MES TRÈS— HONORÉS SEIGNEURS
« Je vous supplie très-humblement que vous plaise abréger ces grandes dilations, ou me mettre hors de la criminalité. Vous voyés que Calvin est au bout de son roulle, ne sachant ce que doyt dire, et pour son plaisir me voult icy faire pourrir en la prison. Les poulx me mangent tout vif, mes chausses sont descirées et n’ay de quoi changer, ni perpoint, ni chamise, que une
1 Do la Roche, 138-140. — Allwoerden, p. 69.
* Allwoerden, p. 71.
méchante. Je vous avois présenté une aultre requeste, laquiele estoyt selon Dieu. Et pour la empêcher, Calvin vous a allégué Justinian. Certes il est malheureux d’alléguer contre moi ce que luv-mesme ne croyt pas. Luv-mesme ne tient poynt, ni croyt point ce que Justinian a dit de Sacrosanctis Ecclesiis et de Episcopis et c 1er iris, et d’aultres choses de la religion; et sait très-bien que l’Église estoit déjà dépravée. C’est grand honte à luy, encores plus grande, qu'il a cinq semeines que me tient icy si fort enfermé, et n’a jamais allégué contre inov un seul passage.
« Messcigneurs, je vous avoys aussi demandé un procureur ou advocat comme aviés permis à ma partie, laquiele n’en avoyt si afairequc niov, que je suis estrangier, ignorant les costumes de ce pays. Toutefois vous l’avés permis à luy, pas à moy, et l’avés mis hors de prison davant de cognoistre. Je vous requier que ma cause soyt mise au conseil de Deux-Cents aveque mes requestes; et si j'en puis appeler là, j’en appelle, protestant de tous despans, dommages et intérés, et de pœna talionis, tant contre le premier accusateur que contre Calvin, son maistre, que a prins la cause à soy.
« Faict en vos prisons de Genève, le 15 septembre 1553.
« Michel Servetus.
i Kn sa cause propre
11 n’y eut aucune 3utre conférence entre Calvin et Servet devant les juges. Servet eut bien la faculté de discuter avec Calvin, mais il n’en profita point, prétextant sa tristesse et ses chagrins. Il est possible qu’il en fut empêché par la crainte de la supériorité de son adversaire dans une controverse orale. La discussion eut lieu par écrit entre eux. Servet répondait aux propositions que Calvin avait extraites de son livre. Encouragé sans doute par les ennemis de Calvin, il se laissa aller à des invectives contre lui dans cette controverse écrite ; il l’appelait Simon le magicien, imposteur, sycophante, perfide, menteur, et il disait :
' Dans de la Roche, p. 146,147; dans AUwoerden, p. 75 et 74, et dans J. L. Mosheim, p. 418 et 419.
A GENÈVE 415
« Je suis constant dans une cause si juste, et je ne crains pas la mort1. »
Après avoir lu tous ses écrits, le conseil de Genève le condamna secrètement à mort. C’était le désir de Calvin, qui écrivait : « J'espère que la sentence sera capitale, mais je désire que l'atrocité de la peine lui soit épargnée*. » Farel, a qui il écrivait en ces termes, le confirma dans son sentiment. Servet en ayant appelé aux théologiens étrangers, le conseil de Genève consulta les pasteurs des villes suisses. 11 envoya donc le livre que Servet avait publié à Vienne, avec les écrits de Calvin et les réponses de Servet aux quatre Églises de Zurich, de Bâle, de Berne et de Schaffouse; il leur demandait leur avis sur Servet. Ces Égli ses répondirent toutes promptement, et s’élevèrent contre Servet, dont elles appelèrent les erreurs horribles et détestables, et furent d’avis qu’il fallait sévir contre lui, sans toutefois faire aucune mention de la peine de mort. La réponse de l’Église de Zurich arriva le 2 d’octobre. Elle exhortait les magistrats de Genève à empêcher cette contagion de s’étendre plus loin. 11 en fut de même de celle de Schaffouse, qui arriva le 6, et de celle de Bâle, qui arriva le 18. Ces deux dernières Églises invitaient les Genevois à guérir Servet de ses erreurs, et, s’il était incurable, à se servir de leur puissance pour que l’Église du Christ n’essuyât point par là un grand détriment. Les Bernois écrivirent dans le même sens*.
Servet, qui ignorait ce qui se passait, adressa le 22 septembre au conseil une nouvelle supplique, dans laquelle il se plaignit que Calvin l'eût faussement accusé d’avoir nié l’immortalité de l’âme et l’incarnation du Christ.