‹ Mémoires historiques et littérairesChapitre 8 sur 10 · PAUL DE MOLÈNES · texte numérisé non relu

PAUL DE MOLÈNES

dans un temps où il était bon encore de naître pour elles. C'était vers i840. Alor?, l'esprit littéraire dominait tout, inspirait tout, pénétrait tout. Trempé dans l'atmosphère brûlante et féconde qui s'appela le Romantisme, et qui gardera son nom dans l'histoire comme la Renaissance a gardé le sien, Paul de Molènes débuta dans la littérature à l'âge où l'on est encore aux Écoles, et il étonna les maîtres les plus difficiles par la sûreté et, peut-on dire, la maturité de ses débuts. H n'eut aucun des commencements obscurs qu'a parfois même le génie. Dès qu'il parla on l'entendit et on l'écoula. 11 ne bégaya pas. Il ne tâtonna pas. Il fut immédiatement compris. Au premier mot de sa phrase élégante et colorée, on sentit l'écrivain jaillissant et déjà épanoui, et on lui pardonna le crime audacieux d'avoir trop vile du talent. On jouit du sien comme d'une aurore, à laquelle on ne reproche pas de se lever trop matin. Il est vrai que les souffles du temps le portaient. Dans quels beaux bras, sincères et chaleureux, l'enthousiasme d'alors étouffait l'envie ! Les débuts de Paul de Molènes se {irenl simxiHanémeni au Journal des Débats et à la Revue, des Deux-Mondes, journaux puissants, maintenant déchus, — aussi bas qu'ils furent haut. On les vit se disputer l'imberbe adolescent littéraire, comme deux vieilles Marcelines qui se seraient disputé Chérubin. Certes! rarement vocation fut aUlrmée avec plus de force, reconnue avec plus de bonheur.

Paul de Molènes eut le droit de s'en croire une. Seulement, en écrivant ses articles de critique ou de fantaisie à la Revue des Deux-Mondes ou au Journal des Débats, il sentait au fond de la conscience de tout son être qu'il en avait une autre, plus impérieuse et plus profonde, et qui devait imprimer à son talent un caractère que, dès qu'il l'eut, il ne perdit plus.

Paul de Molènes, en effet, est né avec cette double puissance de la pensée et de l'action, qui fait de ceux qui la possèdent des êtres presque aussi chimériques et aussi fabuleux que des Centaures. Il avait !ces facultés qui le plus souvent sont séparées, quand elles sont très grandes... Les circonstances des premières années de sa vie mirent brusquement en lumière l'écrivain, qui ne s'attendit pas une minute, quand l'homme d'action était obligé de sattendre. Les poètes orientaux parlent beaucoup dans leurs vers de lions couchés et endormis sur le bord des fontaines. Le lion, chez de Molènes, était couché derrière son encrier d'écrivain, mais il [n'y dormait pas. Il a raconté luimême qu'il avait eu deux arrière-grands-oncles capi-

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taines à la bataille de Malplaquet. Tenait-il d'eux cette inquiétude du fer qui roule dans le sang et qui fait les soldais ?... Ceux qui l'ont connu lorsqu'il n'avait encore à la main qu'une plume, savent combien cette main était impatiente d'une épée. Il était alors, dans la littérature, comme Achille parmi les filles de Scyros... Aussi, lorsque les circonstances lui oiïrirent la garde de celte épée qu'il rêvait, il la saisit avec une ardeur d'autant plus frémissante qu'il avait fallu la contenir. Le canon de la terrible bataille de Juin dans les rues de Paris, en 18i9, fut le ranz irrésistible et libérateur de celte âme de soldat exilée dans la littérature, et qui, avant l'action, en avait eu la nostalgie. Il prit feu, à ce moment, comme la poudre qui brûlait partout. D'élan, il s'engagea dans les Mobiles, ces sublimes gamins de quatorze ans qui en ce temps-là sauvèrent la France contre leurs pères! Il n'était séparé de ces onfanls que par quelques années. Ils le nommèrent leur capitaine, et il se Gt traverser d'une balle à leur tête sur une barricade qu'il emporta. Peu de temps après, il écrivit l'histoire de cette Garde Mobile, et c'est de ces pages inspirées que je date le vrai Paul de Molènes. Jusque-là, on n'avait eu qu'une partie de lui-même, un profil, une forme, une forme littéraire. On l'eut de face, on l'eut intégralement, et c'est ainsi que l'écrivain fut complété et accompli par le soldat.

Cest cette rare consubstantialité de la pensée et de

l'action dans un même homme, qui a fait de Paul de Molènes, dans tous ses écrits, le plus enthousiaste, le plus éloquent et le plus entraînant des écrivains militaires. Paul de Molènes, qui de capitaine redevint soldat lorsque la Garde Mobile fut ini^^ralement licenciée, n'est pas seulement un soldat d'instinct et de volonté, fougueusement amoureux du métier de la guerre, c'est un artiste belliqueux qui adore son art, qui en comprend la grandeur et en contemple perpétuellement l'idéal, comme le Saint vit en présence de son Dieu... De grands capitaines, des hommes de domination par la guerre^ l'ont aimée, les uns, parce qu'elle leur donnait la conscience de leur génie et les menait, dans un moment suprême, en possession de toutes les forces que Dieu avait déposées dans leur cerveau ou dans leur cœur ; les autres, parce qu'au bout de chaque bataille il y avait à confisquer un fragment de plus de cette terre avec quoi se font les Empires. Mais cet officier de spahis, dont toule la fortune avait été de ramasser sur le pavé d'une révolution un sabre qui allait à sa main et de s'en servir comme s'il n'eût fait que cela toute sa vie, aima la guerre, lui! d'une façon plus désintéressée. Il l'aima comme on aime une femme: il l'aima pour sa beauté. La beauté de la guerre, sa beauté de Méduse, — car la tête de Méduse est belle au poing sanglant de Persée et Cellini l'a bien compris ! — voilà ce qui enivre ce soldat épris de la fière et pathétique maîtresse de son

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