‹ Mémoires historiquesChapitre 15 sur 22 · TRÈS— HONORÉS SEIGNEURS · texte numérisé non relu

TRÈS— HONORÉS SEIGNEURS

« Je suis detenu en action criminelle de la part de Jehan Calvin, lequel m’a faulsement accusé, disant que j’avés escript,

4 Allwoerden, p. 85 cl 86.

* « Spero capitale saltem fore judicium, pœnæ vcro alrocilalem rcmitti rupio. » (Episl. ad Farellum ; Calv. Epis! p. 290.)

5 Allwoerden, p. 89 et 90.

« I. Que les âmes estiont mortelles, et aussi

« II. Que Jésus-Christ n’avoyt prins de la Vierge Maria que la quatricsme partie de son corps.

# Ce sont choses horribles et exécrables. En toutes les aultres hérésies, et en tous les aultres crimes, n’en a poynt si grand que de faire l'ame mortelle. Car à tous les aultres il y a spérance de salut et non poynt à cestui-cy. Qui dict cela ne croyt poynt qu’il y aye Dieu, ni justice, ni résurrection, ni Jésus-Christ, ni sainte Escriture, ni rien: sinon que tout è mort, et que homme etbeste soyt tout un. Si j’avés dict cela, non-seulement dict, mais escript publicamant pour enfecir le monde, je me condamnerés movmesme à mort.

« Pourquoy, messeigneurs, je demande que mon faulx accusateur soit puni pœna talionis, et que soyt detenu prisonnier comme moy jusques à ce que la cause soit deffinie pour mort de luy ou de moi, ou aultre poinc. Et pour ce faire, je me inscris contra luy à ladicte poine de talion. Et suys content de morir, si non est convencu, tant de cecy que d'aultres choses que je lui mettre dessus. Je vous demande justice, messeigneurs, justice, justice, justice.

« Faict en vos prisons de Genève, le 22 de septembre 1553.

« Michel Servetiis,

« En sa cause propre *. •

Excité par le parti des Libertins, qui luttait dans ce moment avec avantage contre Calvin, Servet demanda que celui-ci fût interrogé sur l’emprisonnement et les poursuites dont il l’avait rendu l’objet à Vienne, et qui auraient eu une issue fatale pour lui s’il n’avait pas pris la fuite, et requit sa condamnation de la manière suivante :

« Messeigneurs, il y a quatre raisons grandes et infallibles par lesquelles Calvin doyt estre condamné.

« La première est pour ce que la matière de la doctrine n’est point subjecte à accusation criminelle, comme vous ay montré

1 Dans île la Roche, p. 1 18, 149 ; dans Allwoerden, p. 91 et 93, et dan* J. L. Mo<sheim, p. 419.

A GENÈVE

par mes requestes, et inonstrarei plus ampleniant par les anciens docteurs de l’Église. Pourquoy il a grundamant abtislé de la criminalité et contre l'estât d’un ministre de l’Évangile.

« La seconde raison est pour ce qu’il est faulx accusateur, comme la présente inscription vous montre, et se prouvera facilement par la lecture de mon livre.

« La tierce est que par frivoles et calumnieuses raisons veult opprimer la vérité de Jésus-Christ, comme par le raport de nos écritures vous sera manifeste. Car il y a mis de grandes inenteries et méchancetés.

« La quatrième raison est que, en grande partie, il ensuyt la doctrine de Simon Magus contra tous les docteurs qui furent iamays en l’Église. Pourquov, comme magicien qu’il est, doyt non-seulement estre condamné, mais dovbt être exterminé et déchaché de vostre ville, et son bien doyt estre adjugé à moi, en récompense du mien que luy m’a fait perdre, en quielle chose, messeigneurs, je vous demande.

a Faict le jour que dessus, etc.

« Michel Servetus,

• En sa cause propre. »

La réfutation des opinions de Scrvct fut rédigée par Calvin et signée par quatorze ministres. Servet écrivit en latin à la suite de cette réfutation :

« C’est assez crier jusqu’à présent, et il y a ici une grande foule de signataires. Mais quelles preuves apportent-ils pour établir, comme ils le prétendent, que le fils est invisible et réellement distinct? lis n’en produisent aucune, et n’en produiront jamais. Cela convenait cependant à de si grands ministres de la parole divine, qui se vantent partout de ne vouloir rien enseigner qui ne soit démontré par des passages solides de l'Écriture. Mais aucuns passages pareils ne sont cités. C’est pourquoi ma doctrine est attaquée par des clameurs seules, mais elle n’est condamnée par aucune raison et par aucune autorité.

« Miciifl Servet. — A signé seul, mais ayant Christ pour protecteur très-certain 1 . »

1 En latin, dans de la Roche, p. 138, et dans Allwoerden, p. 86 et 87.

Enfin, voyant qu’il n’était plus appelé devant ses juges, et que son sort n'éprouvait aucun adoucissement dans sa prison, il écrivit le 10 octobre la lettre suivante :

<( MAGNIFIQUES SF.1GNF.IGS,

« 11 y a bien troys sennneines que je desire et demande avoir audianse et n’av jamayspeu l’avoir. Je vous supplie pour l’amour de Jesu Christ, ne me refuser ce que vous ne refuscries à un Turc, en vous demandant justice. J’ay à vous dire choses d’importance et bien nécessaires.

« Quant à ce que avies commandé, qu’on me fit quelque chose pour me tenir net, n'en a rien esté faict, et suys plus pietre que jamais. Et davantage le froyt me tormante grandement à cause de ma colique et rompure, laquelle mengeldre d’aultres pauretes, que ay honte vous escrire. C’est grande cruaulté, que je n’aye conget de parler seulement pour remédier à mes nécessités. Por l’amour de Dieu, messeigneurs, dones y ordre, ou pour pitié, ou pour le devoyr.

« Faict en vos prisons de Genève, le dixième d’octobre 1553.

« Michel Servetus ‘. »

Mais scs supplications furent inutiles. Lorsque les réponses des Églises suisses furent arrivées, il fut condamné au supplice du feu. Un de ses amis demanda vainement que sa cause fût soumise au conseil des Deux-Cents. Calvin lui-méme, qui l'avait poursuivi avec tant de dureté et d’acharnement, chercha tout aussi vainement à faire adoucir son genre de mort*. Comme la loi qui condamnait au feu les hérétiques n'était pas abolie, la sentence fut portée en ces termes :

1 Citée dans AUwoerden, p. 91 et US, et dans J. L. Jloslicim, p. 420 et 421. * « Genus niortis conati sumus mu Lire, sed frustra. » (F.p. et rep. Calr., Ep. ci.ii, p. 504.1

A GENÈVE

PROCÈS FAIT ET FORMÉ PAR REVAUT SOS TRÈS-REDOÜBTÉS SEIGNEURS SIN- DIQUES JUGES DES CAUSES CRIMINELLES DE GESTE CITÉ A LA POURSUITE ET INSTANCE DU SEIGNEUR LIEUTENANT DE GESTE DICTE CITÉ ÈS DITES CAUSES INSTANT CONTRE MICHEL SERVE!' DE VILLEKEUFVE AU ROYAUME d’aRRAGON EN ESPAGNE.

« Lequel premièrement a esté atteint d'avoir, il y a environ vingttrois à vingt-quatre ans, fait imprimer un livre à Agnon 1 en Allemagne contre la sainte et individue Trinité, contenant plusieurs et grands blasphémés contre icelle grandement scandaleux ès Églises desdites Allemagne» : lequel livre il a spontanément confessé avoir fait imprimer, non obstant les remontrances et corrections à lui faittes de ses faulses opinions par les sçavants docteurs évangélistes desdites Allemagnes.

« Item, et lequel livre a esté par les docteurs d’icelles Églises d’Allemagne, comme plein d’hérésies, réprouvé, et ledit Servct rendu fugitif desdites Allemagnes à cause dudit livre.

# Itein, et non obstant cela, ledit Servet a persévéré dans ses faulses erreurs, infectant d’icelles plusieurs à son possible.

« Item, et non content de cela, pour mieux divulguer et espancher sondit venin et hérésie, depuis peu de temps en ça il a fait imprimer un autre livre à cachette dans Vienne en Dauphiné, rempli desdites hérésies, horribles et exécrables blasphémés contre la sainte Trinité, contre le Fils de Dieu, contre le baptesme des petits enfants, et autres plusieurs saints passages et fondements de la religion chrestienne.

« Item, a spontanément confessé qu'en iceluy livre, il appelle ceux qui croient en la Trinité trinilaires et a théistes.

« Item, et qu'il appelle Trinité un D... et monstre à tr — s t-tes*. « Item, et contre le vrai fondement de la religion chrestienne, et blasphémant detestablement contre le Fils de Dieu, a dit Jésus- Christ n’estre fils de Dieu de toute éternité, ains tant seulement depuis son incarnation.

1 Uaguenau.

* Un dieu et monstre à trois tôle- .

« Item, et contre ce que dit l'Escriture Jésus-Christ eslre fils de David selon la chair, il le nie malheureusement, disant icelui estre créé de la substance de Dieu le Père, ayant reçu trois éléments d’icelui, et un tant seulement de la Vierge : en quoy meschamment il prétend abolir la vraye et entière humanité de Nostre Seigneur Jésus-Christ, la souveraine consolation du povre genre humain.

« Item, et que le baptesme des petits enfants n’est qu’une invention diabolique et sorcellerie.

« Item, et plusieurs autres points et articles, et exécrables blasphémés desquels ledit livre est tout farci grandement scandaleux, et contre l’honneur et la majesté de Dieu, du Fils de Dieu et du Saint-Esprit : qu’il est un cruel et horrible meurtrissement, perdition et ruine de plusieurs povres âmes, estans par sa dessus dite déloiale et détestable doctrine trahies. Chose épouvantable à reciter.

« Item, et lequel Scrvet, rempli de malice, intitula icelui son livre, ainsi dressé contre Dieu et sa sainte doctrine evangelique, Christianismi restitutio, qui est à dire Restitution du christianisme; et ce pour mieux séduire et tromper les povres ignorants, et pour plus commodément infecter de son malheureux et meschant venin les lecteurs de son dit livre, sous l’ombre de bonne doctrine.

« Item, et outre le dessusdit livre, assaillant par lettres mesmes foy, et mettant peine icelle infecter de sa poison, a volontairement confessé et reconnu avoir escrit lettre à un des ministres de cette cité, dans laquelle entre autres plusieurs horribles et énormes blasphémés contre nostre sainte religion evangelique, il dit nostre Évangile être sans foi et sans Dieu, et que pour un Dieu nous avons un C -re à tr — s t-tes1.

« Item, et a davantage et volontairement confessé qu’au dessus dit lieu de Vienne, à cause d’icelui meschant et abominable livre et opinions, il fut fait prisonnier ; lesquelles prisons perfidement il rompit et échappa.

« Item, et n’est seulement dressé ledit Servet en sa doctrine

1 Un cerbère à trois têtes.

contre la vraie religion chrestiennc, mais comme arrogant innovateur d’hérésies, contre le papistique et autres, si que à Vienne même, il est été brûlé en éfigie et de sesdits livres cinq haies bruslées.

« Item, et nonobstant tout cela, étant ici ès prison de cette cité détenu, n'a laissé de persister malicieusement en sesdites méchantes et détestables erreurs, les tâchant soutenir avec injures et calomnies contre tous vrais chrétiens et fidèles tenementiers de la pure immaculée religion chrétienne, les appelant trinitaires, athéistes et sorciers, nonobstant les remontrances à lui déjà dès longtemps en Allemagne, comme est dit, faites, et au mépris des repréhensions, emprisonnements et corrections à lui tant ailleurs qu'ici faites. Comme plus amplement et au long est contenu en son procès.

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