FILS DE DIEU, JEAN (ECOLAMPADE
« Tu me conjures de n’ajouter aucune importance au sacrement ; moi, à mon tour, je te conjure de ne point faire de la chose lin sacrement seul, car l’apôtre appelle secret ce qui n'est pas encore ouvertement annoncé. Aussi l’Incarnation fut un secret autrefois, et n’était pas encore une chose. Mais, en vérité, la filiation existait, car le Verbe est coéternel à Dieu le Père; car an commencement était le Verbe, et le Verbe était dans Dieu. Or il notait pas seulement dans le mystère du Verbe, sans signification naturelle. En effet, ce qui était Dieu était la perfection. Le Verbe était donc en Dieu même, et en conséquence chez Dieu. Et parce que le Verbe possède en soi et embrasse toute l’essence de la divinité paternelle, il est avec raison appelé le Fils de Dieu le Père. Car on ne naît pas seulement de la chair. Ne lit-on point ces paroles aux saintes Ecritures : « Ce qui est de l’esprit naît « esprit? » Car, pour la nativité et la filiation, il faut considérer la nature du générateur, et ne point partir seulement du point de
1 Cette lettre se trouve en latin dans Allwoerden, p. 44 à 14 ; et dans l’Appendix de J. L. Moslieim, p. 589 A 591 .
vue charnel. C’est ainsi qu'on appelle verbe avec raison ce qui déclare notre pensée, quoique au sortir (de notre bouche) ce ne soit plus qu’une particule d'air et qu’un souffle matériel. Ces opinions, Irénée les exprime partout. Et que le Verbe, c’est-à-dire le Fils, ait toujours été avec le Père, nous le démontrerons par beaucoup d'arguments. 11 réunit toujours en lui le Verbe et la Sagesse, le Fils et l'Esprit, par lesquels et dans lesquels il fait tout spontanément et librement, auxquels il parle aussi, disant: « Faisons « l'homme à notre image ; » tirant de lui-même la substance des créatures, et le modèle de ses œuvres, et la forme des beautés du inonde. Et Irénée, dans son livre IV, chap. xvu, démontre, en partant de ces faits, qu'on peut distinguer Dieu le Père du Verbe, c’est-à-dire du Fils. Et dans son livre III, chap. xxr, il établit conséquemment que le Verbe fut fait homme, et que le Fils de Dieu fut fait Fils de l’homme, ctmèlé auVerbe de Dieu, alin que, percevant l’adoption, il (le Fils de l'homme) devînt Fils de Dieu. Dans le même chapitre, il pose aussi en principe sa double génération. Nous voyons la même doctrine au chapitre xx, où il démontre que le Fils existant chez le Père n’a point commencé. Partout entin Irénée soutient que le Verbe de Dieu est en effet le Fils du Père, et non point seulement comme représentation de sou Fils à venir. Au reste, l’argument que tu tires de la qualité (diverse des natures) est frivole, parce que Jean a dit qu’il fallait croire que c’était Jésus-Christ, et que c’était le Fils de Dieu. 11 en est de même dans cet argument, qu'il est l’oint du Seigneur, et qu'il a commencé d’être le Fils de Dieu, parce que le même Jean a dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe a été fait « chair.» Enfin, puisque tu promets de persévérer dans cette confession que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, je t'exhorte à reconnaître sa consubstantialité, à cause de l’union du Verbe (avec lui), afin que nous puissions te regarder comme chrétien *. »
Cette controverse ne changea point les opinions de Servct sur la trinité. 11 quitta Bàle. Mais, avant d’en partir, il remit son livre
1 Dans Allwocrden, j>. 44 à 16, et en latin ; et dans J. L. Mosheim, p. 301 et S9i.
A GENÈVE
de trinitatis Erroribus ù Conrad Russ, pour qu'il l'imprimât. La vigilance des théologiens suisses ayant empêché sa publication, il le fit imprimer en 1531 à Haguenau en Alsace*. Son livre fut supprimé à Ratisbonne. Servet fit paraître en 1532 deux dialogues sur la trinité. On pense qu’il se rendit ensuite à Lyon, où il vécut comme correcteur d’imprimerie *, et alla depuis à Paris, où il abandonna la jurisprudence pour se livrer à l'étude de la médecine. Il y devint promptement docteur. Il était déjà maitrc ès arts, et il apprit les mathématiques. Depuis lors il se livra constamment à l’exercice de la médecine. En 1534, il offrit à Calvin, qui passa par Paris, d'entrer en discussion avec lui. « Tant y a, dit Théod. de Bèze, que Michel Servet, dès lors commençant à semer ses erreurs, Calvin ne refusa point de conférer avec lui pour essayer de le réduire, ou bien pour le convaincre et redarguer par la parole de Dieu. Pour ce fait fut accordé qu’ils se trouveraient tous deux à heure nommée en une certaine maison en la rue Saint- Antoine ; ce que Calvin fit, combien qu’il y eût de danger pour sa personne; mais ledit Servet ne comparut, quoiqu’on l’attendit longtemps *. »
Il demeura à Paris jusqu’en 1557. Il publia un livre sur les sirops. On lui attribue la découverte de la circulation du sang*. Il se rendit ensuite à Venise en 1559. Mélanchthon écrivit à la seigneurie de cette ville pour l'engager à ne pas laisser propager les erreurs impies de Servet *. Servet parcourut l’Italie. 11 vit le pape à Rome.
Vers 1540, il habitait Charlieu à douze lieues de Lyonu. U fixa ensuite sa demeure à Vienne, où il pratiqua son art. Vers l’an 1540, il envoya un écrit à Calvin, sur lequel il lui demanda son avis. Cet écrit, destiné à signaler les erreurs de Calvin, était vraisemblablement un extrait du Christianismi restitutio. qu’il publia plus tard. Le goût de la discussion le porta à demander à
* Allwoerdcu, p. 26.
’ Ibid., p. 30.
1 Bèze, Vie de Calvin, p. 18, et Hisl. des Egl. réformées, p. 14.
* Allwoerden, p. 30 à 54 ; et la pièce xx, p. 499, dans J. !.. Mosheim.
* Ibid., p. 54, et note B.
“ Ibid., p. 36.
Calvin de l’appeler lui-même à Genève. Mais Calvin, profondément blesse, et qui avait déjà pris son parti contre Servet, écrivit à Viret : « Servet veut venir à Genève, mais appelé par moi. Je ne l'y appellerai jamais, et je ne lui engagerai point ma foi : car j’ai déjà résolu, s’il vient ici, de ne pas l’en laisser sortir vivant l. » La même année, il exprima les mêmes sentiments, et presque dans les mêmes termes, dans une lettre qu’il adressa à Farel *.
La contestation entre ces deux vieux adversaires 'en 'resta là jusqu’en 1553. Cette année, Servet publia à Vienne son livre intitulé Christianùmi reslitutio. 11 n’y mit pas son nom. 11 ne le donna que sous celui de Yillanovani. Mais Calvin, qui faisait la police des opinions et qui surveillait de loin celles de Servet, en eut promptement connaissance. Il dénonça Servet aux magistrats de Vienne par l’entremise d’un Lyonnais nommé GuillaumeTrie, qui demeurait à Genève et qui écrivit à Lyon et à Vienne. Servet fut saisi et jeté en prison ; mais, gardé peu étroitement et s’étant fait beaucoup d’amis dans cette ville comme médecin, il parvint à s’échapper au bout de trois jours. Le 17 juin, les magistrats de Vienne le condamnèrent comme hérétique. Il fut brûlé en effigie, et cinq ballots de ses livres furent jetés dans les flammes*.
En quittant Vienne, Servet eut l'intention de se rendre à Naples et d'y exercer la médecine parmi les Espagnols, ses compatriotes, qui demeuraient dans la ville. 11 passa par Genève. Redoutant les dangers qui l’y menaçaient, il s’y tint caché. Il fit chercher une barque pour se rendre par le lac à Zurich. Calvin eut connaissance de sa fuite de Vienne et de son séjour à Genève. Il en prévint l’un des syndics, qui le fit saisir et emprisonner. Nicolas de la Fontaine, serviteur de Calvin, se porta accusateur de. Servet et fut également mis en prison *.
1 « Servelus cupit hue venire, sed a me acccrsitus. Ego autem nunquam rommittam, ut fidein mcam catenus obslrictain habeat; jam enim constitulum habeo si veniat nunquam pati ut salvus exeat. » (Lettre de Calvin, citée dans la note O de la p. 59 d'Allwocrden.)
* « Nam si veuiret valeat mea aulhoritas, vivum exire nunquam patiar. » (Allwoerden, ibid.)— L'original de cette lettre se trouve à la bibliothèque du roi, fonds Dupuis, n* 101, 102. — V. Audin, ///*/. de Calvin, t. II, p. 515,516-
5 De la Hoche, p. 101-108. — Allwoerden, de la p. A3 A 50.
* De la Hoche, p, 110-115. — Allwoerden, p. 55 à 58.
A GENÈVE
Avant d’entrer dans l’histoire de son procès, il ne sera pas inutile de faire connaitre ses opinions réelles sur la trinité et sur Jésus-Christ. Voici comment Stanislas Lubieniet/.ki , dans son Histoire de la reformation polonaise, les résume en un discours qu'il attribue à Servet peu de temps avant sa mort
IIISCOITRS DE MICHEL SERVET SUR LA VRAIE COMtAISSAKCE DE MED ET DE SOX ril.S.
« Ceux qui établissent que Dieu est formé par trois personnes substantielles ou hypostases nous conduisent à croire à l’existence de trois dieux égaux par leur nature. Ils soutiennent en effet que ces trois choses substantielles sont distinctes et différentes , et ils veulent que chacune de ces choses, ou, suivant leur expression, que chacune de ces hypostases soit Dieu. Il est évident qu’ils font par là trois dieux égaux et distincts. En effet, puisque ces personnes ou hypostases, différant par leur nature et par leur rang, sont chacune d'elles en particulier déclarées Dieu, il s’ensuit nécessairement qu’il doit y avoir autant d’attributs que de sujets, et que le nombre des dieux doit être multiplié selon le nombre des personnes. Et, quoique leurs paroles ne nous annoncent qu’un seul Dieu, elles en présentent trois, cependant, à notre intelligence ; et il ne se rencontre aucun esprit exercé et sincère qui ne comprenne qu'on lui propose le culte de trois dieux. Comment se fait-il que trois (essences) dont chacune d’elles est Dieu à part, ne forment, réunies, qu’un seul Dieu? Aucun homme n’a jamais pu le dire ou le prouver. 11 reste donc et dans l'esprit et dans l'intelligence ce doute insoluble et cette confusion inexplicable que trois sont un, et un est trois. En effet, quoique l'intelligence entière s’élève vers un seul Dieu, se propose de l'honorer et réunisse toutes ses forces pour le concevoir
) llistoria reformations Polonicæ in qnn tnm reformatorum lum anlilrinitariorum origo et progressas in Polonia et in flnilim’s provinciis mrrantur , par Stanislas l.ubienietzki, né en 4625 et mort.cn 4675. 11 figure dans la bibliothèque des antilrinitaires aux pages 89 el 90. — l.e discours attribué à Servet est au liv. II, c. v.
dans l’unité , trois objets distincts se présentent aussitôt à elle, et viennent se peindre dans les yeux de l’esprit. Il reconnaît dans chacun d’eux un Dieu, et, voyant ainsi se présenter devant lui trois dieux égaux en effet et cependant distincts, il se trouble et succombe, devant ce mystère inconcevable, entre un et trois. Ce fut cette cause qui détruisit la doctrine de la triade grecque ou de la triplicité. Si maintenant, en tournant nos voiles, nous examinons ce sujet en entier, nous en rapportant aux paroles de la très-sainte Écriture, comme à une pierre de touche ; si, nous en rapportant aux discours de Dieu, nous recherchons la vraie connaissance de Dieu, toute confusion, toute perplexité cessera sans aucun doute, et notre esprit ne sera plus forcé d’admettre rien qui lui répugne.
« On doit savoir d’abord que le nom de Dieu est appellatif de toutes puissances, souverainetés et supériorités. Il convient proprement à celui qui est le chef de tous, le roi des rois et le Seigneur des dominations, par qui toutes choses sont, et de qui toutes choses dépendent, à celui qui est le seul père et le seul créateur de tous. Ce nom moins justement employé peut aussi être appliqué aux créatures, parce que celui qui a pouvoir et puissance de la part de Dieu sur quelqu’un, celui-là peut être appelé Dieu , comme Moïse, dans V Exode, vi, 1 : « Le Seigneur « dit à Moïse : Je vous ai établi le Dieu de Pharaon; » et comme Cyrus, dans Isaïe, où il est appelé le Dieu d'Israël, iv, 5, 5; et, s’il est permis, pour fixer la valeur du mot, de joindre les choses profanes aux choses sacrées , Auguste César est le dieu de Virgile, et Lentulus le dieu de Cicéron, parce qu’il fut l’auteur de son rappel. Ainsi donc l'Écriture appelle dieux ceux que l'Être suprême et le Dieu éternel a ornés de quelque grâce, de quelques vertus, de quelques privilèges, et a élevés au-dessus des autres. Aussi le Psalmiste s’écrie, Ps. lxxxii , 6 : « Je leur ai dit : « Vous êtes des dieux; vous êtes tous les enfants du Très-Haut. i>
« Mais ces dieux ne le sont point par leur nature ; ils le sont seulement par la grâce et le don de l’Etre suprême ; et, par cette raison, ils ne sont jamais appelés du nom de divinité (deitas) qui convient seul au Dieu suprême. Chez les Hébreux, ils sont appelés Elohiin ou Adonaï, mais jamais par le nom propre et
A GENÈVE
particulier de la divinité, qui est Jéhovah, c'est-à-dire, le Seigneur par excellence. (Ici, il existe une lacune dans le manuscrit autographe.)
« C’est pourquoi Paul , au commencement de tous ses chapitres, s'exprime ainsi : « Grâces et paix de la part de Dieu notre « père, et de Notre- Seigneur Jésus-Christ. » Établir trois dieux égaux par nature est donc un blasphème et une impiété exécrable ; il faut donc tout rapporter à un seul Dieu, à celui qui est l’auteur de toutes choses et qui a tout créé par sa volonté. Celui-là seul, en effet, est Dieu par lui-même, en vertu de sa propre nature; tous les autres ne sont point dieux par euxmêmes ; ils reçoivent et reconnaissent en eux le pouvoir divin comme émanation du seul Dieu lè père, et ils sont appelés dieux à cause du Dieu suprême. En effet, ce Dieu grand et unique peut sanctilier ses créatures et les remplir de sa divinité. Mais nous ne saurions admettre trois dieux égaux par nature : autrement, il faudrait aussi admettre de toute nécessité trois créateurs de l’univers ou pantocratores et trois pères. Le nom de Dieu convient simplement au seul père, qui est Dieu par lui-même, et qui a tout créé ; lui seul peut simplement et absolument être appelé Dieu.
a Des précédentes propositions il est facile de déduire comment Notre-Seigneur Jésus-Christ , vrai fils de Dieu, peut être apjielé Dieu ; car il tire son principe de divinité de Dieu le père, et, procédant du vrai Dieu, il est appelé le vrai Dieu, le Dieu de toutes les créatures; mais il n’est pas le Dieu du père, qui soumet tout à lui. On trouve cette doctrine que Dieu le père est seul Dieu par sa nature, qu’il est le Dieu et le Seigneur du lils, dans Jean, xiv, 28 : Je vais vers mon père, qui est plus grand que moi. Jean, xx, 17 : Je vais vers mon père et vers votre père; vers mon Dieu et vers votre Dieu. Matth., xxvn, 46 : O mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Apoc.,iu, 15: J'écrirai sur lui le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu. L'opinion de ceux qui veulent que le fils ait parlé comme homme et non comme Dieu n’est point fondée; je répondrai que l’émanation divine qui est dans le lils existe aussi pour l’homme. Le fils est un homme déifié, ou rempli par la di-
vinité.» En conséquence sa puissance 11e saurait détruire celle du père. Le fils a été sans doute établi sur nous par le père comme notre Seigneur, notre Dieu et notre chef; mais le père est cependant le Seigneur, le Dieu et le chef du fils. (1 Cor., xi, 3.) Et le fils a été soumis au père. (C. xv, 28.) Et il est l’économe et l’administrateur de la maison paternelle. (Hébr., 111,8.) C’est pourquoi le fils notre Dieu et notre chef a reconnu au-dessus de lui la divinité et la supériorité du père. Le Psalmiste a expliqué clairement ce double mode de la divinité du père et du fils, l’s. xlv, 3, 7, 8 : « Vous surpassez en beauté les enfants des hom- « mes; la grâce est répandue sur vos lèvres, parce que, 6 trône, ô « Dieu, vous êtes éternels, parce que le sceptre de votre empire « est le sceptre de l’équité, que vous aimez la justice et que vous « haïssez l'iniquité; parce que Dieu, votre Dieu, vous a oints entre « vos compagnons de l’huile de sa joie. » Car ô trône, ô Dieu et Dieu vous a oints sont au vocatif, et se rapportent au fils. Lorsqu’il ajoute ensuite votre Dieu , il parle de Dieu le père qui a oint le fils, et l’a sanctifié. Pareillement V Ecclésiaste , en parlant de la sagesse qui représente le fils de Dieu , s’exprime ainsi , xxiv, 16 : « J’ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a « honoré et dans ses régions, héritage de mon Dieu. »
« Je pense aussi qu’il est plus clair que le jour à celui qui veut adhérer aux Écritures, que le fils est Dieu par le père, établi comme Dieu sur toutes choses par le père, et reconnaissant audessus de lui la supériorité et la divinité du père, quoique les noms servant à marquer les diverses natures divines n’existent point chez les Grecs et les Latins, et que toutes soient désignées par le nom commun de Dieu. 11 n'y a qu’un seul Dieu par luimême, par sa propre nature, éternel, grand, suprême, immortel, invisible, incompréhensible, habitant la lumière inaccessible, la plus reculée, qui a tout créé, qui gouverne tout, par qui toutes choses existent, de qui toutes choses dépendent. Celui-là est le Dieu des dieux, le Roi des rois; il est le père et le Seigneur des seigneurs; il est Jéhovah, le seul que l’Écriture appelle simplement et absolument Dieu et le Père. Il est le père universel de tous, et proprement et en particulier père de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Paul l’explique très-bien en disant, Cor., vin, 5 :
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« Encore qu’il y en ait, soit dans le ciel ou sur la terre, qui sont « appelés dieux, et qu’en ce sens il y ait plusieurs dieux et plusieurs « seigneurs, il n'y u néanmoins pour nous qu’un seul Dieu le père « qui a créé toutes choses et nous pour lui, et qu’un seul Seigneur « Jésus-Christ par qui toutes choses et nous ont été faites. » D’où il est évident que des créatures peuvent être honorées du nom de Dieu par la grâce et la concession cependant du seul Dieu suprême, qui est le souverain Dieu des dieux, qui est le père de tous sur toutes choses, par toutes choses, et en toutes choses, auquel, comme au Dieu unique, suprême, Dieu par lui-même, tous les autres dieux se rapportent, se subordonnent, et obéissent. (Je grand nombre de dieux ne jette dans l'esprit aucune confusion, et ne préjudicie point à la divine unité, puisque toute créature loue le Dieu créateur et lui seul comme le Dieu grand et suprême, l’honore et l'adore seul, duquel toute l'Ecriture témoigne qu'il n’y a pas d'autre Dieu que lui. üeut., vi, 4 : « Écoute, « Israël, le Seigneur ton Dieu est Tunique Dieu. » Ibid., x, 17 : « Jéhovah est le Dieu grand, le Dieu puissant, le Dieu terrible, qui « ne fait attention ni aux présents ni aux personnes ; » et Fs. l, 1 : « Le Dieu des Dieux a parlé; » et Paul aux Gai., îv, 8 : « Autre- « fois, lorsque vous ne connaissiez point Dieu, vous étiez esclaves « de ceux qui ne sont point dieux par leur nature ; mais maintenant « que vous connaissez le vrai Dieu, comment vous tournez-vous « vers l’impuissance et la faiblesse? »
[Suivent encore six citations.)
a Les Écritures, comme on le voit, ont toujours soin de distinguer entre Dieu et le fils de Dieu ; et, si on lit avec attention, on sera convaincu que, trois ou quatre passages exceptés, elles appellent le père Dieu simplement et absolument, et Jésus, son Christ et son fils. Cependant , la divinité du fils diffère de celle des autres dieux. Ainsi, Dieu le père a déifié les autres et les a sanctifiés, mais avec des limites, comme ses fils adoptifs. Ainsi Moïse et Cyrus furent les dieux particuliers de Pharaon et d'Israél ; mais le Christ, Dieu Ta béni comme son propre fils et Ta sanctifié sans mesure, et Ta rempli en entier de son Esprit saint
et de toute sa divinité, de la grandeur de laquelle nous sommes participants. Que le fils soit égalé au père en divinité, en gloire, en puissance, cette doctrine ne détruit pas nos premières propositions , parce que toute divinité , gloire et puissance du fils procèdent du père, et sont reconnues par lui comme don du père ; d’où Matthieu peut dire, xxvm, 18 : « Toute puissance sur le ciel « et la terre m’a été donnée ; » et Pierre, Actes, h, 36 : « Parce « que Dieu a lait Seigneur ce Jésus-Christ que vous avez crucifié. » Et c’est pourquoi Paul déclare que cette divinité du fils et son égalité avec le Dieu très-haut, le père, ne doivent point être comprises par rapport à Dieu le père lui-même, mais qu’elles ne doivent l’être que par rapport aux créatures. Cor., xv, 27 : « Et « puisqu’il est dit que toutes choses lui ont été assujetties, il est « manifeste qu'elles le sont toutes, excepté celui qui les lui a assu- « jetties. » Lors donc que toutes choses auront été assujetties au fils, alors il sera aussi lui-même assujetti à celui qui lui aura assujetti toutes choses, afin que Dieu soit en tous, ür, quoique le fils se reconnût, par le don du père, égal au père en vertu, gloire et puissance, il ne voulut jamais cependant ahuser des dons de l’égalité, et les convertir en tyrannie et rapine, comme Paul dit aux Phil. , h, 8 : a 11 s’est soumis et s'est rendu obéis- « sant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. » C’est pourquoi Dieu l'a élevé, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, et lui a soumis les cieux, les terres, les enfers. Il voulut que toutes les créatures l'adorassent comme Dieu et Seigneur ; en un mot, il accorda à son fils bien-aimé le plus de vertus, de puissance, de grâces, de bénédictions et de divinité qu’il put lui confier, le plaça dans son égalité et sur son trône, et voulut que des honneurs aussi grands fussent rendus à son fils qu’à lui. Aussi, qui méconnaît le fils méconnaît le père. Aucun autre nom n’a été donné aux hommes sous le ciel, par lequel ils puissent espérer le salut (Act., iv, 12), que celui du fils de Dieu, de Notre-Scigneur Jésus-Christ, qui est le vrai Seigneur et notre Dieu, ‘comme Thomas Joh., xx, 27, Paul et Jean l’ont témoigné. Ainsi louange, honneur et gloire dans l’éternité des siècles à Notre-Seigneur Jésus-Christ, à Dieu le père, le Dieu très-grand et très-clément. »
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Le 14 août, Nicolas de la Fontaine produisit trente-neuf articles rédigés par Calvin, et il demanda que Servet fût interrogé sur eux. Ces articles étaient relatifs à ses opinions. Le trenteseptième accusait Servet de s’être violemment élevé contre Calvin et la doctrine qu’il professait. Servet répondit à cette accusation que Calvin l'avait attaqué et injurié dans les livres qu’il avait imprimés, et que lui s’était borné à montrer la grandeur de ses erreurs. Nicolas de la Fontaine, ayant donné caution, fut mis en liberté, et le procureur général fut chargé de la poursuite du procès. Le 21 , Calvin parut devant le tribunal et entra en discussion avec Servet. Il lui présenta des notes que celui-c1 avait ajoutées à la Bible, et dans lesquelles il l'interprétait dans un sens entièrement littéral, et son livre du Christianismi restilutio , dans lequel il appelait la trinité somnium Attgustini, et nommait trithéistes ou athées ceux qui croyaient en elle. Servet répondit qu’il n’appelait pas trithéistes ceux qui croyaient ù la trinité, parce que lui qui y croyait serait aussi un trithéiste, mais ceux qui voulaient établir une distinction réelle quelconque dans l’essence divine, parce que ce serait lui enlever son unité. 11 ajouta qu’il suivait en cela la doctrine des apôtres et des Pères de l’Eglise; une discussion s'engagea sur ce point entre les deux adversaires *.
Le lendemain il écrivit aux syndics et au conseil la lettre suivante pour justifier son opinion et prouver son peu de danger :
A MES THÈS-HONOIIÊS SEIGNEURS, MESSEIDNEUU5 LES SVNDICS ET CONSEIL DE GENÈVE.
« Supplie humblement Michel Servetus, accusé, mettant en faict que c’est une nouvelle invention ignorée des apostres et disciples et de l’Église ancienne, de faire partie criminelle pour la doctrine de l’Escriture, ou pour questions procédantes d’icelle. Cela se monstre premièrement aux Actes des Apostres, chap. xviu et xix, où tels accusateurs sont déboutés et renvoyés aux Églises, quand ni a aultre crime que questions de la religion. Pareillement du temps de l’empereur Constantin le Grand, où il y avoit
1 Allwoerden, p. 58 ù 65, - et Cl. de la Boche, p. <10 à 120.
grandes hérésies des ariens, et accusations criminelles tint du costé d'Athanasius que du costé de Arrius, ledict empereur par son conseil et conseil de toutes les Églises, arresta que, suyvant la ancienne doctrine, teles accusations n'ariont point de lieu, voire quand on seroyt hérétique comme étoist Arrius. Mais que toutes leurs questions seriont décidées par les Églises, et que estila que seroyt convencu ou condamne par iceles, si ne se voloyt réduire par repentance, serait banni. Laquielle punition a esté de tout temps observée en l’ancienne Église contre les hérétiques, comme se preuve par mille autres histoires et authorités des docteurs. Pourquoy, rnesseigneurs, suivant la doctrine des apostres et disciples, qui ne permirent oneques tieles accusatioas, et suyvant la doctrine de l’ancienne Eglise, en laquiele tieles accusations ne estiont poynt admises, requiert ledict suppliant estre mis dehors de la accusation criminelle.
u Secondement, rnesseigneurs, vous supplie considérer que n’a point offansé en vostre terre ni ailleurs, n’a point esté sédicieux ni perturbateur. Car les questions que lui tracte sont difficiles, et seulement dirigées à gens sçavants. Et que de tout le temps que a esté en Allamagne, n’a jamais parlé de ces questions que à OEcolampadius, Bucerus et Capito. Aussi en France n'en ha jamais parlé à home. En oultre que les anabaptistes, scdicieux contre les magistrats, et que voliont faire les choses communes, il les a tousjours réprouvé et répreuve. Donc il conclut que pour avoir sans sédition aulcune mis en avant certaines questions des anciens docteurs de l’Église, que pour sela ne doyt aulcunement estre destenu en accusation criminelle.
’ « Ticrsainent, rnesseigneurs, pour ce qu'il est estranger, et ne sait les costumes de ce pays, ni comme il faut parler et procéder en jugement, vous supplie humblement lui donner un procureur, lequiel parle pour luy. Ce faisant farés bien, et N’ostre-Seigneur prospérera vostre république.
« Faict en vostre cité de Genève, le 22 d’aost 1553.
« Michel Servetus, de Villeneufve.
« En sa cause propre 1 . •
' Dans tlo la Roclie, p. 135 à 457; dans Allwoerden, p. 67 et 68, et dans J. !.. Mosliuim, p. 417 et 418.
A GENÈVE
Le procureur général répondit à cette requête que Servet s’était rendu coupable d’impiétés trop graves pour mériter d’avoir un procureur ou un avocat. 11 présenta trente-huit nouveaux articles contre lui. Les premiers avaient concerné sa doctrine : la plupart de ceux-ci furent relatifs à sa personne et à ses mœurs. Comme ses accusateurs prétendaient qu’il avait mené une vie très-dissolue, il lui fut demandé, par la treizième question, s’il s’était engagé dans les liens du mariage; il répondit qu’il n’avait jamais pensé à se marier, eo quod impotentem sese ac hemiosum esse scivisset *.
Cependant le conseil de Genève ayant averti les magistrats de Vienne de la prise et de l'incarcération de Servet, ceux-ci le firent redemander pour le juger. Dès que Servet en fut instruit, craignant un sort plus funeste à Vienne qu’à Genève, il se jeta aux pieds de ses juges, et les supplia, en pleurant, de ne pas le renvoyer à Vienne et de prononcer eux-mêmes sur sa cause, comme ils le voudraient *.
Calvin, qui avait assisté déjà plusieurs fois à l’interrogatoire de Servet, intervint plus directement dans le procès, et le 15 septembre il lui présenta trente-huit propositions extraites de ses ouvrages, sur lesquelles il demanda qu'il fut interrogé. Ce jour même, Servet écrivit au conseil des Deux-Cents la lettre suivante, dans laquelle il se plaignait des misères, des douleurs et des injustices de sa captivité.