Ibid., n* 43, p
*• Ibid., n* 59, p. 405.
” Ibid. , lib. XII, n* 59, p. 572.
** Le résultat social de ces missions fut considérable, comme on
Ce mouvement monastique, à la suite duquel les restes du paganisme disparurent a peu près en Gaule, exerça une notable influence sur les Francs mérovingiens, qu’avaient déjà modifiés la religion chrétienne et les usages romains. A l’exemple de tous les conquérants moins civilisés que les peuples qu’ils subjuguent, les Francs avaient adopté la croyance religieuse, l’agriculture, les arts matériels, les armes plus parfaites et une partie du mécanisme administratif des Gallo-Romains, avec lesquels ils s’étaient alliés par des mariages. Tout en conservant le fond de leurs mœurs, ils s’étaient extérieurement rapprochés des mœurs des vaincus, dont, un siècle après la conquête, ils parlaient généralement la langue entre la Loire, les Ardennes et les Vosges. En 537, il y avait déjà trois évêques francs dans un concile de douze évêques, et dans le septième siècle la moitié du haut clergé, soit épiscopal, soit monastique, était germanique au nord de la Loire ; ce qui prouve que beaucoup de Francs étaient lettrés et consentaient a vivre sous la loi romaine. Les rois des divers partages, mais surtout ceux qui sié-
en jugera par la citation suivante : « F.t mine in terra Morinorum situ orbis extrema, quam barbaris fiuclibus fremens tundit Oceanus, gen-
lium populi remotamm qui sclcbant in lalebris corda aspera
Chrislo intrante posucrunt. Ubi quondam déserta sylvarum ac litlorum pariter intuta advenæ barbari aut latroncs incolæ frequentabant, nunc venerabiles et angclici sanctorum chori urbes, oppida, insulas, svlvas ecclesiis et monasteriis numerosis plebe consona célébrant. » (S Paulinui Piolanus, episcopus ad viclricium Hotomagensem episcopum epist. xxvni. Dans Bollandus, Act. sanct., xvi januar. — Mabill. , Art. sancl., sæc. secundo, præfat., p. vïij . }
geaient a» centre (le la Gaule, parlaient assez élégamment le latin dans le sixième siècle, et, dans le siècle suivant, ils avaient entièrement cessé d’être les chefs d’un peuple étranger pour devenir les chefs du pays. Leurs assemblées se composaient d’évêques et de comtes pris dans les deux races, et leur armée était recrutée parmi les propriétaires, les bénéficiers et la milice des villes. Mais alors l’influence croissante du christianisme, combinée avec l’action de la propriété territoriale, les amollit beaucoup, et ne contribua pas peu a les livrer aux coups des Francs austrasiens, qui se maintinrent plus belliqueux en restant moins civilisés.
Les moines irlandais qui avaient colonisé, par eux ou par leurs disciples, les Vosges, l’Helvétie, l’Alsace, tous les pays entre Seine et Meuse, continuèrent leurs expéditions après Colomban. Le Northumbrien Willibrord, élevé dans le monastère de Colm- Kill, partit des Hébrides en 690, suivi de douze compagnons, et se rendit sur le continent1. 11 porta le christianisme entre la Meuse et la rive gauche du Rhin, pays occupé par les sauvages et idolâtres Frisons. Le pape Sergius, auprès duquel il se rendit, l’investit des mêmes pouvoirs que Grégoire le Grand avait donnés au moine Augustin, lui accorda le pallium, et substitua, selon la coutume romaine, â son nom de Willibrord le nom allégorique de Cle-
1 Beclæ Eccl. hiit., lib. V, c. xt et su. — Mabiil., Act. tanct., sæc. tertio, pars I. p. 604 et soq.
mens. YYillibrord, dans une prédication de quarante années, convertit la Frise cisrhénane. 11 fonda l’archevêché d’Utrecht dans l’ancien château romain de Trajeclum. Il établit dans le voisinage de Trêves le monastère d’Epternach, destiné a recevoir les étrangers qui se dévouaient à la conversion des Frisons ; les abbayes de Susteren, près de la Meuse, dans le pays de Juliers, de Werden, sur la Roër, non loin du Rhin, et plusieurs autres. Il abattit les arbres sacrés des Frisons, enleva leurs idoles, construisit des basiliques, et pénétra, non sans de grands périls. dans la Frise transrhénane, jusqu’à File de Fositeland, où se trouvait leur grande idole1.
Mais la conversion de la Germanie, dans laquelle s’étaient engagés, à l’ouest, l’Irlandais Kilian et trois de ses compagnons, chargés d’une mission par le pape, et, à l’est, Rutpert et Corbinien, était réservée à d'autres moines. Ceux de l’Irlande avaient assez fait en colonisant la Gaule septentrionale jusqu’au Rhin. L’ancienne ligne de la civilisation, perdue à la suite des invasions, était de nouveau atteinte de ce côté. Il s’agissait maintenant de la porter plus loin, et d’incorporer la Germanie dans la société chrétienne et policée. Ce fut l’œuvre et la gloire des moines anglo-saxons qui succédèrent aux Irlandais dans cette grande mission, et de leur admirable chef, le bénédictin Winfrid, connu sous
1 Yila S. Willibrordi, dans Mahill., Act. «a net., sæc. tertio, paroi. I> Iî04 et seq.
le nom romain de saint Boniface,que lui donnèrent les papes comme expression et récompense de son utile dévouement.
YYinfrid était né, vers l’an G80 ou 683, à Kirton, dans le royaume des Saxons occidentaux. Épris de bonne heure de la vie cénobitique, il était entré dans le monastère d’Adelcancaslre ou d'Excesler'. Il y était entré malgré son père. Il passa du monastère d’Adelcancastre à celui de Nutchel ( monaste rtum Notscellense, dans le Southampton). 11 devint tellement versé dans toutes les connaissances qui avaient été communiquées à l’île de Bretagne par les moines romains, et propagées par l’archevêque Théodore, qu’il fut chargé de leur enseignement dans ce dernier monastère. Les moines des autres abbayes accoururent en foule a ses leçons. 11 fut ordonné prêtre a l’âge de trente ans, et il joignit tant d’habileté a tant de prudence, qu’on lui demanda ses conseils et sa coopération dans toutes les affaires difliciles de l’ile de Bretagne. Mais , dit Othlon, l’un de ses biographes, déjà détaché des gloires humaines, il cherchait où ü pourrait porter au loin le nom du Christ *. 11 quitta donc son monastère avec l’autorisation de son abbé, et, en 715, il s’embarqua pour aller auprès du vieux missionnaire YVillibrord, sous lequel il fit sa première campagne contre les
1 Vita S. Bonifacii, par son disciple Willibald, et Yita S. Bonifacii. epucopi, auclore Olhlono, monacho benediclino ; dans Mabill., Act. sancl., sæc. tertio, pars II, p. 4 ad 88.
* Othlon, lib. I, § 6.
païens. La révolte de Radbod, chef des Frisons, que Pépin de Iléristal avait rendu tributaire des Francs, et qui avait repris les armes contre eux à l’avénement de leur nouveau duc Charles Martel, l'obligea de retourner dans son monastère. Sur ces entrefaites, Wibert, abbé du monastère de Nutchel, étant mort, on voulut élire Winfrid à sa place. Mais il refusa cet honneur; et, toujours conduit par le goût des pèlerinages et le dessein de la prédication, il partit, en 718, pour Rome, avec des lettres de recommandation de son évêque Daniel. L’une de ces lettres, adressée au pape, était scellée; l’autre, adressée a tous les chrétiens, était ouverte, et devait faciliter ce long et pénible voyage l.
«11 partit, dit Othlon, suivi des bénédictions de ses frères. 11 traversa seul des mers et des terres inconnues, jusqu’à ce qu'il eut rassemblé sur son chemin une multitude de serviteurs de Dieu, conduits vers le même but et animés du même esprit que lui. Chaque jour ils s’approchaient des églises des saints, afin qu’à l’aide de Dieu ils pussent traverser les délilés des Alpes et se soustraire à la férocité plus dangereuse des Longobards. Ils gagnèrent ainsi, et en sûreté, la ville sacrée où siégeait alors Grégoire H. Le pape reçut Winfrid avec des yeux riants et un visage affable, et, prenant les lettres qu’il lui présentait, lui lit signe de se retirer. 11 eut
' Olhlon. lit. I, § 6, 7.
ensuite avec lui des entretiens journaliers jusqu’à l’époque de son départ1. »
Ce fut dans ces entretiens que le sage et pénétrant Romain, issu d’une puissante famille*, devant laquelle avaient été portés les faisceaux consulaires, et qui, au début de son pontificat, avait relevé les murailles de la ville éternelle, examina si l’Anglo- Saxon possédait les qualités nécessaires à son grand dessein. 11 l’interrogea sur ses doctrines, et, après s’être assuré qu’il avait la force d ame et la persévérance de volonté réclamées par le périlleux apostolat qu’il ambitionnait ; que, capable de commander, il serait toujours disposé à obéir, et demeurerait l’instrument habile, niais soumis, de l’Église romaine, le pape Grégoire II lui donna ses instructions et la lettre suivante :
« Sachant que dès ton enfance tu as appris les lettres sacrées, que tu es parti pour répandre chez les nations incrédules le mystère de la foi, nous voulons t’aider dans l’accomplissement de la mission que tu demandes. Puis donc que lu en as appelé au siège apostolique et te soumets humblement à sa volonté et à sa direction, au nom de l’indivisible Trinité, et par l’autorité inébranlable de saint Pierre, prince des apôtres, nous ordonnons que tu portes la pa-
1 Othlon, lib. I, § 8. — Willibald, § 14.
1 Sansovino, dell' Origine e Faiti delle famiglie illxulri d'Italia; Venise. 1G82, in-4% p. 313.
rôle de Dieu aux nations incrédules, et que, par l’esprit de vérité, d’amour et de sobriété, tu verses dans ces âmes incultes la prédication des deux Testaments. Nous voulons que tu imposes le sacrement d’initiation d’après les rites de notre Église apostolique1. »
Investi de l’autorité nécessaire a l’accomplissement de sa mission, Winfrid partit de Rome, dans les premiers jours de mai de l’année 719, et se rendit en Thuringe. Presque tous les peuples de race germanique qui habitaient au delà du Rhin étaient alors sous la dépendance plus ou moins étroite des Francs, par lesquels ils avaient été vaincus. Ceux-ci, conquérants a demi civilisés de la Gaule romaine, possédaient a peu près tout le territoire borné par les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes, le Rhin et l’Océan. Ils occupaient toujours la vallée du Mein. Ils avaient eu Germanie, comme tributaires, du côté de l’est, entre le haut Rhin et le Lech, les Alamanni, débris de l’ancienne confédération des Suèves; entre le Lech, l’Ens et le Danube, les Bajuvarii ou Bavarois; au centre, les Chatti ou Hessois, qui demeuraient sur les bords de la Lahn, de l’Edder et de la Fuide; les Thuringi, qui habitaient depuis la Fulde jusqu’à la Saal; du côté de l’ouest, les Frisons, placés sur les côtes de l’océan septentrional, entre le bas Rhin et le bas Weser; et les Saxons, maîtres du pays entre le Rhin et l’Elbe.
* WillibnW, § J5.— Olhkm, lib. I, § 9.
En s’établissant sur les possessions romaines, les Francs avait emprunté a l’Empire sa croyance religieuse, une partie de sa civilisation et de ses maximes. Ils avaient senti le besoin de subjuguer les peuples dont nous venons de parler, qui occupaient la Germanie, où ils étaient restés, comme nous le verrons plus tard, a peu près dans leur état primitif. Afin de les empêcher de céder a la tendance et de prendre la route qui les avait entraînés et conduits eux-mêmes vers le sud, les Francs les attaquèrent chez eux. Ils suivirent en cela, par l'instinct de la défense, la même politique qui avait poussé les Romains a assujettir les Gaulois et à porter leur frontière sur le Rhin et le Danube, afin de préserver l’Italie des invasions et d’intercepter les chemins des Alpes. Ainsi les rois mérovingiens avaient repoussé les Alamanni, soumis les Frisons, les Thuringiens, les Hessois, et assujetti les Saxons euxmêmes a un tribut de cinq cents vaches. Mais cette supériorité des Francs n’avait duré qu’autant que s’était maintenu le mouvement de conquête qui avait entretenu chez eux l'esprit militaire. Au septième siècle, ce mouvement s’étant arrêté, et cet esprit s’étant altéré, les vaincus transrhénans avaient secoué le joug, et les Saxons, qui payaient le tribut de cinq cents vaches, l’avaient refusé et s’étaient rendus indépendants. Les Francs mérovingiens n’avaient pas pris le christianisme pour auxiliaire de leur victoire ; ils avaient employé les armes qui soumettent, et ne s’étaient pas servis de la civilisation
qui transforme. A peine quelques faibles lueurs de la civilisation chrétienne avaient-elles éclairé la Thuringe, qui était en grande partie retombée dans ses primitives obscurités.
Mais, lorsque les Francs austrasiens reprirent, sous Pépin de Hérislal et sous Charles Martel, la marche conquérante et l’esprit guerrier qui avaient animé leurs ancêtres, ils s’étendirent à la fois au sud et au nord, et reparurent en vainqueurs au delà du Rhin comme au delà de la Loire. Ils assujettirent les Frisons, replacèrent dans leur dépendance les Bavarois et les Thuringiens, et attaquèrent avec succès les Saxons. Ils furent heureux de trouver dans les moines, qui voulaient étendre les conquêtes du christianisme, des auxiliaires capables d'affermir les leurs, et ils se montrèrent disposés à seconder leurs efforts spirituels de toute l’influence des moyens militaires. Ce fut sur ces entrefaites, et lorsque Charles Martel venait de remporter, à la tête des Francs austrasiens, les trois victoires de Stavelo, de Vinci et de Soissons1, sur les Francs neustriens, que se présenta Winfrid pour transformer l’esprit de ces peuples, qui, depuis sept siècles qu’ils étaient en communication avec l’Occident civilisé, n’avait subi presque aucun changement.
Winfrid se rendit d’abord en Thuringe, où l’avait précédé, trente-quatre années auparavant (en 685), saint Kilian, dont la mission avait eu peu de succès.
» En 716, 71S et 719.
Pendant qu’il y prêchait le christianisme a ceux qui ne le connaissaient pas, et qu’il ramenait a l’observation de ses règles ceux qui s’en étaient détournés, il apprit la mort de Radbod, roi des Frisons, dans le pays desquels Charles Martel affermissait sa domination. 11 alla y rejoindre le vieux Willibrord, qu’il aida pendant trois ans à les convertir1. Willibrord voulut, a cause de son grand âge, lui transmettre son épiscopat. Mais Winfrid se refusa a ses prières, et, après l’avoir suffisamment secondé, il retourna dans la Thuringe, pour continuer sa propre mission. Sa parole y prospéra assez pour qu’il pût passer dans le pays voisin occupé par les Hessois, qui confinaient avec les Saxons. 11 donna le baptême a plusieurs milliers d’entre eux, et bâtit une église et un monastère a Amôneburg*.
Ses succès furent rapides et étendus. Éloigné des lieux qui l’avaient vu naître, des maîtres qui l’avaient élevé, des amis qu’il avait laissés au del'a des mers, et vers lesquels se tournaient ses souvenirs et ses affections, il était souvent saisi de tristesse au milieu des pays sauvages qu’il parcourait et des barbares grossiers dont il visitait les huttes de bois. 11 entretenait avec sa chère Bretagne d’étroites relations. Il y demandait des encouragements et des conseils. Il s’adressait surtout à son ancien évêque Daniel ; « La crainte du Christ et l’amour du pèle-
' Otlilon, lib. I, § 10 fl U.
* Ibid., § 12.
rinage, lui écrivait-il, ont mis entre nous de longs et vastes espaces de terres et de mers. C’est l'habitude des hommes, lorsqu’il leur arrive quelque chose de triste et de pénible, de chercher leur consolation auprès de ceux dont l’amitié, la sagesse et l’appui leur inspirent le plus de confiance. C'est pourquoi j’expose a Votre Paternité les angoisses de mon âme fatiguée1. » Mais il ne déposait pas seulement les épanchements de sa tristesse dans le sein de son vieux maître, il lui demandait aussi des instructions, et il est curieux de voir de quelle manière subtile et sensée le sage évêque Daniel l’engageait à procéder avec les barbares pour s’emparer doucement de leur esprit.
« Ne leur oppose point, lui écrivait-il, d’arguments contraires a la généalogie de leurs faux dieux. Admets leur opinion, selon laquelle des dieux en ont engendré d’autres dans les embrassements du mari et de la femme, afin du moins que tu leur prouves que des dieux et déesses, nés comme des hommes, sont plutôt hommes que dieux, et que, n’existant pas auparavant, ils ont donc eu un
4 a Consuctudo apud homines esse dinoscilur, cum triste et onerosum quid accident, anxiala? mentis solatium vel consilium ab illis quaerere, de quorum maxima nmicitia , vel sapicntia et tœdere confidunt. Eodem modo et ego de paternitatis vestræ probabili sapientia et amicitia confidens, vobis iessæ mentis anguslias expont), » (Nicol. Serrarius, Epistohe S. Bonifacii martyris, primi Moguntini archiepitmpi, etc.; Moguntiæ 1629, in-4% p. 5.)
commencement1. Une fois forcés d’avouer que les dieux ont eu un commencement, puisqu’ils sont engendrés les uns par les autres, demande-leur alors s’ils pensent que le monde ait eu un commencement, ou ait toujours existé sans commencement. S’il a eu un commencement, qui l’a créé? En quel lieu, avant l'établissement de ce monde, ils font subsister et habiter les dieux qui naissent? Et, s’ils prétendent que le monde a existé sans commencement, demande -leur qui commandait au monde avant la naissance des dieux; comment les dieux soumirent a leur domination ce monde, qui existait de toute éternité avant eux; où, par qui et quand fut engendré le premier dieu ou la première déesse? S’ils croient que les dieux et les déesses continuent à en engendrer d’autres? Sinon, quand et pourquoi ils ont cessé de s’unir et de concevoir? S’ils engendrent encore, alors le nombre des dieux est infini, et les mortels ignorent quel est de tous le plus puissant.
« Pensent-ils aussi qu’il faille honorer leurs dieux pour le bonheur présent et temporel, ou pour le bonheur futur et éternel? S’ils répondent que c’est pour le bien temporel, qu’ils disent en quoi les païens sont plus heureux que les chrétiens.
1 « Neque enim contraria iis de ipsorum quamvis falsorum deorum gcnealogia astruere debes. Secundum eorum opinioncm, quoslibet aliis generatos, per complexum (nanti ac fœniinæ concédé eos asscrcre : ut sallem modo borainum nalos deos ac deas, potins homines non deos fuisse, et cœpissc qui ante non erant, probes, a (Dans Serrarius, p. 79.)
« Toutes ces choses et beaucoup d’autres, tu dois les leur objecter, non en les insultant, niais paisiblement et avec une grande modération, et, par intervalles, comparer leurs superstitions à nos dogmes chrétiens, et pour ainsi dire les prendre en flanc, afin que les païens, plus honteux qu’irrités, rougissent de telles absurdités. Il faut aussi leur objecter si leurs dieux sont tout-puissants, et non-seulement récompensent leurs adorateurs, mais punissent leurs contempteurs, pourquoi alors ils épargnent les chrétiens qui leur arrachent presque tout l’univers et renversent leurs idoles? Et pourquoi les chrétiens qui possèdent des provinces fertiles, abondantes en vin, en huile et autres richesses, n’ont laissé aux païens et a leurs dieux que des terres toujours attristées par le froid, dans lesquelles, déjà chassés du reste de l’univers, ils s’imaginent faussement régner encore 1 ? »
Winfrid fit usage auprès des barbares des arguments que lui suggéra Daniel et de ceux que lui inspira sa propre habileté. La pureté de sa vie, la vigueur persévérante de sa volonté et une douce prudence en gagnèrent aussi beaucoup au christianisme. 11 acquit, dans le pays d'outre-Pdiin, beau-
1 « Et cura ipsi christiani fertiles terras, viniquc et olei feraces, cæterisquc opibus abundantcs possèdent provincias, ipsis aulem paganis, frigore semper rigentes terras cum eorum diis reliquerunt, in quibiis jam tantum toto orbe pulsi, falso regnare pulantur. » (Dans Serrarius, p. 79.)
coup de renommée et d'ascendant. 11 entretenait avec Rome des communications assidues, et il envoya, après plusieurs années d heureuse prédication, un de ses disciples, nommé Rinna, pour remettre ses lettres et rendre compte de ses œuvres au pape Grégoire. Il demandait en même temps a Grégoire des règles de discipline pour ses prêtres et pour ses néophytes1 * 3, et il lui communiquait sans doute la désir d’être investi d’une autorité supérieure qui lui permît d’exécuter plus complètement sa mission*.
Le pape, aimant mieux s’entendre de vive voix avec lui, fit repartir Binna pour la Germanie, et manda Winfrid à Rome. 11 le reçut dans la basilique de Saint-Pierre, et, après l’avoir questionné et entendu tout un jour, charmé de ses succès, convaincu et frappé de sa supériorité, il le nomma, à ce second voyage, évêque régxonnaire , c’est-à-dire sans siège déterminé et sans autres limites dans sa juridiction que celles qui seraient marquées par ses conquêtes. Il lui donna la consécration épiscopale le 30 novem. bre 723. En adoptant Winfrid au nom de l'Église romaine, Grégoire II changea son nom en celui de Bonifacius *.
Afin de l’attacher au siège pontifical par les liens d’une étroite obéissance, le pape exigea du nouvel
1 Üthlon, lib. I. g 12.
1 YitaS. Greqorii (par Ludgcr, évêque de Munster), Acta sanctort un, xxvu augusti.
3 Otlilon, lib. I, g 15 et 14.
DAiNS LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE
évêque régionnaire qu’il prêtât, dans l'église de Saint-Pierre, un serment ainsi conçu :
« Au nom du Seigneur Dieu, notre Sauveur Jésus- Christ, Léon étant empereur, la septième année de son consulat et la quatrième de celui de son lîls Constantin;
« Moi, Boniface, par la grâce de Dieu, évêque, je promets à toi saint Pierre, prince des apôtres, et à ton vicaire Grégoire, pape, et a ses successeurs, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, trinité indivisible, et par son corps très-sacré, de pratiquer la sainte foi catholique dans toute sa pureté, de la maintenir dans son intégrité, de n'adhérer a rien de contraire â son unité, de soutenir toi et les intérêts de ton Église, à qui le Seigneur Dieu a donné le pouvoir de lier et délier, ainsi que ton vicaire et ses successeurs ; de n’avoir ni communion ni intelligence avec des prélats hérétiques si j’en rencontre, de les réprimer si j’en ai le pouvoir, et tout au moins de les dénoncer au siège apostolique. Dans le cas, ce que Dieu ne veuille, où je ferais, soit avec intention, soit par accident, quelque chose contre ma promesse, que je sois trouvé coupable au jour du jugement et que j’encoure le châtiment d’Ananias et de Saphira, qui voulurent dérober â toi-même la connaissance de leurs biens.
« Moi, Boniface, humble évêque, j’ai écrit de ma propre main ces paroles, que j’ai déposées sur le corps très-sacré de saint Pierre, et j’ai fait, sous
l’œil et le jugement de Dieu, ce serment que je promets de garder1. »
Après que Boniface eut pris cet engagement, le pape lui donna, comme code, un livre qui contenait les règles de l’Église rédigées dans les conciles et les assemblées pontiticales. Il lui enjoignit d’enseigner ce droit canonique tant au clergé qu’aux peuples nouveaux. 11 y ajouta la correspondance de Grégoire le Grand avec le moine Augustin, comme propre a le diriger dans son entreprise, et h résoudre d’avance, pour lui, quelques questions délicates. 11 lui défendit d’ordonner prêtres ceux qui se seraient mariés deux fois, ou qui n’auraient pas pris une femme vierge, ou qui seraient illettrés, ou qui auraient quelque infirmité corporelle, ou qui auraient été mutilés par châtiment, l’Église les regardant, par leur incontinence, ou leur ignorance, ou leur faiblesse, ou leur immoralité, comme indignes ou incapables du sacerdoce. 11 lui dit de diviser les offrandres en quatre parts, selon la règle déjà consacrée *. 11 l’invita à ne pas refuser de s’asseoir à table
' Olhlon, lib. I, g 14.
* Ibid., § 15 et 18. — Il lui ordonnait de défendre le mariage jusqu’au septième degré ; de ne permettre à celui qui avait perdu sa femme de se remarier qu'une seconde fois; de refuser la communion pendant toute leur vie à ceux qui auraient tué leur père, leur mère, leur frère, leur sœur, et de les obliger, jusqu'à leur mortf à ne pas manger de viande et à ne pas boire de vin. « Progeniem suant unumquemque usque ad septimam generationem observare decernimus et si valueris, devitandum doce, ne eut uxor obieril, amplius quant duabus debeat copulari. De his qui patrem, vel malrem, vel fra-
avec les chefs barbares qui lui prêteraient assistance : « Car, lui disait-il, il arrive souvent que ceux qui sont éloignés par les rigueurs de la discipline de la pratique de la vérité, sont ramenés, par le charme des repas et par de douces observations, dans la voie de la justice’. » Il l’assura de la protection immédiate du siège apostolique, et le renvoya en lui remettant des lettres pour le duc des Francs, auquel il recommanda de l’aider et de le défendre*; pour les évêques qu’il exhorta à fournir a ses besoins, et à le seconder dans la conversion des peuples idolâtres3; pour tout le peuple chrétien, qu’il instruisait de la mission deBonit'ace4; enlin pour les barbares eux-mêmes, auxquels il écrivit :
« Désirant que vous vous réjouissiez avec nous dans l’éternité où il n’y a ni lin, ni tribulation, ni amertume (mais une gloire perpétuelle), nous vous avons envoyé Bonifacc, qui vous baptisera et vous instruira dans la foi de Dieu. Obéissez-lui en toutes choses, honorez-le comme votre père, et inclinez
Irem, vcl sororem occiderint, dicimus, ut loto vitæ suæ tempore corpus Dominicum non suscipiant, nisi in exil » pro viatico; abslineant etiam se a carnis comessalione et potu vint donec advixerinl. » (Otlilon, lib. I, § 25.)
1 « Plerumque contingit, ut quos corrcctio disciplina; tardos facil ad pcrcipiendam vcritalis normam, conviviorum scdula et admonitio blanda ad viam pcrducat justitiæ. » (Dans Serrarius, p. 173.)
* a Domino glorioso filio Karolo duci, Grcgorius papa.» (üthlon, lib. I, §16.)
’ Ibid., § 17.
* Ibid., g 18.
vos cœurs a ses leçons, parce que nous l'avons envoyé vers vous, non point pour acquérir un gain temporel, mais pour le gain de vos âmes. Aimez donc Dieu, et, en son nom, recevez le baptême : car ce que l’œil de l’homme n’a jamais vu, ce que le cœur de l’homme n’a jamais conçu, le Seigneur Dieu l’a préparé à ceux qui l’aiment. Éloignez-vous du mal et faites le bien. N’adorez point les idoles, ne sacrifiez point de chairs, car Dieu ne les reçoit point; mais agissez en toutes choses selon que notre frère Boniface l’enseignera, et vous serez sauvés, vous et vos tils. Faites une maison où doive habiter votre père, des églises où vous deviez prier, afin que Dieu vous remette vos péchés et vous donne la vie éternelle1. »
Muni de ces lettres, Boniface partit de Borne, et se rendit d’abord auprès du duc des Francs, Charles Martel, dont le patronage lui était indispensable, et qui le lui accorda par la célèbre sauvegarde suivante :
« Aux saints et apostoliques évêques, nos pères
1 «Populo Tliuringorum. » [Olblon, lib. I, § 20.) — Il lui donna une lettre adressée t tniverso populo prov incise Altsaxonum, qui commençait par ces belles paroles: « Sapienlibus et insipientibus debilor sum, fratre » carissimi. » 11 leur disait, ce qui était le but sublime de la mission de Boniface, mais ce que le temps seul pouvait leur faire comprendre et surtout admettre : « Expoliate vos ergo veterem hominem et induite christum novum, déponentes tram, indiguationem, malitiam, blasphemiam. » [Ibid., §21.)
Grégoire III, successeur de Grégoire 11, pour faire abandonner à ces
en Jésus-Christ, aux ducs, aux comtes, à leurs vicaires, a nos palatins, a tous nos agents, a nos envoyés, à nos amis, Charles, homme illustre, maire du palais, qui désire votre bien,
« Sachez que l'homme apostolique, notre père en Jésus-Christ, l’évêque Boniface, est venu vers nous, et nous a demandé de le placer sous notre sauvegarde et notre protection. Nous le lui avons accordé volontiers. C’est pourquoi nous avons ensuite jugé à propos de le lui confirmer de notre propre main, alin qu’en quelque lieu qu'il passe, avec notre affection et sous notre sauvegarde, il soit en paix et en sécurité, et qu’il puisse rendre, faire et recevoir justice. S’il vient a se trouver dans quelque rencontre ou nécessité qui ne puisse être définie par la loi, qu’il reste en paix et en sécurité jusqu’à ce qu'il soit en notre présence, lui, comme ceux qui se réclameront de lui et qui espéreront en lui. Que nul n’ose lui être contraire ou lui porter dommage, et qu’il demeure en tout temps tranquille sous notre sauvegarde et protection. Pour que cela paraisse plus certain, nous avons, aux yeux de tous, souscrit ces lettres de notre propre main et les avons scellées de notre anneau1. »
populations leurs mœurs barbares et tes atlirer aux habitudes des pays civilisés, défendit à Boniface de tolérer qu elles mangeassent de la chair de cheval : a Inter cætera agrestem caballum aliquanlns comedere adjunxisti, plerosque et domesticum. » (Othlon, lib. I, § 26, — et dans Serrarius, p. 529.)
1 Dom Bouquet, Recueil des hist. de France, t. X, p. 92, — et J. Sirmond, Concilia Galliæ. Paris, 1629, in-fol., 1. 1, p. 517.
Ayant obtenu cette puissante assistance, Roniface s’avança dans le pays des Hessois et des Thuringiens. Il y renversa les arbres sacrés, et du bois du plus grand de tous il construisit un oratoire il saint Pierre'. 11 ramena les chrétiens grossiers de ces pays aux principes que leur ignorance avait dénaturés, aux règles de conduite que leur barbarie avait entièrement violées. Grâce au patronage du prince des Francs, sans les ordres et la crainte duquel, dit Winfrid, je ne pourrais ni diriger le peuple, ni défendre les prêtres, les diacres, les moines et les servantes de Dieu, ni interdire les superstitions des païens et le culte sacrilège des idoles *, ses progrès au milieu des populations transrhénanes, furent rapides et étendus. 11 fonda en Thuringe la première église chrétienne près de Altenberga (village entre Georgenthal et Friedrichroda). 11 la consacra a saint Jean. Il bâtit ensuite une église à saint Michel, sur la rivière d’Ohre, la où se trouve maintenant la ville d’Ohrdruf*.
Quoiqu’il eût avec lui des disciples, il pensa qu’il devait s’adjoindre un plus grand nombre de coopérateurs. S’adressant à ses compatriotes de l’île de Bretagne, il leur demanda une colonie de moines
1 Otlilon, lib. I, § 22.
1 « Sine palrocinio principis Francoruni nec populum regerc, nec presbyleros vel diaconos, monachos vel ancillns Dei defendere possuni, uec ipsos paganurum rilus et sacrilegin idolorum in Gcrinania sine illius mandai» ac timoré prohibera valeo. » (Ëp. S. Ronilacii xn.)
■’ Mlldon, lib. I, § 25.
qui pussent se charger de l'enseignement des barbares, et une colonie de religieuses auxquelles il confiât l’éducation de leurs femmes. C’est vête ce temps, en effet, que vinrent le joindre Lull, Willibald, son frère Wunnibald, Vitta, et plusieurs autres qu’avaient précédés auprès de lui l’Anglo-Saxon Wigbert, le Franc Grégoire, et auxquels s’unit plus tard le Bavarois Sturm, après Lull, le plus chéri de ses disciples1. Il vit arriver aussi, pour s’associer à ses travaux, la mère de Lull, nommée Chunihilt, sa fille Berathgit, Waltpurgh, sœur de Willihald, Thécla, Chunidrat, et surtout Lioha, qui devint en Germanie la principale institutrice des femmes*.
Ces auxiliaires de Boniface prirent une part notable a la conversion de la Germanie et jouèrent un rôle important sous les règnes de Pépin et de Charlemagne. Lull était Anglo-Saxon et suivait la vie monastique. Son esprit de conduite, l’action qu’il exerça sur les peuples, l’influence qu’il eut l’art de prendre sur les chefs barbares, le désignèrent bientôt au prévoyant Boniface comme son successeur futur dans l’épiscopat, pour les pays de la Franconie et de la Thuringe8. Les mêmes raisons disposèrent Boniface a adopter pour un autre de ses successeurs Grégoire, auquel il destina le gouvernement spirituel de l’église et de l’abbaye d’Utrecht et du pays
* Otlilon, lib. I, §25.
* Mabill. , Actasnncl. ,sxc, tert., pars II, p. 592 et scip; Vita S. Lull i, tpinc. Mog.
des Frisons. Ce Grégoire le suivait depuis l’âge de quinze ans. Il était petit-fils d’Addula, abbesse du monastère de Palatiolum, sur les bords de la Moselle, près de Trêves. Dans son premier passage de la Frise en Thuringe, Boniface s’étant arrêté à ce monastère, le jeune Grégoire ne voulut pas le laisser partir sans l’accompagner, et depuis il ne le quitta plus1. Quant a Sturm, dont Boniface fit plus tard la rencontre dans le pays des Bavarois, il avait un esprit contemplatif, un caractère doux, un dévouement sans bornes, et Boniface lui réserva la fondation et la conduite du plus grand centre cénobitique de l’Allemagne, du fameux monastère de Fulde*. Il construisit auparavant le monastère de Fritzlar en Hesse, et il en confia la direction à son ancien compagnon "Wigbert. Le monastère de Fritzlar contint une colonie anglo-saxonne ou bretonne, comme on le disait sur le continent*.
Plaçant et employant chacun de ses disciples selon ses aptitudes, Boniface eut a se féliciter de leur habile coopération. Il destina la douce et savante Lioba a préparer par ses enseignements une autre condition aux femmes de la Germanie4. Lioba avait été élevée dans l’île de Bretagne, au monastère
* Mabill., Acta tan cl., sæc. lert., pars II, p. 519 et seq.; Vita S. Gregorii, abb. Traj.
* Kigilis, Fila sancti Sturmi , dans Pcrtz , Monumenta Germanise historica, t. II, p. 366.
5 nid.
* Mabill., dota ianct., sæc. tert., (jars II, p. 245 et seq.; Vita S. Liobæ, virg. et abbnt. Bitchofheimtnsii, auctore Rndolfo, monacho Fuldensi.
de Winbrunn, alors gouverné par Tetta, sœur d’un roi anglo-saxon. File s’y était appliquée, dit son biographe, bien plus a la lecture des saintes Écritures qu'au travail des mains. Outre les deux Testaments, elle possédait les paroles des Pères, les décrets des conciles et le droit ecclésiastique. Elle usait de tout avec discrétion. Elle avait, ajoute-t-il, un aspect serein, un langage agréable, un esprit élevé; elle était très-patiente dans son espérance; jamais nul n’entendit une malédiction sortir de sa bouche , et jamais le soleil ne se coucha sur sa colère1. Sa réputation de pureté et de science avait pénétré jusqu’à Boniface, qui la demanda à l’abbesse Tetta. 11 fonda pour elle le monastère de Bischofheim, qui devint l’école des femmes germaniques et qui fournit des supérieures à toutes les abbayes d’outre-Rhin. Boniface l’aima d’une affection chaste et tendre, et il demanda qu’à sa mort leurs os reposassent dans le même sépulcre, afin qu après avoir servi le Christ pendant leur vie , ils pussent aussi attendre ensemble le jour de la résurrection*.
Ce fut à l’aide de ces nouveaux collaborateurs que Boniface étendit et consolida le christianisme dans
1 « Erat adspeclu angelica, sermone jucunda, ingcnio clara, spe paticntissima, cantate diffusa. Maledictionem ex ore ejus nullus unquam audivit ; iracundiœ illius sol testis nunquam occubuil.» (Yita S. lio'.æ, p 251.)
* « Ut post obitum ejus corpus illius ad ossa sua in eodem sepulcro poneretur : quatenus pariter diem resurrectionis expeclarenl, qui pari veto ac studio in vita sua Cbristo servicrant. a (Ibid., p. 250.)
la Franconie, la Tliuringe et la Hesse. 11 poursuivit sans relâche pendant quatorze ans, après son second voyage à Rome, cette œuvre a laquelle il avait déjà, auparavant, consacré quatre années. Ses succès furent considérables. A quoi tinrent-ils surtout? A l’infériorité de la croyance qu’il avait a combattre ; à l'absence d’une vraie classe sacerdotale chez les peuples auxquels il en prêchait une nouvelle, de tous points supérieure a la leur, et très-fortement organisée; enfin a l’état de dépendance où ces peuples se trouvaient placés a l’égard des Francs austrasiens. Examinons rapidement ces divers points, sans rechercher encore quelles furent pour l’homme, pour la famille, pour la société, pour le territoire, les conséquences de la conquête chrétienne, que nous apprécierons, sous tous ses rapports, avant de terminer ce mémoire.
La religion des peuples transrhénans était le mélange de plusieurs cultes, qui ne consistaient euxmêmes que dans une adoration grossière des forces de la nature1. Le culte du feu et d’Ertha ou de la
4 a Deorum numéro cos solos üucunt, quos cernurit, et quorum aperte opibus juvantur, Soleni, Vulcanum cl Lunam : reliquos ne fama quidcm acceperunt. » (Cæsar, de Jtello Gallico, lib. VI. c. xxi.) a Deorum maxime Mercuriumcolunt cui... humanis quoque hostiis litare
las habent. Herculem ac Martem concessis animalibus plaçant Cæte-
rum nec cohibcrc parielibus deos arbitrantur... lucos et nemora eonsccrant, deorumquc nominibus appellant secrctum illud quod sola reverentia vident. » [Tacite, Germania, c. ix.) a Reudigni, et Aviones, et Angli, et Varini, et Eudoses, et Suardones, et Nuithoncs... in commune Ucrlham, id est Terrain matrem, colunt. » [Ibid., c. xl.)
César ne mentionne que le culte du feu, qui était le plus ancien et
DANS LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE f.9
terre mère, celui des forêts profondes, dont la solitude les remplissait de terreur et leur paraissait être l’habitation de la divinité, étaient leur croyance originelle. Les dogmes Scandinaves de l’Edda, qui formaient une théologie naturelle un peu plus complexe, avaient pénétré parmi eux. Beaucoup de peuplades germaniques adoraient les trois grandes divinités d’Upsal, Thor, Odin et Freya1. Thor, représenté avec un sceptre ou avec un marteau, était le plus puissant des trois, et pouvait être comparé, sous beaucoup de rapports, au Jupiter des anciens*. Aussi, dans les Capitulaires, est-il désigné sous le nom de Jupiter. WodanouOdin, qui, dans le temple d’Upsal, était placé a droite de Thor, était adoré comme l’auteur de la destruction et le maître de la guerre; et Freya, placé a sa gauche, était invoqué comme le principe de la fécondité*. Odin, qui était
qui, d'après Mcnzel (Histoire des Allemands , Hreslau, 1815, in-8‘, t. I. liv. I, c. xxxvm), fut celui qui dura le plus. — Le bois sacré des Suèvcs était chez les Semnoncs, qui se regardaient comme le plus ancien et le plus noble des peuples snèves. Toutes les peuplades s'y réunissaient annuellement. Les sept peuples de la Daltique formaient une autre ligue; leur bois sacré était dans l’ile de Rugen. (Ibid.)
' Dans la formule allemande d’abjuration, on faisait renoncer les nouveaux chrétiens à Tlior, à Odin et à Freya. (Canciani, Lcrjei barbarorum, t. III, p. 77.)
* « Thor, dit Adam de Brème, d’après les prêtres, prsesidet in aere. qui tonitrua et fulmina, ventos, imbresque serenat, et fruges gubemat. Thor cum sceptro Joeem simulare videtur. y> (Adamus Bremensis, Ilist. eccles. Bremensis, llafn., 1759, in-4% c. ccxxxni.)
3 <t Aller Wodan, idem furor, bella gerit, bominique ministrat virtutem contra inimicos... Wodanum sculpunl arinalum sicut nostri Martcm soient. » (Adam. Bremensis, i'.id.) — C’est le Thuisto on Theutdes Germains, appelé aussi Woden. — «Tcrtins est Frieco (Freya),
quelquefois désigné parles Occidentaux sous le nom de Mars, recevait d’eux plus ordinairement le nom de Mercure1. Le culte d’Odin convenait beaucoup aux mœurs guerrières et a l’esprit entreprenant des peuples germains. Aussi avait-il fait parmi eux une plus grande fortune que celui de Thor et de Freya, et s’étendait-il depuis l’extrémité de la Scandinavie jusqu’aux sources du Rhin .
C’était dans son palais qu'ils aspiraient k se rendre après leur mort. Ceux qui ne sortaient pas de la vie en combattant allaient dans « le Niflheim, où, dit l’Edda, Hela, qui exerce son empire sur neuf mondes, distribue les âmes de ceux qui sont morts de maladie ou de vieillesse. Son palais s’appelle le nuage; sa table, la faim; son couteau, le besoin; son serviteur, le retardataire ; sa servante, la lenteur; sa porte, le précipice*. » A ce séjour de privations et de tristesse était opposé le Walhalla
paccm voluplateinquc largiens mortalibus : cujus ctiam simulacruni fingunt ingenti priapo.n (Adam. Bremensis, Hiet. eccles. Bremensis.)
* a Deorum maxime, Mercurium colunt, cui certis diebus humanis quoque hostiis litare las est. b (Tacite, German., c. îx.)
« Wodan, dit Paul Diacre, sept siècles après, ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur, et nb un iversis Germanise gentibus ut D eus adoratur. » (Paulus Diaconus, de Geetis Longobardorum, lib. VI; lia— nov., 1611, in— fol . , lib. I, c. ix.)
1 « lli vero sunt morbis et senio inortui. Ingentia ibi habitacula possidet (Hela) sepimentaque illius præalta sunt, cancelliquc grandes. Ejus palatium nimbus vocatur ; mensa, famés; culter, esurigo ; servus, tardigradus; ancilla, tardigrada; limen, prœcipitiuin. » ( Edda , Mythol., xxviii. — Voir, sur le Niflheim et le Walhalla, T. Bartholinus, Antiquitates Danicæ, Hafnæ, 1689, in4*, lib. II, c. xm, de Causis contemptæ a Danis mortis.)
comme un lieu de délices et de joie. Là , compagnons d’Odin, ceux qui avaient péri par le fer passaient leurs jours dans des combats et des festins continuels. Chaque matin ils se revêtaient de leur armure, descendaient dans la lice et combattaient ensemble, jusqu’à ce que l’un eût terrassé l’autre, et ils montaient ensuite à cheval pour se rendre à la salle du festin, où leur était servi du sanglier et où ils buvaient de la bière1. C’est sans doute atin qu’ils y arrivassent comme des guerriers qu’on ensevelissait avec eux le cheval qu’ils avaient monté et les armes dont ils s’étaient servis.
Ce culte, qui ordonnait d’être brave, qui recommandait et récompensait la mort guerrière*, qui pu-
' <t Quotidie poslquam vestes induti sunt, armaturarn assument, dcinde in arcam exeuntes dimicant, unusque altcrum prosternit ; hoc corum excrcitium est. Instante vero prandii tempore, domum ad aulam cquitant, ac ad potandum consident. » (Edda, Mylhol., xixm, xxxv.)
1 Aussi mouraient-ils avec une intrépidité rare. Voici le chant de mort de Denier Lodbrog, condamné à périr par la morsure des vipères. Il chantait avant d’expirer :
Secuimus ense.
lllud me semper gaudere facit,
Quod Balderi palris sramna Parata sciam ad convivium.
Bibenius cervisiam hrcvi Ex concavis cranionim poculis (Non cxhorret morlcm animosus) lu præstantis Odini doiuicilio.
Non venio cum timoris Vcrbis ad Odini aulam.
Vitæ elapsæ sunt lioræ,
Itidens moiiar.
(Canticum Iteyneri Lodbrog , stropha xxv, latine versa apud Barlliolinum, lib. II. c. iv, xu.)
nissait la mon naturelle, avait, comme toutes les religions du même ordre, des sacrifices pour se concilier la faveur des dieux, et des augures pour connaître leurs desseins. C’était la partie pratique de la croyance qui complétait sa partie théologique et qui mettait les dieux en rapport avec les hommes. Chez des peuples aussi peu avancés, les sacriiices étaient encore sanglants, et aux immolations d’animaux se joignaient des immolations humaines. Quant aux augures, ils se tiraient des entrailles des victimes, du vol des oiseaux, des courses et des hennissements des chevaux sacrés, qu’on nourrissait dans les bois et qu'on ne manquait jamais de consulter avant de commencer une entreprise importante et périlleuse.
Il n’y avait point parmi les Germains de caste sacerdotale. Les chefs étaient les prêtres de la peuplade, comme les pères de famille étaient les prêtres de la maison. Les uns et les autres faisaient les sacrifices et consultaient les augures pour les entreprises publiques ou pour les actions particulières1. De ce que la classe militaire était en même temps la classe sacerdotale, et de ce qu’il n’y avait pas une corporation religieuse spécialement chargée de la pratique et de la défense du culte, il résulta que les chefs germains, dont la principale fonction était la
1 « Si publiée consulitur, saccrdos civitalis, sin priratim ipse |>atcrl'amilins prccalur tleos. » (Tacit., de German., c. x. — Voy. Justus Moser, Histoire d’Osnabrück, troisième édition, t. I, introduction, g 8 cl § 27 et 28.)
guerre, conservaient ou abandonnaient leur croyance suivant qu’elle servait ou qu’elle contrariait leurs intérêts et leurs desseins. Pour cette classe militaire, la résistance en delà du I.hin, la conquête en deçà, importaient avant tout. En général, elle restait donc païenne pour se défendre en Germanie, ou bien elle cessait de l’être pour s’établir sur le territoire de l’Empire. C’est ce qui explique la persévérance religieuse des populations transrhénanes, l’opiniâtreté avec laquelle la confédération saxonne maintint son c.dte contre Charlemagne, et la facilité que montrtent tous les peuples qui envahirent l'empire romain à renoncer au leur.
Ceux-ci, outre la disposition qu’ils avaient à admettre la croyance d’un peuple qui l’emportait sur eux par l’esprit et la civilisation, obéissaient à un intérêt politique. Arrivés en petit nombre dans les pays qu’ils occupaient, n’ayant que la supériorité momentanée des armes, ils avaient vaguement compris qu’il était nécessaire de donner à leur domination militaire l’appui d’une adhésion morale. Us avaient partout changé de culte. Leur organisation était tellement guerrière et si peu religieuse, que dès que le chef s’était prononcé, tout le peuple imitait son exemple. Les Germains le suivaient aussi fidèlement au baptême qu'à la guerre. Ainsi, en Gaule, Clovis avait entraîné la plus grande partie des guerriers francs avec lui dans la cathédrale de Reims ; Sigismond avait fait passer les Bourguignons de l’arianisme au catholicisme aussi aisément qu’ils
avaient abandonné le paganisme pour l’arianisme. En Espagne et en Italie, Théodinus, Recarède et Adelwald avaient rendu orthodoxes les Suèves, les Gotlis et les Longobards, que leurs prédécesseurs avaient rendus ariens à une époque où cette secte dominait dans la presque totalité de l’Empire. Cette influence des chefs germains sur les guerriers était si décisive, que dans l’Heptarehie anglo-saxonne les peuples adoptèrent en masse le christianisme, le quittèrent et le reprirent a l’exemple de leurs rois. Nous aurons occasion de voir bientôt les mêmes changements se produire dans la Saxe continentale, suivant que les chefs se soumettaient à Charlemagne ou se révoltaient contre lui.
Bonifaee fut donc favorisé dans sa mission en Germanie :
Par l’infériorité morale de la croyance qu’il avait à combattre et qu’avait déjà ébranlée en partie le christianisme placé depuis longtemps dans son voisinage ;
Par la faible organisation du sacerdoce païen, auquel étaient conliées la garde et la défense de celte croyance ;
Par l’appui des princes francs, qui exerçaient indirectement sur les populations transrhénanes soumises a leur domination presque autant d’influence qu’en avaient eu les chefs des invasions germaniques sur les guerriers composant leur armée ;
Enfin, par la communauté de race des missionnaires chrétiens et des populations païennes, qui
avaient la même origine, qui parlaient la même langue, et que rapprochaient les mêmes mœurs.
Pour récompenser ses efforts et ses succès, le pape Grégoire III, qui avait succédé en 731 a Grégoire II, lui avait envoyé le pallium*. En 738, Boniface, dont les établissements dans la Germanie centrale avaient acquis assez de solidité et prospéraient suffisamment pour lui permettre de s’éloigner quelque temps, se rendit une troisième fois à Rome. Grégoire III, avec lequel il s’entretint à fond des intérêts de l’Église germanique, lui conféra le pouvoir de créer des évêques, et, de plus, le chargea de rétablir la croyance chrétienne dans le pays des Bavarois, qu’il avait déjà visités cinq années auparavant (en 753), et de le diviser en diocèses*. Boniface exécuta cette nouvelle mission et fut l’organisateur religieux de l’Allemagne méridionale. Le christianisme avait été anciennement prêché dans cette contrée lorsque les Romains l’occupaient encore. Mais les incursions dévastatrices des barbares, l’établissement successif des Gépides et des Bavarois, les invasions fréquentes des Huns, des Avares, des Slaves, qui s’y précipitaient en remontant le Danube, y avaient altéré le christianisme là où elles ne l’avaient pas entièrement détruit. L’église métropolitaine de Lauriacum, située à l’embouchure de l’Ens dans le Danube, avait souvent été saccagée et privée
» Othlon, lib. I, §26.
* Ibid., §28.
d’évêques pendant de longs intervalles1. Dans le cours du septième siècle, saint Rutpert, saint Arnaud d’Utrecht et saint Emmeran avaient travaillé à la conversion de ce pays, et vers les commencements du huitième les papes avaient fait de grands efforts pour l’introduire entièrement dans la société chrétienne*. Mais ils n’avaient pas réussi, et cette gloire était réservée a Boniface. En y arrivant, il trouva peu de chrétiens réels, assez de chrétiens idolâtres, des manichéens en quantité qui y étaient venus d’Afrique après avoir débarqué en lllyrie, et beaucoup de païens.
Boniface, secondé par Odilo, duc des Bavarois, expulsa les manichéens, réforma le clergé chrétien, convertit les populations restées ou devenues idolâtres, et divisa le pays en quatre diocèses, dont il établit les sièges a Passau et à Ratisbonne, sur le Danube ; a Frcising, sur l’isar, et a Salzbourg, sur la Salza3. Il donna ces quatre sièges à quatre hommes d’un christianisme éprouvé, nommés Vivilon, Gobivvolt, Érimbert et Jean*. De cette manière, l’ancienne ligne de la civilisation fut en partie recou-
' liansizii Germania sacra, 1727, in-fol., c. ci «à cxvii.
* Ibid. , c. xviii, xix et seq.
s Et quia cuni adsensu Otilonis ducis eorumdem Bagoariorum seu opliinatum provincial illius très alios ordinasscs cpiscopos cl in quatuor partes ilium divisisti, id est in quatuor parochias, ut unusquisque episcopussuarn habeat paroebiam, bene et salis prudenter peregisti fraler... de concilie vero ut juxta ripam Danubii debeas celebrarc nostra vice, præcipimus fraternitati tuæ aposlolica auctorilate le ibidem prœsentari;... Gregorius Bonifacio coepiscopo. » (Othlon. lib. I, §32.)
* Ibid.. § 31. — Willibald, § 28
vrée du côté du Danube , sur les bords duquel Boniface tint un concile, comme elle l’avait été du côté du Rhin ; elle fut bientôt dépassée sur ce point, comme elle l’avait été déjà sur l’autre.
Pendant que Boniface opérait ces grands changements dans le pays des Bavarois, le pape Grégoire 111, attaqué et pressé par les Longobards, dans l’Émilienne et dans la Pentapole, s’adressait au plus puissant des chefs barbares avec lesquels il était en communication par ses missionnaires. Il demanda a Charles Martel de descendre en Italie avec ses Francs pour y porter secours a F Église de saint Pierre, contre Liutprand, roi des Longobards. Usant du langage le plus propre a agir sur le chef barbare, il ' lui écrivit : « Le prince des apôtres, mon très-cher tils, peut bien lui-même défendre son héritage et son peuple, mais il veut éprouver les cœurs des lidèles. Au nom de Dieu et de son jugement terrible, ne rejette point ma prière, ne ferme point l’oreille à ma demande, et le prince des apôtres ne te fermera point les royaumes célestes1. » Mais ni cette lettre, ni une autre tout aussi pressante que Grégoire III lui écrivit encore*, ne purent décider a entreprendre cette lointaine expédition le duc des Francs, dont la fin approchait, et qui termina, cette année même, sa glorieuse carrière.
L’alliance étroite des chefs francs et des papes,
* Dom Bouquet, t. IV, p. 92. — Et dans Sirmond, Concil. GalL, l. I, p. 525.
s Dom Bouquet, ibid. — Sirinond, ibid. p. 527.
qui devait produire avant la fin de ce siècle l’union nouvelle de la Gaule et de l’Italie et le rétablissement de l’empire d’Occident, fut, en grande partie, l’œuvre de Boniface. Après la mort de Charles Martel, il se rendit avec des lettres de Grégoire III auprès de ses fils Carloman et Pépin, qui s’étaient partagé, d’après la loi franque, son vaste héritagê. Carloman, l’aîné, avait eu la partie orientale, ou l’Austrasie, tandis que la partie occidentale, ou la Neustrie, était échue a Pépin, qui était le plus jeune.
Carloman, dans les possessions duquel Boniface exerçait son apostolat, le reçut avec affection, elle chargea de constituer ecclésiastiquement la Franconie transrhénane, qu’il divisa en trois évêchés, celui de Wurzbourg, sur le Mein, celui d’Eichstadt, sur l’Altmühl, petit confluent du Danube, et celui de Buraburg. 11 confia le premier a Burchard, le second h Willibald, qui l’un et l’autre étaient ses disciples. 11 établit aussi l’évêché d’Erfurt, en Thuringe1. Il opéra ensuite dans le clergé et chez les populations chrétiennes du territoire de Carloman, et d’accord avec lui, une réforme aussi nécessaire et plus complète que celle qu’il venait d’exécuter dans le pays des Bavarois. La longue domination des Francs, leurs mœurs violentes, leurs habitudes barbares et les restes jusque-là indélébiles des superstitions païennes avaient dénaturé le christia-
* Othlon, lib. Il, §1.
nisme et le sacerdoce en Austrasie. Tandis que, sous le clergé gallo-romain, il avait été tenu en Gaule trente-neuf conciles dans le premier siècle après la conquête, quinze dans le second, on n’en avait pas réuni un seul depuis quatre-vingts ans1. Rien ne peut mieux montrer l’altération que l’esprit et les mœurs des barbares avaient fait subir au christianisme, et peindre plus exactement l’état dans lequel vivaient ces chrétiens du Nord, que la lettre écrite par Boniface lui-même au pape Zacharie, qui venait de remplacer Grégoire 111 sur le trône pontifical.
« Garloman, duc des Francs, lui disait-il, m’a fait appeler auprès de lui, afin que j’assemble un synode dans la partie du royaume des Francs qui est sous sa domination. C’est pourquoi j’ai besoin des conseils de votre autorité. Car les Francs, disent les vieillards, n’ont pas tenu de synode depuis quatrevingts ans. En beaucoup de lieux, les sièges épiscopaux sont livrés a des laïques cupides ou a des clercs corrompus. 11 y a parmi eux de ces diacres, comme ils se font appeler, qui, depuis leur enfance, vivent dans les adultères et dans toutes les débauches, et qui ont chaque nuit, dans leur lit, quatre, cinq concubines, ou plus. Ils osent néanmoins lire l’Evangile, et ne rougissent ni ne craignent de se nommer diacres; c’est avec de pareils titres qu’ils arrivent 'a l’ordre de la prêtrise, et croient pouvoir intercéder
1 Art de vérifier les dates, in fol., t. I, art. Conciles.
pour le peuple et offrir les saints sacrifices; enfin, ce qui est pis, ils parviennent ainsi de grade en grade jusqu’à l’épiscopat1. Je réclame contre eux les décisions de votre autorité.
« 11 est aussi parmi eux des évêques qui, bien qu’ils prétendent n’être ni fornicateurs ni adultères, s’adonnent néanmoins à l’ivrognerie et à la chasse, combattent armés et répandent de leurs propres mains le sang des hommes, soit païens, soit chrétiens. Si je les dépose conformément aux canons, il n’est pas bon qu’ils reviennent ensuite de Rome, en se disant autorisés à reprendre leurs sièges. Étant connu comme serviteur et délégué du siège apostolique, il importe que moi ici, et vous là-bas, nous donnions le même jugement, afin qu’il n’en survienne aucun scandale parmi ces hommes de matière, ces grossiers Alamans, Bavarois et Francs*. »
11 se plaignait en même temps de ce que le pape tolérait à Rome ce qu’il défendait en Germanie. 11 disait à Zacharie que des barbares y avaient été témoins de cérémonies païennes.
1 a Inter illos diaconos quos nommant sunt qui a pucrilia sua semper in stupris, semper in adulteriis, et in omnibus semper spurcitiis vitarn ducenles, sub tali (estimonio vcncrunl ad dia?unalum : et modo in diaconatu concubinas quatuor vol quinque, vcl plures noctu in lecto habentes, Evangelium tamen legere etdiaconos se nominare non erubescunt nec mcluunt; et sic in talihus incestis ad ordinem presbyleratus venientes, et iisdem peeeatis perdurant ; et peceata peccatis adji— cientes dicunt se pro populo posse intercedere et sacras oblationes olferre ; novissime (quoi! pejus est) sub lalibus testimoniis per gradus singulos ascendcntes, ordinanlur cpiscopi. » (Othlon, lib. II, § 1 .)
* « Carnales homincs et idiolæ Allemanni, Bajuvarii, vel Franc». ». (Ibid.)
« Ils affirment, continuait-il, avoir vu, lesannées passées, dans la cité romaine et près de l’église de Saint-Pierre, aux calendes de janvier, des chœurs parcourir les places publiques, a la manière des païens, et entonner des chants sacrilèges. Ils disent aussi avoir vu des femmes, selon les coutumes païennes, y vendre des amulettes ou y rendre des augures. » Il le conjurait de mettre un terme a ces usages, dont se prévalaient contre lui les hommes matériels et ignorants auxquels il prêchait la doctrine purement spirituelle du Christ, et de lui adresser une réponse, sans équivoque, qu’il pût montrer et qui pût l’aider1.
Zacharie lui donna satisfaction sur ces divers points. Il approuva la fondation des évêchés qu’il avait établis en Franconie. Il l’autorisa à interdire les fonctions sacerdotales a tous ceux qui vivaient dans l’adultère, qui avaient plusieurs femmes, qui avaient répandu le sang. Il lui annonça qu’il avait défendu la célébration païenne des calendes de janvier, l’usage des augures, des chants, des cérémonies des gentils, qui étaient encore en vigueur lors de son avènement au pontificat, et qu’il jugeait détestables pour lui et pernicieuses aux chrétiens. Il l’autorisait a assembler des synodes*.
Boniface, assisté des six évêques Ilurchard, Reginfrid, Wittan, Willibald, Dadan, Addan, et de
< Otlilon, lib. II, § 1- * Ibid., §2.
82 INTRODUCTION DE L’ANCIENNE GERMANIE leurs prêtres, réunit deux conciles en delà et en deçà du Rhin, dans les années 742, 743. Le premier se tint en Germanie, le second à Leptines, dans les Ardennes. Le duc Carloman y assista avec les principaux des Francs, et consacra de son autorité les décisions qui y furent prises. 11 fut décrété : « Que les serviteurs de Dieu ne pourraient ni porter l’armure, ni combattre, ni marcher contre l’ennemi, a l’exception de ceux qui étaient désignés pour y célébrer la messe et confesser les combattants; qu’ils ne pourraient pas davantage aller à la chasse, parcourir les forêts avec des meutes, élever des éperviers et des faucons ; que, conformément aux saints canons, les prêtres seraient soumis a l’évêque dans le diocèse duquel ils étaient placés, qu’ils seraient toujours prêts a le recevoir dans les tournées épiscopales, et a l’aider h confirmer le peuple; que chaque évêque veillerait sur la chasteté et la doctrine de ses prêtres, qu’il écarterait de sa paroisse, avec l'aide du protecteur de son Eglise, les évêques et les prêtres inconnus qui s’y présenteraient, et que les moines et les religieuses seraient forcés de vivre selon la règle de Saint-Benoît et ne sortiraient point de leurs cloîtres. »
En même temps, pour régulariser la société domestique, les adultères et les incestes, que rendaient fréquents les passions désordonnées des barbares au milieu de la corruption gallo-romaine, furent sévèrement prohibés ; l’évêque fut le juge des mœurs, et il eut ordre de casser les mariages illégitimes. Il ne
fut pas permis de porter des vivres aux homicides et aux condamnés qui se réfugiaient dans les églises, et il fut défendu de livrer des esclaves chrétiens à des maîtres païens. Tous les restes des pratiques païennes furent condamnés, et Ton prononça une amende de quinze solidi contre la célébration des sijurcales de février, le culte des forêts, celui des pierres sacrées, les sacrifices faits aux fontaines, l’adoration de Mercure ou de Jupiter, les amulettes, les enchantements, les sortilèges, les augures pris sur le vol des oiseaux, sur le hennissement des chevaux, et une foule d’autres superstitions qui tiraient encore leur origine du culte druidique, ou qui survivaient à la religion païenne, ou qui avaient été introduites par les barbares, ou qui provenaient de certaines pratiques d’un christianisme dégénéré 1 .
Après avoir opéré cette réforme sur le territoire du duc Carloman, Boniface l’opéra sur celui du duc Pépin. 11 tint en 744, k Soissons, un concile qui eut le même but et les mêmes résultats, et dont Pépin transforma les décisions en capitulaires*. Les conciles de Germanie, de Leptines et de Soissons adoptèrent l’ère latine de l’Incarnation, qui devint le mode uniforme de compter pour l’Occident chrétien, et donnèrent h tous les moines la règle de Saint-
1 Voir, pour ces deux conciles el les décisions qui y furent prises, Italuzii Capitularia regum Franc., Parisiis, 1670, in-fol. ; Karlomanni principis Capilulare primum (ann. 742) et Capitulare sccundum (ann. 743), 1. 1, p. 145 et 149.
1 Pippini principis capitulare Suetsionense (ann. 744), dans JBaluz , t. I, p. 157.
Benoit. Boniface lit nommer les trois archevêques de Heinis, de Rouen et de Sens, pour lesquels il obtint du pape le pallium. Zacharie ne cessait de recommander aux princes francs Boniface, dont il étendit alors les pouvoirs, comme son vicaire, sur toute la Gaule1. Boniface fit restituer à l’Église gauloise une partie des biens qui lui avaient été enlevés sous Charles Martel, et il changea la face de cette Église en y rétablissant les mœurs chrétiennes et en y ranimant l’esprit du sacerdoce.
Ayant ainsi assuré les derrières du christianisme, il tourna de nouveau ses regards vers la Germanie, pour y étendre au loin ses conquêtes spirituelles. Il voulut opérer celles-ci au moyen d’un grand monastère central, purement germanique, celui de Fritzlar, conlié'a Wigbert, étant une colonie proprement anglo-saxonne, ou bretonne, comme on le disait alors. Il avait déjà projeté* d’établir ce nouveau monastère dans la forêt Bochonia, placée entre les quatre pays des Bavarois, des Franconiens, des Thuringiens et des Hessois, qu’il avait rendus chrétiens, afin de s’en servir comme d’un avant-poste pour pénétrer chez les barbares qui restaient à convertir, et comme d’une garnison religieuse pour maintenir ceux qui étaient déjà convertis.
Boniface avait confié cette tâche 'a Slurm, celui de
1 Dom Bouquet, t. IV, p. 95. — Dans Sirmond, t. I, Concil. Gall.,
1 En 736. Voyez Vite S. Sturmi, dans Pci'tz, Monumenta Germanise, t. II, p. 367.
ses disciples qui était le plus propre a la bien remplir. Sturm, né de parents nobles et chrétiens, avait suivi Boniface depuis l’arrivée de Boniface chez les Bavarois. Placé d'abord dans le monastère de Fritzlar, près de Wigberi, il avait été ordonné prêtre, et avait ensuite prêché pendant trois ans le christianisme aux peuples d’outre-Rhin . Boniface l’avait fait venir auprès de lui, et l’avait chargé d’aller chercher dans la vaste et solitaire forêt Bochonia un lieu propre il une fondation monastique*. Cette forêt ressemblait beaucoup alors aux forêis primitives du nouveau monde. Sturm, après avoir reçu la bénédiction de Boniface, était parti avec deux compagnons pour exécuter ses ordres. « Ils s’acheminèrent tous trois vers le désert, » dit le moine de Fulde Eigil, qui était le disciple et qui s’est fait le biographe de Sturm, « et, étant entrés dans des lieux sauvages et solitaires, où ils ne voyaient que le ciel, la terre et de grands arbres, ils demandaient au Christ de diriger leurs pas dans la voie de la paix. Le troisième jour, ils parvinrent a un lieu nommé Ilersfeld, ù la place où se trouve maintenant un monastère. Ils y construisirent de petites cabanes couvertes d’écorces d’arbres, et y demeurèrent longtemps, jeûnant et priant*. »
Sturm était venu rendre compte de sa découverte
4 t Pergïte, ait cpiscopus, in liane solitudincm quæ Bochonia nuncupatur, aptumque servis Dci ad inhabitandum exquinte locum. Polens enim est Deus parare servis suis locum in deserto. » (Eigilis, t'i/a sancti Sturmi, §4, dans Pertz, Nonumenta Germanise, t. II, p.367.)
* nid.
à Boniface, auquel ce lieu n’avait pas convenu, parce qu’il était situé sur la gauche de la forêt vers l'ouest et qu’il était trop près des Saxons. « Retourne dans le désert, avait-il dit a Sturm, et cherches-y une habitation plus reculée où vous puissiez résider sans péril1. » Sturm avait obéi, et, remontant avec ses deux frères le cours de la Fulde sur une barque, il avait exploré ses bords dans les parties surtout où dés torrents et des sources d’eau se jetaient dans le lleuve.
Ce second voyage de découverte avait encore été infructueux. Sturm était retourné à Hersfeld. En 744, Boniface l’appela auprès de lui a Fritzlar, où il se trouvait alors. Il s’entretint longtemps avec lui, et, sans être découragé par les tentatives vaines qui avaient été faites jusque-là, il dit à Sturm : « Le lieu que tu as cherché a été préparé par Dieu, et, quand il le voudra, il le montrera a ses serviteurs. C’est pourquoi ne cesse pas de le chercher, en sachant et en croyant que tu le trouveras*. » Sturm, pénétré de la confiance que lui avait donnée son maître, alla rejoindre ses compagnons à Hersfeld,
' « Locum quidcm quem repertum habetis, habitare vos propter viciniam barbarie® gentis perlimesco ; sunl cnim, ut nosli, illic in proximo feroces Saxones; quaproptcr vobis reiiiotiorcm et inferiorem in soiitudinc requirite habitationcm quam sine periculo vestri colero quealis. » (Eigiiis, § 5.)
* Ibid., § 5, 6. a Locus quidem in ilia solitudine a Deo paratus; quem, quando vult Christus, servis suis ostendet; quapropter noli de inquirendo cessare, sciens et credens, quod eum absque dubio reperics. »
et ne tarda point a se mettre en course, pour la troisième fois, dans la forêt.
« Sturm, ayant un peu respiré dans sa cellule, dit le moine Eigil, monta sur son âne, et, prenant le viatique, il partit seul, recommandant son voyage au Christ, qui est la voie, la vérité et la vie. Il commença a parcourir les vastes espaces du désert. Explorateur attentif, il allait examinant les monts, les plaines, les collines, les vallées, les fontaines, les torrents, les rivières. Toujours les psaumes sur les lèvres, il élevait à Dieu les gémissements de son âme, ne se reposant que l'a où la nuit le forçait de s’arrêter. Quand il s’arrêtait la nuit, avec la serpe1 qu’il portait à la main, il coupait du bois et dressait un abri pour protéger son âne contre les bêtes fauves qui abondaient dans ces lieux. Mais lui, s’étant signé le front au nom de Dieu, dormait tranquille.
« Un jour il parvint à une route qui mène de Thuringe à Mayence ceux qui font le commerce. Il y trouva une grande multitude de Slaves nageant dans la Fulde, et, l’un d’eux, qui servait d’interprèle, lui ayant demandé où il allait, il répondit qu’il allait dans la partie supérieure du désert. 11 continua seul sa course, n’apercevant que des bêtes fauves, des oiseaux et de grands arbres, lorsque le soir, étant parvenu, après le coucher du soleil, au lieu appelé Ortessveca, où il établit son camp pour lui et son
* Dont les moines bénédictins ne devaient jamais se séparer, et qu’ils ne quittaient que la nuit, d’après la règle de leur ordre. (Régula S ■ Benedicti, cap. xxii.)
âne, il entendit tout â coup le bruit d’un homme. Tous deux, se voyant, se saluèrent. L’homme dit qu’il venait de Wedereiba (Wetterau) et conduisait en laisse le cheval de son maître Ortis. Ils passèrent la nuit en cet endroit, et cet homme, qui connaissait beaucoup le désert, indiqua à Sturm le nom des lieux, le cours des torrents et des sources. Le matin ils se bénirent mutuellement, et l’homme séculier prit le chemin de Grapfelt.
« Le serviteur de Dieu se remit seul en marche, selon sa coutume, â travers le désert, et il parvint enfin au lieu où se trouve maintenant le monastère. Aussitôt l’homme saint, rempli d’une joie innocente, courait transporté et ravi, et plus il allait en long et en large, plus il rendait grâce à Dieu. Enchanté de la beauté du lieu, et après avoir passé une grande partie du jour a l’explorer, il le bénit, le signa et partit joyeux1. »
Sturm retourna d’abord â Hersfeld, où ses frères et lui avaient construit des cabanes provisoires, et leur annonça cette heureuse découverte. 11 rejoignit ensuite Boniface, qui se rendit aussitôt auprès de Carloman, et lui dit : « J’ai dessein, avec l’aide de Dieu et la vôtre, d’établir un monastère dans la partie orientale de votre royaume. Nous avons trouvé dans le désert appelé Bochonia , sur les rives de la Fulde, un lieu propre a être habité par les serviteurs de Dieu et qui est soumis a votre domination.
1 Yita S. Siurmi, etc., § 7, 8, 9.
Nous supplions votre piété de nous l'accorder, afin que, sous votre protection, nous puissions .y servir le Christ1. »
Carloman lui répondit : « Sur tout ce qui m’appartient en ce lieu je donne mon droit au Seigneur en entier et sans exception, et je l’étends a quatre mille pas de circuit, au nord et au midi, a l’orient et a l'occident*. » 11 fit plus : après avoir confirmé et scellé de sa propre main cette vaste donation, il envoya rassembler tous les hommes nobles du pays deGrapfelt, afin qu’ils l’imitassent en concédant au futur monastère ce qu’ils pouvaient posséder dans son voisinage. Ceux-ci déférèrent au désir de leur chef8.
Sturm se rendit sur les bords de la Fulde au mois de mars 744, avec sept de ses frères, pour y prendre possession du lieu. 11 y fut suivi deux mois après par Boniface, qui s’y transporta avec une
* « Ad perpetuam, inquit, remunerationem vestrara cogilo, si Deus omnipotens voluerit cl vestrum adfueril auxilium, in orientnii regno vestro monachorum vilain inslruere, cl nioiiasleriuin fundarc, quod præteritis temporibus anle nos nemo inchoavil... habemus enim in soiitudinc quæ Uocbonia nuncupatur, juxta fluviuni qui dicitur Fuida, locum aplum servis Dci inhabitandum reperlum, qui ad vcstram perlinet dilionem. Nunc vcstram pictatcm poscinius, ut nobis locus ille donclur, quatenus in eo pcrvestram defcnsionein Cbrislo service queainus. (Fila S. Sturmi, etc., g 12.)
* « Locus quidem quem petis. . . quidquid in bac die proprium ibi videor habere, tolum et integrum de jure ineo in jus Domini trado, ita ut ab illo loco undique in circuitu ab orienie scilicel et occidente, a septcnlrione et mendie marcha per quatuor millia passuum tendatur. „ (Ibid.)
5 Ibid.
troupe nombreuse d’ouvriers pour jeter les fondements du monastère, qu’il appela Fulde, du nom du •fleuve, et pour en défricher le sol. 11 lui donna la règle bénédictine. En fixant la discipline des moines, il décida, de leur consentement même, qu’ils ne feraient usage ni de vin ni de viandes, et qu’ils ne pourraient boire qu’une bière légère incapable d’enivrer1.
Boniface, voulant placer son nouvel établissement hors de toute juridiction épiscopale et le soumettre uniquement au siège de Rome, écrivit a Zacharie pour obtenir son autorisation : « Il y a, lui disait-il, un lieu sauvage dans l’intérieur de la plus profonde solitude, au milieu des peuples de ma prédication, dans lequel j’ai élevé un monastère où j’ai établi des moines vivant sous la règle du saint père Benoit, hommes d’une austère abstinence, ne mangeant pas de chair, ne buvant pas de vin, se passant de serviteurs et se contentant du propre travail de leurs mains*. Je l’ai acquis par ces hommes religieux et surtout par Carloman. C’est dans ce lieu qu’avec le consentement de Votre Piété je me propose de reposer mon corps fatigué par la vieillesse, et d’être enseveli après ma mort3. »
Le pape lui répondit : « Tu nous as demandé d’ac-
' Vita S. Sturmi, etc., § 15, 14.
* a Monachos constituimus, sub régula S. patris Benedicli vivantes, viros strictæ abstincntiæ, absque carne et vino et servis, proprio manuum suarum labore contentes. » (Othlon, lib. II, § 12.)
3 a Proposui fessum senectute corpus requiescendo recuperare et post mortera jacere. » (Ibid.)
corder un privilège du saint-siège, en ton nom, à un monastère situé au sein d’une immense solitude, au milieu des nations que tu évangélises, où tu as établi des moines sous la règle de Saint-Benoît : nous accédons a tes vœux1. » Quelque temps après, sur une nouvelle demande de Boniface ( en 751 ) , il ajouta : « Gratifiant ton monastère d’un privilège du siège apostolique, nous le plaçons sous la juridiction de notre sainte Église de Rome que nous desservons, afin qu’il ne soit soumis à la puissance d’aucune autre. Nous défendons, en conséquence, qu’aucun prêtre d’aucune Église ait aucune autorité sur le susdit monastère, sauf le siège apostolique. Nous ordonnons aussi, par ce décret, que si quelque évêque, quelle que soit sa dignité, ose enfreins dre ce privilège, il soit anathème *. »
Le monastère de Fulde fut placé sur le penchant de la colline qui bordait la rivière, dont les eaux devaient fertiliser son territoire*. Il réunissait tous les avantages du climat, de la salubrité, de la position. Ses commencements furent humbles4, mais ses progrès furent constants. Peu a peu ses constructions
' Dans Serrarius, p. 215.
* Othlon, lib. II, § 17.
s Chrislophori Fu Idenses Antiquitates ; Antwerpiæ, 1612, in-lol., lib. I, ch. \i, p. 22.
* « Bonifacius ita monasterinm inter initia instruxit, ut in modicis textis victuque ærumnoso, cœnobitis ad votivæ paupertatis experimentum esset abunde. Primum purgando ad culturam solo et succidendo nemore plurimum laboris exhaustum. Victum inde factitarunt domestica contentione, pastu pecorum, agrorum cultu, manuum labore, monachi. » [Ibid., c. v, p. 19.)
s’augmenlèrent, le nombre de ses religieux s’accrut, le sol qui l’entourait se défricha, et la forêt inculte, dont les vastes profondeurs n’avaient jamais retenti des coups de la hache, fut sillonnée par la charrue, et se changea en riches campagnes couvertes de fermes et de villages. Du temps de Slurm, le cours du lleuve fut détourné par ses soins, afin qu’il passât a travers le monastère même et facilitât l’exercice des divers métiers que la règle de Saint-Benoît prescrivait aux moines. La communauté de Fulde prit successivement possession de la plaine du monastère, des champs, des bois, des eaux, des pâturages environnants. Elle y transporta des succursales de moines et de cultivateurs. Elle fonda plus tard des colonies dans toute la Thuringe, la Bavière, sur les deux rives du Rhin et du Mein1. Elle éleva des forteresses sur les hauteurs, et entoura de fossés et de remparts les bourgs et les villes qui lui appartinrent*. Elle posséda trois mille métairies en Thuringe, trois mille eu Hesse, trois mille en Franconie, trois mille en Bavière, trois mille en Saxe3. Ses revenus furent si considérables, que les hôtes et les étrangers purent être accueillis, nourris, vêtus, non-seulement dans le monastère, où, selon l’usage, un vaste local leur était destiné, mais dans les cellules répandues partout au milieu des campagnes V
' Fuldenses Antiquit., lib. II, c. x, p. 157 et suiv.
* Ibid., lib. III, c. xviii, p. 2G4 et suiv.
3 Ibid., c. xi, p. 205 et suiv.
* « Quæquidem cellæ a frugi palribusfamilias, juxtaque religiosis
Telle fut la fondation de l’abbaye de Fulde. dans laquelle Boniface fit fleurir les lettres au même degré que le christianisme, dont elles étaient l'appui. Il y déposa les écrits de Bède, qu'il avait demandés dans l’île de Bretagne, et qui contenaient a peu près toute la science de l’époque 1 . 11 mit à sa tête Stucm, auquel il confia l’éducation des hommes de race germanique qui voulaient se consacrer a la vie religieuse. et à la conversion des païens du nord-ouest de l’Allemagne, comme il avait donné a Wigbert la direction des étrangers entrés dans le monastère de Fritzlar pour y convertir les païens du centre. Fulde devint l’école la plus célèbre de la Germanie et servit de caserne aux conquérants religieux qui envahirent, un peu plus tard, la Saxe païenne sous la conduite de Charlemagne.
L'établissement de Fulde ne fut point le dernier genre d’assistance que Boniface donna à la partie civilisée du monde, et le dernier bienfait qu'il destina à sa partie encore barbare. 11 avait fait entrer la Gaule franque et les deux fils de Charles Martel dans le mouvement chrétien dont il était le propagateur. L’aîné, Carloman, avait si bien profité de ses leçons et s’était pénétré de son esprit a tel point, qu'il renonça, en 746, a sa part de territoire et de puis-
viris habilutæ, altrices et nutiices quædam eranl cœlus monaslici. » (FuM. Antiq., lib. I, c. vit, p. 25 et suiv.)
• « Præterea ut niilii de opusculis Bedæ lectoris aliquot tracta tus conscriberc et dirigere digneris... ut et candela quam vobis Domines largilus est, nosquoque fruamur. b ( Bonif . Epist. ad episcop. Echbert, dans Serrarius, p. U.)
sance pour embrasser la vie cénobitique et se retirer dans le fameux monastère du Mont-Cassin. Pépin devint chef unique des Francs austrasiens et neustriens. 11 réuuit la Gaule entière sous sa dominatien, y compris toute la partie située au sud de la Loire qui n’avait jamais obéi à son père Charles Martel, et dont il ne mit pas moins de dix ans h opérer la conquête. Pépin avait la ferme intelligence, l’ambition et la grandeur que cette famille extraordinaire posséda a un degré si éminent durant quatre générations, qui offrirent une succession non interrompue de grands hommes. Dès lors il sentit toute l’utilité de son alliance avec le pape de Rome et son vicaire Boniface. 11 comprit qu’il pouvait se donner l’appui de toute la race gallo-romaine, incomparablement plus nombreuse que la race germanique, celui de tout le parti religieux, qui était fort puissant, et devenir avec leur aide, de chef des Francs, leur roi; de maire du palais des Mérovingiens, le possesseur de leur trône.
Il fallait pour cela se mettre à la tête de la société occidentale. 11 resserra donc les liens qui l’unissaient à Boniface. Le siège de Mayence avait été occupé jusqu’à la réforme auslrasienne par un Franc nommé Gewillieb, dont le père l’avait possédé avant lui, et avait péri en combattant contre les Saxons. Gewillieb, pour venger son père, avait tué, dans un combat corps à corps, son meurtrier, qu’il avait fait défier par son propre fils. Boniface avait exigé sa déposition à cause du sang qu’il avait versé, en vio-
lation des canons1. Désigné lui-même, en 745, comme évêque de Mayence par Carloman et Pépin, il avait vu ce siège érigé en métropole de la Germanie. Quelques années après, Zacharie confirma la suprématie du siège de Mayence en ces termes :
« Par l’autorité de saint Pierre, apôtre, nous décrétons que l’Église de Mayence soit maintenue en métropole à toi et à les successeurs, ayant sous elle Tongre, Cologne, Worms, Spire, Utrecht et toutes les villes delà nation germanique a qui Ta Paternité . a donné par sa prédication la lumière du Christ*. »
L’étroite union de Pépin et de Boniface amena une grande révolution chez les Francs. Pépin, ne voulant pas rester simple conquérant, et désirant changer la souveraineté réelle qui était dans sa famille depuis soixante-douze ans en Austrasie, et depuis soixante-quatre ans en Neustrie, en souveraineté légale, s’adressa, d’après les conseils de Boniface, au siège de Rome comme a la source du droit. 11 envoya, en 749, Burchard, évêque de Wurzbourg et disciple de Boniface, et Fulrad, abbé de Saint- Denis et archichapelain du palais, auprès du pape Zacharie, pour lui demander si celui qui remplissait les fonctions de roi ne méritait pas mieux d’être roi que celui qui n’en portait que le titre. Zacharie ré-
' Othlon, lib. I, § 57.
* Dom Bouquet, t. IV, p. 97. — Dans Simnond, 1. 1, p. 581.
pondit que celui-là devait être roi qui exerçait la puissance royale1.
Dès que ses envoyés furent de retour, et qu’il apprit d’eux celle réponse, Pépin n’hésita plus. 11 se fit élever sur un bouclier par les Francs, et Boniface lui donna fonction royale, selon le vieux usage juif, dans la cathédrale de Soissons. Ce fut, chez les Francs et en Gaule, le premier sacre ecclésiastique. Le dernier roi mérovingien, Childéric, fut tonsuré et mis dans un monastère*.
Trois ans après, le pape Étienne II, qui avait succédé à Zacharie, se rendit lui-même auprès de Pépin3. Le roi des Longobards, Astolf, ayant envahi l’exarchat et la Pentapole, Étienne écrivit au nou-
1 a Burchlirdus, Wirziburgensis episcopus, et Folradus, preshyler capcllanus, missi sunt Roroam ad Zachariam papam, ut considèrent ponliticem de causa regum qui illo lemporc fucrunt in Francia, qui nomen tantum regis, sed nullam potcslatem regiam habuerunt ; per quos prædiclus pontit'eï mandavit, melius esse ilium vocari regem, apud quem somma potestatis; dataque auclorilalc sua, jussit Pippi— nom regem constitué » (Einhardi Annales, ann. 749.) — « Zacharias papa mandavit Pippmo ut melius esset ilium regem vocari qui potestatem baberet, quam ilium qui sine regali potestate manebat ; ut non conturbaretur ordo. » [Annales Laurissenses, ann. 749, dans Pertz, Monum. German., t. I, p. 136, 137. — Voir aussi dom Bouquet, t. V, p. 33.)
* « Pippinus secundum morem Francorum electus est ad regem et inictus per manum sanctæ memoriæ Bonilacii archiepiscopi et elcvalus a Francis in regr.o soo in Suessionis civitate. llildcricus vero, qui taise rex voeabalur, tonsoratus est et in monasterium missus. » (Annales rer. Franc., dans dom Bouquet, t. V, p. 33. — Voir aussi Annales Laurissenses cl Annales Einhardi, ad ann. 750, dans Pertz, t. I, p. 138, 139.)
* Pertz, t. I, p. 138, 139.
veau roi des Francs pour demander son assistance au nom même de l’apôtre Pierre : « Moi, Pierre, apôtre de Dieu, lui dit-il, qui vous ai pour fils adoptif, je vous adjure par votre affection de défendre de ses ennemis celle Église romaine et le peuple que Dieu m’a confié, et la demeure où je repose selon la chair, parce que vous tous, peuples francs, vous êtes notre peuple élu parmi les nations1 * * * * * * * 9. »
Étienne II, s’étant abouché a Pavie avec Astolf, sans obtenir qu’il renonçât a ses prétentions, partit pour la Gaule. Pépin, qui avait exigé du roi des Longobards qu’il laissât passer Étienne, envoya l'abbé Fulrad et le duc Rolhard à sa rencontre jusqu’au monastère de Saint-Maurice, dans les Alpes du Valais. Il alla lui-même au-devant de lui et l’attendit dans son palais de Ponlyon*. A la vue du pape, il descendit de cheval et se prosterna devant lui. Étienne lui ayant demandé de le secourir contre les Longobards, Pépin le lui promit par serment, et s’engagea a lui rendre l'exarchat de Ravenne, les droits et les patrimoines de la république romaine. S’étant acheminés ensemble vers Paris, le pape
1 Epiât. S. Slephani II papa-, dans dom Bouquet, t. V, p. 496, 497.
« Ideoque ego apostolus Dei Petrus qui vos adoptivos liabeo filios, ad defendendum de manibus advcrsariorum banc Romanam civitatcm
et populum mihi a Dco commissum, scu et domum, ubi secundutn
carnem rcquicsco... Quippe est quod super omncs gcntes, quæ sub
cœlo sont, vcstra Francorum gens prona mihi apostolo Dei Pctro
cxtitil. »
‘ Vita Slephani II papæ, collectore Anastasio Bibliolhecario, dans dom
Bouquet, t. V, p. 435, — et dans Muratori, t. III, pars I, p. 168 et suiv.
Étienne occupa le monastère de Saint-Denis, où il renouvela le sacre de Pépin, qu il étendit à ses deux fils1. Cette cérémonie eut surtout pour objet d établir l’hérédité royale dans la famille nouvelle. Aussi le pape enjoignit aux nobles Francs qui y assistaient de ne jamais choisir, sous peine d excommunication, que des rois issus de la race de Pépin*. Étienne nomma de plus palrices de Rome Pépin et ses deux fds8, disposant ainsi d’une dignité qui n’avait jamais été conférée que par les empereurs.
Pépin, fidèle a sa promesse, passa deux fois les Alpes avec une armée, et força les Longobards a abandonner F exarchat' de Ravenne, la Pentapole et le duché de Rome, dont il fit donation au siège apostolique. Fulrad, abbé de Saint-Denis, fut chargé d’opérer cette investiture, et il déposa dans le confessionnal de Saint-Pierre l’acte de donation de Pépin avec les clefs des villes*.
1 Dom Bouquet, t. V, p. 455, 43G.
1 « Alque Francorum proceres apostolica benedictione sanclificans auctoritate beali Pétri sibi a Domino J. C. vero Deo tradila obligavit et obtcstatus est, ulnunquam de altéra stirpe per succcdentium temporum curricula, ipsi vel quiqne ex eorum progenie orti, regem super se præsumanl aliquo modo constituere, nisi de eorum propagine quos et divina providcnlia ad sanclissimam sedern aposloheum tuendam eligere et per eum, vide'icel viearium S. Pétri, immo Dornini nostn J. C. in potestatem regiam dignala est sublimare, et unctione sacratissima consecrare. » [Ibid., p. 4o6, note a.)
3 Liber diurnus Romanorum pontificum, c. n, lit m et iv. — Le Blanc. Voir la Dissertation , à la suite du Traité sur les monnaies de France.
* Vita Stephani II, ann. 755 et 756, dans dom Bouquet, p. 439, — et dans Muratori, t. 111, pars I, p. 171.- Voir dans Anastase ces villes, qui sont Ravenne, Rimini, Pesaro, Fano, Cesena, Smigaglia, Jesi,
C’est ainsi qu’a la suite des relations établies par Boniface entre les Romains et les Francs s’accomplit le grand changement qui rendit le pape prince territorial en Italie et lit plus tard de lui le chef suprême de la monarchie chrétienne en Europe. Le christianisme commença a passer de la domination morale a la domination temporelle, et l’Église a devenir la source du droit et de l’autorité.
L’instrument de cette révolution chrétienne, Boniface, touchait au terme de sa carrière. Il éprouvait depuis quelque temps les fatigues de l’âge et les ennuis de la vie.
Ses rapports avec les quatre papes sous le pontificat desquels il avait exercé sa longue mission avaient été pleins de déférence de sa part et de confiance de la leur. 11 s’était toujours adressé à eux dans les cas incertains ou difficiles, et il avait exécuté fidèlement leurs décisions. Non moins courageux que soumis, il les avait repris des désordres qu’ils toléraient ou des abus qu’ils commettaient a Rome, et qui étaient des obstacles a ses progrès en Germanie. 11 avait eu quelques dissidences de cette nature avec Zacharie, qui s’était justifié soigneusement du reproche de souffrir sous ses yeux les su-
Forlimpopoli, Forli avec le château de Sussubio, Montefeltro, Aeerragio, Monte di Lucaro, Serra, le château de San Mariano ou Marino, Bohbio, Urbino, Cagli, Luceolo, Gubbio, Gomacchio, Narni.
Celte donation n’est pas seulement certifiée par Anastase le Bibliothécaire et par les divers annalistes du temps, mais par les lettres d’Étienne II. (Cenni, Monumenta dominationis pontificiæ ; Romæ, 1760, in-4", 1. 1, p. 85,91, 124.)
perstitions du paganisme et de permettre l’achat des dignités ecclésiastiques. Mais leur intime union n’en avait pas été pour cela altérée. Roniface avait même envoyé auprès de lui son disciple chéri Lull, « dépositaire, lui avait-il dit, de quelques secrets de mon cœur qu’il ne doit dévoiler qu’a Votre Piété. 11 vous exposera quelques-unes de mes difficultés, et me rapportera la réponse que vous lui donnerez par l’autorité de saint Pierre, pour la consolation de ma vieillesse, afin que ce qui vous conviendra, je m’applique a le faire V »
Lorsque Étienne était monté sur le siège pontifical, Roniface réparait les désastres que les incursions des Saxons avaient causés sur les frontières des pays chrétiens. 11 n’avait pas pu envoyer immédiatement un de ses disciples à Rome pour le reconnaître. « Si j'ai tant tardé, lui écrivait-il, a vous adresser le porteur de mes lettres, c’est que j’ai été très préoccupé de la restauration des églises brûlées par les païens, qui en ont saccagé et incendié plus de trente dans notre juridiction*. » Lui rappelant les secours qu'il avait trouvés auprès des deux Grégoire et de Zacharie, il ajoutait, en lui demandant son appui et ses ordres : « Si durant trente-six années pendant lesquelles j’ai été légat de Rome j'ai fait quelque chose d’utile a l’Église, je désire encore le faire et faire plus1 * 3 . »
1 OthUin, lib. II, § 9.
1 Dans Serrarius, p. 126.
Il songea en effet a reprendre le cours de ses missions et 'a se transporter chez les peuples encore païens de l’Allemagne occidentale, chez les Frisons les plus éloignés et chez les Saxons. C’était le seul moyen de protéger les établissements qu'il avait fondés et la civilisation qu’il avait introduite dans la Germanie centrale. Il prépara donc tout pour ce grand projet. Mais, comme il ne s’en dissimulait pas le péril et qu’il s’attendait a y succomber, il voulut auparavant assurer le sort de ses amis et de ses disciples. Il chercha pour eux un prolecteur puissant, et il écrivit a Fulrad, abbé de Saint-Denis et archichapelain de Pépin, sur l’esprit duquel il exerçait une grande influence, la lettre qui suit :
« Je te conjure au nom du Christ de mener a lin la bonne œuvre que tu as commencée, c’est-à-dire de saluer en mon nom notre glorieux et aimable roi Pépin, de lui rendre grâces de toutes les choses pieuses qu’il a faites pour moi, et de lui dire qu’il parait a moi comme à mes amis que je suis sur le point de finir, par mes infirmités, ma vie temporelle et le cours de mes jours. C’est pourquoi je supplie notre roi, au nom du Christ, Fils de Dieu, qu’il daigne m’indiquer, pendant que je suis encore vivant, quelle récompense il compte assurer ensuite â mes disciples : car ils sont presque tous étrangers, et beaucoup exercent le sacerdoce en beaucoup de lieux. D’autres sont dans les monastères, et dès leur enfance ont été ordonnés lecteurs. D’autres sont
des vieillards qui ont longtemps travaillé avec moi. Aussi ai-je à cœur qu’après ma mort ils reçoivent tes conseils et tes secours, et soient sous le patronage de Ta llautesse, alin qu’ils ne soient pas dispersés comme des brebis qui n’ont point de pasteur, et que les peuples qui touchent aux frontières des païens ne perdent point la loi du Christ.
« C’est pourquoi je te prie vivement de faire instituer, dans ce ministère des peuples et des églises, et comme prédicateur et docteur des prêtres et des peuples, mon cher fils et coévêque Lu 11. Et j’espère, si Dieu le veut, que les prêtres auront en lui un maître, les moines un docteur régulier, et les peuples chrétiens un fidèle prédicateur et pasteur. Je le demande d’autant plus, que mes prêtres sur la frontière des païens mènent une vie bien pauvre1. Ils ne peuvent y trouver des vêtements s’ils n’en sont pourvus d’ailleurs, comme je l’ai fait moi-même pour les soutenir et les fortifier dans leur ministère. Si la piété du Christ t’inspire de consentir a ma prière, veuille me le mander par mes envoyés ou par tes lettres, afin que je vive ou meure plus joyeux*. »
Ayant obtenu de Fulrad et de Pépin ce qu’il désirait, Boniface fit venir Lull auprès de lui, et, usant
* « Propterea, boc maxime fieri peto, quia presbyteri mei prope marcam, paganorum pauperculam vilam habent. »
* Bonifacii Epist., dans dom Bouquet, t. V, p. 483. — Sirmond, Conc. Gall., t. II, p. 8. — Serrarius, p. 127.
du privilège unique que lui avait accordé Zacharie de désigner son successeur, a l'heure où il se sentirait prêt a sortir de ce monde, il le nomma archevêque de Mayence. 11 lui dit en même temps : « Je vais achever la route que j’ai commencée. Voici bientôt le jour de ma liberté et le temps de ma mort. Toi, très-cher fils, termine la construction des églises que j’ai commencées en Thuringe, et la basilique que j’ai élevée a Fulde, et conduis là mon corps usé par le cours de tant d'années1. » Lull ne pouvait retenir ses larmes, et Boniface fut obligé de le consoler*. 11 régla les affaires de son vaste diocèse, installa Lull avec le consentement du roi Pépin, en présence des évêques, des abbés, des prinèipaux chefs du pays®. Après avoir fait ses suprêmes dispositions, il partit pour sa dernière campagne chrétienne. 11 prit avec lui les prêtres Eoban, Wintrung, Walther, Aethelher, les diacres Hamund, Scirbald et Bôsa, les moines Waccar, Gundaecker, llleher, Hathowulf, et une suite assez considérable de serviteurs qui portaient tout ce qui était nécessaire à cette expédition4.
Il se dirigea vers la partie de la Frise demeurée encore païenne. 11 y commença ses prédications. Parvenu à la rivière deBordau ou Burde5, qui sé-
* Willibald, c. si, § 33.
* Ibid., § 34.
5 Othlon, lib. II, § 20.
* Willibald, c. xi, §35.
5 Dom Bouquet, t. V, p. 424, note c.
parait la Frise occidentale de la Frise orientale, il y établit son camp, et il célébra la fête des néophytes. Mais une troupe de païens vint l’y attaquer, et, comme ses serviteurs et les néophytes prenaient les armes pour se défendre, Boniface sortit de sa tente, entouré de ses prêtres, ayant dans ses mains les reliques des saints, qu’il portait habituellement avec lui. Pénétré d’une joie intérieure en voyant si près de lui la mort, qu’il ne pouvait pas se donner, mais qu’il aspirait h recevoir, il dit avec calme et avec autorité a ses serviteurs : « Cessez le combat, car l’Écriture nous ordonne de ne point rendre le mal pour le mal, mais le bien même pour le mal. Voici le jour si longtemps désiré, le jour de la délivrance. » Se tournant ensuite vers ses prêtres, ses diacres et les autres serviteurs de Dieu, il ajouta : « Hommes, frères, soyez fermes de cœur, et ne vous effrayez point devant ceux qui tuent le corps, parce qu'ils ne peuvent point tuer l’âme impérissable. Mais réjouissez-vous dans le Seigneur, et mettez en lui votre espérance1. »
Boniface et ses compagnons restèrent ainsi sans
* a Cessatc, pucri, a confliclu... quoniam Scripturæ testimonio vea raciter erudimur, et ne rnalum pro rnalo, sed eliam bonum pro a nialis reddamus. Jam enim diu nptntus adest dies, et sponlnncum a resolutionis noslræ tempus imminet. » — Sed et adslantes tam presbyleros quam etiam diaconos inleiiorisque ordinis viros I)ei subdilos servitio palria adinonens voce, ait : « Viri, l'ralres, l'orti eslole auiino, « cl ne terreamini ab bis qui occidunl corpus, quoniam animant sine « line manenlem necarc non possunt ; sed paudete in Domino et spci « veslrse anchoram in Deum deiigile. * (Willibald, c. *, §36.)
défense contre les coups vies païens qui fondaient sur eux et qui les massacrèrent . Ceux-ci, après les avoir tués, mangèrent les vivres qu'ils trouvèrent dans leur camp, se partagèrent leurs dépouilles, et dispersèrent leurs livres, qui furent trouvés plus tard 1 . Ainsi périt, le 5 ou le 9 juin de l’année 755, après trente-huit ans d'apostolat, ce généreux chrétien, qui avait conquis, par ses périlleux travaux et par son infatigable dévouement, toute une grande contrée à la sociabilité. Il périt comme un soldat sur le champ de bataille. L’Allemagne le regarda comme son bienfaiteur, et l’Église le compta au nombre de ses grands hommes, de ses saints et de ses martyrs. Ses restes, que l’évêque d'Utrecbt alla recueillir sur les rives de la Kurde, furent transportés d’abord a Ulrechl, et ensuite a Fulde, conformément à son dernier vœu*.
Les missions qu’il avait reprises furent poursuivies après lui avec un caractère nouveau. Elles devinrent des missions armées. L’état des peuples contre lesquels on les dirigea semblait exiger l’emploi de ces moyens extraordinaires. Ces peuples étaient les Frisons septentrionaux et les Saxons. Ils habitaient l’Allemagne occidentale entre le bas Rhin et l’embouchure de l’Elbe. Cette vaste étendue de pays, qui comprend la Frise, la Westphalie, l’Oldenbourg, la Saxe, le Brunswick, le Hanovre actuels.
1 Willibald, c. x, § 57.
* Ibid., C. xii, § 38.
devait être a son tour rendue chrétienne, comme venait de l’être le reste de l’Allemagne depuis les Alpes du Tyrol jusqu'à l’extrémité de laHesse. L’entreprise fut exécutée par Charlemagne, fils et successeur de Pépin, a l’aide des disciples de Boniface.
Charlemagne comprit encore mieux que son père et que son aïeul combien il importait ’a la sécurité de son empire de dompter les peuples demeurés barbares sur ses limites, et de faire entrer ces peuples dans la communauté européenne. Aussi ne se contenta-t-il pas d’envoyer au milieu d’eux des missionnaires, il s’y rendit lui-même a la tête de ses armées. L'entreprise, ainsi conduite, dut avoir un succès certain ; mais ce succès fut lent, à cause de la résistance prolongée et désespérée que lui opposèrent ces populations longtemps indomptables, toujours battues, jamais soumises.
Les Saxons occupaient primitivement les trois petites îles de Norlstrandt, de Busen et d’Helgoland (île sacrée), dans l’océan Germanique. Leur territoire continental bordait la côte entre l’Elbe et l’Eyder (Nordalbingie) ; il se composait des trois districts appelés Ditmarsia, Stormaria, Holsalia 1 (Dithmarschen, Stormarn, Holstein). Ils furent longtemps d’intrépides et de redoutables pirates. Us infestaient les côtes de l’empire romain, qu’on avait été obligé de fortilier contre eux, en remontant avec leurs barques légères les ileuves jusqu’à quatre-
* Turner, IM. ofthe Anglo-Sax.; Lond 1828. t, I, liv. II, c. n.
vingts et cent milles de leur embouchure*. Vers le déclin de la puissance romaine, à mesure que les Francs s’avançaient sur le territoire de l’Empire, les Saxons pénétrèrent sur celui que les Francs abandonnaient en Germanie. Ils s’étendirent donc en conquérants de l’Elbe au Weser, du Wcscr à l’Ems, et ensuite jusque près du Rhin. Le peuple entier des Saxons était répandu sur trois grands districts territoriaux, celui d’Ostphalie a l’est, de Westphalie a l’ouest, et d’Engern. Ces trois districts étaient eux-mêmes distribués par gau germaniques, qui correspondaient aux pagi romains ou cantons.
Les Saxons avaient les mœurs générales et la bravoure des peuples germains. Us formaient une espèce de confédération analogue a celles qu’avaient formées avant eux les Chérusques, les Suèves, les Francs*. Ils étaient divisés en trois ordres, celui des edelinge ou nobles, celui des frilinge ou hommes libres, celui des lassen ou paysans colons3. Us avaient, en outre, des serfs. Leur constitution intérieure reposait principalement, comme celle des autres Germains et des peuples tout aussi peu avancés dans l’échelle sociale, sur les liens de la parenté et le pouvoir domestique. Les familles étaient rap-
* Dubos, Uistoire critique de l'etablissement de la monarchie française dans les Gaules; Paris, 1742, in 4", t. I, p. 149. — Uibbon, Histoire de la decadence et de la chute de l’empire romain , t. II, p. 524.
* Mtnzcl, Hist. des Allemands, t. I, c. xxxvi.
5 Turner, Hist. of the Anglo-Sax., t. I, appemiix au liv. Il, c. n, — VitaS. Lebuini (saint Liafwin), dans Pertz, Monum., t. II, p. 561;
prochées dans les gau ou cantons. La constitution politique était aristocratique et sacerdotale. Les nobles ne se mariaient qu’entre eux, et avaient sur les autres classes l’empire de la supériorité et de la religion1. Ils desservaient le temple d’Irminsul, sur le Weser. Irminsul, le principal dieu des Saxons, était représenté sous la forme d’un guerrier armé, et son culte était sans doute celui d'Odin*. 11 avait des prêtresses qui étaient propbélesses, et des prêtres qui étaient sacrilicateurs. Les prêtres nommaient annuellement les yrafen ou chels politiques des cantons, etlesquiuze/rci/ric/ttcroujuges libres, qui devaient assister chaque yraf et avaient juridiction sur soixante-douze familles®. Les g*afen venaient tous les ans, en octobre et en avril, présenter leurs offrandes a Irminsul, auquel les Saxons sacrifiaient des victimes humaines. Pendant la guerre, un chef habile et renommé était choisi parmi les familles des edelinye, et les prêtres d’Irminsul portaient son image sur le champ du combat4.
' « Generis quoquc ac nobilitatis suæ providissimam curam liabcnles, ncc facile ullis alianim gentium, vel sibi inferiorum connubiis infecti, propriam et sinceram tanluinque sibi similem gentem facerc conati sont... et legibus firmatur ut nulla pars in copulandis conjugiis propriæ sortis terminos transférai, sed nobilis nobilem ducat uxorem, et liber libcram, libertus conjugalur liberlæ et servus ancillæ. » (Adamus Brcmensis, Bist. eccl., lib. I.)
* Irrninsula Saronica, hoc est ejus nomittis idoli, etc., accurata descriptio, dans H. Meibomius, t. III, Rtrum Gcrmanicarum Scrip tores ; Ilclmstadii, 1680, in-fol.
5 Ibid.
4 Ibid.
Chaque année, il y avait dans un lieu appelé Marklo, sur le bord du Weser, une assemblée générale des députés saxons. Chaque yau en élisait douze, pris dans les trois classes1. On mettait en délibération, dans cette assemblée, ce qui intéressait la communauté saxonne. Régie par des familles nobles, soumise h un pouvoir sacerdotal, celle-ci recevait une sorte d’impulsion démocratique de ses assemblées générales annuelles.
Telle était la condition sociale des Saxons depuis nombre de siècles. Déjà quelques missionnaires s’étaient présentés au milieu d’eux, mais bien vainement. Deux moines anglo-saxons, nommés Ewald, avaient quitté, en 690, lile de Bretagne, pour se rendre dans la vieille patrie de leurs ancêtres et y prêcher le christianisme. Ils avaient été tués l’un et l’autre. Quelque temps après la mort de Boniface, l’Anglo-Saxon Liafwin, disciple de Grégoire, abbé d’Utrecht, et arrière-disciple de Boniface, avait eu le même projet et presque le même sort. Placé par Grégoire aux avant-postes chrétiens du côté des Saxons, il s’était lié d’amitié avec l’un d’entre eux, de race noble et puissant, nommé Folebert*. Secondé par lui, il pénétra un jour jusqu’à leur assemblée générale de Marklo sur le Weser, quoique
* « Slatuto quoque tempore anni semcl ex singulis pagis ntquc ex iisdem ordinibus triparlitis (Edlingi, Frilingi, Lassi) singillalim viri duodecim elccli et in unum collecli in media Saxonia secus fluincii Wiseram ad locum nuncupatum Marklo cxercebant generale concilium. » (lïta S. Lebuini, dans Perl*, Monum., I. II, p. 361, 362.)
* Ibid., p. 362.
Folcbert l’eût averti qu’il y perdrait la vie. Mais le hardi Liafvvin, inaccessible a la crainte, ne s’y présenta pas moins ; et au moment où les Saxons allaient commencer leurs sacritices, il éleva la voix pour les en détourner.
« Les idoles que vous croyez des dieux, leur dit-il, ne vivent ni ne sentent, car elles sont l’œuvre des hommes. Elles ne peuvent s’aider elles-mêmes, ni aider les autres. C’est pourquoi le Dieu seul bon, seul juste, ayant pitié de vos erreurs, m’a envoyé vers vous. Mais si vous ne voulez point renoncera vos iniquités, je vous annonce qu’il fondra sur vous une tribulation inattendue; carie roi du ciel et des siècles a décrété qu’un roi fort, vaillant et prudent allait venir non de loin, mais de près, tomber comme un torrent rapide pour amollir la dureté de vos cœurs féroces et réprimer la présomption de vos esprits indociles. D’un élan, il envahira votre contrée, qu’il dévastera avec le fer et le feu, et il dispersera dans l’esclavage vos femmes et vos enfants1. »
La prédication de Liafwin était plus propre à faire de lui un martyr qu’a gagner au christianisme des
1 « l'neordinavit namque rcx cœlorum oniniumque sæculorum, rcîgein ibrtcm, prudentem, et acerrimum, non de loiiginquo sed de proximo instar torrcntis rapidissimi propcrantem ad cmolliendam duri cordis vestri l'erocilalcm et comprimendam rigidie cervicis contumaciam. b (Cita S. Lebuini, dans Perlz, Monum., t. II, p. 3C3.)
prosélytes parmi les Saxons. Ceux-ci, d'abord surpris, ensuite furieux, le saisirent en criant : « Périsse l'ennemi de nos sacrifices et de notre patrie! » Comme ils allaient le massacrer, l’un d'eux, plus calme et plus hospitalier, leur dit : « Souvent il nous est venu, de la part des Normands ou des Slaves, des ambassadeurs que nous avons reçus en paix, et voici l’ambassadeur d’un Dieu que nous mettrions à mort1! » Ces paroles le sauvèrent. Les Saxons le laissèrent partir, et le conquérant que Liafvvin leur avait annoncé, et qui seul pouvait les convertir, parut bientôt sur leur territoire a la tête de ses guerriers francs.
Ce fut en 772, dix-sept ans après la mort de Boniface, que Charlemagne commença ses expéditions contre les Saxons. En 768, au moment même où il avait remplacé son père Pépin, il avait appelé auprès de lui Sturm pour le consulter. « Dès 770, dit le biographe de Sturm, le roi avait cherché comment il pourrait acquérir au Christ ce peuple des Saxons qui était si cruel, si dangereux et si adonné au paganisme*. » 11 ajoute : « Ayant pris conseil des serviteurs de Dieu, rassemblé une grande armée, invoqué le nom du Christ, il partit pour la Saxe, accompagné de tous les prêtres, abbés, docteurs et
' Yita sancti l.ebuini , dans Pcrtz, Monumenta Germannr , t. II, p. 363.
* « Rcx cogitare cœpit qualiter gentem hanc (Saxonum gens sæva et infestissima cunclis l'nit et paganis ritibus nimis dedita) Cliristo ndqiiirere quivisset. » (Vite S.SIurmi, ibid., p. 376.)
cultivateurs de la foi qui pouvaient imposer h ce peuple le doux et léger joug du Christ1. » L’entreprise de Charlemagne fut a la fois militaire et ecclésiastique : elle eut le double but de vaincre et de civiliser. Elle sembla d’abord ne rencontrer aucun obstacle sérieux. Charlemagne prit le custmm d’Eresburg, pénétra au milieu du pays saxon, renversa le temple d’irminsul, dont l’idole fut enterrée sur les bords du Weser ; et, par ses armes, ses présents, ses persuasions, avec l’aide de Sturm et des moines de Fulde, il amena les Saxons a une obéissance et à une conversion apparentes*. 11 quitta leur pays, après avoir reçu d'eux douze otages. Mais, les deux années suivantes, pendant qu’il était occupé en Italie de la guerre contre les Longobards, dont il renversa la domination déjà ébranlée par sou père, les Saxons s’insurgèrent en Germanie et poursuivirent les missionnaires jusqu’au monastère de Fritzlar*.
A son retour, Charlemagne tint une assemblée générale des guerriers francs à Düren, passa le Rhin, prit le castrum de Sigeburg, situé un peu
1 « Inito servorum Dei concilio... congrcgato tam grandi cxercilu, invocato Ohristi Domine, Saxoniam proreclus est, adjunctis universis saccrdolibus, abkatibus, presbyleris, et omnibus ortbodoxis atque fidci cuitoribus ut gentem quæ ab inilio mundi demonum vinculis fuerat obligata doctrinis sacris mite et suave Christi jugum credendo subire l'eeissent. a (Kilo S. Sturmi, dansPertz, Monum., t. II, p. 376.)
* Einhardi Ann., ad ann. 772, ibid., t. I, p. 151. — VilaS. Sturmi, ibid., t. II, p. 376.
1 Einhardi Ann., ad ann. 774, ibid., p. 153.
au delà du Rhin sur un rocher au confluent de la Roer et de la Lenne , mit une garnison à Eresburg ; et , après avoir battu dans deux combats les Saxons qui cherchaient à défendre les passages du Weser, il replaça sous son autorité et les Saxons de l’est qui s’appelaient Ostphaliens, et ceux de l’ouest qui s’appelaient Westphaliens Mais cette seconde soumission ne fut ni plus sincère ni plus durable que la première. A peine les Saxons surent-ils que Charlemagne était redescendu en Italie, où l’appelaient la défense et l’organisation du nouveau royaume franc , qu’ils reprirent les armes , s’emparèrent d’Eresburg et assiégèrent Sigeburg.
Charlemagne envahit une troisième fois leur pays, rétablit Eresburg, qu’ils avaient détruit, et les reçut encore en grâce sur les bords de la Lippe, où ils vinrent en foule se faire baptiser, lui donner des otages, et où il construisit une forteresse (Lippstadt), dans laquelle il laissa garnison*. Alin de les maintenir dans la fidélité qu’ils lui avaient promise, il partit l’année suivante (777) de Nimègue pour aller tenir un champ de mai au milieu d’eux. Il convoqua à Paderborn l’ordre des edelinge et la masse du peuple saxon. Tous y vinrent, à l’exception de Witikind, l’un des chefs westphales, qui s’était réfugié
' Einhardi Ami., ad ann. 775, dans Pertz, Monum., p. 153-155.
1 Ibid., ad ann. 776, p. 157. « Aeresburgo Castro quod dirutum erat, restaurato, alioque caslello super Lippiam constructo, et in ulroque non modico præsidio relicto. »
chez le roi des Danois, Sigifrid1. Charlemagne fit baptiser une grande multitude de Saxons, qui consentirent a perdre leur liberté et leur propriété s’ils renonçaient désormais au christianisme et a la fidélité qu'ils promirent a lui et a ses fils. 11 partit ensuite pour le nord de l’Espagne , où l’appelaient les Arabes de Saragosse, dont les députés, Ebinal-Arabi, Alaroès, etc., étaient venus lui offrir à Paderborn le pays situé entre les Pyrénées et l’Èbre*.
Les Saxons profitèrent de son éloignement pour s insurger encore. Ils se portèrent jusqu’au Rhin, qu’ils ne purent franchir, mais dont ils ravagèrent les bords entre Duitz et Coblentz. Charlemagne marcha une quatrième fois contre eux. Il les battit h plusieurs reprises, envahit et occupa leur territoire pendant trois années de suite. Il soumit tout le pays jusqu’à l’Elbe *. Il avait confié la partie orientale de la Saxe aux missions de Sturm et des moines de Fulde4; il chargea l’Anglo-Saxon Willehad, qui lui avait été désigné par Lull, de convertir les païens entre l’Ems et l’Elbe5," et il préposa le Frison Lud-
* Einhardi An»., adann. 777, p 157-159. « Nam cuncti ad eum venerunt præter Widicbindum, unum ex principibus Westl'alaorum, qui... ad Sigifridum, Danorum regem, profugcrat. »
* Ibid., p. 159. « Venit in eodem loco ac tempore ad regis præsentiam de Hispania Sarraccnus quidam nomine Ibin al Arabi, cum aliis Sarracenis sociis suis, dedens se ac «vitales, quibuseum rex Sarracenorum præfecerat. »
5 Ibid., ad ann. 778, 779, 780.
* Vita S. Sturmi, dans Perla, Manum., t. II, p. 586.
“ Vita S. Willehad. ibid,, p. 370-581.
ger, arrière-disciple de Boniface, a la prédication du christianisme entre l’Ems et l’Issel1. Le siège de celui-ci fut établi dans le Suthergow, ou canton du Sud, a Mimiyeneford (Munster), sur l'Ems. Ludger avait déjà été l’apôtre ou le docteur des Frisons orientaux dans les cinq cantons qu’ils habitaient dans le voisinage de Groningue*.
Pour arracher le pays à sa barbarie et a ses habitudes d’insurrection, Charlemagne le divisa en diocèses ; il y fonda des églises et des monastères ; il y construisit des châteaux. 11 y établit huit évêchés, qui furent : Brême, Halberstadt, Hildesheim, Verden, Paderborn, Minden, Osnabrück et Munster, dont il fixa lui-même la circonscription, et à la tête desquels il plaça des hommes habiles3. 11 leur assura des terres et des revenus. 11 agit d’une manière systématique. On en jugera par ce qu’il en dit luimême dans l’édit d’institution des épiscopats, donné un peu plus tard : « Si, avec l’aide du Dieu des armées, nous avons remporté la victoire, nous nous en glorifions en lui, non en nous, et nous avons voulu acquérir en ce .siècle la paix et dans l’autre la récompense éternelle. Que tous les fidèles chrétiens sachent que les Saxons qui n’avaient pu être
' Vita, S. Liudg. Mimigardeforden.iis episc., dans Pertz, Monum., t. Il, p. 411.
* Ibid., p. 410.
3 « Eodem anno rcx in Saxoniam venisse traditur, eamque divisisse in octo episcopatus Bremensem, etc.... quibus termines et ipse constituit , dein episcopos. » (Mabill., Ann. ordin. S. Bened., t. II, p. 259.)
domptés par nos pères, qui s’étaient montrés longtemps rebelles a notre pouvoir, et que nous avons enfin vaincus et baptisés par la puissance de Dieu plus que par la nôtre, ont été par nous rendus a leur liberté et affranchis de tout tribut 'a notre personne, pour devenir tributaires et sujets de celui qui nous a donné la victoire. Tous ceux que nous avons vaincus devront, riches et pauvres, payer a Jésus-Christ et k ses prêtres la dîme de leurs troupeaux et de leurs fruits, de leurs champs et de leurs vivres.
« C’est pourquoi, réduisant leur pays en province selon lu coutume romaine, et la partageant entre les évêques \ nous avons pieusement offert au Christ et à saint Pierre la partie septentrionale, qui est très-fertile en poissons et en pâturages, et nous avons établi un évêque dans la Wigmodie , au lieu appelé Brême, sur le Weser. A cette paroisse, nous avons soumis dix pagi (cantons), auxquels nous avons ôté leurs anciens noms et divisions, pour les réduire en deux provinces que nous avons appelées Wigmodie et Lorgoë. De plus, nous avons consacré à la construction de cette église soixante et dix mansi (ou métairies), avec leurs colons, et, confirmant cette donation, nous ordonnons que tous les habitants de cette paroisse payent fidèlement la dîme a cette église et a son pasteur. En outre, d’après la décision du pape Adrien et l’avis de Lull, archevêque de Mayence, nous avons donné l’église de Brême et
* « Proinde omnem tcrram eorum anliquo Romanorum more in provinciam rcdigenles, et inter episcoposcerlo limite déterminantes. »
toutes ses dépendances a Willehad. Et comme Willehad nous a fait observer que cette paroisse, à cause des barbares et des autres événements qui y arrivent ordinairement, ne suflisait point h l’entretien des serviteurs de Dieu qui combattent pour lui, nous avons donné a perpétuité a l’église de Brême, à son évêque Willehad et a ses successeurs la partie de la Frise qui est voisine de cette paroisse. Le passé nous obligeant à nous mettre en garde contre l’avenir, de crainte que quelqu’un n’usurpe quelque bien dans ce diocèse, nous en avons fait exactement fixer les limites'. »
Mais cette habile mesure n’amena pas immédiatement l’occupation ecclésiastique de la Saxe et la résignation définitive des Saxons a la croyance et aux habitudes de la société occidentale. En 782, pendant que Charlemagne s’était rendu a Rome pour faire sacrer par le pape Adrien ses deux fils Pépin et Louis, l’un comme roi de Lombardie, l’autre comme roi d’Aquitaine, ils se soulevèrent une cinquième fois à l’instigation de Wilikind, qui avait également décidé les Slaves Sorabes, habitant entre l’Elbe et la Saale, a envahir les frontières des Thuringiens. Les Saxons détruisirent même la moitié de l’armée des Francs orientaux que Charlemagne avait envoyés contre eux, en attendant d’y marcher lui-même.
Jusque-là Charlemagne avait été assez modéré
* Præceptum de ùutitutione episcopatuum per Saxoniam. (Baluze, t. 1, p. 245.)
par politique ; cette fois il fut cruel par vengeance ou par système. N’ayant pas pu gagner les Saxons avec des mesures de douceur, il ne songea plus qu’a les dompter par la terreur. 11 parut au milieu d’eux en ennemi irrité et inflexible. Witikind lui échappa. Mais, ayant convoqué les nobles du pays, il en saisit quatre mille cinq cents qui s’étaient révoltés, et il les lit décapiter dans un seul jour aVerden, sur l’Aller1.
Après cet acte d’une politique vindicative et féroce, la guerre fut pendant trois années sans quartier entre les Saxons et les Francs. Charlemagne les battit successivement sur l’Hase, sur le Weser, sur l’Elbe, et ravagea tout leur pays, sans qu’ils déposassent cette fois les armes. Lorsqu’il les vit à la lin épuisés par tant de défaites et de dévastations, il offrit a eux la paix, et a Witikind, qui les soulevait sans cesse et qui était au delà de l’Elbe, sa grâce. Witikind l’accepta, et vint avec Abboin, l’un de ses compagnons, se faire baptiser à la villa royale d’Attigny, sur l’Aisne*. En se soumettant a la croyance et au pouvoir du vainqueur, les chefs du paganisme et de l’insurrection parmi les Saxons donnèrent k tous les leurs le signal d’une dépendance durable et d’une conversion réelle.
' Einhardi Ann., ad ann. 782, dans Pertz, il onum., t. II, p. 163.
1 Ibid., ad ann. 783-785. a Widokindus ac Abbio... tandem accepta ab co quam optabant, impunitatis sponsione; atque impetralis, quos sibi dari precabuntur suæ salutis obsidibus... ad ejus præsenliam in Attiniaco villa vénérant atque ibi baptizati sunt. » (Voir aussi, pour la même année, Annale* LaurUtcnses, qui sont en tout conformes à celles d’Eginhard.)
L’état de paix se maintint a peu près dix ans. Ce fut pendant cette période que l'action du christianisme se fit le plus profondément sentir ; que les établissements religieux, dont les pieux habitants avaient été si souvent tués ou dispersés, se consolidèrent; que les divisions territoriales, tracées en 779 et 780, s’effectuèrent, et que le pays des Saxons, distribué en diocèses sous le rapport religieux, en comtés sous le rapport politique, participa à la culture morale et matérielle des pays occidentaux. Charlemagne y établit des comtes avec des guerriers francs, auxquels il donna une partie des terres saxonnes, et qu’il chargea d’y maintenir la paix publique et d’y rendre la justice a la manière des Francs. Il exigea, de plus, que dans chaque paroisse on donnât a l’Église une cour, deux métairies, et qu’on lui accordât un serf et une servante sur cent vingt hommes ; qu’on lui payât la dîme de tout ce que recevait le fisc, et que chaque homme noble, libre ou colon, lui payât également la dîme de ses biens et de son travail. Les serments durent être prêtés dans les églises. Aün de maintenir les Saxons dans la croyance et la (idélité qu’il leur avait imposées, Charlemagne porta des lois terribles. Voulant donner aux églises des privilèges qui les rendissent utiles et qui les fissent respecter, il prescrivit d’y laisser en paix ceux qui y chercheraient un asile jusqu’à ce qu’ils pussent se présenter en justice. 11 défendit, sous peine de mort, de violer la paix et les droits d’une église, de tuer un évêque,
un prêtre ou un diacre, et même de rompre le jeune du carême. La mort fut aussi inlligée a ceux qui sacrifiaient des hommes aux idoles, à ceux qui refusaient le baptême pour rester païens, a ceux qui brûlaient les morts au lieu de les enterrer, à ceux qui conspireraient pour les païens contre les chrétiens et contre le roi.
Il condamna a une amende de cent, de soixante ou de trente solidi le Saxon, noble, libre ou colon, qui ne ferait pas baptiser ses enfants dans l’année qui suivrait leur naissance; a soixante, trente ou quinze solidi celui de l’une de ces trois classes qui contracterait mariage aux degrés prohibés; à la même amende ceux qui feraient des offrandes aux fontaines ou aux arbres. Il leur ordonna d’être soumis aux comtes, de se présenter a leurs plaids, et de ne pas se réunir en assemblées publiques, a moins que son missus ne les y appelât de sa part1.
Tels furent les moyens employés par Charlemagne pour opérer la transformation du pays qu’il venait de conquérir. Les Saxons ne demeurèrent cependant pas constamment soumis. Ceux de l’ouest ou les Westphaliens, qui étaient plus rapprochés du Rhin et dès lors de la puissance et de la civilisation des Francs, restèrent fidèles après que leurs chefs Witikind et Abboin eurent sincèrement déposé les
* Capitulatio de partibui Saxoniœ (ann. 789). (Baluze, t. I, p. 250 et suiv.) — Voir aussi Capitulai t Saxon um datum Aquisgrani, ann . 797 ingeneraliepitcoporum et optimatum contenta (Baluze, t. I, p. 275 el suiv.)
armes et embrassé le christianisme. Ils servirent même Charlemagne dans ses expéditions contre les peuples de race slave ou tartare qui étaient au delà de l’Elbe et du Danube. Mais les Saxons de l’est, et ceux surtout qui étaient au nord de l’Elbe, s’insurgèrent encore, en 7921, lorsque Charlemagne marcha contre les Huns ou Avares, qui occupaient au delà du Danube, et sur le cours inférieur de ce fleuve, le vaste pays dans lequel sont comprises l’Autriche, la Hongrie, la Transylvanie, l’Esclavonie, la Dalmatie et la Croatie actuelles. Mais ils ne furent pas plus heureux que dans leurs précédentes insurrections.
Après avoir vaincu les Avares et s’être emparé des ringe ou enceintes circulaires dans lesquelles campaient leurs hordes*, Charlemagne revint dans la partie rebelle de la Saxe. Il la ravagea. Mais, persuadé que les défaites répétées, les soumissions contraintes, les serments prêtés, les otages reçus, ne pourraient jamais rendre assurée la dépendance des Saxons, qui occupaient les deux rives de l’Elbe et qui confinaient avec les Danois ses ennemis, il se
* « Saxones «estimantes quod Avarorum gens se vindicare dcbuisset, hoc quod in corde eorum dudum jam antea latebat, manifeslissimc oslenderunt... revcrsi sunt ad paganismum quem primum respuerant, rclinquentcs iterum christianilalem .. conjungcntes se cum paganis qui in circuitu eorum sunt. Scd et missos suos ad Avaros transmittentes conati sunt rebellare... ecclesias incendentes vastabant , rejicientes episcopos et prcsbyteros. » [Chron. Moissiacence, ad ann. '792, dans Perlz, t. I, p. 299.)
* Gebliardi Hungarùche Geschichte, t. I, p. 528. — Einbardi Ann., cl I’i<a Caroli Magni, ad ann. 795-796.
décida à prendre a leur égard une mesure définitive. 11 les transplanta en masse, par tribus et par familles, dans la Gaule et dans l’Italie, et donna leur territoire aux Slaves Obotrites, qui, depuis plusieurs années, étaient ses fidèles alliés contre les Saxons1. Depuis lors il n’y eut plus aucune révolte en Saxe, qui fit partie du nouvel empire d'Occident. Charlemagne avait relevé cet empire, par suite des relations intimes que les moines anglo-saxons avaient établies entre les papes et son aïeul Charles Martel, qu’ils avaient déclaré protecteur de Rome ; son père Pépin, qu’ils avaient sacré roi, et luimême, qu’ils avaient couronné empereur.
Ainsi se termina, après une guerre de trentedeux ans, l’incorporation violente de la Saxe dans la société civilisée. Charlemagne y établit, comme nous l’avons vu, les huit évêchés de Paderborn sur la Lippe, de Munster près des bords de l’Ems, d’Osnabruck sur l’Hase, de Minden sur le haut et de Brême sur le bas Weser, d’Hildesheim sur l’Innerste, deVerden sur l’Aller, enfin d’Halberstadt entre le Weser et l’Elbe, dans la partie montagneuse et orientale de la Saxe. Ces évêchés donnèrent naissance a autant de villes. Il construisit des forteresses et des palais impériaux qui servirent ’a la fois
1 Einhardi Ann., ad ann. 804, dans Pertz, t. I, p. 191. — «Ex liis qui utrasque ripas Albis lluminis incolebanl, cura uxoribus el parvulis sublatos Iranstulit, et bue atque illuc per Galliam et Germaniam inultimoda divisionc distribuit. s (Einh. Vite Caroli Magni, dans Pertz, t. 11, p. 447.)
à sa défense et a sa civilisation. Les palais de Lippstadt, de Saltz, d’Héristal, sur la Lippe, la Saale et le Weser, furent les principaux. Quant aux forteresses ou castella, il en éleva dans les parties du territoire conquis qui demandaient a être gardées ou protégées. Outre celles qui furent disséminées dans l’intérieur du pays, il construisit sur les cours de la Saale et de l’Elbe, qui lui servaient de limites, les castella de Halle et de Magdebourg1. 11 eut un pont sur l’Elbe fortilié des deux côtés, et au delà de ce fleuve il forma, comme avant-poste, le castmm de Hesfeld, sur la Stoer*.
La ligne de l’Eyder, qui le séparait de la presqu’île occupée par les Danois-Normands, lui servit de défense. Le roi Godefrid en avait lui-même formé une barrière entre les Danois et les Francs, d’après le témoignage d’Éginhard : « Godefrid, s’étant porté là avec toute son armée, dit-il, avait élevé un retranchement de la mer de l’Est (ou de la Baltique) à l'océan occidental (ou Germanique), en fortiiiant le cours de l'Eyder, et il n’avait laissé à ce retranchement qu’une seule porte par laquelle pussent sortir et rentrer ses chariots et ses cavaliers*. »
Charlemagne fonda sur la frontière septentrionale de son empire deux margraviats qui faisaient face aux barbares du continent , l’un au nord sur
1 Einhardi Ann., ad ann. 800, dans Perl*, p. 195.
* Ibid., ad ann. 809, dans Pcrtz, p. 196, 197.
* « Godofridus vero... ibi per aliquot dies moratus, limitera regni sui qui Saxomam respicit, vallo munire eonsliluit, eo modo ut ab
l’Elbe, l’autre a l’est sur le Danube1. Il en confia la garde 'a des chefs et à des guerriers de sa nation. Les Francs furent distribués comme des colons militaires dans les districts saxons, qui reçurent l’organisation territoriale et politique de la Gaule et de l’Italie, comme ils en avaient reçu la croyance religieuse et la constitution ecclésiastique. Les Saxons furent régis par la législation générale des Capitulaires en ce qui regardait leurs rapports avec l’Étal, et par leur loi particulière*, que modifièrent toutefois le christianisme et la conquête en ce qui regardait leurs rapports personnels.
Les marécages et les bois de la Saxe se changèrent peu à peu en riches cultures et se couvrirent de villes qui firent adhérer 'a jamais la population au sol. Les villes sont en quelque sorte les racines par lesquelles les hommes se fixent dans un pays, y sont retenus , s’y développent et le fécondent. Les colons bénédictins se rendirent en foule sur le territoire des Saxons. Us y formèrent plusieurs de ces grands établissements à la fois religieux, agricoles, littéraires, qui pourvoyaient à tous les besoins de la culture humaine. Les deux principaux furent la
orientait maris sinu, quem illi Ostarsalt (ost see) dicunt, usquc ml occidenlalem occanum totam Ægidoræ (Eider) fluminis aquilonalem ripant munimentuin valli prætcxeret, nna tantum porta dimissa, per quant carra et équités cmitti et reeipi potuissent... diriso ilnque opéré inter duces copiarum, dotnum reversus est. » (Einhardi Ann., ad ann. 808, dans l’ertz, t. I, p. 195.)
1 Les margraviats du Nord et d’Autriche.
* Lex Saxomtm, dans Canciani, t. III, p. 40.
nouvelle Corbie, fondée sur le Weser par deux parents de Charlemagne, Adalard et Wala\ et l’abbaye de Herford, qui fut destinée aux femmes*. La nouvelle Corbie* et Herford furent, pour le nordouest de l’Allemagne, ce qu’avaient été pour le centre de ce pays Fulde et Bischofsheim. Elles devinrent les deux grandes écoles de la Saxe, et c’est de Corbie que partirent bientôt les missionnaires qui convertirent les Slaves et les Scandinaves, comme étaient partis de Fulde ceux qui convertirent les Saxons.
Examinons maintenant les changements qui s’introduisirent dans les pays nouvellement acquis au christianisme ; recherchons quels principes régulateurs furent enseignés aux barbares, quels sentiments supérieurs leur furent donnés, quels arts utiles leur furent transmis. Voyons ce qui fut fait pour l’individu, pour la famille, pour la société, pour le territoire. Après avoir exposé cette heureuse conquête, étudions la transformation plus heureuse encore qui en fut la suite et le complément.
Les Germains étaient surtout guerriers. C’était la
1 Mabill., Ann., t. II, p. 408, ail ann. 821, 822, et Fi/a Adhalard., Vita Valse, dans Mabill., Act. eanct., 1. IV, sæc. quarto, pars I, p. 332 et p. 405 et seq.
* Mabill., Ann., t. II, p. 478.
5 « Adcoquc primaria utriusque Saxoniæ schola aliquot sæctilis fuit; imo respublica lilteraria. » (Meibomius, in præfatione ad lertiam Witichindi editionem.)
« Quæ tôt viros illustres protulit, lot monumenta litteraria orbi christiano servavit. » (Mabill., Act. eanct., sæc. tertio, pars I, p. 29.)
guerre qui avait donné a l’individu ses sentiments, à la famille son organisation, a la société son but, au territoire sa distribution.
L’individu était brave, hospitalier*, avide*. Ce sont les trois besoins des barbares, pour se défendre contre les autres, pour se mettre en relation avec eux, et pour subsister dans l’état imparfait où se trouve et où ils laissent volontairement la propriété chez eux. Le courage3 était la vertu obligatoire du Germain, parce qu’elle faisait sa sûreté. Il l’entretenait donc par la guerre et par la chasse, et il évitait de l’amollir par le travail. Il passait dans une longue oisiveté tout le temps qu’il n’employait pas a combattre ou a chasser4. Livré aux instincts naturels lorsqu’ils ne sont pas encore perfectionnés par les idées et réglés par les devoirs, il était per-
' « Hospitcs violarc fas non putant : qui, quaque de causa, ad eos venerint, ab injuria prohibent, sanctosque habent. » (Co-sar, de Bell. fiai/., lib. VI, c. xxui.)
« Conviclibus et hospitiis nulla alia gens etîusius indulget. Quemcumque morlalium arcere tccto, nefas habetur : victus inter hospites comis. » (Tacite, Germon., c. xxi.)
* a Lalrocinia nuilam habent infamiam... atque ca juventutis exercendæ.... causa fieri prædicant. » (Caesar, de Bell. Gall., lib. VT, c. XXIII.)
5 « Ignavos et imbelles... cœno ac palude, injecta insuper crate, mergunt. » (Tacite, Germon., c. xn.) « Scutum reliquisse præcipuum llagitium : ncc aut sacris adesse aut concilium inire ignominioso fas est. » (Ibid., c. vi.)
* b Quotiens bella non ineunt, mullum venalibus, plus per otium transigunt, dediti sonino ciboque. b (Ibid. , c. xv.) a Nec arare terrain aut exspectarc annum , tain facile persuascris, quam vocare hostes et ruinera mereri : pigrum quin immu et iners videtur sudore adquirire, quoi! posais sanguine parare. » (Ibid., c. xiv.)
sonnel, cruel, vindicatif, spoliateur. La propriété territoriale était informe chez lui. Elle changeait de main toutes] les années1, et était surtout cultivée par des serfs *. Elle ne pouvait dès lors pas substituer les sentiments doux et conservateurs que donnent 'a l’homme la culture paisible des champs et l’abondance de ses produits, aux sentiments emportés et féroces qui naissent de la guerre et de l’acquisition par* voie violente. Sa religion, conforme a l’état grossier de son esprit et aux dispositions belliqueuses de son âme, était une adoration des forces de la nature ou l’apothéose du courage guerrier. Elle donnait à la férocité la sanction divine. L’histoire de ses dieux était une histoire de combats et de meurtres ; les sacrifices par lesquels on les honorait le mieux et on les satisfaisait le plus étaient des sacritices humains ; le paradis qu’ils promettaient aux guerriers était un lieu de combat où le sang coulait sans cesse et où l’on buvait dans le crâne de son ennemi. Une telle religion était peu propre 'a adoucir les âmes8.
La constitution de la famille, quoique moins im-
< « Magistratus ac principes in annos singulos, gentibus cognationibusque hominuiji, qui una coicrunt, quantum eis et quo loco visum est, agri attribuunt atque anno posl alio transire cogunt. » (Cæsar, de Bello Gallico, lib. VI, c xxu ; et lib. IV, c. i.) « Arva per annos mutant ; et superest ager : nec enim cum ubcrtale et amplitudine soli labore conlendunt ut pomaria conserant et prata séparent et horlos rigent. » (Tacite, German., c. xxvi.)
* Ibid., c. xxv.
* Voir ci-dessus, p. fiS à 75
parfaite, dérivait cependant du même état. Cette constitution, dont l’origine, la comme partout, était l’union de l’homme et de la femme, et l’alliance naturelle de ceux que rapprochaient les liens du sang, avait pour but de pourvoir a la défense et a la vengeance. Comme la société publique n’avait pas encore assez de force pour protéger l’individu, c’était a la société domestique a le fairq. Il fallait que la protection vînt de quelque part et qu’il y eût quelque chose qui ressemblât a la justice. Cette protection résidait dans la parenté, et cette justice n’était d’abord qu’un acte de représailles. La parenté entière prenait fait et cause pour un de ses membres. Elle poursuivait l’agresseur et la parenté de celui-ci jusqu’à ce qu’ils eussent racheté le méfait et obtenu la paix au moyen d’une composition en bestiaux ou en argent1. Chez les Germains, ce que nous appelons crime était un simple fait de guerre qui se terminait par un traité pécuniaire entre les deux parentés intéressées. Le caractère moral de l’action n’existait pas. Il y avait des sentiments de famille blessés, mais non des devoirs légaux violés. Dès que la parenté mécontente était satisfaite et la paix rétablie, les traces du mal étaient effacées. Les actions répréhensibles ne relevaient pas encore
* « Suscipere tam inimicitias, seu palris, seu propinqui, quam anraicitias necesse est : nec implacables durant. Luitur enim etiam homicidium certo armentorum ac pecorum numéro, recipitque satisfaclionem uni versa domus. » (Tacite, Germon., c. xxi. — .Voir aussi les diverses lois des peuples barbares après la conquête.)
de la morale et du droit, mais de la passion et de la force.
La famille dut être constituée chez les Germains d’après cet état de guerre universelle et ce besoin impérieux de défense. Elle reposa sur le principe de la force et sur la nécessité de l’union. Tout ce qui était faible y tenait peu de place. Quoique, sous le rapport moral, les Germains attribuassent 'a la femme quelque chose de divin, qu’ils ne négligeassent pas ses conseils, qu’ils combattissent sous ses yeux, qu’ils vinssent après le combat lui montrer leurs blessures, qu’ils protégeassent sa débilité en punissant les offenses qui lui étaient faites par des amendes plus considérables1, ils ne lui accordaient pas de droits personnels. La femme ne s’appartenait pas et elle ne disposait de rien, parce qu’elle était a jamais privée de cette force qui donnait seule la liberté et la propriété dans une société violente*. L’enfant ne comptait pas encore, et le vieillard ne
* « Inesse quin eliam sanction aliquid et providum pulant; nec aut concilia carum adspernantur aut responsa ncgligunt. » (Tacile. German., c. vin.) — « Hi cuique sanctissimi lestes, hi maiimi laudatores. Ad maires, ad conjuges vnlnera ferunl. » [Ibid. — Voir les diverses lois barbares [pasnim) pour la protection accordée aux femmes qui ne. pouvaient pas se défendre.)
* a Nulli mulieri liberæ sub regni nostri ditione, logis Longobardorum viventi liceal in suæ poteslatis arbilrium, id est sine mundio vivere, nisi sempcr sub poleslate virorum aut curtis regis debeat permanere. Nec aliquid mobilibus aut imraobilibus, sine voluntate ipsius, in cujus mundio fuerit, habeat potestatem donandi aut alienandi. b [Ltx Longob., lib. Il, tit. x, c. 1. — Les autres lois barbares ont toutes des dispositions semblables.)
comptait plus, parce que l'un ne possédait pas cette force et que l'autre l’avait perdue. Aussi étaient-ils occupés du service et des soins de la maison* et se trouvaient-ils placés sous le mundium ou la tutelle de celui qui était fort, brave, oisif, dont le métier était de se battre, l'honneur, de protéger et d’être servi. La femme, en sa qualité d’être constamment faible, restait sous un mundium perpétuel*. Elle passait de la tutelle du père sous celle du mari, de celle du mari, s’il mourait, sous celle de l’héritier du mari, ou sous celle du frère, ou bien de l’oncle paternel. C’était le mundwald ou tuteur, père, mari, héritier du mari, frère ou oncle, qui touchait la composition due pour la femme outragée ou tuée. Comme cette tutelle était productive, la femme, lille ou veuve, qui était demandée en mariage était achetée a celui sous le mundium duquel elle se trouvait placée1 * 3. Elle n’apportait pas de dot, elle en recevait une*. Une tutelle aussi prolongée et un achat
1 Forlissimus quisque ac bellicosissimus niliil agens ; delegala domus cl penatium el agroru in cura feminis seni busqué et intirmissimo cuique ex fnmilia. (Tacite, Germait ., c. xvi.)
* Lex Atemann., lit. lv, §2. — Lex Saxonum,, tit. vu, art. 2, 3, 4.
— Ux l.ongob., lib. II, lit. x ; et les autres lois.
* Lex Saxonum., tit. vm, art. 1, 2, 3, 4; et autres lois barbares.
* « Dotem non uxor marito, sed uxori maritus offert. » (Tacite, Germ., c. xvin.) — La dot était un achat de la l'emme aux parents sous la tutelle desquels elle se trouvait placée, tandis que chez les Romains elle était bonorum quantitas, quæ înarilo ad sustinenda onera matrimonii datur. L. VU pr., L. LVI. § 1, de Jur. dot., Dig., xxm, 3.)
— « Uxorem ducturus ccc solides dcl parentibus ejus. » ( Lex Saxonum, lit. vi, art. 1.) — a Si quis uxorem mercctur et pretium non provenait. » (LL. Inæ. L. XXXI.) (Voir Canciani, t. III, p. 60.) —
DANS LA SOCIKTÉ CIVILLSÉK 151
pareil sont pour la femme les signes incontestables d'une condition inférieure qu’expliquent à la fois sa faiblesse naturelle et la violence de l’état social auquel elle appartenait.
Le mariage, qui est la base de la société domestique, n’était pas arrivé à sa forme la plus avancée et la meilleure chez les Germains. Ces barbares étaient plus chastes que réglés. Par une sorte de continence qu’ils devaient au climat froid et rude de la Germanie1 et qu'ils perdirent bientôt après les invasions, la plupart d’entre eux se réduisaient à une seule femme; mais ils pouvaient en prendre plusieurs*. La polygamie leur était permise, et ils y cherchaient un moyen de puissance par l’agrandissement de leur parenté. 11 n’y avait entre l'homme et la femme ni égalité dans l’union conjugale, ni égalité dans sa violation. L’adultère de la femme était irrémissible *; le concubinage de l’homme marié était admis. Le mariage ne reposait donc ni sur la monogamie, ni sur la fidélité réciproque.
La société était encore plus à son début que la famille. Elle avait pour objets la défense : au dedans,
« Filia in commercio erat et a parentibus vel ejus tutore eponeo ccc solidis vendebatur.s (Canciani, t. IFI,p. 4i,notc2.) — Du rcslc, c’était là le début naturel du mariage. Le mariage avait eu Heu chez les Grecs par acbat. (Aristot., Polit., Üv. Il, ch. vi et vm; Homère, Iliad., liv. I.) Le mariage romain, per coemptionem, avait cette origine.
' Cæsar, de Bell. Gall., lib. VI, c. xxi. — Tacite, (ierman., c. xx.
* « Nam prope soli barbarorum singulis uxoribus contcnli sont, cxceptis admodum paucis, qui non libidine, sed ob nobililatem plurimis nuptiis ambiunlur. » (Tacite, (ierman., c. xvm.)
* Ibid., c. xix.
contre la guerre des familles, par rétablissement d’une sorte de justice ; au dehors, contre l’attaque des autres peuples, par l'organisation d’une armée.
11 était pourvu a ces deux besoins par l’élection de juges publics, le choix de chefs militaires, et la réunion d’assemblées dans lesquelles se pacifiaient les familles, se décidaient les entreprises extérieures, et se”réglaient les intérêts généraux peu nombreux de l’association. Les deux vertus exigées parmi les Germains, comme nécessaires au salut commun, étaient le courage et la fidélité. La lâcheté et la trahison, qui compromettaient l’existence de la nation en ne repoussant pas l’ennemi ou en s’entendant avec lui, étaient punies de mort 1 : c’étaient les seuls crimes contre l’État. Les autres étaient, comme nous l’avons vu, des actes d’inimitié entre les familles.
L’association, très-faible et très-imparfaite encore, contenait cependant les deux éléments de justice et d’ordre qui devaient la fortifier et la perfec- . donner plus tard , en faisant prévaloir l’intérêt général sur les passions individuelles, et l’organisation militaire sur l’anarchie domestique. Peu a peu la justice de l’État intervint davantage entre les parentés pour les pacifier. La société exigea un frecliitn, quij était le prix de son intervention, comme le wehryeld était le prix de la composition. Elle em-
1 « Proditores cl transfusas arboribus suspendunt; iguavos et imbclles cœno ae palude, injecta super traie, merguut. » (Tacile, Germ., c. XII.)
brassa la défense de celui qui n’était pas sous la protection d'une parenté ; elle autorisa même le membre d’une famille a se séparer d'elle en rejetant son héritage, a ne pas la défendre et a ne pas en être défendu, a ne pas payer pour elle et à n’être pas racheté par elle1. Elle augmenta le nombre de ses protégés, la force de la protection publique, et tendit lentement à substituer le droit a la guerre, la justice a la vengeance, le châtiment personnel à la composition domestique.
Mais ce résultat ne fut atteint que fort tard, tout comme l’organisation de l’armée ne prévalut sur la constitution de la parenté qu’après les invasions. L’armée, auparavant temporaire, fut alors forcément permanente. Les Germains se distribuèrent sur ces territoires conquis, par bandes encore plus que par familles. Ils y restèrent organisés d’après l’ordre numérique des dizaines, des centaiues, etc., qui était celui de l’armée, encore plus que d’après l’arrangement des parentés. Les devoirs de l’obéissance acquirent plus de force pour eux que les devoirs du sang. L’État fut supérieur a la famille, et le chef de l’armée devint le roi du pays. Mais cet ordre de choses n’existait qu’en germe au delà du Rhin.
Quant au territoire de la Germanie, son occupation provisoire, sa culture imparfaite, son aspect sauvage, répondaient h l’état social des peuples qui l'habitaient, et qui, toujours menacés de le perdre
1 Voir les lois des barbares, aux titres des héritages.
par des invasions, ne s’y trouvaient pas en sûreté, et ne croyaient ni pouvoir y rester ni devoir s’y établir. Ces peuples étaient surtout chasseurs et pasteurs1 * 3 * * * *. Ils ne vivaient sans doute pas sur des chariots, comme les nomades qui occupaient les plaines situées entre l’Oural et la Vistule. Ils restaient le plus qu’ils pouvaient sur le même sol, mais ils ne s’y fixaient pas, de peur de s’amollir par des mœurs plus douces, des habitudes plus sédentaires et moins guerrières*, et de le perdre alors par l’attaque d’un peuple plus belliqueux. Ils s’y maintenaient toujours dans un état de mobilité qui leur permit au besoin de le quitter et de se transporter ailleurs, avec leurs femmes et leurs troupeaux. C’est dans ce but qu’ils se distribuaient les terres par tribus et par parentés, et pour une année seulement. C’est dans ce but encore qu’ils ravageaient au loin les pays placés sur leurs confins, pour établir autour d’eux de vastes et rassurantes solitudes qui leur servissent en quelque sorte de fortifications8. N’adhérant point au sol, se le partageant annuelle-
1 a Agriculture: non studcnt ; majorquc pars victus eorum in lacté, casco, came consistit. » (Cæsar, de Bello Gall., lib. VI, c xxii.)
* « Ne assidua consuetudinc capti, studium bclli gerendi agricultura commutent. » (Ibid., lib. V, c. xxii.)
3 « Maxima laus est, quam latissimas circum se vaslalis flnibus so-
liludines liabere... Simul hoc se fore luliores arbitrantur, repen-
linæ incursionis timoré suhlato. » ( Ibid. , lib. VI , c. xxiit ; et lib. IV, c. in.) — Et, parlant des Suèves, il dit: « Publice maximum
putant esse laudem quam lalissimc a suis linibus vacare agros...
itaque una ex parte a Suevis circiter millia passuum en agri vacare
dicuntur. »
ment, faisant paître leurs troupeaux dans la portion qui leur était échue, ne pouvant, ni a cause de cet état précaire de la propriété, ni a cause du danger toujours imminent d’une invasion, s’adonner à l’agriculture, qui exige de la fixité et de la sûreté, vivant dans des huttes de bois éparses * et informes, se nourrissant de lait, de fromage et de chair*, se couvrant de peaux de rennes ou d’animaux tués à la chasse1 * 3, combattant avec beaucoup de courage, mais presque nus et avec de très-mauvaises armes4, ne se protégeant qu'a l’aide de déserts, ou par de faibles enceintes faites h la hâte, avec des abatis d’arbres, leurs moeurs avaient peu changé et leur pays était toujours couvert de forêts et de marécages5 *, lorsqu’ils subirent la conquête et la transformation chrétiennes.
Voyons ce qui en résulta pour eux. Tandis qu’ils avaient pour mobile l’égoïsme le plus violent, et pour but la satisfaction des penchants les plus matériels, ils reçurent une religion qui se fondait sur le sacrifice, qui recommandait le dévouement, et qui s adressait aux sentiments les plus purs, les plus nobles et les plus désintéressés de la nature hu-
1 « Nullas Germanorum popidis urbes liabilari satis nolum est ; ne pati quiilem inter se junctas sedes. Colunt discreti ac diversi, ut fous, ut campus, ut nemus placuit. » (Tacite, Germ., c. xvi )
1 Cæsar, de Bello GàU., lib. VI, c. xxn.
3 Tacite, Germ., c. xvu.
* Ibid., c. vi.
' 8 « Terra, elsi aliquanlo specie differt, in universum tamen aut
silvis horrida, aut paludibus fœda. » (Ibid., c. y.)
maine. Rien n’était plus éloigné de la barbarie germanique que le spiritualisme chrétien. L’une était le début grossier, et l’autre, la lin exquise de l’humanité. 11 semblait que la cruauté du barbare n’admettrait pas la douceur du chrétien, que le goût de la vengeance ne le céderait pas en lui a la règle du pardon, que son avidité ne comprendrait point la doctrine du désintéressement, et que la fougue de sa passion et l’instinct de sa ruse se plieraient difficilement a l’abnégation et à la véracité exigées par cette croyance toute morale. Cependant il n’en fut pas ainsi, et par l’entremise de ces hommes purs, chastes, pauvres, éclairés, qui s’oubliaient euxmêmes pour se dévouer aux autres, qui portaient dans l’accomplissement du bien une intrépidité si héroïque, et qui frappaient d’autant plus les barbares qu’ils leur ressemblaient peu, ces sentiments nouveaux pénétrèrent au milieu d’eux.
Les missionnaires de la croyance et de la civilisation religieuses enseignèrent aux barbares la maxime fondamentale du christianisme, de ne pas faire a autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fit, et de l’aimer comme nous-mêmes ; maxime qui conduisait a la fraternité humaine et qui était si contraire a leurs mœurs. Ils leur apprirent que le mal ne se rachetait pas par des compositions pécuniaires, mais par l’expiation morale ; qu’il n’attentait pas seulement a des intérêts privés, mais a une règle supérieure; qu’il ne faisait pas uniquement encourir les représailles des familles, mais des châ-
timents plus redoutables et éternels; qu’il fallait donc à la fois s’abstenir des actes par lesquels le mal est commis, et vaincre les sentiments par lesquels on y est entraîné. Ils s’occupèrent ainsi de régler la conduite et d’épurer l’âme des Germains. Mais le christianisme eut besoin d’agir sur une longue suite de générations pour adoucir ces naturels violents et pour remplacer les vieux sentiments de la barbarie par les siens propres.
11 donna aux Germains, outre la règle individuelle la plus morale, la loi domestique la plus parfaite. Il leur porta le mariage romain et chrétien, avec les rapports d’égalité, de douceur, de tendresse, de générosité que le temps y avait introduits. D’après les jurisconsultes romains, le mariage de l’ancienne société civile était devenu Y union de l’homme et de la femme associés dans la même vie, en participant au même droit divin et humain *. Le mariage chrétien était encore plus intime. Les deux principes sur lesquels il reposait étaient l’unité et l’indissolubilité. Soyez deux dans une seule chair*, avait dit le législateur des chrétiens : voila pour l’unité ; que l’homme ne sépare point, avait-il ajouté, ce que Dieu a uni* : voila pour l’indissolubilité. Les devoirs de l’affection et de la fidélité avaient été également im-
* Nuptiæ sunt conjunctio maris ac feminæ, consortium omnis vitæ, divini et lmmani juris communicatio. » (De Ritu nuptiarum , lib. I; Dig., xxiii, 2.)
* « Et erunt duo in carne una, » (S. Matth., xix, 5.)
* « Quod Dens conjunxit homo non separet. » (Ibid., 6.)
posés a l’homme et a la femme1. Aucune infraction n’était permise ni a l’un ni a l’autre. Poussant le principe de l’indissolubilité de l’union conjugale jusqu’à ses dernières conséquences, le législateur du christianisme avait interdit au mari de renvoyer sa femme, si ce n’est pour cause d’adultère ; et, dans ce cas, il ne permettait ni au mari de prendre une autre femme, ni a la femme renvoyée d’être épousée par un autre mari*. D’après le plus grand des commentateurs de cette loi, saint Paul, tant qu'ils vivaient le mariage était maintenu3. A ces deux règles, qui établissaient la monogamie dans toute sa pureté et dans toute sa rigidité, étaient ajoutés des préceptes de tendresse et d’obéissance. 11 était recommandé a la femme d’être soumise à son mari, au mari d'aimer sa femme etd’être doux envers elle*. Afin de ne pas mêler le même sang et de ne pas exposer la chasteté du toit domestique, cette union
* S. Paul, ad Corinlh., I, vu, 4.
* « Omnis qui dimiserit uxorem suam, excepta fornicaiionis causa, l'acit eam niæchari : et qui dimissam duxerit, mæehalur. » (S. Malth., v, 32.)
« Omnis qui dimittit uxorem suam, et alteram ducit, mæcliatur : et qui dimissam a viro ducit, mæcliatur. # (S. Luc, xvi, 18.)
* « His autem qui matrimonio juncti sunt, » etc... (S. Paul, Cor., I, vn, 10.) — « Alligatus es nxori, noli quærere solulionem. » (Ibid., 27.) — « Mulicr alligata est legi, quanto tempore vir ejus vivit. » (Ibid., 39.)
* « Mulieres viris suissubditæ sint sicutDomino. » (S. Paul, adEph., v, 22.) « Viri, diligite uxores vestras et nolitc amari esse ad illas. » (Ibid., ad Col., ni, 19.)
n’était permise qu’après le septième degré de parenté \
L’Eglise avait introduit la pratique de ces règles
1 Le droit romain avait défendu le mariage entre ascendants et descendants, entre frères et sœurs, germains ou unilatéraux, ou même adoptifs, et entre tous parents qui referebant inter se speciem par en tum, tels que l’oncle et la nièce, la tante et le neveu, a etc. (Voy. Gaius, Comment. I, § 61. — Collât. Mos., VI, 2. Blume. — Inst. Just., lib. I, lit. x, § 1, 2 et 5.)
A l’égard du mariage entre l’oncle et la nièce, l'empereur Claude lit supprimer la prohibition, pour avoir la liberté d’épouser Agrippine (Tacite, Annal., xn, 5-7) ; mais Constantin rétablit l’ancienne prohibition, et il défendit aussi d’épouser la femme d’un frère décédé ou la sœur d’une première épouse. (Const. 1 et 2 au Code Theodos., lib. III, tit. xu.)
A l’égard des cousins germains (consobrini) , le droit avait varié. Dans les premiers temps de Rome, le mariage était défendu entre eux. Une loi l’autorisa plus tard (Tacite, Annal., xn, 6). Une constitution de Théodose le défendit encore. (Voy. Jac. Codefroi, sur le titre x, liv. III du Code Theodos.) Arcadius et Honorius le permirent de nouveau (Const. 19, au Code Just., liv. V, lit. iv), et Juslinicn après eux.
( Instit ., liv. I, tit. x, g 5.) Mais l’Église avait désapprouvé cette union comme trop rapprochée du degré de frère et de sœur : « Experts sumus, ditS. Augustin (de Civil. Dei, xv),in connubiis ccmsobrinorum, etiam nostris temporibus, propter gradum propinquitatis fraterno gradui proximum, quant raroper mores fiebat quod fîeri per leges licebat... Verumtamen factum etiam licitum, propter vicinitatem horrebant illiciti, et quod fiebat curn consobrina pene cum sorore fieri videbatur.
Bientôt l’Église alla jusqu'à défendre le mariage entre issus de cousins germains, quoique le droit romain n’eût jamais poussé jusquelà ses prohibitions; et le droit canonique ne larda pas à appliquer aux mariages prohibés la règle du droit prétorien, qui avait fixé la limite de la capacité de succéder au septième degré pour les cognats (Instit Just., liv. III, lit. v, g ult.), limite qu’avait effacée Justinien, dans sa Novelle cxviti, en assimilant complètement l'agnation et la cognation, en ce qui touche le droit de succéder.
Le pape Alexandre II confirma ainsi ce système : « De consanguxnitate sua uxorem nullus ducat usque post généra tionern septimam. ve
dans tout l’Occident. Elle accomplissait les mariages, et elle prononçait sur la femme, quelle avait élevée a une entière égalité avec l’homme, des paroles aimables et bienveillantes. Elle lui souhaitait l’amour et la paix; elle lui conseillait de donner à sa faiblesse l’appui de la règle, d’être grave par sa décence, estimée pour sa pudeur, de demeurer honorée et innocente; elle désirait qu’elle fut féconde, qu’elle restât fidèle et qu’elle eût de longs jours \ Veillant a l’observation des lois conjugales , elle exigeait, d’après les décisions des conciles et celles des Capitulaires, que les mariages fussent publics et non secrets, aiin qu’il n’en sortît pas des enfants débiles, aveugles et contrefaits; que le prêtre interrogeât le peuple, pour savoir si la femme n’était pas la parente de celui qui voulait l’épouser, la fiancée ou la femme d’un autre, et qu’il ne procédât a l’union des époux que si tout était régulier et honnête *.
quousque parentela cognosci potest. » (Decretum Gratiani, can. XVII, causa xxxv, quæst. u et ni.)
Le pape Innocent III abolit ce système en 1216, et réduisit les prohibitions au quatrième degré de computation canonique. « Quartenarius vero numerus conyruit prohibitioni conjugii corporalis... quia quatuor sunt humores in corpore qui constant ex quatuor elementis. (Can. II, causa xxxv, quæst. v, c. vin.)
* « Sit in ea jugum dilectionis et pacis ; fidelis et casta nubal in Christo... Sit amabilis viro suo ut Rachel, sapiens ut Rebecca, longeva et fidelis ut Sara... muniet infirmitatem suam roborc disciplinée ; sit verecundia gravis, pudorc vencrabilis, » etc... (Prière de l'Eglise dans la célébration du mariage.)
* Capitularium Caroli Magni, lib. VII, ab Anqesiso collect., cap. clxiix, dans Baluze, t. I, p. 1062 et 1065.
La conquête chrétienne, qui rendit en Germanie l’individu moins imparfait et l’union domestique plus étroite, y rendit aussi la société plus forte. Les Francs étaient parvenus a établir un pouvoir judiciaire qui dominait les querelles des familles, un pouvoir militaire qui était le principe d’un gouvernement régulier et défensif, et ils avaient un pouvoir moral dans le sacerdoce chrétien. Leur état social, produit de la conquête, reposait sur la propriété du sol et des personnes. A la terre étaient attachés l’administration de la justice, le droit de marcher a la guerre, une clientèle puissante et de nombreux esclaves. Cependant, au-dessus de cette société de propriétaires, soit allodiaux, soit bénéliciers, soit ecclésiastiques, qui avaient autour d’eux des groupes de vassaux , de fermiers et de serfs, Charlemagne avait placé un gouvernement général, qui était échelonné depuis le centenier jusqu’à lui. Il avait partagé son empire en légations comprenant plusieurs comtés, subdivisés eux-mêmes en vicaireries et en cenlènes. Dans ces districts divers se rendait une justice proportionnée à leur étendue. Le centenier et le vicaire ne jugeaient dans leurs plaids que les causes qui n’intéressaient ni la propriété, ni la liberté, ni la vie. Les procès de cette nature étaient portés dans les plaids du comté où des scabini, juges nommés par l’assemblée des propriétaires, et des hommes libres les examinaient sous la présidence du comte. Enfin, les missi dominici , qui tenaient les assises quatre fois par an
dans leurs légations, avaient droit d’inspection sur la justice des bénéticiers, des seigneurs allodiaux, des vidâmes ecclésiastiques, des comtes, et de révision sur leurs jugements. L’empereur, chef suprême, réglait les contestations entre les comtes, les évêques, les abbés, qui ne pouvaient avoir d’autre juge que lui
Les deux grands objets du gouvernement, à cette époque, étaient de maintenir la paix publique par la justice, et de veiller a la défense extérieure par le1 * * * 5; service militaire. Celui-ci , sous Charlemagne , avait eu également pour base la propriété. Chaque possesseur de quatre mansi était soldat, et les propriétaires moindres étaient obligés de s’entendre pour envoyer à la guerre l’un d’entre eux, par même nombre de mansi *. Lorsqu’ils étaient convoqués, ils marchaient sous le comte, portant des vivres pour trois mois, qui couraient de leur arrivée à la frontière 8. Chaque comte devait entretenir en bon état les chemins, les ponts et les bateaux des
1 Voir pour toute cette organisation, dont les divers éléments étaient antérieurs à Charlemagne , les divers Capitulaires et surtout le Capitulaire III de l’an 812, intitulé : Capitula quæ pro justitiis infra patriam faciendù cnnstituta tant , dans Raluze, t. I , p. 406 à
* « Ut omnis liber homo qui quatuor mansos vcstilos de proprio suo sivc de alicujus beneficio habet, ipse se præparet et ipsc in hostem
pergat, sive cum seniore suo. Qui vero très mansos de proprio ha-
buerit, huic adjungatur unus qui unum mansum habeat et dct illi adjutorium ut illc pro ambobus ire possit. » ( Capitular . Il, ann. 812. cap. i, dans Raluzc, t. I. p. 489.)
5 Capitular. Ut, ann. 812, cap. vin. ibid., p. 495.
rivières pour le passage des gens de guerre l. Les frontières étaient gardées par des comtes des marches qui s’y trouvaient constamment en garnison avec des troupes pour eu défendre l’entrée *. Cette organisation fut transportée dans les pays d’outre- Rhin, qui devinrent même bientôt le siège du saintempire romain.
Quant au territoire de la Germanie, il fut divisé en comtés sous le rapport politique, en diocèses sous le rapport ecclésiastique. 11 fut mis en état de défense sur ses frontières. Le sol changea d’aspect. Les forêts s’éclaircirent et les marécages diminuèrent. La propriété territoriale cessa d’être précaire lorsque la population cessa d’être mobile. Au lieu d’être annuellement distribuée, elle resta dans les mêmes mains. L’agriculture occidentale remplaça en grande partie le pacage germanique. Il se forma des villes et des villages a côté des églises, des abbayes, des palais impériaux, des forteresses. Ces villes furent construites d’abord en bois, puis en pierre, d’après la méthode romaine. Elles servirent d’asiles et de laboratoires ; les arts inventés et les métiers pratiqués dans les pays civilisés, et qui étaient devenus le patrimoine du monde, y furent transportés et exercés. Elles fournirent aux hommes
1 Capitulur. II, ann. 813, c. x, dans Baluze, 1. 1, p. 509.
* Capitular. IV, incerti anni, c. ni, iv, v, ibid., p. 529, 530, et ai t. 4 et 5 du liv. IV des Capitulaires recueillis par Angesise, ibid., p. 775. « De vassis noslris qui ad marchant nostramconslituli sunt cuslodiendam... — Volumus ut comités qui ad custodiam maritimarn députa ti sunt... a
de guerre de meilleures armes. Tandis que le guerrier de l'ancienne Germanie combattait la tête découverte, et ne protégeait son corps, presque nu, qu’avec un faible bouclier de bois, le guerrier de l’Allemagne nouvelle put se couvrir d'un casque, d’une cuirasse, d’une chemise de mailles *. Ses armes offensives acquirent la même supériorité, et il fut plus en état de résister aux barbares, moins bien armés que lui. Les villes tirent surtout adhérer la population au sol; car elles retiennent les peuples et les empêchent de se déplacer. Situées dans des lieux favorables, sur des hauteurs ou sur des cours d’eau, défendues par des fossés et des murailles, protégées par la réputation d’un saint, le respect d’une abbaye, l’autorité d’une église, elles reçurent et formèrent une population particulière, qui fut plus tard le principal élément de la société moderne.
Le dernier et le plus grand bienfait que l’Allemagne dut a la conquête chrétienne fut la culture de l’esprit. Par la elle acquit le véritable moyen d’arriver a la civilisation, car elle apprit a se servir
• a Ipsc cornes prævidcal quomodo sint parati, id est lanecam, scutum, aul arcum cum duabus cordis et sagittis duodecim... habeant loricas vel galeas. » ( Capilular . II, ann. 813, dans Baluz , t. I, p. 509.)
La cuirasse ( lorica ) était une cotte de mailles qui couvrait le corps depuis la gorge jusqu’aux cuisses. (Daniel, Hui. de la milice française, 1. 1, p. 278.)
Charlemagne avait des manches de mailles et des cuissards de lames de 1er. « Coxarum exteriora in eo ferreis ambiebantur bracleolis. ( Monac . S. tiall., lib. II.)
de l’instrument supérieur a l’aide duquel l’homme s’épure, la famille se perfectionne, la société s’améliore, le territoire se défend et se féconde. Les études occidentales s’y introduisirent par les abbayes et les cathédrales. Quel était leur état et en quoi consistaient-elles? Les écoles publiques, fondées par les Romains dans la Gaule *, avaient péri au nord de cette contrée après les invasions, et elles avaient beaucoup décliné au midi. Celles d’Autun et de Lyon s’étaient maintenues jusqu’au septième siècle. Heureusement les églises et les monastères avaient conservé en héritage une partie, faible il est vrai, du savoir antique. L’on y enseignait ce qu’on appelait les sept arts libéraux, ou le trivium, composé de la grammaire, de la rhétorique, de la philosophie, et le quadrivium, comprenant l’arithmétique, la musique, la géométrie, l’astronomie. O11 les y enseignait d’après le livre que Martianus Félix Capella avait écrit a ce sujet dans le cinquième siècle, et qui se divisait en sept traités *. Outre le livre de Martianus Capella, on se servait des écrits de Cassiodore sur les sept arts libéraux *, et surtout des traductions et des commen-
1 Histoire littéraire île la France, par les religieux bénédictins de la congrégation de S.-Maur, in-4', Paris, 1. 1, p. 243, 244; t. III, p. 2, 418 et suiv.
n Vte dicbus nostris, quia periit studium lilterarum a nobis. » (Greg. Turr , Hist. Franc., lib. I )
* V. Martiani Minci Felicis Capellæ Satyricon. Edidit Grotius, Leyde, 1599, in-8“.
3 V. Aurel. Cassiodor. Optra; Rotliomag., 1679, in fol.
14ü INTRODUCTION DU L’ANCIENNE GERMANIE
laires de Boéce. On avait Virgile, Cicéron, Horace, etc., la grammaire de Vairon, des principes de dialectique attribués à saint Augustin 1 , des versions latines d’une grande partie de YOrganum ou logique d’Aristote, de l'arithmétique de Nicomaque , des éléments d’Euclide, de la mécanique d’Archimède, et du système astronomique de Ploléméc 3. Ces précieux fragments de l’antiquité savante avaient été traduits du grec dans le latin par Boëce, qui avait ainsi conservé pour l’usage des Occidentaux le dépôt de la civilisation intellectuelle. La connaissance de la langue grecque ayant été négligée depuis les invasions , ces ouvrages , sans
* Principia dialecticœ, decem calcgoria, 1. 1. de l'édition des bénédictins. — Tennemann, Manuel de philosophie, t.I, eh ni, § 225, p. 527.
* s Translationibus enim luis Pythagoras musicus, rtolemeus astronoinus lcguntur Ilali. Niconiachus aritlunelicus, geomclricus Euclidus audiuntur Ausoniis. Plato tbeologus, Arisloteles logicus quirinali voce disccptant. Mccbanicum ctiain Arcbiniedem Latialein Sicnlis rcddidisti. et quascumque disciplinas vel aides lacunda Græcia per singulos viros edidil, te uno auctore, patrio serinone Borna susecpil. » (Cassiod. Opéra varia, lib. I, Kp. xlv.)
« Ego omne Arislotclis opus quodcumque in manu venerit in Ronianum styluin vertens, eorum omnium commenta I.atina orationc p ræscr ilia ni. » (Boelh., Comment, in libr. Arist. de Interprétations.)
« Laudcnt emn sæculares qnod isagogas, quod perihermenias, quod categorias transtulit de græco in lalinum et exposueril, quoil ante prædicamenta, quod libros de lopicis dilTerentiis, de cognatione dialeclicaî et rhetoricæ et dislinctione rlietoricorum locorum, de communi prædicationc potestalis ac possibililalis, de categoricis et hypothelicis sillogismis libros et alia mulla scripserit j quod arithmelicam et musicam (atinis scripserit. s (Sigeb. Gcmblacensis, de l 'iris illust., e. xxxvu. Dans la Bibliotheca ecclesiastica de Fabricius, Hambourg, 1718, in-fol. — Voir aussi Aimon, de Gest. Franc., lib. II, c. i. — Roger Bacon, Opus majus, p. 19.)
Boëce, n’auraient été connus des chrétiens d’Occident qu’au douzième et au treizième siècle, par l’intermédiaire des Arabes, qui les leur auraient communiqués alors , avec les autres livres sur la philosophie et sur la science grecques, traduits par les soins des califes abassides.
Les écoles laïques ayant péri dans la Gaule, après la chute de l’administration romaine, les études ecclésiastiques avaient aussi dégénéré 1 vers la fin de la monarchie mérovingienne, h la suite des invasions des Francs austrasiens. A peine existait-il alors quelques moines assez lettrés pour garder le souvenir des événements contemporains. L'histoire avait été réduite à la mention d’un fait, d’une date, d’un nom *, et la langue rustique ou vulgaire commençait a remplacer dans les écrits et dans les diplômes la langue littéraire. On avait perdu la notation de la quantité prosodique et la connaissance des règles grammaticales. Une prononciation vicieuse et une ignorance h peu près générale opéraient déjà la lente révolution qui devait donner plus tard aux diverses parties de l’Europe romaine leurs idiomes nationaux, dégénérations locales du latin, leur idiome universel s.
1 Cependant on y apprenait toujours les sept arts libéraux. (Grog. Turr., Ilist. Franc., lib. X, e. xxxi.)
* Dans le septième siècle il n’y a que la sèche Chronique de Frédegairc.
5 Sidon. Apol., Edid. Sirmond. , lib. V, Ep. x, p. 897; lib. IV Ep. xxn. — Avit., Carm., VI, p! 251. — /.’» stoire liltér. de la France par les religieux bénédictins de la congrégation de S.-Maur. t. III, p. 422 et suiv.
INTRODUCTION l)K L'ANCIENNE GERMANIE
Mais le savoir, éteint un moment en Gaule, s’était un peu mieux conservé dans la capitale intellectuelle du monde chrétien. Il avait été porté dans l’ilc de Bretagne par des moines romains. Après avoir passé de l’archevêque Théodore h Beverley, de Beverley a Bède, il passa de Bède a Alcuin. Ces deux derniers composèrent, l’un au commencement, l’autre a la lin du huitième siècle, les ouvrages les plus importants 1 qui eussent été écrits sur les arts libéraux depuis Boëce et Martianus Capella, et sur les sciences religieuses depuis le pape Grégoire le Grand. Le premier fut l’instituteur le plus célèbre de l’île de Bretagne , et le second de-
1 Bède avait ôté élevé dans le monastère dcGirvmn (Jarow), à l'époque où l'archevêque Théodore et l’ahhé. Adrien faisaient enseigner dans l’ilc de Bretagne tout ce qui restait des sciences grecques et des lettres latines. (Mabill., Act. sanct., sæc. terlio, pars I, p. 534 et seq.) Outre son Histoire ecclesiastique et scs ouvrages sur l'Ecriture sainte, les Pères, etc..., il y a de lui des traités sur le berceau de la grammaire, la prosodie, l' orthographe , T arithmétique, la raison du calcul, les éphémérides, la musique, les langues; quatre livres d'éléments de philosophie, des extraits de pensées d'Aristote et de Cicéron etc. (Voir ses œuvres. Bedæ Opéra.)
Alcuin étudia, à York, sous l’évêque llecbert, disciple de Bède. (Mabill., Act. sanct., sæc. quarto, pars I, VitaB. Alcuini, auctore anonymo, p. 45 et seq., et B. Alcuini Elogium historicum, p. 102 et seq.)
Outre ses nombreux travaux sur les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, sur les Pères, sur les Questions religieuses, et outre ses Letlres, il a fait un traité sur la grammaire , composé de deux dialogues, dans lesquels la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique, la géométrie, l’astronomie, sont présentées comme des degré» pour arriver à la vraie sagesse; un traité sur l’ orthographe , un traité sur la rhétorique, un traité sur la dialectique, etc. (Voir ses œuvres. Alcuini Opéra ; Ralish.. 1777, in fol.)
vint le principal coopérateur de Charlemagne dans la restauration littéraire que ce grand homme opéra en Gaule.
Dès que les Francs austrasiens avaient été en rapport au nord avec les missionnaires anglo-saxons, au sud avec les Italiens, ils avaient compris, comme nous l'avons vu, la nécessité d’être moins incultes. Il en était résulté chez eux une vraie révolution morale, qui, commencée sous Pépin, fut achevée par Charlemagne. Celui-ci devint, quoique un peu tard, le disciple des hommes les plus lettrés de l’époque, et il prit pour conseiller politique le sage et l’habile pape Adrien, qui fut son ami intime tant qu’il vécut. Charlemagne apprit, à l’âge de trentetrois ans, la grammaire de Pierre de Pise, et à l’âge de trente-huit ans la dialectique, la rhétorique et les sciences mathématiques d’Alcuin’. Il avait rencontré celui-ci â Parme au moment où il revenait de Rome, après avoir obtenu le pallium pour l'archevêque d’York. Il le décida à se rendre auprès de lui et lui donna successivement les abbayes de Ferrières, de Saint-Loup de Troyes, de Saint- Josse en Ponthieu et de Saint-Martin de Tours *.
1 « ....In discenrta grammalica Pelrum Pisanum, diaconum senem, audivil : in cæteris disciplinis Alhinum cognomento Alcuinum, item diaconum de Iiritannia, Saxonici generis hominem, virum undeenmque doclissimum, praeceplorem habuit; apud quem et rbeloricæ cl dialcclicæ, præcipue iamen astronomiæ edisccndæ, plurimumel temporis et laboris imperlivit. >> (Einh. Vira Caroli May ni, dans Pertz, t. U, p. 456, 457.)
* En 792. — Mabill., Act. sanct., stec. quarto, pars T, fl. Alcuini Elogium, p. 162 et suiv.
Charlemagne ne parvint jamais à bien écrire, parce qu’il s’y était pris trop tard ; mais il parla le latin aussi facilement que l’allemand, sa langue maternelle, et il comprit parfaitement le grec, sans toutefois pouvoir le prononcer
Pour communiquer ces précieuses connaissances aux Francs et pour les remettre en honneur chez les Gallo-Romains, il attira en Gaule Pierre de Pise, qui enseignait à Pavie*; Paul Warnefrid, diacre d’Aquilée8; Théodullie, auquel il donna l’abbaye de Mici et l’évêché d’Orléans* ; Leidrade, qu’il nomma archevêque de Lyon et son bibliothécaire1 * * * 5 ; l’Irlandais Clément6 et l’ Anglo-Saxon Alcuin. Il adjoignit comme auxiliaires a ces doctes étrangers, dans l’œuvre intellectuelle qu’il les chargea d’opérer, une colonie de maîtres de grammaire, de chaut et d'arithmétique qu’il fit venir de Rome7. Des chefslieux d’enseignement furent établis a Metz, a Tours et dans le palais impérial même, où Charlemagne
1 « Linguam latinam ita didicil ut æque ilia ac patria lingua orare esset sulitus ; græcam vero melius inlelligere quant pronunciare poteral... Icnlabat scrihere. . . sed parum successit labor præposterus ac scro inchoatus. » (Einh. Vitu Caroli Magni, dans Perlz, t. II, p. 456, 457.)
* Alcuini Epist. xv, p. 4511.
s Mabïll. , Ann., lib. XXIV, n* 78.
* Hist. litt. de la France, t. IV, p. 459, 460.
* Mabill., Ad. sanct., sœc. quarto, pars I, p. 205.
« Ibid., p. 481.
7 En 787. « Carolus... in Franciam cum gloria reversus, adducens sccutn cantores Romanorum et grammaticos peritissimos et calculatores.ü (nia Caroli Magni per tnonachum Engolismensem descripla, dans Dom Bouquet, t. V, p. 485 )
fonda une sorte d'académie littéraire1. 11 y déposa son nom germanique de Karl pour y prendre celui de David, et il donna a Alcuin celui de Flaccus*. Par une lettre adressée a tous les évêques et à tous les abbés de son empire, il leur enjoignit de créer ou de restaurer les écoles dans leurs cathédrales ou leurs monastères®. La syntaxe et l’orthographe furent apprises de nouveau, et les textes altérés furent rendus à leur pureté primitive. Sous la direction d’Alcuin il fut fait une édition corrigée mot à mot de la Vulgate, et sous celle de Paul Warnefrid il y eut une réforme des livres et des offices d’église4. L’esprit n’avança point, mais il se débarrassa de sa récente barbarie et reprit possession de ses anciennes connaissances. C’était beaucoup.
Ce que la Gaule regagna, la Germanie l’acquit pour la première fois. Charlemagne étendit aux pays
1 Mabill., Act. sancl., sæc. quarto, præf., § 8, de Scholis palalinis, monasterialibus.
* Alcuin lui écrivait très-souvent . « Domino dileclissimo David régi Flaccus fidelis orator. » (Epist. xvi, dans Dom Bouquet, t. V, p. 613, et aussi p. 604, 605 et C09.)
3 Baluze, t. I, p. 202. — Voir aussi l’art. 70 du Capit. d’Aix-la- Chapelle, de 789, dans Baluze, 1. 1, p. 237.
* Alcuini Opéra, t. I, Commentatio, p. 28 et suiv.
Constilutio de emtndalione librorum et officiorum ecclesiasticorum, dans Baluze, t. I, p. 202 et 204.
« Cæsaris numiticentia et Albini (Alcuin) inexhausto leclionis studio corpus utriusque Testamenti, seu librariorum vil io scu tcmporum injuria, varie delormalorum et ab integritale sua longe ahductum ad veterum exemplarium lidem tune revocatum est, atque itTi Caroli jussu Bibliorum editionis Vulgatæ passim ad unguem facta castigatio. » ( Antiquit . Fuldens., c. xi, p. 43 et seq.)
d’outre-Rhin sa sollicitude littéraire. Il écrivit à Baugulf, successeur de Sturm dans l'abbaye de Fulde, la lettre suivante sur l’établissement des écoles : « 11 a paru utile a nous et a nos fidèles que dans les évêchés et les monastères confiés a notre direction on ne s’adonnât pas seulement à la vie régulière et religieuse, mais qu’on s’y appliquât â la science des lettres en instruisant chacun selon sa capacité, afin que ceux qui désirent plaire a Dieu eu vivant bien ne négligent pas de lui plaire en parlant bien. Car, quoiqu'il vaille mieux bien agir que savoir, cependant il faut savoir avant d’agir. Chacun doit donc connaître ce qu’il veut exécuter, afin que l ame comprenne mieux ce qu’elle doit faire. Dans plusieurs des écrits qui nous ont été adressés des divers monastères, durant ces dernières années, nous avons trouvé des sentiments justes, mais uu langage inculte ; et ce qu’un cœur droit dictait intérieurement n’était rendu qu’imparfaitement par une expression négligée. Cela nous a fait craindre que moins d’habileté dans la manière d écrire ne conduisît à moins de sagesse dans l’intelligence des saintes Écritures. Or nous savons tous que si les erreurs de mots sont dangereuses, les erreurs de sens le sont bien davantage encore. Nous désirons donc que vous soyez, comme doivent l’être des soldats de l’Église, dévots intérieurement, savants extérieurement;
chastes dans la vie, classiques dans le langage1. »
• « Comtitulio de scholi» per singula episcopia el monaeteria inetituendie. » (Ann. 788, dans Baluze, t. I, p. 201 à 204.)
ItANS LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE 1ÔÔ
Cette discipline prospéra a Fulde et s’établit dans tous les monastères bénédictins de la Germanie. Ces monastères, auxquels l’Europe du Nord dut en grande partie le défrichement de ses forêts et la culture de son sol, étaient de grandes républiques agricoles, industrielles et littéraires. D’après la règle de Saint-Benoît, ils devaient être construits de telle sorte, que l’eau, les moulins, le jardinage, la paneterie, se trouvassent, et tous les autres métiers pussent être exercés dans l'intérieur du couvent Le moine bénédictin était tour a tour un contemplateur religieux, un laboureur, un artisan, un lettré. 11 passait de l’église a l’atelier, de la culture des champs a l’étude des lettres*.
Les écoles qui existèrent dans les monastères étaient de deux espèces : les unes, intérieures ou claustrales; les autres, extérieures ou canonicales. Celles-ci s’appelaient encore les écoles mineures ; celles-là, les écoles majeures*. Dans les écoles mineures, qui étaient publiques, on recevait les enfants du dehors et on leur apprenait les principes de la foi catholique , l'oraison dominicale , les
1 Regul. S. Benetl., c. i.xvi.
* Ibid., c. xxn, xxviii, xlvii, xl vin, un, et en général toute la règle.
3 Maliill., Act. sanrt., sæc. quarto, præf., de Scliolis, §8. — « Erant disciplina! loci ut semper et tune severæ, non modo in claustro, sed et in scholis extemis. Unde etiam præterclericos...» (Ekkardus, c. vi, de Monasterio S. Galli.) a Traduntur post brève tempus Marcello scholæ claustri cum bealo Nolkero, Balbulo et caeteris monachi habitus pueris : exteriores vero, id est, canonieæ, Isoni cum Salomone et ejus eomparihus. » (Ekkardus. in Vil. S. Nolkeri, c. vit.)
psaumes, les notes musicales, le chant et la grammaire1 * 3. Dans les écoles majeures, qui étaient réservées aux moines, on enseignait les sciences sacrées et séculières, c’est-à-dire la théologie, qui se composait de la connaissance des deux Testaments, des Pères, des canons, et les sept arts libéraux*. Dans tous les monastères il y avait au moins un scholasticus très-instruit des études du temps. « Les scholastici, dit le moine Trithème, étaient versés nonseulement dans les saintes Écritures, mais dans les mathématiques, l’astronomie, la géométrie, l’arithmétique, la rhétorique, la poésie, et dans toutes les sciences séculières*. »
Outre l’enseignement qu’ils donnaient dans leurs écoles extérieures, où ils admettaient surtout les lils des grands et des nobles*, et dans leurs écoles
1 « Et non solum serviiis condilionis infantes, sed etiam ingenuorum filios adgrcgent sibique socient; et ut scholæ Icgentium puerorum fiant, psalmos, notas, cantus, computum, grammaticam per singula monasteria vel cpiscopia discant. Sed et libros catliolicos bene emendatos babeant. » (Cap. d’Aix-la-Chapelle de l’an 789, art. 70. dans Raluze, t. I, p. 257.)
* Mabill., Act. sanct., sæc. tertio, pars I, præf., p. 25 et suiv. — On enseignait particulièrement dans ces écoles ecclésiastiques l’Écriture sainte et les Pères, quas una erat theologia ilhtis ætatis. (Mabill., ibid.)
3 « Qui non solum in divinis Scripturis docti essent, verum etiam in nialhematica, astrnnomia, arilhmetica, geometria, rlietorica, poesi et in cæteris sæcularis litteraturæ scicntiis. » (Trithcmii Chron. Birsaugiense, ail arm. 890.) « In singulis cœnobiis unus cæteris in scientia Scriplurarum excellentior schola.it ir us ponebatur. » (Trilli. Chron. Mrs., ann. 952.)
* « Exleriorem in qua magnatum nohiliumque liberi fingebantur. »
( Antiq . Fuhl , c. IX, p. 51» et seq.)
intérieures, où ils instruisaient les moines tant indigènes qu’étrangers, ils rendaient de grands services à l’esprit humain en enregistrant les événements historiques et en multipliant les exemplaires des manuscrits. 11 y avait, dans les couvents, des moines qui étaient chargés de rédiger les chroniques et d’autres de transcrire les livres1 *. Ceux-ci s’appelaient antiquarii *. Les uns copiaient les ouvrages, les autres les collationnaient, y ajoutaient des peintures et des ornements en or, les reliaient avec soin, et quelquefois avec somptuosité3 4. Ce travail n’était pas étranger aux monastères de femmes, qui, indépendamment des ouvrages qu elles tissaient, copiaient les deux Testaments, le Psautier, et d’autres livres qu’elles ornaient aussi d’or et de pierreries. Les grands établissements cénobitiques avaient leurs peintres, leurs architectes, leurs sculpteurs, qui travaillaient dans la fabrique de l’abbé*.
1 Antiq. Fuld., c. xi, Exercitaliones, p. 45 et seq. Thrilhènie dit que, dans le huitième siècle, il y eut à Fulde plus de deux cent soixante-dix moines très-instruits dans les Écritures. (Trithem. Chr. Mrs., ann. 858.)
* Mabill., Ad. sanct. ,sxc. primo, pnel'., c. ix. — « Manu hominibus prsedicare, digilis linguas aperire, salulem niorlalibus (acituin dare et contra diabolisurreptionesillicitascalainopugnarc. a (Cassiod., lib. II, Inst., c. vu.)
5 « Alii spargendis in membraneus paginas apicum et diversi generis characterum notis : alii nobilibus opcrimenlis involvcndo vel claudendo eodiccs : alii minio et rubrica, ut quodque in scntentiis aut capitc versum cmineret, signando et enotando, illuslrabant, » etc... (Anliq. Fuld., c. xi, p. 45 et seq., Exervitaliones.)
4 « Assignati certi fundi non solum ornandæ ccclcsiæ, scd ad facicndum omneopusarlilicum, lam in fabricalura quam et sculptura, et
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Ainsi ces asiles où se réfugiaient les hommes qui voulaient suivre la vie appelée parfaite, parce qu’elle était pieuse et désintéressée ; ces fermes remplies de colons infatigables qui, d’après la règle de l’ordre, ne devaient pas plus se séparer de leur serpe qu’un soldat de ses armes1; cesateliers où s'exercent les métiers et où se pratiquait ce qui restait des arts du vieux monde; ces écoles où s’enseignaient la doctrine et la morale du christianisme, les lettres latines, quelques débris de la science grecque, étaient le dépôt où s’était conservée la partie de la civilisation antique qui devait servir de germe a la civilisation moderne.
En Germanie, le monastère de Fulde fut le principal de ces grands dépôts. 11 devint dans le neuvième siècle, sous Raban-Maur, disciple d’Alcuin, et sous les disciples de Raban, l’école non-seulement de l’Allemagne, mais d’une grande partie de l’Europe*. L’abbave de la nouvelle Corbie, fondée en 808, sur le Weser, acquit pour le nord de l’Europe la même importance que Fulde pour le centre. C’est l'a que furent élevés, et c’est de là que partirent les apôtres des pays septentrionaux Anschaire et Rimbert. Les contrées transrhénanes se couvrirent à leur tour d’établissements cénobitiques3.
cælatura el aralura labrili, et mandalur camerario ut curet ne sit vacua iabrica abbatis. » [Antiq. Fuld., c. xi, p. 43 et seq., Exercilaliones.)
‘ Reg. S. Bened., c. lv cl xxil.
1 Antiquit. Fuldens., c. xm, p. 52 à 56, etc. xiv, p. 57 et seq.
3 Voir Mabill., Afin, ordinis S. Bened., t. II cl III, — et Act. sanct , sait secundo cl qualro passim. — Trithcm. Chron. Hits.
li.\.\S LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE
Au nombre des bibliothèques les plus considérables en Europe, furent celles de Fulde. de Saint- Gall, de Lauresheim, d’IIirsauge et de Corbie, appartenant toutes a des abbayes allemandes1. Je ne saurais mieux Unir sur ce point qu’en employant les paroles dont se sert le savant Mabillon, pour rappeler l’action bienfaisante de l’ordre des Bénédictins en Allemagne : « Nos prédécesseurs, dit-il, rendirent en Germanie quatre grands services au monde chrétien : le premier fut la conversion de ses habitants, le second fut l’établissement des églises épiscopales, le troisième fut l’instruction communiquée tant aux clercs qu’aux séculiers, le quatrième fut la culture d’un sol et l’embellissement d’un pays presque entièrement inculte et désert2. »
Derrière la grande ligne de la civilisation que Charlemagne avait, comme nous l’avons vu, portée plus avant sur le continent, se trouvèrent alors compris tous les peuples de race germanique parlant la même langue, suivant la même croyance, soumis à la même législation générale. Ils n’étaient plus divisés en tribus particulières ; les différences qui séparent cessaient de l’emporter chez eux sur les ressemblances qui unissent. Les Francs, les Alamans, les
1 Mabill., Ad. sancl., sæc. tertio, pars], præt'., p. xxix.
1 « In Gcrmania præstitcre majores nostri in reipublicæ ckristianæ ulililatem nimirum conversionem gentis et ecclesiarum episcopaliuin inslitulioncm ; studia vero in clericorum cl sæcularium commune emolumenlum ; quarlum in liabitalorum commoditalem, nempe ipsius soli Germanici propc deserti cultum et ornanienlum. » (MabilL, .4e/. sanct , sæc. tertio, pars I, præl'., p. xxxn, xxxm.)
Bavarois, les Souabes, les Thuringiens, les Frisons, les Saxons, rapprochés par les liens les plus forts et les plus nombreux, se fondaient progressivement dans la même communauté sociale, religieuse, politique, militaire, et ne formaient plus que le nouvel empire germanique placé désormais a l’avant-garde de la civilisation.
L’action de la race allemande civilisée sur la race slave, qui ne l’était pas encore, se lit déjà sentir sous Charlemagne lui-même. Le conquérant germain et chrétien, appuyé sur l’Elbe et le Danube, lit des excursions fréquentes et victorieuses dans tous les pays qui s’étendent jusqu’à l’Oder et même jusqu’à la Vistule. 11 rendit tributaires la plupart des peuplades slaves que ses successeurs devaient rendre chrétiennes. Ainsi les Obotrites, les Wilzes, lesSorabes, les Tschèques, les Moraves, qui occupaient la Poméranie, le Brandebourg, la Silésie, la Bohême, la Moravie actuelles, lui furent assujettis, et il les prépara, parla défaite et la soumission, au christianisme, qu elles adoptèrent dans ce siècle même et dans le suivant.
Après avoir montré, ainsi que je me le proposais, comment la race germanique est entrée dans la société occidentale, et comment la partie du continent européen la plus exposée aux invasions y fut désormais soustraite, ma tâche est remplie. Je n’ai pas besoin d’exposer les suites rapides et considérables qu’eut celte grande transformation de la Germanie. Je n’ai pas à faire voir les peuples Scandinaves et les
peuples slaves adoptant le christianisme par les prédications des missionnaires partis de la Saxe et sous l’influence victorieuse des empereurs saxons. Je n’ai pas a raconter les curieuses aventures du moine de Corbie, Anschaire1, archevêque de Hambourg et de Brême, chez les Danois, les Norvégiens et les Suédois, dont il fut le premier apôtre, ni les missions de Cyrille et de son frère Méthodius* chez les Slaves de la Moravie, ni les entreprises conquérantes de l’archevêque Adalbert chez les Wendes, les Esthoniens des bords de la Baltique*. Je n’ai pas non plus k décrire les expéditions des empereurs de la maison de Saxe au delà de l’Elbe, de la Saale et de l’Eyder, ni a énumérer leurs fondations militaires ou religieuses. C’est un autre sujet qui exigerait un autre travail.
Je dirai seulement que le mouvement de civilisation vers le Nord ne discontinua point ; que les chefs de ces Saxons, encore barbares en 789, au point de faire des sacrifices humains, de ces Saxons qui avaient résisté, avec une opiniâtreté pendant trente ans indomptable, à leur conversion, furent un siècle
* Yita S. Anskarii, primi Nordalbingorum archiepiscopi et legati sanctæ Sedis apotlolicæ ad Sueones se u Danos necnon etiam Slavos et reliquat gentes in Âquilonis partibus sub pagano adhuc ritu constitutas, a Rimberto et alio discipulo Anskarii conscripla , dans Pertz, Monum., t. XI, p. 683 à 725.
1 liollandus, Act. sanct., ix martii, t. II.
5 Adam. Brem., Bist. Eccl., lib. IV, c. iv; c. xi.ii, xi.m, xliv. xlvi. — C. Ornhjnlms, Bist. Eccl. Sueonum , Stockolmiæ. 1680, in-4*. lib. III, c. xi, xvu.
100 LNTKOM'CTION DK L’ANCIENNE GERMANIE
après à la lête de ce mouvement; qu’ils devinrent les dominateurs de l’Allemagne et les empereurs de l’Occident; que plusieurs d’entre eux furentde grands hommes; que Henri l’Oiseleur et les trois Otton1 entourèrent de fossés, fermèrentde murailles, fortifièrent de tours les villes de l'Allemagne; qu’ils formèrent le margraviat occidental de Schlesvvig au delà de l’Eyder, contre les Danois, le margraviat septentrional de Brandebourg et les margraviats orientaux de Misnie et de Lusace, au delà de la Saale et de l'Elbe, contre les Slaves; qu’ils vainquirent ceux-ci, et qu'ils établirent les évêchés d'Oldenbourg dans la AVagrie, de Halvelberg près la jonction du Havel et de l'Elbe, de Brandebourg dans les marais de la Sprée, de Zeitz et de Meissen dans la Misnie, de Prague dans la Bohême, de Breslau en Silésie, de Colberg en Poméranie sur les bords de la Baltique, de Gnesne, de Posen, de Cracovie en Pologne*. J’ajouterai que la population germanique remonta elle-même vers le Nord , où elle porta ses idées et sa civilisation ; que par suite de ce mouvement il y a aujourd’hui près de six millions d’Allemands au delà de l’Elbe, où, au huitième siècle, il n'y avait que des Slaves; et environ cinq millions au nordest du Danube, où, à la même époque, il n’y avait que des peuplades d'une race différente.
' De l’an 901 à 1002.
* Helmoldi Chronican, dans Lcibnilz, Script. Ilruns., t. II, p. 537. — Ditlunaii Chronicon , ibid., t. I. — Courue Pragensi » Chronicon Itohcnioruni. t. I, p. 1907, dans Menckenius, Script, rer. G erm., t. I, p. 1967, ad ann. 939, 967. 970.
Ces résultats sont très-significatifs. De plus, le principal but fixé dans ce Mémoire 'a la civilisation de l’Allemagne, celui de fermer la grande route des invasions barbares, fut également atteint. En effet, la Saxe servit au monde occidental de digue dans le neuvième siècle contre les Danois et les Norvégiens, qui ne purent l’attaquer que par ses côtes, et elle les convertit au dixième. Henri l’Oiseleur, de la maison de Saxe, vainquit, en 035, à Sondershausen et a Mersebourg1, et son fils Otton le Grand battit complètement en 955, près d’Augsbourg, les Magyars ou les Ougres, venus des bords de la Kama et du Volga sur ceux du Danube, et qui furent arrêtés dans leurs débordements par la défaite et le christianisme. Au treizième siècle, lorsque les Mongols envahirent le vaste espace compris depuis les côtes de la Chine jusqu’à la Vistule, lorsqu’ils assujettirent tous les peuples de race slave qui n’étaient pas encore de force a leur résister, lorsqu’ils menaçaient de couvrir l’Europe entière de leurs hordes et de rétablir la vie nomade sur sa surface, ils furent, pour la première fois, vaincus en 1241 *, sur les bords du Danube, par Conrad, roi des Romains, et par Henri, fils naturel de Frédéric II, et le flot de leur conquête ne dépassa point la frontière allemande. Enfin, dans
1 Frodoardi Chronic., dans Ducliesne, t. II, p. C00. — Wittichindi de Rébus Saxonum gestis, dans Meibomins, lier. Germ. script., t. I, p. 021. — Luilprandus, lib. II, c. vin cl îx, dans Muratori, lier. Ital. script., t. II, p. 1.
1 Matlhœus Paris, Histnria major, ann. 1 -241 .
162 L’ANCIENNE GERMANIe'dANS LA SOCIÉTÉ CIVILISÉE
le seizième et le dix-septième siècle, les Allemands arrêtèrent la dernière invasion, et continrent sur les bords du Danube les Turcs qui s’étendaient sur l’Europe. Ainsi, d’un côté, la race allemande devint pour le nord de l’Europe l’instrument de la civilisation, et, de l’autre, son territoire fut, pour le sud, une barrière contre les invasions des peuples barbares.
La question débattue pendant tant de siècles entre la barbarie et la civilisation fut définitivement résolue en faveur de cette dernière en Europe, et dès lors dans le monde.