‹ Mémoires historiques et littérairesChapitre 5 sur 10 · VU · texte numérisé non relu

VU

Quand ce livre de Ren»' parut, il n'eut d'abord pour lui que quelques âmes solitaires analogues à celle de l'auteur, et malades comme lui de ce vogue des passions auquel il a consacré, comme une préface, un chapitre d'une analyse psychologique si profonde. On sortait des catastrophes sanglantes de la Révolution. A pareil moment, une étude d'âme devait se

perdre dans la préoccupation de reconstruire un monde tombé, et elle s'y perdit. On courait à cette reconstruction sociale comme au feu. Le Génie du Christianisme, qui activa le mouvement des esprits, montra, par l'ensemble de ce Christianisme qu'on ne savait plus, que ce n'était pas là absolument une religion d'imbécilles comme Pavaient dit les philosophes, et qu'il contenait (même à part des vérités d'ordre de foi) tout ce qu'il faut pour la dignité, l'imagination et les besoins les plus impérieux du cœur des peuples. D'un autre côté, indépendamment de la disposition générale des esprits emportés par la réaction, il y avait contre l'immédiat succès de René la suprême raison contre tout chef-d'œuvre, c'est-à-dire sa supériorité même... L'auteur du Génie du Christianisme n'avait pas introduit qu'un roman pour épisode de sa grande exposition catholique, il en avait introduit deux, et — comme toujours — c'est celui qui valait le moins qui attira l'attention et qui la passionna davantage. On parla à peine de René; Atala eut un effet immense. Les vieux desséchés du voltairianisme se mirent à crier, comme des pies borgnes, contre cette exubérance de couleur si brusque dans une époque déteinte, et dont l'intensité cassait le verre de leurs lunettes sur leurs maigres nez, et on peut juger de l'exaspération de leurs cris par les fragments de la critique de Morellet que l'édition Lemerre a curieusement ressuscitée. C'est donc plus tard que ^end, qui

n'était pas un livre de circonstance, mais d'éternelle humanité, prit le rang qu'il a dans l'imagination des hommes esthétiquement développés, et qu'à présent, malgré la réaction contre Chateaubriand, son genre et son école, il ne perdra plus I

C'est, en effet, le premier livre, en génie, de Chateaubriand. C'est le plus court de ses ouvrages, mais le géniene se mesure point aux proportions delà matière... Le génie personnel dont il brille ne s'est, d'ailleurs,pas épuisé dans ce roman incomparable. Le René qui est tout Chateaubriand est si incapable de s'abdiquer, qu'il reparaît dans ses autres œuvres, parce que ce grand génie personnel qui s'appelle Chateaubriand ne peut pas cesser d'être lui longtemps, — même quand il le voudrait pour obéir aux calculs et à la variété de ses autres compositions. Ainsi, je l'ai indiqué déjà, mais il faut insister, René, le René du roman, est intégralement dans le poème en prose des Natchez, aussi grandiose, aussi triste, aussi René enfin que dans le roman, et quoi d'étonnant, puisqu'il continue son histoire ?... Et, je ne crois pas que je me trompe, je le trouve même plus beau de fatalité tragique, époux de Celuta, que frère d'Amélie !... Les seules pages qui soient à sauver de V Essai sur les Révolutions, écrit dans un galetas de Londres par un infecté de Rousseau, sont les pages où la personnalité du René futur, qui va s'accomplir et que Chateaubriand porte en lui, comme son cœur dans sa poi-

trine, commence à se dégager et à apparaître. Et plus tard, quand Chateaubriand écrivit Vllinévaire, quand il nous raconta Rancé, ce Jîancé qui n'est pas un livre mais une chiffonnière de pensées, et qu'il traça ces pages désespérées et cruelles sur le néant des lettres d'amour qui ne finissent jamais assez tôt au gré de nos misérables cœurs fatigués, c'est partout René, le vivace et l'immortel Renél Enfin, et plus qu'ailleurs, dans ces vastes Mémoires d'oulre-tombe qui sont le monument de toute la vie de Chateaubriand et le défilé du XL\« siècle, le René du roman qui est son histoire et son être revient sur lui, à travers tout, et donne à tout l'accent inouï qu'on n'a plus oublié dès qu'on l'a entendu et qui se replace sous sa plume avec acharnement. Écoutez-les, ces glorieux Mémoires df outre-tombe, et dans ce ramassis historique des hommes et des choses de son temps qu'il pousse devant lui, vous entendrez les pieds méprisants de René comme quand il poussait les feuilles sèches tombées à l'automne, dans les bois de Combourg ! Et, défait, cette personnalité de René est si profondément colle de Chateaubriand, que les événements les plus heureux, les plus éloignés, par les côtés positifs, du dégoût et de l'ennui qui sont son mal irrémédiable, n'ont pu venir à bout de cette âme malade d'infini, dans les gloires finies de la vie !

Destinée curieuse et sans égale qui met encore plus en relief la force de cette personnalité, toutes lespros-

pérités de Chateaubriand sont en contradiction directe et perpétuelle avec les tristesses de son âme. A ne voir que les événements, à ne prendre les choses qu'à la surface, Chateaubriand fut certainement l'homme le plus continûment heureux, — et jusqu'à sa dernière heure,— par le fait mystérieux de ce qu'on appelle la Fortune, parce qu'on n'y comprend absolument rienl Il était né, comme Napoléon, avec une étoile sur la tête, et quand celle de l'empereur pâlit et s'éclipsa.la sienne resta lumineuse. Cette étoile, sa sœur, la hagarde Lucile, l'avait vu entreluire dans les ombres des bois de Combourg. .. De famille historique et presque royale, il eut bientôt traversé les misères de l'émigration, et quand il en revint, son Génie du Christianisme le tira du néant de l'obscurité avec l'éclat d'une victoire comparable à celles du Napoléon d'alors, quoique ce fut un autre genre de victoire. A dater de ce premier bonheur dans sa vie, Chateaubriand les eut tous. On n'en citerait pas un seul qui lui ait manqué. Sa seule manière de n'être pas poète, c'est qu'il fut heureux ! 11 eut l'admiration, l'influence, les yeux du monde fixés sur lui, les plus hauts emplois, les plus grandes affaires, et enfin une minute dans le gouvernement de son pays. Celle minute-là fut du bonheur encore, car pendant qu'elle dura il eut une idée juste et qui réussit. Ce fut la guerre d'Espagne. De toutes ses autres idées politiques, on peut faire bon marché. De celle-là; non I El au milieu de tout ce débordc-

ment de prose retentissante, chose prodigieuse ! il resta poétique, incorrigiblement poétique, — comme s'il n'eût jamais touché à ces cuisines de la politique qui tachent les mains pures et dégoûtent les cœurs fiers. Beau de la beauté de René, de cette beauté triste qui prend le plus les cœurs, il fut, toute sa vie, aimé des femmes, à ce point que sa femme elle-même disait de lui dans sa vieillesse : « Quand il ne pourra plus marcher que sur des béquilles, elles viendront les lui porter. » Tel il fut, ce fortuné Chateaubriand, chez qui richesses, décorations, ambassades, ministères, versés sur sa tête, ne purent tuer le René, accablé de ces dons, qui résista et resta imperturbablement mélancolique là-dessous comme dans le salon de son ambassade à Rome, où, un soir, la poitrine couverte de crachais, il regardait debout, appuyé contre une console, la fêle qu'il donnait à ses hôtes, avec ses yeux noirs de René... Une jeune Anglaise qu'il ne connaissait pas, et peut-être ressemblait-elle à Lucile, se planta hardiment devant lui, et après l'avoir fixement regardé, lui dit avec la voix navrée de la Voyante : « Ah ! monsieur de Chateaubriand, c'est vrai que vous êtes malheureux ! »

Elle en avait peut-être douté au milieu de toutes ces pompes de la vie, mais elle le voyait. Elle voyait qu'il n'y avait toujours là que René ! Mais voyait-elle comme nous que René, c'était aussi tout son génie?

Un dernier mot sur cette édition. Elle a prouvé qu'en réunissant les trois romans qui, réunis, sont intégralement le Chateaubinand romancier, le roman de René est celui qui a dévoré les deux autres. Que sont les deux autres, en comparaison ? L'éditeur a voulu ranimer un intérêt qu'il croyait expirant pour les romans de Chateaubriand, et l'intention est bonne ; trop bonne peut-être... L'intérêt n'expire pas. Toujours pour le raviver, il est allé jusqu'à donner des poésies en prose de Lucile, pauvretés qu'il fallait laisser dans le Mercure^ où elles avaient été publiées autrefois. Le ridicule bas-bleu ne peut pas chausser le pied, qui doit rester nu, des sorcières et des ensorcelées, et on ne saurait dire laquelle, de sorcière ou d'ensorcelée, Lucile est le plus, cette hâve beauté de Lucile, ébauchée dans l'élher !... J'aurais mieux aimé, moi, pour le ragoût et le complet de l'édition, mettre, à la place de ces misères enfantines de basbleu, le mariage de René chez les sauvages, et sa lettre sublime, et l'épisode de Mila, cette aurore de vierge aux teintes albanéennes... N'importe !tel que le voilà,

le Chateaubriand romancier, un peu trop arrangé par M. Anatole France comme un bouquet de fleurs mortes, a encore assez de parfum pour déconcerter l'odorat de ces délicats qui préfèrent à tout l'odeur de la pharmacie Bovary, et qui prétendent que tous les nez modernes ne peuvent plus respirer que cela 1

PiRors

11 était presque passé à l'étal de légende, ce Piron dont on nous donne les œuvres inédites et la correspondance. Qui disait Piron, ne disait pas seulement un des esprits les plus vifs, les plus gais, les plus acérés du xviii" siècle. Il disait bien plusl II disait tout l'esprit d'un diable en gaîté, et d'un diable colossal! Il disait la repartie, la riposte, le bon coup, le bon mot, l'esprit même 1 Si vous écoutiez la légende, Voltaire lui-même, Voltaire avait peur de Piron, mais Piron, Piron, lui, n'avait pas, mort-Dieu! peur de Voltaire! Et, en effet, regardez-y! Quand, semblable à la terre, cette petite fille devant Alexandre, le brave xviir siècle

1. Œuvres inédites de Piron, publiées par Honoré Bonhomme ays, 15 mars 1859).

se tait devant Voltaire... pour l'écouter et l'adorer... un seul homme ne se tait pas, et, caquet-bon-bec, lui réplique et lui envoie, pif, paf, pan, à ce tyran charmant et cruel, qui tire sur ses sujets par la fenêtre de son Louvre bien plus réellement que le pauvre Charles IX, toutes ses arquebusades d'insolences, d'épigrarames, de mots qui emportent la pièce, et ce vaillant tireur, cet arquebusier, c'est Piron ! Sans Piron, Voltaire aurait pu se croire, à lui seul, je ne dis pas tout l'esprit humain, mais, ma foi! tout l'esprit français, tandis qu'avec Piron, qui lui rappelle son nonmoi, à ce moi immense, Voltaire est obligé de se dire, en se mordant l'ongle : « Diable ! nous sommes deux ! »

Oui! ils étaient deux. Mais le second ici n'était plus un Rousseau qui se coiffe de nuit et s'enferme entre ses quatre rideaux pour accoucher de ses phrases, ni un badaud de Diderot amoureux de Clarisse, ni un pincé de Montesquieu qui mettait huit jours à aiguiser une épigramme. C'était un autre compagaon! un autre vis-à-vis! un esprit autrement alerte et allègre! et soudain! et jaillissant de la gaine! et franc comme l'osier! et cinglant et pétaradant comme la poudre! C'était enfin un de ces esprits qui, comme nos anciens hérauts d'armes, pouvaient s'appeler également France ou Bourgogne, — c'était Piron !

Et l'esprit bourguigQon, et l'esprit français, et l'esprit gaulois, et tous les genres d'esprit de ce pays-ci, qui en a presque autant que de provinces, se recon-

naissant en Piron, lui troussèrent une magnifique gloire qui ne lui coûta que la peine de naître et de rire, et, quand le pénétrant arôme de son Bourgogne lui montait au cerveau, d'éternuer; car il appelait ses bons mots ses étei'nuements. Toute largesse et toute reconnaissance, celte gloire maintenant ne nous paraît fondée sur rien qui survive ; mais c'est peut-être la meilleure base de la gloire, car, celle-là, Tenvie ne peut la diminuer.

Certes! maintenant, à la distance de plus d'un siècle, nous n'appellerons point quelque chose les œuvres écrites de Piron, les espèces de bouteilles vides de cet esprit mousseux, violent, bu sur place et... évaporé. Nous laisserons Gustave Wasa dans sa couche de poussière ; tragédie-cloporte ! Nous n'irons point chercher... où vous savez, ce Théâtre de la Foire dont Piron fut longtemps le j)ère (îigogne. Nous ne l'imiterons môme pas en évoquant celte trop fameuse Métromanie, qu'il faisait sonner, comme un pauvre sa cliquette, toutes les fois que Voltaire se vantait d'une œuvre nouvelle: t Moi, — disait-il avec orgueil, — j'ai fait la Métro- « manie! » Et, en effet, le malheureux n'avait fait qu'elle, celte froide pièce qui n'est plus si vous en ôlez seulement quelques vers! Évidemment, la gloire de Piron n'est pas là. Elle est dans ce qu'il fut, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il laissa tomber, et non dans ce qu'il écrivit, cet esprit facile à profusion et débraillé comme l'ivresse.

Sa gloire, elle est en miettes brillantes, en rayons brisés, si l'on veut, mais elle est dans ce Pironiana qui nous reste ; car on a fait un Pironiana à Piron comme un Ménagiana à Ménage. Livre imparfait, recueil impossible, ruche sans miel dont les abeilles ont fui, emportant leurs dards. Les mots de Piron ont vécu... ce que vivent les abeilles. Et pourtant c'est dans ce Pironiana, insuffisant toujours, alors même qu'il n'est pas suspect, qu'il faut chercher, et non ailleurs, si l'on veut la trouver quelque part, la trace effacée du génie de cet homme qui n'eut que sur place du génie, et dont les reparties, salées comme les chapons au gros sel, sont encore servies et citées avec enthousiasme en province, par les derniers siroteurs de la vieille gaîté qui tarit.

Eh bien, c'est cette légende, c'est celte gloire et c'est ce Piron, qui fait dans nos esprits le bruit de grelots et de fouet d'un joyeux postillon qui s'éloigne... c'est tout cela que l'on vient défaire et gâter I Entreprise, ce n'est pas douteux, dans les meilleures intentions possibles, la publication d'Honoré Bonhomme, bien loin d'augmenter et de grandir Piron, va, au contraire, singulièrement le diminuer. Elle lui fera plus de mal que ses Œuvres, qui ne lui firent jamais de bien, à cet improvisateur bouillonnant, à ce Vésuve d'épigrammes en éruption, dont les livres ne sont que la cendre. Et, nous ne craignons pas de nous tromper! elle lui fera d'autant plus de mal que cette publi-

cation est une correspondance, c'est-à-dire une conversation fixée, le genre d'écrit où le Piron spontané, inspiré et puissant, le Piron du trait qui n'y est pas, de la grande plaisanterie qui y manque, pouvait et devait se montrer.

Mais vous pouvez nous croire, ce Piron-là — \c vrai Piron — n'y a pas paru une seule fois, et celuilà seul qu'on y trouve est encore au-dessous du médiocre auteur des Œuvres complètes. Dans ce volume de lettres familières, d'épigrammes et de vers auxquels Honoré Bonhomme a fait le dangereux honneur d'une édition, ce qu'on regrette le plus, c'est le naturel, la verve et la vie, c'est-à-dire précisément les qualités qui constituent cet homme impétueux, négligé et mordant, qu'en dehors de ses écrits fut Piron, le moins auteur des hommes, malgré son état et ses prétentions. Qu'on me permette de dire une chose nouvelle, car la Méiromanie, cette pièce vantée par les Athénées, la Métromanie, ce préjugé classique, cette comédie qu'il fut de tradition d'admirer, fait peut-être illusion toujours: Piron, comme auteur, n'existe pas

1 o '. PORTRAITS POLlTinUES ET LITTÉRAIRES

Ou c'est le farceur grossier du Théâtre de la Foire, ou c'est le poète faux et guindé du xviu^ siècle, très inférieur à Gresset (le Gresset du Méchant) sur le théâtre, et de bien peu supérieur, s'il l'est, dans des genres divers, à Campistron et à Colardeau. Les bricoles de l'auteur n'allaient pas à cette nature primesautière et franche, qui avait besoin avant tout de liberté, d'épanouissement, de sans-gêne, pour jouir de toute sa force. Une fois tiré dans les quatre épingles de l'auteur, il n'était plus Piron, il n'était plus cet esprit vineux, capiteux, montant, démontant, qui cassait les bouteilles, les verres et les vitres, et faisait même, à certains moments, craquer les cercles du tonneau. Or, ici, justement, dans la publication de H. Bonhomme, Piron n'a pas besoin d'être auteur du tout. Pourquoi le serait-il? Dans une partie de ce volume il écrit de Bruxelles à la femme que plus tard il a épousée, une vieille commère d'esprit qui avait lu nos vieux conteurs immortels à grand renfort de besicles, une rabelaisienne qui n'avait pas plus peur de la crudité du mot que de la hardiesse de la pensée, et dans une autre il raconte se^ relations avec quelques hommes de son temps, ou il traduit en vers des sentiments personnels, réellement éprouvés. Dans les deux cas, vous le voyez, l'auteur officiel disparaît sous l'homme, mais, hélas! l'homme soufflette cruellement sa légende et a bien l'air de nous mystifier!

Si Honoré Bonhomme ne nous l'assurait pas sur

son honneur et sur son admiration personnelle, nous ne croirions jamais que ces lettres pesantes, décolorées, gourmées, jamais gaies et quelquefois tristes, sans sel enfin : ni sel attique ni sel marin, comme disait le prince de Ligne, qui en avait à revendre de toute espèce, fussent de ce brillant esprit, superbe d'alacrité, qui tint tête à Voltaire, le pelota et dialoguait avec lui dans le silence du xvin* siècle. Ah ! Voltaire ! Voltaire ! s'il revenait et s'il pouvait lire la publication de H. Bonhomme, c'est lui qui le trouverait un aimable homme et qui rirait bien... car il serait vengé !

< Ah ! vous l'avez cru spirituel, Welches que vous êtes, — dirait-il, — parce qu'il fut un impertinent contre moi ; mais tenez, lisez-le dans M. Bonhomme, dans cet excellent M. Bonhomme, dont le nom n'exprime que le positif de ses superlatives qualités, et voyez ce qu'il est au fond, ce bouffon de la Foire, quand il s'est essuyé de ses grossièretés ordinaires I voyez ce qui reste de ce gros farceur aviné, à calembredaines et à calembours, et qu'on n'aurait certainement pas souflert dans les plus mauvais cabarets d'Athènes. Je l'ai autrefois baptisé du nom de Gilles, et je l'ai bien nommé; mais ce Gilles, aujourd'hui, n'est plus qu'un Pierrot triste! > Et de fait Voltaire aurait raison, non de se moquer de la tristesse du Piron des Œuvres inédites, mais de la signaler. Non seulement, en effet, les Œuvres inédiles ne nous don-

nent pas le Piron connu, mais elles nous en donnent un autre que nous ne connaissons pas et qui est absolument le contraire de celui que nous connaissions. Ce n'est plus là le beau gaillard de cinq pieds huit pouces, qui avait dans son geste et dans sa dégaine de la poissarde du marché aux fleurs et du plus beau garde-française, c'est un mélancolique (s<M/9e^e,^en^es/) à nous faire croire qu'il a enjambé par-dessus son siècle pour arriver jusqu'à nous! Ni Byron, le mal marié, ni Chateaubriand, qui ne l'était pas trop bien, n'ont écrit sur leurs mariages de pages plus tristes, plus réelles, plus accablées et plus accablantes, que Piron, le bien marié, lui, n'en a écrit sur le sien lorsqu'ayant oublié de le lui mander, il le mande enfin à sa mère. Cette lettre, qui pourrait être écrite par l'un de nous, les mélancoliques modernes, et qui est de ce joyeux garnement, lequel rit et épigrammatisa plus fort que tout son siècle, est la seule chose vraiment charmante du volume, — mais il nous faut encore la parole d'honneur d'Honoré Bonhomme pour nous faire croire que cette chose touchante et poignante a été écrite... par Piron 1

Ainsi, extinction complète, lourdeur, platitude, cuistrerie, absence de gaîté, et enfin çà et là une tristesse, une cruelle tristesse, tout est incroyable dans ce volume de Piron, qui tuerait Piron et l'idée que nous nous faisons de Piron, si sa renommée, indépendante des livres, pouvait être tuée par un livre. Tout est inattendu et incroyable dans ce volume, et l'on pourrait dire à Honoré Bonhomme, comme Dorine ;\ Orgon, que tout y est

... à ce point, Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point!

il ne nous en donnait pas son meilleur billet dans une spirituelle préface. 11 y a bien toujours un peu de nigauderie dans un biographe, mais, je me hâte de le dire, Honoré Bonhomme est très spirituel, aussi spirituel que s'il ne s'était pas trompé — mais trompé I»arfaitementl — sur les Œuvres inédites de Piron et sur leur portée. Honoré Bonhomme n'a pas l'engueulement de son héros Piron, ni la flambante épi-

gramme de ce brillant rompcur de côtes de la Côted'Or, mais il a une petite moquerie fine, légère et modeste, d'un ton excellent, qu'Arsène Houssaye, un autre biographe de Piron, a éprouvée ; car Honoré Bonhomme, dans sa préface, a roulé Arsène Houssaye, comme l'on dit, mais après avoir mis préalablement sur les escaliers un tapis. Il peut donc chanter : Tenez! moi, je suis un bonhomme ! mais nul ne peut le chanter que lui, et nul ne peut dire qu'il l'est trop. Il l'est comme un Français d'un nom si français. Eh bien, c'est cet esprit français comme son nom, c'est cette petite plaisanterie française, c'est enfin l'absence naturelle de badauderie, qui rendent aussi incroyable que le ton du volume l'opinion étonnante qu'Honoré Bonhomme en a... et veut nous en donner!

Mais, disons tout! Si littérairement ces OEuvres inédites devaient rester inédites, s'il ne faut pas toucher aux légendes, si Piron était mieux Piron dans notre pensée avant d'avoir lu qu'après avoir lu ce volume, biographiquement il a une valeur qui l'empêchera d'être inutile. Si le mérite littéraire de Piron est nul

ici, nest pas nulle l'hisloire littéraire. Honoré Bonhomme a réuni dans son ouvrage une foule de faits intéressants et curieux au double point de vue des mœurs du temps et aussi des mœurs de ce Piron, que l'on voit toujours trop à travers les gravelures qu'il a écrites et celte monstrueuse priapée qui lui ferma l'Académie, à cet homme si peu académique, du reste, de tenue et de tempérament. Piron, qui ne put effacer cette tache d'huile de l'orgie, qui grandit toujours au lieu de diminuer, Piron, cependant, n'était pas si diable qu'il était... sali.

Fourniera dit sur lui un mot charmant d'exactitude et de précision : « C'était un cynique doublé d'un patriarche. » Seulement, nous ajoutons, nous, qu'il eût bien fait de retourner son habit. Or, s'il était un patriarche, il était de ceux-là qui ont des demoiselles Agar pour servantes, — et pas d'enfants, malheureusement ; car il aurait eu souvent besoin d'une main attentive et pieuse qui eût caché sa nudité.

Il n'avait que sa femme, et sa femme ne lui eût pas rendu ce service. Elle était aussi une cynique, de la même race intellectuelle que lui. Il l'avait épousée à cinquante ans, et à eux deux ils formaient un siècle. C'était une gouvernante, une espèce de miss Griffith Montée en graine, qui se faisait appeler mademoiselle de Bar parce qu'elle était chez une duchesse, — lectrice peut-être (on ne sait pas bien) comme mademoif^elle de Lespinassc chez madame du Defland. Elle

avait ramassé quelques économies, et elle eut pitié de la pauvreté de Piron.

Piron, en effet, était pauvre, et c'est encore là un des côtés poignants de ce livre sur cet homme d'une gaîté si rutilante et qui terrassait tout sous son bec d'acier. Il ne terrassa pas la misère. Piron, c'est la mendicité sans le pittoresque de la chose, sans les haillons qui peuvent être beaux. Jusqu'au moment où sa femme, qu'il aima beaucoup, quoiqu'il ait écrit, J en l'épousant, cette lettre qui, elle seule, ferait lire le 1 volume et qui est plus triste que la plus triste poésie, — * car elle l'est comme la raison, l'âge et la réalité; jusqu'au moment où sa femme lui donna très noblement a la main, il avait presque tendu la sienne. On a dit que cette femme de Piron avait été une cuisinière, et Honoré Bonhomme prend une peine du diable pour nous prouver qu'elle ne pouvait pas l'être, qu'elle ne l'était pas. A quoi bon ? Piron étant donné, ce gaudisseur au ô.e&sert,* ce pré lieux buveur de Bourgongne»^ il eût été dans la couleur locale de son esprit et de ses goûts d'avoir épousé une cuisinière. D'ailleurs, qu'importe! l'eût-elle été jamais, elle avait le cœur plus haut que son fourneau ; ne l'eût-elle pas été, elle ne lui en donnait pas moins la vie... sans la cuisiner.

Elle mourut folle. L'homme de cette Ode qui est un crime, ne la quitta pas, cette femme en démence, la soigna, se laissa battre par elle, et la pleura longuement et amèrement de ses deux yeux aveugles. II

ne rit pas toujours, le farceur! Cotte fin de Gilles Piron fait tout pardonner.il a parlé dans une ou deux lettres de sa cécité, et il en a parlé avec une résignation qui rappelle un plus grand aveugle que lui. Milton disait: « C'est l'ombre des ailes de Dieu qui produit en moi c ces ténèbres, » et encore : « Dieu me regarde avec « plus de tendresse et de compassion parce que je ne « puis voir que lui. * Et Piron, moins sublime, mais plus touchant peut-être, écrit à un ami dans l'afÛiction : « J'écris sans voir si j'écris. J'ouvre inutilement

< deux grands yeux qui pour cela même achèvent de

< se crever. Ma nièce est là seulement pour m'avertir « quand il n'y a plus d'encre à ma plume, et me « remettre au courant; sans quoi, j'irais toujours...

< Quand votre lettre m'est arrivée, je me suis jeté, « plein de ferveur, aux pieds du fils de David, qui a « mis encore un peu de sa salive sur la visière du « pauvre Quinze vingt; et je profite aussi vite que je € puis du topique avant qu'il se sèche. »

Ce sont de pareils faits et de pareils détails qui donnent à la puI)lication d'Honoré Bonhomme l'intérêt humain et historique, à la place de l'intérêt litté-

raire dont elle est dénuée. Les dernières années de Piron, qui mourut à quatre-vingts ans, se nuancèrent, dans leur crépuscule, de qualités sérieuses et de délicatesses qui ressemblent à des vertus. Ce vieux rabelaisien de Bourgogne, ce vendangeur dans la vigne à^ Claudine, se mit à vendanger dans celle du Seigneur, et il traduisit en vers les Psaumes de la pénitence^ de la plume qui avait tracé tant de couplets grivois. Ce rival de Voltaire par le trait et le mot, qui joua si longtemps avec lui, aux éclats de rire de son siècle, la fameuse scène de Vadius et de Trissotin chez les Femmes savantes, Vadius au niveau, par la riposte,, du Trissotin de génie auquel il répondait toujours, ce' frère ennemi de Voltaire, mais si frère dans l'épigramme que, pour sa part, d'une seule fois, il en i campa seulement cinquante-deux à Fréron (tout un carquois renversé!), bat définitivement Voltaire parla '■ beauté douce et désarmée de ses derniers jours. Il meurt presque comme La Fontaine, moins le cilice. Mais il a la cécité en plus. Son cilice, à lui, est sur les yeux, là où l'Orgueil porte ordinairement son bandeau.

H. Bonhomme a eu tort de comparer autrement que par la mort Piron et La Fontaine ; ils diffèrent trop par la vie, par l'art, par leur œuvre, — et par leur immoralité, quand ils furent immoraux, — pour pouvoir opposer ces deux noms. Ce n'est point le seul tort, du reste, de H. Bonhomme dans sa préface. Ce

spirituel débutant en biographie ferait bien mieux ses propres affaires s'il ne voulait pas tant faire celles de Piron qu'il ne fait pas, car il ne les fait pas ! et on dirait même qu'il le sent, on dirait qu'il a conscience de l'inanité de son livre, quand il se met à le lester d'écrits étrangers à la plume de Piron, et qui, par conséquent, ne devraient point faire partie des Œuvres ini'dites. Je veux parler des lettres de mademoiselle de Bar, devenue la femme de Piron, et de celles de mademoiselle Quinault, qui avait été sa maîtresse au temps où, jeune et superbe comme Œdipe, il ne perdait pas une ligne de ses cinq pieds huit pouces de garde-française. Honoré Bonhomme, toujours chevaleresque dès qu'il s'agit de Piron, Honoré Bonhomme, qui s'est croisé déjà pour madame Piron en voulant nous prouver qu'elle nefutjamais cuisinière, se croise aussi pour mademoiselle Quinault et sa vertu ; et ce n'est plus se croiser, cela, mais se jeter par la croisée! Il prétend qu'elle avait, cette cabotine, « et la dignité « qui impose et la modestie qui désarme », et qu'elle faisait, d'un simple regard, rentrer à Piron, au dessert, toutes ses plaisanteries et grivoiseries dans le ventre ! C'est comme s'il disait qu'en le regardant elle eût fait rentrer dans la bouteille le bouchon que l'électrique Saint-Péray envoie, comme une balle, au plafond! C'eût été là une bien jolie qualité dans cette demoiselle...

Voilà pourtant jusqu'où l'ardeur de la biographie

peut entraîner un homme d'esprit! La femme d'Alexis Piron, fils d'apothicaire comme Dubois, ne peut pas être une cuisinière. Sa maîtresse, la Quinault, la Ninon des planches, lui refait, non pas une virginité, mais une pudeur. Et lui, Honoré Bonhomme, refait à Piron, de la même façon, avec son volume, un génie littéraire qu'il n'avait pas davantage, ce bout-en-train intempérant dépensé tout entier pendant sa vie, et dont il ne restera pas, au milieu des éclairs de ses mots qui passent, une épigramme écrite qu'on puisse citer, ou une chanson !

Les livres de Cousin continuent de faire des petits, tlncore un livre sur le xvii* siècle ! Grâce aux succès, plus tentants que mérités, de l'auteur de Madame de Longueville, de Jacqueline Pascal, de Madame de Chevreuse, de Madame de Sablé, le xvii' siècle est passé pagode, et nous sommes menacés, avec l'originalité qui nous dévore, de voir dealer devant noua tout le personnel de ce temps, biographie par biographie, Chacun et chacune aura la sienne. Il n'y aura pas d'excuse d'obscurité ou de médiocrité à donner, et quand la dernière aura été écrite, les biographes allumeront une lanterne, comme Diogène, et chercheront

1. l'élùson, élude sur aa vie et ses œuvres, par P^ L. Marcou {l'ays, 14 septembre 1859).

encore... un homme ou... une femme, comme Cousin!

Assurément, il faut aimer et admirer le xvii^ siècle; c'est un grand siècle, et c'est même le grand siècle^ personne ne peut le nier, Mais faut-il l'aimer jusqu'à l'idolâtrie ? Et n'en est-ce pas une véritable que de nous donner de gros livres, abominablement détaillés et tout surchargés de petites choses bonnes à laisser par terre, où elles étaient très bien, sur des personnages de deuxième, de troisième ou de quatrième ordre, à qui l'histoire, dans la discrétion de sa justice, n'a consacré que quelques pages, parce que réellement ils n'en méritent pas une de plus ?

Eh bien, c'est un de ces gros livres que M. Marcou a commis ! M. Marcou, qui est peut-être un disciple de Cousin, car c'est un ancien élève de l'École normale, vient de publier sur Pélisson un de ces livres — renseignés, trop renseignés même, — dans lesquels il a gratté, raclé et retourné tout ce xvii^ siècle, si raclé et si retourné déjà, le tout à propos d'un écrivain qui eut une valeur à son rang et à sa date, mais qui ne mérite pas cependant qu'on se donne tant de peine pour l'exhumer comme s'il était un de ces génies oubliés, statues de Dieu, de ces chefs-d'œuvre que Dieu permet parfois à l'oubli et au mépris des hommes de recouvrir I

Pélisàon, en effet, n'est plus qu'un nom dans l'histoire littéraire du xvii* siècle, un nom surnageant sur des œuvres qui ont sombré. C'est un nom , mais ce n'est pas une œuvre. Excepté les curieux, qui lisent tout, et les hommes attirés par la vogue dont jouit présentement le XVII» siècle et qui veulent picorer quelque chose dans cette vogue-là à tout prix, qui lit actuellement Pélisson?On le connaît par sa laideur, cette laideur célèbre qui l'a fait poser un jour pour le diable chez un peintre d'une gaîté féroce ; par son araignée, qulTaima peut-être parce qu'il était plus laid qu'elle; par son dévouement à Fouquet, prouvé par plusieurs années de Bastille; et par sa conversion au catholicisme : quatre faits restés dans la mémoire des hommes. Mais, par ses écrits, qui connaît cet écrivain, trop habile pour n'avoir pas été de son temps, et dont les o'uvres, faites pour ce temps, ne pouvaient durer davantage?... Qui vit trop de la vie de son époque la partage, et passe avec elle.

Le génie lui-même, malgré sa force, perd quelquefois de sa vigueur dans l'énervement corrupteur d'une

gloire contemporaine. Pélisson, lui, qui n'était pas un génie, ne perdit à ses succès du jour que cette gloire du lendemain pour laquelle, d'ailleurs, il n'était pas créé. C'était un bel esprit, qui fut un bon esprit, à la fin, lorsqu'il se fut débarbouillé des affectations communes à toutes les jeunesses ; car nous avons tous notre Rambouillet dans la vie et nous le traînons longtemps après nous! Ce fut un bon esprit, sorti de ce bel esprit qui n'en est que bien rarement la chrysalide... Pendant que Voiture et Bensérade, ces momies ratatinées par quelques jours, comme si ces quelques jours avaient été des siècles, mouraient dans leur peau de beaux esprits, Pélisson dépouillait à peu près la sienne et montrait un homme sous tous ces vernis... Il s'en était trop peint, le malheureux ! pour qu'il n'en restât pas quelque chose ; car le tatouage de ce qu'on appelle les salons littéraires est aussi indélébile que celui des matelots et des sauvages, et j'aime mieux ce dernier. Mais autant que ces choses s'effacent, il sut les effacer.

Voilà le mérite de Pélisson. Ridicule dans l'idéal (le poète des samedis de mademoiselle de Scudéry, l'auteur plus tard d'Eurymédon, va jusque-là, il faut bien l'avouer), Pélisson fut un homme admirable dans la réalité et dans la pratique de la vie. C'est Trissoliu et c'est Clitandre, mais c'est un Clitandre sans beauté et sans talon rouge, qui n'est de la cour ni par sa naissance, ni par ses habitudes, mais qui y entra et

qui la fit mieux que peràonne. Pélisson a été le modèle des courtisans dans une cour assez forte en ces sortes d'hommes, dans une cour qui avait Lafeuillade et d'Antin.

De tous les hommes qui flattèrent cet Olympien de Louis XIV, si naturellement dieu qu'il est le seul souverain de l'histoire qu'on ait pu adorer sans bassesse, Pélisson fut le plus accompli, le plus souple, mais aussi le plus continûment élevé dans l'hommage, trouvant le moyen de paraître aussi grand d'à genoux que les autres l'étaient debout, tant il conserva toujours de dignité et d'aisance dans cette longue et habile flatterie, varie'e et nuancée, qui fut la cause de sa fortune... Entraîné d'abord dans le désastre de Fouquet, dont il avait été le poète, puis le commis, le confident, l'ami, la main toujours et souvent la moitié de la tête, renfermé ù la Bistille où il avait écrit ces éloquentes défenses, éphémères et mortelles comme toutes les éloquences, mais qui passionnèrent toute la France d'alors en faveur de l'homme à l'écu reuil qui avait cru monter jusqu'au ciel et qui, aussi étourdi que son emblème, avait misérablement dégringolé, Pélisson, avec un tact qui est le génie de l'adresse, — mais c'est le moins honorable de tous les génies, — s'était montré ému, délicat, courageux, reconnaissant jusqu'au danger, presque sincère, et enfin toujours cet amoureux de l'amitié, comme il s'appelait lui-même, et qui, comme les autres amou-

reux, pouvait bien avoir sa folie, et il n'avait pas blessé la susceptibilité monstrueusement ombrageuse de Louis XIV, qui n'entendait pas qu'on fût à deux maîtres. Loin de là ! Il avait fini par se faire nommer, au sortir même de la Bastille, historiographe du Grand Roi, et son pensionnaire, et son économe...

Il devint presque pour Louis XIV, en faveur et en confiance, ce qu'il avait été pour Fouquet. Résultat prodigieux, qui ne fut point le coup d'escarpolette du destin, mais le gain obtenu d'une partie de longue main engagée et d'une conduite exquise de tenue, de langage, de finesse... Seulement, ces délicates flatteries de Pélisson, que Louis XIV aimait à respirer de son nez busqué et superbe, ont vécu ce que vivent les roses. Tout cela n'est plus que vieux bouquets dans de \ieux- tiroir s. VBistoij'e de Louis XIV, par Pélisson, est allée rejoindre dans le néant de l'oubli son Histoire de L'Académie, cette pantalonnade en révérences que M. Livet voulait nous faire admirer l'autre jour ; et ni les efforts de M. Livet, ni ceux même de M. Marcou, ne seront capables de les en tirer toutes les deuxl Et cependant, je vous jure qu'il a du talent, ce M. Marcou. Je ne le comparerai pas à M. Livet, qui n'est qu'un baguenaudeur historique. M. Marcou est un homme d'un talent réel, quoiqu'il se soit laissé prendre à cette manie que je me permettrai d'appeler le cousinisme du \\îi° siècle, et qu'il se courbe jusqu'à la biographie et ses épingles tombées, quand il pour"

PÉLISSON 17 l

rait se redresser et atteindre à la grande histoire. Or, je ne puis m'empêcher de regretter cela. M. Marcou a le sens vif et droit, la fermeté de tête, d'ceil et de plume, la solidité du goût, qui est la conscience littéraire, disait Joubert.ce juste littéraire ! Il est, lui, un bon esprit sans bel esprit, et il n'en est que meilleur. S'il avait moins de culture et de rhétorique, il serait excellent, mais, pli des premières années peut-être! il y a un peu t7'op de classe dans ce qu'il écrit. Il est évident qu'il professe.W est évident qu'il veut prouver qu'il tient bien son sujet, et, comme on dit, qu'il le possède, et c'est lui qui en est possédé.

Or, Pélisson, qui était bien laid comme un diable, n'était pas le diable, après tout! Pour celte raison, il ne doit posséder personne. Quoique biographe, du reste, et tout biographe est un épouseur de son sujet qui l'épouse des deux mains et qui l'épouserait de trois s'il en avait une troisième; quoique biographe, M. Marcou se fait bien m^oins d'illusions que beaucoup de ses confrères. Littérairement, il surfait Pélisson, mais il garde encore vis-à-vis de son héros quelque indépendance. Il s'en moque dans YEurymédon et ailleurs, et d'une jolie moquerie sérieuse. A part quelques mots à la moderne, introduits dans la conclusion et qui expriment cette décrépite idée, vieille comme un vieux journal et née sous le gouvernement représentatif, que Polisson (on a mis bien d'autres noms déjà!) représente cette « bourgeoisie de

« talent et d'activité qui sent que son heure est ar- « rivée et prend sa place dans l'État », — ce qui est du Guizot après du Cousin et fait vraiment trop de grands hommes dans M. Marcou, — il y a, dans le courant de l'ouvrage, une impersonnelle manière de juger les bourgeois qui étonne, et fait plaisir en étonnant.

Jamais pesant, M. Marcou est piquant parfois. Il compare, par exemple, la flatterie de Pélisson à celle de Voltaire, la flatterie de l'honnête homme mesuré à la flatterie d'un gamin immense, et vous vous doutez bien de celle qu'il préfère. Après les jugements piquants viennent les mots piquants. Quand il a fait le petit procès à V historiographie de Pélisson, qui ramasse, comme un précieux crachoir, tout ce qui sort de l'auguste bouche de Louis XIV : « Il n'écrivait pas 4. l'histoire, — dit-il, — il la recueillait. » Et c'est vrai, et c'est heureusement dit, heureusement distingué. Mais c'est précisément pour cela qu'il ne fallait pas consacrer un si gros livre à ce maigre Pélisson ; c'est pour cela qu'il ne fallait pas faire d'histoire sur un homme qui ne sut pas écrire l'histoire, quoiqu'il eût pour cela fonction et charge, et dont probablement il ne restera rien... pas même le livre de M. Marcou!

Je me trompe. II restera sur Pélisson les deux lignes qui en disent aussi long, à elles seules, que l'in-octavo de cinq cents pages de M. Marcou: <iiSon sfyle noble et « léger — di t un j our Fénelon — ressemblait à la démarche € des divinités fabuleuses^ quicoulaient dans les airs sans < poser le pied sur terre...» Ce qui, par parenthèse, appliqué à Pélisson, est deux fois fabuleux ; mais Fénelon succédait à Pélisson, savait aussi bien flatter que lui, et parlait à l'Académie. Eh bien, le livre de M. Marcou est la justification opiniâtrement cherchée de cette phrase d'apothéose! Mais allez donc la chercher dans Fénelon, œuvres complètes! Allez la chercher dans son coin, cette phrase louangeuse, épilaphe d'or d'un talent depuis longtemps enterré 1 Pour cela il faut la piété de M. Marcou et... ses lunettes. Fénelon luimême a beau toucher le nom de Pélisson de cette plume qui fait l'effet d'un rayon velouté sur toutes choses, qui le voit et qui s'en serait souvenu sans M. Marcou?... Personne.

Venu à cette époque de la littérature et de la langue du xvn* siècle, car il y avait une littérature et une lan-

gue française avant Descartes et Pascal (el, toujours la plaie du grand homme! Villemain s'ajoute ici à Cousin et Guizot) ; venu donc au moment où se faisait le marbre dans lequel les génies du siècle de Louis XIV allaient tailler leurs chefs-d'œuvre, et qui était très différent de l'espèce de marbre dans lequel Montaigne et Rabelais avaient taille les leurs, Pélisson, comme une foule d'esprits qui entrent, par leurs œuvres absorbées, dans la composition de la langue dune époque, servit à faire le marbre, mais il ne tailla pas de chef-d'œuvre. Et voilà pourquoi, en bonne justice, il n'a droit qu'à la place de son nom! Son livre le plus travaillé, celui dans lequel il versa le plus de son temps et de sa tête, son traité de V Eucharistie, inachevé d'ailleurs, n'a point le caractère supérieur et net du chef-d'œuvre. 11 engraissa, à l'époque où il parut, le champ théologique, comme ses autres ouvrages engraissèrent le sillon de la langue et la littérature générale. Ce fut tout, et qu'on le dise, c'est bien! Mais il ne faut pas aller plus loin,

Pélisson n'a pas plus droit à un monument spécial que l'officier sans grand commandement, qui tombe à son poste et qui est absorbé pour jamais dans la gloire de celui qui a fait, lui, ce beau chef-d'œuvre d'une victoire ! Donner davantage à Pélisson, c'est ne plus faire ni de l'histoire, ni de la critique, et c'est désorganiser la gloire elle-même; car la gloire est une hiérarchie, et non pas une égalité! Confondre les rangs.

cette politesse démocratique, est toujours une impertinence pour quelqu'un. Avec son volume sur Pélisson et tout le xvii* siècle remué et fouillé à propos de cet homme, qu'est-ce que M. Marcou aurait donc fait pour Fénelon?...

Ainsi, le manque de proportion de l'oeuvre à l'homme, et, par suite, l'homme vu à la loupe et manifestement grossi dans ses qualités, qui furent toutes secondaires, tel est le défaut capital de V Étude de M. Marcou. Puisqu'il tenait à nous parler de Pélisson, un essai à la manière de Macaulay et des essayists anglais aurait suffi. Il eut une grande existence. Il fut important à son heure. Il vécut dans le soleil de Louis XIV et dans la lumière affectueuse de Bossuet. Il correspondit avec Leibnitz, Converti au catholicisme, sa conversion fut un événement si considérable que les protestants lui firent l'honneur de leurs calomnies et l'accusèrent d'ambition et de duplicité. Tout cela n'était pas mal pour un petit avocat de province et un vulgarisateur d'Institutes! et tout cela pouvait être rappelé ; mais sobrement, comme il convenait, et non avec le parti pris de faire un volume majestueux.

Tout cela, en effet, est de la fortune, de l'art, du bien joué, des qualités bien employées, mais tout cela n'est pas de la gloire. Et quand ce n'est pas au profit de la gloire que vous descendez dans l'ombre vaine d'une vie éteinte dont les écumes brillantes sonl allées depuis longtemps où va toute écume, quand

ce n'est pas pour retirer de toutes ces misères, de tous ces néants, un génie perdu, un talent étouffé, un chefd'œuvre que le monde oublie, il faut s'épargner d'y descendre.

Oui ! par respect pour son talent même, si on en a, et j'ai dit que M. Marcou en avait. M. Marcou est un esprit qui, s'il n'a pas de profonds aperçus en propre, élargit les aperçus connus et y ajoute. 11 aime ces groupements de faits dans lesquels Macaulay excelle, et il s'en sert pour donner du poids ou de l'étendue à son sujet. C'est enfin un écrivain dont la phrase a de l'envergure, et qui semble plus fait, comme je l'ai dit plus haut, pour écrire amplement l'histoire, que pour gonfler démesurément les proportions d'une biographie. Malheureusement, au cousinisme du xvii^ siècle il ajoute probablement une autre manie contemporaine. C'est l'amour de la biographie, de cette petite servante de l'histoire qui veut chasser et remplacer sa noble maîtresse.

Voltaire parle quelque part de cette abondante insignifiance de détails qu'il appelle la vermine de Vhistoire; mais la biographie est particulièrement la mère et la nourrice de toute celte vermine, et n'en sommesnous pas épouvantablement rongés? Je ne vois que des Shakespeare et son temps ! des Bacon et son temps 1 des Abélard et son temps! et c'est un signe du nôtre, dont les philosophies ont retranché insolemment la personnalité à Dieu, que cette adoration de la

personnalité dans l'histoire, véritable anthropomorphisme historique, bien digne de toutes les dégradations de la pensée moderne. La biographie, c'est plus facile, plus familier, plus commère, plus amusant que l'histoire ! disent les esprits qui veulent des baladins partout, et les hommes les plus graves n'osent plus être sévères et vastes, par respect pour ce qu'ils devraient mépriser.

Le fond du livre de Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, était presque inconnu, mais n'était pas nouveau, puisque c'est son cours fait à Liège en 1848-1849 ; mais ce qui est nouveau et d'une nouveauté très piquante, c'est l'immense détail dont il l'a chamarré, car les notes de toute espèce y abondent. Les anecdotes, les mots, les commérages (et je n'écris jamais ce mot avec dédain), y font un fouillis étincelant et charmant, et tout cela n'est pas le simple extrait de livres quelconques, mais des relations de l'auteur, de sa vie, du train de toute sa vie. Personne en Europe, je ne

i. Chateaubriand et , .^ „,.„^ .i..,.,,.,c

{Pays, 9 novembre 1860).

crains pas de l'affirmer, ne pourrait nous donner autant de détails que Sainte-Beuve sur ce qu'il appelle Chateaubriand et son groupe : madame de Staël, Joubert, Rivarol, Chênedollé ; la statue en pied et les bustes rangés alentour! Sainte-Beuve est une personnalité très rare dans la littérature de ce temps. C'est tout à la fois un homme d'étude et un homme du monde. C'est un lakiste sans lac, un Wordsworlh mondain, qui sait dîner en ville et plaisanter adorablement au dessert. C'est un travailleur qui n'est pas du tout un solitaire.

Bénédictin libre de sa petite maison de la rue du Montparnasse, il ne s'y cloître qu'à ses heures, comme mangeait cet autre lakiste moins aimable, le cormoran ! On le rencontre assez souvent lisant dans la rue quelque Elzévir à tranche dorée, et c'est une image de sa vie... Il étudie toujours, mais il va... Et les personnes qu'il rencontre, il les voit, les salue et leur parle, causeur éolien dont vous qui passez êtes la brise et tirez de délicieux accords, aimable sans distraction, suffisant à tout, plein de présence d'esprit et d'alacrité, une moitié de lui à sa lecture, l'autre moitié à vous, son doigt faisant signet au livre qu'il rouvre et reprend quand vous l'avez quitté. Voilà, en tout et en deux traits, Sainte-Beuve! Abeille de livres acharnée à cette fleur qu'il aime, plus abeille encore de relation, et faisant miel de tout pour le compte de la littérature.

SAINTE-BEUVE t8l

Et c'est ce qu'il a fait là, et mieux, je crois, qu'il ne l'a jamais fait encore. Sainte-Beuve, parmi tant de gens dont l'art pénible tourne au métier, aime vraiment la littérature. Elle a été pour lui une brillante maîtresse, et la maîtresse s'idéalisant est devenue sa meilleure amie. Toutes les fidélités de l'esprit, il les lui a gardées, et pour des poètes et des artistes, l'esprit, c'est bien plus profond que le cœur 1 C'est pour cela qu'à mon tour j'aime ce livre où il y a tant de littérature, où tout ne me plaît pas cependant... Je n'en connais aucun de son illustre auteur où sa personnalité littéraire, studieuse et mondaine, poétique et critique, trouveuse et chercheuse, ait plus intimement pénétré ; aucun où il ait été plus lui-même; aucun où il ait mieux dit et su davantage, et quand il n'a pas su de science certaine, où il ait plus bravement risqué l'incertain, — ce qui fait parfois dans un livre un charme de plus.

Le sien n'est pas, en eflFet, une histoire qui ne puisse se permettre de risquer quelque aventureuse anecdote; ce n'est pas une histoire formelle et tirée à quatre épingles, quoique les épingles y soient et qu'il y en ait plus de quatre. C'est matière d'histoire bien plus qu'une histoire, où la divination va plus loin que les faits ; un essai d'instruction sur un homme que la grandeur de talent a rendu historique. Les vanneurs viendront plus lard, mais voici toujours du grain àvanner! Du vivant de Chateaubriand, du vivant

même de madame Récamier, Sainte-Beuve n'aurait pas probablement publié tout ce qu'il y a en ces deux volumes, mais la mort ayant brisé la chaîne des relations, il s'est dit qu'il faut bien enfin que l'histoire commence, et l'impatience de cet enfin on la sent dans ce livre, bien autrement vif d'accent que les autres productions de l'auteur.

C'est là qu'a été la surprise. Ce n'est pas dans le talent, toujours présent, de Sainte-Beuve quand il écrit quelque chose, c'est dans l'opinion qu'il a exprimée si nettement, de cette fois, sur un homme dont il pouvait gâter la cendre sans que l'opinion lui reprochât, comme elle l'a fait souvent, ses faiblesses pour ceux qui sont morts et les gloire» posthumes que quelquefois il leur invente. Sainte-Beuve est depuis trop longtemps au premier rang de la critique pour qu'on puisse méconnaître ou faire mine d'ignorer les habitudes et les procédés de sa pensée. Qui ne le sait? En fait de gloire, il a beaucoup aimé à donnera de pauvres diables, qui ne l'auraient pas eue sans lui, cette dernière obole que les anciens mettaient sous la

laugue de leurs morts, pour, disaient-ils, payer leur passage. Il a été certainement le plus grand donneur d'oboles de ce temps. Mais ici, de pur don, il n'a rien donné à Chateaubriand, qui n'en avait pas besoin, du reste, qui n'était pas l'abbé de Marolles ou tout autre cuistre pour être aumône.

J'aime à le reconnaître, Sainte-Beuve n'a eu aucune faiblesse pour l'illustre mort, et il le juge avec cette indépendance qu'on n'a pas toujours avec la vie ; car la vie nous entortille de tant de manières qu'elle fausse sinon le regard, au moins le langage, de tout critique qui n'est pas le Vieux de la Montagne ou quelque juge inexorable et invisible. Or, Sainte- Beuve, studieux et mondain, sagace, mais aimable, par un privilège de sa souple nature, n'a jamais eu de la critique une conception si farouche.

Mais, quelle que soit la conception qu'il en ait eue, sa critique n'en est pas moins faite de deux choses inGniment précieuses pour ceux dont la fonction est de juger les œuvres littéraires: je veux dire de la sen- ^ sibilité la plus vive, et d'une analyse si subtile et si pénétrante qu'elle ressemble à ce qu'est, en chirurgie, une opération... On ne l'a point assez remarquera l'âge où les premiers travaux mordent profondément sur les facultés et y laissent une empreinte ineffaçable, même alors qu'on les intciTompt. Sainte-Beuve étudia pour être médecin, et, depuis ce temps-là, il a toujours porté sur son talent et sur sa pensée philoso-

phique et littéraire, le ressentiment de ses études interrompues. Gela n'a pas toujours été heueeux, et nous dirons tout à l'heure en quoi ce ne fut pas toujours une fortune, mais, pour l'analyse du critique, cela fut un bonheur au plus haut degré.

C'est par l'analyse, en effet, que Sainte-Beuve a incontestablement établi sa supériorité en critique. C'est par l'analyse qu'il a fait faire un progrès à la critique contemporaine. Avant lui, les analyses littéraires qu'on se permettait n'avaient ni le profond, ni le saignant de la sienne. Les critiques d'alors (car on dira les critiques d'avant Sainte-Beuve comme on dira les critiques d'après, et il aura l'honneur d'être une date), ne parlaient guères que des lois abstraites d'un goût, très relatif d'ailleurs, et pinçaient seulement des mots... Mais lui^ anatomiste et physiologiste pour la première fois dans l'ordre littéraire, il nous a appris à faire autre chose; il nous a appris à percer le livre jusqu'à l'homme. La critique a cessé d'être abstraite et grammaticale, pour devenir humaine. Pas immense! mais qui mènerait peut-être Sainte-Beuve plus loin qu'il ne voudrait aller...

En effet, quand l'habile critique prétendait un jour contre nous que la morale n'a rien à voir dans la critique littéraire, il ne se sentait pas inconséquent, mais de fait, pourtant, il l'était. Il l'était à l'emploi de son procédé ordinaire, à toute la pratique de sa vie intellectuelle, puisque c'est de lui, et de lui seul, <jue nous

tenons qu'il faut traverser le livre pour arriver à l'homme, au cœur de l'homme, à la conscience de l'homme, aux vices et aux vertus de l'homme; caries livres que nous faisons, nous qui faisons des livies, nous ne les faisons qu'avec cela!...

Oui! voilà quelle était son inconséquence. Et si jusque-là on avait eu besoin de la signaler pour qu'on la vît, on n'en aurait plus besoin aujourd'hui que le livre que voici en fait sauter aux yeux la lumière ! Je ne pourrai assez le répéter: jamais Sainte-Beuve n'a fait emploi plus intense, et je dirais presque plus inassouvi, de sa manière, que dans ce livre de Chateauhriand et son groupe, et pour cette raison il n'a jamais été plus vivant, plus iiitéressanf et plus fouillant, en tout ce qui regarde Chateaubriand, que dans cet ouvrage où il va des œuvresà l'homme, de la pensée à la vie, du talent au cœur; enfin, il n'a jamais montré mieux (ce qu'il est sévèrement défendu de faire quand ce n'est pas Sainte-Beuve qui le fait!) que la conscience morale double toujours la conscience littéraire, ou plutôt que ce sont là les deux

côtés du même fait qui s'appelle, sans adjectif, la conscience de l'homme.

Là-dessus, Sainte-Beuve, qui se rallie (et qui s'en vante) à la critique de Gœthe,le païen et le naturaliste, a agi absolument comme nous eussions agi, nous les vieux retardés de moralistes chrétiens dont il se moque, — avec agrément, je le crois, mais dont certainement il se moque! Et prenez garde encore que ce livre de Chateaubriand et son groupe n'est pas uniquement le texte, revu et corrigé, du cours fait à Liège de 1848 à 1849 sur les œuvres du grand écrivain dont la France était en deuil, mais que chaque page de ce cours s'entable sur d'énormes notes recueillies par Sainte-Beuve des quatre points de l'horizon de ses relations, qui est un horizon fort vaste, et à cet effet de prouver mieux que par l'examen du talent et des procédés de composition de l'auteur du Génie du Christianisme, qu'il n'était, en somme, sous toutes les faces et de fin fond, qu'un comédien de talent ou de génie comme de conduite, indifférent à l'esprit du rôle qu'il joua toute sa vie, et ne se souciant que de V expression qu'il y mettait!

Telle est la conclusion de Sainte-Beuve. Non seulement elle sort de chaque anecdote qu'il raconte, de chaque phrase qu'il écrit, de chaque mot qu'il ajoute aux jugements déjà très formels de son cours, mais il la rédige à dix places différentes, et la multiplie avec une clarté que lui, Sainte-Beuve, qui tamise si fine-

ment la lumière du blâme et sait en faire un jour presque doux, a rarement à ce degré de fulgurance. L'un des talents les plus reconnus de Sainte-Beuve, et l'on peut dire son art suprême, c'est d'adoucir les tons crus de la critique, tout en laissant assez de transparence à sa pensée pour que, du moins, on la soupçonne ; c'est de placer sur des opinions d'une franchise qui serait trop cruelle, de ces vapeurs que certains peintres charmants mettent sur leurs paysages. Seulement, cet art suprême du clair obscur dans la critique, celte habitude des crépuscules qui rendent la vérité plus piquante, comme le sont beaucoup de femmes, parce qu'on les voit moins, il n'y en a plus trace dans Chateaubriand et son groupe. Sainte-Beuve applique à Chateaubriand mort le bouclier d'Ubalde, fait avec des diamants implacables, dans lequel Chateaubriand ne peut plus se voir,mais dans lequel nous le voyons, nous ! Sainte-Beuve, à l'analyse presque chirurgicale, opère son mort d'autant mieux qu'il ne craint pas de le faire souffrir, et c'est d'autant plus ferme à lui qu'il aime certainement le chantre des Martyrs comme un poète aime un autre poète, qu'il en sent les beautés avec celte sensibilité littéraire si délicate et si passionnée qui distingue sa critique des autres critiques de ce temps, et que même un reflet de la glorifiante bienveillance du grand écrivain brille encore sur son front, à cette heure, ce qui ne l'empêche pas d'aller son train d'analyse, d'induction.

d'anecdotes plus ou moins compromettantes (comme celle du mariage de Chateaubriand, par exemple}, enfin de détails de toute espèce et des plus amusants caquets 1

Évidemment, c'est là un amour de la vérité historique dont nous ne nous plaignons pas, mais qui fait demander pourtant quelles sont les causes qui en ont animé à ce point la flamme sacrée et ont rendu Sainte-Beuve incorruptible à V enchanteur^ au talent fée (c'est ainsi qu'il appelle Chateaubriand), dont il nous dit les procédés littéraires et moraux comme Dorine disait à Orgon les procédés de Tartuffe? Eh bien, qu'il me permette de faire comme lui, Sainte- Beuve, à propos de Chateaubriand, et de regarder plus avant que le texte de son livre tout en regardant dans son livre, pour expliquer cette nouveauté de sensation qui a rajeuni sa verve et fait pousser des boutures si vertes à son inépuisable talent!

J'ai dit que les influences des premiers travaux de Sainte-Beuve avaient été parfois pour lui une fortune, car elles ont aiguisé son talent d'analyse et lui ont

donné le fil d'un scalpel, mais qu'elles avaient, par contre, été quelquefois une infortune aussi. Voici une de ces infortunes :

La physiologie et Tanatomie, excellentes toutes deux dans le procédé empirique de l'analyse, sont montées plus haut que ce procédé et se sont établies un peu trop dans la pensée générale de Sainte-Beuve. En d'autres termes, il est resté dans son intelligence un matérialisme involontaire, mais singulièrement contradictoire avec l'esprit, le rare esprit dontSainte- Beuve est doué. Certes! il n'y a jamais eu d'homme mieux payé pour être spiritualiste que Sainte-Beuve. Il n'est pas que critique, vous le savez; c'est de plus un poète, et un grand poète.Nous le prouverons quand il rééditera son Joseph Delorme, un des plus beaux livres de poésies morbides de ce temps morbide... Et ce n'est pas tout. Comme critique, son caractère avoué c'est qu'il préfère, dans les choses de l'esprit, ni plus ni moins que Joubert(le platonicien Joubert!), la délicatesse à la force. Et néanmoins, malgré ces tendances primitives et qu'il a dA développer dans des études purement intellectuelles, Sainte-Beuve, l'auteur des Consolations, des Portraits littéraires, de /*or/-/foj/a/, l'admirateur pose des plus rudes porteurs de cilice qu'on ait vus, n'a jamais pu s'essuyer entièrement des doctrines de l'amphithéâtre, et un plus brutal que moi dirait qu'il y a encore quelque part, dans un pli de cette nature exquise, un peu du carabin

oublié. Cet homme de goût raffiné, qui nous dit, dans son Port-Royal (dont par parenthèse nous examinerons un jour la littérature et la théologie), que la meilleure objection contre les dogmes du Paradis et de l'Enfer c'est qu'ils ne sont pas d'un goût parfait et ne conviennent plus à messieurs les honnêtes gens de ce temps-ci, n'a pas le mauvais goût d'attaquer l'Église comme on l'attaquait au xviii® siècle, mais il est assez facile de reconnaître qu'il n'est pour l'Eglise ni un ami, ni un fidèle.

Chateaubriand, au contraire, à partir de la date du Génie du Christianisme, a toujours défendu l'Église; ce même Chateaubriand dont Sainte-Beuve, au commencement de son livre, assure, en se frottant les mains avec le tressaillement de la joie pour qui comprend quelque chose au style d'un homme, « qu'il était (Cha- « teaubriand), ainsi que son ami Fontanes, un épicu- « rien, ayant seulement Vimagination catholique »,et combine le reste du livre et le pique d'anecdotes plus ou moins suspectes, plus ou moins étranges, plus ou moins lestes, pour le prouver. Le philosophe tapi dans le littérateur, le critique qui trouverait, même littérairement. Chateaubriand plus grand s'il avait été de la religion de Goethe au lieu d'être de la religion de saint Paul, a pensé qu'il serait plaisant et d'un bon tour de guerre de soutirer tout doucement l'auteur du Génie du Christianisme à l'Église, ou d'inquiéter l'Église sur la loyauté de sa foi I

Telle est, en le lisant, la portée que j'ai cru voir et l'intention que j'ai cru surprendre dans le livre de Chateaubriand et son groupe; tel est le secret de l'ardeur historique qui a allumé toute cette furie d'anecdotesetdont il résulte, pourmoi et pour tout lemonde, que Chateaubriand, selon Sainte-Beuve, manquait en toute chose profondément de sincérité, qu'il arrangeait sa vie comme ses livres, qu'il a toujours vécu pour la galerie et la draperie, et qu'enfin il n'était pas plus chrétien que Talma n'était Oreste. Et si, en effet, il en fut ainsi, Sainte-Beuve a certainement raison et droit de le dire. Mais quand on consentirait toutes les anecdotes qu'il raconte, et qui descendent si cruellement Chateaubriand en l'expliquant, on pourrait encore se demander si véritablement ce fut bien cela...

Et il y a plus! Quand cela serait, quand réellement l'auteur du Génie du Christianisme aurait été toute sa vie un épicurien; quand même le mot (trop porcin pour que je le cite) prêté à Fontanes sur les convenances de ses après-diner aurait été aussi le mot de Chateaubriand ; quand Chateaubriand aurait eu des passions, sans lesquelles, après tout, il n'y a pas d'écrivains de génie, et qu'il aurait eu aussi pour la popularité un amour que je trouve bien plus coupable que toutes les autres passions; quand bien même sa foi se serait éteinte en lui aux souffles du temps, secret gardé, du reste, entre lui et Dieu, il n'eu a pas

moins donné à son imagination la stabilité d'une conscience, il n'a jamais, et sur ce point seul, démenti son passé, il n'a jamais abjuré d'aucune manière la religion à laquelle il s'était dévoué, et il est mort enchaîné par celte conscience, qui, en France, s'appelle encore l'honneur, au poste qu'il avait choisi ! Humainement parlant (et pourquoi parlerais- je autrement à Sainte- Beuve?...), humainement parlant, une telle hypocrisie, si c'en est une, est plus difficile que la franchise des inconséquents et des lâches, et vaut presque la sincérité!

Voilà toute la réponse qu'il y ait à faire à la thèse cachée adroitement par Sainte-Beuve sous le talent le plus décevant et le plus fin, sous le plus beau et le plus pimpant frou-frou littéraire! Sainte-Beuve est comme ces femmes qu'on aime en les appelant perfides. II y aurait peut-être moins de grâce, si la perfidie n'y était pas... Ce n'est pas, du reste, pour Chateaubriand qu'il a voulu être perfide, mais il s'est rencontré que Chateaubriand a été victime.

Pauvre Chateaubriand ! Ceux qui ne l'ont pas été,

eux, dans ce livre de Chateaubriand et son groupe, c'est bien un autre groupe vraiment 1 C'est Cousin, Thiers, Villemain ; c'est toute la terre, toute la création qui n'est pas morte, mais, entre tous, c'est Villemain, dont Sainte-Beuve vante la « puissance d'imitation > comme originalité, et qu'il déclare un grand critique « pour peu qu'il ne s'occupe pas des vivants ». Le regarderait-il comme mort déjà, qu'il lui donne son obole de passage ? Nous avons parlé des charités tumulaires de Sainte-Beuve, mais, après sa manière inattendue de procéder avec Chateaubriand, je voudrais bien savoir si Sainte- Beuve, quand nous aurons la douleur de perdre M. Villemain, lui retirera de dessous la langue la pièce de monnaie qu'il a la bonté d'y mettre aujourd'hui...

Voici un petit livre qui fera certainement à ceux qui le liront, comme à nous, l'effet de la plus singulière découverte. Ce n'en est pas une cependant, et ce n'en est que plus étrange encore... A entendre M. Joseph Delaroa, qui a publié cet incroyable petit livre qu'il n'a pas fait (et il a besoin de le jurer, ma foi 1), mais qu'il a tout simplement et fidèlement traduit (prétend-il), c'est là du Machiavel que nous connaissons, c'est du grand et terrible Machiavel, l'Évangéliste des Borgia ; et non seulement c'est du Machiavel, mais c'est la substance même, la moelle de son esprit.

1. L'Esprit d'un homme d'Étal, par Nicolas Machiavel, traduit par M. Joseph Delaroa ; Le Prince {Pays, 14 novembre 18()1 Nain jaune, 25 Juillet 1866).

Ce sont les idées générales de cette créature redoutable, prises dans tout ce qu'elle a écrit ; les idées générales, entendez- vous bicn?les idées générales qui, dans tout être vigoureusement organisé, sont le sang ^ artériel de l'intelligence, et qu'ici on a condensées dans un petit livre sous ce titre : L'Esprit d'un homme d'Elat, comme les parfumeurs turcs concentrent toute une tonne de feuilles de roses dans un tout petit flacon, — une aiguille de cristal I Pour qui n'a pas l'appareil respiratoire d'une sultane, ce petit flacon pourrait être mortel.

De même, à ce qu'il semble, le livre de M. Delaroa qui est du Machiavel pur, du Machiavel rectifié, du Machiavel axiomatique, ce petit traité qui montre mieux, à part des draperies historiques dont Machiavel sait les entortiller, les arêtes de sa pensée et les principes générateurs de la philosophie politique à laquelle nous devons le Traité du Prince eiV Histoire de Florence; oui ! ce traité doit paraître, n'est-il pas vrai ? avant de l'avoir lu, — et l'imagination doit s'y attendre, — quelque chose d'assez violent, d'assez savamment et sataniquement concentré. Car enfin Machiavel ne passe pas généralement pour un faiseur de sorbets... innocents, et Macaulay, que M. Joseph Delaroa n'a pas manqué d'évoquer dans sa préface pour blanchir cette noire renommée, l'honnête Macaulay lui-même n'a trouvé rien de mieux à dire que ceci, en faveur de Machiavel : c'est qu'après tout il n'était pas

pire que son pays et que son siècle, lesquels, moi^alement, furent affreux.

Eh bien, voilà la chose inattendue et renversante 1 Ce qu'on pouvait prendre pour du très bon poison florentin de riche qualité, n'en est point du tout; à ce qu'il paraît, c'était une tout autre chimie! Et nous ne sommes plus à Florence, mais à Venise, en carnaval, pendant des jours gras qui durent depuis trois siècles, mais qui vont cesser ; car on vient doter le masque au sombre domino du Traité du Pnnce, et ce qu'on a trouvé derrière ce diable de masque est curieux !

Je sais bien qu'il va eu toujours de V embrouillamini, comme dit M. Jourdain, dans la physionomie de ce masque que l'on prenait pour une figure. Je sais bien que madame de Staël, qui n'étail ni une mademoiselle ni une madame Jourdain, ne pouvait dire, après y avoir regardé, si ce Machiavel était vraiment un pervers ou un ironique. Je sais bien, enfin, que le mot de sphinx, appliqué à tant d'hommes d'État, semblait avoir été créé exprès pour lui, et qu'il y a toujours un peu d'inconvénient à faire le sphinx quand on veut qu'on vous apprécie. Mais il n'en est pas moins vrai qu'entre cette indéchiffrable énigme de la physionomie et le mensonge positif de toute la personne, il y a un abîme.

Or, cet abîme, le livre de M. Joseph Delaroa veut nous le faire un peu trop lestement passer, et quand

on n'a que ce pont, la tête tourne 1 Je suis inquiet; je crains qu'elle ne lui ait tourné. Quoi! dans Machiavel, dans cet être qu'on a cru si profond que son nom veut dire profondeur dans l'universel préjugé des hommes, il n'y aurait, au fond, qu'un Jocrisse ou un La Palisse très caché ? Ceci me paraît rude. C'est, comme dit Thomas Diafoirus, duriuscule, pour ne pas dire dur, et j'avoue que je voudrais voir. J'avoue qu'à chaque axiome, à chaque phrase citée dans le livre de M. Delaroa, je suis tenté de demander le nom, la page et la ligne du livre de Machiavel où cet axiome se trouve et d'où cette phrase est textuellement tirée, pour y aller voir et être bien sûr qu'on ne se moque pas trop de moi.

Malheureusement, la critique s'y prendrait ainsi pour s'attester la vérité de toutes ces citations suspectes, que M, Joseph Delaroa échapperait à une pareille mise en demeure. Il n'est pas l'auteur du livre en question, et il nous en prévient dans sa préface. Cette compilation qu'il publie a été faite à Rome, il y a à peu près cent ans... La publication d'alors fut un trait d'esprit, dit M. Delaroa, — et ce fut là le seul de ce livre, comme vous allez voir 1 L'Église avait condamné les écrits de Machiavel, et à l'autre bout de l'Église, Voltaire, qui aimait la clarté et qui, comme Lucifer, était un démon de lumière, ne montrait que haine pour le Ténébreux de la politique et de l'histoire, tandis que, de son côté, Frédéric de Prusse le

déshonorait à cœur joie dans son livre de V Anti- Machiavel, « crachant au plat, — disait Voltaire de son royal ami, — pour en dégoûter les autres ».

Un jurisconsulte de Pontremoli (je suis toujours la version de M. Delaroa), qu'on suppose être le conseiller Ëianconi (et que, moi, je crois être le conseiller Bridoisoni), eut « Vheureuse pensée de venger la mé- « moire du célèbre Florentin, au sein même de la ca- « pitale du monde chrétien. (Ces échos ne m'appar- « tiennent pas.) Il recueillit et mit en ordre, sous le « titre de VEsprit d'un homme d'État, les meilleures « maximes de Machiavel » ; puis il présenta, machiavéliquement, le coquin! ce travail, comme son œuvre personnelle, à cette imbécille de Cour romaine, qui dauba dans le piège et qui ne vit pas plus d'inconvénient à permettre l'impression de ces maximes au conseiller Bianconi qu'à autoriser un de ses apothicaires à vendre des fleurs pectorales.

« La concision élégante du style », écrit M. Delaroa, dont on ne peut dire aussi, comme de Machiavel, s'il est sérieux ou s'il est ironique, mais qui, à coup sûr, n'est pas un pervers, « la mâle simplicité de « la pensée, l'élévation des idées, révélaient un écri- « vain éminent {Ohime!); la sagacité à discerner « le bien et le mal, la précision des conseils, la sûreté « des préceptes, la pureté de la morale, le bon sens « politique (et allez donc 1 il n'y va pas de main « morte, ce M. Delaroal), annonçaient un esprit supé-

« rieur qui avait tiré un enseignement salutaire des « iiommes et des choses. »

La censure, cette taupe, bien entendu, ne reconnut pas Machiavel ; mais les fins et les contrefins ne se trompèrent pas sur VEs-prit de cet homme d'État qui me déconcerte aujourd'hui (je l'avoue en toute humilité, j'aurais été comme la censure), et la mystification de ce vieux machiavélique de Bianconi fut bientôt découverte. L'autorité ecclésiastique, qui s'était prise au traquenard du bon conseiller, comme l'appelle M. Delaroa, très bon lui-même, racheta son erreur par de l'esprit et laissa vendre le petit livre. C'était de l'esprit, en effet, mais pas comme l'entend M. Delaroa. Elle ne s'opposa même pas à la seconde édition, ajoute-t-il,se congratulant, et pour ma part, je le crois bien !

Laisser ses ennemis se déshonorer entre eux, quand ils s'imaginent s'honorer, au contraire, quelle jolie politique ! ou je ne m'y connais pas. Jamais pavé d'ours n'était tombé d'une patte plus bête sur la figure d'un ami qui dort. Pauvre machiavélique qui s'attrape lui-même, le conseiller Bianconi, cette dangereuse dupe fourrée, aplatissait du coup de son livre l'angle facial de cette tête de Machiavel, restée si mystérieuse, et cassait le nez jusqu'à sa gloire ! Tel était pris qui croyait prendre, et le mystificateur était mystifié.

Voilà l'histoire que M. Delaroa nous raconte dans

MACHIAVEL ÎOl

sa préface. 11 ne pense pas tout à fait comme nous. Le conseiller Bianconi lui semble très fort, très madré, un machiavélique digne de Machiavel, mais seulement plus gai I Enfin il est heureux, lui, de reproduire et de traduire ce petit livre, qui était allé, depuis longtemps, où va la feuille de rose et la feuille de laurier, et la feuille de papier, quand on la charge de tous les truisms de la terre. Il l'a donc tiré de l'oubli.

M. Delaroa, qui est un machiavélique aussi, se sert de ce petit livre pour réhabiliter définitivement Machiavel, suspect toujours à d'aucuns esprits tenaces malgré Macaulay et les apologistes allemands qui lui sont nés depuis un certain nombre d'années, et il faut bien convenir que si les citations du livre de Bianconi sont exactes, si Machiavel, l'auteur de la Peste de Florence et de la Mandragore, a pu écrire les simplicités prodigieuses et les prudhommismes exorbitants que nous avons là étalés sous les yeux comme des fleurs de génie, tandis qu'ils ne sont qu'une rangée des plus tristes choux que puissent produire la bêtise et la platitude humaines, Machiavel n'est plus Machiavel! Ce n'est plus le terrifiant lago de la politique italienne, et mon embarras est horrible ; je cherche môme à qui, parmi les badauds de notre âge et les philanthropes de récente invention qui y brillent, je pourrais bi»*Ji le comparer!

Et je supplie qu'on ne me croie pas sur simple parole ! Je supplie mes lecteurs de se procurer le petit livre, que je voudrais pouvoir citer en entier, pour qu'on vît bien le très drolatique attentat (si c'est un attentat) que l'on a commis sur l'imposante personne de Machiavel ; pour qu'on pût bien mesurer, dans toute sa longueur, l'immense bonnet de coton qu'on a planté sur la tête de ce sphinx en bronze vert ou en marbre noir, dans le but d'en changer la physionomie et de nous faire passer de la terreur qu'il nous a jusqu'ici inspirée, au plus risible attendrissement!

Ce livre, composé de seize chapitres, embrasse le champ d'une spéculation assez étendue. C'est la religion, la guerre et la paix, le droit des gens chrétiens, les vices qui ont rendu les grands la proie des petits, les lois, la justice, les cliarges publiques, l'agriculture, le commerce, la population, le luxe et les subsistances, le mal de Voisiveté, les effets d'un gouvernement corrompu, des préceptes et des sentences politiques et morales, le père de famille, le bon prince, le ministre et le tyran.

Tels sont les titres de ces chapitres, et, certes ! il y a là assez pour montrer, en touchant aux idées qu'ils expriment, ce qu'on est, quand on est Machiavel; mais c'est là justement ce qui manque. Sur tous ces grands et féconds sujets que je viens d'énumérer, vous trouverez un homme qui n'a que de petites maximes sans inconvénients, comme le premier bourgeois chaperonné de Florence du corps de métier des teinturiers ou des cardeurs.

Écoutez-le sur la religion, cet homme de prudence qui ne veut se brouiller ni avec l'Officialité, ni avec l'Inquisition : — « Dans toutes les entreprises, il faut « se proposer l'honneur de Dieu et la prospérité

< générale de l'État. — La crainte de Dieu facilite « toute entreprise que forment les gouvernements. — « L'abandon de toute piété et de toute religion

< entraîne à sa suite une foule considérable d'incon- « vénients et de désordres. — 11 ne convient pas que « les hommes passent les jours de fête dans l'oisiveté <K des réunions de plaisirs. — fl faut rendre grâces « à Dieu, lorsqu'il daigne, dans sa bonté infinie, ac- « corder à un État ou à un citoyen la renommée « qu'ils ont méritée, l'un par sa grandeur, l'autre par « ses rares vertus et sa sagesse. »

A coup sûr, tout cela n'est pus faux ; mais cela estil poinçonné .Machiavel?... Avez-vous vu dans aucune Civilité puérile, honnête et religieuse, rien de plus commun que ces idées?... Au moins, lorsque don

Juan est hypocrite, il est spirituel! Et sur la paix et la guerre, écoutez encore : — « Un prince bon et « sage doit aimer la paix et éviter la guerre. — Ac- « croître sa puissance et l'Élat, c'est accroître, en « même temps, la haine et l'envie, d'où peuvent naître « guerres et désastres. » Quel scrupule dans l'affirmation! « L'homme qui, aveuglé par l'ambition, s'élève « à une place au delà de laquelle il ne peut -plus mon- « ter, s'expose à faire une chute d'autant plus désas- « treuse. — Le peuple a le droit de se plaindre d'une « guerre entreprise sans raison. — Le courage plaît, « même dans un ennemi, autant que la lâcheté et la « méchanceté répugnent. — Ce n'est point une sage «. conduite que de réduire son ennemi au désespoir. « — Il vaut mieux, pour commander à une multitude, « être affable qu'orgueilleux, clément que cruel. — « Celui qui se contente d'une demi-victoire s'en trou- « vera toujours mieux; car ceux qui veulent aller trop « loin^ souvent se perdent. — Pour conclure un accord « (découverte superbe!), il iani d'abord supprimer les « motifs d'opposition. » Rien de plus certain! Et encore ceci sur les lois : — « Celui qui n'est pas dirigé « par les lois, commet les mêmes fautes que la foule « sans frein. — On ne peut trouver bonne une loi qui, «. sous peu d'avantages, cache beaucoup d'inconvé- « nients. — Où une cause produit le bien par elle- « même, sans le secours de la loi, la loi n'est pas néces- « saire. » Quelles escarboucles d'évidence ! IVlais

j'aime encore mieux notre Bianconi français et son lumineux aphorisme : « On est toujours l'enfant de quelqu'un, > que le Brid'oison italien qui prête de ces cris d'oie à Machiavel!

Et c'est ainsi, du reste, jusqu'à la fin du livre, sans qu'il y ait, de hasard ou de volonté, une seule pensée ou un seul mot qui s'élève au-dessus de ce vol.. de chapon! Tout le temps que dure ce traité, intitulé y FJspnt d'un homme d'État, par antiphrase, s'allonge

iiis interruption la plate-bande de ces incomparables niaiseries, où une idée fausse finit par faire plaisir et paraît une fleur 1 Et quelle idée fausse, en effet, ne serait pas préférable, même pour les esprits justes, à des vérités de cet ordre-ci, par exemple: « C'est une *. dureté que de vouloir tirer quelque chose là où il « n'y a rien ! »

Je ne sais pas si c'est une dureté de tirer de celte phrase, où il ny a rien, bien évidemment, une faute de français qui n'est pas imputable à Machiavel; mais I est bien assez, français à part, que de telles vérités lui incombent. Seulement, dans l'impossibilité de vous rapporter tous ces idiotismes suprêmes d'un badaud qui se fond de bienveillance aimable pour l'humanité, je signalerai, en finissant, plus expressément, le iltitre de la justice, où Machiavel est beaucoup niuins profond, moins compliqué et moins pratique, que M. Henrion de Pansey dans son Manuel du Juge de

a'x, et où l'idée qui nous restait encore de l'atroce

théoricien du Prince, se dissout et se noie dans un tutoiement sentimental I

Eli bien, n'est-ce pas curieux, tout cela, et n'avaisje pas raison de dire que voilà un Maciiiavel inédit dont ne se doutaient pas ceux qui lisent le plus Machiavel? Retourné, vertueux, Grandisson, bonhomme Richard sans l'âpre bon sens de Franklin qui le sauverait, sinon de la vulgarité, au moins du sentiment 1 pleurard et de l'ineptie, ce Machiavel-là est-il vrai, réel, surpris sous l'autre? ou le vieux conseiller Bianconi l'aurait-il fait à son image? Question de critique que je pose, que je ne résous point, mais que je demande qu'on résolve.

Dans ce traité fait avec des pensées qu'on lui prête, ou qui, fondues dans le tissu de ses ouvrages, ne s'y voyaient pas avec le sens qu'elles ont quand on les en détache; dans ce traité qui se termine par la morale des Contes de fées qu'on fait aux enfants : « Quel est « l'homme, né d'un homme, qui n'ait horreur de faire « revivre ces temps où les méchants (lisez : les ogres) « gouvernaient ? », Machiavel est si peu l'ancien

Machiavel, qu'il finit (chapitre du Ministre) par poser naïvement la nécessité de la fraternité ministérielle I

Ce n'est plus le conseiller de ce César Borgia qui deviendra peut-être aussi, un de ces jours, un honnête jeune homme, mais c'est l'instituteur des petits garçons politiques auxquels il donne, dans cet Fspnt d'un homme d'État, la première leçon entremêlée de confiture, pour qu'ils retournent au plus tôt jouer à la fossette ! Tel est le Machiavel du traité arrangé par le conseiller Bianconi, auquel croit M. Joseph Delaroa, mais auquel je refuse de croire, justement sur le texte même qu'il a publié.

Je n'ai jamais aimé, pour ma paît, ce Machiavel, qui n'eut que du style et ne fut qu'un grand homme de lettres dans l'ordre politique, mais qui manqua toujours de sincérité dans la conduite et dans la pensée ; peu donc me chaut que ceux qui l'admirent commencent par le dégrader! Mais si réellement, pourtant, le conseiller Bianconi nous a donné les idées -'inérales de cet homme dans son Esprit d'un homme d'Etat, je comprends parfaitement le mépris qu'en fit à la fin la République de Florence, et qu'il vint un moment où elle ne voulut plus employer à ses aflnires ce menteur d'habileté qui, au fond, n'était... j'en demande pardon, qu'un jobard 1

"< Ce n'était qu'un Satan en bonnet de coton.

Pour le bonnet, — que vous contesterez peut-être, — c'en est bien un. Je vous le montrerai, d'ailleurs. Je vous le ferai toucher, cône, serre-tête et houppette. Mais pour la tête qui est dessous, vous ne la contesterez pas !

C'est bien cellede Satan, — cette vieille tête, connue dans le monde comme celle de Barrabas (un de ses fils!) à la Passion.

Ironique, profonde, équivoque, sphinxique, lividement belle, italienne enfin, ceux qui l'ont le plus regardée n'y comprennent pas grand'chose, à cette face mystificatrice, et je prétends même, moi! qu'ils n'y ont rien compris... Tous en ont eu peur, plus ou moins, et l'ont nommée le Diable... le Diable dans une de ses réalisations les meilleures... les meilleures au point de vue de l'Enfer. C'était Satan, et un Satan spécial... Ce n'est point celui de Milton, qui, lui, n'est qu'un grand diable puritain, une Tête ronde à laquelle il a poussé des cornes; un colonel insurgé et cuirassé des côtes- de-fer ^Q Cromwell, Ce n'est point non plus

le Satan dandy de lord Byron (dans sa Vision du jugement) ; ni le Satan fourchu, bouffon et voyou de Callot, qui éteint les chandelles vous savez comment...; ni le Satan conseiller d'état et diplomatique de M. de Gœthe : le comte de Méphistophélès ; ni le beau diable romantique, mélancolique et svelte. d'Alfred de Vigny (dans Éloa) : tous diables inventés par quelqu'un, tandis que celui-ci s'est inventé lui-même, comme le péché. Celui-ci, c'est le Diable tout sec. C'est le Diable professeur, le Diable doctrinaire. En un mot, c'est Satan... Machiavel !

Il a même cet avantage, qui doit en être un très grand pour un diable, qu'il a été reconnu tout de suite pour tel, sans discussion et sans indécision de suffrages, depuis l'Église romaine, qui l'a condamné, jusqu'au Grand Turc, qui l'a fait traduire pour son usage personnel; depuis Frédéric de Prusse, un des plus grands Saints du xviii* siècle, qui lui a répondu par cette claque de VAnli-Àfachiuvel, jusqu'à lord Littleton, qui lui a mis sur la conscience tous les massacres de la Saint-Barthélémy, — ce qui nous décharge d'autant, nous autres catholiques, car c'était à peu près un athée que .M. iMachiavel (j7 signor Machiavelli). Immédiatement après la publication de son Prince, il fut regardé par tout ce qui lisait la lettre moulée comme le Diable absolu, omniarque, universel. En Angleterre, le nom de Machiavel — Nicolas — fut le nom du Diable, et il n'y eut, quand

parut Gromwell, que le vieux Noll qu'on pût opposer au vieux Nick. Même les écrivains de ces derniers temps, ces temps hardis où l'on fait avec les idées ce que Vhomme à la poule aux œufs d'or fit avec sapoule, à laquelle il creva le ventre pour voir ce qui était dedans, n'ont pu, en la retournant, blanchir sa damnée face. Un des plus célèbres, Macaulay, qui, dans une nation rongée de cant et dévorée de spleen, gagna sa renommée à la pointe de ce paradoxe que Machiavel était un des plus honnêtes gens de son charmant siècle, lui laissa pourtant l'empreinte de ce siècle sur la figure et ne pul jamais le démarquer de l'initiale diabolique que rien, je le crains bien pour lui, ne pourra effacer. Une fois dans une fondrière d'erreur, la spirituelle humanité, qui se reconnaît là chez elle, enfonce jusqu'aux oreilles... Machiavel est passé Satan. Voilà qui est éternel et accepté comme un lieu commun de rhétorique, et moi qui vais le montrer casqué d'un casque à mèche qui devrait éteindre le démon, comme l'éteignoir éteint la chandelle, je ne suis pas bien sûr d'avoir, en résultat, plus de succès que Macaulay dans mon entreprise. Lui, voulut faire de Machiavel un honnête homme et il n'a persuadé personne ; moi, je veux en faire un niais et un niais de la plus splendide espèce! Persuaderai-je quelqu'un?...

MACHIAVEL îtl

Le faire un niais... Non ! je ne le ferai pas: il l'était, pardieu ! bien de lui-même, ce roué qui ne valait pas la roue, ce diable apocryphe qui ne le fut pas même en paroles, — la plus triste manière de l'être ; car les Tartuffes de l'Enfer sont tout aussi lâches que les Tartuffes du Paradis. Je n'aspire, pour mon compte, à n'être un Renan d'aucune sorte, mais je n'irai pas jusqu'ea Syrie pour montrer, rf'après les textes, comme disent les Renan, que Satan Machiavel ne fut qu'un Joseph Prud'homme de Florence, sur lequel le genre humain s'est incroyablement trompé. D'intuition, je l'avais toujours soupçonné, mais je n'en disais mot. Madame de Staël, qui, avec beaucoup de talent, comme en ont les femmes quelquefois, mais qui ne disait pas, comme les femmes, un seul mot venant d'elle, — par la bonne raison que les femmes ne font pas des tufants toutes seules, — madame de Staël, serinée par ces serins d'Allemagne pour lesquels elle eut touj ours un goAt qui m'étonne, prétendait que le Prince était une plaisanterie faite sans rire, et moi, qui aime excessivement la plaisanterie, m ^me quandelle ne ritpas, je n'ad-

mettais pas carrément et d'aplomb cette idée, mais je m'y suspendais et je m'y balançais comme dans un hamac, cette balançoire de la rêverie ! quand la petite publication de M. Delaroa tomba dans mes mains, arrêtant net le mouvement de ma balançoire.

Il nous la donnait comme une découverte en faveur de la haute moralité de Machiavel. Cette espèce de compilation de V Esprit d'un homme d'Etat, ce n'était pas lui qui en était l'auteur ; elle avait été faite à Rome, il y avait près de cent ans, par un jurisconsulte, — le conseiller Bianconi, — et l'Église, avec son Inquisition et son Index^ avait laissé passer la chose... Or, la cYiOS^ dédémonisait Machiavel le déchaussait de ses cornes et de sa cervelle, et en faisait tout simplement l'Ange de la plus pure niaiserie, s'il y en a un, ce que je ne crois pas, pour l'honneur du ciel! On n'y trouvait, sans exception, que des axiomes comme ceux cités plus haut, que vous pouvez aller lire, si vous le voulez, dans le livre en question. Certes! j'avoue que quand l'honnête M. Delaroa m'eut transporté à cette hauteur au-dessus de ce magnifique orrent d'idées générales, et d'idées générales de cette puissance, je n'eus pas tout à fait autant d'aplomb que Blondin sur sa cataracte du Niagara, J'eus le vertige,,, du scepticisme, qui en est toujours un ! Je ne sus comment expliquer cet Esprit d'un homme d'État, qui était tout le contraire d'un esprit.Je doutai des facultés du traducteur. J'allai jusqu'à dire que le

conseiller Bianconi n'était autre que le conseiller Bi-idoisoni... Enfin j'eus tort de toutes les manières ; je le confesse en pleine humilité. Lorsqu'une circonstance particulière me faisant remettre la main sur le Prince de Machiavel, cette tête de Méduse froidie et aux serpents glacés dont nous avons le frisson de père en fils, et d'école en école, depuis plus de trois siècles, j'ai vu là, non sans étonnement, mais avec le plaisir que fait, quand elle arrive, la Vérité, qui a le pied encore plus lent que la Prière, que ce bon M. Delaroa était un traducteur fidèle, que YEsprit d'un homme d'Etat était bien celui de l'homme d'État de Florence, et que ce n'était pas le pauvre conseiller Bianconi qui était le conseiller Bridoisoni !

C'est à renverser, en effet, ce que je trouvai dans le Prince. J'y trouvai le Jobard immense que j'avais eu peur de voir (car il est des instants où l'on a réellement peur de voir!) dans cet Esprit d'un hoynme d'État qui m'avait été un symptôme, et qui m'avait fait dire tout bas, avec un soupçon agréable ; Sous le

diable, il y aurait donc un niais?... J'y trouvai surtout l'idée du cas que l'on doit faire, avant d'y avoir soi-même regardé, des plus éclatantes, des plus solides réputations. Certes ! s'il en fut une jamais bâtie à chaux et à sable, ce fut celle de Machiavel, puisque, pour celle-là, on a employé jusqu'au bitume de l'Enfer, et qu'un homme de critique moderne, ce fort Macaulay du xix." siècle, qui a essayé d'ôter le bitume en gardant tout le reste, continue de trembler devant le génie quand il croit avoir supprimé le démon. Encore à l'instant où j'écris, affirmée en dernier ressort par Macaulay, qui n'a eu le courage que d'une moitié de paradoxe, la réputation de Machiavel — sa réputation intellectuelle — n'a pas bougé d'une ligne dans l'opinion des hommes. S'il n'est plus un monstre d'immoralité, il est resté un prodige d'esprit, et si le mot machiavélique ne veut plus dire pervers.il veut toujours dire puissant et terrible. Eh bien, je me suis promis de vous montrer ce puissant et terrible Machiavel! Je vous ai promis le bonnet de coton dans lequel il faut bien le voir emmitouflé, ce grand homme, puisqu'il le porte sous son auréole. Je vous l'ai promis, cône, serre-tête et houppette, et je vous jure que vous l'aurez!

Et c'est dans le Prince, l'œuvre principale de Machiavel, celle qui, de son nom, a le plus timbré sa gloire, que nous chercherons et trouverons ce précieux bonnet...

Tout le monde le sait, le traité du Prince est l'apologie de la force, ce qui, par parenthèse, n'est pas très spirituel en soi... Les bêtes, parmi les animaux, comprennent la force, et parmi les hommes, les plus bêtes la comprennent, l'admirent et tremblent devant elle. Mais, soyons juste ! Machiavel n'en a pas voulu faire que l'apologie. Il en a voulu chercher les lois, il en a voulu spiritualiser l'action en la mêlant avec la ruse, qui est une des forces de l'esprit, — oui! mais lorsque l'esprit est bas! Faire la force, de brutale quelle est, c'est-à-dire de bestiale, spirituelle, savante et retorse, en construire le traité, en écrire la jurisprudence, mettre le génie à son service, c'était une œuvre... diabolique d'intention, au moins, mais pour laquelle il fallait l'esprit, non pas d'un diable, mais de cinq cents! Et que ce soit le siècle de Machiavel qui ait pensé cela par la tête de Machiavel, comme le veut Macaulay, ce qui, au fond, est puéril, ou que ce soit Machiavel solitaire, dans sa propre virtualité; peu importe l 11 a prétendu nous donner un traité de la force avec lequel on pût triompher de toutes les diffî-

cultes et de toutes les résistances, sinon toujours, au moins quatre-vingts fois sur cent; effroyable et effrayant ouvrage! Ouvrons son livre. Comment Machiavel s'en est-il tiré?

11 s'en est tiré comme ceux-là que Rabelais, qui était bien plus fort que lui, appelle des « abstracteurs de quintessence ». Il s'est retiré majestueusement dans des idées générales que nous verrons furieusement ressembler à celles de ce traité de V Esprit d'un homme d'Etat^ idées qui tout à l'heure vont faire votre bonheur, à vous comme à moi, si vous aimez, dans les sujets graves, les petits pétards des bons rires inattendus! 11 a dit impassiblement des choses vagues ou naïves, plates ou effrontées. Il a bâti sur ^ des tautologies. Il a redoublé autour de lui les paralogismes. En un mot, toujours, comme le mcdicastre de la comédie qui disait que l'opium faisait dormir parce qu'il avait une vertu dormitive, il a répondu à la question par la question, — ce qui, même dans le sophisme et dans l'erreur, est le comble de l'impuissance. Et,franchement,si,au lieu d'avoir affaire à ce préjugé en marbre des galeries de Florence auquel le génie a sculpté un masque de génie ; si, au lieu d'avoir affaire à ce Satan, intentionnel et raté, que les hommes, séduits peut-être par la perversité de son intention, ont appelé démon, comme les amoureux appellent leurs maîtresses quand ils en ont la tête perdue, nous eussions affaire tout sim-

pleinentà un monsieur d'hier, inconnu, portant son petit Traité du Prince, imprimé chez Hachette, aux journaux, je suis persuadé que la critique, qui tremblote et louchote devant cette grande figure de Machiavel, qui n'est qu'un masque, ne se gênerait pas avec le monsieur inconnu et ajouterait peut-être deux oreilles — à son long bonnet de colon 1

Oui 1 la critique, la critique de la queue leu leu, qui fait baise-mains, baise-pieds et le reste, à toute puissance reconnue, consentie, usurpée et soufferte, dirait sans se gêner au monsieur inconnu de chez Hachette : Pourquoi votre Traité du Prince ne donne-l-il jamais le comment de ce qu'il enseigne? V'ous êtes la force et la corruption, et vous me racontez bien quelques horreurs qui ont réussi, et vous dites : «Il faut mettre un « si bon ordre dans son gouvernement, que quand on * ne croit plus (textuel) on puisse faire croire par « force. > — Mais comment? Comment? dit le Prince votre élève et la critique votre ma!tresse,et vous.vous ne répondez pas ! Votre traité repose sur le principe : il faut être heureux pour être heureux ; il faut être fort pourêtrefort. Etnous voilà bienavancés! Le Prince (dites- vous, page 1)8.) doit vivre de sorfeavec ses sujets que nul accident, bon ou mauvais, ne le puisse faire varier. Mais comment? Mais la jor/e, vous ne la dites pas, professeurde rien du tout! Pourquoi, enfin, au bout de toutes les généralités que vous posez doctoralement, le comment se dresse-t-il toujonrs, se morfond-

il et s'en retourne- t-il, sans réponse et confus?... Voilà le bonnet, et vous voyez s'il est chaud et commode 1 Mais comme la critique, respectueuse pour le grand Machiavel, le ferait gaîment danser, ce bonnet, sur la tête du petit de la maison Hachette ! Supposez que le petit inconnu s'avisât d'écrire comme le grand célèbre : « Quand on offense un homme, il « faut s'arranger de manière à ce qu'il ne puisse pas se « venger, » est-ce que la critique mâcherait beaucoup son cigare pour lui riposter? C'est aussi bête que si l'on disait: Quand on vit, il faut s'arranger de manière à être heureux. On demande la manière, toujours! Oui! voilà le bonnet! Mais voici la houppette, une houppette de truisms légers qui l'embellissent et le couronnent : « Celui qui a le moins compté sur la for- « tune, s'est toujours maintenu plus longtemps. » Traduisez : Celui qui est le plus prudent, est celui qui court le moins de danger! Et cette autre houppette, car il en a de rechange, Machiavel : « Il ne fait jamais « bon d'attaquer un prince qui tient sa place en état de « bien se défendre et qui n'est pas détesté de son peu- « pie. » Incontestable que ce n'est pas bon .'mais qu'estce que cela nous apprend, de nous apprendre cela ?... Enfin, celle-ci, que Joseph Prud'homme planterait à son bonnet le jour de la fête de sa femme : « Pour con- « naître bien un ministre, il est un moyen infaillible. « Quand tu vois que ton ministre pense plus à lui qu'à 4. toi, et que toutes ses actions tendent à son profit, il

« ne sera jamais un bon ministre, et tu ne dois jamais « l'y fier. » Houppette menaçante, celle-là, qu'il est bon de faire voltiger au-dessus de sa tête, pour que les ministres et madame Prudhomme.qui pourrait être un mauvais ministre, soient dûment avertis ! Et à présent, je crois que vous le tenez, le bonnet 1

MU

Il y a encore le serre-tête. Je n'ai pas fait de forfanterie et je ne veux rien oublier. Le serre-tête de ce Satan, bonhomme malgré lui de diable qu'il voudrait bien être, le serre-tête, c'est l'exemple historique, l'impudent exemple historique, qui relie et affermit, comme un ruban, ces idées générales cotonneuses qui sont le fond de son bonnet. A la page 181 de l'édition Marpon, Machiavel compare Savonarole (quel objetde comparaison !) à Moïse, Cyrus, Thésée et Romulus, parce qu'il « n'avait pas comme eux dans sa révolution

< les moyens de faire persévérer dans leur croyance

< ceux qui avaient cru ou de faire croire les incrédu- « les. » Or, outre que lagénéralité sur laquelle se base un pareil raisonnement n'est que la force qui n'a pas toujours raison, même en fait, faul-il être r'ifflard de

petite ville et bourgeois tlorenlin, pour comparer ce porte-froc révolutionnaire de Savonarole à des colosses comme Moïse, Cyrus, Romulus et Thésée ? Et voilà ce que j'appelle le serre-tête de Machiavel! Voilj le procédé ordinaire qu'il emploie dans l'intérêt de ses pauvres idées : rapetisser la graade histoire à la taille de celle de son temps, disette affreuse, histoire naine des républiques d'Italie, qui n'eut jamais rien de gigantesque que son atrocité !

Et c'est assez, n'est-ce pas? arrêtons-nous 1 II y a tout un livre à faire sur Machiavel, et un article de journal ne peut jamais être qu'un index tendu vers un livre. Je n'ai pas parlé du Machiavel écrivain, qui a peut-être fait la fortune de l'autre. J'ai parlé du Machiavel d'idées. Je l'ai trouvé niais, malgré sa diablerie, son air de sphinx et sa gloire; car la gloire, il faut la passer au creuset, comme l'or... La voix du peuple, qui est la voix de Dieu, me rendrait athée, si je ne la décomposais pas pour me rendre compte de tous ses bruits. J'ai trouvé niais ce pervers, au moius d'idées. Et, pourquoi le cacherai-je?j'en ai été heureux. Voilà bien trop longtemps comme cela que les plus coquins passent pour les plus spirituels, et c'est une duperie par trop lâche I Ah 1 spirituels ! ce n'est pas vous, coquins 1 mais les honnêtes gens qui vous jugent, en y mettant le temps, hélas ! comme nous le voyons bien par l'exemple de ce lago-Jocrisse de Machiavel ! Il vient une minute où l'Honnêteté et la Droiture doi-

MACHIAVEL 2«i

vent passer la jambe à la Force et à la Corruption. Il faut être Géronte le moins qu'on peut, mais Géronte lui-même aurait bonne grâce à sortir de son sac et à y mettre une bonne fois, pour le rosser d'importance, ce polisson de Scapin !

ÂNACHARSIS CLOOTS

Depuis quelque temps, il se fait un singulier et menaçant travail dans les esprits. Autrefois, on disait d'assez haut, et avec l'instinct politique : « 11 faut renvoyer les horreurs, les infamies et les folies de la Révolution française, à qui les a commises, et ne prendre, en définitive, de cette révolution, que le résultat final et acquis »; mais, à présent, ce n'est plus cela. A présent, il s'élève... dirais-je une école?... et pourquoi pas? Ils me font assez l'effet d'être des écoliers, les messieui s de cette école, qui se soucie fort peu du résultat final et acquis de la Révolution, mais qui n'en

i.Anacharsis Cloots, par M. Georges Aveocl (Constitutionnel, 27 tepterobre i8Gf>).

aime et n'en revendique, au contraire, que les abominations, les ignominies et l'insanité!

Le croira-t-on? Après un siècle de distance tout à l'heure, on veut refaire, dans l'ordre de la réflexion et de la pensée, ce qui fut, une minute, dans l'ordre turbulent de l'action. On veut ressusciter ce que le monde, après exécration préalable et méritée, allait peut-être ensevelir dans un large et silencieux mépris, c'est-à-dire l'affreux petit détail des passions, des factions et des faux principes, qui s'étaient abîmés, perdus et consumés, dans l'épouvantable alchimie sociale d'une révolution. Et tout cela... savez-vous pourquoi?... Pour arriver à cette conséquence, que l'or qu'aurait fait, à ce terrible prix, la Révolution française, neseraitpasde l'or, et que les scories qu'elle a rejetées seraient plus pures qu'elle !

Telle est la thèse qu'on vient poser froidement, effrontément et cauteleusement, — car nous avons les Effrontés et les Cauteleux, — en des livres où le crochet du chiffonnier semble plonger dans la fosse commune de l'histoire, pour en rapporter d'immondes ou de honteux débris. Eh bien, le livre que voici est un de ces livres! M. Georges Avenel a violé l'oubli comme on viole une tombe, pour nous en rapporter ce cadavre qui n'a plus, pour se faire reconnaître, que l'ineffaçable goutte de sang du régicide, et qui fut Anacharsis Cloots.

Quoi! Anacharsis Cloots I Serait-il bien possible ^..

Un jour, Chateaubriand disait aux jeunes gens du XIX* siècle : « Vous n'avez pas connu Coulhon ! » Comment donc! Nous avons mieux fait que de le connaître, nous l'avons vanté ! Il en est qui ont trouvé l'âme grande à ce cul-de-jatte qui se traînait, comme un reptile écrasé de la queue, dans le sang. D'autres ont vanté Danton et Robespierre. C'étaient, il est vrai, les badauds de l'avant-garde, de la première catégorie, les badauds sans profondeur et sans portée, qui allaient ainsi, tout d'abord, à ce qu'il y avait de plus gros et de plus retentissant. Mais les raffinés, mais les connaisseurs, furent pour Marat.Et depuis, depuis cette fine dégustation de VAmi du Peuple, le mouvement s'est agrandi. Il continue. Il se prolonge. Où s'arrétera-t-il? 11 ne s'arrêtera pas!

On a dernièrement exalté le plat Chaumette. Enfin, celui qui tient la corde en ce moment, c'est Hébert, le fangeux Hébert. Oui! Hébert est fort prisé parmi les forts, et l'abominable drôle passe, je vous assure, un très agréable quart d'heure dans le livre de M. Avenel. Mais Cloots! personne encore n'y avait pensé. Personne n'avait songé à prendre la responsabilité d'une histoire a la gloire de ce jocrisse allemand, pesant comme trois jocrisses français, et qui s'était intitulé lui-même, avec la solennité d'un fou dans sa loge : VOrateur du genre humain ! Couthon, Robespierre, Danton, Saint-Just, Chaumette et Hébert, avaient au moins quelque chose d'atroce qu i tuait le

ridicule dans leurs scélérates et ignobles personnes et qui défendait le rire, même au mépris. Mais Anacharsis Cloots était, lui, non pas ridicule, mais le ridicule en soi; et sans la goutte de sang de LouisXVI qui lui tacha la main, il serait le ridicule tout seul, le ridicule le plus complet et le plus pur de la Révolution française!

C'est de ce ridicule incomparable que M. Georges Avenel s'est occupé, avec un goût et un raffinement extraordinaires ; car il faut être terriblement raffiné pour trouver dans le ridicule de Cloots tout ce que M, Avenel y a trouvé de sublime et d'exquis. C'est prodigieux! Je crois bien que M, Avenel est Français, mais il n'a pas été le moins du monde épouvanté par le ridicule, cette chose anti-française, et pour cela il a mérité d'être — comme son héros — un Prussien I

Car il eut beau, toute sa vie, se débattre contre sa qualité de Prussien, cet homme qui voulut être Français et qui finit par trouver que c'était trop encore et se contenta de signer « homme », Cloots resta Prussien et mourut tel, avec son utopie dans la tête, comme tout bon Allemand doit mourir. Rien n'y fîtl Ni sa parenté maternelle qui était hollandaise, ni ses trentequatre ans passés en France pour se faire vif et Français, ni son adoption par deux départements français qui l'envoyèrent à la Convention, ni ses livres écrits dans cet enthousiaste langage tudesque que sa tête et son oreille allemande croyaient bonnement du (ran-

ANÀCHARSIS CLOOTS 227

çais, ni son culte à deux genoux et à plat ventre pour Voltaire, qui se serait, lui, le Français, diablement moqué d'un pareil Prussien, s'il l'avait connu! Cloots resta, sous pavillon, bonnet ou cocarde étrangers, l'incommutable Allemand primitif qu'il était. Il n'y a qu'un Allemand, et un Allemand d'excellente race encore, qui puisse croire sérieusement qu'on peut se dépouiller de sa nationalité, comme on ôte sa culotte, pour marcher, dans la beauté de la nature, nu et superbe humanitaire, au conspect méprisé des nations !

En effet, voilà l'idée d'Anacharsis Cloots, si c'est là même une idée! sa seule idée; car dans sa vie entière il n'en eut pas une autre : son cerveau n'était pas conformé pour en contenir deux. Carlyle a dit, dans son livre si comique sous des formes graves, le Sartor Hesartus, que ce qui distingue suprêmement l'homme, c'est la faculté de porter des culottes. Mais chez Cloots, c'est précisément le contraire! Ce qui distingue l'homme, c'est la faculté de n'en pas porter. Sa manière d'entendrele sans-culottisme,àce penseur qu'on dirait indécent et qui ne veut être que profond, est donc beaucoup plus compliquée que celle des hommes politiques du terrible temps dans lequel il vivait. Eux, quand ils s'intitulaient sans-culottes, ils voulaient dire qu'ils n'en avaient pas et qu'il leur en fallait. Et lui, le philosophe allemand, qu'ils ne devaient pas en avoir !

C'était bien différent! Comme Jean-Jacques Rous-

seau, le pondeur d'abstractions comme la plupart de ses contemporains, Anacharsis Gloots, qui ne croyait qu'à la nature, croyait à la souveraineté, non pas seulement du peuple, mais de l'homme, de par la nature; et la religion d'un État, son gouvernement, sa police et même ses frontières, étaient à ses yeux — nous ne sommes pas chez des Anglaises, heureusement, car nous ne pourrions pas discuter Anacharsis Gloots ! — autant de culottes qui gênaient la liberté des mouvements et l'épanouissement esthétique de l'humanité. Aussi, pour cette raison, fallait-il les supprimer.

Plus logique que les révolutionnaires français, parce qu'il était plus absurde, il crut longtemps que ceux-là qui avaient proclamé les Droits de l'Homme iraient jusqu'au bout de leur principe, en anéantissant les nationalités comme ils avaient anéanti les religions et en écrasant l'Éiat sous l'individualité souveraine ; mais Robespierre, qui avait du tigre et parfois aussi du matou dans sa nature, et qui tenait déjà la souris du pouvoir par la tête, Robespierre, qui se mit un matin à refaire Dieu sous le nom de l'Être Suprême et qui renonça si vite à l'idée et à la propagande d'une République par toute la terre, détrompa Candide-Anacharsis en lui faisant couper le cou... Le sans-culottisme transcendental du Prussien Gloots périt donc, avec sa personne, avant le sans-culottisme inférieur des hommes de la Révolution française qui ne suffisait pas aux aspirations sans-culoltides de l'âme hu-

manitaire d'Anacharsis, — el peu de temps après, conversion subite ! la France, qu'ils avaient assez déprisonnée comme cela de son vêtement nécessaire, rentra, heureusement pour son honneur et pour sa force, dans les plus glorieuses culottes de peau qui furent jamais !

Et c'est toutl Voilà tout l'intérêt de la vie et de la mort de Cloots, qui fut aussi baron et millionnaire, qui renonça à sa noblesse, mais qui ne renonça pas à son million. Voilà, en quelques mois qui sont assez pour lui, le lunatique de sans-culottisme absolu et de république universelle dont M. Georges Avenel a écrit l'histoire. M. Georges Avenel, ne vous y trompez pas! n'est point un biographe tenté par le grotesque, qui montre une cwiosité et qui étale, avec le luxe du chercheur et de l'artiste, l'excentricité d'un esprit ou d'un caractère. Non 1 c'est un écrivain convaincu des mérites de son héros, qui ne rit pas une seule minute pendant les deux immenses volumes de son histoire, et qui, au contraire, les a écrits avec la piété... d'un évangéliste.

Cela est si fort pour un homme d'esprit, qu'on se demande, quand on n'est pas trop béte, jusqu'où va la réalité de l'enthousiasme de M. Avenel. Il finit par paraître suspect... On ne trouve pas, en effet, dans cette histoire, qui n'est qu'une chronique, ces jugements fermes, pourpensés, déduits et transparents, à travers lesquels on voit resplendir une conviction ou une conscience. Il n'y a ici qu'un récit, insidieusement animé, qui charrie évidemment beaucoup d'admiration plus ou moins concentrée, mais qui fait penser que M. Avenel n'a pas eu l'aplomb, au grand jour de son livre^ de prendre résolument sur sa tête^ qu'on ne lui couperait pas pour cela, la pauvre et folle idée qui fit abattre celle de Gloots, lequel, certes ! ne valait pas l'honneur du coup de guillotine de Robespierre.

Est-ce une dernière pudeur d'homme d'esprit dans l'humanitaire? Il semble que M. Avenel veuille esquiver, pour son compte à lui, la discussion d'une telle idée, et il ne trouve d'autre moyen que d'entrer de pied en cap, pour y cacher la sienne, dans la personnalité du sans-culotte transcendant. Tout le temps que durera son histoire, il dira « lui », quand il faudrait dire « moil » M. Georges Avenel, sans être un dieu, fait comme Mercure : il prend la figure de Sosie, non pour le bâtonner, le pauvre Sosie, mais, ma foi! pour s'embrasser soi-même en l'embrassant.

Et le tour de passe-passe réussit I Dans cette Histoire d'Anacharsis Cloots, M. Avenel s'est si bien bar-

bouille en Cloots, il s'est si bien fait-Clools, qu'on ne sait plus vraiment où le Cloots finit et où l'Avenel commence , et qu'il est presque impossible de les dépêtrer l'un de l'autre ; de discerner lequel est le bouc et lequel est l'agneau, ou si c'est deux boucs tous les deux I M. Georges Avenel n'a pas écrit simplement son Histoire d'Anacharsis Cloots avec les Œuvres complètes dAnacharsis Cloots, dont il a coupé des tranches entières pour les intercaler dans son récit, mais, en dehors de ces citations multipliées dont il couvre et allonge chacune de ses pages^ le prussianisant historien est tellement imprégné de la langue de Cloots et de son temps, qn'il semble vouloir aussi ressusciter, avec la turlutaine de VOrateur du genre humain, l'effroyable charabia révolutionnaire qui est le sans-culottisme de la langue, le patois humanitaire, mais non du français.

Ce n'est pas entre des guillemets, je vous assure, que je trouve des phrases et des expressions comme celles-ci: «Jésus-Christ, le premier des aristocrates. — « Douze apôtres pour propager le mensonge : douze « Espagnols pour propager le mal vénérien. — Les « chrétiens, des farinocoles ou adorateurs de la farine. « — Tolérer l'hypothèse divine.— Louis XVI, le man- « geur d'hommes. — Marie-Antoinette, l'archi-tigresse « d'Autriche. — Trinité providentielle que ces trois « procureurs syndics de la grande commune, Hébert, « Chaumette et Real. — 11 faut déchristianiser la

« France. » — Tout, dans l'ouvrage de M. Avenel, est écrit de ce style sacrilège, insulteur, barbare, grossier ou niais; car nous y rencontrons aussi de ces magnifiques niaiseries lyriques : «Oh! premiers cris de la vie « municipale, combien vous êtes sacrés! — Lesassi- « gnats, monnaie sacrée, etc. » Et c'est ainsi jusqu'à la dernière ligne des mille pages de cet horrible bouquin, qui traite son lecteur comme les commères de Windsor traitaient Falstaff, en lui vidant sur la tête tout le panier au linge sale de la Révolution. Ah! il faudrait être moins que Falstaff pour le souffrir !

Certes ! non ! je ne sais pas ce qu'il y a de conscience dans tout cela, et je ne me soucie même pas de le savoir, mais y a-t-il seulement du talent?... Voilà, pour l'auteur de tout cela, la question importante. Vous êtes un athée, comme Anacharsis Cloots, votre patron, très bien ! Vous croyez comme lui devenir de l'herbe que les ânes mangeront un jour et qu'ils ne trouveront peut-être pas bonne, très bien encore! Vous haïssez le Christianisme avec fureur et vous l'appelez partout, à cent pages de votre livre, l'Infâme, comme

appelait Voltaire, — Voltaire qui, s'il vous l'entenhiit dire aujourd'hui, probablement ne le dirait plus; très bien toujours! Mais, voyons, avez- vous du talent? Sent-on sous ce Cloots, dont vous avez pris la figure, qu'il y a sous cette figure d'emprunt quelque chose qui respire, qui se meut, qui est puissant et formidable, avec quoi nous devions compter?

Et s'il n'y a pas ce quelque chose-là, qui est le talent, ce n'est pas « très bien > qu'il faut dire, mais « très mal! » Le cas est fâcheux. Ce n'est pas tout que de copier, rapetasser, saveter de vieux journaux révolutionnaires. Ce n'est pas tout que de jurer comme le Père Duchesne, dans un livre fort bien édité et offert à des gens qui se lavent les mains. L'auteur de cette Histoire d'Anacharsis Cloots n'est rien de plus, en somme, qu'un des mille imitateurs à distance de Michelet, le dégingandé en histoire, l'homme coupable qui s'y permet tout; et, comme tous les imitateurs, il va dans le défaut plus loin que son modèle et reste bien en deçà de la qualité.

L'histoire telle que l'écrit M. Georges Avenel est je ne sais quel dialogue, mille fois haché et inter- '•ompu, avec soi-même, avec l'écho, avec le vent, avec in bonnet, du laisser-aller le plus choquant, de la familiarité la plus impertinente. Puisque nous parlons de bonnet, on a souvent dit qu'il était facile d'avoir de l'esprit quand on jetait le sien par-dessus les moulins ; mais il n'en est pas de même, à ce qu'il

paraît, quand on le jette par-dessus les échafauds... Bâtard de Michelet, M. Georges Avenel est aussi parent, littérairement, des de Goncourl. Il se réclame d'eux par la manière. Il est pour eux un troisième frère, le frère de la politique, un cadet qui manquait à la famille et qu'y voilà installé. Seulement, lorsque j'ôte de M. Avenel Michelet et les de Concourt, excepté le mascaron de Clools, grimace figée sur la face de M. Avenel et qui subsiste toujours, je ne vois pas ce qui me reste. Il me semble qu'il n'y a plus rieni

Plus rien ! Et cela ne me désarme pas. Plus rien, et qu'importe 1 d'ailleurs. Il y a ici une question plus haute et plus grave que la personnalité littéraire d'un homme, et c'est le livre même que cet homme vient d'écrire. C'est l'ensemble des opinions que ce livre exprime et qui n'ont besoin de rien pour être dangereuses, — qui le sont même davantage parce que le talent n'y est pas! On parle beaucoup de la séduction du talent, mais le talent ne séduit jamais que ceux qui l'aiment, et ceux qui l'aiment ne sontguères qu'une poignée d'esprits. Pour mon compte, je connais une séduction plus vaste et plus puissante, et c'est, au contraire, les livres sans talent qui l'exercent, ces écrits au niveau de la foule et en sympathie avec elle, en vertu de leur médiocrité. A ce titre, ce livre sur Anacharsis Gloots, cet hébété d'espérance qui attendit sous l'orme la république universelle jusqu'à l'heure

OÙ il monta les degrés de la guillotine; ce livre, où se retrouvent les plus abjects sophismes delà démagogie, ses plus insolentes impiétés et ses rêves les plus impossibles, toutes ces cendres du cratère éteint qui y sont remuées avec amour pour en faire sortir une dernière flamme, pourrait, si la critique n'avertissait pas, porter loin, dans les esprits ignorants ou faibles, la masse d'erreurs dont il est plein !

Nous pouvons maintenant parler en toute sécurité de Berryer. Sa mort, trop tôt annoncée, et dont la nouvelle avait couru les aventures, a été, comme on l'a dit, une mort chrétienne. Mais elle n'a pas été peut-être aussi détachée du monde qu'on l'a dit. Cette nostalgie in extremis de son Augerville, qui avait déterminé le départ du célèbre orateur et agité si fiévreusement ses derniers jours, n'était point, paraît-il, l'impatience qui prend parfois les hommes d'aller mourir où ils ont passé le meilleur de leur vie. C'était plutôt l'anxieux souci de détruire la correspondance qu'il entretenait depuis de longues années avec M. le comte de Chambord et ses amis.

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