Noie I) de Gautier, dans Spon, p
1 Spon, t. I, p. 23i, et noie E de Gautier, ibid.
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la dernière fois. Les réformés en firent autant. Ils n’en vinrent cependant pas aux mains, les uns n’osant point attaquer, les autres n'étant décidés qu’à se défendre. Pendant trois jours et trois nuits ils de meurèrent sous les armes, faisant le (juet les uns contre les autres, et allant quérir leurs vivres, bien accompagnés, ainsi que font les ennemis en guerre'. Les deux partis étaient encore en présence lorsque les députés de Berne, accompagnés de Viret, arrivèrent à Genève*. Ils furent tout étonnés, voyant toutes les rues remplies de gens prêts à se tuer les uns les unir es 3 Leurs efforts contribuèrent à rétablir le calme . Les catholiques posèrent cette fois les armes sans s’en être servis, consentant à une paix qui fut une véritable défaite.
Dès ce moment les réformés acquirent une supériorité marquée. Les députés de Berne, qui logeaient dans la même hôtellerie que Farel, Viret et Froment1 * * 4, demandèrent le châtiment de Furbity et l’autorisation de faire prêcher l’un de leurs ministres dans la ville. Le conseil épiscopal refusa de donner satisfaction aux Bernois en jugeant Furbity. Mais les députés bernois menacèrent de rompre l’alliance de leur canton avec la ville de Genève si les syndics ne se décidaient pas à la leur accorder eux-mêmes. Ceux-ci usurpèrent alors la juridiction reli-
1 Chronique inédite de Froment, niannsc. n" 139, eh. xi.
* 4 janvier ISSt. Spon, t. I, p. 255.
Chronique inédite de Froment, manusr n*159, eh. xi.
1 Ibid.
gieuse, et ils eurent la hardiesse d’instruire le procès d’un ecclésiastique. Furbity fut accusé d’avoir avancé des dogmes qu’il ne pouvait pas prouver par les Écritures saintes, et d’avoir outragé les Bernois. Les syndics le condamnèrent à une rétractation publique. Mais, n’ayant pas voulu s’y soumettre, il fut envoyé en prison1.
Quant h l’exercice public du culte réformé, que les députés avaient demandé pour eux pendant leur séjour dans la ville, le conseil, sans le leur permettre, leur répondit qu’il ne s’y opposerait pas*. Cette autorisation indirecte suffit aux députés bernois ainsi qu’aux réformés de Genève. Farel, qui depuis deux mois prêchait tous les jours dans une vaste salle, près de la maison de Baudichon, se transporta, le Ier mars 1554. dans la grande église des Cordeliers de Rive, qui pouvait contenir quatre a cinq mille personnes*. 11 ne sortit plus de la ville avant que l'œuvre de la réformation y eût entièrement réussi . 11 y travailla pendant un an et demi encore, avec un zèle entreprenant et infatigable. A cette époque, les deux partis étaient a peu près égaux en force numérique, mais ils ne l’étaient pas en puissance morale. Le parti protestant, qui s’était formé dans le silence, qui avait grandi dans la lutte, dont la cause avait
1 Spon. t. I, p. 234, 235, et noie E de Gantier, ibid., noie G, p. 238.
1 Spon, l. I, p. 259, 240, et noie lt de Gautier.
5 Chronique inédite de Froment, manusc. n* 139. ch. xvi. — Spon, I. I, p. 241.
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étendu ses progrès à chaque tentative faite pour l’arrêter ou le détruire, passa alors de la propagation secrète 'a la prédication publique, de la résistance a l’attaque, du prosélytisme a la conquête. L’autorité civile voulut rester encore quelque temps neutre ‘ entre les deux opinions, de peur de mécontenter Fribourg ou Berne, et d’attirer de nouveaux orages sur Genève. Mais elle se trouva bientôt dans l’impuissance de suivre celte marche prudente. 11 fallut que la destinée de la ville s’accomplit, que la révolution s’achevât dans les idées, s’introduisit dans le culte, fût sanctionnée par le gouvernement.
Farel, ayant en effet obtenu la permission de prêcher dans le couvent de Rive, et n’ayant pas voulu renoncer â ce droit après le départ des députés de berne, malgré le désir que lui en exprima le conseil *, s’empara puissamment des esprits dans Genève. 11 engagea avec des prédicateurs catholiques des controverses dans lesquelles la supériorité de son savoir et son éloquence lui donnèrent l’avantage sur ses adversaires. 11 multiplia les conversions et les étendit même parmi les défenseurs obligés de
1 Noies H, I, K, L, de Gaulier, dans Spon, 1. 1, p. 2-40-24* » .
4 Note I de Gautier, dans Spon, t. I, p. 241, 242.
« Les ambassadeurs (de Ilernc), avant que de partir, remirent les prêcheurs aux tideles, leur recommandant et les priant qu'ils les gardassent des ennemis tant que à eux seroit possible... lesquels precboienl tous les jours en public et d'heure en heure çà cl là par les maisons, au grand avancement de la parole de Dieu, laquelle se augmentait grandement chaque jour. » (Chronique inédite de Froment. mnnnsc. n* 139, ch. xvi.)
l’ancien culte. Il gagna à ses doctrines plusieurs moines du couvent dans lequel il soutenait des discussions religieuses, et où venait l’entendre une foule avide de ces paroles nouvelles. Les deux conquêtes les plus importantes furent celles de Jacques Bernard, père gardien du couvent des Cordeliers, et de Pierre Vandel, curé de Saint-Germain*. L’un et l’autre appartenaient a des familles considérables de Genève, et leur exemple eut beaucoup d'influence sur le reste de leurs compatriotes. Les réformés établirent alors leurs quartiers dans le couvent de Rive et dans la paroisse de Saint-Germain. Ils baptisèrent, marièrent, tirent la cène selon le rit de Zurich et de Berne*, tandis (pie les prêtres continuaient tristement leur culte presque délaissé dans leurs églises chaque jour plus solitaires.
Le parti catholique essaya encore dans la ville
1 Spon, t. I, p. 250. — Noie P de Gautier, p. Î52.
« linudichon, Claude Bernard, Pierre Vandel et plusieurs autres attirèrent leurs frères, dont les uns étoient cordcliers, les autres prêtres gardiens en l’église île Saint-Pierre, autant et plus débordés tant après les fentnics que autrement avant qu’ils fussent gagnés à la parole... Quant aux cordelière, plusieurs d'iceux connurent les superstitions de leur religion, et, entre tous les autres, leur gardien frère, Jacques Bernard, qui usa d'une grande prudence humaine avant de laisser son babil... Avant que mettre bas la robe grise et l’autorité de gardien, ou leurs offices, se sont saisis d’aucuns droits et reliquaires, et surtout promis et fiancés en mariage de jeunes et belles filles, leur promettant dot ; car autrement ne les pouvoient avoir, combien que fussent les plus beaux pères cl verds galants de tous les outres religieux de Genève # ( Chronique inédite de Froment, înanusc n” 139. ch. xxvn.)
1 Spon. t. I, p. 244.
A GENÈVE
quelques efforts désespérés. D’accord avec l'évêque, il chercha a soulever le peuple sans y parvenir, a surprendre la ville sans le pouvoir. Des fanatiques commirent alors quelques meurtres particuliers qui furent punis de la peine capitale. La servante de l’hôtellerie dans laquelle logeaient Farel, Viret et Froment, avant d’être installés dans le couvent de Rive, fut induite par un chanoine a les empoisonner. Elle leur servit dans un repas, qu’ils prenaient ordinairement en commun, une soupe où se trouvait de l’arsenic. Un heureux hasard empêcha Farel et Froment d’en manger; mais Viret, qui en mangea, lit une maladie qu’on crut longtemps mortelle et dont il se ressentit le reste de sa vie1. La servante avoua son crime et fut condamnée à mort. Le parti catholique suivait la marche trop ordinaire des partis, que l’impuissance conduit souvent du combat au crime. 11 recourait a l’emploi du meurtre* contre ses adversaires, après avoir échoué dans celui du soulèvement comme il avait recouru à l'emploi du soulève-
* Chronique inédite de Froment, manusc. n" 139, ch. xvi et xvn.
1 Le réformé Berger fut tué par Claude Pennet, et Nicolas Porral. autre réformé, fut mortellement blessé d’un coup de poignard par Nicolas Pennet, geôlier des prisons épiscopales. Les meurtriers étaient excités par le notaire Jean Portier, secrétaire de l’évêque, auquel le duc de Savoie avait envoyé des blancs-seings et un diplôme de gouverneur de Genève, et l’évêque, des lettres (12 janvier 1534) par lesquelles il autorisait à tuer les hérétiques, et absolvait spirituellement et temporelleinent ceux qui le feraient. Claude Pennet et Portier furent saisis, condamnés à mort et décapités. (Registres des conseils, délibération des 6 et 8 février 1554, dans Thourel, Met. de Genève, t. II. p. 115, 110. — Spon. t. I, p. 236, et. note F de Gautier.)
ment après avoir vainement essayé des coups d’autorité. Ces divers moyens marquaient les degrés de sa décadence. 11 avait fait usage du premier lorsqu’il était tout a fait maître et qu’il agissait en gouvernement ; du second, lorsqu'il était en lutte et qu’il agissait en parti passionné, disputant encore la victoire; et du troisième, enlin, lorsqu’il était réduit au fanatisme de quelques individus, et qu’il était tombé dans le désespoir d’une défaite irrévocable.
Aussi, laissant alors le champ de bataille aux réformés, tourna-t-il ses dernières espérances vers une attaque extérieure contre Genève. L’évêque excommunia la ville, et prescrivit au chapitre de se rendre auprès de lui a Gex1 *. Les Fribourgeois, extrêmement irrités des prédications de Farel et des progrès du nouveau culte, vinrent rompre le traité de combourgeoisie*. Les partisans les plus prononcés de l’évêque eurent, en 1554, leur émigration, comme les Mamelus du duc de Savoie avaient eu la leur en 1525. Ceux-ci s’étaient postés dans le château de Gaillard ; ceux-là se rendirent et se fortifièrent dans le château de Peney 3. Il s’unirent à l’évêque et au duc, qui se concertèrent avec les Frihourgeois pour faire rentrer Genève dans son ancienne obéissance et dans la religion romaine.
1 Le 30 août 1534. — Spon, 1. 1, p. 247, elnote M de Gautier — Thourel, Mut. de Genève, t. II, p. 131, 132.
* En mars 1534. — Spon, t. I, p. 243, et note T de Gautier.
5 Leurs noms sc trouvent dans la délibération des conseils du 6 avril 1535. — On les appela les Peney sam.
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Le duc et l’évêque empruntèrent de l’argent et levèrent des troupes1 *. Avant d’attaquer les Genevois, ils les sommèrent de chasser de leurs murailles les prédicateurs luthériens; de rétablir l'évêque dans son autorité, le duc dans le vidomnat; de relever ses armoiries au château de l’Isle; de reconstruire, dans le couvent de Rive, une chapelle bâtie par ses ancêtres et récemment abattue, et de vivre en bons catholiques. A ces conditions ils leur promirent la paix. Leur refus devait être suivi d’une guerre sans retard, sans relâche, sans quartier*.
Le petit et le grand conseil, inspirés par les ministres, répondirent au duc et à l’évêque : « Qu’ils perdroient tous vie, femmes, enfants, et mettraient le feu aux quatre coins de la ville plutôt que de renoncer a l’Évangile de Jésus-Christ et à leurs libertés; qu’ils ne chasseraient pas non plus ceux qui y préchoient la parole de Dieu ; que si quelqu’un vouloit leur prouver que ces prédicateurs se trompoienl ou les abusoient, il serait le bien reçu, et que, s’il y parvenoit, les prédicateurs seraient mis a mort, sinon, qu’ils les garderaient3. » Celte réponse devint le signal de la guerre qui fut la dernière épreuve par laquelle la réformalion avait a passer.
Le duc posta ses troupes dans les châteaux de Peney, de Jussy, de Gaillard, et dans les maisons fortes
1 Chronique inédite de Froment, mantiso. n* 139, ch. xvm, xix el xx.
* Ibid. , ch. XX.
* Ibid., ch. xxi.
qui entouraient la ville. Secondé par les bourgeois catholiques incorporés dans ces garnisons, et par les curés des campagnes, qui défendaient, sous peine d’excommunication, de porter des vivres à Genève, il lit à cette ville une guerre d’escarmouche moins dangereuse que gênante1.
C'est au milieu de ce blocus, qui dura près de deux ans, que s’accomplit la réformation. Elle avait la supériorité numérique ; il lui manquait la domination légale . On procéda a son établissement comme on l’avait fait à Zurich, a Bâle, a Strasbourg, a Neufchàtel et dans la plupart des villes où le nouveau culte avait prévalu, en employant la voie de la controverse publique et du vote général. 11 fallait l’instruction pour répandre, la discussion pour établir, l’assentiment commun pour réaliser une doctrine qui s’appuyait sur l’adhésion libre des esprits et non sur leur obéissance.
Le 50 mai de l’année 1555 fut lixé pour cette grande controverse. On invita les chefs des deux opinions a y prendre part. Le grand et le petit conseil la lirent annoncer a son de trompe. Ils offrirent des saufs-conduits et la plus entière liberté à ceux qui voudraient la soutenir. Ils choisirent dans les deux opinions huit commissaires pour la diriger, et quatre secrétaires pour en conserver les actes*.
1 Chronique inédite de Froment, manusc. n* 139, c. xxn et xxm.
* Ibid., c. xxix, xxx cl xxxi. — Spon, I. I, p. 252, el note 1’ île Uautier. — Parmi les commissaires, Michel Sept, Claude Savoie. Jean Amy Curie! . Amy de Chapeaiironge. étaient réformés ; Jean
A GEiNEVIi
Deux champions se présentèrent du côté des catholiques, Pierre Caroli, docteur de Sorbonne, et Jean Ghapuis, dominicain de Genève. Du côté des réformés, la discussion fut soutenue par Jacques Bernard, Farel, Viretet Froment. Elle dura un mois, et roula sur tous les points qui divisaient les deux Églises : sur la justification chrétienne, sur la rémission des fautes, sur la part du libre arbitre et de la grâce, des œuvres et de la foi dans la grande affaire du salut chrétien, sur la présence corporelle ou spirituelle de Dieu dans l’Eucharistie, sur les indulgences, sur l’invocation des saints, sur les vœux monastiques, sur les cérémonies du culte, sur l’organisation et le gouvernement de l’Église. Dans cette controverse, les catholiques, qui ne surent pas donner les hautes raisons qui avaient servi de fondement à leur croyance, et qui lui rendirent la supériorité dans le siècle suivant, furent vaincus par les réformés1. Ceux-ci opposèrent les textes des Écritures aux conséquences qu’en avait tirées l’Église, et le culte chrétien primitif a celui que le temps, le besoin de l’organisation et la grandeur même du christianisme avaient successivement développé.
Le peuple adhéra aux dogmes protestants, qu’a-
Ualard, Girardin de la Rive, Claude Ricliardet et Cluude de Chàleauneut' étaient catholiques. Les quatre secrétaires, Claude Rosel André Viennois, Richard Vellut et François Warrict étaient également im-partis.
1 Voir l'intitulé de ces thèses dans Scnebier, Uiat. litt., I. J, p. 163. à l’article Jacques Bernard. — Chronique ine'dile'dc Froment, inanusc n" 159, c. xxx et xxxi.
doptèrent les deux champions mêmes du catholicisme, Caroli etChapuis1 *. Le grand conseil n'établit point sur-le-champ le culte nouveau : il craignait les conséquences d’une pareille révolution*. Quoique pressé tous les jours par les réformés, dont le chef, Farel, s’empara successivement de toutes les églises3, et prêcha le 8 août4 dans l’église cathédrale de Saint-Pierre, le conseil hésita encore plusieurs mois. Mais le peuple ayant commencé a abattre les images dans les églises et a troubler violemment l’exercice du culte catholique, il se décida, sur les instances de Farel3, a exécuter le changement de religion dans Genève. 11 y procéda avec beaucoup de mesure et de prudence. 11 cita à plusiers reprises les prêtres et les moines qui , sur la défense de l’évêque, avaient refusé d’assister a la controverse, alin de les entendre avant de condamner leur doc-
1 « A la fin ne surent que faire sinon acquiescer cl subscrire du côté du proposeur. » ( Chronique inédite de Froment, manusc. n* 139, C. xxxi.)
* « Le conseil avoit grande crainte à cause de la guerre. On lui disoil : Si vous mettez bas les images, les idoles cl toute la papauté, comme les prêcheurs et ceux qui les favorisent veulent, certes, pour un ennemi que vous avez vous en aurez cent ; et, au lieu de votre grand et ancien ennemi, le duc de Savoie, vous aurez le roi de France, qui est son neveu, et l’empereur, qui est son beau-frère, lesquels, à la suasion de votre évêque et gens d’église, pourront grandement nuire à vous et à votre cité, principalement en ce temps de guerre. » ( Chronique inédite de Froment, manusc. n‘ 159, c. xxxn.)
3 11 occupa la chaire de la Madeleine le 25 juillet 1555. (Registres du conseil, dans Thourel, t. II, p. 147.)
* Registres du conseil, ibid.
3 Spon, 1. 1, p. 255, et note G de Gautier.
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trine. Il suspendit d’abord l’exercice du culte catholique 'a la majorité des suffrages. 11 l’abolit ensuite entièrement le 27 août 1 5o5 1 * * , avec ordre de suivre le culte réformé, qui fut établi d’après le rit de Berne et de Zurich*. Les images furent enlevées des églises ; les reliques8, dans lesquelles on découvrit des supercheries qui affaiblirent le respect et diminuèrent les regrets pour le culte qui se les était permises, furent visitées ; toutes les fêtes autres que les dimanches furent supprimées4; les prêtres et les religieux qui voulurent sortir de Genève furent conduits a Annecy; on garda dans la ville ceux qui voulurent y rester et qui y reçurent des pensions de l’État5. Pour rendre les mœurs plus austères et plus chrétiennes, on défendit les blasphèmes, les dissolutions ; on proscrivit les jeux et on ferma les lieux publics pendant les heures du sermon6 *. Le couvent des cordeliers fut changé en école, celui des reli-
1 Quelques-uns des habitants de Genève ne se soumirent qu’un peu plus tard à l'observation de la nouvelle croyance; et l'ancienne ne fut définitivement cl entièrement interdite que le 21 mai de l'année suivante. (Spon, llist. Je Genève, p. 270. — Sole G de Gautier, et Rcgisl. du conseil du 21 mai 1550, dans Grenus, Fragments biographiques et historiques; Genève, 1815, in-8“.)
* Spon, 1. 1, p. 259.
1 Chronique inédite de Froment, manusc. n* 139, c. xxxiii à xxxvl.
* Extrait des registres du conseil du 13 juin 1536, dans Grenus.
* «t Bien peu demeurèrent dedans qui ont eu pension jusques à leur trépas, a (Sommaire, recueil inédit de Michel Roset, liv. III, c. xlvii .) Michel Roset était contemporain. 11 fut quatorze fois syndic, dont douze comme chef du quadrille syndical.
6 Registres du couscil du 13 avril 1535, cl du 28 février 1530,
dans Grenus.
, gieuses de Sainte-Claire en hôpital. Les revenus ecclésiastiques servirent, soit a subvenir aux appointements des nouveaux ministres, soit a fonder désétablissements d'instruction ou de bienfaisance, conformément à l’esprit de la révolution qui venait de s’accomplir, et qui, ayant la raison pour moyen et la règle morale pour but, cherchait partout à éclairer les masses et a améliorer leur sort*.
Ce qui consolida cette révolution intérieure, ce fut une révolution territoriale qui survint la même année et qui assura pour toujours l'indépendance et la réforme de Genève. Pressée depuis longtemps de toutes parts, cette ville manquait de vivres et ne pouvait s’en procurer que par des sorties. Elle avait organisé des compagnies pour en enlever dans les campagnes, et avait équipé une petite flotte pour faire des descentes sur les bords du lac, en terre de Savoie. Les seigneurs de Berne avaient vainement essayé de rétablir la paix entre la ville et le duc ; mais les grands événements qui survinrent en Europe opérèrent la délivrance de Genève. Le duc ayant embrassé l’alliance de l'Espagne contre François 1er, ce prince envahit les États de Savoie et de Piémont, qu’il réunit a sa couronne. De leur côté, les Bernois, qui avaient menacé le duc de rompre
* « De ceux qui sont partis, la seigneurie a rédigé les biens à sa main pour aider aux pauvres, nourrir et entretenir les prêcheurs, maîtres d’éeolcs, et secourir à la république. » ( Chronique inédite de Froment, munusc. n* 139, c. xxxi. — tipon, t. I, p. 259, et la note S de Gautier, p, 261. — Chronique de Froment, c. xxxvn.)
A GENÈVE
l’alliance qu’ils avaient avec lui, et de lui faire la guerre s’il continuait d’attaquer leurs confédérés, marchèrent au secours des Genevois et s’emparèrent du pays de Vaud. Gex, Lausanne, Iverdun, Chillon, tombèrent au pouvoir de leurs troupes, qui, réunies aux bourgeois de Genève, prirent aussi les châteaux et les maisons fortes de l’évêque, des gentilshommes et des prêtres qui avaient tenu la ville bloquée, et avaient servi de lieu de reluge et de moyen d’attaque aux fugitifs de Genève. Les châteaux de Peney, de Jussy, de Gaillard, de Gex, de Coppel, et beaucoup de maisons fortes, furent rasés ou brûlés1 *.
Le territoire de Genève perdit son aspect et son caractère féodal. L’évêque fut déchu de sa principauté, comme dans la révolution précédente le duc l’avait été de son vidomnat. Le traité de combourgeoisie avec Berne fut renouvelé pour vingt-cinq ans*. Genève ne fut pas seulement réformée, elle devint souveraine. Elle battit monnaie, prit pour armoiries l’aigle de l’empire et la clef de saint Pierre pour devise, post tenebras lux3, et n’eut plus un prince étranger pour juge, ni un évêque pour seigneur, ni des ennemis pour voisins4.
1 La guerre de 1535 et 1536 est racontée dans les c. xxxix à xlh de ta Chronique inédite de Froment, manusc. n" 159. — Voir Spon. 1. 1, p. 261 à 263, et les notes T et U de Gautier.
Spon, t. II, p. 186. — Pièce justificative, n* 62.
3 Son ancienne devise était : Post tenebras, spero lucein. (Spon, t. I, p. 264, et note X de Gautier.)
* Voici comment se fil le partage de9 dépouilles de l'évêque et «lu
Tout était en apparence consommé dans Genève, lorsque parut sur ce théâtre, où venaient de s’accomplir plusieurs révolutions, un acteur qui devait y en opérer une nouvelle, et s’illustrer lui-même en rendant Genève la capitale d’une grande opinion. Cet acteur fut Calvin.
Calvin était de Noyon en Picardie. 11 appartenait h une famille obscure, qui le destina d’abord à l’Église, jusque-là refuge de la pauvreté et de l’esprit. La position de son père rendait d’ailleurs presque inévitable pour lui cette première destination. Originaire du village de Pont-l’Évêque, son père, nommé Girard Cauvin, s’était établi à Noyon, où il était devenu procureur fiscal de l’évêque et du chapitre. 11 avait eu quatre fils, dont le dernier mourut jeune. Profitant des facilités que lui donnaient ses fonctions, il obtint des bénéfices ecclésiastiques pour ses trois autres enfants, qu’il plaça dans le corps du clergé. L’aîné, Charles Cauvin , devint prêtre et chapelain de l’église de la Bienheureuse Vierge, à Noyon. Le troisième, Antoine Cauvin, reçut la chapellenie de Tournerolle, dans le bourg
duc entre les Bernois et les Genevois. « L’alliance entre les deux villes fui confirmée pour vingt-cinq ans avec ces articles : que les Genevois payeroient dans le ferme de sixmoisdix mille éeus à ceux de Berne pour les frais de la guerre ; qu'ils leur donneroient entrée dans leur ville quand ils en auroient besoin ; qu’ils leur relàcheroient la seigneurie de Gaillard, l’abbaye de Bellerive, et la Bàtic-Cbolex. Par ce moyen les Genevois se conservèrent le vidomnat, les revenus de l’évêché et ceux du prieuré de Saint-Victor, qu’ils destinèrent à l’enlrelenemenl des ministres cl de l’hôpital. » (Spon, t. I, p. 275.)
A GENÈVE
de Traches, de la paroisse de Noyon. lie second, Jean Canvin, celui dont nous nous occupons, et qui changea le nom primitif de sa famille en celui de Calvinus , latinisé suivant l'usage de l’époque, ne fut point oublié dans cette distribution de bénéfices, fruit de la sollicitude paternelle. On lui réserva une chapellenie dans la cathédrale de Noyon et la cure de Marteville, qu’il échangea plus tard pour celle de Pont-l’Évêque. Né le 10 juillet 1509. huit ans avant le soulèvement de Luther, il fut fait chapelain, le 29 mai 1521 , a l’âge de douze ans, et curé de Marteville le 27 juillet 1527, a l’âge de dix-huit ans1 *. Il n’eut cependant jamais que la tonsure simple*.
Son origine et ses commencements ne paraissaient pas devoir le préparer au rôle que lui destinaient son esprit et son temps. Mais l’éducation qu’il reçut et les rencontres qu’il fit l’y ramenèrent. Il fut envoyé de bonne heure a l’Université de Paris. 11 étudia successivement dans les collèges de la Marche et de Montaigu3. 11 devint un humaniste distingué, et acquit des connaissances fortes. Son inclination naturelle autant que le devoir de sa voca-
1 Ces détails sur ta Camille de Calvin et sur lui sont tirés d’une enquête laite & Noyon par un notaire. Ils se trouvent dans le Jesuita vapulans, de Rivet, et à la fin de la l ie de Calvin, par Théodore de Bèzc ; Genève, 1005, p. 198 à 204. — Ils sont aussi dans les Annales de l'église cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur, doyen de Noyon ; Paris, 1603, in-4\ — Voir également Théodore de Bèzc, l'ie de Calvin, p. 9 et 10.
* Bayle, article Calvin, note A .
1 Bèze, Fie de Calvin, p. 10 et 1 1 .
tion le portaient vers les matières théologiques. Il y était enfoncé avec piété, avec plaisir, avec succès, lorsque son père vint l’en arracher. Cet homme prudent et avisé crut, en voyant le clergé décliner dans la faveur publique, que son iils trouverait plus d’avantages a suivre la carrière des lois1 * *. La corporation des légistes, qui, depuis la révolution opérée par Philippe le Bel, avait commencé a supplanter celle des ecclésiastiques dans la direction de l’Étal, l’emportait décidément, et, suivant l’expression pittoresque d'un jurisconsulte de ce siècle, la France était un royaume de plaidoirie. Calvin entra, avec sa déférence accoutumée, mais non sans quelque regret, dans les vues de son père. Il se rendit tour à tour aux universités d’Orléans et de Bourges. Il apprit le droit : dans l’une, sous Pierre de l’Étoile ; dans l’autre, sous le célèbre Milanais André Alciat*.
C’est a Orléans qu’il fut initié aux doctrines nouvelles, par Robert Olivetan, Picard comme lui et son parent®, qui se retira peu de temps après a Genève, où il fut précepteur des fds du bourgeois Jean Chautemps, et où il traduisit la Bible de l’hébreu en français. Son esprit pénétrant et hardi y fit de rapides progrès4 5.
1 « Il sc résolut de le faire étudier aux loix, voyant que c’étoit un
meilleur moyen pour parvenir aux biens et aux honneurs. » (Rèze.
IT« de Calvin, p. II.)
* Ibid., p. 12.
5 Ibid.
* Voici en quels termes il raconte lui-même ces premiers temps de sa vie : « Dieu, dit-il, m’a tiré de très-petits commencements. Comme
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Sa bonne fortune voulut qu’il trouvât à Bourges, où tenait sa cour la savante et spirituelle sœur de François 1", alors duchesse de Berry et plus tard reine de Navarre, zélée protectrice des lettrés et des novateurs, un helléniste allemand nommé Melchior Wolmar, qui lui enseigna le grec, dont il se servit très-utilement dans la suite1. Devenu théologien et humaniste du premier ordre a Paris, jurisconsulte a Orléans, helléniste à Bourges, il ne compléta qu’après sa fuite de France, et dans sa retraite à Bâle, le trésor de ses connaissances, en y ajoutant l’acquisition de l’hébreu.
La mort de son père, survenue eu 1531, lui fi quitter Bourges et l’étude du droit. Rendu à ses penchants théologiques, il vint de nouveau â Paris,
j’élois petit entant, mon père m'avoit destiné à l’étude de la théologie; mais, voyant que celle des loix enricbissoit la plupart de ses sectateurs, cette espérance- lui fit changer de dessein : de sorte que, quittant la philosophie, je fus contraint de m’attacher à la jurisprudence. Quoique, pour seconder les volontés de mon père, je faisois mes efforts de m’y appliquer tout de bon, il arriva néanmoins que Dieu, par un secret ressort de sa providence, me fit prendre une autre route. En premier lieu, comme j’étois trop opiniàtrément plongé dans les superstitions du papisme pour me tirer aisément d’un si profond bourbier, par une conversion soudaine il ploya à la docilité mon esprit, qui s’étoit excessivement endurci pour l'âge où j’étois, et ayant eu quelque goût pour la vraie piété, je fus rempli d’une telle ardeur d’y profiter, que, quoique je n’abandonnasse pas mes autres études, je les poursuivois plus froidement. Un an ne s’étoit pas écoulé, que tous ceux qui témoignoient quelque désir de la pure doctrine se rungeoient pour apprendre vers moi, bien que novice et apprentif. » (Bèzc, Vie de Calvin, extrait de la préface de Calvin sur les psaumes.
1 Uèzc, Vie de Calvin, p. 13, 14.
après avoir visité sa famille à Noyon. Il y publia, a l’âge (le vingt-trois ans, un commentaire sur le livre de la Clémence de Sénèque1 * * * * * *. Étroitement lié avec le recteur de l’Université, Nicolas Cop, il l'engagea en 1532 a hasarder une démonstration publique en faveur des idées nouvelles qu’il prêchait dans les assemblées secrètes, et a leur prêter l’appui de son autorité. 11 rédigea la harangue que Cop consentit a prononcer a l’octave de la Saint-Martin, et que le parlement poursuivit. Cette démarche faillit leur devenir funeste à l’un et a l’autre. Cop fut obligé de prendre la fuite. 11 se retira a Bâle, d’où était originaire son père, médecin de François 1er, Calvin échappa par le plus heureux hasard a des recherches qui furent dirigées contre lui dans le collège de Forteret*, et se réfugia en Saintonge. 11 s’établit chez Louis du Tillet, chanoine d’Angoulémc et curé de Claix, qui partageait ses opinions et qui était frère de Jean du Tillet, greffier du parlement de Paris8. Dès ce moment commença sa vie errante. 11 parcourut, en missionnaire secret, quelques pro-
1 11 le dédia à Claude d’IIangest, abbé de Saint-Eloi de Noyon. Ce commentaire, dans lequel Calvin prit le litre de Lucius Calvinus, civis
Homanus, parut en 1552. (Papirius Masso, Yita Calvini; Paris, 1611,
in-4», p. 412. — Bèze, Vie e/e Calvin, p. 15.)
1 Voir la lettre de Calvin adressée en 1553 à François Daniel, dans
laquelle il raconte cet événement. (Calvini Epüt. etHesponsa; Amsterdam, 1667, in loi., p. 1. — Bèze, Vie de Calvin, p. 16, et Histoire
des Églises réformées, l. I, liv. I, p. 15.)
"• Paylc, art. Calvin, note D. — Ch. Drelincourt, la Défense de Cal-
vin contre l’outrage fait à sa mémoire; Genève, 1667, p. 40.
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vinces du midi et de l’ouest de la France'. Mais il se convainquit bientôt de l’impuissance de ses efforts et de l’inutilité des dangers auxquels il s’exposait. Voyant qu’il ne parviendrait point à accomplir en France un changement religieux, que n’avaient pu même préparer le courage de Berquin, la science de Lefèvre d’Étaples, l’éloquence de Farel, l’autorité de Cop, il se décida a prendre, comme les trois derniers, la route de l’exil, afin de ne pas périr inutilement pour ses opinions, comme le premier. .
La persécution étant devenue plus ardente en 1534, il résigna sa chapellenie de Noyon et sa cure de Pont-l’Évéque, qu’il avait gardées jusqu’alors, et quitta la France*. 11 se rendit, accompagné de Louis du Tillet, d’abord h Strasbourg et ensuite à Bàle1 * 3 * 5,
1 II alla à Nérac voir Lefèvre d'Élaples, qui, en 1525, avait été obligé de quitter Meaux, et s’était rendu à Strasbourg et à Bàle, d'où il avait été appelé en Béarn par la reine de Navarre, sœur de François I". Il revint ensuite à Paris, mais en s’y tenant caché pour ce qu’il n’y faisoil sûr pour lui. (Bèzc, Vie de Calvin, p. 17 et 18.) —
« Faber s|apulensis Gallia prol'ugus agit Argentorati, sed mutalo nomine... Ilinc honoritice revocatus est in Galliam... a (Erastni Epiât., lib. XVIII, Ep. xxvi, etlib. XIX, Ep. xvui.)
* Annales de l'église cathédrale de Noyon, par Levasseur, qui dit :
Toutes ces choses constent par l'information de feu Antoine de Mesle, docteur ès-droits, thrésorier et chanoine de l’église de Noyon, et juge ordinaire dans l'audience épiscopale. (Bèze, Vie de Calvin, p. 204. — Drelincourt, p. 57.)
5 « Or, voyant le pauvre état du royaume de France, quant à la religion, il délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. Il partit donc de France l’an 1534 avec ledit jeune homme avec lequel nous avons dit qu’il demeuroit en Sain-
avec le désir d’y vivre dans l’étude et l’obscurité. « J’étois, dit-il, de mon naturel peu fait pour le monde, ayant toujours aimé le repos et l’ombre... et n’avois d’autre intention que de passer ma vie dans mon loisir, sans que je fusse connu... A ce dessein je quittai ma patrie et m’en allai en Allemagne, pour y trouver en quelque coin obscur le repos que je n’avois pas pu trouver pendant un long temps en France*. »
11 vécut inconnu a Bâle, où il apprit l’hébreu et continua ses études. Mais il fut, malgré lui, tiré de sa retraite, et poussé sur le champ de bataille de la controverse pour défendre ceux qu’on tuait en France comme des luthériens, et qu’on représentait en Allemagne comme des anabaptistes ennemis de tout culte et de tout gouvernement. 11 jugea que son silence serait un abandon de ses devoirs, et il publia le livre de Y Institution chrétienne *, qu'il adressa, par une préface, â François I". Il s’attacha â y justifier les protestants de France et de l’esprit de faction auquel ce prince paraissait croire, et de l’anabaptisme auquel il voulait faire croire, alin de détourner d’eux l’intérêt et l’appui de l’Al-
longe. » (Béze, Fie de Calvin, p. 18, 19. — Maimbourg, Bist du calvinisme, Paris, 1686, in-4", l. I, p. 59.)
1 Béze, Vie deCalvin, est. de la préf. des psaumes par Calvin, p. 181.
* Maimbourg, Hitl. du Calvinisme, t. I, p. 59. — Varillas, H ist. de François l" ; la Haye, 1686, in-8“, liv. VII, t. II, p. 251. — Florimond de Rémond, Bist. de la naissance, des progrès et de la décadence de ce siècle; Rouen, 1622, in-4*, liv. VII, eh. x ; — et Bèze, Vie de Calvin, extrait de, la préface des psaumes par Calvin, p. 182, 183.
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lemagne. Fidèle a ses projets d’obscurité, il publia ce livre sans y mettre son nom. Personne ne sut qu’il fût de lui. « Je le dissimulai ailleurs, dit-il, et j’en voulois user ainsi dans la suite, si peu je me proposois de me mettre en réputation par ce moyen*. »
Mais la Providence renversa ses desseins. Elle l’enleva à son repos et à sa timidité, pour le produire malgré lui, et faire de cet homme, alors sans ambition et sans audace, le chef d’un grand parti et un infatigable combattant, qui ne trouva plus de paix que dans la mort. «Dieu, dit-il, m’a conduit en telle sorte, par divers détours, que jamais il ne m’a permis de me reposer, tant que, contre mon génie, j’ai été tiré en une pleine lumière*. » Voici comment s’opéra ce changement si décisif dans sa vie et dans l’histoire du protestantisme.
Après avoir publié son livre sur Y Institution chrétienne, il était allé visiter en Italie la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII *, que ses rares connaissances avaient portée a embrasser les opinions évangéliques. De retour a Bâle, il avait entrepris un
* Dèze, à la fin de la Yie de Calvin, p. 183.
4 Ibid., p. 181, 182.
3 « De Basic, Calvin avec son dit compagnon vint en Italie et demeurèrent quelques temps à Ferrare. Là, il vit madame la duchesse de Ferrare... laquelle l'ayant vu et ouï, dès lors jugea ce qui en étoil, et toujours depuis tant qu’il a vécu, l’a aimé et honoré connue un excellent organe du Seigneur. D’Italie ils revinrent de rechel' à Basic... Or, quelque temps après, deBasle, il s'en alla en France, et son dit compagnon s’en vint à Neulchàtcl et à Genève. » (Bèzc, Vie de Calvin, p. 20 )
dernier et secret voyage- en France, pour se lixer ensuite définitivement dans la retraite qu’il s’était choisie, y cultiver tranquillement son esprit, et servir de l'a sa cause par des livres a la composition desquels il se croyait plus propre qu’au gouvernement des hommes.
La guerre l’ayant empêché de revenir a Bâle par la roule ordinaire de Strasbourg, il lit un détour, et passa par Genève dans les premiers jours d’octobre 1536. Il ne devait y rester qu’une nuit. Mais Louis du Tillet, qui s’y était rendu de son côté, et qu’il y trouva1, ayant averti Farel de son arrivée, celui-ci se transporta sur-le-champ auprès de lui. 11 l’invita a s’arrêter a Genève pour lui prêter le concours de ses lumières et de son ministère. Calvin s’en excusa en alléguant ses goûts, qui l’entraînaient vers l’étude, et son caractère, qui l’éloignait des agitations et des luttes humaines. *11 refusait sa gloire. « L'a-dessus, dit-il, Farel, tout brûlant d’un zèle incroyable d’avancer l Evangile, déploya toutes ses forces pour me retenir, et, ne pouvant rien gagner par ses prières, il en vint jusqu a l’imprécation, afin que Dieu maudit ma vie retirée et mon loisir, si je me retirois en arrière, ne voulant lui aider eu une telle nécessité. L’effroi que j’en reçus, comme
1 U était avec son frère Antoine Calvin, a II ne prétendoit rien moins que d’y faire son séjour, mais seulement d’y passer sans sc donner autrement à counoilrc. Toutefois celui que nous avons dil qui lui avoil tenu compagnie à Basic et en Italie lit qu’il fut connu, car il s'étoil lors retiré u Genève, a (Bèue, l ie de Calvin, p, 20 cl 21.,
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si Dieu m’eût saisi alors du ciel, par un coup violent de sa main, me fit discontinuer mon voyage, en telle sorte pourtant que, sachant bien quelle étoit ma timidité et mou humeur réservée, je ne m’engageai point a faire une certaine charge1. » Cette charge, qu’il refusait alors, et qu'il accepta plus tard, fut celle de prédicateur. Il ne consentit d’abord à restera Genève que pour y professer la théologie.
Voyons maintenant ce que fit Calvin pour le protestantisme, que Luther avait établi, et pour la ville de Genève, que Farel avait réformée. Dernier acteur dans ce double drame, il fut dans le protestantisme, après Luther, ce qu’est la conséquence après le principe; dans la Suisse, après Farel, ce qu’est la règle après une révolution. La Providence fait arriver les choses en leur temps et les hommes pour les choses; aussi Calvin prit le rôle qui convenait a son époque et à ses facultés. 11 était petit et maigre de
• Bèze, Vie de Calvin, préface sur les psaumes par Calvin, p. 183, 184. — Voici comment Farel, écrivant au ministre Fabry après la mort île Calvin, lui raconta cet inciilent décisif dans la vie de Calvin et l’histoire du protestantisme : « Dieu me l’a fuit rencontrer, et contre ce qu’il avoit délibéré, l’a fait arrêter à Genève et s’en est servi là et en autre part, étant pressé d’une part et d’autre plus qu’on ne sauroit dire, et singulièrement par moi qui, au nom de Dieu, l’ai pressé de faire et prendre les affaires qui étoicnl plus dures que la mort, et combien qu’il priât aucunes fois au nom de Dieu d’avoir pitié de lui cl le laisser servir autrement à Dieu, comme toujours il s’y est employé ; néanmoins, voyant que ce que je demandois étoit selon Dieu, en se faisant violence il a plus fait cl plus promptement que personne aie fait, surpassant, non pas les autres seulement, mais soi-même, a (fie inédite de Farel, dans le nianusc. n* 147 de la bibliothèque de Genève.)
corps, d’un teint brun, d’un visage régulier et pâle, d’une organisation débile1 * * * * * *. Il avait le front haut, l’œil étincelant, l’âme forte, le caractère plus opiniâtre qu’intrépide, l'esprit vif, peu inventif, mais très- vigoureux, une mémoire prodigieuse®, une logique puissante, le talent le plus clair, le plus méthodique et le plus frappant8. Il aurait été incapable de soutenir la formidable lutte que Luther engagea, avec un courage mêlé de tant d’adresse, contre un adversaire qui n’avait jamais été vaincu. Il manquait de l’audace qui renverse, du génie qui invente, de la flexible habileté qui conduit, et même, on peut le dire, de l’éloquence qui entraîne, toutes qualités que Luther avait à un degré éminent. Il aurait été tout aussi peu propre a convertir la Suisse française, comme l’avait fait Farel, et a gagner une
1 Papirius Masso, Vila Catvini.
* Il avait fortifié sa mémoire par sa méthode. « 11 mangeoit peu au souper, et il étudioit jusques à la minuit . . puis le matin étant réveillé, il se lenoil encore quelque temps au lit, en remémorant et réunissant tout ce qu’il avoit étudié le soir, a (Bèze, \ie de Calvin , p. 13.) — Voici ce qu’en dit l’historien catholique Floriinond de Rémond : « II fut grand jeûneur, même en son jeune âge, soit qu’il le fit pour sa santé, soit pour avoir l’esprit plus à délivre, afin d’écrire, étudier et améliorer sa mémoire. A peine eut Calvin son pareil. » [Hist. de la naissance, etc., liv. VII, c. x.)
’ « Il étoit homme bien écrivant en latin et en françois, et auquel notre langue françoise est grandement redevable pour l’avoir enrichie
d’une quantité de beaux traits. Il étoit homme merveilleusement versé
et nourri aux livres de la sainte Écriture, et tel que, s’il eût tourné
son esprit à la bonne voyc, il pouvoit être mis au parangon des
plus signalés docteurs de l’Église, r (Pasquier, Recherches sur la
France, liv. VIII, c. lv.)
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a une ses vallées et ses villes, pendant douze ans d’un aventureux apostolat.
Mais, s’il n’avait ni le génie de l’invention, ni celui de la conquête ; s’il n’était ni un révolutionnaire comme Luther, ni un missionnaire comme Farel, il avait une force de logique qui devait pousser plus loin la réforme du premier, et une faculté d’organisation qui devait achever l’œuvre du second. C’est par la qu’il renouvela la face du protestantisme et qu’il constitua Genève.
J’ai dit qu’il n’inventa rien. En effet, il prit à Luther sa théorie de la justification chrétienne ; à Zwingle sa théorie de la présence spirituelle; aux anabaptistes leur théorie de Yinamissibilité ' du Saint-Esprit ou de la grâce, quand on l’avait une fois reçue. De ces trois dogmes, très-légèrement modiliés et très-habilement fondus ensemble, il composa un système qui fut a lui, qui prit son nom, et pour l’exposition duquel je dois remonter un peu plus haut.
C’était sur le dogme de la rédemption que reposait le christianisme. D’après ce dogme, l’homme, porté au mal et condamné a la mort éternelle par l’effet de son origine et l’inclination vicieuse de sa nature, avait eu besoin que Dieu envoyât son fils sur la terre et le sacriliât sur la croix pour lui, afin qu’il put échapper au mal et acquérir l’immortalité.
1 Expression consacrée, et qui signifie qu’on ne pouvnil perdre le Saint-Esprit quand on l’avait reçu.
Cette rédemption de l’homme par le Fils de Dieu avait eu pour conséquences : les dogmes de la trinité, de l'incarnation, de la double nature de Jésus- Christ, etc., qui formaient son essence, ou le christianisme par rapport a Dieu; et les sacrements, qui formaient son application, ou le christianisme par rapport a l’homme. Ces hérésies des cinq premiers siècles avaient attaqué l’essence même du christianisme, parce qu’elles étaient une protestation de l’esprit philosophique contre les croyances incompréhensibles de la foi; les hérésies du seizième siècle n’attaquèrent que l’application du christianisme h l’homme, parce qu’elles furent une protestation de l’esprit moral contre les abus qu’en avait faits le sacerdoce.
La querelle entre Luther et le pape naquit en effet, comme on sait, d’une question d’application du christianisme, c'est-à-dire de la distribution des indulgences. Le clergé romain avait singulièrement étendu les moyens de rachat. Ces moyens étaient réduits, dans la primitive Église, à quelques sacrements, fondés eux-mêmes sur des paroles précises de Jésus-Christ. Us étaient les signes de l’action de Dieu sur l’homme pour le régénérer; ils exigeaient la foi et commandaient la vertu. Ainsi le baptême ôtait à l’homme sa tache originelle par la communication de l’esprit de Dieu, en vertu de ces paroles . Quiconque aura été baptisé et croira en moi ne mourra point éternellement. La pénitence, fondée sur ces autres paroles de Jésus-Christ à ses apôtres :
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Tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel , offrait a l’homme qui, malgré sa régénération, avait manqué aux préceptes de la loi chrétienne, un moyen de redevenir juste. L’eucharistie, instituée d’après la cène de Jésus-Christ avec ses apôtres, et qu’il avait recommandé de renouveler en disant que le pain était son corps et le vin son sang, mettait l’homme en rapport complet avec Dieu par la communication de sa propre substance.
Ce système aurait été imparfait si le baptême, qui introduisait l’homme dans la société rachetée en lui donnant l’esprit de Dieu ; l’eucharistie, qui l’y maintenait fortement en le pénétrant de son essence même; la pénitence, qui l’y faisait rentrer quand, malgré ces appuis, il avait succombé aux faiblesses de sa nature, ne lui avaient pas été conférés par les prêtres successeurs du pouvoir de Jésus-Christ. C’est a quoi avait pourvu le sacrement de l’ordre fondé sur la mission que Jésus-Christ avait lui-même donnée aux apôtres d’aller prêcher par toute la terre, de baptiser, de lier, de délier, de renouveler la cène, et par l’envoi de son Esprit après sa résurrection.
Mais l’Église avait étendu ce système. Afin qu’aucun acte et qu’aucun moment de l’existence n’échappassent à l’action de Dieu, et ne manquassent d’un moyen de salut, la confirmation, le mariage et l’extrême-onction avaient été ajoutés aux quatre autres sacrements. On était allé encore plus loin. On avait
créé des moyens de salut qui devaient suivre l’homme après la mort même. On avait admis, sous le nom de Purgatoire, un lieu d’attente et d’épreuve, où les âmes punies temporairemjent pouvaient recevoir du prêtre, sans leur coopération, le pardon de leurs fautes et la rémission de leur châtiment.
Par suite de cette nouvelle tendance sacerdotale, le salut n’avait pas été attaché aux sacrements seuls, mais souvent encore à des œuvres sans vertu, a des actes sans repentir, à des pratiques sans résultat. Des pèlerinages, l’invocation des saints, l'abstinence des viandes, certaines prières, certains vœux, des messes, des absolutions achetées, des indulgences répandues avec profusion et a prix d’argent, avaient affaibli la morale en facilitant le salut sans exiger la régénération de l’homme. C’est contre cette justification pécuniaire et extérieure qui ne changeait pas la vie, qui n’améliorait pas la conduite, qui assurait au chrétien son salut moyennant l’acquittement d’un impôt établi sur ses désordres, qui substituait l’action du sacerdoce à l’action de la foi, et des formes impuissantes a une croyance intérieure et élevée, que s’était prononcé Luther. Il avait cherché ailleurs la justification du chrétien, et l’avait placée dans la foi. Il avait fait contre les pratiques sacerdotales ce que saint Paul avait fait, quinze cents ans avant lui, contre le judaïsme, réduit aussi h des cérémonies qui accablaient la foi et dont l’observance semblait dispenser de la vertu. Saint Paul avait dit : Nous devons reconnaître que l’homme est
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justifié par la foi sans les œuvres de la loi1. Luther avait également condamné les œuvres au nom de la foi, et proclamé que l’homme ne gagnait pas son salut par sa conduite. Selon lui, l’homme, placé sous la main de Dieu, recevait la foi de sa grâce, et le salut de son supplice sur la croix. Il n’était pour rien ni dans sa foi ni dans son salut : créature faible, il était condamné au mal et à la mort si la miséricorde de Dieu ne l'arrachait pas k l’un et h l’autre par un acte gratuit de sa puissance. De cette justification par la foi, et de cette foi qui venait de Dieu et non pas de 1 homme, étaient découlées des conséquences considérables.
Dans la philosophie chrétienne, l’action de la grâce avait été substituée à celle de la volonté, c est-à-dire 1 intervention de Dieu au libre arbitre de 1 homme, pour l’accomplissement du salut, qui était la fin même du christianisme.
Dans la pratique morale, les indulgences, les pèlerinages, les viandes défendues, le purgatoire, les vœux monastiques, le célibat des prêtres, avaient
1 « Quia ex operibus legis non juslificabitur omnis caro coram illo. — Justitia aulcm Dei per fidem Jcsu-Chrisli. (Versets 20 et 22 du ch. m de l’Épîtrc de saint Paul aux Romains.) — Tout le chapitre iv de la même Épître : Non ex legis operibus contingit justificatio, sed ex fide >» Deum. — Et au ch. v : <t Justificati ergo ex fide paccm haheamus ad Deum. (Verset 1.) C’est la doctrine constante de saint Paul dans toutes scs Épîtres, et il la développe magnifiquement dans le chapitre xi de l’Épître aux Hébreux, qui commence ainsi : « Est aulem fides sperandarum subslantia rerum, argumentum non apparenlium. » — Aussi saint Paul fut l'apôtre qu’invoquèrent les réformés, qui, comme lui, avaient un culte à changer.
été abolis. Une règle plus obligatoire dans ses prescriptions et plus conforme à la nature humaine dans son exercice avait remplacé l’accomplissement de beaucoup d’actes stériles ou la recherche d'une perfection si extrême et si peu accessible aux forces de l’homme, qu’elle le faisait souvent tomber, des hauteurs où elle voulait l’élever, dans des chutes plus profondes. Cette règle exigeait qu’on devint meilleur, moins pour se sauver que pour se conformer a la volonté de Dieu.
Dans le culte, les sacrements étaient considérés comme les signes de l’action de Dieu, et non comme les instruments du salut de l’homme. Us disposaient au salut, mais ils ne le conféraient pas. Leur nombre avait été réduit de sept a quatre. Luther n’avait conservé que le baptême, la pénitence, la cène et l’ordre. 11 avait changé le caractère de la cène en ajoutant l’usage de la coupe a celui du pain, et en rejetant la transformation complète des espèces, tout en y admettant la présence corporelle de Dieu.
Dans le gouvernement de l’Église, l’unité de pouvoir avait été détruite. Luther avait proclamé que le pape n’était pas de droit divin, et n’avait conservé la juridiction religieuse que dans l’épiscopat, dont les membres demeuraient égaux sous un seul chef, qui était Jésus-Christ. Le choix des évêques ou visiteurs avait été accordé au prince.
Ainsi Luther avait ranimé le christianisme en l’enlevant h quelques-unes de ses formes pour le rétablir en son esprit. Mais il avait trop anéanti les
œuvres devant la foi, et l’homme devant Dieu. Calvin compléta son système de la foi justifiante et y introduisit encore plus de suite, de rigueur et d’exagération.
Luther avait prétendu que le chrétien se sauvait par la foi et qu’il était certain par elle de sa justification; mais il avait ajouté que, s’il ne pouvait pas acquérir tout seul son salut, il pouvait le perdre, et que, pour être certain de sa justification momentanée, il ne l’était point de sa justification irrévocable. Il admettait la pénitence, puisqu’il reconnaissait la possibilité de la chute. C’est ici que Calvin le dépassa par une logique extrêmement hardie. 11 dit que l’homme, une fois assuré de sa justification par la foi, l’était aussi de sa sanctification, parce que Dieu ne pouvait pas lui donner et lui retirer sa grâce, le rendre alternativement l’objet de son choix et de sa réprobation. Le chrétien justifié fut élu de Dieu, il devint saint , il ne put ni faillir ni se perdre.
Cette doctrine, qui poussait la grâce de Luther jusqu’à la prédestination de Calvin, la justification du premier jusqu’à la sanctification du second, eut â son tour d’inévitables suites dans le culte, dans le gouvernement, dans la morale. Les sacrements, réduits à quatre par Luther, le furent à deux par Calvin : le baptême et la cène. Ces sacrements euxmêmes se trouvèrent dépouillés de leur ancienne efficacité ou de leur mystérieuse grandeur. Les enfants des élus, et ici Calvin se rapprocha des ana-
baptistes, n’eurent pas besoin du baptême pour entrer dans la société rachetée ; ils y furent compris par leur descendance seule, comme, avant la venue du Christ, l’homme, par sa descendance seule, avait été frappé de réprobation et de mort. Quant à la cène, adoptant l’opinion de Zwingle, il n’y fit communiquer Dieu qu'en esprit, de la même manière que Dieu était communiqué dans la prédication de sa parole et dans le baptême. Calvin n’admit point la pénitence, parce que, d’après son principe, le véritable élu, ne pouvant pas tomber, n’avait pas besoin de se relever.
11 abolit l’épiscopat, comme Luther avait aboli la papauté, et confia le choix du ministre du culte, non au magistrat civil, mais a la société religieuse. Il établit l égalité sur les ruines de la hiérarchie sacerdotale. 11 introduisit les laïques, sous le nom d’anciens, dans l’assemblée du consistoire, qui conservait les doctrines et jugeait les mœurs. Son christianismeétant tout spirituel, il supprima comme inutiles les cérémonies que Luther avait laissées subsister comme indifférentes. Sa morale fut d’autant plus rigide, que l’homme, une fois, selon lui, pénétré de la grâce de Dieu, dut s’en rendre digne par la pureté de ses mœurs et les vertus de sa vie. Élu de Dieu, il dut suivre son exemple et éviter d'autant plus de pécher, qu’il ne trouva plus la possibilité d’être absous. C’estainsi que, poussant jusqu'aux dernières extrémités les principes de Luther, Calvin lit avec exagération une doctrine de logiciens, un
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culte et une morale de puritains, un gouvernement de démocrates.
Ce gouvernement, il le rendit tout a fait religieux, et voulut lui soumettre le pouvoir civil, contrairement a ce qui s’était pratiqué jusque-la dans la rélormalion. En Angleterre, le roi s’était emparé de la suprématie religieuse. En Allemagne, les princes elles villes impériales, disait Mélanchthon, ne s’étaient pas mis en peine de la doctrine, mais seulement de la domination1. En Suisse, les chefs de la réformation se plaignirent que le magistrat se fût fait pape*. Chaque pays avait modelé le gouvernement de l’Église réformée sur celui de l’État. Calvin, qui se trouvait proscrit et placé dans une ville en possession récente de sa souveraineté, n’eut aucun ménagement pour l’autorité civile, et parvint a la dompter parce qu’il la trouva plus faible que lui. Ayant l’exil pour point de départ, il eut pour but la soumission du pouvoir politique. Il subordonna l’État a l’Église, la société civile h la société religieuse, et prépara dans Genève une croyance et un gouvernement a tous ceux en Europe qui rejetteraient Ta croyance et s’insurgeraient contre le gouvernement de leur pays. C’est ce qui arriva en France sous la minorité de Charles IX; en Écosse, sous le règne
1 « De doctrina religionis niliil laborant, tantum de regno et liber— la(c sunt solliciti. » ( Melanchth. Lutli., 29 aug. 1530 : Melanclill). Oi>era (Hretschneider, Corp. reformat.); Halis Sax., 1834-1842, t. II, p. 528. — Le même au même, 1" sept. 1530, ibid., p. 336.)
* Calvini Epitt. et Reeponea, p. 52, Myconius ad Calvinum.
troublé de Marie Stuart ; dans les Pays-Bas, lors de la révolte des Provinces-Unis; et en Angleterre, sous Charles I". Le calvinisme, religion des insurgés, fut adopté par les Huguenots de France, les Gueux des Pays-Bas, les Presbytériens d’Écosse, les Puritains et les Indépendants d’Angleterre. Expression, sous une autre forme, du grand besoin de croire avec liberté qu’éprouvait alors le genre humain, il fournil un modèle et un moyeu de réformation aux peuples dont les gouvernements ne voulurent pas l’opérer eux-mêmes, sans être toutefois assez forts pour l’empêcher.
Ce système, qui devait s’étendre dans une grande partie de l’Europe, qui préparait le protestantisme de l’insurrection contre les princes, comme le système de Luther avait préparé le protestantisme de l’insurrection contre les papes; qui mettait un gouvernement ecclésiastique h la disposition de tous les pays où le pouvoir politique n’en établissait pas un lui-même; qui devait agiter soixante ans la France, servir a opérer la réformation d’Écossè. contribuera l’émancipation de la Hollande, présider a la révolution d’Angleterre ; qui devait donner son empreinte h Coligny, au prince d’Orange, k Cromwell, Calvin l’introduisit d'abord dans Genève.
Élu pasteur et docteur de l’Église de Genève, il s'associa k Farel, qui avait déjà accompli la réformalion dans celte ville et fait adopter par le conseil des deux cents les premières mesures qui en consacraient l’établissement. D’un commun accord ils
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présentèrent une confession de foi1 qui lut jurée publiquement. Le conseil, après l’avoir adoptée luimême, convoqua les habitants de la ville, par dizaines, dans la cathédrale de Saint-Pierre, atin de la soumettre à leur vote. Les Genevois en entendirent la lecture, article par article, et s’engagèrent à l’observer. Quiconque s’en écarterait devait être puni du bannissement*.
Farel, Calvin et Viret se rendirent vers ce temps à Lausanne pou r y opérer la même réfor mation , con formément au désir de la seigneurie de Berne , qui venait de conquérir le pays de Vaud s. Après les discussions d'usage, le culte fut changé, et Viret demeura pasteur de Lausanne. D’accord jusque-la avec les Bernois, qui avaient facilité la révolution d 'indépendance contre le duc, et la révolution religieuse contre l’évêque et les Fribourgeois, les réformateurs français de Genève commencèrent à se séparer d’eux. Ils eurent sur les points fondamentaux de la croyance les mêmes opinions. La présence corporelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie fut décidément condamnée par les uns et par les autres dans un colloque tenu à Berne par trois cents ministres de Suisse, de Strasbourg et des bords du Rhin 4. Mais ils ne purent pas s’entendre sur les
* Bèzc. : ie de Calvin, p. 22. — Spon, t. I, p. 275. — Registres du conseil des 17 et 27 avril 1537, dans Grenus.
* Recueil de Michel Roset, liv. JV, c. ix. — Spon, t. I, p. 275, et la note K de Gautier. — Registres du conseil du 12 novembre 1537.
* Spon, t. I, p. 274.
1 Ibid., p. 275.
cérémonies, que Calvin voulut réduire a la plus extrême simplicité, et sur l’exercice de l’autorité religieuse, qu’il prétendit rendre indépendante du magistrat civil, et dès lors supérieure a lui. Ainsi Calvin supprima les quatre principales fêtes de Noël \ de Pâques, de l’Ascension, de la Pentecôte, que les Bernois avaient conservées. 11 n’admit d’autre jour de repos et de solennité chrétienne que le dimanche. 11 lit disparaître des temples les fonts baptismaux, que les Bernois avaient laissés dans les leurs. Pour se rapprocher de la cène de Jésus-Christ, et s’éloigner, par les sens autant que par l'esprit, de la doctrine catholique sur l’eucharistie, il abandonna l’usage du pain azyme, ou sans levain, dans la distribution de la cène, usage qui s’était perpétué a Berne, et n’employa que le pain ordinaire. Enfin il commença l’attaque contre la corruption des mœurs et la tolérance que les magistrats montraient pour elle.
La justice était vénale*. La ville avait des mœurs d’autant plus dissolues, quelle avait renfermé beaucoup de prêtres et de moines dont la vie, a cette époque, était fort relâchée. On y avait créé, jusqu’à la réformation, une reine des filles de joie1 * 3. Outre
1 On trouve dans les registres du conseil, à la date du 19 décembre 1544, la décision suivante: « Le jour de "Noël sera célébré comme à l’ordinaire, quoique Calvin ait représenté au conseil que l'on pourrait se dispenser de faire celte fête de même que les trois autres. »
1 Picot, Bût. de Genève, t. II, p. 47.
3 a Fuit creata regina meretricum quæ juravit in forma sub condilionibus in cupilulis ciara lis. » (Spon, t. I, p. 287, note S de Gautier.)
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le quartier qui était assigné h celles-ci, elles s’établissaient dans les rues honnêtes1 *, et dans les étuves, qui étaient des lieux de prostitution. Le 30 avril 1534, au moment où le parti de la réformation commençait a devenir triomphant, le conseil leur avait prescrit de s’enfermer dans les rues qui leur étaient destinées *. Il y avait une quantité considérable de tavernes, et les ecclésiastiques, en partant, y avaient laissé non-seulement leurs mœurs, mais, dit Froment, leurs paillardes et leurs bâtards 3.
Ce furent ces vieilles habitudes nationales que Calvin entreprit de changer; et cette révolution, suite et complément des deux autres, ne fut pas la moins contestée. « Le papisme, dit Calvin, avoitété chassé de Genève par Farel et Virel, mais les choses étoient encore en désordre... L’Évangile consistait pour la plupart a avoir abattu des idoles ; la ville étoit divisée en de malheureuses factions... et il y avoit beaucoup d’hommes pervers contre lesquels moi, qui élois faible et craintif, fus contraint d’arrester des combats mortels, y engageant ma propre personne*. » Ces hommes, que Calvin appelle pervers et qui étaient de vieux et bons citoyens de Ge-
1 In vicie honestis. (Spon, t. I, p. 287, noie S île Gautier.)
* a Fuit arrestatum quod defendatur hospilibus stubarum hujtis civitatis ne ab indc audeant putanas hospitari, imo cl cas quas habent abire faciant, et indc fiant cridæ quod putanæ dcbcant se in loco solito relrabere. » (Ibid.)
' Chronique inédite de Froment, rnanusc. n° 139, c. xxxvii.
* BtV.c, lïe de Calvin, prélace sur les psaumes par Calvin, p. 184 et 187
nève, furent les chefs d’un nouveau parti qui se forma dans la ville après l’établissement du culte réformé. Les bourgeois s’étaient primitivement divisés en Mamelus et en Eidguenots; lesEidguenots, vainqueurs des Mamelus, s’étaient divisés en Catholiques et en Évangéliques; les Évangéliques, vainqueurs des Catholiques, se divisèrent en Libertins et en Calvinistes.
Les Libertins formèrent dans Genève le parti conservateur des anciennes mœurs et de la liberté civile. Ils ne voulurent pas sacritier leurs habitudes et leurs plaisirs a la rigide austérité qu’on exigeait d’eux, ni mettre aux pieds de ces impérieux Français qui venaient commander dans leur ville les vieilles franchises, pour le maintien desquelles il avaient expulsé le duc et détrôné l’évêque. Us s’appuyèrent sur Berne, comme les Catholiques s’étaient appuyés sur Fribourg, et les Mamelus sur la Savoie. A la tête de ce parti se placèrent Jean Philippe, Ami Perrin, Vandel, et d’autres principaux bourgeois qui s’étaient déclarés les premiers dans Genève pour la doctrine évangélique. Dès le 4 septembre 1556, ils se présentèrent en assez grand nombre devant le conseil, protestant, dit Michel Roset, de vouloir vivre en liberté et ne vouloir être contraints au dire des prêcheurs1.
Ils avaient refusé d’assister a la lecture et à l’adoption de la confession de foi dans l’église de Saint-
1 Recueil de Michel Roset, liv. IV, c. i.
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Pierre. Le conseil ayant plus tard ordonné d’envoyer les enfants a l’école de Rive, sous peine de perdre la bourgeoisie, et prescrit aux dissidents de se conformer a la discipline établie ou de vider la ville ils s’y refusèrent sans qu’on osât ou qu’on pût les contraindre à l’obéissance. Ils portaient des Heurs vertes, et appelaient les réformés les frères en Christ *. Ils acquirent une telle faveursur l’esprit du peuple en lui parlant du maintien de ses franchises, qu’aux élections du 3 février 15381 * 3 * * * * les syndics furent choisis dans leur parti, ,et que Jean Philippe, l‘un de leurs chefs, fut nommé capitaine général*.
On demanda alors le rétablissement des cérémonies bernoises, et les jeunes gens de la faction poursuivirent les ministres de leurs insultes et de leurs menaces8. Ceux-ci n’attaquèrent que plus vivement, dans leurs prédications, les désordres auxquels se livraient les adversaires de leur rigidité et de leur domination . Ils blâmèrent ouvertement la condescendance des magistrats pour ces excès. Le conseil fit défendre aux prédicateurs, et notamment à Farel et
1 Recueil de Michel Roset, liv. IV, c. îv.
* a Ils tirent grand bruit, dit Roset, dans le conseil général en novembre (1537), et dégainèrent leurs épées, le tout sous ce prétexte de maintenir les franchises, » (Ibid., c. x.)
3 Ibid.
* Ibid.
8 « Les débauchés, dit Michel Roset, alloient de nuit par ville à douzaines, avec arquebuses, qu'ils débandoient au-devant des maisons
des ministres. Ils crioicnt la petole de Dieu, se moquant de la parole ; ils menaçoient les ministres de les jeter au Rosne, s’ils n'accordoient
ès dites cérémonies, t (Ibid., c. xvn.)
à Calvin, de parler du gouvernement civil de la ville. Le ministre Corault, qui était vieux et aveugle, mais hardi et savant, méprisa cette défense et dit en chaire que Genève, avec ses divisions, était le royaume des grenouilles1. Le conseil le fit mettre en prison.
Calvin et*Farel se présentèrent devant le conseil, et se plaignirent amèrement de l’emprisonnement de leur collègue. Le conseil leur prescrivit de rétablir les cérémonies de Berne; ce qu’ils refusèrent. 11 leur interdit alors de monter en chaire le lendemain, jour de Pâques. Mais ils y montèrent, Farel à Saint-Gervais, Calvin a Saint-Pierre, pour tonner contre les désordres de la ville. Ils refusèrent de distribuer la cène, parce qu'on n’était pas digne de la recevoir. Le petit conseil, irrité, porta contre eux une sentence de bannissement, qui fut confirmée par le conseil des deux cents et par l’assemblée générale, le 25 avril 1538. Lorsque le grand sautier de la ville vint leur signifier l’ordre de sortir de Genève dans trois jours : A la bonne heure , dit Calvin, si nous eussions servi des hommes, nous serions mal récompensés ; mais nous servons un grand maître, qui, bien loin de ne pas récompenser ses serviteurs, leur paye ce qu’il ne leur doit pas. Ils quittèrent la ville et se rendirent, Farel h Neufchâtel et Calvin h Strasbourg *.
1 Michel Roset, liv. IV, c. xvn. — Spon, t. I, p. 276, et la note L île (îauticr.
* Spon, t. I, p. 276, 277. — Bèzc, Vie de Calvin, p. 25, 26, — et registres du conseil du 23 avril 1538, dans Grenus.
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Ce bannissement, qui aurait frappé un autre de douleur, remplit Calvin d'une secrète joie. « Me voyant alors, dit-il, détaché de cette vocation et libre, je résolus de vivre à l’écart et en repos1. » Mais Martin Buccr, se servant des mêmes adjurations qu’avait employées Farel, le décida h ne point abandonner le service de leur foi commune*. 11 forma en effet h Strasbourg une Église française qui prospéra beaucoup. 11 s’y maria avec la veuve d’un anabaptiste converti, nommé Jean Storder \ Il eut de sa femme, avec laquelle il vécut neuf ans, un seul fils, qui mourut fort peu de temps après sa naissance4. Il acquit alors une telle réputation d’esprit et de science, que Mélanchthon ne l’appelait que le théologien*, et qu’il fut envoyé à la diète de Ratisbonne, en 1541, pour y soutenir la cause du protestantisme.
Mais son exil ne pouvait pas être de longue durée. Il devait avoir pour terme le triomphe de son opinion, a laquelle cet exil était nécessaire, parce qu’on ne s’établit jamais qu'a l’aide des excès et de la déraison de ses ennemis. La mort de Berthelier avait précédé l’indépendance de Genève; l’expulsion de Farel et de Froment, sa réformation; le bannisse*
* Bèze, Vie de Calvin, préface sur les psaumes par Calvin, p. 185
* Ibid.
5 Bèze, Vie de Calvin, p. 30. — Calvin, dans son traité de Scandali e, daté du 10 juillet 1550. — Voir Calvini Tractatue theologici; Amst., 1067, p. M.
4 Bèze, Vie de Calvin, p. 30
5 Ibid.
mont de Calvin devait précéder l’établissement de sa constitution religieuse. Il fallait que de l'excès du désordre sortît le besoin de la régularité, comme des abus du catholicisme était sorti le besoin de la réformation, comme des attentats de l’oppression savoyarde était sorti le besoin de l’indépendance.
Quoiqu’on eût cherché d’abord à maintenir la réformation morale commencée par Farel et Calvin1 *, la ville tomba bientôt dans la plus grande anarchie. On releva les baptistaires, dit Michel Roset, on dansa, joua, ivrogna, paillarda, sous ombre des cérémonies bernoises; on alla nud par les mes avec tambourins et fifres *. Antoine Saunier et Mathurin Cordier, régents de l’école de Rive, et plusieurs bourgeois français du parti de Calvin, n’ayant pas voulu recevoir à la cène de Noël du pain sans levain, furent bannis de Genève3. L’instruction cessa. Le culte même fut bientôt interrompu. Déjà deux membres du conseil avaient été obligés de se joindre, pour la distribution de la cène, aux deux seuls ministres qui étaient demeurés dans Genève, et dont le nombre était insuffisant. Mais ces deux ministres, Morand et Marco, qui avaient montré plus de condescendance que les autres, ne voulurent plus rester, à leur tour, dans une ville livrée a une dissolution extrême, et ils en partirent sans congé4. Par
1 Registres des conseils d’octobre 1538, dans Grenus.
* Michel Roset, liv. IV, c. xxi.
5 Ibid., c. xxvi.
* Ibid., c. XLII.
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suite du mouvement de réaction, des prêtres rentrèrent dans la ville, et des catholiques dans le conseil.
Les intérêts de Genève furent même sacrifiés par les syndics et par le capitaine général, Jean Philippe, à la ville de Berne. Dans l’accord qui s’était conclu entre les deux villes en 1556, après la conquête du pays de Vaud par les Bernois, il avait été convenu que les Bernois garderaient la seigneurie de Gaillard, le couvent de Bellerive et le château de la Bâtie, et qu’ils céderaient aux Genevois le prieuré de Saint-Victor, avec ses droits et ses revenus, mais en gardant les appellations *. Ils avaient d’abord demandé de prendre dans Genève la place de 1 évêque et du duc, estimans, disaient-ils, l’avoir gagnée par droit de guerre; mais ils s’en étaient désistés, avaient-ils ajouté, par bonne amitié*. Ils s’étaient néanmoins réservé les appellations, si tant est que ci-devant on en eut interjeté devant le duc et son conseil, ou ses officiers de justice1 * 3. Cette réserve des appellations de Saint-Victor et du vidomnal lit élever par Berne,. en 1540, une sorte de prétention sur la souveraineté de Genève. Trois députés genevois, parmi lesquels deux avaient été syndics lors de l’expulsion de Calvin, furent envoyés auprès de la seigneurie de Berne pour s’entendre avec elle. Us
1 Traité conclu à Berne, entre MM. de Berne et de Genève, après la guerre de 155G. (Spon, t. II, p. 185. — Pièce jutlificalive, n* Gt )
* Spon, t. Il, p. 285, pièce n* tri .
5 Ibid.
accédèrent a des articles qui changeaient les prétentionsde Berne en droits réels. Leur condescendance excita la plus grande indignation dans Genève. Le conseil général porta un édit qui condamnait à mort quiconque parlerait de changer de gouvernement; au bannissement et a la confiscation quiconque intenterait un procès, soit a la ville, soit a un bourgeois, devant un tribunal étranger. Cet édit fut immédiatement appliqué aux trois députés qui avaient sacrifié les intérêts de la ville. Le capitaine, général Jean Philippe, ayant voulu prendre leur défense, excita une émeute dans laquelle il tua un bourgeois de sa propre main. Mais son parti ne fut pas le plus fort. Il fut lui-même pris, et eut la tête tranchée malgré l’intercession de la seigneurie de Berne1.
C'est alors que les Genevois, voyant les fruits de leurs inconséquences, s’apercevant qu'ils n’étaient pas plus libres en restant déréglés, qu’ils avaient opéré un changement sans consentir à ses résultats, adhéré a une réforme sans vouloir lui faire de sacrifices, qu’ils n’étaient ni catholiques par les dogmes, ni protestants par les mœurs, se décidèrent a rappeler Calvin. \
Le 22 octobre 1540, les syndics et le conseil de Genève lui écrivirent pour le presser de revenir dans leur ville. 11 s’y refusa d’abord en disant qu’il
1 Michel Roset, liv. IV, c. xxxix à xlii.— Spon, t. 1, p. 280 à 282, — et note O de Gautier. — Celte faelion avait été appelée des Articulant, à cause des articles avec Rernc, et des Artichauts, parce qu’elle avait pris des artichauts poursi};ne de ralliement.
A GEJNÈV 350
avait oublié l’art de gouverner le peuple, cl qu’il ne se sentait pas capable d’aiïronter les diflicultés qui l’y attendaient1 * *. Mais, son bannissement ayant été révoqué le 1er mai 1541, et les villes de Berne, de Bâle, de Zurich, ayant joint leurs instances aux vives sollicitations de Genève et à la voix impérieuse de Farci*, il se laissa iléchir. J’ai, dit-il, donné mon cœur à Dieu en sacrifice ; j’irai donc 8 /
Le retour de Calvin à Genève fut un triomphe. Dès qu’il fut arrivé, le 13 septembre 1541, il se présenta au conseil, et, après lui avoir exposé les motifs de ses premiers refus, il l’exhorta a prévenir de nouveaux malheurs en procédant sans retard â une organisation religieuse, et déclara se charger, â cette condition seulement, du soin de diriger la nouvelle Église4. Le conseil adhéra à sa proposition. Aussi le chargea-t-il, conjointement avec d’autres commissaires, de rédiger des ordonnances ecclésiastiques 5 * *, et de réunir en un seul corps les lois civiles et politiques de l’État0, travail dans lequel le
1 Registres des conseils du 20 octobre 1540, dans Grenus. — Cal-
vini Eput., p. 24,23.
4 Michel Roset, liv. IV, c. xlvii. — Spon, t. I, p. 282 cl 285, — et
note P de Gautier.
5 Bèze, Vie de Calvin, p. 52, 33. — Préface sur les psaumes, p. 180. * Ruchat, llisl. de la réformation de la Suisse, Lausanne, 1837,
t. V, p. 358. — « 11 protesta de n’accepter point la charge de celte Église, sinon qu’il y eût consistoire ordonne et discipline ecclésiastique convenable pour ce qu’il voyoil que de telles brides éloicnl nécessaires. » (Bèze, Pic de Calvin, p. 35.)
5 Registres du conseil du 13 septembre 1541.
“ Registres du conseil du 4 octobre 1541, dans Grenus. Les édits
réformateur introduisit la rigueur de ses principes et la sévérité de son caractère.
La constitution religieuse fut achevée en novembre 1541 . Les ordonnances qui la consacraient furent adoptées le 20 de ce mois, sans contradiction, par le conseil général1. Cette constitution, dont Calvin avait jeté les bases a Strasbourg dans la deuxième édition de Y Institution chrétienne, était destinée surtout a ramener l’Église b son état primitif. Aussi la forme qu elle donna a la nouvelle Église protestante lut-elle extrêmement simple. Elle y introduisit des ministres pour conserver les doctrines et conférer les sacrements ; des laïques, sous le nom d'anciens, pour surveiller les mœurs et maintenir la discipline. Les ministres furent choisis par les ecclésiastiques, continués par les conseils qui élurent les anciens. 11 fut réglé qu’il y aurait dans Genève cinq ministres et trois coadjuteurs ; qu’ils formeraient, sous la présidence de l’un d’entre eux, une congrégation qui se réunirait tous les vendredis pour conférer des Écritures, et que s’ils n’étaient pas d’accord entre eux, les anciens chercheraient à les concilier, sinon que le point contesté serait décidé par le conseil ; qu’ils feraient trois sermons le dimanche, et prêcheraient en outre les lundi, les
civils et politiques ne lurent adoptés qu’en janvier 1543, et révisés en 1568. — VoirThourel, Uisl. de Genève, t. II, p. 198 et 261.
* Registres du conseil des 29 septembre et 29 novembre 1541 . — Michel ltosct, liv. IV, c. i.v. — Bèze, Eté de Calvin, p. 35. — Spon, 1. 1, p. 284, et note Q de Gautier.
A GENEVE
.ïtil
mercredi et les vendredi de chaque semaine; qu’ils veilleraient a l’instruction des enfants; qu’ils visiteraient les malades et dirigeraient les diacres chargés de l'administration des hôpitaux : qu’ils composeraient, avec douze anciens, pris, deux dans le conseil étroit, quatre dans le conseil des soixante, six dans le conseil des deux cents, un consistoire qui s'assemblerait tous les jeudis, et dont l'office consisterait a surveiller la conduite de chacun, à dénoncer, a poursuivre,, a punir tous ceux qui pécheraient contre les règles de la réformation, Le tribunal des mœurs avait un officier public pour appeler les délinquants devant lui. Il devait, pour une première faute, réprimander; pour une récidive, priver de la cène ; et, lorsque la peine de ces péchés, changés en délit, était pécuniaire ou corporelle, faire son rapport au conseil, qui la prononçait et l'appliquait lui-même1 2. Le consistoire joignit au droit de censure celui d'excommunication. 11 sembla n’avoir qu’une autorité morale; mais, disposant de la volonté des conseils, il devint le véritable organe de la puissance publique.
Peu a peu les mauvais lieux furent proscrits, les tavernes fermées*, les danses défendues. Tout acte de débauche fut puni de six jours d’emprisonnement au pain et a l’eau, et de soixante sous d’amende. L’adultère, qui fil encourir plus tard la peine de
1 Michel ltoset, liv. IV, c. i.v cl lvi.
2 En 1545. Michel llosel, liv. V, c. v.
mort, n’exposa alors qu’a neuf jours de prison et à une amende proportionnée a la fortune de celui qui le commettait1 *. On ne put s’assembler que dans cinq lieux* désignés par le conseil, pour s’amuser aux palets, aux quilles et aux boules, sous l’inspection de l’un de ses membres. On défendit aux hommes de porter des chausses et des pourpoints découpés, des chaînes d’or et d’argent; aux femmes, d’avoir sur leurs têtes des dorures et des coiffes d’or, des broderies sur leurs manchons, et plus de deux anneaux à leurs doigts. On régla les repas comme les vêtements, et il ne fut permis d’avoir, en aucun festin ou en aucune noce, plus de trois services, et à chaque service plus de quatre plats3 * 5; toutes les années une inspection dut se faire, par les anciens, dans chaque maison, afin de juger des habitudes et d'apprécier l’instruction de ceux qui l’habitaient*. Cette ville religieuse , passant de mœurs si libres a des mœurs si compassées, et d’une vie si joyeuse a des devoirs si graves, mais si tris-
1 Édil du 2 août 1545. — Michel Rosel, liv. V, c. vm. — Ce lui
eu 1560 que l'adultère lui puni de mort. (Id., liv. VI, e. lx.)
1 Id., liv. V, c. v. — Ces lieux de réunion étaient des espèces
de clubs, et portaient le nom d 'abbayes comme ceux de Berne.
5 C’est le 13 octobre 1550 seulement que ces prescriptions somptuaires furent portées. (H., liv. VI, c. xuu.) « Sur les remontrances des ministres, dit-il, le conseil défendit à son de trompette,» etc., etc.
* Ceci fut établi en 1550. « Sur l’avis des ministres, il fut ordonné, le 3 avril 1550, une visitation annuelle de maison en maison, pour interroger hommes et femmes de leur foi, pour discerner les ignorants cl endurcis d'avec les chrétiens; laquelle a produit avec le temps un grand prolit. » [Id., liv. V, c. xxvn.)
A GENÈVE
tes, fut marquée du sceau de Jésus-Christ1 * *, dont on inscrivit le nom au-dessus des armoiries de la ville, sur chacune de ses portes.
Calvin devint peu a peu le véritable chef de la république. Viret était retourné a Lausanne, et Farel avait fixé son séjour a Neufchàtel. Investi, tant qu’il vécut, de la présidence de la congrégation et du consistoire, qui ne devint annuelle qu’en 1504, après sa mort, il commença a gouverner souverainement, au nom de la religion, ces bourgeois jusque-la si indisciplinés et si indépendants. Sa domination était plus réelle qu’apparente. 11 vivait avec cent écus d’appointements qu’il recevait de la république comme professeur en théologie8. 11 menait la vie la plus simple et la plus occupée. Outre sa charge de professeur, qu’il remplissait avec éclat trois fois par semaine, il prêchait huit jours sur quinze, et souvent deux fois le dimanche ; il assistait tous les jeudis au consistoire, tous les vendredis à la congrégation s ; il visitait les malades4 5 * *, et entretenait une vaste cor-
1 I. H. S. (Michel Roset, liv. IV, c. xin.)
1 « Il avoil en toute gomme six cents florins de gages, qui ne re-
viennent jusques à trois cents livres tournois. » (Bèze, Vie de Calvin,
5 « Il prâchoit d’ordinaire de deux semaines l’une, tous les jours,
il lisoil chaque semaine trois Ibis en théologie; il éloit au consistoire le jour ordonné (le jeudi), et faisoit toutes les remontrances; tous les vendredis en la conférence de l’Ecriture que nous appelons
la congrégation, ce qu’il ajouloit après le proposant étoit comme une leçon. » (Ibid., p. 39.)
* « Il ne dél'ailloit point en la visite des malades, àüx remontrances particulières. » (Ibid.)
,'ül ETABLISSEMENT DE LA REFORME
respondance en Europe avec les principaux savants, les chefs politiques et religieux du protestantisme, et les églises secrètes de France1. Il trouvait encore du temps pour composer chaque année un ou deux ouvrages destinés à l’exposition ou à la défense de sa doctrine*, outre la publication de ses sermons et de ses leçons, qu’on était parvenu a sténographier3. Il est vrai qu’il dormait fort peu et qu’il dictait une partie de la nuit*. Le délabrement de son estomac, que le travail avait ruiné, ne lui permettait pas de prendre en vingt -quatre heures plus d’un repas*, à la suite duquel, après s’être promené un quart
1 « Mais, outre ces travaux ordinaires, il avoil un grand soin des lidèles de France, tant en les enseignant, exhortant, conseillant et consolant par lettres en leurs persécutions, qu’en intercédant pour eux, ou procurant qn’on intercédât, quand il pensoil voir quelque moyen. » (Bèze, Vie de Calvin, p. 40.)
1 « Cependant tout cela ne l’cmpèclioit point qu'encorc il ne travaillât à son élude particulière, et composât plusieurs beaux livres cl Ibrl utiles. » (Ibid.)
* « Ceux de la langue Irançoisc, voyant le grand proüt que (croient les sermons de Calvin étant fidèlement recueillis et mis par écrit, tâchèrent de trouver homme qui eût celle dextérité avec la promptitude d écrire, auquel, selon leur pouvoir, ils baillassent gages sufûsans: en quoi Dieu bénit tellement leur sainte affection, que depuis, quasi tous ses sermons ont été écrits et sont bien enregistrés. » — « Par le moyen de Jean Budé et de Charles de Jonviller, et de leur labour gratuit, nous avons les leçons de ce bon serviteur de Dieu, et par le moyen de Denis Raguenier, étant aux gages de la compagnie des étrangers, ses sermons. » (Ibid., p. 49 et 50.) — Outre ses sermons imprimés, « la bibliothèque de (îenève conserve deux mille vingt- cinq, sermons manuscrits de Calvin. » (l'ie de Calvin, par M. Guizot, dans le Musée des protestants célèbres, I. Il, partie II, p. 100.
* Bèze, l ie de Calvin, p. 145.
5 Ibid., p. 145 et 146.
A GENfiVE
d'heure, il retournait a l’étude. Mais s’il était sobre, désintéressé, laborieux, infatigable, il était chagrin, altier, impérieux, vindicatif, violent. Son irascibilité, qui ne lui permettait pas de supporter les contradictions, et son esprit de domination, l’exposèrent a de nombreuses inimitiés. « Les uns, dit-il, sèment des bruits ridicules de mes immenses richesses et de ma grande puissance ; d’autres parlent de mon luxe et de ma somptuosité; comme si on pouvait taxer de somptueux celui qui se contente d’un petit ordinaire et d’un habillement commun, et qui n’exige pas davantage de frugalité des plus petits qu’il n’en montre lui-même. Pour la puissance à laquelle ils portent envie, je souhaiterais qu’à cet égard ils fussent mes successeurs. Us s’imaginent que je suis en mon règne parce que je suis accablé de travail. Si, pendant que je suis en vie, quelques-uns ne se peuvent persuader que je n’aie de grandes richesses, un jour ma mort le fera voir. J’avoue que je ne suis pas pauvre, parce que je ne souhaite que ce que j’ai*. »
En effet, les réformes et la puissance de Calvin
1 lièze, l ie île Calvin, prélace de Calvin sur les psaumes.
Calvin pouvait être accuse avec justice de dureté, d’orgueil, d’exagération, de cruauté. Mais, s'il était à l’abri de tout reproche, c'était du côté des mœurs, du désintéressement, de la frugalité. I.es calomnies auxquelles il lut en bulle de la part de scs adversaires et dont Holsec s’est l'ait l’interprète le plus passionné, ne reposent sur aucune espèce de fondement. ( Yoy. J. Boisée, llist. île la vie, mirurs, nrles, doctrine, confiance :le Jean Calvin, jadis granit minisire île Genève ; Paris, 1750, p. 22, 23, 13 à 15. lit et 20, 55 et 40.)
ne devaient pas s’établir sans exciter les alarmes et rencontrer encore l’opposition du parti des Libertins politiques, qui supportaient impatiemment l’autorité du consistoire et la domination des étrangers dans Genève1. Ils accusaient Calvin de vouloir faire le prince et Y évêque, et d’imposer à une ville qui avait conquis sa liberté un joug plus dur que celui de ses anciens souverains*. Le capitaine général Ami Perrin, qui le haïssait mortellement, s’était mis a la tête de ce parti depuis la mort de Jean Philippe®. Malgré les inimitiés qu’il souleva et les menaces dont il devint l’objet, Calvin n'en marcha pas moins vers son but en brisant toutes les résistances*. Les hommes les plus considérables furent exposés a ses rigueurs. 11 poursuivit le capitaine général Ami Perrin, lit citer sa femme devant le consistoire ®, condamner le conseiller Pierre Ameaux a faire amende honorable, la torche au poing, pour avoir dit qu’il prêchait une fausse doc-
' GalilTc, Sot. généal., t. III, p. 524, 537, 528.
* Ibid., p. 537.
* Michel Roset, liv. V, c. xxi.
* Lettre ù Farci, du 21 août, et à Viret, du 17 septembre 1547. « — 11 y a bien eu murmures et menaces de gens desbauchez qui ne
peuvent porter le châtiment 11 semble advis aux jeunes gens que
je les presse trop; mais, si la bride ne leur estoit tenue rudde, ccseroit pitié, car il faut leur procurer leur bien malgré qu'ils en ayent. » (Lettre à Bourgogne, du 14 juillet 1547, dans P. Henry, Vie de Calvin; Hambourg, 1855, 1838, t. II, p. 443, 444.)
* Extrait des registres du conseil, des 8 et 12 avril 1546, et GalilTe. Sol. généal., t. III, p. 541 .
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trine et était un très-méchant homme1, et jeter eu prison François Favre pour avoir déclaré qu’il n’accepterait point la place de capitaine des arquebusiers s’il devait y avoir des Français dans la compagnie*, en ajoutant qu’il voudrait bien que tous ces Français lussent en France*. 11 sévit encore plus cruellement contre les Libertins spirituels que contre les Libertins politiques, parce qu'a la contestation de son pouvoir ils joignirent le mépris de ses doctrines. L’un d’entre eux, Pierre Cruet, qui avait afiiché à Saint-Pierre un écrit dans lequel il attaquait les censures du consistoire, et menaçait tous les prêtres reniés du sort de Werli de Fribourg, ayant été découvert, fut appliqué à la torture, et condamné pour crime d’irréligion a avoir la tête tranchée*.
Cette tyrannie morale et cette conduite cruelle émurent d'indignation tous les amis de la liberté dans Genève. Ils prirent occasion, en 1548, de la hardiesse croissante des censures du consistoire, de l’admission de beaucoup d'étrangers comme bour-
1 Registres du conseil du 27 jnnvierl546, dans Grenus ; — et Galilïc, Sot. gène al., I. III, p. 524. I.a condamnation de Pierre Ameaux ayant donné lieu à une sédition, on adopta au conseil la résolution suivante : « A esté proposé que voyant ceux de Saint-Gervais sont rebelles, a esté ordonné que cejourd’hui soit dressé une brèche (potence) en la place de Saint-Gervais, en présence de tout le conseil, du lieutenant et compagnies, des guets et officiers cmballonés. » (Registres du conseil du 50 mars 1546.)
• GalilTe, A ’ol. génial., t. 111, p. 557.
* Ibid., t. III, p. 259 et 265.
geois1, et de l'excommunication de Philibert Berthelier, lils du fameux Berlhelier, pour commencer le combat. Berthelier, Balthasard Sept, et Philibert Bonna avaient été rencontrés par le ministre Chauvet, au moment où ils prenaient des libertés avec une femme qui passait dans la rue. Ayant été repris par lui, ils l'insultèrent. Le consistoire les excommunia, et déclara au conseil qu’ils ne seraient ni admis a la cène, ni acceptés comme parrains, jusqu'à ce qu’ils eussent fait réparation de leurs insultes*. Le parti des Libertins* se plaignit amèrement des censures publiques et insupportables dont il était l’objet. Il demanda qu’on ne reçût plus de nouveaux bourgeois, qui fortifiaient la faction des étrangers dans Genève; que le conseil ne pût emprisonner (pic pour les trois anciens cas de vol, de meurtre et de lèse-majesté, et qu’on révoquât les peines nouvellement introduites par l’édit ecclésiastique ; cnlin. que la privation de la cène ne dépendit pas du consistoire, mais du magistral, qui
* « Or sc multiplioit de ce temps le nombre des advenuires de. toutes paris pour l’Évangile, et principalement île France, à cause des persécutions continuelles. Plusieurs d’entre eus désiroient être reçus liourgeois de la ville. » (Michel Ruset, liv. Y, c. xxxi.) — « Les étrangers étoicul ouvertement haïs, et notez tellement t|u’on en ltallnil la nuit par les rues. » [Ibid., c. xliv et xi.v.)
1 Mémoire inédit pour l'éclaircissement de ce qui se ptusa en 1555 et 1554 sur l'excommunication, à la lin du volume inanusc. de la biblio- I lièijuc de Genève, sous le n" 139.
5 « Ils porloienl des croix taillées eu leurs pourpoints, comme les anciens Eidguenols contre les Mann luz. » ( Michel Rosel, liv. V,
c. XIX.)
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devait être l'unique souverain religieux, comme à Berne, a Bâle, a Zurich et en Allemagne La guerre qu’il lit a Calvin fut une guerre de dénigrement jusqu’en 1552. A celte époque elle devint plus vive. Les ministres ayant demandé, le 5 février, au conseil des deux cents, des édits plus sévères contre les blasphèmes et les paillardises *, leur tentative fut repoussée avec tumulte, et les Libertins eurent grand soin de dire au peuple : Vous voyez comment on vent nous youverner avec ces édits des Français et de Jehan Calvin1 * 3. Ils firent si bien, qu’ils l'emportèrent aux élections de 1555. Les syndics furent pris parmi eux. Plusieurs des leurs entrèrent dans le petit conseil, et les ministres furent exclus du conseil général, par le motif que les prêtres n’y allaient pas autrefois. On ôta les armes aux étrangers; on attaqua les pouvoirs du consistoire. Maîtres de l'autorité, les Libertins demandèrent au petit conseil qu’il s'attribuât la connaissance de l’administration de la cène. Le petit conseil, malgré les représentations que lui adressèrent Calvin et tous les ministres de la ville et de la campagne, s’arrogea la décision des matières ecclésiastiques comme des affaires civiles*. 11 autorisa en conséquence Berlhelier, qui était excommunié depuis cinq ans, à se présentera la cène, s’il se sentait en étal
1 Michel Koset, liv. V. r. xi.vii.
1 Ibid., c. js ut'.
* Ibid., c. xi.vii, xi, vin, il.
de la recevoir, ce qu’il laissait a sa conscience.
Le premier dimanche de septembre 1553, jour de la distribution de la cène, étant arrivé, Calvin monta en chaire a Saint-Pierre. 11 exhorta tous ceux qui l’écoutaient a recevoir la cène avec révérence, et il protesta en même temps qu’il mourrait plutôt que de la donner a Berthelier ou a aucun de ceux a qui elle était interdite, avant qu’ils se fussent réconciliés avec le consistoire. 11 ajouta qu’il voyait les choses tellement disposées, qu’il ne savait pas si ce sermon ne serait pas son dernier sermon ’a Genève, ceux qui avaient la puissance le voulant contraindre à faire une chose qui ne lui était point licite selon Dieu. Ainsi, dit-il en finissant, frères , ne vous arrêtez point à ma personne , mais gardez la parole que je vous ai prêchée. Je vous recommande à Dieu et à sa grâce1.
Berthelier n’osa point se présenter a la cène, dans la certitude d’essuyer un refus humiliant. Le petit conseil censura Calvin et les autres ministres, qui déclarèrent qu'ils souffriraient plutôt le bannissement et la mort que de céder sur ce point. Le petit conseil décida alors, et sa résolution fut confirmée par le conseil des deux cents, dans lequel Calvin et les autres ministres furent entendus, que quiconque aurait failli serait averti secrètement pour la première fois; que, s’il récidivait, il serait exhorté par
1 Bt ze, Vie île Calvin, p. GG, G7, 08. — Michel Roscl, liv. Y, c. lu. — Mémoire sur les affaires de 1553 el 1554, manusc. n* 139.
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deux ou trois membres du consistoire; et que, s’il ne se corrigeait pas, il serait renvoyé au conseil qui le jugerait, et dont la sentence serait exécutée. 11 enleva en même temps au consistoire le pouvoir d’interdire la cènesansle commandement du petit conseil.
Mais les ministres tinrent bon, et déclarèrent que leur conscience 11e leur permettait pas de se soumettre a ces résolutions. Ils dirent que c’était a eux que Jésus-Christ avait accordé, dans la personne de ses apôtres, la puissance de'lier et délier, que les magistrats ne devaient pas plus exercer cette puissance qu’ils 11e devaient, eux, se mêler du gouvernement séculier, et que, tout comme les ministres de Dieu obéissaient aux ordres de la seigneurie, de même la seigneurie avait a abaisser sa grandeur sous le pouvoir et la parole de Jésus-Christ. Leur opiniâtreté, qui dura, sans lléchir, plus d’un an, linit par dompter la volonté des conseils. Sur les instances réitérées de Calvin et du consistoire, ceuxci décidèrent, le 24 janvier 1555, qu’on s’en tiendrait aux édits1. Ce succès fut suivi d’un autre. Les calvinistes nommèrent les syndics aux élections de février*. Ils lirent recevoir, dans les mois d’avril et de mai, cinquante nouveaux bourgeois. Le parti battu saisit cette occasion pour exciter une émeute, a laquelle le parti calviniste donna l’importance d’un
* Pour toute celte ulTuire, voir le Mémoire dqù cité dans le vol. inanusc. n* 139. — Michel Roscl, liv. V, c. lxi. — Bèze, Pie de Calvin, p. 6(5 et suiv.
1 Michel Roset, liv. V, c. lui.
complot, et dont il sut tirer avantage1. Ami Perrin se mit a la tête des pêcheurs du lac et des navetiers de la ville. 11 tenta, le 15 mai, de ressaisir le pouvoir par un coup de main, mais il échoua ; et, après le mauvais succès de la sédition qu’il avait excitée, il prit la fuite avec trente des siens, au nombre desquels étaient le maître de l’artillerie, le lieutenant, deux membres du petit conseil, et un auditeur de droit. Ils furent tous condamnés a mort par contumace; mais d'autres^ qui n’avaient pas été assez heureux pour échapper parla fuite a leurs ennemis, et au nombre desquels se trouva François Perthelier, furent ou décapités ou écartelés*. La charge de capitaine général fut abolie,* les armes furent rendues aux étrangers, et depuis ce moment le parti des Libertins disparut dans Genève*.
Cette contestation civile avait été précédée d'une discussion théologique qui n’avait pas été étrangère aux événements qui venaient de se passer. Elle avait roulé sur la prédestination et sur la trinité. La controverse sur la prédestination s était terminée par le bannissement de l' ex-carme Boisée, qui avait attaqué, par de très fortes raisons, la doctrine de Calvin, et que les Églises suisses avait recommandé a l’indulgence de l’Église de Genève*. Celle sur la
1 Registres <iu conseil du 25 juillet 1555.
1 Galiffe, Sol. génial., I. III, p. 545 à 552.
5 Michel Rosct, liv. V, c. xlvii, xlyiii et xux, et liv. VI, c. iv. — Spoii, t. I, p. 297, et note E de Gautier.
* Spon, 1. 1, p. 291, et note X de Gautier. — Bèzc, Fie de Calvin, p 55 et suiv.
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li'inité avait eu une issue plus cruelle. Servel, <|ui en fut la victime, était né en Aragon en 1501), la même année que Calvin. Il avait étudié la théologie et la jurisprudence avant de se faire médecin. Trèshardi d’esprit, il ne s’arrêta point dans l’examen du christianisme aux questions d application, comme les autres novateurs du siècle; il remonta jusqu'à son essence. Il renouvela, à quelques variations près, les opinions ariennes sur la trinité, opinions foudroyées par l’ancienne Église, et aussi détestées des protestants que des catholiques. Il les publia, dès l’àge de vingt ans, dans un livre intitulé de trinitatis Erroribus , dans lequel il anéantissait la distinction des trois personnes, en faisant de Jésus- Christ une créature, et du Saint-Esprit une émanation de Dieu, produites, il est vrai, au commencement du monde, mais inférieures a Dieu, puisqu'elles lui étaient postérieures. L inégalité de durée détruisait l' égalité de substance, car l’éternité étant un attribut de la Divinité, il n’était pas possible d’être consubstantiel a Dieu, sans être éternel comme Dieu, et c'était perdre l’essence suprême que d’avoir une date dans la création, et d’en être, non pas l'auteur, mais l'un des objets.
Servet s’était expatrié de bonne heure, et il avait habité tour à tour Toulouse, Bàle, Paris et Charlieu. 11 avait fini par se tixer à Vienne en Dauphiné, où il avait exercé pendant dix ans la médecine. Mais son goût pour les discussions théologiques l’ayant emporté sur le sentiment de la sécurité, il publia en
1555 un nouveau livre, intitulé : Christianismi restitutio. 11 y réfutait les doctrines de Calvin, et il y renversait les fondements mêmes de la religion chrétienne. La trinité y était réduite au déisme, la rédemption a l’exercice éclairé du libre arbitre; et le salut a la pratique de la morale. D’après lui, les hommes ne pouvaient commettre le mal qu’a l’âge où ils pouvaient le connaître, et ils étaient capables de se sauver dans toutes les religions, pourvu qu’ils lissent un bon usage de leur liberté. Ces opinions, si contraires a la croyance chrétienne, lui suscitèrent une persécution de la part des théologiens de Vienne, avertis par Calvin même de la gravité de son hérésie. 11 fut jeté en prison, et il aurait été brûlé vif s’il n’était pas parvenu a s’évader, après avoir subi deux interrogatoires. Un le condamna, et il fut exécuté en efligie.
Espérant pouvoir vivre avec moins de danger dans le royaume de Naples, il s’y rendit en passant par Genève. Mais, sachant quel redoutable adversaire il avait dans celte ville, il s’y tint caché pendant son séjour. 11 ne se cacha cependant pas assez bien pour échapper â la surveillance de Calvin, qui le découvrit et le déféra au conseil. 11 fut aussitôt saisi et jeté en prison, avec un étudiant en théologie nommé Nicolas de la Fontaine, qui se constitua partie criminelle contre lui, pour qu’on pût lui faire son procès. Malheureusement pour Servet, le parti des Libertins était alors au pouvoir. 11 crut l'autorité théologique de Calvin moins absolue, parce que son
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influence politique était affaiblie. Celte opinion, dans laquelle il fut entretenu par Berthelier, le porta, non moins que l’opiniâtreté espagnole de son caractère, à soutenir avec inflexibilité les opinions qu’il avait émises. Dans une requête qu’il présenta aux magistrats, il se plaignait de son arrestation et de son procès comme d’une chose contraire aux maximes de l’ancienne Église, qui n’avait jamais intenté de procès criminel a personne, au sujet de sentiments exprimés sur les dogmes de la religion.
11 disait d’ailleurs que s’il était coupable d’avoir publié certaines opinions réputées hérétiques à Genève, il ne l’avait fait ni dans celle ville ni dans aucun lieu de sa dépendance; que les questions qu’il avait traitées dans ses livres n’étaient pas à la portée de tout le monde, mais seulement des savants; qu’il ne s’était montré nulle part séditieux ni perturbateur du repos public. 11 finissait en demandant l’assistance d’un avocat. Mais on la lui refusa en disant que ses impiétés l’en rendaient indigne. Obligé de se défendre lui-même contre Calvin et ses accusateurs, qui l’interpellèrent en deux fois sur soixantedix-sept questions, il le fit avec beaucoup de fermeté d’esprit. Les actes de son procès furent communiqués aux Églises réformées de Suisse, qui, moins indulgentes pour lui que pour Boisée, écrivirent aux pasteurs de Genève : Nous prions le Seigneur qu’il vous donne l’esprit depmdenceet de force nécessaires pour arracher cette peste de votre Église et des autres. Le malheureux Servet fut condamné a être brûlé vif.
le 27 octobre 1555, etil fut accompagné a la mort par Farel, qui était venu de Neufchâtel a Genève soutenir Calvin contre le parti triomphant des Libertins1.
Un seul homme s’éleva contre cette barbare exécution : ce fut Sébastien Castalion, qui composa a cette occasion un livre, de non puniendis gladio Ilærelicis, qu’il n’osa cependant point avouer et qu'il publia sous le nom supposé de Martin Bellius. Le cri qu’il poussa fut sans écho, l’opinion qu'il soutint sans parti, dans ce siècle rigoureux et cruel qui ne permettait pas le doute et qui punissait l’erreur réfléchie comme un crime contre Dieu. La persécution était alors la jurisprudence universelle des diverses communions chrétiennes, et, sans s’apercevoir de cet excès de contradiction, celui qui aurait été martyr dans un lieu se faisait bourreau dans un autre. Les hommes les plus modérés ou les plus doux approuvèrent le supplice deServet. Mélanchthon y applaudit 2, et Théodore de Bè/.e le justifia dans son livre deHceveticis gladio puniendis *. Chaque épo-
1 Voir, pour l’histoire de celte controverse et de cet événement, la note Z de (iantier, dans Spon, t. I, p. 294. — Bèzc, lie de Calvin, p. 62 et sniv. — Allwoerden, Historin Michaelis Serveti ; Helmsladt, 1727, in-4*. — Sandii Bibliotlieca antitrinitariorum ; Freisladl, 1054, in-12. p. 6-15; et annexe B, où se trouve l’histoire de Servet.
* Mêlant. Calvino, 14 octoh. 1554. « Révérende et cliarissime fraier. Legi scriplum Ilium, in quo rcfutasli lnculenler horrendas Srrveti hlasphemias, ac lilio Dei gralias ago, qui fuit ppaëeoTr,; hujus tu1 agonis. Tibi quoque Ecclesia et nune et ad posteros gratitudincm débet cl debehit. Tuo judicio prorsus adsentior. Alïirmo ctiam vcslros magislratus juste (crisse quod honiinem hlasphemnui, rc online judirala, inlerfecerunt. » (Melanlhonis Optra. I. VIII, p. 362.)
” Calvin publia aussi un livre intitulé : Fidelis e.vpositio errnruni Mi-
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que a son vice comme son œuvre, et chaque révolution ses bornes. Le vice de ce siècle, qui fut l’intolérance, vint, comme son œuvre, qui fut la réformation, desafoi. On ne peut pas avoir la croyance qui exalte et l’indifférence qui tolère, et ce qui porta ce siècle a briser l’uqjté catholique, fut en même temps ce qui lui interdit de reconnaître l’indépendance individuelle de l’esprit. Cette indépendance fut plus tard l'une des conséquences de son insurrection contre l’Église romaine, mais l'une de ses conséquences involontaires. L’esprit, qui avait été l'auxiliaire de la foi dans cette lutte, acquit la liberté d'examiner, d’alïirmer, de se tromper, pour sa part dans la victoire.
Il est a remarquer que la doctrine qui causa la mort de Servet prit naissance dans les pays où la réformation ne fut adoptée ni par les gouvernements, ni par des minorités assez fortes pour former une secte. Elle fut soutenue par un assez grand nombre d’Italiens qui furent expulsés de Genève, entre lesquels figuraient le Napolitain Valentin Genlilis, le Piémontais Jean-Paul Alciat, le Sarde Nicolas Gallo, George Blandrata, du marquisat de Saluces. et Hippolyte de Carignan*. Les deux Siennois Lœlius et Eaustus Socin la renouvelèrent et l’éteudi-
eliaelis Serveti et breris eorumdem réfutait» , ubi docetur jure gladii toercendos esse luereticos. (Y. Calvin! Tract a tu s théologies, p. 510.)
1 Ilèze, Vi« de Calvin, p. 85 à 88. — Noies G, II, I de Gautier, dans Spon, l. 1, p. 50t à 303. — Bibliotheca nntilrinitarinruw , à leurs noms respeetits.
rent. Cette particularité n’a rien de surprenant. Comme le besoin d’une révision dans la croyance était universel, l’exagération des idées augmentait avec la difticulté d’opérer une réforme. Plus on s’éloignait de la pratique, plus on devenait hardi dans la théorie. Ainsi l’Allemagne arrêta l’innovation dans le luthérianisme : la France la conduisit jusqu’au calvinisme; l’Espagne et l’I lalie surtout la poussaient jusqu’au déisme.
Après ce double avantage remporté sur les dissidents politiques et sur les dissidents religieux, Calvin domina sans opposition dans Genève. Toutes les volontés fléchirent devant la sienne, et tous les esprits se plièrent au joug de ses doctrines. Ceux qui regrettèrent la chute des Libertins et déplorèrent la condamnation de Servel furent, avec une rigueur impitoyable, bannis, emprisonnés et quelquefois punis du dernier supplice'. Le parti des étrangers s’accrut démesurément, et l’on reçut jusqu'à trois cents nouveaux bourgeois* dans une seule matinée. Calvin lui-même obtint le droit de bourgeoisie, et, en remerciant beaucoup de cet honneur, il dit « que s'il ne l’avait pas demandé plus tôt, c’était pour ne pas donner lieu à des soupçons auxquels il n'y avait que trop de gens portés3. » 11 lit alors de Genève le
1 Galiffe, Not. généat., t. III, p. 541, 543, registres du conseil du 4 mars 1555, du 24 septembre 1560 et du 12 février 1562
1 On reçoit trois cents habitants le même malin, deux cents Français, cinquante Anglais, vingt-cinq Italiens, cinq Espagnols. (Registres du conseil du 14 octobre 1558.
5 Registres du conseil du 25 décembre 1559.
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séminaire du protestantisme eu y érigeant un collège où furent fondées sept classes et une académie qui eut trois chaires d’hébreu, de grec et de philosophie, sous la direction de Théodore de Bèze1. Il provoqua l’établissement d’autant d’Églises étrangères qu’il le put dans Genève. En effet, outre l'Église française, il s’y forma des Églises italienne, espagnole, anglaise, écossaise, flamande, au moyen des réfugiés religieux de ces divers pays*, qui y attendirent 4e moment où ils pourraient porter le culte institué par Calvin a leurs nations respectives. Ce moment arriva pour les uns, mais 11e se présenta jamais pour les autres, qui moururent dans l’espoir et dans l’exil. Calvin s’occupa, depuis celte époque jusqu’à la lin de sa vie, de la propagation extérieure de sa doctrine. Il inonda de scs livres et de ses missionnaires la France, les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Écosse, la Pologne, et il devint le chef d’un grand parti religieux.
11 usa, dans les fatigues de cette vaste propagande et dans les travaux réguliers de son ministère, ce qui lui restait de force. Les infirmités fondirent sur lui. Sa frêle constitution, qu’avaient a peine soutenue une tempérance extrême et une âme forte, ne put résister longtemps aux coups redoublés de plusieurs maladies. Son estomac était détruit ; sa tête
1 En 1559. — Michel Rosel, liv. VI, c. xm. — Spon, t. I, p. 304. et note L de Gautier.
* Spon, t. I, p. 299, et note U de Gautier, p. 290. — Michel Roset, liv. IV, c. ut.
lui causait de violentes douleurs, qui l'obligeaient souvent a rester quarante-huit heures sans manger: il avait un asthme dont les accès devenaient de jour en jour plus forts, et il éprouvait de fréquents crachements de sang1. Il n’en remplissait pas moins tous ses devoirs avec ponctualité, et, lorsqu’il ne pouvait se traîner lui-même jusqu’au temple, à l'académie, au consistoire, il s’y faisait porter. 11 voulut finir comme un soldat a son poste. Ses amis lui avaient vainement représenté avec une sollicitude affectueuse qu'il succomberait avant le temps. Il leur avait constamment répondu qu'ils souffrissent que Dieu le trouvât toujours veillant à son œuvre comme il pourrait jusqu’au dernier soupir *.
Mais a la fin ses forces ne répondirent plus à sa volonté. Le 2 février 1504, il fit sa dernière leçon, et le dimanche suivant son dernier sermon. Il ne parla plus en public depuis. En proie a des douleurs cruelles et multipliées, il ne lqi échappait jamais' que ces mots : Seigneur, jusques à quand*? Serré de près par le mal, et sentant sa faiblesse s’accroître, il crut, dans les derniers jours d’avril, que le moment de sa fin était arrivé. 11 s’était fait porter au temple le jour de Pâques pour assister une dernière fois a la cène*. 11 lit, le 25, son testament, dans lequel il distribua a la famille de son frère deux cents
1 Reste, l ie de Calvin, pastim vers la fin.
1 Ibid , p. 111.
5 Ibid. , p. HO.
* Itè.zo, Vie de Calvin, p 114.
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écus, fruit de ses économies ou prix de la vente de sa bibliothèque1.
Avant de mourir, il voulut adresser ses dernières recommandations aux syndics et aux membres du petit conseil. Il leur proposa de se faire transporter a la maison de ville, le 27; mais ils s’empressèrent de se rendre auprès de lui. Après un échange de graves salutations, et lorsqu’ils se furent assis, Calvin leur dit que, Dieu lui donnant des avertissements de son prochain départ, il avait voulu les entretenir une dernière fois. « Je ne saurois assez vous remercier, maguiliques seigneurs, ajouta-t-il, de tant d’honneurs que vous m’avez faits, de toutes les marques de support que vous m’avez données en tant d’occasions, de la douceur avec laquelle vous vous êtes accommodés a mes foiblesses et a mes défauts; en un mot, de toutes les amitiés (pie j'ai reçues de vous. 11 est vrai que, pendant que j’ai été au service de cette Église, il m’a fallu essuyer bien des contradictions. Mais je reconnois en même temps que rien de tout cela n’est arrivé par votre faute, et que ces sortes de disgrâces n’ont été, à mon égard, qu’une suite de l’état des choses de ce monde, où les gens de bien sont toujours exposés a plusieurs traverses. J aurois bien plutôt a me faire des reproches a moi-même, de n’avoir pas procuré a cet Etat et ii cette Église tout le bien que j’aurois
1 Bèze, Vie de Calvin, p. 115et suiv., qui contiennent les dernières dispositions testamentaires de Calvin.
souhaité, quoique je puisse protester devant Dieu <pie j’ai eu pour votre république l’attachement le plus sincère, et que je ne me suis proposé dans toutes mes actions que le plus grand bien public. Je ne saurois aussi m’empêcher de reconnoîlre que Dieu a permisque mon ministère ait été de quelque fruit en cette Église. Pour ce qui regarde la doctrine que j'ai prêchée, je prends Dieu a témoin que j’ai annoncé sa parole dans toute sa pureté, et je le prie qu’il ne permette pas qu elle soit altérée après moi. »
Il leur parla ensuite du gouvernement de leur république, et les exhorta h se confier toujours à Dieu pour sa défense, a être unis entre eux, a s’acquitter avec zèle et plaisir de leurs fonctions, à se piquer de droiture, d’impartialité dans l’exercice de la justice, a préférer toujours les intérêts de l’Etat au leur propre. Il finit en leur disant : « Après vous avoir conjurés derechef de me pardonner les foiblesses et les infirmités que vous avez remarquées en moi, lesquelles je n’ai pas honte d’avouer devant les hommes, puisqu’elles sont connues de Dieu, prenez a gré mon petit travail. Je prie ce grand Dieu qu'il soit toujours votre conducteur et qu’il augmente sur vous ses plus précieuses grâces pour votre salut et celui du pauvre peuple qu'il a confié â vos soins. » Il se sépara d’eux en leur touchant la main â tous, et ils se retirèrent le coeur pénétré d'affliction1.
* Bèze, Vie de Calvin, p 121 à 128. — Spnn. I. I. p. 307 à 309, — ol noie P île ('.antier, à In page 309.
A GENEVE
Le lendemain, tous les ministres de la ville et de la campagne se réunirent aussi dans sa chambre pour prendre congé de lui. Il les exhorta à continuer, après sa mort, avec courage et avec union, l’œuvre qu’ils avaient entreprise ensemble, a conserver chèrement l'ordre qu’il était parvenu a établir dans l’Eglise de Genève, au moyen d'une persévérance que Dieu avait bénie. Il insista sur ce que les choses se trouvant sur un assez bon pied, ils seraient d’autant plus coupables devant Dieu, s’ils les laissaient retomber, par négligence, dans leur premier état de désordre. 11 les conjura de se dévouer entièrement a l’Église de Genève et de ne jamais l’abandonner. 11 termina en leur disant : « Vous m’êtes témoins, mes très-chers frères, que j’ai toujours vécu avec vous dans les sentiments de la plus tendre affection, et je vous prie d’être persuadés que je vous quitte dans les mêmes sentiments. Je vous demande, au reste, pardon du caractère chagrin que j’ai pu montrer quelquefois pendant ma maladie, et vous remercie «le ce que vous avez bien voulu partager entre vous le fardeau de la charge que j’ai laissée vacante. » il leur donna ensuite la main, et ils se séparèrent de lui, profondément émus1.
Ayant appris que Karel, qui était octogénaire, voulait venir de Neulchâtel pour le voir encore une
' Bèzc, Vie de Calvin, p. 128, 12t>. — Spon, t. 1, p. 309, note 1’ de Gautier.
fois, il lui écrivit, pour 1 en détourner, la lettre suivante : « Adieu, très-bon et très-dévoué frère, et. puisqu’il plaît à Dieu que vous demeuriez dans ce monde après moi, vivez en vous souvenant de notre union, qui a été très-utile à l’Église, et dont le fruit nous attend au ciel. Je ne veux pas que vous vous fatiguiez h cause de moi. Déjà je respire avec peine, et j’attends d’un moment a l’autre que le souille me manque. 11 me reste la consolation de vivre et de mourir en Christ, qui ne manque aux siens ni dans la vie, ni dans la mort. Adieu encore une fois et à vous et a nos frères1. » Mais Farel, malgré le poids de son âge, se mit en route, et vint visiter son ami mourant. Ils passèrent une soirée ensemble, et Farel. après avoir dit le dernier adieu â Calvin, retourna dans son église de Neufchâtel*.
La maladie qui emportait Calvin étant une maladie lente, sa lin arriva moins vite qu’il ne le croyait.
Il vécut encore un mois. Le 19 mai, avant-veille de la Pentecôte, il désira assister à la censure que les ministres exerçaient les uns sur les autres, pour se préparer a la cène et au repas fraternel qu'ils prenaient après en commun, en signe d’amitié. La censure et le repas eurent lieu dans sa maison, selon . son désir. 11 se lit porter de son lit à la table autour de laquelle étaient ses collègues, auxquels il dit en entrant : Mes frères, je viens vous voir pour lu iler-
1 ('elle lettre du 2 niai se trouve dans la Vie inédite de Farel, «lia— mise, n* 147, — et Bèze, Vie de Calvin, p. 132.
* Bèze, Vie de Calvin, p. 132 et 133.
A GENÈVE
mère fois. Il bénit les viandes, essaya de manger, et se fit remporter avant la fin du repas dans son lit, pour ne plus en sortir1 *.
Ses forces diminuèrent de jour en jour, mais il conserva jusqu’à la fin sa présence d’esprit. Le 27 mai, il expira vers les huit heures du soir, sans éprouver aucune douleur. Théodore de llèze, qui accourut pour recueillir son dernier soupir, n’arriva%pas a temps. « Je trouvai, dit-il, qu'il avoit déjà rendu l’esprit si paisiblement, ayant pu parler jusqu’à l’article de la mort, en plein sens et jugement, qu'il sembloit plutôt endormi que mort. » « Voilà, ajoute-t-il, comment en un même instant ce jour-là le soleil se coucha, et la plus grande lumière qui fût en ce monde pour l’adresse de l’Église de Dieu fut retirée au ciel*. » Sa mort causa une afiliclion générale. Il fut enterré le lendemain sans aucune pompe, comme il l’avait ordonné lui-même, au cimetière commun de Plein-Palais; mais les syndics, les membres du conseil, les pasteurs, les professeurs et tous les habitants de Genève accompagnèrent ses restes avec des signes de respect et des sentiments de regret et de tristesse3. Calvin avait, lorsqu’il mourut, cinquante-quatre ans dix mois dixsept jours.
Ainsi, pour nous résumer, en moins d’un demisiècle Genève changea entièrement de face. Elle
1 Bt-ze, Vie de Calvin, p. 154 et 135.
1 Ibid., p. 136.
5 Ibid., p. 136, 157, 138.
passa par trois révolutions consécutives. La première de ces révolutions la délivra du duc de Savoie, qui perdit son autorité déléguée en voulant l’étendre et la transformer en souveraineté absolue. Elle se fit a l’aide d’une alliance avec les cantons de Fribourg et de Berne, qui défendirent l'indépendance de Genève, et elle eut pour instrument principal Berthelier, qui paya de sa tète ce patriotique service. *
La seconde introduisit dans Genève le culte réformé, et y détruisit la souveraineté de l’évêque. Elle s’opéra par l’entremise de Karel, avec l’assistance du canton de Berne, et au profit du parti démocratique, qui, vainqueur du duc de Savoie, tendit a rester le seul maître de Genève, et à ne plus en partager le gouvernement avec son ancien prince ecclésiastique.
La troisième constitua l’administration protestante dans Genève, et lui subordonna l’administration civile. Elle fut accomplie par Calvin, secondée par les émigrés étrangers, et dirigée contre le parti municipal des Libertins, comme la seconde l’avait été contre le parti ecclésiastique de l’évêque, et la première contre le parti étranger du duc de Savoie. Les Savoyards, les épiscopaux, les démocrates, succombèrent tour a tour les uns devant les autres, et tous devant les calvinistes.
La première de ces révolutions valut a Genève son indépendance extérieure, la seconde, sa régénération morale et sa souveraineté politique; la
troisième, sa grandeur. Ces trois révolutions ne se suivirent pas seulement, elle s'enchaînèrent. La Suisse marchait a la liberté, l’esprit humain à 1 éraancipation. La liberté de la Suisse fit l’indépendance de Genève, et l'émancipation de l’esprit humain lit sa réformalion. Ces changements ne s’accomplirent ni sans difficultés ni sans guerre. Mais, s’ils troublèrent la paix de la ville, s'ils y agitèrent les âmes, s’ils y divisèrent les familles, s’ils y causèrent des emprisonnements, des exils, s’ils y ensanglantèrent les rues, ils trempèrent les caractères, ils éveillèrent les esprits, ils purifièrent les mœurs, ils formèrent des citoyens et des hommes, et Genève sortit transformée de ses épreuves. Elle était assujettie, et elle devint indépendante; elle était ignorante, et elle devint une des lumières de l’Europe ; elle était une petite ville, et elle devint la capitale d’une grande opinion. Sa science, sa constitution, sa grandeur, furent l’œuvre de la France, par ces exilés du seizième siècle, qui, ne pouvant pas réaliser leurs idées dans leur pays, les portèrent en Suisse, dont ils payèrent l’hospitalité en lui donnant un culte nouveau et le gouvernement spirituel de plusieurs peuples.