‹ Mémoires historiques et littérairesChapitre 6 sur 10 · Dix Décembre, 13 décembre · texte numérisé non relu

Dix Décembre, 13 décembre

Pour qui donc la jugeait-il compromettante ou dangereuse? Était-ce pudeur de chef de parti impuissant, qui lui faisait désirer si vivement l'anéantissement de cette correspondance ? Était-ce seulement délicatesse ou discrétion dernière? Ouenfînles vains projets etles vains regrets que pouvaient contenir cette correspondance, vus à la lumière de la mort, lui ont-ils semblé ne pas valoir la peine d'être ramassés par l'histoire ? Quoi qu'il en soit de ce mystère que voilà entre Dieu et lui, Berryer a su arranger comme il l'a voulu la grande scène entre les quatre rideaux... Grâce à ses amis et à des journaux qui violeraient au besoin le lit d'un mourant pour avoir un fait de plus à servir aux curiosités de la foule, toute la France a pu assister aux derniers moments de Berryer. Rien, en somme, ne les a caractérisés, que cette particularité ridicule d'oraisons funèbres impatientes qui n'ont pas attendu le catafalque, et qui, interrompues et suspendues par la longueur d'une agonie sur laquelle on ne comptait pas, ont pu enfin s'achever, mais n'ont pas produit plus d'effet, du reste, en arrivant à temps, qu'en arrivant avant l'heure. Qu'importe, en définitive, que Berryer mourût plus tôt ou plus tard! Lorsque les partis ne sont plus, il est sans intérêt de savoir exactement l'heure à laquelle s'en vont de ce monde leurs derniers survivants, et Berryer était un survivant du sien. Survivant fameux, mais inutile! Quand Mirabeau mourait, lui, il n'était, certes! indifférent à per-

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sonne de savoir la minute, la terrible et solennelle minute où il emportait dans son cercueil, comme il le disait, « les lambeaux de la monarchie >, tandis qu'il est profondément indiCférent à tout le monde de connaître la minute précise où Berryer emporte dans le sien... les petits papiers du duc de Bordeaux.

Différence des causes et des hommes I C'est que Mirabeau était Mirabeau et que la monarchie, dont il avait du sang sur ses mains colossales, vivait et palpitait encore quand la mort l'arrachait à elle, et que Berryer n'est que Berryer, l'avocat posthume d'une cause depuis longtemps perdue, et pour qui la monarchie n'est plus que le dossier privé d'un prince I C'est que la mort de Mirabeau était, quand il mourut, le plus grand événement qui pût frapper la France et même le monde, et que la mort de Berryer n'est un événement que pour ses amis, qui se croient un parti encore, et aussi pour celte grande badaude qu'on appelle la curiosité.

Elle a été, il est vrai, un peu trompée, la curiosité. Elle s'attendait à mieux. Les funérailles d'Achilli\

comme disait encore Mirabeau, ne se font pas dans un coin, et l'enterrement de petit seigneur de village fait, à Augerville, au vieux avocat de la monarchie des grands seigneurs, n'a plus avec sa personne que les proportions qui conviennent et a perdu la grandeur d'événement public que Paris aurait peut-être essayé de lui donner. A Paris, qui sait? par ce temps de manifestations politiques, nous aurions peut-être eu une manifestation légitimiste de carrosses. Li parti de Berryer, qui n'est plus capable que de conspirations de voitures, lui aurait payé de cette façon; une fidélité déjà surpayée. Les demi-forUmes aussi du parti d'Orléans se seraient probablement souvenues de l'avoir vu, ce grand pur de la légitimité, eri pleureuse, au service funèbre de la reine Marie-Arnélie, dans la chapelle Saint-Ferdinand et à Notre-Daraedes- Victoires, et lui eussent rendu sa politesse. Quant à ce qui est de la démocratie, malgré la popularité qu'elle fait en cet instant à un homme qu'elle a toujours méprisé, elle n'est pas capable de mettre autre chose que des éloges menteurs et vulgaires sur la tombe de Berryer, pour lui solder l'intérêt de cette misérable souscription Baudin avec laquelle il a déshonoré sa dernière heure!

Et qu'elle les y mette, comme elle l'a fait depuis quelques jours, ce n'est pas là ce qui étonne. La démocratie se soucie bien de la vérité, de la justice, et même de son opinion à elle-même, quand il s'agit de

montrera l'Empire de la haine ou de l'insolence! Tout à l'heure, son occasion d'insolence, c'est Berryer, comme hier, c'était Rochefort. Voilà qui suffît! Mais que la plupart des journaux, et surtout ceux qui se disent dévoués à l'Empire, se laissent prendre à des éloges de Berryer faits par des ennemis, et entrent, comme moulons de Panurge, dans la danse macabre des oraisons funèbres dont on enguirlande son tombeau, c'est à croire, vraiment, qu'à certaines heurts les hommes n'ont pas plus le sentiment de ce qu'ils disent que des échos! C'est à croire, lorsqu'on lit tout ce qui a été écrit cette semaine sur le grand talent de Berryer, sur le grand caractère de Berryer, sur les grandes vertus civiques ou autres de Berryer. qu'on a perdu la tramontane sur cet homme que nous avons tous connu, et qu'on ne sait pas le premier mot de son histoire !

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Non ! l'hisloire de Berryer n'est pas si grande que cela. Son talent non plus. Son caractère non plus. Ses vertus non plus, civiques ou autres! Il faut ra-

ballre de ces déclamations. Il faut enfin (car c'est impatientant que ces grossissements ineptes ou hypocrites de la valeur d'un homme!) aplatir d'un coup 1 l'éléphant de baudruche soufflé par des partis ou par des imbécilles, et montrer que cette gloire soufflée, on peut la chiffonner et la faire tenir toute dans une main! Berryer, dont on veut que la France soit en deuil comme d'un génie qu'elle a perdu, Berryer eut du talent, sans doute, — du talent oratoire, entendons-nous bien! — mais son talent ne fut, en somme, ni le talent d'un Mirabeau, ni celui d'un Chatham, ou celui d'un Fox, ou d'un O'Connell. Il n'y a donc pas à faire tant de train! Mirabeau, Chatham, Fox, O'Connell, ces souverains de la parole, écrasent Berryer du poids seul de la tête politique qui sui monte leurs ardentes poitrines d'orateurs! Berryer n'eut point de tête politique. Il ne fut jamais qu'une voix. Musicien de paroles, qui ne valait pas cet autre musicien, lequel vient aussi de mourir, Berryer n'est, certes! pas le Rossini de l'éloquence! Ses travaux de Palais ne nous regardent pas, mais, en politique, ses travaux oratoires n'ont duré que le temps... qu'il parla! Il ne pouvait laisser nulle trace, et jamais il n'en a laissé. Il a parlé dans l'air, comme on écrit sur le sable. Choisi parCharlesXet sa descendance, avec la myopie ordinaire aux Bourbons, pour défendre ce qu'ils se croyaient en France d'avenir encore, investi d'uH mandat pour lequel il n'eût pas été trop que d'être

m Bolingbroke doublé d'un Mirabeau, cet avocat, de parole plus brillamment facile que réellement puissante, auquel il fallait toujours des audiences solennelles pour plaider, et que son parti gourmandait sur la rareté de sa parole, ne parlait guères plus de deux à trois fois par année, sur les grandes questions. Il les agitait quelques jours dans des discours plus ou moins sonores, puis cette vibration s'éteignait, mais la solution des questions qu'il avait agitées passait de bien haut par-dessus ses discours! Payé très cher pour faire si peu, il était déjà nommé, en 1837, dans les journaux de son parti : Le Rossignol qui perd la voix. Il ne la perdait pas, mais il la gardait... et ce n'était pas toujours paresse et insouciance à la Fox ou à la Yergniaud, que ces silences étranges et remarqués qu'il gardait même sur des questions importantes, comme, par exemple, si on se le rappelle, la dotation des princes ou les fortifications de Paris. Et c'est ici qu'on sort du talent de Berryer pour toucher à son caractère, — ce caractère sur la grandeur duquel on se rï'ime comme si, dans un moment où les caractères

ont si rares, nous les avions tous désappris! En politique, Tavons-nous donc oublié? les grands caraclères sont ceux-là qui, jusqu'à la mort, restent purs et fermes, et n'ont jamais porté sur leur hermine la tache des coalitions.

Eh bien, il n'y a pas à discuter, Berryer est un acoutumé de cette tache! Vous ne trouverez pas sur son

hermine que celle de la coalition Baudin, qu'on pourrait mettre, si elle était seule, sur le compte des décadences de la vieillesse et de l'impatience causée à un vieillard par la durée d'un empire qu'il espérait bien voir finir; il y en a d^autres, il y en a d'anciennes, il y en a d'ineffaçables! En 1839, bien avant qu'on parlât du second Empire, Berryer se liguait déjà contre Mole avec Thiers et Barrot, — avec Thiers, qui avait payé à Deutz les trente deniers de Judas pour la livraison de madame la duchesse de Berry ! et avec Odilon Barrot, qui, autant qu'il l'avait pu, le pauvre homme 1 avait renversé la monarchie de Charles X. Spectacle inouï! C'est ainsi que le légitimiste pur, le pensionnaire de Charles X, le chevalier en belles paroles, préludait, dès 1839, à ces concubinages politiques de coalition et de fusion qu'il a pratiqués toute sa vie, et que, lui le chrétien qui allait mourir tout à l'heure, a couronnés par une coalition dernière avec les amis de Baudin, l'athée et le professeur d'athéisme, lequel, avant de tomber séditieusement sur la barricade, enseignait publiquement au peuple qu'il n' y avait pas de Dieu! C'est ainsi que Berryer entendait la fidélité h ses principes religieux comme à ses opinions politiques. C'est ainsi qu'il a toujours représenté les idées d'ordre et de monarchie. Laissez passer le temps des éloges intéressés, qu'on empile sur une tombe dont on voudrait bien faire peut-être une barricade; laissez l'histoire venir! Et Berryer se présentera à elle entre

ces deux coalitions : celle de 1839 et celle de 1868, et riiistoire, qui est parfois cruelle dans sa justice, et qui n'aura pas nos enthousiasmes du moment, sciera l'honneur de sa mémoire entre ces deux coalitions, comme on scie le corps d'un homme entre deux planches. L'histoire n'aura certainement pas pour Berryer la faiblesse de son parti et de son Roi. La fidélité de Berryer, ah! elle est singulière ! mais j en connais une autre qui m'étonne encore davantage. C'est celle de .M. le comte de Ghariibord à Berryer 1

El à présent, parlez si vous voulez de la grande honnêteté de Berryer, de ses vertus plus ou moins privées ! Ceci ne nous regarde pas plus que ses plaidoiries d'avocat au Palais. Nous ne comptons que ses vertus publiques... Reconnu, pendant toute sa longue vie, pour le ministre de la Royauté vaincue l exilée, Herryer fut un plénipotentiaire qui, au demeurant, ne put jamais rien. En cela, le très digne homme d'État de ce parti royaliste, dont le royaliste Uivarol disait déjà de son temps qu'il était toujours en relard d'une idée, d'une armée, d'une année, et qui l'est maintenant de plusieurs ! N'ayant rien pu comme chef de parti, Berryer n'a pas pu davantage comme orateur politique. Or, si profondément, si radicalement impuissant, il aurait pu, au moins, rester pur. La pureté doit être facile à l'impuissance. Il ne l'est pas resté... Nous venons de le montrer; nous n'v reviendrons pas. N<»u8 n'avons voulu itrcudif (jn'une

simple mesure d'histoire. Nous n'avons voulu prendre que la mesure de Berryer, si incroyablement exagérée et nous séparer des Bossuels grotesques de la semaine!

ALEXANDRE DUMAS Fils

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Est-ce que vous croyez, par hasard, que les xMadeeines repenties d'Alexandre Dumas fils, c'est un livre, une création de l'esprit, peut-être un drame ? Vous vous tromperiez. C'est un chef-d'œuvre, un chefd'œuvre d'action dont il n'est pas l'auteur et qu'il a raconté, — et le chef-d'œuvre d'action lui a fait faire un chef-d'œuvre de diction, d'expression, d'émotion et de tout I En le racontant, ce chef-d'œuvre, il en a pris sa part; il & partagé avec cette mademoiselle Chupin, qui est adorable et qui probablement ne veut pas qu'on l'adore, mais qui veut qu'on n'adore que Dieu. Mademoiselle Chupin, sur l'humble tète de la-

1. f^s Madeleines repentie»; Pré faire de VAmi des Femmes {Sain Jaune, 28 mars 1869; Constitutionnel, 10 mai 1870).

quelle Alexandre Dumas fils vient d'allumer, avec son talent, comme sur une tête de madone, une couronne de flambeaux, est la fondatrice d'une maison de refuge pour les filles de la boue et du vice, et qui n'en veulent plus et qui n'en peuvent plus, et qu'il faut aider à s'en retirer! Le titre de la brochure, exquise dans sa force d'éloquence, d'Alexandre Dumas fils, n'est point exact. Ce ne sont pas des Madsleines repenties, que les réfugiées de mademoiselle Chupin. Elles le deviennent toutes, je le sais bien; mais elles peuvent ne pas l'être; mais tout d'abord, elles ne le sont point. Mademoiselle Chupin ne demande pas le repentir pour leur ouvrir ses bras et son Refuge. Une femme du monde, s'il y en avait qui fissent de ces maisons, exigerait peut-être le repentir. La fille de Dieu, la Religieuse, qui a, comme dit Dumas, «appris € dans les autres le vice et la misère », l'institutrice de Saint-Lazare devenue Sœur de Saint-Dominique, ne demande que le dégoût aux malheureuses filles qui viennent à elles. Seulement, pour ce sentiment naturel de dégoût, elle leur garde, comme la poire pour la soif, si leur soif devient sublime, le sentiment surnaturel du repentir. Déjà faite par Veuillot, c'est donc l'histoire de la fondation de mademoiselle Chupin, c'est l'histoire du Refuge Sainte-Anne, qu'Alexandre Dumas fils a recommencée en quelques pages qui vous enlèvent le cœur de la poitrine, et dont rien ne pourrait vous donner l'idée si vous ne les lisiez pas!

Certes ! au fond, ce n'est pas merveille qu'un puissant écrivain comme Dumas fils, témoin d'une très noble chose, soit ému et écrive un jour, sous l'empire de son émotion, quelques pages aussi pathétiques pour le moins (vous pouvez m'en croire I) que le dernier acte de la Dame aux Camélias ; mais la signification, mais la portée, mais la merveille des Madeleines repenties n'est pas là. Elle est dans l'esprit chrétien qui anima l'homme dont la plume vient d'écrire cette belle chose. J'avais df-jà, il est vrai, bien entendu dire que l'auteur des Idées de Madame Aubray s'agitait dans les vagues lueurs d'un Christianisme incertain, dont même un jour ce drame fut la preuve. J'avais déjà entendu dire que depuis bien longtemps son âme, l'égale de son esprit, — et quand l'âme d'un homme est l'égale de son esprit, elle lui est supérieure, parce qu'elleesluneâme, — aspirait intensément, àtravers les milieux contemporains qu'il a traversés et qu'il connaît bien, lui, le poète comique et l'observateur pénétrant, à un Idéal plus haut et plus grand que la lâche petite morale du monde et son honneur sot; mais je n'en étais pas bien sûr. A la distance où je suis de Dumas, que je ne connais que par ses œuvres, j'en , ouvais douter, et, je l'avouerai, j'en doutais... Mais je n'en doute plus. Les Madeleines repenties d'Alexandre Dumas sont une déclaration formelle de Cliristianisme, et, pour touchante qu'elle soit, elle n'en est pas moins ferme. C'est un acte de vaillance chré-

tienne dans toute la splendide franchise du mot. Alexandre Dumas est avec nous, nous pouvons le dire, contre les ennemis du Christianisme, des institutions chrétiennes, de l'esprit chrétien et de l'Église I

Alexandre Dumas fils, le moraliste qui a goûté, comme le chimiste goûte à des poisons, à la morale de son temps, et qui l'a rejetée de sa bouche avec le rire amer du mépris qu'avait aussi Molière ; Alexandre Dumas vient de goûter à une autre morale, que vous trouverez désormais dans ses œuvres, et qui peut leur communiquer un genre de beauté que même celles de Molière n'ont pas. Quand l'Église est journellement trahie par ceux-là qui croient le plus représenter l'esprit, le talent, l'art, l'avenir, Dumas fils, qui compte en ces choses-là, même aux yeux des paons de la libre-pensée, passe de son propre mouvement à l'Église abandonnée et trahie, et ne craint pas d'ajouter à son esprit l'esprit chrétien. Le moyen, pour nous, chrétiens et catholiques, de n'être pas joyeux de celai En ce monde d'opinion, qui n'a jamais rien jugé par soi et en soi, c'est une acquisition pour une cause quelconque qu'une recrue comme Alexandre Dumas, dont l'esprit est peut-être, de tous les esprits contemporains, celui qui fait aux sots, et même aux autres, ou le plus d'etfet ou le plus de peur. Voilà pourquoi, nous qui combattons ce monde avec ses propres armes, pour le battre mieux, nous nous vantons maintenant d'avoir de notre côté Alexandre Dumas, une des forces

I ^connues par le monde, eL de lui cingler, à ce monde, [>ar sa face plate et bête : Gardez pour vous Renan, et même Sainte-Beuve! Nous, nous prenons Dumas!

La préface de VAmi des femmes n'est qu'une préface, mais elle vaut une œuvre et elle en est une.

Cette préface d'une comédie tombée qui ne relèvera pas cette comédie, cette préface qui, elle, ne tombera point, et qui, à propos de l'Ami des femmes, est tout un Traité de la femme, n'a pas plus réussi, ([uand elle a paru, que la comédie qu'elle précède. La renommée d'Alexandre Dumas fils n'y a rien fait. Tout le monde a été contre elle et l'est encore : les Niais et les Dadais, — le fonds social! — les Sentimentaux, qui deviennent si nombreux qu'il faut bien inventer pour eux un pluriel, les Convenables, les Légers, les Galantins et les Plaisantins! Les Galantins l'ont trouvée irrespectueuse et même outrageante. Les Plaisantins l'ont prise, comme ils prennent tout, pour une plaisanterie, un peu salée, d*an puissant malin : < Ce diable d'Alexandre Dumas fils a-t-il de l'esprit et du fouet, et sait-il fouetter sa toupie !» Voilà à peu près ce qu'ils ont dit, mais nul d'entre eux n'aurait pris à son compte les opinions de cette terrible pré-

face, la plus faite pour le scandale qu'on ait vue de mémoire de préface, depuis celle de Mademoiselle de Maupin, dans un genre difîérent, ou celle de l'Encyclopédie!

Rien, du reste, de plus naturel que l'impression qu'elle a causée. Nous sommes, en France plus qu'ailleurs, les fils de la femme, c En France, — disaitSterne à la fin du xviii* siècle, — il n'y a de salique que la monarchie. » La question de la femme y a toujours tenu une place énorme, non seulement dans les mœurs, mais dans la pensée ; non seulement dans les livres, mais dans les conversations. A toute époque, les penseurs, qui expriment les mœurs en essayant de les modifier, et que, pour cette raison, on appelle « des moralistes », l'ont incessamment posée dans leurs écrits. Mais au xix' siècle, à cette heure présente du XLX^ siècle, ce sont les femmes elles-mêmes qui la posent dans les leurs ; car elles se sont mis à écrire, sans cesser pour cela de parler! Elles ont invoqué à leur bénéfice le principe d'égalité, que la Révolution française avait érigé et proclamé sans penser à elles. Elles veulent avoir, comme nous, leur petit quatre-vingt-treize moral... ou immoral. Elles ont même élevé des chaires contre nous. Au lieu de tricoter, elles tribunisent... Au milieu de ce dévergondage, le moins aimable de tous ceux qu'elles se soient jamais permis, un moraliste qui a de la griffe, un auteur comique aux yeux tristes et au sourire froid, un

grand expérimenté de la femme, qui l'a étudiée dans toutes ses cabrioles, a trouvé celte dernière un peu trop forte, et il l'a dit!... Et alors les voilà qui se plaignent, comme Baron, le comédien, qui se plaignait à je ne sais plus quel duc de ce que les gens de ce duc avaient battu les siens, et qui s'attira la réponse : < .\ussi, pourquoi as-tu des gens, mon pauvre Baron? »

Oui! la griffe y est, — dans cette préface de Dumas (ils, — mais c'est l'erreur qui coule sous cette griffe, encore plus que le sang. Certes ! l'amour-propre de la femme — qui a son amour-propre collectif, son amourpropre de sexe, comme elle a son autre amour-propre, son amour-propre de personne, — n'a pas été ménagé dans cette âpre étude, dans cette anatomie sur le vif. Mais c'est moins l'amour-propre, si insolemment extravasé, de la femme moderne, que Dumas a voulu atteindre, que l'erreur des hommes sur la femme, sur sa fonction et sur sa destinée. Dumas tils^ qui s'est |teinl, dit-on, dans VAnii des femmes, ce monsieur le l'remier d'autrefois avec elles qui trouve meilleur de n'être plus maintenant que monsieur le Second, n'a

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§o4 PORTRAITS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES

pas, pour moi, fait monter ses rancunes, s'il en a, jusqu'à ses idées, dont elles auraient troublé probablement la lucidité. En cette préface de l'Ami des femmes, Dumas a oublié qu'il était un poète et un homme, pour ne se souvenir que d'une chose : c'est qu'il devait, avant tout, dans une question de nature humaine et de société, rester strictement un observateur. Et il l'est resté. S'il a pu mettre dans sa création de VAmi des femmes l'exagération qui, comme le masque antique, est nécessaire aux proportions du théâtre, en cette préface, qu'il pourrait signer du nom même de son type, il a été rigoureux de vérité exacte, malgré son atrocité dans l'expression... pour les Galantins. Je ne fais aucune réserve à cet égard. Son étude sur la femme creuse dans la réalité aussi avant qu'on puisse y creuser... Et assurément je ne crois pas qu'aucun moraliste connu ait éclairé et pénétré par plus de perçante lumière, cet être dont la Bible n'a pu dire que dans le sens surnaturel qu'il mettrait le talon sur la léte du serpent, et qui, en attendant, le met naturellement sur la tête et sur le cœur de l'homme, et même de celui-là qui ose et qui sait le juger. Comparez cette étonnante préface, que je soutiens être une œuvre en soi, cette formidable dissection physiologique, psychologique et sociale, de la femme et des divers tempéraments dans lesquels elle tourne comme les astres dans leur orbite; comparez-les atout ce que les moralistes ont concentré ou éparpillé dans leurs

œuvres, vous ne trouverez rien de pareil à ce torrent de lumière ramassée, condensée et étreinte par la main vigoureuse de Dumas. Et de fait, est-ce La Rochefoucauld, le soucieux et jaune La Rochefoucauld; est-ce l'éclatant La Bruyère; le fébrile Rousseau; le suave Joubert; est-ce Chamfort, le misanthrope et le misogyne Chamfort; est-ce l'omnipotent Balzac luimême, qui à écrit tant de choses sur la femme en concordance avec ce que vient d'en écrire Dumas fils; est-ce un d'eux ou tous eux dans les œuvres de qui vous puissiez trouver un fragment, ou plutôt un ensemble, de cette longueur et de celte tenue, de cette profondeur et de cette intensité?.,. Il y a ici une beauté d'efTort et une volonté de synthèse qui est bien au-dessus de toutes les beautés d'analyse. C'est tellement complet de thèse posée, que j'ai eu raison d'appeler ces pages tout un Traité de la femme, et c'est tellement articulé comme pièce de raisonnement que, pour un homme accoutumé au travail mystérieux de lengendrement des idées, il ne serait pas très difficile d'indiquer de quelle métaphysique, de quelle philosophie générale, ce traité est sorti, et à quelles il doit aboutir.

Et voila l'important pour moi! Liinpurlunt n'est pas, pour moi, que la préface de Dumas fils soit un chef-d'œuvre de vérité de fait, d'observations scientifiques, de sagacité de détails, et, par-dessus tout cela, d'expression; mais ce qui m'importe, c'est que

la vérité du fait n'y soit point une vérité isolée; c'est que le rayon que je tiens sous mon regard n'y soit brisé ni en avant ni en arrière ; c'est qu'il n'y ait pas seulement ici qu'une apparence de synthèse mais que la synthèse y soit réellement, sinon dans la lettre de l'œuvre d'Alexandre Dumas, au moins dans la tête qui l'a pensée I Pour moi, tel est l'intérêt, telle est la question qui résulte de l'écrit nouveau qu'il nous donne. D'ailleurs, si la synthèse, indécise encore, mais que je crois apercevoir émergeant dans ce jeune et robuste esprit, s"y montrait nettement et s'en emparait avec autorité, comme elle affermirait, comme elle confirmerait à mes yeux la vérité de fait arrachée à la réalité par la force de l'observateur! Eh bien, c'est cette synthèse que je crois voir confuse et que je cherche, depuis longtempsdéjâ, dansl'esprit d'Alexandre Dumas! Pourquoi donc ne le dirai-je point? de tous les esprits de sa génération, Alexandre Dumas fils est celui qui me donne le plu'fe de confiance. C'est celui en qui j'espère le plus. Je sais trop d'où il est parti et j'ai trop mesuré le chemin qu'il a parcouru, pour que je ne le croie pas fait pour monter très haut... Élevé — est-ce élevé qu'il faut écrire? — par un père qui n'eut que des instincts et dans un milieu à incendier les marbres, — ou même à les pourrir, — Dumas fils commença la vie intellectuelle bien avant la vie morale. 11 eut aussi le libertinage de la pensée de bonne heure, et presque avant la puberté. Du ro-

man dans lequel il débuta et dans lequel il jeta ses crourmes d'extrême jeunesse, du roman indécent, hardi et casse-cou, qu'il écrivit de celte plume physique et cassante qui est devenue cet instrument, cet emporte-pièce, cette tenaille d'acier que l'on sait et dont il vient d'écrire admirablement cette préface de VAmi des femmes, du roman et par le roman il passa au drame, où il éclata brusquement, comme un cactus qui rompt ses dures enveloppes. Le théâtre, par les succès qu'il lui valut, semblait être sa vocation, — mais j'ai mes raisons pour dire semblait, car je crois le théâtre un art fini, tournant toujours dans la même spirale, comme le vilebrequin dans le vide, quand la planche est percée. Il y fut le premier, sans comparaison avec personne ; mais, sentant le néant de cet art fini, il essaya de le renouveler, écrivit les /di'es de Madame Aubray et tomba dans des théories, la ressource des artistes désespérés. Seulement, cet homme, qui est la réflexion comme son père est l'instinct; cet homme qui est arrivé par la pensée atx idées morales qu'on avait oublié de lui donner; cet homme de volonté et de travail, organisé, je crois, pour les grandes choses, sentait en lui s'agiter la faculté synthétique qui est la faculté des esprits réellement supérieurs, ce besoin d'une philosophie générale qui est la nécessité des grands esprits, et qui, pour les esprits non pas seulement grands mais bien faits, ne peut être jamais que le Catholicisme; et c'est de ce c6té qu'il inclina.

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Déjà, comme la rose qui, plus tard, doit s'ouvrir, et qui montre sa pointe rose à l'extrémité des enroulements de son bouton, le catholicisme de Dumas avait polnfé dans les Idres de Madame Aubray, mais il s'épanouit et il embauma dans son livre des Madeleines repenties. Pour mon compte, j'en fus enivré. Je dis alors aux libres-penseurs que Dumas fils venait à nous. Je me suis trop hâté, sans doute! De l'émotion et de l'accent ne suffisent pas. Il faut une armure à la Foi. Il faut la doctrine. Et par la doctrine, Dumas fils, je le crains, est bien loin d'être catholique encore. Les derniers mots de sa préface de VArni des Femmes ne me l'ont que trop prouvé. Mais si Dumas ne tient pas dans toute son intégralité la synthèse qu'il lui faut pour avoir toutes les puissances de sa pensée, l'idée, du moins, qui plane sur son travail, si profond et si péremptoire, et dans lequel la femme est toisée d'un œil si ferme, cette idée ne donne aucun démenti à l'idée chrétienne sur la femme et k notre manière, à nous autres chrétiens, de la juger!

Et, en effet, le Christianisme n'est doux à la femme que quand il l'a surnaturalisée. Tout le temps qu'elle reste la créature humaine que cet Africain de Tertul-

lien, aussi dur que Dumas, appelle d'un ton si méprisant un instrument de volupté [instrumentum volup- /fl/j*), le Christianisme la voit comme elle est et la met à sa place. Il n'entend pas qu'elle brise l'unité de la société domestique, rompe les catégories sociales et viole la hiérarchie éternelle. Sur ce point,, l'auteur de la préface de VAmi des femmes est chrétiennement irréprochable.

Alexandre Dumas fils, moraliste de l'époque la plus préoccupée des sciences physiques, et qui s'est livré à leur étude avec passion, depuis celle de la physiologie générale jusqu'à celle des physiologies particulières; Dumas, l'homme d'un temps qui ne eroit plus qu'à la science, et qui pousse la sienne jusqu'à la chiromancie, — car, il faut bien le dire, Alexandre Dumas est chiromancien et touche, avec son bon sens empoisonné, à l'astrologie judiciaire, — n'en regarde pas moins, avec ce bon sens empoisonné mais vivant, la destinée et la fonction de la femme comme tous les moralistes chrétiens les ont envisagées. Il sait, tout autant que les plus grands esprits qui aient jamais expliqué les choses humaines par le péché originel et par la Chute, quels sont les seuls devoirs de la femme, son inégalité. d'institution divine, vis-à-vis de l'homme, et sa fonction de sacrifice et d'amour. L'auteur de la préface de VAmi des Femmes est aussi indigné de l'orgueil actuel de la femme et de sa révolte insensée contre l'homme, qui est la dernière des insurrections

et qui devrait faire honte à l'homme des siennes, que pourraient l'être, par exemple, des penseurs catholiques de la force de de Maistre, de Bonald et de Saint- Bonnet. Les sciences, auxquelles il croit, n'ont point déchristianisé son esprit, cet esprit qui est toujours plus chrétien qu'on ne se l'imagine dans une société longtemps chrétienne, et dont la tradition morale, quoique affaiblie et méconnue, est comme un second baptême, même à qui n'aurait pas reçu le premier baptême, celui qui est un Sacrement.

Écoutez-le parler, dans ce style qui fait voler les vitres en éclats comme sous les cinglements d'une baguette de fusil :

« Aujourd'hui, la Femme- Animal, sans distinction « de naissance ni d'éducation, de race ni de fortune, « envahit la société moderne. Les barbares descen- « dent des montagnes en attendant que les sauvages « traversent les mers. L'être fonctionnel chasse l'être « idéal, l'être simple dans son instinct remplace l'être « composé dans son sentiment, et la Femme se met en « tête de réclamer ses droits au nom de sa beauté, de « ses besoins et de ses organes... Elle a pris sa supers: riorité légendaire au sérieux et la voilà décidée et « résolue à manger l'homme !... Elle engage la lutte « par en haut, par en bas, par en bas suitout... 11 « n'y a plus une famille dans le monde civilisé, à « cette heure, qui n'ait à se défendre contre ce « nouvel insurgé, la Femme I »

Certes I les grands prédicateurs diraient-ils autrement, du haut de leurs chaires, que ce moraliste dune société matérialiste, et qui, dans ses études, a brassé assez de matière pour s'en mettre plein les yeux et s'en aveugler?.,. Excepté le mot « légendaire », que j'ai souligné comme n'étant pas chrétien, l'observateur pose ici la question comme un prêtre, et la résout aussi comme un prêtre, quand — après ces pages sur la femme -animal, les plus hardies qu'on ait jamais écrites dans un livre qui n'est pas un livre spécial de médecine, après ces descriptions physiologiques cyniquement belles (et je me soucie bien de l'adverbe !),mais nécessaires pour les faire rentrer, elles et leur orgueil, dans leur ventre, ces femmes dont le ventre est en somme tout elles-mêmes ! pour leur mettre le nez de leurs folles prétentions dans le sang et la chair de l'organisation dont elles dépendent, — il conclut des divers tempéraments qu'il expose avec une si éloquente et si brutale réalité, que la virginité religieuse est d'une nécessité absolue et le seul remède qu'il y ait contre le vice originel des tempéraments, et qu'il oppose à la femme-anima/, à la femme de la nature, la femme-àme, la femme du monde surnaturel !

I/Église n'a pas dit davantage. Elle a dit autrement en bien des choses, et même avec un autre accent, mais elle n'a pas dit autrement sur la femme. Elle a dit, elle aussi, dans cet incomparable langage qu'on ne

met en regard de celui de personne, que la Virginité était l'axe du monde, et c'est pour cela qu'elle a multiplié les vierges, comme seule elle peut le faire, dans le genre humain ! Sur la Virginité comme sur le Mariage, qu'il définit d'ordre divin et hors lequel l'amour, dit-il, n'est jamais plus ou moins qu'une prostitution, sur la Maternité, — c'est-à-dire sur les trois questionsqui sont le triple pivot du monde moral, — Alexandre Dumas fils aie mérite d'avoir vu comme l'Église. Çà et là, sa préface de VAnii des femmes contient, je le sais bien, des erreurs navrantes, de ces lézardes intellectuelles qui, tout à coup, fendent une voûte de vérités donton admirait la hardiesse. Mais il a cela d'avoir pensé, sur les points principaux de son écrit, comme l'Église, et pour la gloire du penseur cela est assez, si c'est assez pour notre regret, à nous, qu'il y ait, à côté de cela, autre chose !

Hélas ! le désordonné des doctrines qui, pour l'heure, affolent le monde, n'a pas impunément passé parcette tête que je veux croire assez forte pour, dans un temps donné, les rejeter. La préface de VAmi des femmes, ce travail qui, comme les grands fleuves, a une source petite, puisque ce travail a été fait sous le coup d'une comédie k peu près tombée, — autre chute que celle de la pomme pour Newton! — la préface de VAmi des femmes, cette mosaïque de vérités et d'erreurs, mais où la vérité domine, a des places d'erreurs que le siècle y a faites bien plus que la péri-

ALEXANDRE DUMAS FILS tbZ

sée de Dumas. C'est le siècle, le xix* siècle, qui a jeté ces pavés d'échappement dans son œuvre. C'est le siècle, cet énorme badaud qui ne devrait guères en imposer pourtant à un praticien de la comédie et de la plaisanterie déshabillante de la vigueur d'Alexandre Dumas, c'est le xix* siècle qui a plaqué dans sa préface que « l'Humanité, c'est Dieu en action, comme la « matière est Dieu en fait », ce qui n'est même plus un pavé, mais une bouse de vache de l'Hégélianisme. C'est le siècle encore qui a écrit : « Il n'y a pas de fin « du monde. » C'est le siècle, enfin, qui a tracé cette grotesque arabesque, par laquelle finit cette préface en queue de rat protestant : « Quant au Livre qui con- « tient toutes les vérités, la Bible étemelle à laquelle « Dieu lui-même a travaillé en collaboration avec tous « les hommes qti'il a chargés de le représenter s^ur la « terre, ils l'ont emporté avec eux, ils iachèvent en ce « moment, il sera bientôt traduit dans toutes les lan- € gues ; il s'appelle : i.a conscience! *

Et Alexandre Dumas fils, le railleur impitoyable qui a le sentiment du ridicule aune si haute puissance, à celte pétarade, n'a pas ri !

Je n'insisterai pas davantage sur ces déshonneurs d'une pensée que j'estime faite pour la vérité absolue. Je l'ai dit déjà, la faculté synthétique cherche sa synthèse^ dans Dumas, pour en armer son mâle esprit, et elle ne l'a pas trouvée encore. Mais elle la trouvera, et quand elle l'aura trouvée, Alexandre Dumas, cet esprit acharné qui mord à si belles dents dans la difficulté, — car Tacharnement est le caractère de sa belle intelligence, — effacera de sa préface de VAmi des femmes toutes les erreurs qui en tachent la lumière. Cette préface, où le talent de Dumas s'est montré dans une proportion inconnue et juvénalesque d'énergie, prendra alors sa valeur définitive et son rang immobile d'œuvre très haute. Et, malgré les Niais qui n'y ont rien compris, les Convenables qui l'ont trouvée par trop indécemment physiologique, les Galantins par trop insolente, et les Plaisantins par trop la revanche d'un mauvais accueil fait à une pièce ya.T les petites dames auxquelles le monde est soumis, elle restera, sous sa forme de préface ou sous une autre, une charge écrasante au bilan de la femme du XIX* siècle 1

Et de l'Académie française ! pour qu'on n'en ignore, comme disent les huissiers, puisqu'il s'agit d'un avocat ! Qui sait ? Ils y mettront peut-ôtre aussi les huissiers, à l'Académie... El pourquoi pas ? Littérairement, ils valent, certes ! bien les avocats. Assurément, dans ce glorieux xix' siècle, où les cochers de fiacre lisent les journaux sur les sièges, en attendant à la porte des gens ceux qu'ils voiturent, il n'est pas certainement d'huissier bien appris qui ne pût très bien écrire un volume comme celui de Jules Favre. Quand on a l'habitude de lire le Siècle, chez les marchands de vin ou chez les marchands de paroles, il

1 . Conférences et Discours litléraires, par Jules Favre, de l'Académie Fraoçaiae [Constitutionnel, 25 août 1873).

n'est personne en ces honorables clientèles qui ne puisse écrire une quantité déterminée de pages comme les pages que voici, lesquelles semblent inspirées par le Siècle, pour la force littéraire et le relief des opinions. Évidemment, c'est la Muse inspiratrice de Jules Favre. Il en a le libéralisme niais et pervers, quoique niais, et la sentimentalité humanitaire ; mais il en a surtout le style, — le style, par lequel on devient de l'Académie! Tout cela est Siècle, chez Jules Favre, non de pied en cap, mais de tête à queue... Seulement, au Siècle, il y a des gens qui, sans peser lourd, pèsent plus que Jules Favre... Je crois bien que, littérairement, Labédollière le mépriserait. Et il aurait raison, Labédollière !

Rien ne forçait, du reste, Jules Favre à publier ce livre attardé que l'opinion ne lui demandait pas. L'opinion se souvenait de trop de choses mortelles à l'honneur de Jules Favre, pour n'avoir pas entièrement oublié qu'il fut, un jour, de l'Académie. L'académicien ridicule, avant nos malheurs, à disparu dans un tel flot de honte politique, qu'on n'apercevait plus sur ce flot de fange noire la moindre trace de l'habit vert à palmes, englouti I Mais l'amour-propre de Jules Favre est impudemment tenace. Le malheureux ne veut pas, lui ! qu'on l'oublie. Auparavant déjà, au scandale indigné de toute la France, il a osé relever sa tête de vipère politique que les événements n'ont pu écraser, quoiqu'ils l'aient piétinée,roais qui a échappé

JULESFAVRE 2fi"

par sa platitude même; et voici qu'il a relevé aussi son autre tête, plus innocente, mais aussi plate, — sa tête de grenouillelte littéraire, qu'il se met à sortir coquettement de la fange où elle avait disparu. Et, en effet, cette petite hydre de Jules Favre a deux têtes: celle de la vipère politique et celle de la grenouillette littéraire. Or, c'est de la dernière — l'innocente — que nous allons nous occuper, ne fût-ce que pour la faire rentrer dans son marais... L'autre ne nous appartient pas. La critique littéraire n'a point d'ongles à mettre sur le cadavre politique d'un homme qu'on a appelé « le décapité ». La critique littéraire n'est pas un chacal.

Elle n'aime que les bêtes bien vivantes, les sots intenses ; et malheureusement Jules Favre n'est pas dans ces intéressantes catégories. Sa sottise manque d'intensité. Elle est tempérée. Elle rentre dans cette espèce de médiocrité flasque, qui cause autant de dégoût à l'esprit que les corps mous en causent à nos nerfs. Le bonheur oratoire de Jules Favre, qui, comme bonheur, est incontestable, ne nous fait 'aucune lillu-

sion sur la nature de son esprit. Il a pu impressionner énormément des épiciers en cour d'assises ; il a pu montrer, dans des discussions de jurisprudence ou de politique, des facultés de souplesse et de retorsion qui sont, d'ailleurs, les qualités de toutes les bêtes rampantes ; il a pu encore jouer tempêtueusement de la grand'manche avec le geste cher aux avocats et qui est pour eux le triomphe du genre. Laid d'une laideur à faire concurrence à la laideur de Crémieux, il a dû bénéficier sans doute de cette laideur oratoire qui, dans l'impression des masses, vaut quelquefois la beauté. Mais tout cela qui, de loin, ferait croire à une certaine personnalité énergique, à un certain mouvement passionné d'organisme, ne cache, en somme, dans Jules Favre, que la flaccidité de l'esprit le plus froid et le plus médiocre, un esprit qui n'en a pas assez pour être un sot bien empanaché, bien ridicule, bien en relief, mais bien vivant, bien gros, qu'on puisse prendre à pleine main, en jouer, en divertir son monde, et dont on puisse penser : « Quelle bonne fortune pour la critique que d'avoir à déshabiller ce monsieur-là. » Non! Jules Favre n'est point cela. Il n'a pas le plantureux dans la sottise qui ferait la joie de mon âme, s'il l'avait. Il n'a que la médiocrité mollasse, qui en est l'ennui. Quand on veut le montrer dans la réalité de son genre d'esprit comme nous allons essayer de le faire, on ne sait vraiment par où le prendre, tant sa médiocrité est

unie, aplatie et lisse, sans angles, sans nœuds, sans rebords î... Je l'ai déjà comparé, pour la moitié de sa jolie nature, aune grenouille. Eh bien, il a vraiment dans l'esprit du ventre de la grenouille ! C'est mou et mouillé, glissant et gluant... Il a surtout les larmes de Ferrières. Chose curieuse ! Déjà on les retrouve en ce livre, qui fut pourtant composé à une époque où il n'était pas temps de pleurer encore, mais où le pleurnicheur que nous avons vu se développer dans une occasion si cruellement ignominieuse, puisque le souvenir doit en rester historique et éternel, commençait d'apparaître et s'essayait aux pleurnicheries, qui ne sont pas, chez lui, comme chez Berryer, des ressources d'acteur travaillant ses larmes, mais une espèce de coryza à perpétuelle demeure, une distillation des fosses nasales dans ce Ducantal de l'éloquence, ce cerveau aqueux, cette grenouillette qui porte dans sa léte son marécage !

Donc, médiocre et liquide. Monsieur Jules Favre I Médiocre et rampant est une comédie, et elle ajoute, cette comédie, qu'avec cela on arrive à tout. Telle ne fut point cependant l'histoire de Jules Favre, quand il entra à l'Académie. En sa qualité de médiocrité littéraire, il appartenait, de toute éternité, à cette corporation, dans laquelle le talent môme disparaît quand il en fait partie. Mais il faut être juste! il ne rampa pas plus qu'un autre pour se glisser sous cette porte qu'on ne franchit qu'en s'abaissant. Il se con-

tenta de faire, comme les autres, les visites, défendues par le règlement académique, mais que l'orgueil de chaque académicien exige de la bassesse de chaque candidat. Il n'ajouta point aux ramperies d'usage par les escaliers. L'Académie française ne fut point avec lui bégueule. Cette racoleuse d'ennemis contre l'Empire, prit Jules Favre parce qu'il en était un. Elle le prit comme elle avait pris Lacordaire, ne pouvant prendre le Pape, pour mieux faire pièce à r Empereur, comme disait Cousin. Le Louis-le-Débonnaire de la quatrième race, qui aurait pu briser d'un mot toutes ces oppositions d'intrigants dans un corps qui n'a pas été créé par Richelieu pour faire tête aux gouvernements, souffrit passivement ces insolences. C'était presque les mériter. Jules Favre, l'avocat, put donc accroupir son jupon dans le fauteuil académique. Il y apportait une langue française compromise au Palais, et ces mellifluences empoisonnées d'un orateur dont le caractère est de noyer le venin de la vipère dans un miel qu'il croit du miel attique,car il se croit très grec, très romain, très cicéronien, très littéraire enfin, Jules Favre, — et c'est pour justifier cette prétention, chez lui de vieille date, et sa nomination à l'Académie, qu'il publie son livre.

Et ce n'est pas un livre .'C'est un recueil de Discours et de Conférences, mais littéraires ! comme dit le titre du livre, en se rengorgeant. Pauvre littérature ! Le tout précédé d'une introduction dans laquelle Jules Favre a la bonté de plaider pour la conférence littéraire, et d'en faire une pour la vanter. La conférence, pour lui, c'est l'orfèvrerie pour M. Josse ; mais M. Josse est plus gai, et puis il parle dans la langue de Molière. Jules Favre ne parle que dans la langue du Siècle. 11 parle la langue de Jourdan, ou de tout autre de l'endroit. Et c'est incroyable comme c'est le Siècle ! comme c'est solennel et niais et poussant aux mêmes somnolences 1 Dans ce volume, que, malheureusement pour moi et pour ce que j'en dis, on ne lira pas, il n'y a plus cette action oratoire dont les hommes imbécilles sont si facilement dupes. 11 n'y a que des choses écrites, et il faudrait les lire jusqu'au bout pour avoir l'idée de leur étonnante platitude, pour en connaître le vide et le fade affreux ! Certes î que Favre ne soilpasunécrivain.jenem'en étonne. Peu d^orateurs sont écrivains. Dans les temps modernes,

il n'y en a pas, Burke seul excepté. Mirabeau luimême, l'incohérent, l'enflé, le pléthorique, qui semblait toujours avoir à la tribune comme une apoplexie de mots, a fait des livres que ses admirateurs ne peuvent lire sans honte pour sa gloire. Mais que, sans être écrivain, Jules Favre, dans des conférences qu'il a débitées, n'ait pas un seul mouvement de phrase, un seul mot, une seule tournure, un seul trait qui sente son orateur, puisqu'on dit qu'il est orateur, voilà ce qui peut étonner. Ici, l'orateur est aussi loin que l'homme littéraire : on se demande lequel vaut mieux de l'un ou de l'autre^ et quel est le plus grand et le plus creux de ces deux plats?...

Impossible, en effet, de les distinguer. C'est la même platitude, c'est la même fadeur dans l'un que dans l'autre; car voici où gît le phénomène chez Jules Favre : c'est qu'il est aussi fade que venimeux ! On n'a guères vu que le poison, mais la fadeur, chez cet homme douceâtre, est aussi grande que le poison est dangereux. C'est un poison d'un autre genre. Chamfort aurait dit de lui : « C'est de l'arsenic sur du sucre. » Par là il ressemble à Robespierre, un sentimental aussi à venin ! Robespierre, qui avait fait ses humanités chez Rousseau, n'était, d'expression et de style, qu'un Rousseau aplati et froidi, comme Jules Favre n'est qu'un Robespierre aplati. Aplatissement d'aplatissement en cascade, génération charmante de talents aimables, qui va, en descendant toujours, de

Rousseau à Robespierre, et de Robespierre à Jules Favre ! Ils ont entre eux, les deux derniers, plus d'un rapport... Avocats tous deux, restés avocats malgré les prétentions littéraires, littérairement ils sont de même force, ou plutôt de même impuissance. Tous deux ont débuté par de petits vers coquets, damerets, madrigalesques, élégiaques et ridicules. Robespierre n'a pas eu le temps de refaire une Académie (comme un Être suprême) pour en être, comme Jules Favre ; mais comme, avec sa personne pincée, compassée et correcte, il aurait été parfaitement académicien ! Littérairement et de nature, les mêmes hommes, la même glace, la même envie peut-être, qui sait? peutêtre la même ambition... Mais pourtant une destinée différente. Robespierre a un sérieux terrible que n'a point Jules Favre. Avec son faux amour des hommes pris à Rousseau et cette lâche envie dont jaunissait, maigrissait et mourait Rousseau, Robespierre, qui en verdissait, lui, avait la guillotine au service de la sienne. Ceci fait une légère différence avec Jules Favre, qui n'a pas encore sa guillotine, qui l'attend toujours... et qui peut-être, en s'en servant, l'inonderait de ses larmes, de ses larmes incontinentes, versées, sans les épuiser, sur les bottes de Bismarck, et dont le pleurard qui les versa, et qui n'est pas un crocodile, restera mouillé, comme Gribouille, dans l'histoire, jusqu'à la fm des temps!

Car l'histoire, moins curieuse que moi, ne s'occupera pas, pour les expliquer, de l'idiosyncrasie de Jules Favre. Elle se soucie bien du relâchement de sa fibre, des titillations de ses nerfs I Elle ne les verra pas poindre comme moi dans ce livre, fait pour l'oubli et qu'elle ne lira pas, ces larmes que je commence d'y voir à travers de doucereux attendrissements humanitaires. Il y fond, 'en effet, l'auteur de ce livre, d'amour des hommes, du besoin ému d'élever les homm^es, des jouissances pures du cœur et de la pensée qii'il appelle « enchanteresses », cet enchanteur ! Mais l'histoire, plus rude que moi, ne tiendra compte d'aucune de ces dispositions involontaires d'une sensibilité si touchante et si vite touchée. Elle dira, elle, brusquement : « On ne pleure pas devant l'ennemi », et elle punira cette lâche faiblesse par un ineftaçable ridicule. Un jour, le marquis de Torcy, comme Jules Favre ministre des affaires étrangères dans un temps de malheur pour la France où tout semblait désespéré, écrit, dans ses Mémoires, qu'on pleura au conseil ; et personne ne songe à rire de ces larmes ! On les

verse sur la patrie malheureuse, entre gens qui veulent la défendre et mourir pour elle. On comprend que devant Tennemi, ces gens-là verseront autre chose... Dans V Iliade non plus, on ne rit pas des pleurs d'Achille... Mais les larmes de Jules Favre !... Elles produisent ce terrible rire de Carlyle dont j'ai parlé, ce rire cruel et strident d'un mépris plus cinglant qu'une poignée de verges. L'histoire caricaturesque, sans cesser d'être vraie, roulera et daubera Jules Favre dans ses fameuses larmes et l'y fera conlire et le servira, comme une confiture, à la postérité, pour le déjeuner de ses héros 1 Franchement, quand on n'est plus que cela, quand on n'a plus d'autre existeni*e, d'autre position au soleil, d'autre destinée que d'être une marmelade de larmes historiques, on ne fait pas de livres ; on entre et on reste dans son pot à confitures, et c'est tout!... Que peut un livre pour Jules Favre, à cette heure, aurait-il du talent? — et le sien n'en a aucun.

Disons le mot qui finit tout, le mot désarmant : il est ennuyeux. Cette bucolique morale en plusieurs parties, bucolique sur l'avenir de l'enseignement populaire, bucolique sur l'amour de sa profession, bucolique sur l'inégalité des conditions sociales, bucolique sur les vertus civiques, bucolique sur l'instruction élémentaire, toutes ces bucoliques couronnées par la bucolique du discours à l'Aciulémie française, sont d'un ennui tellement écœurant qu'on en a le mal

de mer avec la somnolence. Jules Favre est, dans ce livre, le mancenillier de l'ennui. C'est, ma parole d'honneur ! à faire regretter le venin de la tête de vipère; mais, j'en ai averti, il n'y a dans ce livre que la grenouillelte littéraire... Favre n'y est qu'un pur littérateur, un penseur pour le bien de l'humanité abaissée, ignorante et souffrante , un Céladon de moralité tendre à ses premiers pleurs.

Bocage que l'Aurore Arrose de ses pleurs...

un berger de Watteau qui joue des flûtes de toutes les bucoliques mentionnées plus haut, et qui n'a, pour tout instrument politique, qu'une houlette, par ce temps de moutons enragés, incendiaires et féroces. Oui ! Jules Favre, le tribun de la démagogie, l'académicien contre l'Empire, l'éclaboussé du sang du Quatre-Septembre et de la Commune, faisant le doux berger et le doux éleveur politique, abritant sa célèbre laideur haineuse, cette figure « en capote de cabriolet », — comme l'a dit Théophile Silvestre dans un portrait au vitriol, — sous le chapeau d'un Tircis, et cela à la veille peut-être d'une guerre sociale, d'autant plus effroyable que, dans celle-là, il n'y aura pas de Spartacus I

Ah! si c'estvrai, tout cela, c'est bien niais, c'est bien bête; mais si c'est faux, c'est abominable. N'y aurait-

il pas moyen de croire qu'en cette nature hybride et double de Jules Favre ce soit en même temps vrai et faux, abominable et niais ?

Pour mon compte, cela m'arrangerait mieux, mais ne me désennuierait pas !

BENJAMIN COIVSTAINT

Comment M. Charles Louandre peut-il être l'auteur des Œuvres de Benjamin Constant?... Comment les Œuvres politiques de Benjamin Constant peuventelles être par M. Charles Louandre?... Mauvais titre, qui ne dit pas ce qu'il veut dire. Les Œuvres politiques de Benjamin Constant ne sont ici que des morceaux de Benjamin Constant, coupés et recousus par M. Charles Louandre, et offerts à l'admiration rétrospective des vieux libéraux de 1821, s'il y en a encore. Qu'avait-on besoin de tout cela? Benjamin Constant eut son bruit et presque une renommée; mais, politiquement et littérairement, il est mort depuis bien

I . fïEuvres politiques de Benjamin Constant, par M Charles Luuandre {ConslUulionnet, 3 février 1875).

longtemps, et on pouvait ne pas le disputer aux cloportes des bibliothèques. Mais M. Louandre a trouve' utile (utile à qui?) de se faire covpeur de portions, dans ce cadavre à dépecer... Vous vous rappelez que Littré, le simiophile, qui avait travaillé au I\ational, voulut aussi déterrer Armand Carrel, qui lui paraissait, non pas un maître homme en politique, — il n'y a pas de maître homme pour Littré 1 — mais un maître singe, un chimpanzé de la plus belle espèce. Seulement, l'ennui qui tout à coup s'échappa de la poussière des vieux articles de Carrel prit tellement au nez ce pauvre Littré^ qu'il referma vite, pour n'être pas narcotisé, cette tabatière d'invalide. Comme M. Louandre, Littré ne coupait pas dans son mort. C'était un maîlre Jean Chouart plus hardi :

Moasicur le mort, laissez-nous faire !

Nous vous en donnerons de toutes les façons...

Il voulait le tirer tout entier de sa tombe. Mais, après le premier volume, il l'y renfonça, et il y renonça. Tandis que M. Charles Louandre, qui n'aurait pas osé les Œuvres complètes de son Monsieur, — comme disent les servantes de curé, — nous en a donné, sans s'interrompre, les abatis. Il aurait pu dire, avec Petit-Jean :

Tenez! voilà les pieds et le cou du chapon!

Et du chapon... Le mot est juste.

Car, je foule aux pieds le respect, il eu était un, Benjamin Constant 1 Pourquoi l'avez-vous déterré? Je constate. Il a passé pour le coq du libéralisme pendant trente ans. Mais le libéralisme n'était pas difficile en coqs. Tout lui était coq qui piaillait, n'importe avec quelle voix, contre le pouvoir... Benjamin Constant, un des plus faibles de ces piailleurs, un soprano de la chapelle Sixtine appliqué à la politique, fut certainement l'être le moins viril par la pensée, par les opinions, par le caractère, par le cœur et par le talent, dun temps où il y avait des hommes comme de Maistre, de Bonald, Chateaubriand, Lamennais, Fiévée, contemporains terribles! et une femme comme madame de Staël. Pauvre et grande madame de Staël I Benjamin Constant est sorti de dessous sa jupe :

Et qui saurait sans moi que Cottin a proche?...

Sans madame de Staël, qui donc, dans le monde politique et littéraire, se serait aperçu de la présence de ce grand flandrin blond, lequel l'avait prise, elle, par le contraste, cette Kthiopienne de madame de Staël (voir son portrait), brûlée par le double soleil de la v passion et du génie!... Ah! tous les favoris des reines ont toujours été des médiocres, et Benjamin Constant n'a pas failli à cette destinée. Il fut le Lanskoï de cette Catherine II littéraire. On dit même que quand

Adolphe païut, ce fut elle qu'on prit pour EUénore. Punition cruelle de l'aberration d'une âme comme la sienne ! Ce ne fut qu'un bruit, et ce bruit était faux. L'Ellénore, à ce qu'il paraît, était madame de Charrière, l'anémique madame de Charrière, qui ne dépareillait pas Benjamin Constant.

Rien, du reste, ne prouve mieux l'impuissance radicale des femmes quandils'agitde juger les hommes, que l'opinion sur Benjamin Constant de madame de Staël. Certes 1 le génie littéraire n'ira jamais plus loin dans une femme que dans celle-là, et pourtant, quoique bien des esprits aient trouvé qu'elle faisait tête d'homme par la force de ses facultés, elle montra combien elle était femme en se méprenant si étrangement sur la valeur intellectuelle de Benjamin Constant. De tous les genres d'esprit, le plus interdit à la femme est le discernement critique. Elles nous entraînent, mais elles ne savent pas nous juger... Madame de Staël a traité Benjamin Constant d'homme d'esprit pendant toute sa vie, infatigablement et avec une fidélité d'appréciation qui s'obstina à rester, quand l'autre fidélité fut partie... Elle a même, je crois, dit un jour qu'il était l'homme le plus spirituel que l'on ait vu depuis Voltaire, elle qui pouvait souper avec le prince de Ligne et qui allait faire, au bal masqué, des parties de conversation à ravir tout Paris avec Rivarol ! Ce fut donc elle, madame de Staël, qui mit cette étincelante étiquette d'homme

d'esprit sur le soûlot de ce long Suisse efÛanqué, qui ressemblait à la bouteille dans laquelle la cigogne enferme le dîner pour attraper le renard ; et elle attrapa tout le monde, sans malice, et en commençant par s'attraper elle-même ! Depuis, la bouteille a protesté contre l'étiquette. Sentimental, fadasse et ennuyé, Benjamin Constant, ce Genevois mêlé d'Allemand, qui se fuma, comme un jambon allemand, à Weimar, pendant onze années, est, au contraire, tout ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit, cette flamme de France î Il n'y a plus peut-être que Laboulaje, qui a fait un gros livre sur Benjamin Constant «t dont le petit livre de M. Louandre est le grelot, il n'y a peut-être que MM. Laboulaye et Louandre qui soient encore nichés dans l'opinion de madame de Staël, d'où tout le monde a déguerpi. Quant à Laboulaye, son admiration pour Benjamin Constant ne m'étonne pas. Il y a des analogies entre eux. Il se mire dans Benjamin Constant et s'y trouve beau. Maûs M. Louandre, que j'ai connu autrefois un robuste, un carré par la base, un rabelaisien à avaler, dans son large rire, trente-six Benjamin Constant comme trente-six brioches, M. Charles Louandre, le mMe traducteur de Tacite, comment, de Tacite, est-il tombé jusque-là?

Il admire et il adore Benjamin Constant, sous l'une ou l'autre espèce. Quoique le livre qu'il tire de ses Œuvres ne puisse pas avoir d'autre destination que d'être un catéchisme politique pour les petites filles de ce temps pédantesque et grotesque, qui se font recevoir « bacheliers », il n'oublie pas le romancier. L'introduction de M. Louandre parle au long des tristes fredaines de Benjamin Constant et de madame de Charrière, « la première marraine de ce Chérubin émancipé », dit Laboulaye, assez scélératement pour un citoyen aussi constitutionnellement vertueux ; car il fait supposer, avec son épithète, que le polisson de Beaumarchais n'était pas, selon lui, sufGsamment émancipé! Comment donc les veut-il, Laboulaye?... Chérubin! Le pays de Rousseau ne produit pas de Chérubins! La polissonnerie de Chérubin implique la joyeuseté, la gaminerie, la grâce, — la grâce, qui fait tout pardonner! et le Suisse, chéri des darnes^ qui fut Benjamin, ne put jamais être, aux jours de sa jeunesse, qu'un polisson ennuyeux, ce qui semble contradictoire. Il tenait à la fois de Faublas et d'Obermann,

de Louvet et de Sénancour. On ne saurait écrire ici avec quel hiéroglyphe égyptien le Chérubin émancipé terminait et signait ses lettres d'amour... Vicieux comme le siècle qui finissait, il n'avait pas, du moins, comme lui, la gaîté de ses vices. Il était ennuyé, nerveux et morose comme le siècle qui commençait et qui fut le siècle de l'ennui, — d'un ennui inconnu jusque-là et qui date, en France, de madame Du Deffand, la célèbre ennuyée, qui semble avoir fait pénitence, par l'ennui de ses dernières années, pour le Régent dont elle avait été la maîtresse, pour ce diable d'homme qui s'était si prodigieusement amusé! C'était le siècle d Obermann, de cet impuissant d'Obermann, qui bâillait dans le bleu au sommet des Alpes; de René, « ce dégoôté sans avoir joui »; de Werther et de Jacopo Ortis, ces héros du suicide. Adolphe, qui ne se tue pas, complète, par un ennui plus lâche encore, l'ennui lâche de ces fameux ennuyés. Renjamin Constant, qui s'était révélé dans Adolphe, pour échapper à cet ennui qui le tenait par la nuque et qu'un homme d'esprit ^s'il avait eu tant d'esprit !) aurait secoué, se jeta dans la passion du jeu comme dans un gouffre, et il y resta.

11 fut joueur, en effet, toute sa vie, et jusqu'à sa dernière heure. Ni l'amour, ni la politique,'ne le guérirent de la passion du jeu qu'il s'était inoculée par ennui et par peur de la mort, et pour n'y pas penser, dit "^ M. Louandre. Les trois cent mille francs que Louis-

Philippe, le peu donnant, lui donna pour avoir poussé à la roue de la Révolution de 1830, furent jetés aux croupiers de Frascati. De nature, il était girondin ; car le girondinisme est moins une opinion qu'un tem- V pérament : le tempérament facile, déboulonné, prompt à l'émotion, même aux larmes, des corrompus, dupes de leurs phrases et qui aiment à phraser sur vj les vertus des peuples et sur la liberté. Jamais homme ne souffla davantage dans ce mot creux. En y soufflant, les Girondins de la première heure y avaient laissé de deur sang, ce qui l'emplissait. Mais Benjamin Constant n'y a laissé que de sa salive, et, jour de Dieu! c'est cette salive qu'on veut nous donner ici. Madame de Staël, qui fut malheureusement la fille de Necker, et qui avait, malgré son âme et son génie, plusieurs des gros ridicules de son père, fit sans peine de Benjamin Constant un constitutionnel politique. Elle fut le cachet, lui la cire. Nous avons vu qu'elle n'était pas un homme ; mais elle Tétait encore plus que lui! Elle prit cette substance mollasse et souple, et la pétrit et la timbra de ses idées anglaises. 11 fut tribun. Mais Bonaparte, ceTarquin des taquins, l'écarta bientôt du Tribunal, avec les autres taquins contre son pouvoir: Ginguené. Daunou, Chénier, tous ces taons que le lion chassa d'un coup de queue, et, de prudence, il s'en alla à Weimar traduire de l'allemand et rêver aux régimes constitutionnels qui, le géant tombé, devaient èlre la marotte du monde . Déiste

effacé, qui ajoutait le vague de son déisme au vague naturel de son esprit, il 6t son livre sur la religion, qu'il confondit avec le sentiment religieux. Humanitaire blessé et aigri, il écrivit aussi son pamphlet, sans coupant et sans pointe (un lieu commun ;, de r Esprit d'usurpation et de conquête^ qui tomba aux pieds d'Achille comme le trait du vieux Priam... Il revint en France avec les Bourbons, qui semblaient le rapporter dans leurs bagages comme on rapporte la peste, cet homme dont ils devaient mourir 1 et à son retour de l'île d'Elbe, l'Empereur eut contre le pamphlétaire une belle ironie et une belle vengeance, en lui faisant rédiger Vacte additionnel, à ce calligraphe en constitution, à ce travailleur en liberté, puisque les peuples ne voulaient plus que de cette drogue, comme les Chinois veulent de l'opium. Sous la Restauration, il recommença son métier de mouche importune au Pouvoir, qui n'avait plus alors la queue du lion pour la balayer de sa croupe. Quand Charles X fut renversé, Louis-Philippe ne se contenta pas de la pièce tapée des trois cent mille francs qu'il lui avait mise dans la main, comme à un portier, pour avoir tiré le cordon k la Révolution de Juillet, et il le nomma président de suu Conseil d'Etat. Heureux, vous le voyez, ce vieil ennuyé, comme Chateaubriand, cet autre ennuyé (qui se plaignait toujours de sa fortune), cl même plus heureux; car il mourut dans son bonheur. La Fortune, c'est la femme, dit l'Orient. Et

l'Orient a raison. La Fortune, pour Benjamin Constant, fut madame de Staël. Mais l'immortelle femme qui le fit vivre un instant dans la mémoire des hommes, ne l'a pas empêché d'y mourir.

Voilà l'homme et sa vie, et ce n'est pas là, certes ! une biographie digne de se transformer en page d'histoire. Pour ce qui est du penseur politique et de l'écrivain, demandez-vous ce qu'il fut, en présence des fragments publiés par M. Charles Louandre. Ce Benjamin Constant qui se contentait de s'appeler luimême, avec une fausse modestie, — car il se croyait davantage, — « le maître d'école de la libeité», n'avait pour toute métaphysique, pour toute conception première de son enseignement, que le vieux principe d'examen et de révolte posé par le protestantisme. Ce principe orgueilleux et morbide roulait, sans qu'il en eût conscience peut-être, dans les plus profondes veines de sa pensée; car il était né protestant. Sa race l'était depuis Henri IV, et c'est pourquoi les Constant de Rebecque s'étaient réfugiés à Genève et faits Genevois. Il était donc protestant de famille, de tra-

dition, d'éducation, — religieusement forte ou faible, — mais il l'était. Il avait dans une mesure quelconque été imprégné de protestantisme. Et quoique, dans cette nature sans ressort, le scepticisme ne fût jamais bien loin derrière ce qu'il pensait le plus et qu'on put le trouver très vite, si vous eussiez soumis à une forte compression logique la molle substance médullaire de cet esprit plus égoïste encore que rationnel, c'est le protestantisme qui, à travers le scepticisme, aurait coulé. C'était là son fin fond. Madame de Staël était aussi une protestante. Ses idées politiques, aussi faibles que celles de Benjamin Constant, parce qu'elles sortent de la même source, étaient aussi du protestantisme déplacé. Mais madame de Staël avait l'imagination d'une femme de génie, et l'imagination est une faculté essentiellement affirmative, tandis que Benjamin Constant n'avait que de la raison, faculté négative, chercheuse et douteuse, quand elle ne s'appuie pas à plus fort qu'elle. C'est là ce qui explique la supériorité de madame de Staël dans l'expression de ses idées, même politiques. Elle vaut mieux que ce qu'elle écrit, parce qu'elle y met son àme et son style; Benjamin Constant, lui, n'a à mettre ni style, ni âme, à ce qu'il écrit : il reste avec la fausseté ou la superGcialité seules de sa pensée.Voilà pourquoi on litencore et on lira toujours madame de Staël, fût-ce dans son pauvre livre sur la llévolution française. Le feu du style, qui est le feu du ciel et qui ne s'éteint jamais, y

court sur les idées médiocres ou fausses, et on ne voit plus que cette noble flamme! Mais, dans Benjamin Constant, rien sur l'idée qu'une phrase aussi mince que l'idée. Aussi, lorsque l'idée n'existe pas ou n'existe plus, l'esprit rejette avec mépris ce tas de phrases, sans vie comme elle !

Et M. Charles Louandre l'apprendra, comme Littré, cet autre déballeur et désentortilleur de momies, l'a appris à propos de Carrel. Pour qui a dans la tête le moindre sens de la réalité politique, pour qui regarde le temps présent dans les deux yeux et dans les entrailles, son livre de Benjamin Constant, fait avec de vieux articles de journauxet des lambeaux de brochures oubliées, est absolument illisible. On se demande, quand on a eu le malheur de l'ouvrir, comment tout cet antique inventaire de choses finies^ dépassées, épuisées, éventrées par les événements et qui n'apprennent rien à personne, pas même leur impuissance ; comment tout ce feuillantisme qui va du Lafayette de la première révolution jusqu'au LafayeUe de la seconde ; comment tout ce girondinisme posthume, tout ce constitutionnalisme tiré de la Charte de 1814, tiré.e elle-même de la Constitution anglaise ; comment ces vaines discussions sur toutes les libertés: sur la liberté religieuse, sur la liberté individuelle, sur la liberté de la presse, sur les garanties judiciaires,sur les Assemblées représentatives, —toutes ces toiles d'araignées filées par le libéralisme et à travers

lesquelles, depuis soixante ans, tout a passé ; on se demande enfin comment tout ce déplâtras d'un monde tombé en ruine sur les écrits d'un homme qui n'était pas de force à l'empêcher de crouler, a pu inspirer à M. Charles Louandre, non pas seulement un intérêt, mais une admiration presque déshonorante pour un esprit qui fut vigoureux?... Comment ces pages qu'il a recueillies, et que le temps a aplaties même dans la langue où elle sont écrites, ont-elles pu faire écrire à M. Louandre que Benjamin Constant était le Sage des Sages politiques et qu'il faut le relire, ce « maître f^ école de la liberté », pour réapprendre la sagesse I est là pourtant le beau travail où cet éditeur, trop diteur, nous convie. Relire Benjamin Constant, et à quel moment I... Quand nous avons dix volumes de la Correspondance de Proudhon! Soupeser avec un respect religieux la tête de Benjamin Constant, cette noisette ! quand il s'agit de soulever la tête de Proudhon, ce boulet! Laboulaye, dont M. Louandre parle à chaque minute dans son livre, n'a pas. du moins, pour Benjamin Constant, une admiration qui jure avec son tempérament. Mais M. Charles Louandre se laissant atteler aux opinions de Laboulaye, comme un cocher que son cheval mettrait dans le brancard, a le tempérament le plus contraire à ce qu'il fait pour l'heure. Je l'ai dit plus haut; de nature, il appartient à Rabelais, et d'étude, à Tacite, les deux génies les moins badauds (car le génie l'est quelquefois) qui aient

certainement jamais existé, l'un dans le rire et l'autre dans la gravité, et il est entré dans une badauderie d'admiration qui sied à Laboulaye, et peut-être y est-il entré plus avant que lui !

J'ai nommé Proudhon. Ce n'est pas sans dessein. 11 n'y a que Proudhon qui puisse donner, par la comparaison et par le contraste, une juste idée du peu que fut, en réalité, Benjamin Constant. Sa formidable plénitude peut seule faire comprendre la vacuité de celui qui fut,grâceà madame de 'èls.'èl^la^ fleur des pois dulibéralisme de sontemps.Tous les deux représentent, à quarante ans de dislance, la même erreur révolutionnaire ; mais Proudhon l'exprime avec la vigueur logique qui va à l'extrémité de tout raisonnement, sophiste implacable! tandis que Benjamin Constant s'arrête au milieu... PrOudhon, insurgé contre tous les gouvernements, qu'il veut supprimer et qu'il supprimera peutêtre, mais ce sera l'avant-veille de la fin du monde, l'anarchique Proudhon fait l'effet d'une de ces catalputes massives qui écrasaient tout. L'exigu Benjamin ne fait plus l'effet, quand on le regarde dans ses œuvres, que d'une arbalète contre le pouvoir, et encore

une arbalète rompue et démodée et hors de service, comme les arbalètes des anciennes batailles. Quand on a lu Proudhon, le démocrate Proudhon, quand on a touché à ses idées, qui n'ont pas fait leur temps, comme celles de Benjamin Constant, mais qui l'oot commencé, grosses et menaçantes, il faut avoir un amour furieusement maniaque du bibelot politique pour aller ramasser dans les écrits de Benjamin Constant, tombés dans l'oubli, les petits raisonnements d'opposition de ce pamphlétaire sans stridence, decet élégant révolutionnaire au benjoin, de celle papillote de cheveux blords trop aimée de madame de Staël I Proudhon est le dernier mot de la démocratie terrible; Benjamin Constant fut le premier mot de ce libéralisme niais dont la démocratie terrible est sortie. Car, ne vous y trompez pas ! c'est ce jocrisse qui a produit ce monstre, c'est cette niaiserie qui a enfanté ce danger. MM. Laboulaye et Louandre s'y trompent, eux, et à quel point incompréhensible et inexprimable, puisqu'ils osent soutenir que les idées de Benjamin Constant, qui contenaient dans leur larve la cause en germe de tous les écroulements successifs, de toutes les impossibilités, de tous les malheurs par lesquels nous avons passé, étaient faites pour les empêcher, au contraire. Certes! cela serait risible, si cela n'était pas si triste I

Tous nos maux nous sont venus, De VolUire et de Jean-Jacques,

disait Béranger^ le Benjamin Constant de la poésie politique, — et c'était vrai, quoiqu'il ne le crût pas, et quoiqu'il se moquât de ce qu'il disait. Tous nos maux nous sont venus de n'avoir pas assez lu Benjamin Constant, disent MM. Laboulaye et Louandre, qui le croient, qui ne se moquent point, et c'est fauxl Ils veulent nous reconduire à l'école primaire de ce « maître d'école de la liberté », comme si nous n'avions pas vu ce qu'est devenue l'école, et ce qu'ont été les écoliers!

Encore une fois, le livre de classe qu'ils nous tendent n'est bon que pour les petites sottes, filles de plus sottes qu'elles, qui aspirent au baccalauréat, et même si Laboulaye est au nombre des examinateurs.

L'édition de Beaumarchais, très magnifique, — à réjouir Beaumarchais lui-même, qui édita si magnifiquement Voltaire, et qui s'entendait au luxe comme un satrape, — publiée par les éditeurs Laplace et Sanchez, forme un volume de plus de huit cents pages in-4'» et sur deux colonnes. De lecture, cela est formidable, et formidable est le mot; car il y a là-dedans bien des choses dures à lire, malgré ce nom magnétique et aimanté de Beaumarchais. Ah ! les terribles Œuvres complètes! — trop complètes! Très intéressantes pour les chercheurs, les critiques, les anatomistes, pour tous ceux enfin qui aiment à faire le tour,

1. CEuvres complètes de Beaumarchais, avec une vir. par Edouard Fournier {Cotutitutionnel, 18 janvier li>76).

et le compte, et le décompte des esprits, les Œvvres complètes nuisent le plus souvent à la poésie de la gloire et montrent les indigences des plus grands génies, s'ils en eurent, et quel grand génie n'a pas ses pauvretés? Les trente-six pièces de théâtre du grand Corneille diminuent le grand Corneille, en n'ajoutant rien à son stock de chefs-d'œuvre pour la postérité. Le plus beau destin peut-être serait de se taire, après les chefs-d'œuvre dont on a été capable. La gloire qu'on aurait acquise grandirait immensément de ce silence et dans ce silence. On ne serait plus un mortel, on serait un Dieu pour l'imagination charmée, qui rêverait à d'autres chefs-d'œuvre possibles dans tout ce qu'on n'aurait pas dit... Mais placer à côté du chef-d'œuvre l'œuvre imparfaite ou l'œuvre manquée, c'est rappeler que Vange du chef-d'œuvre n'est plus qu'un homme, et c'est encore intéressant pour les faiseurs d'analyses et les critiques qui dissertent, mais ce l'est beaucoup moins pour l'imagination, aussi prompte à se déprendre qu'à s'énamourer. Or, ne vous y trompez jamais ! c'est toujours l'imagination qui fait la gloire.

Voilà, en quelques mots, ce que sera l'histoire de cette édition de Beaumarchais: elle va faire tort à son prestige. Les curieux, les tdteurs de crânes, les hommes qui veulent tout savoir d'un homme, — son fort et son faible, — seront enchantés de tenir dans leurs mains la circonféreuce de cette tête étonnante

de Beaumarchais, et dy localiser, en les étiquetant, les facultés diverses qui s'y combattirent ; car Beaumarchais fut un esprit complexe et multiple, comme Voltaire et Léonard de Vinci. Propre à une foule de choses, — ce qui étonne et ravit toujours le vulgaire, — il manqua de cette unité qui concentre la vie et donne au génie toute sa profondeur. Lui, il éparpilla brillamment la sienne, et son génie, qui eût pu être grand s'il l'avait ramassé sur une seule chose, s'en alla dans cet éparpillement de la flamme et s'éteignit avec son temps... Seulement, il laissa trois chefsd'œuvre inextinguibles : son Barbier de Séville^ son Mariage de Figaro et ses Mémoires, — inférieurs aux deux autres et qui ne brillent déjà plus que par places de leur éclat immortel, quoiqu'on y reconnaisse pourtant la même main qui les a, tous les trois, écrits.

Et, en efl"et, les Mémoires, les Mémoires judiciaires dans lesquels le génie dramatique de Beaumarchais a su introduire la comédie la plus amusante, n'ont pas et ne pouvaient avoir la supériorité tranchée de ces deux comédies : le Barbier de Séville et le Mariage de^ Figaro, d'un mouvement, d'une sveltesse et d'un entrain si extraordinaires qu'aucune pièce de théâtre n'a peut-être jamais marché avec cette rapidité, celte netteté, cette fringance. Selon moi, c'est la perfection même de Vaction dramatique. On est enlevé sans efTort par cette action, qui voua arrache à tout, pendant qu'elle dure, et qui, en dehors d'elle, ne permet

pas, une minute, de respirer. Cette perfection, il est vrai, ne vient pas uniquement de la faculté dramatique de Beaumarchais: elle tient à ce qu'au théâtre, bien plus qu'en ses Mémoires, sa comédie lui appartient tout entière, qu'il en invente tout, action et personnages, qu'il fait là de l'art pur, désintéressé, idéal. Dans ses Mémoires, au contraire, personnages et action lui sont imposés par le monde ambiant et les circonstances. Il n'y taille plus, au gré de sa fantaisie, en pleine nature humaine ou en pleine société. La sphère dans laquelle il se meut et fait mouvoir ses personnages, il est obligé de la subir par la force des choses, et quoi qu'il ait donné aux caractères qu'il met en scène autant de force comique qu'il en pouvait donner avec son génie dramatique, fait de tant d'ironie et de gaîté, ces caractères n'étant pas ses créations ne pouvaient cesser d'être eux-mêmes. Trop transformés par lui, on ne les aurait pas reconnus. Il fallait bien, par exemple, que le comte de la Blache, madame Goësman, Baculard d'Arnaud, Marin et Bertrand, ces impayables figures sous le pinceau qui les a rendues si vivantes, restassent ce qu'elles étaient et ne disparussent pas entièrement sous l'invention de Beaumarchais. Ici, la réalité bornait l'idéal, et c'est la raison de l'infériorité des Mémoires, quand on les compare aux comédies du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro. II ne s'agissait plus seulement d'art ici et d'effets dramatiques, il s'agissait d'intérêts

d'au autre ordre, en ces Mémoires à consulter d'un Chicaneau comme salle d'audience n'en avait pas encore vu, et où l'on retrouve le Figaro des deux chefsd'œuvre timbrés de ce nom, que, dans l'histoire de la comédie, on n'oubliera jamais plus !

Oui! Figaro, c'est-à-dire Beaumarchais! Car l'un c'est l'autre, exactement, identiquement, — car, chose inliniment particulière ! cet esprit essentiellement dramatique est, contrairement à l'essence des esprits dramatiques, de la plus incroyable personnalité. Beaumarchais n'inventa pas Figaro: il était né Figaro. Et il se peignit comme on se peint quand on se regarde/ dans sa glace. Il le fut dans ses écrits comme il le fut dans sa vie, qui ressembla tant à l'action merveilleuse de ses drames. Figaro fut beaucoup plus Beaumarchais que Childe Harold ne fut Byron. Il est vrai que Byron n'était pas un poète dramatique. Mais Shakespeare, le premier de tous, ne s'est mis nulle part dans ses drames ; mais I^Iolière, le malheureux Molière, n'a jeté que quelques cris de son cœur .'i travers Alcesle et Arnolphe. Beaumarchais, lui, s'est

incarné tout entier dans son Figaro, comme jamais poète ne s'incarna dans une créature de son génie. Dès qu'il en avait, il était Figaro, et quand le génie lui manquait, il ne l'était plus. Il ne le fut plus, par exemple, quand il écrivit Eugénie, les Deux Amis, et même la Mère coupable, où Tonne trouve qu'un Figaro vieilli, défait, méconnaissable, radotant de moralité, ayant des rhumatismes à ce souple esprit qui avait été plus souple que tous les chats et les Arlequins de la terre ! Alors, il n'est plus qu'un Diderot se noyant dans la sentimentalité fausse du xviii* siècle, — la plus hideuse des sentimentalités, — et dans les larmes.

Que son rire avait de charmes 1

J'en pleurais épanoui...

Le rire est évanoui !

Il n'est resté que les larmes !

Et si c'étaient encore celles du poète, mélancoliques et sincères 1 Mais non I ce sont les larmes, fausses et bêtes, des drames de Diderot! Les éditeurs nous les ramassent et nous les donnent comme si c'étaient des perles. Et c'est ici qu'il faut noter l'effroyable mora- J lité des OEutrcs complètes, inventées pour humilier les esprits superbes qui se croient, de bonne foi, avoir du génie tous les jours.

Beaumarchais en avait, mais à ses heures, comme le cormoran prenait son poisson. Il poussait l'esprit

jusqu'au génie. Il y en a certainement dans les deux hefs-d'œuvre qu'il a mis au théâtre et qui ont démontré en deux temps ce génie, qui aurait fait davantage pour nos plaisirs et pour sa gloire s'il Tavait plus écouté que la muse inférieure, qu'il écouta trop, — le besoin de faire sa fortune... Je ne doute pas que Beaumarchais ne se fût élevé au premier rang dans une succession de chefs-d'œuvre, mais le malheur voulut qu'il ne fût pas homme à se contenter des six mille livres de rente de Stendhal. Son génie dramatique, il le dépensa dans les jeux embrouillés de l'intrigue et les furies de la spéculation, et ce génie finit par mourir, fusillé par les fusils qu'il vendit aux Américains.

Cet homme de vif-argent d'abord, — et d'argent ensuite, — ce millionnaire de l'esprit qui devint un millionnaire comme les sots peuvent le devenir, naquit à Paris d'un horloger riche en enfants, pauvre du reste, et qui regarda comme une grâce de la Providence que son fils, Pierre-Augustin Caron,eiH le génie de l'horlogerie; car il l'avait, comme, plus tard, il eut

le génie dramatique, et même quelques autres génies dont certainement le bonhomme de père ne se doutait pas. Eh bien, cette grâce de la Providence fut, comme presque toujours, méprisée par celui à qui elle était faite I Le jeune Caron (le futur Beaumarchais), à peine âgé de vingt ans et paresseux déjà avec délices, comme Figaro, inventa, avec la facilité du génie, une grande chose à ce qu'il parait en mécanique d'horlogerie. C'est ce qu'ils appellent l'échappement; et malgré le proverbe qui dit: « On ne peut contenter tout le monde et son père », il fit le bonheur du sien et de l'Académie des sciences qui en rapporta, inspira delà jalousie au fameux Le Faute, et, tournant le dos à son succès, envoya, après ce beau coup, promener les montres paternelles! Que voulez-vous? dans cet être ardent qui pétillait de facultés, dans ce gaillard plein de fantaisies et de puissances qui découvrait des échappements, mais qui s'échappait à lui-même, entraîné par mille goûts et mille aptitudes éveillées en lui comme une nichée d'oiseaux dans une tête d'arbre, le génie de la musique se mit à vibrer, et le voilà musicien sur la harpe, sur la flûte, sur je ne sais combien d'instruments ; le voilà tout un orchestre, bien avant l'homme-orchestre, et sur la harpe, par parenthèse, de première force; et tout cela sans effort, sans études profondes, comme il avait été mécanicien. Puis, brochant sur le tout, le génie littéraire se prit aussi à frétiller... Le vieux horloger

BEALMAi; CHAIS 30 3

Caron s'en arrachait les cheveux de désespoir. Quand, au lieu d'une vocation, il vit son fils tiré à trois ou quatre, ce fut lui qui fut écartelé. En vérité, c'était trop de biens ! Et ce n'était pas tout. Comme les grands seigneurs, dont il écrivit dans son Figaro qu'ils se donnaient seulement la peine de naître, il ne s'était, lui aussi, donné que cette peine-là. Ce privilégié de naissance qui devait avoir, un jour, autant d'esprit que Voltaire, eut un double bonheur, que n'eut pas Voltaire. Il était beau, et de la beauté robuste que les femmes aimaient dans son temps. C'était un Apollon, doublé d'un Hercule. Il eut très bien formé le quadrille de l'Amour avec Chamfort, Mirabeau et Casanova. Le portrait que les éditeurs ont placé à la tète de ces Œuvres complètes, donne une idée de cette beauté sensuelle et spirituelle à la fois. II est là, debout, sur des jambes d'un galbe éloquent et d'un mollet plein de promesses, velu d'un bel habit gorge de pigeon; car ils aimaient la gorge de pigeon, tous ces tourtereaux de l'amour, au xvm* siècle ! Seulement, je ne crois point que ce soit là le meilleur portrait qu'on ait publiéde Beaumarchais. Jeme souviens d'en avoir vu un autre, dans lequel il était représenté en peignoir foisonnant de dentelles, en magnifiques cheveux blonds poudrés et dont l'or se voyait à travers la nébuleuse transparence de la poudre. Il était superbe et charmant comme un être enchanté de luimême. toujours prêt à donner, de toutes les manières,

du bonheur aux autres, et qui aurait manqué le trait qui l'achève s'il n'eût pas eu de fatuité I

Il en avait, et presque autant que d'esprit, et il devait en avoir, cet esprit si brillamment et si tapageusement français I Qui, en France, n'est pas un peu fat, et qui ne l'était pas beaucoup alors?.,. On avait vu la majesté de Louis XIV, la grâce du Régent, transmise à Louis XV, et on ne connaissait pas encore la Révolution française. Gomment, d'ailleurs, n'aurait-il pas été un peu fat, c'est-à-dire un peu ivre de lui-même, lui, le fils de l'horloger, lai%cé à la cour de France de par son art, sa beauté, son esprit ! Il était devenu le harpiste des filles du Roi, et il jouait encore plus chez elles de son esprit que de sa harpe. Comment n'aurait-il pas eu le doux vertige de tout ce que lui versait la main cachée qui commence par être celle de Dieu, et qui finit souvent par devenir celle du démon?... Il était heureux. La fatuité, c'est le rayonnement du bonheur... le rayonnement de notre bonheur. Celui de ' Beaumarchais fut immense. Aucun homme ne fut plus heureux, plus né coiffé que lui. Même ses chagrins, quand il en eut, tournèrent à son bonheur. Ainsi, il se maria trois fois, cet homme audacieux, et ce qui réussit souvent si peu une fois aux autres hommes, lui réussit trois fois, à lui 1 La Fortune est la femme, prétendent les Orientaux ; pour lui, elle en fut trois... légitimes. Mais d'illégitimes, combien furent encore sa Fortune?

On l'accusa d'avoir empoisonné la première, mais ans celte agréable noirceur d'un monde envieux, méchant et imbécille, nous n'aurions probablement pas eu le fameux couplet de Bazile sur la calomnie et Bazile lui-même. Ses procès, qui curent leurs ennuis, allumèrent la mèche de son génie dramatique et le firent partir. Jusque-là il avait larmoyé dans ses pièces de théâtre, et il s'y mit à rire de ce beau rire du bonheur qui n'appartient qu'à lui et à Regnard ; car le rire de Molière est triste... Le Barhier de Séville, rapporté d'Espagne, où Beaumarchais était allé, accrédité par Paris- Du verney, pour des affaires énormes et qui restèrent impossibles, le Barbier de. St'ville est à peu près du même temps que les premiers Mémoires. A Madrid, Beaumarchais n'avait eu qu'un succès de gaîté avec ces graves Espagnols, qui, avant lui, ne connaissaient pas le jnot pour rire. Les t négociations qu'il y avait entreprises et dont le prétexte fut l'aventure de sa sœur avec Clavijo, si bien brodée par cot homme d'invention qui brodait tout, sans faire un mensonge, n'aboutirent donc, en définitive, qu'(\ la guitare de Figaro, mais n'était-ce pas -t / ' . i:t cette guitare ajouta au bruit de ces .^éloires, qu'il comparait, ainsi que lui, à un tambour, qui se tait si on ne le frappe. Silel nisi percussus. Idée l juste et charmante! Il n'avait pas, en effet, que de la l guitare dans l'esprit; il avait encore du tambour de basque. Quand on le frappait, il retentissait, et ce

retentissement était un rire ! Seulement, ce rire-là, quand il rendait le coup pour le coup, n'était pas son seul rire. Il en avait un autre qui valait mieux. Pour ma part, je ne crois pas qu'il ait passé dans les œuvres d'aucun homme une gaîté plus sonore, plus épanouie, plus franche, plus idéale, plus dans le bleu, que la gaîté de Figaro (le Barbier et le Mariage, ces deux comédies d'imagination heureuse et non plus d'observation amère), qui traverse le vrai théâtre de Beaumarchais comme un rayon de soleil traverse la vitre qu'il irise, et qui traversa de la même façon toutes les phases de sa vie.

C'est cette vie qu Edouard Fournier a écrite en accompagnement de l'édition que voici. Homme d'esprit et d'érudition, ce qui n'est pas toujours la même chose, Edouard Fournier nous a plutôt abrégé que développé la vie si pleine, si bouillonnante, si chauffée aux feux de tous les diables, de Beaumarchais. Déjà, Louis de Loménie, qui a gagné d'être de l'Académie en écrivant sur Beaumarchais, qui n'en était pas, avait mis ses froides et lourdes mains sur ce feu de joie de

l'esprit pour nous expliquer, en quatre points, de quels morceaux de bois il était fait. Edouard Fournier a été plus expéditif. Il est court où de Loménie est long, et on voudrait que ce fût le contraire... Cependant il n'a omis, quoiqu'il n'y ait pas pesé, aucun détail de cette vie d'intrigue et d'affaires, d'agitations de toutes sortes, de combats sur tous les terrains, de procès et de duels. Mille hommes d'esprit se seraient brûlés vite jusqu'à la cendre dans cette fournaise. Beaumarchais y vécut trente ans, comme une salamandre dans le feu. Il fut trente ans le phénix de ce bûcher, qui ressuscitait à chaque fois qu'on le croyait frit... Mais le phénix n'est qu'une vieille fable, et voici le vrai. L'homme incombustible qui entrait et restait, il y a quelques années, dans un four allumé, je ne sais combien de minutes, y cuisit à la fin pour une minute de trop, et Beaumarchais, à la fin, connut aussi cette minute-là... Je l'ai dit, le spéculateur, l'intrigant (je cherche un autre mot), l'intrigant sublime, si vous voulez, — il l'était vraiment d'aplomb, d'activité, de ressources, de charnie personnel enlevant, de « brio de persuasion »,dit très bien Fournier, — l'intrigant fit tort à l'homme de génie et ne lui permit que trois floraisons de chefs-d'œuvre. Cet affamé et cet affolé d'argent, de luxe, de considération [Sois considéré, il le faul!), de renommée, de distinctions sociales, cet acheteur de noblesse à beaux deniers comptants, ce Figaro qui voulait être .Mmaviva,

ce coureur après toutes les fortunes quand il avait une fortune en lui, ce commissionnaire diplomatique qui aurait pu être ambassadeur, et qui, contrairement à l'usage, aurait séduit au lieu d'importuner pour le compte de son gouvernement, ce négociateur en pamphlets qui s'essoufflait après ceux contre Marie- Antoinette, les poursuivant enAngleterre, en Autriche, en Hollande,* se croltant, s'échinant pour le service de Sa Seigneurie le roi Louis XVI », qui l'employait, le laissait,lereprenait, — ne sachant que faire et que dire, ce Bridoison de la Royauté! et se conduisant avec lui, Beaumarchais, comme il se conduisit avec Mirabeau, — oui ! cet homme, qui faisait du plus ravissant esprit un emploi si à contre-sens, aurait pu nous donner quelques comédies de plus s'il était resté dans sa chambre, comme le voulait Pascal. Et c'est là, quand on lit toute cette vie et tout ce gros volume, ce qu'il faut surtout déplorer !

Edouard Fournier a l'air de ne pas penser à cela, moi j'y pense. Le feuilletoniste de théâtre ne montre pas une seule fois le bout de sa plume dans cette vie de Beaumarchais, simplement racontée, sans jugements. J'aurais voulu qu'il fût jugé. Il court tant de sottises sur l'influence révolutionnaire de Beaumarchais! On en a fait un révolutionnaire; j'ose dire, moi, qu'il ne l'est pas ! Il adorait les nobles. Il se coula parmi eux. Il vivait avec les grands seigneurs. Il idolâtrait la cour et ses femmes. C'est un aristocrate d'es-

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prit et de mœurs. Ce n'est pas la faute de Jérémie si Jérusalem a été détruite. Beaumarchais fut un Jérémie rieur. Il voyait la monarchie perdue, celte monarchie quil aimait et à qui il reprochait de finir par des chansons. Il aurait voulu qu'elle finît par autre chose. Elle ne le voulut pas, et la Révolution en finit avec elle. La Révolution prit alors le rasoir de Figaro pour en faire une guillotine. Mais était-ce la faute de celui qui avait affilé le rasoir?

PAUL DE MOLENES

Cette nouvelle édition des Œuvres choisies de Paul de Molènes n'est point, comme d'autres éditions posthumes, la revanche tardive d'un insuccès immérité. Ces œuvres eurent toutes quand elles parurent, à des poques différentes, l'applaudissement que n'ont pas, d'ordinaire, les œuvres placées, par le talent dont elles brillent, très au-dessus de l'esprit de ceux qui les lisent. Paul de Molènes, malgré la plus rare distinction, plut tout de suite au public comme s'il avait été vulgaire. Il échappa à celte loi cruelle qui fait que T)our les écrivains véritablement supérieurs, le jour de leur mort est le plus beau jour de leur vie... Avant

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