bouillonnement de la vie à cette rhétorique qu'on ne lit plus.
Si Guizot avait à faire présentement sa fortune, la recommencerait-il ? C'est un homme heureux. Guizot a rencontré juste dans la destinée. Il est venu précisément à l'heure où, dans l'histoire politique et littéraire de son temps, son genre de talent, de caractère et de connaissances, devait lui rapporter le pouvoir et la renommée, — ce pouvoir qui tombe le dernier, mais qui tombe aussi comme les autres! Si, en 1830 ou 1840, ces deux grands millésimes de sa vie, Guizot avait publié l'ouvrage que voici sur le Protectorat de Richard Cromivell et le rétablissement des Stuarts, il aurait eu le retentissant succès des œuvres qu'il pu-
i. Histoire du Protectorat de Richard Cromivell et du rétablissement des Stuarls {Pays, 27 octobre 1856).
bliait à cette époque. C'aurait été une pierre de plus dans ce monument d'illustration que l'opinion lui bâtissait. On en aurait dit ce qu'on disait alors de ses autres ouvrages, tandis qu'aujourd'hui ce livre passe sans que la critique s'en préoccupe beaucoup plus que d'une chose grave, il est vrai, mais plus éclatante par le nom dont elle est signée que par le talent qui l'a écrite. Des amis fidèles à la fortune d'un homme qui eut une fortuue, ne veulent pas avoir le démenti de leurs anciennes admirations. Guizot est un Fouquet littéraire, qui a trouvé, dans la critique, des La Fontaine... Mais, quoi qu'ils fassent, le temps s'avance, et le temps a deux perspectives. Dans l'une, il y a les édifices qui grandissent à mesure qu'on s'en éloigne ; dans l'autre, il y a les édifices qui diminuent. Le monument de Guizot serait-il parmi ces derniers?
Cependant, tous les efforts faits par Guizot pour garder son niveau dans l'opinion et n'en pas descendre, sont énergiques et persévérants. Talent réel, très digne presque toujours, du moins par le langage, il a même paru grand quelquefois ; car dès qu'il a touché les rênes du pouvoir, Guizot a senti en lui les grands instincts d'ordre. Or, l'historien touche les rênes du pouvoir dans l'histoire. Quand il pèse une politique ou un ministre, il est ministre pour un instant par la pensée, et il juge comme il agirait. Puisque le gouvernement dont Guizot était le serviteur est tombé à la place même où il s'était élevé, — mort de sa nais-
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sance, — l'homme d'État de ce gouvernement pouvait encore le continuer dans l'histoire, et c'est ce qu'il a fait. Grande consolation que l'histoire pour les Jeansans-Terre de l'ambition ! Guizot a voulu boire, dans la coupe de bronze d'une étude sévère, ce fier cordial qui donne aux nostalgiques du pouvoir la force de vivre hors du pouvoir. Plus que personne, un lettré, un écrivain comme lui, devait trouver un dédomma- -^ ment au malheur de sa chute dans les travaux repris de sa vie entière. Richelieu disait arrogamment : « Les véritables hommes d'État, ce ne sont < pas les gens affairés, cloués à leur bureau et s'alta- « chant à poursuivre les moindres mouches. Cet « amas d'écritures étouffe le génie et les grandes con- « ceptions. » Mais Guizot, le doctrinaire et le professeur, a vécu dès sa jeunesse au milieu de cet ornas d'écritures qui, après tout, sont l'histoire. Si sa politique n'avait pas les grandes conceptions et le bras de la politique de Richelieu, elle avait au moins la main qui sait écrire et la bouche éloquente, et il semblait que si l'homme de cette politique ne faisait plus Ihistoire pour son propre compte, il pouvait très bien, pour le compte d'autrui, la raconter.
Eh bien, serait-ce là une illusion encore ? La nature humaine est plus une qu'on ne pense. Raconterait-on jamais l'histoire autrement qu'on l'a faite? Tel on est aux affaires dans le monde, tel on s'y met dans le passé quand on les expose, et voilà pourquoi les
grands hommes d'État ont été toujours de grands historiens ou pouvaient l'être^ depuis César jusqu'à Napoléon. Louis XIV, l'illettré Louis XIV, n'aurait pas été un Bourbon qu'il aurait été un grand historien. Richelieu aussi, lui, le Trissotin jaloux de Corneille! La règle est certaine : qui raconte grandement l'histoire, l'aurait faite ; et, réciproquement, qui l'a faite eût pu la raconter. S'il y a parfois à cette règle inflexible une exception qui s'appelle Machiavel, Tacite, Saint-Simon, c'est que Saint-Simon, Machiavel et Tacite, sont de grands artistes en histoire, de grands peintres, mais ne sont pas, dans la réalité des choses, de véritables historiens. Dans cette histoire du Protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des Stuarts, Guizot, l'ancien homme d'État, connu, pratiqué, classé à son tour par l'histoire, nous apparaît, comme cela devait être, à travers Guizot l'historien; et, comme des instincts d'ordre isolés ne constituent pas pour un homme de grandeur politique complète, transportés sur le terrain de l'histoire ils ne constituent pas davantage une autre grandeur intégrale, — celle de l'historien. Contre cette qualité qui fera le meilleur de la gloire de Guizot dans les deux carrières qu'il a fournies, il y a des défauts qui tiennent à la nature de son esprit et de son caractère. Certainement nous les avons vus plus prononcés et d'une toute autre conséquence que dans cette histoire ; mais pourtant ils y sont, et la critique doit les signaler.
Ce n'est point un choix isolé que ce sujet du Protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des Sluarls. Depuis longtemps Guizot prépare une histoire d'Angleterre, et le livre en question est l'anneau, à sa place, d'une chaîne de travaux. Guizot a toujours eu un grand goût pour l'histoire anglaise, et si grand même qu'il lui a trop souvent donné l'air de n'être pas assez français... C'est dans l'histoire d'Angleterre qu'il a pris le superstitieux respect des formes constitutionnelles, qui sont comme sa religion politique et son patriotisme d'érudition. Préoccupé de cette histoire, vivant plus en elle que dans la réalité de son temps, Guizot a cru souvent voir des identités de situation entre la France et l'Angleterre là où il n'y avait que des ressemblances de surface, et en cela il s*est compromis comme observateur; car les esprits superficiels doivent saisir facilement ce qui se ressemble, mais il n'y a que des esprits profonds qui voient ou ce qui se ressemble va tout à coup différer.
Cette identité de situation dont l'idée a pesé sur l'intelligence de Guizot depuis qu'il existe, a dû en-
core une fois jouer sur sa pensée quand il a écrit ce Protectorat de Richard Cromwell et ce rétablissement des Stuarts. Évidemment, l'homme qui, comme lui, lit l'histoire de France dans l'histoire anglaise, ne doit pas voir sans un mirage le retour des Stuarts exilés. Seulement, il faut lui rendre cette justice, si cette pensée, naturelle à l'esprit de Gaizot, lui est venue, il en a gardé le secret. Lui qui pourtant referait cent fois la même brochure dans les intérêts de son idée et de son parti, il a eu ce mérite et cette largeur de laisser aux hommes de son opinion, comme Montalembert et Tocqueville, le pamphlet à tortillons embusqué cauteleusement dans l'histoire, et, disons-le à l'honneur de son impartialité ou de sa prudence, en racontant les derniers soupirs de la république et de la dictature anglaise, il n"a songé qu'à être historien. Mais comment l'a-t-il été? Voilà la question. Comment a-t-il raconté et jugé ces derniers moments d'une révolution qui finit par tourner sur elle-même et qui revient, spirale inverse, aboutir tristement au point d'où elle était partie ? Ce qui nous frappe surtout dans cette nouvelle histoire de Guizot, c'est le vide moral absolu qu'on y trouve, c'est l'absence de conclusion et de mo^raité. Ni les événements, ni les hommes, n'y sont regardés avec cette profondeur qui voit dans les hommes autre chose qu'un masque sérieux et dans les événements autre chose qu'une fatalité exprimée par le mot célèbre tant de fois cité:
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« L'homme s'agite et Dieu le mèae », si mal traduit de saint Augustin. Guizot, ce protestant pour discourir, qui a eu toujours des théories p?ur chaque affaire et qui n'a jamais manqué de couvrir l'insuffisance de ses actes par l'explosion de sa parole, Guizol serait-il, dans cette histoire, le sceptique qui s'imagine peut-être que, pour paraître étendu, l'esprit ne doit être borné par aucune conviction? Il passe froidement, décemment, auprès de ces figures les plus immorales et les plus lâches de l'histoire : Richard Cromwell, Lambert et Monk, et il les regarde avec des yeux presque indifférents. Il dirait volontiers : It is iiot shocking ! \ucnn de ces trois hommes, qui sont sur le premier plan de la scène qu'il décrit et veut nous faire comprendre, ne lui inspire l'indignation forte que le mal, le mal absolu, doit mettre au cœur de l'historien. Sans doute, quelques mots de pitié méprisante suffiraient sur Richard Cromwell, ce Cavalier, serpent sans venin, réchauffé dans le sein de son père, qui n'abdiqua pas, comme l'a dit, pour l'en glorifier, la philosophie du xvm* siècle, laquelle aimait les abdications : car on n'abdique pas le pouvoir parce qu'on s'en laisse lomber I Mais sur Lambert, le jugement devait avoir le mordant d'une empreinte, et Monk surtout, Monk, plus que les deux autres, devait être livré à la justice du déshonneur. Monk est une figure dangereuse, malsaine à rencontrer dans l'histoire ; il a la démoralisante autorité du succès. On le
croit profond parce qu'il se cache ; on le croit dans le vrai parce qu'il est du c<^té de l'événement accompli. Ce qu'il fallait faire avec détail, c'était d'ouvrir les entrailles à ce sphinx qui n'avait que l'amour de l'argent dans le ventre, c'était de pénétrer cette taciturnité pleine de mensonges, et de nous peindre, pour en dégoûter ou en effrayer à jamais les lâches espions de l'événement qui font leur jeu en prévoyance, ce moine noir [hlack iï/on/î), comme disait, de son temps, l'Angleterre. Pour mieux cacher sa pensée, Monk avait la coquetterie de la lâcheté quand il répondait au vieux Nithisdale,qui lui disait un jour : « L'œuvre « glorieuse se fera (la restauration des Stuarts), et il « n'y aura pas un seul doigt coupé dans l'affaire, — « En ce cas-là, je suis bien sûr d'en être, milord! » Sa bravoure, ajoute Guizot, était si bien établie qu'il se vantait de sa prudence. Une telle explication n'estelle pas la preuve que l'historien n'a rien compris ou voulu comprendre au cynisme glacé de cet homme, qui avait pour axiome : « Quand on suit de trop près « la vérité sur les talons, on court risque d'avoir un « jour la tête cassée. » Bien des gens, pas plus que Monk, ne veulent avoir la tète cassée. Mais à quoi bon ces hautes prudences? On a la tête cassée tout aussi bien par le mensonge que par la vérité.
Cette indulgente manière d'envisager le personnage historique de Monk ne vient pas, comme on pourrait le croire au premier abord, de ceci que Monk fut —
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en apparence, du moins, — rinstiument de iarestauralion des Stuarts. Guizol a trop étudié rhistoire d'Angleterre pour donner dans cette vue commune, qui, de plus, serait une erreur.Monk, dont il a été tant parlé, dont on a fait le Deus ex machina de ce drame de la restauration des Stuarts, n'a pas même le mérite d'être un traître efficace et puissant. Ce n'était, en somme, qu'un roseau qui suivait le courant, et quoique ce roseau fût taillé en épée, il n'aurait pas pu l'arrêter. A l'heure où l'Angleterre reprit les Stuarts, elle était sous la pression d'une lassitude universelle. Elle vomissait les hommes qu'elle avait pris pour des hosties. Elle en avait le plus effroyable dégoût. Dans le plateau où pesait alors tout un peuple, une épée de plus ou de moins n'aurait pas beaucoup ajouté au poids qui emportait la balance, eût-elle plus pesé que l'épée de Monkl Guizot, qui a décrit cette lassitude, qui nous a montré ce mépris général où les hommes de la révolution étaient successivement tombés, n'est donc pas inûuencé par la reconnaissance. Les services de Monk ne peuvent l'aveugler. Pourquoi donc est-il d'une si étonnante impassibilité en nous développant cet odieux caractère, ([ui ne mentait pas seulement comme un homme politique, mais comme un laquais?
La sévérité de Guizot ne va pas jusqu'à condamner Monk nettement, péreniploircment, et de manière à ce qu'on n'y puisse revenir un jour. Il n'ose pas lever
de ce masque une empreinte d'ensemble et complète. Il le laisse dans l'ombre qu'il a aimée, et il se fait le complice de celte obscurité, en ne la dissipant pas. Dans cette histoire, où Monk est tout, on cherche en vain un portrait de cet homme qui se tienne debout : on a des traits et des parcelles, le miroir brisé dans lequel on voit moins l'indignité de ce mystérieux, m Vraiment, quelles que soient les raisons de l'historien du Rétablissement des Stuarts pour avoir dissimulé ou diminué la honte de Monk, que ce soit mutisme de moralité ou protection intéressée ou gratuite 1 octroyée à un tel personnage^ toujours est-il que la 1 soi-disante sévérité de Guizot n'est plus qu'une question de forme littéraire. Elle rappelle la définition des Pharisiens : — c'étaient des sépulcres blanchis. Seulement, ici, le sépulcre n'est pas d'une blancheur éclatante.
Et cette insouciance de la moralité des caractères et des actes, Guizot l'étend à toute l'histoire qu'il raconte. Muet et sans décision devant certains personnages, il est muet et sans décision devant les partis. On se demande, en lisant son histoire, pour lequel de ces partis l'historien incline, ou de quel point de vue supérieur et qui puisse être articulé il part pour les excuser, les condamner ou les absoudre. A cet égard, nulle initiative, nul discernement, nul choix fait résolument et maintenu. Il est de tous les partis, et il n'est d'aucun. 11 admire les
vieux républicains. 11 a des entrailles pour le parlement. Mais Charles II va réussir 1 Et dans celte fusion de choses contraires qui se produisent en cetle pensée ouverte à tous, la solidité du talent et de la conscience se fondent soudainement, et on se demande ce qu'il reste.
En réalité, le fait même, chez Guizot, quand il écrit l'histoire moderne, n'est plus manié avec la puissance que, dans les temps antérieurs, il avait montrée. Sagace à mille ans de distance, lui qui nous a allumé sur les époques de Clovis et de Charlemagne un phare qui ne s'éteindra plus, il perd de sa pénétration et de sa lumière passé la Réforme, et se trouble à mesure qu'il approche de son temps. Dans son Protectorat de Richard Cromirell, dupe des formes constitutionnelles qu'il prend pour le fond de la vie des peuples, il nous donne, avec l'exactitude d'un homme qui croit à l'importance de ces formes, le va-et-vient de l'autorité parlementaire en lutte avec les débris de l'armée, et il ne regarde pas plus avant dans cette misérable période de l'histoire d'Angleterre (de 1658 à ir>60)que ce stérile balancement ! Nous l'avons dit, ce qui tenait l'Angleterre et la roulait sur le sol, cherchant le lit d'un gouvernement quelconque sur lequel elle pût s'étendre et dormir, c'était une immense fatigue, — la fatigue de l'anarchie 1 Elle n'avait plus l'homme qui lui avait apporté l'autorité dans la gloire, ce rudefermierqui convenait si bien au génie de la race saxonne.
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« Le vieux diable » de Cromwell était mort.Fletwood, Lambert, Monk,etbeaucoup d'autres officiers, jouaient, dans des proportions abjectes et mesquines, la vieille tragédie des successeurs d'Alexandre,
Le parlement, qui n'avait plus peur de Cromwell mort, avait rouvert la salle dont le Protecteur avait mis si brusquement la clef dans sa pocbe. De l'aveu de Guizot lui-même, la République était devenue odieuse au pays. Les deux seuls pouvoirs, le parlement mutilé et l'armée, non seulement se déclaraient une guerre à mort, « mais se troublaient de se la « faire, tâtonnaient, divisés l'un et l'autre en cote- « ries flottantes de l'une à l'autre, à la fois entêtées « et incertaines, acharnées à se nuire et pourtant, « par un secret sentiment d'une égale faiblesse ou « d'un même péril, ne cessant jamais de se ménager». Cependant, sous ces luttes effrayées et obstinées et sous cette lassitude nécessaire d'un pays brisé de révolutions et qui n'avait plus la forte épaule de Cromwell pour appuyer sa tète, il y avait une passion pro^ fonde et terrible qui vivait toujours, comme le feu sous la cendre, qui pouvait se réveiller, et qui se réveilla, quand les Stuarts furent revenus, pour les chasser une seconde fois, et celte fois-là à jamais! Cette passion, (pii était la haine protestante, est le fond de l'histoire d'Angleterre de Guizot. Il y avait à la montrer, à l'étudier dans les sectes dont l'ardeur ne s'était pas amortie comme celle des partis
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purement politiques : les anabaptistes, les quakers, les presbytériens. Eh bien, c'est ce que Guizot, tout le temps que dure son livre, a trop oublié I
Il s'en est tenu à l'histoire officielle, aux conversations des chefs entre eux, aux correspondances; mais le pays, le cœur même du pays, l'historien s'occupe médiocrement de cela I Sur la fin de son livre cependant, à la page 264 du second volume (il finit à la page 266), une faible lueur passe dans cet esprit qui n'a guèros vu jusque-là que le parlement et les choses de l'ordre constitutionnel. 11 ne nous donne pas les raisons qui font que, malgré cette restauration de lassitude et de désespoir qu'il a racontée, la révolution n'est pas finie, mais il sait par la lettre même de l'histoire qui va suivre et qu'il nous écrira peut-être, que rien n'est terminé encore et que tout doit recommencer. « Au milieu — dit-il — de cet élan de joie, « de confiance et d'espérance auquel se livrait l'An- € gleterre (la restauration de Charles II), deux camps « se formaiant déjà... » Ils n'avaient jamais cessé d'exister.* La Cour et les Puritains, — reprend-il plus « bas. — c'étaient là les deux bannières ennemies, < qui apparaissaient aux deux exlrémilés de l'arène « politique. Tout enlirre à sa joie, la nation ne les « voyait pas ou ne s'en inquiétait pas. Parce qu'elle « avait retrouvé le Roi et le Parlement, elle se croyait
u terme de ses épreuves et de ses vœux. La vue ' fies peuples est courte. Mais leur imprévoyance ne
« change ni le fond de leurs cœurs, ni le cours de « leurs destinées ; les intérêts et les sentiments na- « tionaux qui, en 1640, avaient fait la révolution, « subsistaient, en 1660, au sein de la réaction contre « la révolution... L'empire de la religion protestante v< et Vinfluence décisive du pays dans son gouverne- « ment, c'était là le but que l'Angleterre révolution- «. naire avait poursuivi. Tout en maudissant la révo- « lution, qu'elle appelait la rébellion, l'Angleterre « royaliste s'apprêtait à le poursuivre encore et à ne « se reposer qu'après l'avoir atteint. > Telles sont les dernières paroles de Guizot et les seules qu'on trouve sur ce sentiment religieux, l'unique chose infatigable de l'Angleterre. On le voit, Guizot est en mesure pour l'histoire prochaine... Mais il faut être d'un esprit commode pour accepter cette confusion de vues incertaines comme l'explication de l'histoire qu'il vient de finir, et l'on doit s'étonner avec raison qu'un esprit dont la hauteur est incontestée ait pu lui-même s'en contenter.
Quel qu'il soit, un livre sur La Fontaine arrêtera iijours le regard. Le diamant est un aimant. Mais si la science connaît le diamant, la critique connaît-elle bien La Fontaine? Pour les plus pénétrants, pour les dIus lynx en critique, La Fontaine, ce talent non seument sans égal, mais sans analogue, l'enchanteur La Fontaine, n'est-il pas encore une énigme?... Moraliste sans moralité, poète négligé d'une perfection désespérante, La Fontaine, aussi fabuleux que ses fables, est-il un naïf ou un retors; un simple ou une fleur concentrée; un railleur ou un sérieux;
1. Éludes sur les Fables de La Fontaine; llisioireUe la Littérature anglaise {Paya, 8 décembre 1856 ; 21 février 1864).
un Machiavel ou un Platon, — une espèce de Machiavel souriant, positif comme le diable, au fond, quoique personne n'ait eu davantage, depuis Platon, le sentiment de l'Idéal qui fait ces adorables niais de poètes ? Était-ce un fablier, comme le prétendait madame de la Sablière ; ou un artiste très réfléchi et très volontaire, comme le voulait M. de Féletz ?... Était-ce un TartufTe d'art, fin et rusé comme tous les renards, souple, gracieux et scélérat aussi, comme tous les chats de ses fables? Était-ce un bonhomme, ou'un enfant terrible, ou enfin un Stradivari de son temps, en vers divins, incantations immortelles qui resteront vivantes quand il n'y aura plus de langue française ? Diversement aimé des enfants et des hommes (l'aurait-il été des femmes comme madame de Staël?), La Fontaine est plus connu, malgré son génie, que Corneille, Racine et même Molière. Le génie est toujours un obstacle à la popularité. Raphaël et Mozart n'ont jamais été populaires, affirmait Goethe, qui se vantait en proclamant que lui non plus ne le serait jamais. Euripide et Eschyle ont cessé de l'être... Mais La Fontaine a changé la destinée ordinaire du génie : il fut populaire tout de suite, et il le sera toujours. Dire le secret de ce génie ; montrer les procédés de cet esprit qui peut-être n'en eut aucun et fît des chefsd'œuvre, dirait Gœthe encore, comme les mères font de beaux enfants, sans savoir comment elles s'y prennent ; compter et décomposer toutes ses facultés
comme on compte et l'on décompose les rayons du iliamant : telles sont encore et telles seront toujours, pour les esprits profonds et ravis, la tentation et la difficulté quand il s'agira de La Fontaine. Taine a cédé à la tentation. Paix aux hommes de bonne volonté, et même gloire aux hommes d'audace I Mais a-t-il vaincu la difficulté?...
Taine est un des derniers venus dans la littérature contemporaine. C'est un de ces débutants heureux qui doivent jeter leur bague aux poissons ; car le bonheur des commencements doit les faire trembler pour la suite. Quand le soleil rit si matin, il pleut souvent au crépuscule. Pour devenir un homme, disaient familièrement nos pères, plus énergiques que nous, il faut commencer par « manger de la vache enragée », et les grands talents n'ont jamais manqué à cette loi. Ils mt même mangé du taureau. Taine est-il un de ces hommes dont on puisse prévoir la fortune et à qui ce mot de grand talent convienne ? Des articles de journaux d'une forme brillante, et surtout une très belle étude sur Shakespeare, insérée dans une revue et qui mériterait les honneurs du volume, voilà les promesses en fleurs de ce jeune homme qui s'est essayé sur La Fontaine. Le travail sur Shakespeare nous a beaucoup frappé. Il y a là une idée et une grande verve d'analyse. C'est l'explication du génie multiforme et multicolore de Shakespeare par la seule force de l'imagination, par le développement
de cette faculté unique, et la preuve de cette donnée vraie est faito avec une opulence d'observations et de citations merveilleuse. Le style de cette étude, qui est presque une œuvre, est d'une propriété d'expressions qui annonce l'écrivain, et les morceaux traduits de l'immense poète le sont de manière à nous faire désirer que Taine en traduise entièremeni les œuvres complètes. La gloire qui lui viendrait par Shakespeare est plus sûre que celle qu'il cherchera tout seul.
Nous avons signalé en peu de mots les mérites actuels de Taine et les raisons pour lesquelles la critique doit s'occuper de lui quand il publie un livre sur La Fontaine, dont le génie est peut-être plus difficile à entr'ouvrir que celui de Shakespeare lui-même. Il est vrai que le livre en question est antérieur au travail sur Shakespeare, qui marque bien plus qu'un progrès. « C'est bien pis qu'un essai, — dit l'auteur avec assez « de grâce dans quelques lignes de préface, — c'est « une thèse soutenue en Sorbonne » Mais qu'importe ! la pensée, l'aperçu et le style, se fourrent partout quand on en a. J/individualité forte se moule dans les plus minces sujets, et, en y entrant, les élargit.
Le cardinal de Richelieu, plus jeune encore que Taine, a soutenu aussi une thèse en Sorbonne, et dans cette Ihèseoubliée, mais curieuse, il y a çà et là des langages qui durent faire relever le nez à ses juges. On y voit poindre le futur roi de France, —
Richelieu. Ici, pressent-on un roi futur delà Critique ou des Lettres?...
Le sujet, malgré le titre, est mal déterminé. Il n'y a que les esprits fermes qui sachent poser les questions. L'auteur nous apprend que ce n'est pas seulement un essai sur La Fontaine que nous avons sous les yeux, quoiqu'il n'y ait pas évidemment autre chose. C'est, ajoute-t-il, une étude sur le beau appliqué à La Fontaine, et dont les écrits du fabuliste sont l'exemple. Exemplumut /a/pa, dirait en riant celui-ci! Or, en lisant le livre, qui se douterait de la prétention de l'auteur ? Il est juste pourtant de reconnaître qu'à la page 201 d'un écrit qui en a 204, nous avons trois pages sur le beau, révélé par la contemplation du génie de La Fontaine. Trois pages pour contenir toute une esthétique, ce n'est pas trop ! Mais nous sommes de ceux qui ne craignent pas les concentrations les plus violentes. Seulement, le croira-t-on ? l'esthétique de Taine est la vieille tautologie de Hutcheson, cette fusion de l'unité et de la variété dans un dosage dont la loi est re&tée et restera inconnue. Certes
après les travaux des Allemands et les ouvrages anciens remis en lumière par l'éclectisme, ce mendiant qui prend de toute main, la métaphysique de Taine n'est ni profonde, ni puissante, ni sévère, ni même sérieuse. Son étude sur le beau reste à faire; sa thèse est à côté. Il n'y a plus là vraiment qu'une étude purement littéraire sur La Fontaine à examiner.
Ainsi, confusion et vague au début I Cet essai, qui finit justement par là où il aurait dû commencer, et qui devait s'ouvrir par une définition du beau et une exposition de ses caractères, si l'auteur n'avait été trop léger de philosophie, cet essai, tel que le voici, est-il historique, philologique, naturalogique ? Onn'ensait rien, et il n'est guères possible de le savoir. L'auteur voudrait bien qu'il fût tout cela, mais il n'a ni discernement, ni clarté, ni catégories, ni méthode. En se tenant à la simple explanation littéraire sur les fables de La Fontaine, au moins pouvait-il nous donner la meilleure poétique de la Fable, — un aperçu de son histoire. Mais, au lieu de cette large et simple manière d'aborder son sujet, qui aurait fait dégager tout naturellement à Taine les caractères essentiels de la fable depuis Salomon jusqu'à Ésope, et depuis Pilpay jusqu'àLessing,— car deuxlignes d'histoire en apprennent plus à l'observateur que des définitions toujours plus ou moins arbitraires, — il a mieux aimé tout d'abord établir, de son autorité privée, une opposition
erronée entre la fable philosophique et la fable poétique, qui ne furent jamais des genres séparés, et qui, bien plus, sont inséparables. Il est impossible, en effet, d'enlever à la fable poétique son caractère philosophique; car la fable (il s'agit ici d'un genre littéraire, et non pas, qu'on nous permette le mot, des cancans de l'humanité,) repose forcément sur une moralité et un enseignement, même quand cette moralité est fausse et quand cet enseignement aberre. Les fables primitives dont Taine nous parle (toujours avec la même absence de précision) sont des fables qui ne sont ni assez poétiques, ni assez philosophiques, en d'autres termes qui ne sont pas assez réussies, mais elles ne constituent pas de fables à part, de compositions particulières. Toutes ces distinctions qui ne distinguent rien de réel, toutes ces définitions de genre dont le siècle dernier avait la folie ennuyeuse, ne sont que de la logomachie de rhétorique, indigne d'un esprit pénétrant. C'est du coup d'œil de myope à travers les conserves de l'abbé Le Batteux... Pour faire admettre ces définitions, Taine a cité, en regard de La Fontaine, Ésope et les conteurs inconmis, dit-il, du Moyen-Age. Inconnus ! même de leur temps I Vous verrez que ce sont des épiciers qui les ont fait connaître, en n'en faisant pas des cornets ! Hais Ésope, I I .1 -es mérites à lui, est un prosateur, et le Moyen Age, dont l'expression est inférieure à celle de La Fontaine, col homme unique, est bien plus
plastique que littéraire^ et ses fables sont dans les vitraux de ses églises et dans les voussures de ses portails !
Et une fois engagé dans cette voie étroite, fausse et verbale, Taine n'en sortira plus. Il ira jusqu'au bout. 11 a méconnu l'essence même de la fable enla divisant. Il ne verra pas davantage l'immense arsenal dont elle est sortie. Évidemment, elle dut s'adresser à l'enfance. Elle fut nécessairement, ainsi que nous l'avons posé plus haut, de la morale en paraboles dont on découvre de plus en plus l'esprit, comme dans les signes élémentaires de l'alphabet lui-même, ce que, par parenthèse,ne comprit nullement Rousseau, ignorant et novateur, — deux choses qui s'enchaînent; car savoir beaucoup empêche d'inventer ! Selon Taine, les devanciers de La Fontaine : Ésope, Phèdre, Lokman, Pilpay, le Moyen Age, ne vivaient pas... La Fontaine vint, et sur ce frai fit passer son génie. Il choisit, dit Taine, et sous l'incubation du phénix, la fable devint poétique; ce qu'on pourrait peut-être nier, malgré l'admiration la plus sincère. Le critique d'expression ne monte pas plus haut, il ne pénètre pas le sens et le rôle des animaux dans les fables. La Fontaine ajouta le souffle du génie le plus varié et le plus heureux à quelques-unes des inventions de ses devanciers, mais il y avait de la vie poétique avant lui dans ces fables, qui sont une des formes de lapensée du genre humain, et qui courent le monde depuis que les hommes etles
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animaux se trouvent en présence les uns des autres, dans un tête-à-tête éternel !
En effet, si Taine avait relevé son front vers l'histoire, il ne se serait pas amusé à herboriser si longtemps sur les plates-bandes de La Fontaine. Il n'aurait pas fait, en style de grammaire, la théorie de procédés que chacun voit très bien, sans lui, dans les t'Crits de son poète. Au lieu de coller comme un plâtre mort sa théorie sur la vie même de La Fontaine, et de l'isoler dans ce génie dont il ne prend guères que l'empreinte, mais dont il ne donne pas la clef, il aurait vu que cet isolé (parce qu'il est incomparable) n'est, après tout.que l'anneau le plus brillant, nous le voulons bien, le plus solide, le plus charmant, le plus charmé, mais l'anneau d'une chaîne historique qui remonte à la Création. Quoi qu'on soit peut-être tenté de sourire en soulevant de toute sa hauteur le grand mot de patriarche quand on parle de ce bonhomme qui s'émerveillait d'avoir découvert Baruch.il n'en est pas moins certain que les fabulistes, ces railleurs, ces amusant8,touchent de loin au sanctuaire des premiers âges et se rattachent à celui-là, qui, le premier, classa les animaux en purs ou impurs. L'homme contient dans sa nature corporelle l'encyclopédie des instinc(9, dont il doit être le recteur souverain. Il ne fait pas partit' de la chaîne zoologique, mais il la résume, et les animaux furent pour lui. dès l'origine, un clavier d'épilbètes pour se caractériser lui-même quand i}
s'écartait de son centre de gravité morale, aussi nécessaire à l'ordre du monde que le centre de gravité matérielle. Quand donc Adam donna aux animaux ces noms qualificatifs qui sont comme la substance de leur être, c'était du Grandville anticipé, sur des proportions prophétiques, et, par ce côté, la fable, descendue aux adorables vignettes d'un temps qui a tout rapetissé, avait je ne sais quel reflet de la majesté du sacerdoce. Certainement La Fontaine ne s'en doutait pas. Ce Jean qui s'en allait dans la vie comme il y était venu, n'avait nulle conscience du sérieux de son rôle et de l'imposante antiquité de sa famille intellectuelle. Il passa ses jours à se bercer dans la voluptueuse et indolente sagesse d'Épicure... Mais, quand Phèdre donnait la leçon d'une de ses fables à Tibère, il y avait là un reste de la tradition qui faisait se toucher les extrêmes, — le roi et l'esclave, — à travers la fiction consacrée, et Phèdre l'esclave, aux yeux mômes de l'égoïste tyran romain, n'était pas seulement un artiste qui distrait son maître ou endort son spleen dans les doux mensonges de ses vers.
Mais ce rôle de la fable, inaperçu par Taine, est fini. La fable, écoutée religieusement comme une leçon, n'existe plus. Les hommes ne se croient plus des enfants, parce qu'ils sont vieux. Raison singulière ! De nos jours, la fable n'est plus qu'une amusette d'esprits imitateurs et hardis, lesquels veulent effleurer sous la main de leur fantaisie le sistre mélodieux qui, depuis
La Fontaine, s'est endormi dans une harmonie exhalée. Que disons-nous! C'est La Fontaine lui-même qui a tué la fable. Elle est la victime de son génie. Lui seul pouvait l'abaisser dans une grâce si charmante et si souveraine qu'elle ne dût jamais remonter vers sa beauté première, — cette beauté grave, solennelle, presque sacerdotale, que tempérait l'ironie ou la douceur de la parabole ! Entre la fable de tous les temps et la fable de nos derniers jours, La Fontaine a déroulé et tiré un ruban d'Armide que nul ne franchira désormais, ce ruban que Venfant à barbe grise avait enlevé dans sa jeunesse au corsage ouvert de Ninon. Ninon et le XVII* siècle, dont elle est l'expression la plus séduisante et l'influence la plus sensuellement spirituelle, furent les deux corrupteurs de cet ensorcelant - nie, qui eut tout, jusqu'à la tendresse, jusqu'à idéal, mais qui manque de ce qui, autrefois, consa- I dit la fable, en manquant de moralité.
Il faut être juste : Taine Fa dit dans son élude. Il -t enGn sorti une fois des idées de convention^ du pesage des syllabes, des petites vues sur Vexpression,
Vaclion, les caractères, et par ce côté, du moins, il a bien jugé La Fontaine. Celte vue courageuse et vraie que nous n'attendions guères d'un homme qui, jusqu'ici, n'avait rien discerné d'important et de neuf dans un sujet qui, pour être traité dignement, demandait le génie de la découverte, cette vue inopinée est la meilleure partie de son livre et en relève la vulgarité. Un tel jugement, du reste, n'appartient pas uniquement à Taine. D'autres que lui et avant lui, malgré la fascination d'une puissance de naturel et d'amabilité comme on n'eu reverra probablement plus dans le talent des hommes, avaient remarqué l'immoralité, profonde et naïve, de cet irrésistible esprit à qui nous accordons le pardon d'un sourire, même les plus sévères d'entre nous, mais Taine l'a montré avec un détail de citations sans réplique, et il aurait pu les multiplier encore : « Il y a — dit-il — dans Goethe une ode « magnifique où le poêle compare la Nature, soumise « aux lois nécessaires, à l'homme, guidé par les lois « morales. Le soleil luit indifféremment sur le mé- « chant et sur l'homme de bien, et la tempête ren- « verse les moissons du juste comme celles du cou- « pable. Ainsi qu'une mère aveugle, la nature nour- * rit et frappe l'un eU'aulre, également et au hasard. « Le noble cœur de l'homme seul comprend la jus- « tice, renverse celte égalité inégale, et donne à cha- « cun selon ses œuvres. La Fontaine est sur ce point « aussi libre, aussi indifférent, et je dirai presque
« aussi immoral que la nature. » Cela est très bien, quoique cela ressemble terriblement à un bill d'indemnité en faveur du génie coupable, que cette comparaison de l'immoralité de l'homme et de la prétendue immoralité de la nature, mais, avec les citations de 1 aine et les percées qu'il se permet dans la vie de La Fontaine, le presque était de trop.
Non! La Fontaine était plus immoral que cela, et T«dne, qui a eu l'éclair d'une vérité dans les yeux, recommence de se tromper. L'admiration le reprend comme une flèvrel Lorsque la nature parait aveugle, inconséquente, barbare, elle suit sa loi ; mais quand l'homme, même le plus délicieux génie, est immoral, il transgresse la sienne. Vous le mettez en vain sous la garde des beaux vers de Gœtho. Ces beaux vers ne peuvent le défendre. Comme fabuliste et comme homme, La Fontaine, si séduisant qu'il soit, mérite que la critique signale ses fautes, et son immoralité, naïve ou réfléchie, mais après tout volontaire, en fut une immense. C'est la seule littéraire de ses œuvres, mais cest le mal de toute sa vie. Taine ne peut avoir -nr La Fontaint' les opinions de sa servante, qui disait qu'il était trop béte pour que Dieu pût jamais le damner. Pas de lâchetés quand il s'agit de regarder en face un homme ! La Fontaine n'eut pas l'innocence de ses vices. La lettre poignante qu'il écrivit avant de mourir, le cilice de Pascal qu'il porta dans ses derniers jours sur sa chair ensanglantée d'épicurien, ont
prouvé jusqu'à l'évidence que cet homme, à qui Ninon, la Circé du temps, avait fait boire le mortel scepticisme dont tant d'autres ne revinrent jamais, eut toujours en lui l'intelligence qui juge et le libre arbitre qui choisit. Il n'était pas seulement une chose ailée, mélodieuse, chantante. L'bomme était par-dessous. L'homme est toujours par-dessous le génie! Comme c'est embarrassant quelquefois, on fait du génie une force comme la nature, et tout est dit! L'immoralité se trouve arrachée du fond de la conscience humaine et devient partie constitutive du talent, ce qui importe beaucoup plus.
Tel est La Fontaine, expliqué par Taine. Après nous avoir bien montré la double immoralité de ses œuvres et de sa vie, l'auteur de VEssai nous apprend que cette double immoralité était nécessaire pour que le poète fût ce qu'il est... quoi donc? un poète divin! Thèse hardie, soutenue en Sorbonne. « La loi morale « — dit Taine — restreint notre liberté pour la régler, « et retranche de nos sentiments pour les épurer. » C'est donc une contrainte. Or, La Fontaine « est le- « plus aimable des poètes, parce que le cours sinueux « de sa pensée est toujours aisé et paisible. Ce doux « mouvement se communique à la nôtre, et nous nous « sentons heureux. » Taine n'a pas soupe chez Ninon. Il n'est probablement pas gassendisle. Mais l'épicuréisme est éternel, et quand on lit cette absolution singulière donnée au nom du beau, de la poésie et de
son œuvre, à l'immoralité d'un esprit adorable... et souille, il faut se rappeler la définition du bonheur, ce fruit des devoirs accomplis pour les âmes viriles, et que Taine définit: « une action tranquille et facile », et Ton aura compris.
Résumons-nous et finissons. De l'épicuréisme sur de la rhétorique et de la grammaire, voilà le La Fontaine de Taine ; un style précieux quand il n'est pas mou. Cela suffit, à ce qu'il parait, pour le triomphe d'une thèse. Nous l'avons dit: depuis la publication de V Essai sur La Fontaine, Taine s'est élevé. Il a appris à écrire. Il a mangé de la moelle de lion de Shakespeare. Qu'il revienne donc à Shakespeare encore 1 Qu'il nous en donne, non plus des fragments, mais les œuvres entières, et la critique, qui le blâme aujourd'hui, sera heureuse de l'applaudir.
On parle quelquefois d'attacher le grelot à un livre. A celui-ci, il faudrait une grosse cloche, et je n'ai pas la prétention d'être cette cloche-là: mais enfin, quoi que je fasse sur ce livre de Taine : VJIisloire rf« la Littérature anglaise, j'arriverai peut-être le
premier... Je planterai peut-être le premier mon harpon au dos de cette baleine. J'ai dit : baleine, et j'ai bie.i dit ! Figurez-vous, en effet, un énorme et formidable livre, de trois volumes, — à peu près de sept cents pages le volume, — qu'on ne lit pas, je vous assure, en un seul tour d'yeux et de main, quelque intéressant qu'il puisse être, et même parce qu'il est intéressant, car on s'y arrête, et, pour mon compte, je me suis arrêté à bien des places pour en savourer l'intérêt très vif. Telle est cette Hisloire de la Littérature anglaise.
Évidemment, avec le train rapide, essoufflé, éreinté, d'une publicité littéraire qui a besoin de livres courts pour les avaler entre le vaudeville de la veille et le journal du lendemain, un pareil ouvrage — de cette dimension et de cette force — doit attendre... Comme d'ailleurs les choses et les personnes de mérite, qui, toute leur vie, ne font que cela... S'il y a des retardataires encore pour un tout petit livre comme celui de Maurice de Guérin, qui n'est qu'une noisette de génie, une gouttelette d'azur dans laquelle il tient une aurore, je me demande en quelle année les retardataires au livre de Taine arriveront?
Et comme il est impossible que Taine ne se soit pas demandé de son côté ce que je me demande du mien, j'ai vu dans le lancé de ses trois volumes une assez rare insouciance de cette publicité ù llieure, si bien appropriée, du reste, à la solidité de nos oeu-
vros; et c'est cette insouciance de nos fifres, cistres et psaltérions, à nous autres gens de la presse, qui m'a plu, à moi, comme si je n'étais pas un des marmousets qui en jouent; c'est celte insouciance qui ma surtout donné l'envie de dire immédiatement mon mot sur l'ouvrage de Taine. Livre imposant, qui fait l'effet à distance, avec ses laborieux et minutieux détails, d'un de ces somptueux vaisseaux de haut bord ouvragés, ornés de volutes et de sculptures, que montaient les amiraux du temps de Seignelay et de Louis XIV, et qui, nous paraissant, comme eux, d'un trop difficile abordage, doit, selon moi, être attaqué par la quille; car c'est par la quille qu'il manque de solidité.
Eh bien, je l'attaquerai parla!... La quille d'un livre, c'est le système sur lequel il porte, et dans cette Histoire de la Littérature anglaise, qui ne veut pas être simplement une histoire, — ce qui serait assez, — mais tout un système de critique historique,
-t le système que je blâme et qu'il m'est impossible d accepter. Hors le système, j'en conviendrai sans peine, le livre a des mérites et môme des beautés, qui sont les plus grands des mérites ; mais c'est précisément pour cela, c'est précisément à cause de ces beautés que je reconnais et que j'aime, qu'il m'est impossible de laisser passer un système vieux déjà commo Ilérode et mauvais, non parce qu'il est vieux, — ne le croyez pas ! — mais parce qu'il est faux.
Séparer la Beauté de la Fausseté avec laquelle souvent elle s'acoquine, la tirer de cette mauvaise compagnie afin qu'on ne puisse pas s'y tromper et prendre l'une pour l'autre, est un genre de sauvetage sans médaille imposé à la critique, qui n'est pas si méchante qu'on l'a dit et qui, comme le dauphin de la fable, ne noie les gens que quand elle s'aperçoit que c'étaient des singes qui voulaient grimper sur son dos. Certes 1 malgré son esprit et son agilité, Taine n'en est point un en littérature, et cependant... Et cependant, — il faut bien le dire tout d'abord, et d'autant plus qu'il serait impossible de le cacher, — le système dont il a fait précéder son Histoire de la littérature anglaise peut bien passer pour ce qu'on appelle une singerie... C'est une singerie de Montesquieu !
Oui! tout simplement, de Montesquieu. J'avoue que, puisqu'il fallait absolument un système à Taine, je me serais attendu à autre chose qu'à celui-là. J'avoue qu'après Hegel et les développements à fond de train de nos dernières philosophies, je me serais attendu à
toute autre chose qu'à voir Taine, un des jeunes premiers de l'avenir et l'un de ceux dont on espère le plus, ne trouver rien de mieux à faire, en cette glorieuse année 1864, que de déterrer, dans un coin de VEsprit des lois où déjà quelques personnes l'avaient bien tracassée, l'idée de Montesquieu sur l'influence du climat, et de l'appliquer, pour l'expliquer, au génie de l'humanité et à toutes ses littératures.
Je sais bien que Taine, qui a la décence de la maigreur, a mis un ventre à la maigre et flageolante idée de Montesquieu. Il l'a doublée et même triplée de l'idée de la race et de Cidée du moment, — ces trois temps [climat, race et moment,] d'où doivent sortir toutes les littératures de la terre. Mais faudrait-il pousser bien loin le raisonnement et serrer très fort le tourniquet de la logique, pour prouver à Taine lui-même que la race est, après tout, une espèce de production du climat, tant elle etl est une modification profonde ! et que ce qu'il appelle le moment est du climat encore, de sorte qu'en définitive, sous toutes ces couvertures et tapisseries, il n'y a jamais que la mince idée, la pauvre idée de Montesquieu I
Or, si cette idée, très peu compliquée, de l'influence du climat, c'est-à-dire, en d'autres termes, du milieu dans lequel nous plongeons et dans lequel ceux dont nous sommes issus plongèrent ; si cette idée de l'inlluence du milieu sur l'esprit et le corps de chaque homme, qui entre de plain-pied dans l'esprit de tout
le monde pour peu qu'on ait eu seulement un rhume de cerveau, n'est pas maintenue dans la notion circonscrite du bon sens, et si, comme Taine, on en exagère la poriée^ elle conduit bientôt, et grand train, savez-vous à quoi?... au fameux axiome de M. Prud'homme : « Si vous ôtez l'homme de la société, vous l'isolez! » El ce n'est pas tout qu'une bêtise, si pommée qu'elle puisse être ! 11 y a pis. Il y a même toujours pis. Méfiez-vous ! La plus innocente lapalissade peut passer la jambe à un homme d'esprit et le faire chuter, la tète la première, dans toutes sortes de contradictions et d'erreurs !
Et voilà ce qui est arrivé — j'ai regret de le dire — à Taine, quand il a fait son introduction à son Histoire de la Littérature anglaise. Bien plus écrivain que philosophe, quoiqu'il ait les prétentions les plus visibles à la philosophie, Taine, qui ne possède point cette tète nette du métaphysicien qui doit ressembler à un palais de cristal, Taine a été heureux comme un petit jeune homme à sa première conquête d'avoir mis la main sur une idée générale, et dans sa joie, il n'a pas vu où cette idée le conduisait... Mais nous le voyons, nous ! En cette introduction qu'il a plantée au front de son Histoire et qui y fait ombre, le philosophe — matérialiste, hélas ! — a eu l'ambition, que je ne blâmerais point s'il avait réussi, de nous donner la loi qui régit l'histoire littéraire. Mais cette loi, singulière au moins pour un homme qui dit à chaque
page que c l'individu est seul intéressant dans le « monde et que tous les problèmes de l'histoire < doivent se ramener à une question de psychologie », cette loi, le croira-t-on? n'est rien moins que la dépression de l'individu et la décapitation du génie, — qu'il ne décapite pas seulement, mais qu'il déshonore, en l'expliquant comme il expliquerait la médioci ité !
Car c'est là, je l'avoue, ce qui m'a le plus révolté dans la théorie de Taine. Si l'esprit humain, où qu'il vive, n'est jamais, en effet, que la résultante de la triple force qui le crée, — le climat,, la race et le tempérament, — l'homme de génie s'explique comme l'homme médiocre, — aussi aisément, aussi platement que l'homme médiocre, — et je n'ai plus besoin d'en rien savoir; car l'homme médiocre m'intéresse assez peu et je le laisse à Taine pour faire ses expériences dessus.
Non ! non 1 ce qui m'intéresse, moi et Thumanité tout entière, et ce qui me charme, c'est, dans l'homme de génie, ce qui se trouve au contraire précisément d'inexplicable, de plus résistant à toute violence de théorie et à toute impertinence d'absolu ! Ce qui me [rend et ce qui m'attire, avec la force du mystère, — car tout est crépusculaire ici-bas et doit rester tel jusqu'au dernier jour, — c'est justement cetle nature cachée et dépaysante, éternellement dépaysante du génie! et surtout cette circonstance qui lui est habi-
tuelle et qui le fait se détacher, violemment parfois, d'autres fois avec le calme de la puissance, du monde ambiant qui pèse si fort sur le vulgaire, — qui fait le destin du vulgaire! — dont les sots ne s'affranchissent pas.
Le génie ! mais ce qui le fait le plus le génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son milieu ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa crinière; c'est quand, enfin, il porte le moins ou repousse le plus de ces influences fatales, dont on voudrait le faire sortir. Certes ! s'il n'avait été question ici — dans la théorie de Taine — que des écoles qui suivent le génie, pour en remplir les interrègnes, et du gros des littératures, peutêtre n'eussé-je pas réclamé. Je me soucie des écoles et du gros des littératures comme des médiocrités dont ordinairement elles sont faites, et Tainc peut les soumettre à l'action de son baromètre tant qu'il voudra. Mais le génie 1 il faut respecter le génie ! Et c'est une mauvaise préparation, à ce qu'il semble, pour un écrivain qui va tout à l'heure nous en écrire l'histoire, que de commencer par le diminuer.
Heureusement que Taine est plus artiste que philosophe. Voilà ce qui nous a sauvés d'une histoire sans grandeur, puisque l'auteur pouvait n'y pas avoir le sentiment le plus nécessaire au livre qu'il voulait écrire, — le noble sentiment du génie. Quoique les hommes timbrés de ce qu'on appelle un système ne puissent guères l'oublier, l'auteur de VHistoire de la Littérature anglaise a bien des fois perdu l'idée du sien dans l'intérêt et la passion de son histoire.
A un fort petit nombre d'exceptions près et de passages où le souvenir du parti pris et des idées de l'introduction revient traverser l'esprit de l'auteur et l'induire en tentation de système, l'historien, emporté par le torrent lumineux des faits qu'il raconte et qu'il creuse, en reçoit tout à coup la lumière, et l'émotion avec la lumière, et n'obéit plus qu'à des impulsions très supérieures aux préconceptions de sa pensée. Dès ce moment, le talent naît, l'esprit perce, l'expression se précise, se colore et s'affine, et Taine, le véritable Taine, qui ne s'était encore montré qu'en des coins de livres spirituels, si l'on veut, mais sans profondeur
et sans étoffe, le véritable Taine — celui qui restera
— s'est très brillamment affirmé.
Jamais changement et développement ne furent plus rapides. Avec le philosophe de l'introduction, que nous ne retrouverons plus qu'à la conclusion du livre, mais que nous y retrouverons alors avec son indécision et son vague, s'en est allé leroide pédant à idées qu'a d'abord été Taine, gourmé — on peut le lui dire à présent — comme un scholar victorieux en ses thèses. Ses vertes qualités d'écrivain, — car il n'en a jamais manqué, mais elles n'avaient pas atteint le degré de maturité qui pouvait les rendre savoureuses,
— ses vertes qualités ont enfin trouvé le coup de soleil qu'il leur fallait et se sont dilatées. L'homme est venu avec toutes ses puissances. Il y a même plus d'un homme, en cette Histoire de la Littérature anglaise depuis les premiers poèmes saxons jusqu'au Don Juan Je lord Byron.
Comptez ceux que je vais nommer ! D'abord il y a le critique sagace et chaud, — réunion très rare en un critique que la sagacité dans la chaleur, la pénétration dans l'enthousiasme ! Puis il y a le biographe prodigieusement renseigné, qui ne sait pas seulement avec le détail le plus savant, le plus piquant et quelquefois le plus charmant, la vie des hommes dont il parle, mais qui sait la vie pour son propre compte, chose si nécessaire quand il s'agit de raconter celles des autres! Enfin, dans cette critique et cette histoire,
-i remuantes et si fouillantes, qui touchent à tout et reproduisent tout, autour des hommes et des œuvres qu'elles jugent, il y a le paysagiste, qui n'est plus le mesquin descripteur du Voyage dans les Pyrénées, de ces Pyrénées dont, selon moi, Taine n'avait pas compris l'héroïque aspect et le grand caractère. Est-ce accroissement de facultés, ou simplement éveil de génie devant une nature avec laquelle Tàme de l'écrivain sympathise davantage? car le talent n'est bien souvent en nous que de la poudre qui attend l'étincelle. Mais toujours est-il que le peintre est ici achevé, comme l'écrivain et comme l'homme, et qu'il peut entrer en possession complète de son robuste et vaste sujet.
Et il y est entré, du reste, et s'y est maintenu glorieusement. Cette Histoire de la Littérature anglaise, que j'ai plus que personne le droit de louer, — car j'ai assez dit de mal de la philosophie et de la méthode de Taine pour être cru sur son talent, — cette histoire où l'auteur a montré qu'il entendait les choses anglaises autant qu'un Anglais lui-môme, sera, je n'en doute point, très remarquée et très comptée en Angleterre. Certes ! j'y connais, dans ce pays profond, de solides et grandes études de critique et d'histoire, mais je n'y connais pas, surl'ensemble de cette superbe littérature, la plus belle peut-être qu'aient vue les hommes, un livre aussi travaillé, aussi creusé et en même temps aussi vivant que celui-ci 1 La compétence de l'auteur y éclate à chaque page.
Je ne crois pas me tromper beaucoup en disant que la moitié des trois gros volumes de Taine est envahie par les traductions qu'il fait des auteurs anglais dont il parle, et les textes anglais mis à côté peuvent nous donner seuls la juste idée de l'esprit d'appropriation maîtrisante d'un homme qui traduit avec ce sentiment, ce tour et cette force ! Véritablement, c'est merveilleux! Je me rappelle que quand les fragments du Shakespeare parurent dans la Revue des Deux-Mondes, cette revue de chouettes qui aurait dû en avoir peur et les refuser, tant ils étaient exactement brillants et fidèlement magnifiques ! je donnai le conseil à Taine de consacrer un talent pareil à une traduction intégrale de Shakespeare, mais Taioe ne m'écouta pas, heureusement pour François-Victor Hugo, et aussi pour nous, qui avons mieux maintenant que ce qu'alors je demandais. Le critique futur se sentait!
Le critique, traducteur du' génie de Shakespeare et même du génie anglais tout entier, avait conscience de lui-même. Il se savait sous le traducteur delà lettre, et il se réservait de nous exprimer, dans un livre plus difficile et plus méritoire qu'une traduction littérale, cette essence du génie qu'il faut aller chercher plus haut que la lettre, et qui ne tombe pas, comme l'eau des linges, des textes les plus vigoureusement tordus!
TAliNE 87
Car c'est là que je veux en venir, c'est à cette compréhension, la traduction de Tesprit même, qui est la force ducritique et son genre de génie, à lui, l'analomiste sur le vif du génie des autres ! L'Histoire de la Littérature anglaise v'ieni de prouver àquelpointTaine en est doué. Personne, dans la critique contemporaine, n'en a davantage, au moins pour le moment. En vain Taine appelle Guizot et Sainte-Beuve ses maitres. Je regarde, pour ma pari, comme de jolies hypocrisies, sa dédicace à Guizot et ses compliments à Sainte-Beuve. Mais, comme on est toujoursle fils de quelqu'un, ainsi que le disait Brid'oison, ce sage! et qu'on peut même être le fils de plusieurs, je reconnais parfaitement les pères de Taine, et ils ne sont pas que Guizot et Sainte-Beuve : ils s'appellent aussi Philarète Chasles et Miehelet, — Michelet surtout, qui, à lui seul, a fait les trois quarts de l'enfant.
La prétention héraldique de Taine est de descendre de Stendhal, par l'excellente raison que Stendhal est un athée et parce qu'il a eu la pensée d'appliquer les lois mécaniques et chimiques aux sentiments hu-
mains, ce qui, pour Taine, est exquis, et la preuve de la plus grande force. Mais, comme nous avons écarté la philosophie dans le compte des mérites de Taine et comme nous ne voulons voir en lui que les facultés sympathiques et compréhensives du critique, nous n'admettons pas sa prétention de descendre d'un ironique, qui n'adora jamais qu'une chose, laquelle n'était pas celle-là qu'il appelait sa logique, car ce n'était rien moins que l'imprévu!
Cette déduction faite, Taine n'a donc plus pour ancêtres que Guizot, Sainte-Beuve, Chasles et Michelet. Seulement le fils, en bien des points, l'emporte sur les pères. Il a plus de sensibilité frémissante que Guizot ; plus de largeur et d'horizon que Sainte- Beuve; plus d'aperçus nets et de bon sens que Chasles; et plus de fixité dans la vue et d'assise dans l'esprit que cette mouche de feu qui vole, Michelet! Et je ne crois point, d'ailleurs qu'aucun d'entre eux, pas même le dernier, pût écrire, avec ses qualités et même avec ses défauts, cette Histoire de la Littérature anglaise, si, par impossible, il s'agissait de la recommencer !
Il y a, en effet, dans cette histoire, une force de jeunesse, une fraîcheur de tête, une exubérance, une espèce de bouillonnement de sentiments et de pensées qu'on n'est pas accoutumé à rencontrer dans un livre de critique et de biographie. Quoique faite, comme une éclatante mosaïque, de morceaux rapportés, qu'on a pu même distraire les uns des autres et
publier seuls, celte histoire n'en a pas moins son unité, qui est la trame de l'esprit anglais sous l'éblouissante broderie de ses grands hommes et de leurs chefsd'œuvre. Mais elle ne l'aurait pas, que chaque étude spéciale de cette galerie historique empêcherait qu'on s'en aperçût et qu'on en regrettât l'absence, tant l'intérêt de chacune de ces hautes études isolées est, en soi. tout-puissant, et suffisant pour que l'imagination soit satisfaite.
Inconséquent, plus qu'il ne croit, à sa méthode, Taine a concentré son eflbrt de vision et d'appréhension intellectuelle bien plus sur les grands esprits qui sont l'honneur de l'Angleterre, que sur la société à laquelle ils tenaient, — mais comme les hommes tiennent à la terre : par les pieds! Et, conclusion heureuse du moins pour ce livre que nous voudrions entièrement admirer, si le système dans lequel l'auteur veut enfermer toute littérature avilit le génie dans sa fatalité matérielle et le mutile d'une partie de son originalité, l'historien n'en a pas moins, en fait, et une fois à la besogne, subi tout le long de son livre la supériorité de ce génie dont il avait à raconter la vie et les œuvres, et, Dieu merci ! il l'a montrée telle qu'elle fut, sans l'affaiblir et sans la dégrader.
Une librairie qui s'est donnée pour mission de réimprimer des œuvres justement oubliées du xviii^ siècle, vient de publier les Lettres familières éciùtes (V Italie à quelques amis en 1739 et 1740, par Charles De Brosses^ qui fut depuis le président De Brosses. C'est le commencement heureux et habile (car le livre aura du succès, et tout à l'heure nous dirons pourquoi) ; c'est le commencement heureux et habile de tout un ordre de publications qui est un projet et presque un système. On veut égoutter sur nos lèvres cette coupe du XVIII* siècle à laquelle nous n'avons que trop bu. On ne veut rien perdre de cette lie empoisonnée, et l'on commence par nous servir la moins chargée et la moins épaisse. Dieu sait ce qui viendra plus tard !
I, Lettres familières écrites d'Italie à quelques amis en 1739 et 1740, par Charles De Brosses, publiées par Hippolytc Babou {Réveil, 10 avril 1858).
Charles De Brosses mêle, au moins, un esprit naturel, dont il avait beaucoup, à l'esprit de son temps, dont il avait trop ; et, pour les dégoûtés, s'il y en a, l'un fera passer l'autre. ParCharles De Brosseson nous prépare à Grébiilon fils. Kn langage de sport, c'est un entraînement. Le temps qui a gloritié Béranger n'en a pas fini avec le xvni" siècle. « Nous autres jeunes gens « qui avons vu Bonaparte, ^- disait Victor Hugo, — « ce n'est pas nous qui porterions jamais la queue « du xviii" siècle... » Ah! pardon 1 vous l'avez portée! Les mœurs de vos livres ont donné le soufflet d'un démenti à vos préfaces, et les petits que vous avez mis au monde, ces bâtards tombés du romantisme dans la bohème, malgré l'originalité qu'ils se supposent, la portent encore mieux que vous!
C'est cette queue, qui traîne partout dans le xix^ siècle et dans l'éventail de laquelle la littérature de ce temps vient de finir par se tailler des serviettes, que Babou a relevée, pour son compte, dans la notice placée à la tête des Lettres familières écrites d'Italie. Hippolyte Babou est un écrivain de cette bohème qui vit à la belle étoile de son caprice, et qui appelle les doctrines et les traditions de vieilles baraques. Parmi les pages caudataires du xviii" siècle, Babou, qui n'est point un page gai, mais qui aime tristement la gaîté des autres, quand elle est irrévérente et grossière pour les choses qu'elle devrait respecter, n'aurait jamais songé à nous vanter Charles De Brosses, s'il n'avait reconnu à tra-
vers son esprit l'esprit même du xviip siècle. Nulle sympathie intellectuelle ne devait physiologiquement exister entre Hippolyte Babou, esprit sec, pincé et pointu, et De Brosses, ce Bourguignon salé, avec du gros sel, il est vrai, mais qui en avait à revendre à Babou, lequel s'est travaillé si fort pour en mettre un grain dans sa notice.
Si De Brosses n'avait jamais été que ce qu'il aurait dû être, s'il n'avait été que le président De Brosses, qu'il fut plus tard, et ce grand commentateur de Salluste dont la critique n'a pas encore pris la mesure, Babou et autres de la libre -pensée auraient laissé sa mémoire parfaitement tranquille. N'en doutez pas ! Il y avait même pour euxune excellente raison de garder le silence, de planter quelques clous de plus dans le cercueil qui a fait jusqu'ici couvercle à sa gloire : De Brosses, dans une afTaire scandaleuse, avait osé tenir lête à Voltaire ! 11 s'était montré tout aussi spirituel que le patriarche, et l'avait roulé sous les fagots que ce très drôle de patriarche avait cherché à lui voler. Cela seul aurait suffi pour ne jamais parler, en librepensée et en bohème, de l'esprit de de Brosses.
Mais avant cette aventure, avant cette volée pour cette volerie, avant d'être président, avant d'avoir été mûri par la vie et assaini par la fonction, Charles De Brosses — il faut bien le dire ! et il faut surtout le dire puisqu'on nous y force 1 — avait été un homme de son temps. 11 n'avait pu échapper au.\ influences d'une
époque si horriblement athée et corrompue. Ce n'avait pas été bien long. Il avait jeté vite cette gourme de jeunesse. Il avait rasé l'athéisme par le doute et le vice par les mauvaises mœurs. Ses Lettres familières nous le montrent graveleux et impie presque autant que cet autre président du xviii'' siècle qui écrivit les Lettres persanes, sans respect pour cette robe qu'on a donnée, dans un sens profond, aux magistrats comme aux femmes, afin de leur rappeler qu'ils sont obligés à toutes les pudeurs de la vie!
Les Lettres familières de Charles De Brosses furent, à lui, ses Lettres persanes; mais il finit par les juger et les condamner, ce que n'a point fait Montesquieu. Eh bien, c'est exclusivement l'auteur, et non pas le juge de ces lettres, qu'on se met en peine d'exhumer ! Ce qu'on va chercher dans De Brosses, ce n'est pas tout De Brosses; c'est le jeune homme, c'est le gamin, qui se prolonge toujours un peu dans toute jeunesse. La notice d'Hippolyte Babou est explicite. Elle vante (que l'on nous passe le motl il est du siècle dont on hausse la gloire sur le dos de ce pauvre De Brosses), elle vante «l'aimable polisson» aux dépens de l'homme qui prépare sa vie à des oeuvres solides, et qui, de fait, l'y a consacrée. Elle ramasse ses chifTons erotiques et méprise le reste.
Elle fait même plus. Elle soulève et résout, en riant de ce joli rire que nous vous feronsvoir sur les lèvres de Babou, une petite question de moralité littéraire
qui nous parait lourde, à nous, et sur laquelle, avant de parler des Lettres écrites d'Italie^ nous vous demanderons la permission d'insister.
Celte question est celle-ci : La critique la mieux intentionnée et la plus sympathique, a-t-elle le droit de publier, après la mort d'un homme, un livre que cet homme, de son vivant, n'a jamais voulu publier ? Et ce n'est pas tout. A-t-elle le droit, de son autorité privée, de rétablir dans leur intégralité les passages mauvais qu'il a lui-même marqués comme devant être retranchés du manuscrit, déposé dans des mains fidèles, mais à condition qu'ils n'en sortiraient jamais ? Respectera-t-on moins la volonté d'un homme que sa pensée littéraire, et sa volonté péremptoirement exprimée et traduisant sa conscience elle-même ?... Telle • si la question que Babou a examinée en quelques lignes ineffablement légères, et dont il s'est joué plus qu'il ne l'a véritablement résolue :
« Oa prétctid — a dit ce très libre-penseur — que « Charles De Brosses, en autorisant ses amis à copier, « pour leur agrément, un manuscrit qui n'était pas
« destiné à Timpression, avait eu le soin de marquer « lui-même à l'encre rouge les passages scabreux : « il témoignait ainsi, disent ses descendants, qu'il re- « grettait un péché de jeunesse et que son ouvrage ne « devait point être livré au public. » Et, en effet, c'est la conclusion naturelle ; mais Babou nous affirme, sur son honneur personnel, que « ni le président, ni son « fils, ni son petit-fils, n'auraientdésiré, pour ces lettres « si remarquables, que le mystérieux et piquant demi- « jour d'une galante confidence. » Ayant vécu bras dessus bras dessous, comme on sait, avec ce président d'il y a une centaine d'années, Babou ajoute avec familiarité et certitude : « On nous permettra de « douter au moins des scrupules du président. Et, « quant à ses héritiers, ne doiveni-ils pas se trouver « heureux d'avoir à regretter aujourd'hui ce que « Charles De Brosses avait l'air de redouter? Le char- « mant éclat, — (ici commence le joli rire dont nous « avons parlé plus haut), — le charmant éclat qui a « rejailli sur leur nom me semble une très douce com- « pensation à leurs pudiques regrets... Puisque vous « vous laissez copier, vous ne serez pas fâché qu'on « vous imprime. — (Il manque à cette place un mon « c/jer.' qui aurait bien fait!) — On vous imprimera « donc quelque jour, à votre insu, et certainement « sans votre aveu, de sorte que vous aurez le plaisir « (d'hypocrite) — de déplorer hautement votre gloire, « comme si vous ignoriez, en homme naïf, que d'une
€ confidence à une indiscrétion, il n'y a jamais que la « main. »
Ce sont les propres paroles de Babou dans sa notice. Elles déshonorent si cruellement celui qu'elles louent, que nous avons cru devoir les citer textuellement, Aprèsavoir accusé sirailleusement Charles De Brosses d'hypocrisie, Babou, qui s'est cru très hardi et très large, s'est accusé lui-même, sans cérémonie, d'indiscrétion ; mais indiscrétion n'était pas assez dire. Un livre qu'on ose publier malgré la volonté d'un homme n'est pas seulement une insolence au premier chef envers cet homme, c'est aussi une trahison. Il n'y a plus, dans une société, de rapports moraux qui soient possibles, si le premier esprit gâté qui admire nos vices ou nos sottises ne tient compte ni de nos aveux, ni de notre repentir, ni de nos défenses lorsqu'il s'agit de supprimer la faute, — qu'on ne supprime, hélas 1 jamais tout à fait quand une fois elle est commise, — et s'il est loisible au premier venu de la reproduire et de l'encadrer au grand jour. Le procédé de Babou est le mépris le plus violent, sous sa forme ironique et superficielle, de cette personnalité que partout où la notion du droit existe, fût-ce au plus bas degré, les législations ont défendue ; car ce qui nous appartient le mieux, c'est la propriété de nos fautes, et nous avons sur elles le droit du repentir, qui les détruit, en les confessant.
L)e Brosses a usé de ce droit en confessant les
siennes, et nous ne connaissons rien de plus respectable et de plus touchant que ce testament d'honnête homme en pleine vie et adressée des amis auxquels on dit : « Veillez-y bien! Je ne veux point que cela circule. Je ne me renie point vis-à-vis de vous, mais ne me déshonorez pas ! » Malheureusement, on la croit arrachée, et la racine de nos fautes repousse. Il vient un jour où nos amis meurent. Il vient un jour où l'esprit de famille s'endort sur le tombeau des ancêtres, et c'est alors qu'un libre-penseur sans préjugés, un écrivain d'art pour Vart, qui aime, avant tout, la franche gaité, comme il dit, la galanterie vermeille, Chonnête et sonore gaillardise, a bientôt passé pardessus ces considérations d'un autre âge qui avaient dicté à De Brosses la défense formelle de publier ses Lettres d'Italie, et fait une gloire à cette fredaine 1
Tel est le châtiment d'un homme qui s'est oublié un moment... et telle aussi était la question préalable, la question qui devait précéder, dominer et arrêter tout dans cette publication des Lettres d'Italie de Charles De Brosses. Selon nous (nous n'hésitons pas à le dire I), quand on s'en réfère aux notions de la moralité la plus vulgaire, on n'avait pas le droit de les publier. On n'avait pasle droit de revenir surcette fredaine, sur cette débauche d'esprit à huis-clos d'un homme qui eut raison d'en avoir honte, quand il fut arrivé à la pleine possession de toutes ses puissances d'esprit et de cœur. Et du reste, qu'y a-t-on gagné ? Au point de vue, toujours
CHARLES DE BROSSES Sfl
subordonné, de la littérature, la correspondance de De Brosses étincelle-t-elle d'assez de génie pour mériter la gloire indulgente qu'on demande pour elle? Elcette correspondance, qui fait naturellement l'effet d'un chef-d'œuvre à son préfacier et à son éditeur, produitelle le même effet aux yeux désintéressés de la critique, et définitivement en est-elle un ?
Nous ne le pensons pas. Nous venons de la lire, el nous n'avons pu voir, dans ces pages familières et brusquées, un de ces livres puissants ou charmants, même dans le mal, que la morale et la religion désavouent, mais que l'art tout seul — l'art solitaire de notre temps — pourrait avec orgueil réclamer. Ce n'est point là un de ces ouvrages qu'on regrette de voiler, tout en les voilant...
Le bohème et le libre penseur, qui détestent la fonction sociale et qui trouvent dr<Me de voir une fois sans son mortier et sans son hermine, ne se composant plus pour figurer solennellement à la messe rouge, le président De Brosses, qui sans doute l'était en nourrice, ont causé l'illusion de Babou sur la valeur exacte
inO PORTRAITS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES
des lettres qu'il vante. Le sentiment tristement humain qui fait trouver aimable tout ce qui se compromet ou se dégrade, tout ce qui était au-dessus de nous et qui vient à nous par des fautes, a saisi Babou et troublé son sens littéraire, quand, au milieu de jolies têtes frivoles^ aimables ou libertines du xviii* siècle^ entre les grands appartements où trone Voltaire, et le voluptueux réduit où babille Crébillon fils, il a aperçu, ne fût-ce qu'un moment, dans la minute d'un libertinage rétrospectif, un homme qui, par son état et les mœurs purifiées de la dernière moitié de sa vie, n'avait que faire dans ce honteux trumeau, et de plaisir il a crié : « Voilà un chef-d'œuvre 1 » C'était une erreur.
En thèse absolue, pour qu'il y ait un chef-d'œuvre en littérature, il faut deux qualités indispensables qu'on cherche en vain dans ces Lettres écrites d'Italie, et qui, ni l'une ni l'autre, n'appartenaient à l'esprit de Charles De Brosses : c'étaient l'élévation et la délicatesse. L'élévation, il l'eut plus tard. Le génie de l'histoire lui donna la sienne, quand il s'appuya sur la rampe de ce magnifique commentaire de Salluste pour contempler de là ce monde romain dont il était allé en Italie chercher les débris. Mais la délicatesse, celte fleur martyre d'une âme choisie, qui, plus elle saigne, plus elle parfume, il ne l'eut jamais. De la race intellectuelle, ou plutôt sensuelle de Rabelais, il était narquois et gaulois, et gaulois a toujours signifié un peu grossier, dans la langue de France. Or, ce n'était pas
CHARLES DE BROSSES tOi
ainsi qu'il l'était: illétait beaucoup, au contraire, et il le resta toute sa vie. Car les vertus acquises ne changent pas la nature de nos âmes, et ne leur apportent pas le velouté qu'elles n'eurent jamais ou qu'elles n'ont plus. Les Lettres d'Italie que nous avons là sous nos yeux contiennent, en grossièretés, des choses effroyables, et ces choses ne sont pas des nudités ou des crudités de mots, mais des sacrilèges de sentiment et de pensée, que l'auteur écrit avec la cynique bonhomie d'une âme hermétiquement fermée aux plus divines puretés du cœur !
Et voilà justement ce qui retire net à ces lettres de Charles De Brosses le nom de chef-d'œuvre: elles sont grossières. Tout le génie du monde, s'il pouvait y avoir du génie sans élévation etsans délicatesse, c'est-à-dire toutes les autres qualités d'un esprit pétillant de verve et de ressources, ne les tireraient pas du rang inférieur auquel elles sont condamnées. Certes ! nous ne refusons pas certains mérites, et même tranchés, à l'observateur et à l'écrivain de ces Lettres. Il a fait, ou du moins on a fait pour lui, en les publiant, un livre vif, naturel, un peu sec, mais dans lequel on reconnaît, malgré l'aridité de la nomenclature, le réaliste de l'antiquité, qui en a fait revivre le bronze et le bas-relief avec une mordante énergie. Seulement, lorsquela critique a dit cela, elle n'a plus rien à ajouter à l'honneur de l'auteur des Lettres écrites d'Italie, et, puisqu'elles reparaissent avec celte souillure que De
Brosses avait essuyée, la critique reprend contre l'œuvre ses condamnations. Et elles sont absolues.
Très indignes du président De Brosses, ces lettres republiées de Charles De Brosses ne valent point, en dernière analyse, le bruit qu'on voudrait en faire parmi les grivois et les plaisantins de la librepensée. Moralement, elles font un livre graveleux et impie, et littérairement, malgré l'esprit très vif de leur auteur qui n'y suffit pas, elles sont un livre médiocre. Gomme renseignement d'art, appréciation, sensation d'artiste, cette correspondance est dépassée, et n'a plus guères, en ce qui touche à l'histoire des musées d'Italie, que l'intérêt d'un catalogue. Enfin, comme inspiration personnelle, c'est le fait d'un esprit qui avait plus de montant, de nerfs et d'originalité quand il répondait à Voltaire, que quand il l'imitait ; car De Brosses a imité Voltaire.
Comme tout le xviii^ siècle, De Brosses a porté le joug du mauvais ton d'impiété que Voltaire a jeté sur tous les esprits de son temps. Jusqu'à cette amusante querelle pour le bois volé (1), jusqu'à cette superbe
1. Babou ti'aite non pas légèrement, mais avec un sérieux plus étonnant que la légèreté, le vol des quatorze moules de bois que le président De Brosses ne voulut pas perdre parce que Voltaire les prenait. « U7i dévouement merveilleux — nous dit-il — « aux idées générales triomphant sans relâche des petites mi- * sères de Végoisme individuel, n'y a-t-ilpas là de quoi inspirer « le respect ou du moins l'indulgence devant certaines faiblesses « de caractère... qui ne sont peut-être que les iNhH'iTABLEs dé-
« FAILLANCES D'UN TEMPKIIAMENT NERVEUX? » POUP BaboU, que
bucolique d'impertinences dans laquelle ils alternèrent, mais dans laquelle, de l'avis de tous les rieurs, De Brosses fut le plus fort des deux et mérita le prix, l'auteur des Lettres sur l'Italie avait semblé un écho fidèle de l'esprit de Voltaire, mais un écho presque aussi puissant que la voix. On ne l'a point assez remarqué: dans le xviii" siècle, dévoré par Voltaire, il y eut des écrivains aussi spirituels que ce terrible homme, qui effaçait tout. De Brosses fut un de ces écrivains-là. Galiani en fut un autre. Seulement, ils n'étaient que spirituels; Voltaire, lui, était passionné, et c'est la passion qui domine le monde, si elle ne le gouverne pas ! Cette passion qu'il avait, et qu'eux n'avaient point, le faisait leurmaîtte etlesréduisait,ces esprits égaux, à n'être que de petits garçons devant lui. Ce joug porté par tout un siècle, Galiani le porta toujours, mais De Brosses le rompit. A dater de ce jour-là, il entra dans sa valeur vraie. Il ne redevint pas, mais il fut lui-même; car il ne l'avait jamais été. C'est ce De Brosses-là précisément qu'on n'édite pas, et qu'on répugnerait à montrer dans sa tenue digne et sévère, dans ses habitudes ignorées de magistrat et de savant, d'antiquaire et d'historien. On aime mieux l'autre, et cela se conçoit. Il est indécent... et c'est
soiii <|u(;ii|ii<-d bûches ? Mats supposez en francs deux cent mille fortunes é(;ales à celles de De Brosses, et Voltaire levant sur chaque un impôt forcé de trois cents francs, ce sera soixante millions pour l'homme aux défaillances, et le déboiscmeat du pays
même là sa plus forte objection contre l'Église, cette mère de toute chasteté.
Il est cancanier, malveillant, scandaleux contre le catholicisme et les chefs de la catholicité, les cardinaux et le pape. Que de causes de succès aux yeux des bohèmes de ce temps, qui veulent nous refaire un xviii" siècle au petit pied, et qui trouvent déhcieux ce petit panier d'élégantes ordures à verser sur l'Église et sur Rome !
PRLNCtSSE DES URSINS
LA
En écrivant une histoire qui, jusqu'ici, n'avait jamais été écrite, M. Combes, l'auteur du livre que voici sur la princesse des Ursins, n'a point obéi à une inspiration personnelle. Esprit tiède, inclinant au froid, sens rassis, judiciaire historique, de loisir peut-être et cherchant quelque sujet à traiter, il s'est souvenu du mot du duc de Saint-Simon sur la fameuse camerera mayor de Philippe V : « Elle régna en Espagne et son histoire mériterait d'être écrite, > et il s'est
1. Lfi Princesse des Vrsins, par M. François Ckjmbes {Pays, 26 octobre 1858).
dit que cette histoire, il l'écrirait. Il l'a donc écrite, et même en toute conscience. Seulement, malgré le parti pris de l'admiration pour sa princesse, malgré son excellente volonté pour trouver cette femme un grand homme, M. C4ombes, qui, nous l'avons dit, ne manque pas de sens et en a plus que d'enthousiasme, montre peu de confiance en son héro'me, et voilà pourquoi il blottit son ouvrage et lui-même sous la recommandation de grand seigneur du duc de Saint-Simon, qui est un sire fort puissant sur l'opinion, à ce moment du xix« siècle.
Mais le duc de Saint-Simon, dont l'importance, après tout, n'est qu'une importance littéraire, et qui, politiquement et historiquement,, tend chaque jour à diminuer davantage, le duc de Saint-Simon, ce grand peintre injuste, après l'avoir trop rabaissée dans ses Mémoires, conclut sur la princesse des Ursins par un mot inconséquent et plus grand qu'elle. Il n'est point vrai qu'elle « régna en Espagne ». Celui qui régna en Espagne du temps de madame des Ursins fut tout simplement Louis XIV, Louis XIV qui fît sentir à la princesse elle-même, dans sa faveur et dans ses disgrâces, que c'était bien lui qui était le maître ei le maître absolu: el rey netto. Très curieuse comme biographie et d'un intérêt qui a quelque chose de romanesque par cela seul qu'il s'agit d'une femme, l'histoire de la princesse des Ursins « mériterait » dans ce sens « d'être écrite » avec une plume acérée,
pittoresque, éprise du détail intime et domestique, et allant au fond des mœurs du temps et du caractère de la femme en question ici; mais, assurément, elle ne le mériterait pas, si, avec cette historiette dune favorite qui finit comme une comédie, on voulait faire de la grande histoire.
Or, c'est là précisément ce qu'a voulu faire M. François Combes. Il a pris candidement au pied de la lettre le mot du duc de Saint-Simon, qui, en grandissant hors de proportion vraie la princesse des Ursins, a cédé à ses instincts de faiseur de Mémoires ; car madame des Ursins est bien plus un personnage de Mémoires qu'elle n'est en réalité un personnage historique. Certes I une telle femme ne fut point une aventurière, mais, quoiqu'elle fût par sa naissance, ses relations, sa société, au niveau des plus étonnantes destinées, il n'y en a pas moins de l'aventure dans la sienne. Elle a le mouvement haletant, l'agitation stérile, l'intérêt passionné mais éphémère, et, qu'on nous permette le mot ! le flou-flou qui passe des personnages de Mémoires. Elle n'a point la solidité dans la grandeur du résultat obtenu que doit avoir tout personnage taillé véritablement pour l'histoire. Dans le ciel de l'histoire, il n'y a que des étoiles fixes, et madame des Crsins est une étoile qui depuis longtemps a tilé.
Dupe de l'appréciation à contre-sens du duc de Saint-Simon, M. François Combes, qui a de la gravité
et probablement le goût laborieux des choses historiques, a placé sous la forme sérieuse et abstraite de l'histoire les récits colorés des Mémoires du temps (et de Mémoires aussi originaux que ceux de Saint-Simon, de Louville, du maréchal de Tessé, lesquels feront toujours pâlir son livre quand on les mettra à côté), et c'est ainsi qu'au lieu d'une vie de la princesse des Ursins, c'est-à-dire d'une chose extrêmement piquante s'il avait eu la plume pénétrante et chaude qu'il fallait pour l'enlever, il nous a donné un fragment du règne de Philippe V, coupé dans la jupe de madame la princesse et surchargé de ces mille détails exigus qui sont comme la poussière de l'histoire, qu'un historien d'une physionomie aussi sévère que M. François Combes aurait pris soin de balayer.
Mais il les a laissés, et, au besoin, il les y aurait mis. Il a recherché tous ces détails, bien plus à leur place dans les Mémoires et dans les Correspondances, que dans un livre d'histoire élevée et générale tel qu'il a conru le sien. « Les femmes fourrent des épingles partout, V a dit Figaro. Elles en fourrent jusque
1 ans leur personnage historique, ce qui équivaut à dire que les plus an.âles d'entre elles sont encore femmes et le restent toujours. Or, madame des Ursins n'a guères été que cela, quand on y regarde : une femme très brillante, mais très inconsistante aussi, avec des lunes de bon sens, de caprice, d'entêtement et de chimère. Ce fut une femme en tout et partout, comme la chatte de La Fontaine.
M. Combes, dans le commencement de son volume, risque un parallèle de madame des Ursins avec lady Churchill (la femme de Marlborough et la favorite de la reine Anne), et de fait, si madame des Ursins jeta plus d'éclat, elle n'eut pas une tête politiquement de plus haut parage. Disons le mot : c'est une femme de chambre historique. Ce n'est rien de plus. Les éblouissantes qualités de la femme du monde que Saint-Simon lui reconnaît dans le fameux portrait qu'il a laissé d'elle, ne doivent pas nous faire illusion sur son ioanité politique. Le génie politique est encore plus rare chez les femmes que le génie littéraire, et la princesse des Ursins ne forme point une exception. Celle servante de roi a gouverné ses maîtres, mais quels maîtres avait-elle, bon Dieu! Philippe V, la faiblesse idiote de l'esprit, asservi honteusement aux besoins d'un tempérament de Bourbon, la seule chose qu'il eût hérité de sa race, et cette princesse de Savoie, menée elle-même par son père, et dont toute la politique avec son mari (les Mémoires du temps nous l'ont
assez appris) fut d'ouvrir les rideaux de son alcôve ou de les fermer.
Encore cette domination de madame des Ursins n'était point personnelle. Imposée d'abord à son petitfils par Louis XIV, et recevant l'ordre de Versailles, la princesse des Ursins fut restée camerera mayor quand elle aurait déplu. Seulement, ne rencontrant dans aucune idée ou aucun préjugé de son esprit de répugnance pour les fonctions par trop intimes et par trop domestiques dont elle était chargée, agréable d'ailleurs, charmante, de bonne humeur, une caquetbon-bec d'un esprit infini et de grandes manières, comme doivent être des princesses quand elles sont des caquets-bons-becs, soulevant par là ce roi mollasse, qu'il fallait amuser, du spleen affreux dans lequel s'hébétait sa vie, madame des Ursins n'eut ni grand mérite, ni grande peine, d'exercer un si facile empire. Mais le jour qu'il fallut lutter pour le garder, car ce jour arriva le jour où Louis XIV fut mécontent d'elle et lui ôta cette confiance qui était sa force, à elle, sur les majestés espagnoles, cette servante, soidisant maîtresse, perdit son empire aussi facilement qu'elle l'avait exercé.
Si cet empire fût venu d'elle, si, comme celui d'Éléonore Galigaï sur Marie de Médicis, il avait été l'ascendant d'une âme forte sur des âmes faibles, madame des Ursins, bien avant que la seconde femme de Philippe V la brisât comme une pagode de perce-
laine, n'aurait pas ofTert le spectacle de venir se justifier à Versailles, en 1705. Le ménage royal put la regretter comme une perruche très supérieure qui le désennuyait dans sa prison de l'Escurial, mais il la laissa docilement partir.
On lui permit de revenir. Justifiée à Versailles, elle revint et reprit sa puissance au prix qu'elle lui avait toujours coûté; et c'était à Madrid la domesticité, mais à Versailles, c'était l'esclavage 1 Impossible de voir, en effet, dans cette princesse des Ursins dont on veut faire une reine au petit pied en Espagne, autre chose qu'une observatrice qui renseignait Torcy et maJame de Maintenon et faisait les commissions de Louis XIV. Réduite à cet emploi, qui est toute la réalité du rôle qu'elle a joué, la princesse des Ursins, comme on le voit, perd un peu de cette attitude superbe que lui a donnée Saint-Simon et qu'a voulu lui conserver M. Combes. Elle n'était pas de taille, du reste, à en jouer un autre.
Parfois très lucide d'observation, voyant bien la société espagnole et les résistances qu'elle opposait à l'influence française, elle manquait, quand elle voulait agir, de netteté et d'initiative. Elle s'agitait et tâtonnait, sans direction fixe, brouillant son écheveau en vraie femme violente qu'elle fut toujours. M. Combes, qui en parle parfois avec un respect presque comique, car, il faut être juste, elle ne mérite pas des sentiments aussi pénétrés, avoue lui-même qu'elle fut
112 PORTRAITS POLITlQtËS ET LITTÉRAIRES
d'abord pour la politique française, — ensuite pour la politique de conciliation, — et enfin pour la politique espagnole ; — précisément la politique qui l'eût renversée quand Elisabeth Farnèse, à elle toute seule, ne l'aurait pas chassée avec ignominie, comme une femme de chambre qu'elle était!
Tout le monde sait cette chute. Tout le monde a lu cette comédie d'une reine qui nettoie sa maison d'une vieille servante. Jamais femme qui veut être maîtresse chez elle ne donna de plus énergique coup de balai. « Chassez-la et dépéchez-vous! — avait dit le roi Philippe à sa jeune femme, — autrement,,. »Et l'histoire est plus hardie que nous, car nous n'oserions transcrire ici en quels termes d'un royal cynisme il lui dénonça l'influence de cette femme, qui pouvait se mettre entre eux deux. Chassée donc comme une folie, empaquetée, à moitié nue, au cœur de l'hiver, dans un carrosse, la princesse des Ursins fut expédiée à la frontière de France comme un colis pestiféré. Fouette cocher! Les cochers fouettèrent. Elle était déjà oubliée avant que le bruit de leurs fouels eût cessé. Elle-
n'avait pas, du reste, opposé plus de résistance qu'uae servante; elle tombait comme elle s'était élevée. Il y avait de l'unité dans son destin.
En effet, nous n'exagérons pas, et M. Combes a cité cette lettre : « Dans quel emploi, bon Dieu ! m'avez-vous
< mise! — écrivait la princesse desUrsins au temps de « sa splendeur à la maréchale de Noailles. — Je n'ai « pas le moindre repos, et je ne trouve pas même le « temps de parler à mon secrétaire. Il n'est plus ques-
< tion de me reposer après le dîner, ni de manger « quand jai faim. Je suis trop heureuse de pouvoir « faire un mauvais repas en courant ; encore est-il
< bien rare qu'on ne m'appelle pas dans le moment « que je me mets à table. En vérité Madame de Main- « tenon rirait bien si elle savait tous les détails de ma « charge. Dites-lui, je vous supplie, que c'est moi qui « ai l'honneur de prendre la robe de chambre du roi « d'Espagne lorsqu'il se met au lit, et de la lui donner
< avec ses pantoufles quand il se lève. Jusque-là je
< prendrais patience; mais que tous les soii*s, quand « le roi entre chez la reine pour se coucher, le comte « de Bénavente me charge de l'épée de Sa Majesté,
< d'un pot de chambre ^e\ d'une lampe que je renverse
< ordinairement sur mes habits, cela est trop gro- « tesque. Jamais le roi ne se lèverait si je n'allais « tirer son rideau ; et ce serait un sacrilège si un au- « tre que moi entrait dans la chambre de la reine
< quand ils sont au lit. Dernièrement la lampe était
« éteinte, parce que j'en avais répandu la moitié. Je « ne savais où étaient les fenêtres, parce que nous « étions arrivés de nuit dans ce lieu-là; je pensai me « casser le nez contre la muraille, et nous fûmes, le « roi d'Espagne et moi, plus d'un quart d'heure en « les cherchant. Sa Majesté s'accommode si bien de « moi qu'elle a quelquefois la bonté de m'appeler « deux heures plus tôt que je ne voudrais me lever. « La reine entre dans ces plaisanteries; mais cepen- « dant je n'ai point encore attrapé la confiance qu'elle <K avait aux femmes de chambre piémontaises. 3' en suis < étonnée, car je la sers mieux qu'elles, et je suis sûre « qu'elles ne lui laveraient point les pieds et qu'elles « ne la déchausseraient point aussi promptement que « je fais! »
M. François Combes, qui est naïf, s'écrie, après avoir cité ce passage : « Une descendante des La Trémoille « devenue femme de chambre d'un roi I v> Et il part de là, le digne homme, pour conclure que l'aristocratie française était descendue bien bas après Richelieu, et rappeler Tacite et la servilité romaine. Nous ne partagerons, certes I pas son étonnement, ni ses conclusions. La royauté et le culte qu'on avait pour elle du temps de Louis XIV, et même du temps de Henri IV, tenaient une si grande place dans les idées et dans les mœurs, que ces fonctions, que nous avons appelées plus haut trop intimes et trop domestiques, n'impliquaient aucune bassesse d'âme de la part de ceux qui les rem-
plissaient. Au contraire, dans l'opinion d'alors, ces fonctions étaient l'honneur même . Le livre de M. Combes porte à toute page la preuve, qu'il n'a pas comprise, il est vrai, de cette influence de la royauté qui transformait tout dans son éclat; mais, si ces fonctions étaient honorables, elle n'en étaient pas moins incommodes, et quand une femme de la naissance et du rang de la princesse des Ursins les acceptait et les remplissait, il fallait qu'elle fût soutenue par l'ambition de quelque chose de plus que de donner le pot de chambre au roi et de laver les pieds de la reine! Ce quelque chose de plus était évidemment de dominer l'esprit de ses maîtres et de se payer de ces peines et de ces attitudes... grotesques, comme elle dit, par la réalité d'un grand pouvoir.
Eh bien, c'est cette réalité du pouvoir qui a toujours manqué à la princesse des Ursins ! Elle a vécu bien des années comme elle le raconte dans cette page incompréhensible à l'esprit moderne, et qui a dépaysé son historien, et jamais elle n'a touché, en pouvoir absolu et incontesté, les gages de cet épouvantable service auquel elle avait dévoué sa vie. Entre Louis XIV, invisible et présent, le vrai roi d'Espagne, et Philippe V, qui avait pour son pouvoir une de ces jalousies d'eunuque qui ne possède pas l'objet de sa jalousie, madame des Ursins, ambitieuse trompée, ne fut guères que ce qu'elle nous a décrit dans sa lettre à la duchesse de Noaillcs. Quand la première femme de
Philippe V mourut^ on a prétendu que, les yeux fixés sur madame de Maintenon, elle pensa à être la Maintenon de l'Espagne ; mais l'âme de ce faible roi qu'elle croyait tenir lui appartenait si peu, qu'il fut le premier à lui dire ce mol, rappelé par M. Combes: «Cher- « chez-moi une femme, nos téte-à-téte scandalisent le « peuple,» et la femme qu'elle lui donna fut cette violente et impérieuse Farnèse, qui, en arrivant, la mit dehors presque par les épaules, à la manière des laquais :
El quant à Fronlin, je dirai
Que c'était un coquin et qu'il est renvoyé!
Voilà pourtant, dans son élévation et dans sa chute, la femme à qui l'on veut faire les honneurs d'un personnage historique I Déjà, pour être malhonnêtes, j'imagine, envers la grande femme silencieuse qui ne domina pas, mais qui conseilla Louis XIV et qui devint sa providence lorsqu'il eut perdu sa Fortune, des critiques superficiels l'avaient comparée à madame de Maintenon et lui avaient accordé une préférence politique, mais tous les faits de la vie de madame des Ursins démentent l'indignité de cette comparaison et de cette préférence.llya, entre madame de Maintenon et la princesse des Ursins, la différence qu'il y a précisément entre la maîtresse et la domestique, entre le bon sens indéfectible et l'imagination piperesse, entre
le calme et lagitalion vaine, entre la simplicité et le faste, entre la réussite et l'échec! Saint-Simon, dans le somptueux portrait qu'il nous a tracé de la princesse, et quoiqu'il n'ait vu que la femme du monde là où un autre aurait au moins cherché la femme politique, n'a pas cependant oublié le trait juste qui l'individualise, et c'est sous ce trait qui porte, comme la flèche au talon d'Achille, que toutes ses autres qualités tombent abattues. « L'entêtement de sa personne « fut en elle la faiblesse dominante et surnageant en « tout jusque dans sa dernière vieillesse, par con&é- « quent des parures qui ne lui allaient plus et que ^< d'âge en âge elle poussa fort loin au delà du sien. > Ce fut, en efTet, cet entêtement île sa personne, lequel n'est pour le duc de Saint-Simon que de la coquetterie inintelligente, qui la poussa dans toutes les fautes et dans toutes les illusions. Ce fut cet entêtement qui lui fit croire qu'elle succéderait à la première femme de Philippe V, et la rendit dupe d'Alberoni dans l'afTaire du second mariage, et ce fut cet entêtement encore qui lui persuada qu'on lui érigerait une principauté souveraine quand on signa le traité d'Utrecht!
Certes! nous sommes loin, quand on récapitule toutes ces erreurs d'esprit et de conduite, de la sage et solide madame de Maintenon. Puisqu'on parle de régner, ce fut celle-là qui régna vraiment, étant, dans tous les sens du mot, la noble moitié de Louis XI.
Elle régna sans en avoir l'air, tandis que la princesse des Ursins ne régna point et en fît le tapage. L'ambition de celle-ci ne fut, en somme, que des prétentions bruyantes et avortées, et le livre de M. Combes le fait voir. Il eût pu nous donner un précis exact de la guerre de la succession et du règne tout entier de Philippe V, qu'il connaît bien, comme son histoire le prouve, mais ce titre: La princesse des Ursins, Va tenté, et il a succombé à la tentation. C'est le temps des femmes en histoire que notre temps. Voilà son excuse! Vâme se mêle à tout, disait madame de Staël. Le sexe aussi.
CHÂTEAUBRIAISD
Quand on lit sur la couverture d'un livre le grand nom de Chateaubriand suivi de celui du comte de Marcellus, toutes sortes d'idées vous viennent à l'esprit et on les accueille comme des espérances. Personne, en effet, n'ignore à cette heure ce que M. de Marcellus a étépourM. de Chateaubriand. On n'oserait pas dire son ami. L'amitié comporte une égalité, un niveau d'âmes et de position qui ne pouvait exister entre M. de Marcellus, que Chateaubriand prit si jeune sous son patronage, et un homme comme l'auteur du Génie du Christianisme, frappé par le
1. Chateaubriand et son temps, par le comte de Marcellas, Alala, René, le Dernier des Af>encerrages {Pays, 22 février if 59. Constitutionnel, 21 juillet 1879).
triple isolement de la misanthropie, de la vieillesse et de la gloire. Seulement, si l'on ne peut employer le mot d'amitié, s'il n'est pas loisible de croire à un sentiment que Chateaubriand, assez tiède à tout ce qui n'était pas sa personne, n'éprouva peut-être, dans toute sa vie, que pour Fontanes, il faut convenir pourtant qu'il y eut entre lui et M. de Marcellus une intimité profonde et dont le lien ne se rompit jamais.
Disons tout d'abord ce qu'elle fut, cette intimité. Lorsque Chateaubriand était ambassadeur en Angleterre, M. de Marcellus servait sous ses ordres en qualité de secrétaire de l'ambassade, et déjà Chateaubriand lui témoignait beaucoup de confiance. Malgré l'extrême jeunesse de M. de Marcellus, Chateaubriand, qui fut toujours le sublime bourreau d'argent que vous savez^ investit cet enfant (il l'était presque) de la charge assez difficile de conduire sa maison et d'en surveiller les dépenses. Il ne l'appelait en plaisantant que sa « ménagère ». Et ce n'était pas tout. M. de Marcellus, qui a publié depuis les Byonisiaques de Nonnos, était érudit comme un membre en herbe de l'Académie des Inscriptions [Tu Marcellus eris.^), et Chateaubriand, qui n'était qu'un lettré, lui, trouvait commode d'avoir toute cette érudition sous sa main. Il faisait traduire à M. de Marcellus les vers grecs dont il avait besoin. Il ne le prenait point pour son bibliothécaire, il faisait mieux: il le prenait pour sabibliothèque.
Comme les hommes qui ont la fatuité d'une grande
CHATEAUBRIAND <2l
mémoire, l'illuslre auteur des Martyrs avait peu de livres et ne s'en souciait. M. de Marcellus lui prêtait les siens. S'il y avait un Montaigne ou un Sophocle sur le coussin du canapé ou de la calèche, il appartenait à M. de Marcellus. Eu reconnaissance de ces bons offices, l'ambassadeur-écrivain avait pour le jeune Valère de sa maison et l'helléniste de son cabinet ces charmantes familiarités paternelles qui ont tant de grâce dans un homme d'un ton supérieur, et qui, venant de lui, Chateaubriand, devaient enivrer un jeune esprit adorateur de son génie. Comme Bossuet faisant le catéchisme religieux. Chateaubriand faisait le catéchisme diplomatique à son secrétaire. Il lui corrigeait ses rapports et devenait aimablement son professeur de rhétorique... en matière de protocole. Et ce n'était pas tout encore ! « Je l'en prie, défais ce bouton », dit Hamlet. Le vieil Hamlet connu jadis sous son nom de René, devenu ambassadeur moins naturellement que l'autre était prince, aimait aussi à défaire « ce boulon» du costume officiel qui lui gênait parfois la poitrine, et, par un reste d'habitude, il s'en allait souvent, à travers les campagnes des environs de Londres, mélancoliser. 11 emmenait avec lui le jeune Marcellus. Ainsi il le mêlait profondément à sa vie, — 1 sa vie publique d'ambassadeur, à sa vie cachée de rêveur et de poète. Dans sa préface, M. de Marcellus se vante, avec raison et justice, d'être « l'ombre diplomatique de M. de Chateaubriand ». II est, parbleu !
bien son ombre tout entière! « Je ne suis pas la rose, — dit le Persan, — mais j'ai habité avec elle. » M. de Marcellus a habité avec le laurier.
Et bien, convenons-en, après tous ces détails, quelle meilleure situation pour écrire un livre, pour dire un dernier mot sur Chateaubriand, que cette position incomparable de M. de Marcellus! Quelle source plus secrète de documents inespérés, inattendus, entièrement nouveaux, que les souvenirs de cet ancien jeune secrétaire d'ambassade qui, dès Londres, et en vue de l'avenir, écrivait chaque jour, avec la pensée du diplomate, tous les dits et gestes de son ambassadeur et de son grand homme ; qui en dressait le protocole pour en faire plus tard un gros livre; et, s'il manquait la grande gloire littéraire poursoncompte,songeaitàs'en faire, au moins, une petite, à même celle de Chateaubriand! Quelle intéressante, amusante et triomphante biographie à élever bravement en face des Mémoires d'outre-tombe, ce livre d'attitude, dont elle aurait pu si plaisamment éclairer les poses! Quelle belle étude, enfin, dans l'intérêt de la vérité, sur la plus brillante personnalité de ce siècle (en exceptant toutefois Napoléon), à entreprendre et à achever, pour qui l'avait suivie de si près et observée à toutes les heures, dans toutes ses pantoufles et dans tous ses déshabillés! Il est des intimités qui rapportent encore à ceux qui en ont joui, même quand ils n'en jouissent plus. Telle était certainement celle-là.
CHATEAUBRIAND 4ÏS
M. de Marcellus pouvait être mieux que personne le Boswell de Chateaubriand, mais un Boswell homme d'esprit qui entend à demi-mot et ne manque pas les nuances, et non pas un Boswell comme cet imbécille dont Macaulay a trop exalté la bêtise, qui ne sut que tendre indifféremment le crachoir à tout ce que le docteur Johnson expectorait, et qui ne fut, après tout, qu'une mécanique à souvenirs. Jean-Jacques Rousseau disait un jour qu'il « aurait voulu être le laquais € de Fénelon pour avoir l'honneur de devenir son « valet de chambre », et s'il avait eu cette destinée, il nous aurait donné sans doute sur le cygne de Cambrai un livre touchant et superbe, qui eût mieux valu que le livre des Coy^fessions sur une orgueilleuse et sale huppe comme lui 1
M. de Marcellus,qui a vécu chez Chateaubriand, mais sur le pied d'un gentilhomme chez un gentilhomme, y a vécu plus intimement qu'un valet de chambre, car le valet de chambre n'aide pas à la toilette de l'esprit, et il a fait précisément sur Chateaubriand ce que Rousseau put regretter de ne pouvoir faire sur Fénelon. Il a fait un livre, et que disons-nous ? nous nous trompons! il en a fait deux. Le premier a pour objet la politique de l'auteur de la Monarchie selon la Charte, et le second sa littérature. Sur quoi fera-t-il le troisième ? car il y en aura peut-être un troisième. Chateaubriand est le majorât de M. de Marcellus; il lui appartient par droit de vie commune : il en use et
abuse, il le déchiqueté. D'avance, nous ne blâmons pas cela. Les grands hommes, comme les grands esprits, appartiennent à tous ceux qui savent parler d'eux, et nous ne connaissons rien dans les délicatesses d'un écrivain qui puisse primer les intérêts de l'histoire. Est-ce qu'avec les réserves introduites dans les Mémoires de Byron, Thomas Moore ne s'est pas presque... déshonoré? Seulement, attention! Tout dépend de la manière dont le livre est exécuté, de sa vérité, de son art, de sa profondeur. Et voilà la question pour tout le monde, et en particulier pour M. de Marcellus. Quel est son livre? Est-ce un chef-d'œuvre? L'auteur a-t-il vraiment fixé pour les yeux de la postérité ce rayon viager tombé sur lui de l'immortalité de Chateaubriand, et dans lequel il a vécu heureux et réchauffé comme l'abeille dans son rayon de soleil? S'est-il réellement ménagé une petite niche pour son amour-propre dans cette énorme mémoire, comme on se ménage un petit coin pour y glisser sa propre statuette sous l'entablement d'un tombeau?
Hélas I nous ne le croyons point, et môme nous croyons le contraire. Ce livre ne nous a ménagé, à
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nous, qu'une déception. Nous nous attendions, en effet, à de l'histoire plus fine et plus incisive que l'histoire, à des Mémoires plus vrais que des Mémoires parce que celui dont il y eût été question ne les eût pas écrits. Nous nous attendions ou à de l'admiration franche à qui l'on n'en veut pas de grandir un homme, ou même (allons!) au dénigrement, oui! au dénigrement qui le rapetisse, ou enfin à l'impartialité qui prend correctement sa mesure et ne l'exagère pas. Dans tous les cas, nous avions compté sur un livre vivant et robuste, et nous n'avons trouvé que de la grammaire, des notules comme nous en mettons tous sur la marge des ouvrages qui nous appartiennent, pour nos besoins personnels, et, en dernière analyse, un livre... vain. « L'ombre diplomatique » de Chateaubriand n'est qu'une ombre, et écrit comme une ombre ! Son livre en est une aussi ; car ce n'est pas un livre, à coup sûr.
Après nous avoir raconté en quelques lignes de préface les procédés de style de Chateaubriand, ce qu'il appelait la coulée ei le crible à froid^ — détails curieux pour les gens du métier, mais inutiles, car nos méthodes ne sont jamais bonnes que pour nous, - M. de Marcellus a ouvert tout simplement les Mémoires d' outre -tombe,ei,^an'i autre ordre que celui de la pagination et des chiffres, il a, dans ce livre hardi d'expression, où la langue est maniée comme le marbre par la vieille main de Michel-Ange, pourchassé de
phrase en phrase la petite bête, c'est-à-dire la faute de français imperceptible etTincorrection qui échappe. M. de Marcellus est un grammairien armé d'un microscope.C'est un émoucheur.Comme l'ours, ce gros bienveillant de la fable, il ôte la mouche à Chateaubriand quand il dort {quando dormital bonus Homerus),ma.is, comme l'ours, qui du moins avait la patte vigoureuse et fendait net le front de son ami avec un caillou, il n'empoigne pas de pavé, et il n'a que l'irrévérence des chiquenaudes.
Au point de vue purement exclusif de l'intérêt de l'ouvrage, peut-être fallait-il qu'un livre pareil fût plutôt amer ou gai qu'autre chose... Mais vouloir être respectueux tout en faisant la leçon n'est vraiment pas une position tenable, et ressemble trop aux anciennes adresses de la Chambre en réponse aux discours du Trône. M. de Marcellus, qui doit être pour la politique de la Monarchie selon la Charte, a pour le génie de Chateaubriand l'insolence tempérée qu'on pouvait appeler l'insolence constitutionnelle. De race, nous l'avions cru ultra.
Il ne l'est point, et il ose d'autant moins l'être dans sa critique, qu'il aime Chateaubriand et qu'il a véritablement de la sensibilité littéraire. Mais la rage de montrer du goût gâte son goût, comme l'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a, et c'est ce terrible goût, qui gâte tout en lui sous prétexte de corriger et de purifier les autres, qui l'empêche de voir clairement
la supériorité, comme emploi de lanj;iie et art profond, des Mémoires d outre-tombe et de Banc é sur les autres ouvrages de leur auteur. Il ne comprend pas, malgré toute son intelligence, que ces derniers livres soient les premiers de Chateaubriand pour la profondeur du sentiment et leur expression prodigieuse, — énergiques toujours, ceux-là, même dans leurs défauts et leurs prétentions, quand il y en a ; car il y en a, nous ne le nions pas! Lui donc qui parle tant de goût et qui s'en préoccupe comme d'une idée fixe, il ne sent pas qu'il arrive lui-même au faux goût, — par la timidité. Car il y a deux faux goûts, et non un seul. Il y a l'exagéré et le timide. Une exagération en deçà aussi ^ bien qu'au delà, et, que ce soit en avant ou en arrière que l'on tombe, c'est toujours tomber.
Voilà le reproche capital, le reproche qui entraîne tout le reste et que l'on peut faire à la critique de M. de Marcellus sur les derniers ouvrages en date de Chateaubriand. Le livre qui porte ce nom célèbre et qui annonce la vie, qui promet au moins un regard sur la vie de ce grand artiste que la politique vola à
la Muse, et qui ment aux promesses de son titre, n'est, au fond, rien de plus que de la critique littéraire. Une critique minutieuse, timide et fausse à force de timidité, laquelle finit par avoir peur de sa peur, comme si elle était une hardiesse! C'est insupportable, et tout à la fois c'est comique. C'est insupportable de voir recommencer, à propos de quelques points et virgules, la scène si connue de Bélise et de Philaminte dans les Femmes savantes, mais c'est comique, n'est-il pas vrai? que Martine soit Chateaubriand 1 Le croirait-on, si on ne le lisait?
Chateaubriand, cet homme de style qui voulut féconder une langue mourante et qui essaya de la rajeunir en la retrempant dans ses sources, est aujourd'hui repris de son audace, et par qui ?... Par un érudit, par un linguiste, qui appelle le mot propre impropre parce qu'il est tou j ours énergique , et qui court sus au latin quand il ose passer dans celte bellelangue d'invention et de tradition qu'écrivait Chateaubriand dans sa vieillesse. Certes ! la science eût mieux conseillé M. de Marcellus que son goût littéraire, mais la science n'est qu'une juxtaposition dans notre pensée, tandis que le goût est la fleur de l'organisation même et sort du plus inlime de l'homme: du mystère de son tempérament. Pas plus que tout autre, il n'a eu la liberté du choix. Il a obéi à sa nature en jugeant Chateaubriand comme il l'a jugé. Et il y a si bien obéi, qu'il n'a pas seulement relevé des faiblesses grammaticales qu'une
nature plus forte aurait dédaigné de relever, mais il s'est encore mépris dans ce qui n'était plus l'ordre grammatical et conventionnel de la langue, et en ce qui tenait à une appréciation plus profonde et plus littéraire.
On le voit passer sans cesse des mots aux choses qu'ils expriment, et reprocher à l'écrivain, qu'il accuse d'outrance et même parfois de barbarie, l'intensité de sentiment et làprelé de sa couleur. Ainsi, cette magnifique misanthropie, accrue par toutes les expériences de la vie et des hommes, qui a fini par déborder Chateaubriand dans ses dernières années, lui paraît un bistre trop amer et trop noir étendu sur les Mémoires d'outretombe, et il le signale comme une tache à la pureté d'un talent qui n'a jamais été si puissant ni si beau ! Voilà cependant la critique comme l'entend M.deMarcellus ! Cette critique incroyable qui marche entre deux prétentions, — le bon goût et la bonne compagnie, — cette vestale de Dictionnaire, que le moindre solécisme onense et qui garde contre les hardiesses du génie le feu sacré du rudiment, a des pudeurs permanentes et farouches qui ne sont plus que des pruderies.
Elle rougit du mot quand il est trop vif, du sentiment quand il est trop tendre, du détail de mœurs quand il est trop vrai ; il n'y a que la pensée et le style qu'elle décolore au milieu de toutes ces rougeurs. A chaque page de ces remarques incroyable-
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mont menues, de ces délicatesses qui affadissent, de ces réserves qui réservent tout, l'esprit du lecteur s'impatiente. On n'écrit des Mémoires sur rien pour prendre des airs d'Harpocrate, et d'ailleurs ce n'est pas un dieu que M. de Marcellus. Puisqu'il fait un livre, ce n'est pas pour se taire ! C'est trop ou ce n'est pas assez.
Ce n'est pas assez évidemment! Dans ce volume de Chateaubriand el son temps nous ne trouvons ni l'un ni l'autre .' ni le temps, qui est connu, qui est partout, dans tous nos livres, et sur lequel il aurait fallu nous apporter des détails ou du moins des jugements nouveaux; ni le Chateaubriand que nous attendions, dans la virtualité de son double génie : d'homme d'action qui passe avec le mouvement du siècle dans l'histoire, ou du poète, assis à l'écart. Ils n'y sont point. Il n'y a que des phrases corrigées comme une version ou comme un thème. Cela s'appelle une Fie. On voudrait donc de la vie 1 On ne vous donne que du collet monté en toute chose, des bégueulismes littéraires, et quand on touche
à certaines cordes qui vibreraient trop, les réticences
de la discrétion.
C'était bien la peine, en vérité, d'avoir été le secrétaire de Chateaubriand, pour écrire sur le père du Romcintisme en France comme l'aurait fait le secrétaire de Villemain ! M. de Marcellus, au lieu de peser le mérite d'un des plus grands artistes qu'ait eus encore le XIX' siècle malgré nos décadences, a pesé des diph- Ihongues et frotté des mots sur sa manche pour voir s'ils étaient de bon aloi. Qu'on nous passe l'expression ! il a pouillé grammaticalement le génie, et il ne lui est resté aux doigts de tout ce travail que l'encre de la plus petite vertu^ l'encre d'un académicien. Ahl lui qui s'est présenté longtemps au seuil de l'Académie française mériterait bien que, pour un pareil livre, ses portes majestueuses s'ouvrissent devant lui, d'y entrer entre deux virgules, et d'aller s'établir à ce granj travail du Dictionnaire pour lequel il a prouvé qu'il était bien fait !
M. le comte de Marcellus! Vous croyez peut-être, ou du moins vous aviez cru, avant de lire ceci, que c'était là un historien qui devait pénétrer plus loin que les autres dans un homme qu'il avait pratiqué, qu'il avait aimé, et dont il avait été presque le partner dan» la vie! Vous aviez cru qu'il mettrait la main sur le cœur et aux entrailles de celui qui fut Chateaubriand ! Eh bien, vous vous étiez trompé t II ne l'a mise que sur son vocabulaire, qu'il chicane parce
que ce vocabulaire est trop fier, trop éclatant, trop hardi et trop latiu surtout, — ce qui, par parenthèse, est Ja noblesse pour les mots français. M. de Marcelius, si érudit d'ailleurs, n'a pas même eu ici le courage du linguiste. La hart de l'homme de gôùt qu'il a au cou, a tout étoufTé. Vous vous attendiez à de la critique humaine, moderne, qui va chercher le secret du talent dans les sources ouvertes de la vie; vous aviez cru, enfin, à une anatomie superbe 1 Mais on ne dissèque pas avec un grattoir. M. de Marcellus, c'est l'abbé d'Olivet sur Chateaubriand !
C'est tout Chateaubriand romancier qu'Alphonse Lemerre nous donne dans une de ces éditions inventées par lui avec tant de goût, et qui, en librairie, porteront désormais son nom. On dira : Editions Lemerre et on les copiera, et déjà les copistes sont venus. Mais Alphonse Lemerre restera l'éditeur original, le irouveur, l'inventeur de ces éditions délicieuses sur papier mais, qui a le reflet adouci des plus pâles topazes, tapis charmant pour la pensée ! Chateaubriand, qui fut un dandy toute sa vie, qui met-
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tait des collants, dans sa jeunesse, de la couleur de ce papier, serait heureux,s'il les voyait, de cette distinction et de cette aristocratie livresque. Pour l'édition seule, on devrait parler de ce Chateaubriand romancier ; mais il y a encore, d'en parler, une autre raison, pour moi impérieuse... C'est la manière inouïe de sottise et d'impertinence avec laquelle la jeune génération, qui se croit littéraire, de ce siècle, traite Chateaubriand, qui en fut et qui en est resté le plus grand :rivain ! Épris de modernité, comme ils disent dans leur ridicule jargon, les jeunes benêts qui trouvent à M. Zola un talent immense se permettent le mépris avec Chateaubriand, qui, s'il vivait, les écraserait du sien ; car les jeunes gens qui méprisent, comme ils disent, les vieilles barbes (un mot d'eux), ne se doutent pas du mépris que les vieilles barbes leur rendent, mais en y ajoutant la raison de les mépriser !
M. Anatole France appartient par son âge à celte génération insolente pour une grande mémoire, mais il a trop d'esprit et de tact, lui, pour en partager l'insolence. Dans la notice qu'il a été chargé de mettre à la tête du Chateaubriand romancier de Lemerre, il n'a risqué qu'une seule chose qu'on puisse peut-être lui reprocher: •< En publiant — dit-il — trois romans « de la jeunesse de Chateaubriand, nous donnons une « place dans la petite bibliothèque littéraire aux « chefs-d'œuvre d'une école qui brilla autrefois et qui
« maintenant est morte. -)>> M.Anatole France n'a pas osé écrire que la littérature, le genre de littérature de Chateaubriand était chose morte, mais d'autres l'ont écrit pour lui. M. France s'est retiré sous Y école! Mais il n'y a ici ni genre, ni école. Ce sont là des mots abusifs et vulgaires. En littérature, il n'y a pas de genres proprement dits, malgré les classifications de sottes rhétoriques. 11 y a du génie, du talent, de l'invention, du style, tout cela très personnel quand il y en a. Et pour des écoles, elles ne sont jamais qu'une manifestation de la servilité imitatrice de l'esprit humain. Certainement les hommes dont on leur fait porter le nom ne les ont pas faites, et n'auraient pas voulu les faire ! Ils savent trop que leurs plus grands ennemis sont leurs imitateurs. Et Dieu ne les a peut-être infligés au génie que pour qu'il eût, en les regardant, de lui-même un peu moins l'orgueil !
Chateaubriand, d'ailleurs, fut peu imité, quoiqu'il ait eu le succès que n'a presque jamais le génie, et que l'admiration de son temps ne lui ait pas été marchandée. Il ne fut point imité comme, par exemple,
Rousseau le fui, avant lui et même par lui, Chateaubriand, alors que son génie n'était pas formé encore et que sa croupe de lion était engagée dans cette glu sentimentale et morbide de Rousseau, qui conglutina tout un instant et dont il eut tant de peine à sortir I Depuis Rousseau, du vivant même de Chateaubriand, Lamartine, le sublime Lamartine, fut plus imité que Chateaubriand ne l'a jamais été. Le nombre de clairs de lune qu'a ppoduit cet astre de Lamartine est infini, n'est ni Marchangy, ni d'Ârlincourt, qui furent les imitateurs de Chateaubriand. Il n'eut point, que je sache, de Bernardin de Saint-Pierre, ni de ces masses de Reboul et de Brueys d'Ouilly qui lomartinisèrent comme tant d'autres, faits pour l'imitation, hugoti-
sèrent. Chateaubriand échappa à ce triomphe vexatoire de l'imitation. 11 y avait en lui quelque chose de trop particulier, de trop aristocratique, de hauteur d'isolement trop grande dans le talent comme dans la destinée, pour qu'on osât avec lui les familiarités idolâtres de l'imitation...* Monsieur de Chateaubriand », comme on a toujours dit, ne pouvait jamais être que « Monsieur de Chateaubriand »,et malgré l'odieux
nt d'égalité qui soufflait déjà et qui, depuis, a mis tout pêle-mêle par terre, j'ai entendu, vers la fin de sa vie, la manière dont on disait ce « Monsieur de Chateaubriand... » El maintenant nous pourrons vieillir, nous n'entendrons plus jamais dire rien comme cela I... Lord Byron, grand seigneur et homme de
génie, qui avait les deux naissances comme Chateaubriand, ne fut pas, en Angleterre, plus imité que Chateaubriand en France, pour les mêmes raisons, et il n'eut pas plus que Chateaubriand le sentiment dilaté de son moi et ne le porta pas plus obstinément dans ses œuvres ! Deux fois dans sa vie Chateaubriand voulut être épique ot courir cette grande aventure du poème épique, et ces deux fois-là il fut inférieur à lui-même. Il manqua successivement ces deux coups de partie qu'on ne peutgagner qu'à la condition d'être le plus rare et le plus impersonnel des poètes. 11 ne l'était pas. Il était, au contraire, tellement personnel, qu'il n'a atteint toute l'expression de son génie que quand il a parlé de sa personne, et il n'y a que ceuxlà qui ne comprennent rien à son génie qui le lui ont reproché.
Car on le lui a reproché... Les hommes, ces besaciers qui ont dans leur sac, sur le dos, l'égoïsme qu'ils voient dans le sac de devant chez les autres; les hommes, qui n'entendent pas qu'on s'occupe plus de soi que d'eux, ont presque tympanisé Chateaubriand de s'être trop préoccupé de lui -même et d'avoir, avec toutes les autres fatuités qu'il avait, jusqu'à la fatuité de ses tristesses et de ses dégoûts. Que de fois j'ai entendu dire « qu'il en était insupportable », même à ceux qui l'admiraient, mais qui en étaient impatientés. C'est que le sentiment de leur moi, à eux, souffrait de la dilatation et delà supériorité du sien ; — c'estqu'ils
étaient plus hommes que littéraires ; — c'est que leur égoïsme n'aurait pas parlé dans cette langue qui fait tout pardonner ; — c'est qu'ils n'auraient eu ni cette beauté, ni cette puissance à leur service, et qu'ils ne sentaient — comme les âmes esthétiquement développées et amoureuses du beau! — ni celte puissance, ni cette beauté, dont ils méconnaissaient la source!
Et. en effet, la source, la vraie source du génie de Chateaubriand, c'est Chateaubriand! Quand il est vraiment inspiré, il est sa propre Muse à lui-même... Il est un des plus éclatants exemples «ju'on puisse citer de la fausseté du mot célèbre de Pascal, qui disait qu'il fallait haïr le moi et qu'il le haïssait. Il aurait probablement haï celui de Chateaubriand, mais pour qui s'éprend de la beauté dans les œuvres de l'esprit, pour qui ne la craint pas comme ce malheureux Pascal, qui la prenait pour une tentation de volupté, c'est surtout le moi de Chateaubriand qu'on aimera dans Chateaubriand. C'est son moi (jui sera toujours l'intérêt le plus passionné de ses œuvres. Il pourrait dire comme Médée : « Moi ! moi seul, et c'est
assez ! » En disant que le moi était haïssable, Pascal ne disait qu'un mot de janséniste envieux et farouche, qu'il détruisait, du reste, presque en même temps qu'il le disait, — car ce qu'il voulait, c'était, dans l'auteur, de trouver l'homme, ajoulait-il. Or, s'il cherchait l'homme dans l'auteur.il y cherchait le moi, l'auteur n'étant jamais qu'une superposition à l'homme, et Pascal, tout Pascal qu'il fût, prenait son cou d'Hercule dans une contradiction et s'étranglait 1 Si le mot de Pascal était vrai, il emporterait du coup toute la littérature personnelle, et savez-vous ce qu'on y perdrait ?... Savez-vous de quoi elle se compose ?... Elle se compose de tout ce qui est lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine ! Elle se compose même de l'histoire ; car la personnalité de l'historien peut entrer dans l'histoire et couper et illuminer du rayon de l'aperçu ou de la réflexion le récit impersonnel des faits qu'il raconte. Et c'est même (pour le dire en passant) la supériorité des historiens modernes sur les historiens de l'antiquité. Le Christianisme, à qui nous devons tout ce que nous sommes, le Christianisme, 'en élevant la valeur de chaque âme jusqu'à la Rédemption par un Dieu, a par cela même puissancialisé jusqu'au delà de toute proportion le moi de l'homme, et donné à sa personnalité une vibration infinie inconnue aux Anciens. Tout génies qu'ils soient, Thucydide et Tacite sont secs. Mais si vous les supposez chrétiens, que ne mê-
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leront-ils pas de torrents de pensées et de vie à leurs histoires ?... Excepté quelques œuvres épiques etdramatiques où le mérite du poète est de s'efiFacer et de se mouvoir dans des personnalités qui ne sont pas la sienne, et que le mot de Pascal ne détruirait pas, il s'en irait, pour peu que ce mot cruel triomphât du^e de l'homme, de plus de la moitié de l'âme et des littératures, et c'est par masses qu'on écraserait l'esprit humain ! Le Chateaubriand de liené, des quelques pages magnifiques des Nalchez où René est encore entre Celuta et Mila, de quelques autres pages non moins belles de V Essai sur les révolutions qui l'annonçaient, de V Itinéraire tout entier, du Congrès de Vérone, des Mémoires, enfin ce Chateaubriand-là, qui est le grand, resterait sur la place, et nous n'aurions plus que le Chateaubriand du Génie du Christianisme, des Natchez,dea Martyrs,de Rancé, — où pourtant l'obstiné génie de René revient encore, — et des Fragments sur l'Histoire de France, qui, dans un si vaste et si merveilleux artiste, est Chateaubriand le petit !
Ce qui resterait serait encore la gloire d'un autre, mais la sienne serait dédoublée. Réduit à ce que j'appelle ses œuvres impersonnelles, c'est-à-dire au Génie du Christianisme, aux Natchez, aux Martyrs, à tout ce que je viens de nommer plus haut, il aurait perdu la plus belle plume de son aile avec sa personnalité ; et ce ne serait pas assez dire : il serait plumé jusqu'au cœur I Je sais bien que cène fui pas sa littérature
personnelle qui fut pour Chateaubriand le premier coup de cloche de sa gloire. Ce furent les circonstances d'un temps inouï qui lui inspirèrent ce Génie du Christianisme, rallumé, à temps, sur des ruines ! Seulement, dans ce livre qui fui une révolution après une autre, il y avait comme caché dans l'éclat de cet ouvrage étendu, varié, plein de descriptions jusque-là inconnues, il y avait... de quel nom l'appeler? un roman, une nouvelle, un presque rien de quelques pages, évidemment personnelles, qui s'enfonça comme le glaive d'une vérité dans quelques cœurs. Ce presque rien s'appelait René, et ce n'était pas seulement le génie de l'auteur qui palpitait dans ce livre, mais c'en était l'âme : c'était l'âme d'un homme, et d'un homme dans un siècle, et même dans tous les siècles ! Car ce serait une erreur de penser que cette variété humaine qui s'appelle René est une âme finie, la curiosité et l'exception d'un instant, la maladie d'une époque déterminée, dontl'humanilé est guérie etqu'on ne reverra jamais plus.
Non ! non I c'est autre chose. C'est tout à la fois le portrait d'un homme et un type humain immortel. Depuis René, l'idéal René de Chateaubriand, nous avons vu, — malgré les grandes guerres de l'Empire qui arrachèrent les poètes à la rêverie et leur mirent le sabre à la main, malgré le Matérialisme envahissant, et l'Industrialisme qui l'a suivi, et l'Américanisme qui le continue, et la Philosophie positive, et le dévelop-
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pcmenl du sens pratique qui s'ajoule à la pratique des autres sens, — nous avons vu des générations de Renés, moins idéalement beaux que le René de Chateaubriand, il est vrai, mais marqués du trait qui les fait des Renés ; car on dira désormais des Renés, pour certaines âmes, comme on dit des Don Juan et des Lovelaces pour certaines autres. Après le René qui fut Chateaubriand, il y a eu, tombé plus bas, le René qui s'appelait Obermann et qui fut Sénancour. Et, tombé bien plus bas encore, le René qui fut Sainte-Beuve et qui signa Joseph Delorme ; puis, remontant dans l'idéalité et le rayonnement du premier ^e/té,Georges- Maurice de Guérin, qui, par-dessus le René qui était en lui, mil un poète !