‹ Mémoires historiquesChapitre 16 sur 22 · SENTENCE · texte numérisé non relu

SENTENCE

« Nous sindiques, juges des causes criminelles de cette cité, ayant vu le procès fait et formé pardevant nous, à l’instance de notre lieutenant, ès dites causes instant, contre toi Michel Servet, de Villeneuve au royaume d’Arragon en Espagne, par lequel et les volontaires confessions en nos mains faites et par plusieurs fois réitérées, et tes livres devant nous produits, nous constc et appert toi Servet, avoir dès longtemps mis en avant doctrine fausse et pleinement héréticale et icelle, mettant arrière toutes remontrances et corrections, avoir d’une malicieuse et perverse obstination persévéremment semée et divulguée jusques à l’impression de livres publics contre Dieu le père, le Fils et le Saint- Esprit; bref, contre les vrais fondements de la religion chrétienne, et pour cela tâché de faire chisme et trouble en l’Église de Dieu, dont maintes âmes ont pu être ruinées et perdues (chose horrible et épouvantable, scandaleuse et infectante), et n’avoir ni honte ni horreur de te dresser totalement contre la majesté divine et sainte trinité, ains avoir mis peine et t’étre employé obstinément à infecter le monde de tes hérésies et puante poison héréticale : cas et crime d’hérésie grief et détestable, et méritant griève punition corporelle.

« A ccs causes et autres justes à ce nous mouvantes, désirant de purger l’Église de Dieu de tel infecteinent, et retrancher d'icelle tel membre pourri, ayant eu bonne participation de conseil avec nos concitoyens et aiant invoqué le nom de Dieu pour faire droit jugement, séans pour tribunal au lieu de nos majeurs, aiant Dieu et ses saintes Écritures devant nos yeux, disant, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par cette notre définitive sentence laquelle donnons ici par écrit. Toi Michel Servet condamnons à devoir être lié et mené au champ de Champel, et là devoir être à un pilotis attaché et brûlé tout vif avec ton livre, tant écrit de ta main qu’imprimé, jusqu’à ce que ton corps soit réduit en cendres; et ainsi finiras tes jours pour donner exemple aux autres qui tel cas voudraient commettre. Et à vous, notre lieutenant, commandons notre présente sentence faites mettre en exécution *. »

Cet arrêt cruel fut lu le 27 octobre à Servet, par le tribunal. Le malheureux, frappé de stupeur à celte nouvelle, tomba dans mi abattement profond, et demanda grâce. 11 supplia ses juges de lui faire trancher la tète, afin que l’énormité des souffrances ne le jetât pas dans le désespoir et ne perdit point son âme. Il ajouta que s’il avait péché c’était par ignorance, et qu’il n’avait pas eu d’autre intention ni d’autre volonté que d’augmenter la gloire de Dieu. Mais il trouva ses juges impitoyables, et il fut reconduit en prison s. Espérant sans doute qu’il obtiendrait la vie en touchant son persécuteur, Servet désira le voir deux heures avant sa mort. Deux conseillers allèrent prendre Calvin, qui se rendit auprès de lui. Voici comment Calvin raconte lui-même cette conférence : « L'ayant questionné sur ce qu’il me voulait, il me dit qu’il voulait me demander pardon. Je lui répondis avec sincérité que je n’avais jamais poursuivi mes injures privées ; que je l’avais averti avec toute la douceur possible; que seize années auparavant, je lui avais déjà offert mes soins pour le guérir au péril même de ma vie, et qu'il n’avait pas dépendu de moi que les gens pieux

' Celle sentence se trouve dans de la Roche, p. 480 à *87 ; dans Allwoerdcn p. 97 à <01 , et dans J. L. Mosheim, p. 444 à 446.

* Alhvocrden, p. 401 et 402.

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ne tendissent la main à son repentir ; qu' ensuite j’avais doucement et sans éclat cherché à le ramener par les lettres que je lui avais écrites ; qu’enfîn je n’avais oubliéaucun office de bienveillance jusqu’à ce que, exaspéré par mes libres observations, il avait répandu contre moi sa rage plutôt que sa bile. Mais, m’abstenant de parler de ce qui me concernait, je le priai d'implorer plutôt le pardon du Dieu éternel qu’il avait trop atrocement injurié en tentant de détruire les trois hvpostases de son essence, en l’appelant un cerbère à trois tètes, si l’on établissait une distinction réelle entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit; de chercher à apaiser le Fils de Dieu, auquel il avait honteusement enlevé sa nature en niant qu’il eût revêtu une chair semblable à la nôtre, en brisant ainsi le lien de l'union fraternelle, en repoussant l'unique Rédempteur. Mais je n’obtins rien de lui par mes avertissements et mes exhortations, et je ne voulus pas me montrer plus sage que ne le commande la règle du maître. C’est pourquoi, selon le précepte de saint Paul, je m'éloignai de cet homme hérétique qui, en péchant, était condamné par son propre jugement1. »

Servet fut conduit au supplice par Farci, qui se trouvait en ce moment à Genève. En y marchant, le malheureux ne cessa de s’écrier : U Dieu, sauve mon âme! ô Jésus, Fils du Dieu éternel, aie pitié de moi* ! Lorsqu’il fut arrivé en vue du bûcher, qu'on avait élevé hors de la ville, à Champel, lieu des exécutions, il tomba à genoux, et il pria Dieu pendant quelque temps. Tandis qu’il priait, Farel, s’adressant à la foule du peuple qui était accourue pour assister à ses derniers moments, disait : Voyez quelle force a Satan quand il possède quelqu'un. Lorsque Servet eut achevé de prier et se fut relevé, Farel, dans l'espoir sans doute qu'il rétracterait ses opinions, l'engagea à parler au peuple; mais l’infortuné, troublé jusqu’au fond de l’ànie, ne répon. dit que par des gémissements, et il s'écriait : U Dieu! ô Dieu! Sur les instances de Farel, qui lui demandait s’il n’avait rien autre à dire : — Que puis-je parler, répondit-il, d'auh'e chose que de Dieu? Farel l'exhorta à invoquer le Fils éternel de Dieu;

* AUwoerden, p. 108. — Calvini Opuicttla, p. 687.

1 « O Deus, serva animam mcani ! O Jesu, lili Dci æterni, miserere mei 1 » (AUwoerden, p. 109.)

mais il le refusa constamment. 11 s’avança ainsi en silence vers le bûcher. Il fut placé au milieu de fagots de chêne encore verts et de branches d’arbres encore garnies de leurs feuilles. Un pieu s’élevait au centre du bûcher, il y fut attaché par une chaîne de fer, et son cou y fut fixé par une corde épaisse qui faisait quatre ou cinq tours. On avait placé sur sa tête une couronne de chaume, couverte de soufre, et son livre de la Restitution du christianisme avait été lié à sa cuisse II pria lui-même le bourreau de ne pas le faire souffrir longtemps. Celui-ci mit d'abord le feu en face et ensuite tout autour de lui. En voyant s'allumer le bûcher, l’infortuné poussa un cri si horrible, qu’il glaça de terreur tout le peuple. 11 souffrit longtemps, et il criait d’une voix lamentable : Jésus, Fils du Dieu éternel, ayez- pitié de moi ! Pour abréger ses souffrances, quelques gens du peuple allèrent chercher du bois, et le jetèrent dans le bûcher. Après une demiheure de cet affreux tourment, il expira1. Telle fut la fin de Servct, que des hommes qui auraient été brûlés dans leur pays, parce qu'il ne pensaient pas ce qu’y pensait tout le monde, firent brûler parce qu’il ne pensait pas comme eux.

Voici comment Théodore de Bèze raconte cet événement dans la Vie de Calvin :

« En ce temps-là, Michel Servct (dont il a esté parlé ci-dessus), Espagnol, de maudite mémoire, survint, non pas homme, mais plustost un monstre horrible composé de toutes les hérésies anciennes et nouvelles, condamnant le baptesme des petits enfans , et surtout exécrable blasphémateur contre la sainte tri— nité : et nommément contre l’éternité du Fils de Dieu. Cestuy-cy estant arrivé dans cette ville, et recognu par aucuns qui l’avoient veu ailleurs, fut saisi par le magistrat le treizième jour d'aoust à cause de ses blasphèmes. Et là-dessus fut tellement et vivement combattu par Calvin en la vertu de Dieu et de sa parole, que pour toute défense il ne lui resta qu’une opiniastreté indomptable : à raison de laquelle par juste jugement de Dieu et des hommes, le vingt-septième jour d'octobre il fut condamné au supplice de

* Voir tous ces détails dans Allwoerden, p. t08 à 184, — et dans l’ Hisloria de morte llich. Serve! i, publiée sous le nom de Vaticanus, vraisemblablement par Seb. Castallio; J. L. Mosheim, p. 448 à 451.

A GENÈVE

feu : et ainsi finit sa malheureuse vie et ses blasphèmes qu’il avait desgorgez de bouche et par escrit, l’espace de trente ans et plus. Or il n’est pas besoin d'en parler davantage, veu qu’il y a un fort beau livre, que Calvin en composa expressément un peu après, assavoir l’an 1554, où il montre que la vraye et droite foi porte de croire trois personnes en une seule essence divine, réfute les erreurs détestables de ce mal-heureux Servet : et prouve que l’office du magistrat s’estend jusques à réprimer les hérétiques, et que pourtant à bon droict ce meschant-là a esté puni de mort à Genève : brief, qu’il portoit des marques bien certaines de réprobation *. »

4 Vie île Calvin, p. 62, 65, 64.

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