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de la couronne, levèrent ses revenus, jugèrent ses sujets, et conduisirent en campagne ses hommes de guerre. Zélés pour l’accroissement du pouvoir royal, et très-entreprenants, ils ruinèrent la féodalité inférieure dans le territoire de leur ressort. Ce système d’administration , qui rendit amovibles les fonctions que le régime précédent avait rendues héréditaires, et qui fit une magistrature de ce qui était devenu un patrimoine, remplaça peu a peu le système féodal sur le territoire. Ainsi saint Louis créa un nouvel ordre de choses, et c’est de lui que date la monarchie moderne sous le rapport politique, comme elle date de Philippe-Auguste sous le rapport territorial. Ses institutions et sa sagesse portèrent leurs fruits pendant sa vie même ; car, dit Joinville, le royaume se multiplia tellement par lu bonne droiture qu’on y voyoit régner, que le domaine, censive, rente, et revenu du roi, croissoit tous les ans de moitié.
La conquête monarchique, qu'avait suspendue, sous Louis IX, la nécessité d’affermir la possession et d’organiser le régime des pays déjà acquis, fut reprise par ses deux successeurs Philippe le Hardi et Philippe le Bel. Une impulsion presque physique entraîna d’abord les armes françaises du Languedoc en Espagne, et de la Provence dans le royaume de Naples. Philippe le llardi succomba dans une expédition contre les Aragonais, et les forces de Charles d’Anjou s'épuisèrent en Italie. Philippe le Bel s’aperçut de cette fausse direction donnée à la con-
quête, et, après avoir combattu quelque temps la maison d’Aragon, il régla, parle traité de Tarascon, tous les démêlés qu’il avait avec elle, soit en France, soit en Italie. Pendant cette guerre, son frère Charles de Valois avait reçu du pape l’investiture du royaume d’Aragon. A la paix, la Sicile fut laissée aux Aragonais, et le royaume de Naples appartint aux comtes de Provence de la maison de France, qui cédèrent à Charles de Valois l’Anjou et le Maine en dédommagement de la perte de F Aragon.
Après cet arrangement, la conquête qui, dirigée pendant un siècle vers le midi, avait dépassé même de ce côté les limites naturelles de la France par l’occupation de la basse Italie et l’invasion de l’Espagne, fut alors ramenée vers l’ouest, vers le nord et vers l’est, dont les frontières n’étaient pas formées. Une partie de la côte de l’Océan avait encore pour possesseur le roi d’Angleterre; la Flandre, voisine de l’Artois, était presque indépendante, et la vallée du Rhône restait toujours comprise dans le territoire de l’empire germanique. Philippe le Bel, dont l’avidité était insatiable, employa uniquement en entreprises ambitieuses le surcroît d’autorité et de ressources que Louis IX avait donné à la couronne, et dont il ne s’était servi que pour le bien du royaume. Il s’empara de la Guyenne sur Édouard 1er, de la Flandre sur le comte Guy de Dampierrc, et du Lyonnais sur l’Empire. Quant a ce dernier pays, il avait eu la précaution d'obtenir de l’empereur Henri VII, dans le traité de Paris, du 20 juin 1510.
qu’on ne fît pas mention des fiefs situés dans l’ancien royaume de Bourgogne comme relevant de
I Empire, ce qui devait permettre peu a peu leur réunion a la France. Philippe le Bel s’engagea dans de longues guerres qui durèrent plus de vingt ans, pour devenir maître de la Guyenne et de la Flandre, qu’il occupa quelque temps sans pouvoir toutefois les garder. 11 fut obligé de les restituer à leurs possesseurs le roi d’Angleterre et le comte de Flandre.
II ne réunit définitivement a la couronne que le Lyonnais, dont il fit une sénéchaussée , la Champagne et la Brie, qu’il acquit par son mariage avec 1 héritière de ces deux provinces.
Si Philippe le Bel entreprit, pour l'agrandissement territorial de la monarchie, plus qu’il ne put exécuter, il continua la révolution judiciaire commencée par saint Louis, et l’on peut dire qu’il l’acheva presque. 11 étendit à tout le royaume la juridiction des baillis, restreinte par saint Louis aux domaines de la couronne. Ces baillis dépouillèrent les seigneurs de la plupart de leurs prérogatives et de leur indépendance. Le parlement, qui jusque-là avait été ambulatoire, accompagnant le roi et siégeant où celui-ci se trouvait, devint alors sédentaire dans la ville de Paris. Philippe le Bel lui assigna deux sessions de deux mois chacune à Pâques et à l’octave de la Toussaint, à cause delà multiplicité croissante des affaires. 11 introduisit dans ce corps la division des fonctions. Le parlement, ayant à examiner les comptes, à recevoir les requêtes, à juger les procès
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plaides ou écrits, fut naturellement distribué en chambre des comptes, chambre des requêtes, grand’ chambre ou chambre de la plaidoirie et chambre des enquêtes.
Comme il resta parlement universel pendant environ un siècle et demi encore, et qu'il eut à vider les appels de tout le royaume, le roi délégua un certain nombre de ses membres pour juger les appels de la Champagne dans les grands jours de Troyes; ceux de la Normandie, dans les échiquiers de Rouen; ceux du pays de droit écrit, dans la chambre de Languedoc, siégeant h Paris. Les divers jours de la semaine furent affectés en outre aux causes des autres provinces, et ils s’appelèrent jours du parlement de Vermandois, jours du parlement de Touraine, Anjou, Maine, etc. Les baillis et les autres juges provinciaux furent tenus de s’v trouver pour défendre leurs sentences, et les parties purent y avoir des procureurs dont le mandat expirait avec le parlement. Cet ordre de choses .se maintint jusqu’au règne de Charles VU, qui démembra le parlement universel et créa des parlements provinciaux lorsque la royauté crut pouvoir rapprocher des justiciables la justice souveraine sans perdre de sa puissance.
Le quatorzième siècle fut marqué par l’affranchissement des campagnes, par l'établissement d’un nouveau système linancier reposant sur l’impôt indirect, parla réunion des trois classes de la nation en Étals généraux afin d’instituer cet impôt, et par
la destruction de l’indépendance républicaine des villes, qui suivit de près celle de l’indépendance féodale opérée dans le siècle précédent. Ces changements accrurent encore la force de la monarchie, et diminuèrent l’isolement des classes en affaiblissant leur gouvernement particulier au prolit d’un gouvernement général. Ils furent dus a l’esprit conquérant de la dynastie et au besoin qu’elle éprouva de se procurer de l’argent pour alimenter des guerres dont le théâtre était plus éloigné et la durée moins courte. Ses revenus n’étaient plus en rapport avec ses entreprises. Philippe le Bel essaya de les y mettre.
Ce prince, continuateur violent de saint Louis, compléta, comme nous l’avons vu. ses établissements judiciaires. 11 lit plus. Saint Louis avait ordonné que sa monnaie eût cours dans les terres des barons, Philippe le Bel suspendit le droit que les barons avaient d’en faire battre eux-mêmes ; saint Louis avait soustrait le clergé de France aux excès du pouvoir de la cour de Rome par sa pragmatique sanction, Philippe le Bel rendit en quelque sorte le saint-siège dépendant de la couronne par sa victoire sur Boniface VIII. Jaloux de l’autorité qui lui avait été transmise et de celle qu’il y avait ajoutée, il osa le premier employer la formule par la plénitude de la puissance royale. Pour diminuer l’aliénation des domaines acquis, il restreignit les apanages aux seuls héritiers mâles, ce qui devait les faire revenir plus tôt à la couronne et empêcher qu’ils pe tom-
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bassenl. par les femmes, dans des maisons étrangères ou ennemies. II créa dix clercs du conseil, qui furent la souche du grand conseil de France. Enlin, il ébaucha le nouveau système financier de la nouvelle monarchie par la création des impôts indirects sur les consommations.
I^a couronne était réduite a ses revenus domaniaux, consistant dans des cens, des péages, des amendes, des rentes, etc. Le droit de lever des impôts arbitraires ou des tailles sur les villes avait été aliéné dans le douzième et le treizième siècle, soit par le roi, soit par les seigneurs qui avaient accordé aux bourgeois des chartes ou d’indépendance entière ou de privilèges garantissant leur propriété. 11 y avait donc une législation protectrice qui empêchait de prendre l’argent où il était réellement, dans les villes. Cependant les revenus de la couronne ne suffisaient plus au payement de ses employés et surtout à l’exécution de ses desseins. Les guerres étaient plus longues; les armées, composées de seigneurs et de milices bourgeoises, étaient de quarante mille, cinquante mille, et s’élevaient quelquefois jusqu’à soixante mille hommes. Dans les expéditions où l’on pouvait réclamer le service féodal, il fallait, pour tenir les troupes sous les drapeaux après l’expiration du terme légal, leur donner une solde, et dans les autres les payer depuis l’ouverture jusqu’à la fin de la campagne. L’habitude s’était même introduite, pour obtenir de l’empressement et du zèle dans le service, de le rétribuer
dans tons les cas, en sorte que l’armée était changée sinon dans sa composition, ce qui ne devait avoir lieu qu’un peu plus tard, du moins dans son principe. Le service, au lieu d'être gratuit et limité, était soldé et durait autant que l’entreprise : c’était le passage d’un régime militaire à un autre.
Le droit de tailler les villes ayant été aliéné, les rois, pour se procurer de l’argent dans les cas extraordinaires, atteignirent ceux qui étaient placés hors de la législation protectrice qu’ils avaient établie eux-mêmes. Ils frappèrent de confiscations répétées les juifs ou les marchands italiens qui faisaient la banque et le commerce des denrées de l’Orient et du Midi. Un autre de leurs expédients fut d’altérer la monnaie, dont ils se considéraient comme les souverains régulateurs. Ils ordonnaient que toute la monnaie fût portée a leurs fabriques, où ils la recevaient a son taux courant, et la frappaient à un taux moindre, gagnant ainsi la différence, ce qui apportait un grand trouble dans les transactions. Philippe le Bel eut recours à tous ces moyens. En outre, il dépensa le riche trésor et une partie des biens des templiers. Il vendit la liberté aux serfs de la couronne. 11 affranchit, en 1298, moyennant douze deniers tournois par seslerée de terre, les serfs du Languedoc; et ses deux fils, Louis le Ilutin et Philippe le Long, imitant son exemple en 1516 et en 1518, étendirent cette révolution aux serfs de la langue d’oil, ce qui, en moins d’un quart de siècle, donna la liberté personnelle aux
paysans des immenses domaines de la couronne qui purent et voulurent l’acheter. Mais c’étaient là des ressources momentanées et irrégulières qui ne devaient pas mener bien loin.
Aussi Philippe le Bel lui-même essaya de procurer à la monarchie des moyens pécuniaires plus stables. Comme le commerce avait acquis du développement, il établit des bureaux de douane sous un maître des ports et passages de France, et soumit les denrées et les marchandises exportées au payement de sept deniers pour livre du prix (1/32). 11 mit aussi un impôt sur le sel. Toutes ces rentrées nouvelles ne lui suflisant pas, il fut obligé de recourir aux diverses classes de l’État pour leur demander des subsides, qu’il eût été dangereux de lever sans qu’elles les eussent accordés. 11 convoqua donc les nobles, les ecclésiastiques et les bourgeois, soit du nord, soit du midi du royaume, en assemblées publiques, et organisa ainsi les États généraux de France et de Languedoc. Les États généraux décidèrent que les nobles et les ecclésiastiques ayant plus de cent livres de rente fourniraient au roi un cavalier, et que les roturiers lui fourniraient six sergents a pied par cent feux ou familles. Ces innovations signalèrent le début d’un système d’impôts qui fut complété dans le courant du quatorzième siècle.
A la mort de Philippe le Bel, il y eut une forte réaction, non-seulement contre ce régime financier, mais contre la révolution judiciaire de saint Louis,
ll)i FORMATION TEIlUll’ORIAI.E
(jui depuis plus d’un demi-siècle altérait la constitution intérieure des liefs. Le surintendant des linances, Enguerrand de Marigny, fut pendu ; la monnaie fut frappée a son ancien titre, quelques-uns des impôts récemment exigés furent abolis, entre autres celui sur le sel. Les nobles de la Champagne, de la Picardie, de la Normandie, du Languedoc, du comté de Nevers, obtinrent des chartes particulières, qui rétablissaient leurs prérogatives féodales détruites ou annulées par la nouvelle administration. Ces chartes déclaraient que le roi n’avait pas a intervenir dans leurs seigneuries, si ce n’est pour défaut de justice, pour appel fait à sa cour et pour les causes de ses bourgeois ; elles redonnaient aux seigneurs le droit de suite sur leurs hommes qui se réfugiaient, pour être libres, sur la terre du roi ; elles défendaient aux baillis et aux prévôts d’ajourner les hommes des seigneurs hors de leurs liefs, et de les recevoir bourgeois du roi ; elles leur interdisaient en outre d’appliquer les nobles a la question, si ce n’est en cas de meurtre; elles rétablissaient pour eux le combat judiciaire au lieu des enquêtes; elles les dispensaient de servir hors de leur province, si ce n’est aux frais du roi, et dans leur province, a moins de certains gages; elles permettaient de nouveau les guerres privées, et s’opposaient, excepté en cas de crime, a la saisie des nobles et de leurs forteresses.
C’était une réaction bien marquée de la féodalité inférieure et de son régime contre la nouvelle ad^
ministration fondée par la couronne, sous saint Louis et Philippe le Bel, comme il y avait eu une réaction delà féodalité supérieure, pendant la minorité de saint Louis, contre les conquêtes faites par la couronne sous Philippe-Auguste et Louis VIII. Mais elle ne devait pas avoir plus de succès et de durée que n’en avait eu l’autre. Ce fut le dernier acte de résistance de la féodalité primitive.
Le développement de la monarchie rencontra alors et ailleurs l’obstacle le plus sérieux qui lui eut encore été opposé. Depuis la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, la partie occidentale et maritime de la France avait été étroitement liée avec celte île. La nature des lieux voulait cependant que l’Angleterre et la France se dégageassent l’une de l’autre et formassent des États distincts; que les efforts des rois d’Angleterre se portassent sur la partie de File qu’ils ne possédaient pas, plutôt que sur le continent; et que la politique persévérante des rois de France réunît tout le territoire de ce pays. La Normandie, la Bretagne, le Poitou, l’Anjou, la Touraine, le Maine, avaient déjà été enlevés aux rois d’Angleterre, qui ne conservaient plus que la Guyenne et ses vastes dépendances. Mais, dépouillés de la plus grande partie de leurs possessions, ils ne pouvaient pas se maintenir dans celles qu’ils avaient encore sans faire de grands efforts pour recouvrer celles qu’ils avaient perdues. 11 résulta de cette position des rois de France, qui voulaient réunir la Guyenne à la cou-
mère Isabelle. Philippe de Valois ne descendait que de Philippe le Hardi et paraissait plus éloigné de la couronne d’un degré. Mais il en descendait par les mâles, et l’on avait décidé au commencement du siècle que la couronne devait être dévolue de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Cette question, qui était fondamentale pour la monarchie, s'était présentée pour la première fois en 1316, à la mort de Louis X. Ce prince n’avait laissé qu’une fdle. Jusque-là les mâles n’avaient jamais manqué en ligne directe, et la dynastie avait été assez heureuse, pendant les trois premiers siècles de son existence, pour voir s’établir l’habitude nationale de l’hérédité masculine. Il faut attribuer à cette longue habitude l’éloignement a la fois instinctif et prévoyant que l’on éprouva au quatorzième siècle pour la succession des femmes â la couronne de France. Les légistes, qui avaient acquis une grande autorité, se prononcèrent en faveur des collatéraux mâles contre les femmes héritières plus directes. Ne pouvant pas appuyer leur décision sur le droit féodal, qui permettait aux femmes de posséder les fiefs et qui les avait fait monter sur le trône d Angleterre, ils recoururent a un article de la loi des Francs saliens qui donnait aux mâles la terre salique, au partage de laquelle les femmes n’étaient point admises. Quoique cette loi fût étrangère à la matière et eût cessé d’exister avec les Francs saliens et les lois personnelles des peuples barbares, ils l’appliquèrent a la succession de la couronne.
Cette décision fut soutenue par les démarches énergiques de Philippe le Long. Malgré l’opposition de son frère Charles, comte de la Marche, et de son oncle Philippe, comte de Valois, tous deux, contraires alors aux droits des mâles collatéraux, dont ils profitèrent plus tard, puisqu’ils devinrent rois l’un et l’autre, Philippe le Long se fit sacrer dans Reims, où il parut presque seul, et reconnaître dans les États généraux, presque déserts. Le fait décida la question, et l’intérêt politique l’emporta sur le droit civil, qui, dans la plupart des États, avait étendu a la transmission extraordinaire des trônes le système par lequel était régie la transmission ordinaire des propriétés. 11 fut convenu que la couronne appartenait, en vertu de cette nouvelle application de la loi salique, aux héritiers mâles d’après le degré de leur parenté.
L'exclusion des femmes au nom de la loi salique ayant été décidée, on n’eut pas de peine à exclure les descendants mâles des femmes, qui ne pouvaient pas avoir plus de droit que celles dont ils descendaient. Cette seconde question se présenta a la mort de Charles IV, le dernier des trois fils de Philippe le Bel. Il n’y avait plus de descendant mâle de ce prince qu’Ldouard 111, moins éloigné d’un degré de la couronne que Philippe de Valois, qui descendait de Philippe le Hardi, par Charles de Valois, frère de Philippe le Bel . Mais Philippe de Valois monta sur le trône parce qu’il provenait des mâles. On décida alors que ce n’était point le degré, ni la qua-
lité de mâle, mais la descendance directe des mâles combinée avec le degré qui rendait apte a régner. La couronne fut dévolue de mâle en mâle par ordre de primogéniture, ce qui devint une maxime fondamentale de l’État, et le mit a l’abri de guerres dynastiques, qui avaient été et qui continuèrent a être très-fréquentes dans d’autres pays.
La guerre ayant donc éclaté en 1359 entre les deux monarchies, d’abord a cause du contact des territoires et subsidiairement à cause des prétentions réciproques au même héritage royal , Édouard III prit le titre de roi de France. Cette guerre, qui eut lieu pendant plusieurs années sur la frontière de la Flandre, sur celle (le la Guyenne et en Bretagne, obligea Philippe de Valois a établir la gabelle. Les Etats généraux lui accordèrent, tant que la guerre durerait, sur la vente des boissons et sur le sel, un droit en vertu duquel le roi attribua â la couronne le monopole de cette dernière denrée et créa l’administration des gabelles. Mais cet argent ne lui suffit pas, et il altéra les monnaies, dont Philippe le Long avait donné aussi le monopole a la couronne, en rachetant le droit de monnayage qu’avaient les barons, et en faisant prendre leurs coins par ses baillis. Il confisqua également cinquante mille florins à son trésorier des Essarts, et quatre cent mille aux banquiers italiens, qui les lui avaient avancés. Voila a quoi la royauté était encore réduite, faute d’impôts suffisants et réguliers. Comme elle manquait d’argent, elle eut des armées levées a la hâte.
mal disciplinées, qui ne tinrent pas devant les troupes mieux organisées de l’Angleterre. Édouard 111 gagna en 1346, contre Philippe de Valois, la bataille de Crécy, a la suite de laquelle il prit Calais, et son lils, le prince de Galles, gagna, dix ans après, celle de Poitiers contre le roi Jean, qui y fut fait prisonnier.
Ce désastre et la captivité du roi Jean furent le signal d’une insurrection générale contre l’administration monarchique. Pendant le long travail de la composition de la France, la force qui présidait à sa formation consistait dans l’autorité royale. Or l’exercice de 1 autorité royale dépendant de celui qui en était investi: si le roi était majeur, il y avait progrès du système monarchique ; s’il était mineur, captif ou fou, accidents dont l’un devait être fréquent dans une monarchie héréditaire, et dont les autres étaient possibles, il y avait réaction contre ce système. Ce double phénomène s’est constamment reproduit, et sa répétition a été une loi de cette monarchie. La défaite de Poitiers et la captivité du roi Jean ayant fait tomber la royauté dans un grand état de faiblesse, l’ordre administratif et les impôts qu elle avait établis depuis le commencement du siècle provoquèrent alors un déchaînement universel. Sous la minorité de saint Louis, la royauté avait été attaquée par la noblesse territoriale réagissant contre les conquêtes de Philippe-Auguste et de Louis VIII; sous Louis le Hutin, elle avait été contrainte h des rétrocessions par la féodalité poli-
tique réagissant contre les institutions judiciaires de saint Louis et de Philippe le Bel. Cette fois la contestation porta, non sur l’agrandissement du territoire et sur l’organisation de la justice, mais sur l'impôt et sa perception, et elle fut soutenue moins par la noblesse que par le tiers État. Le soulèvement eut lieu surtout de la part des bourgeois contre l’administration royale, dans les Étals républicains de 135G, les villes étant devenues assez puissantes pour se mesurer a leur tour avec la monarchie.
Pour bien comprendre cette réaction, il faut connaître l’état de la classe urbaine et celui du commerce, auquel elle devait en grande partie son développement et sa liberté. C’est surtout le commerce qui a présidé a l’établissement des municipalités républicaines du moyen âge dans le midi, au centre et dans le nord du continent. Rétabli d’abord dans la Méditerranée, il contribua â l’émancipation des villes qui étaient assises sur son littoral. Les denrées de l’Inde, qui avant le septième siècle arrivaient en Europe par les comptoirs grecs de l’Egypte et par Constantinople, n’y furent plus apportées que de cette dernière ville depuis l’invasion des Arabes. Les marchands d’Amalli au septième siècle, de Venise au huitième, de Pise et de Gènes au neuvième, allèrent les cherchera Constantinople, pour les vendre aux Occidentaux. Leurs villes, agrandies par le commerce, formèrent les premières républiques du moyen âge. Au neuvième siècle, les califes ayant de nouveau ouvert la route de l’Égypte, les
navigateurs méridionaux affluèrent a Alexandrie, qui devint avec Constantinople l’entrepôt des marchandises de l’Orient. Cela dura jusqu’aux croisades. A cette époque, les Européens s’étant emparés des côtes de la Syrie, le commerce de l’Orient s’agrandit, et les Italiens ne le iirent pas seuls. Les Provençaux, les Languedociens, les Catalans, y prirent part, et les villes qui s’élevaient dans le golfe de ' Lyon s’érigèrent aussi en républiques marchandes. Marseille. Arles, Saint-Gilles, Montpellier, Narbonne, Barcelone, imitèrent les cités commerçantes de l’Italie, qui, les ayant devancées dans le commerce, les avaient précédées dans la nouvelle liberté. Le mouvement commercial ne va jamais seul. 11 provoque, par l’offre des denrées étrangères, une production plus grande des denrées indigènes, afin de pouvoir opérer l’échange, et un surcroît de travail sur les matières, soit indigènes, soit étrangères, pour les mettre plus a portée de la consommation. En un mot, en donnant le désir de satisfaire des besoins nouveaux, il en fait trouver les moyens. Aussi des villes agricoles se développèrent et des villes manufacturières se formèrent a côté des villes commerçantes. L’augmentation de la culture, l’accroissement des métiers, rendirent la population plus considérable et plus riche, et élevèrent au rang de républiques, forme de gouvernement de la société urbaine, des villes qui étaient des seigneuries.
Ce grand mouvement commercial eut lieu d’abord dans la Méditerranée, et développa la civilisa-
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lion des pays qui bordaient cette mer. Ce fut lui qui rendit si précoce et si brillante la prospérité de l'Italie et du Languedoc. Le reste du continent participait, quoique d'une manière bien faible encore, aux bienfaits de ce commerce. Les marchandises de l’Asie et du midi de l'Europe étaient portées des côtes méridionales de la France dans l’intérieur du pays; de Gênes a Bruges pour la Flandre et les pays du Nord ; de Venise à Augsbourg pour l’Allemagne. Mais bientôt il s’opéra une sorte de révolution maritime qui étendit singulièrement le commerce, et qui lia l’Océan a la Méditerranée et le Nord au Midi. Cette révolution fut le passage du détroit de Gibraltar par les navigateurs de la Méditerranée, passage qui devint régulier vers la fm du treizième siècle, et qui ajouta la route de mer aux routes de terre, si défectueuses et si longues. La Flandre fut le point de débarquement des navigateurs de la Méditerranée, et Bruges devint leur principal entrepôt. Les villes des côtes de la Baltique, qui s’adonnaient a la pèche du hareng, portèrent en Flandre le poisson salé des mers du Nord et toutes les denrées de l’extrémité septentrionale du continent, les bois, les goudrons, le chanvre, les pelleteries, etc. Elles reçurent en retour les denrées de l’Asie et du midi de l’Europe. L’échange de toutes les marchandises du monde se fit alors en Flandre, où furent apportés les épiceries de l’Inde, les soies, les aluns, les verreries, les fruits de l’Italie, les laines de l’Angleterre et de l’Espagne, les vins, le pastel, les fruits
secs, le lin, le sel de la France, les fers de l’Allemagne, les pelleteries, les poissons secs, les goudrons, le chanvre de l’Europe septentrionale. Non-seulement le trafic de ces diverses marchandises s’opéra en Flandre, mais ce fut dans le même pays qu elles furent manufacturées, en sorte que les Flamands reçurent les matières brutes et les rendirent transformées par leur propre travail. Les villes s’élevèrent et s’agrandirent par enchantement. Les manufactures de draps, de toiles, de dentelles, de quincaillerie, se formèrent dans toutes les villes de 1 intérieur qui communiquaient avec la côte par les rivières sur lesquelles elles étaient situées, ou par des canaux. La Flandre et les provinces qui reçurent plus tard le nom de Pays-Bas, devinrent, a cause de cette situation merveilleuse qui les rendit le grand marché du Nord et du Midi, la contrée la plus peuplée et la plus riche de l’Europe. Les villes s’y pressaient, et il y en avait plusieurs qui, comme Bruges, Gand, Liège, pouvaient mettre en campagne plus de vingt mille hommes armés. Aussi, dès le commencement du quatorzième siècle, Philippe le Bel, qui s'était momentanément emparé de la riche province de Flandre, ayant fait son entrée dans Bruges avec la reine sa femme, celle-ci, surprise du riche costume des bourgeoises de la ville, s’écria avec dépit : Qu'est ceci? Je peusois être seule reyne et j’en trouve ici par cent. Les Pays-Bas, qui ne contenaient que douze villes et quelques camps sous les Romains, et qui étaient presque couverts de
forêts sur la totalité de leur surface, durent a la civilisation ecclésiastique d’abord, et à la civilisation commerciale ensuite, c’est-'a-dire aux moines qui défrichèrent le pays, et aux bourgeois qui accrurent sa prospérité par leur industrie, de posséder dans le quinzième siècle trois cent cinquante-huit villes, parmi lesquelles il y en avait deux cent huit de murées, six mille trois cents villages a clocher, outre les villages moindres et les hameaux.
La plupart de ces villes formaient de véritables républiques. Celles des bords de la mer d’Allemagne et de la Baltique s’étaient aussi constituées démocratiquement a mesure qu’elles étaient entrées dans la révolution commerciale qui, au nord comme au midi, avait affranchi les villes de la domination seigneuriale et leur avait permis de se donner une organisation indépendante. Soixante-dix-sept de ces républiques se confédérèrent vers le milieu du quatorzième siècle sous le nom de ligue hanséatique. Celte ligue, qui se rendit maîtresse du détroit du Sund, eut un gouvernement, des Hottes, un trésor, produit des contributions levées sur les villes confédérées, et put lutter avec les plus puissants souverains. Elle fut divisée en quatre quartiers : le quartier vandale, renfermant les villes situées le long de la Baltique, ayant Lubeck a sa tête ; le quartier du Rhin, dont Cologne était le chef-lieu; le quartier de la côte d’Allemagne, dirigé par Brunswick ; et le quartier des villes de Livonie, qui l’était par Danlzick. La ligue avait quatre grands comptoirs
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établis a Bergen en Norvège, a Novgorod en Hussie, à Bruges et à Londres. Elle comptait, outre les soixante-quatre villes qui la composaient, quarantequatre villes confédérées et vingt villes alliées eu France, en Angleterre, en Flandre, en Espagne et en Italie, indépendamment des villes sujettes.
Tel était le mouvement républicain que l’extension du commerce du sud au nord avait développé dans la partie septentrionale du continent au quatorzième siècle. Pendant la même époque, l’indépendance des villes du midi de l’Europe était compromise ou détruite. Elles succombaient sous une puissance politique et militaire plus forte qui présidait à la formation des Etats. Au douzième siècle, les villes du Midi avaient surpris cette puissance dans un grand état de débilité, et elles s’étaient affranchies, comme cela arrivait au quatorzième siècle dansleNord, qui, étant entré plus récemment dans la société civilisée, éprouvait plus tard les mêmes révolutions, et où les villes devaient être contraintes plus tard aussi par la puissance publique à rentrer dans l’État. En Italie, la plupart des villes tombèrent dans la dépendance au quatorzième siècle. Celles du royaume de Naples furent assujetties par les rois de ce pays, celles de la haute Italie, par les Visconti, les Carrara, les marquis d’Este ou les Vénitiens , celles du centre par les Florentins.
En France, la même révolution s’était encore plus complètement opérée, parce que la puissance royale y était plus forte. Presque toutes les villes, qui for-
niaient des républiques lorsqu’elles étaient enclavées dans (les souverainetés féodales, avaient perdu de leur indépendance au moment où l’agrandissement de la couronne les avait enveloppées dans le territoire royal. Elles avaient conservé des maires électifs au nord et des consuls au midi, mais la souveraineté leur avait été enlevée en ce qui touchait la justice et les armes. Elles avaient reçu dans leur sein des prévôts du roi, dont l’administration souveraine s’était établie a côté de l'administration locale de leurs ofticicrs municipaux. Le bailli avait été chargé de nommer un capitaine général pour le bailliage et un capitaine particulier pour chaque ville de son ressort. C’était entre les mains de ce dernier que les armes (les bourgeois devaient être déposées pour leur être données en cas de besoin. Jugées par les baillis, surveillées par les prévôts, commandées par les capitaines royaux, elles avaient été soumises, depuis le commencement du siècle, a de nouveaux subsides, qu’elles avaient, il est vrai, accordés ellesmêmes par leurs députés dans les Etats généraux. Elles étaient ainsi rentrées dans l’État par l’administration de la justice, le service militaire, la contribution a l’impôt, et par leur dépendance, sur tous ces points, des officiers royaux. 11 n’y avait, a proprement parler , pl us de répu bliques en France comme il y en avait eu dans les douzième et treizième siècles ; il n’y avait plus que des villes s’administrant dans leur intérieur, ayant des officiers locaux, et devenues plus populeuses et plus riches.
Au sud de la France, le comte d’Anjou, monté sur le trône comtal de Provence, avait détruit les privilèges des républiques de Marseille, d'Arles, etc., après une longue guerre dans laquelle elles avaient été vaincues, et qui avait marqué le commencement de leur décadence. L’expédition contre les Albigeois et la conquête du Languedoc par les Français avaient fait dépérir les villes de ce pays, qui, depuis lors, n’avaient pas pu mieux que celles de Provence soutenir la concurrence commerciale avec les villes d’Italie et de Catalogne . Les villes de l’intérieur et du nord avaient seules prospéré a cause du voisinage de la Flandre. Paris, qui était surtout une ville deformation royale, s’agrandissait h mesure que la couronne étendait sa domination sur le territoire. Sa population, croissant avec la puissance de la monarchie, s’était répandue de l’île de la Seine, où elle était concentrée au commencement de la troisième race, sur les deux rives de ce fleuve, et avait acquis une administration particulière sous le prévôt des marchands, dont l’importance s’était augmentée dans le quatorzième siècle , car jusque-la c’était le prévôt royal de Paris qui y avait exercé toute l’autorité. Excitées par l’exemple des villes flamandes, mécontentes des impôts nouvellement établis et qui pesaient sur le commerce et sur la consommation, les villes, ayant Paris à leur tête, se servirent alors contre l’administration de la couronne, et comme moyen d’indépendance, des Etals généraux auxquels la couronne avait eu recours pour les soumettre a
de nouveaux impôts. Elles n’agirent plus, ainsi qu elles l’avaient fait au douzième siècle, en républiques isolées, mais en classe bourgeoise forte de son ensemble, de son nombre et de sa richesse.
Les États généraux de 4355, assemblés a Paris en 1356, après la bataille de Poitiers et pendant la captivité du roi Jean, furent entièrement démocratiques. Jusque-là les États n’avaient pris aucune part au gouvernement du royaume. Convoqués sans aucune régularité par la couronne, lorsque le besoin d’argent rendait urgente la concession d’un subside momentané qui se changeait bientôt en impôt fixe, ils accordaient au roi ce qu’il demandait, et leur assemblée était ensuite dissoute. Ils se souciaient peu d’être réunis, parce qu'ils ne l’étaient jamais que pour donner de l’argent. Cette fois, surprenant la royauté dans un de ses grands moments de faiblesse, les États attaquèrent hardiment l’ordre de choses qu’elle avait nouvellement établi. Us s’attribuèrent non-seulement le vote de l’impôt, mais sa perception et le jugement de toutes les contestations financières. Ainsi ils accordèrent une aide pour la formation d’une armée de trente mille hommes d’armes, mais ils nommèrent des élus pour les provinces et des commissaires généraux pour le royaume, chargés de la levée de cet impôt, de la surveillance de son emploi, et de la décision de tous les procès qu’il ferait naître. Ils s’emparèrent aussi de l’administration de la justice en matière d’impôt. Mais ils
ne se bornèrent point là, ils obtinrent la destitution
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et l’emprisonnement de vingt-deux des principaux officiers de la couronne, et ils envoyèrent des commissaires dans les provinces pour y poursuivre aussi les divers agents de la royauté. Voulant assurer leur pouvoir par leur permanence, ils s’ajournèrent à des époques fixes et périodiques. Il est a remarquer que, dans celte réaction, le gouvernement isolé des diverses classes de l'État se trouvait déjà tellement ruiné, qu’aucune d’elles ne songea à le rétablir, et qu’ elles attaquèrent la couronne non plus en lui opposant le régime des fiefs ou des municipalités, mais en employant contre elle l’instrument même des Ktats généraux et en exerçant l’administration financière. Cela indique un grand progrès, et prouve que l’opposition à l’ordre monarchique, qui avait été particulière ou locale jusqu’à la fin du treizième siècle, avait pris un caractère plus général au quatorzième, c’est-à-dire que le pays était devenu plus homogène à mesure que son gouvernement s’était concentré davantage.
La domination des États ne pouvait guère durer. Le Dauphin Charles, que son père avait nommé son lieutenant général et qu’il investit ensuite de la régence, avait été obligé de quitter Paris. Les trois ordres de l’État, qui s’entendirent d’abord contre l’administration royale, restaient encore trop profondément séparés par leur organisation, leurs mœurs, leurs intérêts, pour ne pas se diviser bientôtentre eux. C’eslce qu’ils firent. L’ordre des bourgeois, dirigé par le prévôt des marchands, Étienne
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Marcel, continua seul l’insurrection, et les paysans se soulevèrent pendant ce temps contre la noblesse par la Jacquerie. Les Anglais ravageaient impunément le royaume, et venaient jusqu’aux portes de Paris. Le pouvoir royal, qui était le pouvoir régulateur et défensif, étant suspendu, les classes, qui n’avaient encore que lui pour lien, étaient déchaînées les unes contre les autres, et l’État, qui n’avait que lui pour le défendre comme pour le former, était en proie a l’ennemi étranger. Aussi les divers ordres du royaume, sentant, après cette épreuve, l’impuissance dans laquelle ils étaient de gouverner et de s’entendre, vinrent se ranger successivement sous la bannière royale. La noblesse et le clergé commencèrent et aidèrent le Dauphin à vaincre la Jacquerie. La bourgeoisie elle-même se défit de son chef Marcel, au moment où il allait livrer Paris aux Anglais, et rappela le Dauphin dans la capitale du royaume.
Le prince, qui a obtenu le surnom de Sage, constitua plus fortement l’ordre monarchique a l'issue de cette crise. 11 rétablit les anciens impôts avec le consentement des États royalistes assemblés a Compiègne en 1559, et par simple ordonnance en 1560. 11 rendit invariable le prix de la monnaie, il fixa l’impôt de la gabelle au cinquième sur le sel, celui des aides a douze deniers par livre de marchandises, et au treizième sur les vins et les boissons. 11 y ajouta, neuf ans après, une taille ou fouage de quatre francs d’or pour chaque feu des bonnes villes, et
un franc et demi pour chaque feu du pial pays. Cet impôt fut personnel et étendit le système. L’administration du domaine royal fut régularisée. En 1320, Philippe le Long avait déjà ôté aux baillis la recette domaniale dans laquelle était entrée, en 1318, la mise a ferme des greffes, des notariats, des tabellionages, et il avait nommé dans chaque bailliage un receveur, ce qui avait divisé les fonctions. Charles Vcréa, en 1378, trois trésoriers du domaine et quatre conseillers, qui formèrent la chambre du trésor, parce qu’ilyavait unejusticeparliculièreorganisée pour chaque administration. Il conserva les élus cl\es généraux àes aides, qui ne furent plus des députés du peuple, mais des officiers royaux, auxquels il donna des gages ainsi qu’aux grènetiers et aux contrôleurs des gabelles, aux trésoriers et aux receveurs du domaine, aux receveurs et aux sergents des tailles. Celte administration, que nous verrons ébranlée un moment sous la minorité de Charles VI, et complétée sous Charles VII, lorsque les guerres anglaises furent entièrement terminées et que l’ordre monarchique fut définitivement constitué, cette administration peut être considérée comme presque fixée sous Charles V. La couronne avait travaillé h la fonder depuis le commencement de ce siècle.
Les subsides établis par Charles V avaient surtout pour origine la guerre. Ils servirent d’abord a combattre les Anglais ; ensuite a payer la rançon du roi Jean, qui monta a trois millions d éçus, outre la cession de la Guyenne, du pays de Tarbes, de l'Agé-
nois, du Quercy, du Rouergue, du Périgord, du Limousin, del’Angoumois, de la Sainlonge, du Poitou, du Ponthieu, de Calais, du comté de Guines et de beaucoup de seigneuries qu’obtinrent les Anglais par le traité de Brétigny; enfin, a reprendre sur eux les provinces qui leur avaient été accordées. Ce prince habile, ayant en effet recommencé la guerre en 1367, leur enleva presque tous les pays qu’ils avaient récemment exigés. 11 lit, surtout à l’aide de du Guesclin, la conquête du Ponthieu, du Rouergue, du Quercy, du Limousin, du Poitou, de l’Angoumois, de la Saintonge, de la Bretagne et d’une partie de la Guyenne. 11 répara ainsi, après le rétablissement de la royauté, tous les désastres territoriaux et politiques qu’elle avait essuyés pendant la suspension de sa puissance. Il parvint à envoyer en Espagne et en Italie une partie des bandes qui devaient leur formation a la guerre, et qui vivaient’a discrétion dans le pays. Il disciplina le reste, et par l’ordonnance de Vincennes, en 1373, il créa des compagnies d’ordonnance ou de gendarmerie qui subsistèrent sous son règne et qui furent le noyau d’une armée permanente. De cette manière il commença à fonder le nouveau système militaire de la couronne.
Mais le règne de son fils, Charles VI, remit tout en question et fit ajourner la consolidation et l’achèvement de cet ordre de choses jusqu’au règne de son petit-fils Charles VIL Jamais la royauté ne fut frappée d’une suspension plus déplorable que sous
Charles VI, qui monta mineur sur le trône, et qui l'occupa ensuite pendant vingt-huit ans en état de démence. A son avènement, les impôts établis depuis Philippe le Bel furent abolis. Comme ils avaient été créés pour faire face a des besoins réels et croissants, il fallut bien y revenir; mais l’essai de leur rétablissement amena dans Paris l'insurrection connue sous le nom de Maillotius, a cause des maillets que le peuple dans Sa fureur alla prendre a l’Hôtel de Ville pour marcher contre les fermiers des impôts. Ces impôts restèrent abolis jusqu’à la fin de 1 382. A celte époque, Charles VI, ayant battu a Roqsebecke les Flamands qui s’étaient insurgés contre leur comte, traita en maître victorieux et irrité les Parisiens, qui avaient fait secrètement cause commune avec eux, et qui attendaient l’issue de cette campagne pour se déclarer contre le roi, si elle lui avait été défavorable. Il entra dans Paris a la tête de ses troupes, désarma les bourgeois, leur enleva les chaînes de leurs rues, punit de mort plusieurs de leurs chefs, leur imposa une dure contribution, et rétablit de sa pleine puissance les impôts indirects, qui subsistèrent sans contestation depuis ce dernier acte de résistance.
Mais, à peine sorti de 1 état de minorité, Charles VI tomba en démence (1392'. L’autorité royale fut de nouveau paralysée, et la France replongée dans le désordre et la guerre civile. Le caractère nouveau de cette guerre est digne de fixer l’attention. Klle ne fut plus entreprise par les seigneurs territoriaux ro-
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vendiquant l'indépendance et la législation des fiels : ils avaient été vaincus a plusieurs reprises dans le treizième siècle par la couronne, qui avait conquis une grande partie du territoire féodal, institué un nouvel ordre judiciaire, et créé une nouvelle forme de gouvernement provincial. Elle ne fut pas entreprise non plus par les bourgeois s’opposant aux établissements financiers de la monarchie : ils avaient été vaincus par Charles V après la vaine tentative des États de 1556 et l’insurrection presque générale des villes et des campagnes , par Charles VI, après la tentative plus vaine encore des États de 1380 et le soulèvement des Maillotins. L’administration financière avait décidément prévalu dans ce siècle contre la bourgeoisie, qui avait a en supporter le fardeau, comme l’administration judiciaire et provinciale avait triomphé dans le siècle précédent de la noblesse territoriale, dont elle avait ruiné l’indépendance. Par qui donc cette guerre fut-elle suscitée, et quels étaient les éléments de discorde qui restaient de la France féodale, ou qui avaient été introduits dans la France monarchique ? Le voici :
La couronne n’avait pas gardé toutes les provinces quelle avait acquises par la conquête, par des donations, par des achats, ou par héritage. Au lieu d’être distribuées en sénéchaussées ou en bailliages, plusieurs de ces provinces étaient redevenues des liefs par les apanages.
Depuis les grandes conquêtes exécutées par Philippe-Auguste et par Louis VIH, que Louis IX avait
-2iü 1-OllMATlOîi TERRITORIALE
consolidées et étendues, la monarchie n’avait pas cessé de s’agrandir. Sous Philippe le Bel, elle avait acquis la Marche, le Périgord, la Champagne, la Brie et le Lyonnais, sous Philippe le Long, le comté de Poitiers, précédemment donné en apanage à ce prince; sousCharlesle Bel, lecomté de la Marche, qui avait aussi été aliéné en sa faveur comme apanage ; sousPhilippede Valois, le comté de Valois, qui formait l’apanage de sa branche, les comtés d’Anjou et du Maine, qui lui avaient été cédés par le comte de Provence, roi de Naples, a la paix deTarascon, en dédommagement de ses droits sur l' Aragon, le Dauphiné, que Humbert IV avait réuni en 1348 à la France, a condition qu’il conserverait tous ses privilèges, et que le fils aîné du roi, jusque-l'a appelé duc de Normandie, en serait le souverain et en porterait le nom, et la seigneurie de Montpellier, qu’il avait achetée la même année deux cent mille écus d'or, de don Jayme d’Aragon, qui en était propriétaire. Sous le roi Jean, enlin, la couronne était rentrée en possession du duché de Bourgogne, par l’extinction de la maison du Rouvre tirant son origine de la dynastie capétienne.
Ainsi la monarchie avait continué ses accroissements, soit par de nouvelles acquisitions, soit par le retour à la couronne de beaucoup de provinces apanagées. L’attraction territoriale qui joint tôujours les petites masses aux grandes exerçait de plus en plus son action, et la mort corrigeait par l’extinction des branches la politique imparfaite des apanages.
Celle politique, qui amena de grands troubles dans l'État et une des plus redoutables crises par lesquelles ait passé l’ancienne monarchie, eut cependantses avantages. J'ai dit qu elle rapprocha les pays, et qu elle fut pour beaucoup d’entre eux, dont l’incorporation immédiate a la couronne était trop difficile, le premier acte de la conquête monarchique et la première introduction de la dynastie sur leur territoire. Mais outre cet avantage elle en eut un autre considérable. Elle permit de poursuivre sans discontinuation le grand travail de la formation de la France, en perpétuant la dynastie qui l’avait entrepris, et qui se serait plusieurs fois éteinte si elle n’avait pas trouvé un moyen dé se renouveler dans les branches apanagées. Ce renouvellement a eu lieu quatre fois : lorsque la branche des Valois a remplacé la ligne directe éteinte en la personne de Charles le Bel, lorsque la branche des Valois, finie a Charles VIII, a été remplacée par la branche des Valois- Orléans a l’avénement de Louis XII, et par un autre rameau de cette branche a l'avénement de François 1er; enfin, lorsque la famille de François 1er, anéantie dans son dernier petit-fils Henri 111 , a trouvé, pour la continuer, la branche des Bourbons, qui était détachée du tronc royal depuis saint Louis.
A cette époque, toutes les familles apanagées ayant formé des dynasties provinciales, étaient venues. chacune a son tour, s’éteindre sur le trône, et il ne restait plus aucun autre descendant de la maison de Hugues Capet, qui, soit avant, soit après
saint Louis, avait couvert le territoire de ses rejetons. Trois dynasties bourguignonnes, deux dynasties poitevines, trois dynasties angevines, deux dynasties provençales, une dynastie bretonne, une dynastie languedocienne, -et plusieurs dynasties d’Artois, de Dreux, de la Marche, du Berry, toutes sorties de cette maison féconde, avaient disparu, ainsi que la dynastie mère, qui fut alors continuée par son dernier rejeton. On conçoit facilement dès lors que, sans les apanages, la dynastie ne se serait pas perpétuée pendant sept cents ans, et que sans la dynastie l’organisation de la France et de la monarchie aurait été différente . C’est la fixité de la dynastie qui a mis tant de suite dans son action, et qui a amené une des choses les plus grandes qui se soient vues, la formation d’un pays poursuivie et exécutée pendant six siècles, sans interruption dans ses progrès.
Mais, si la monarchie profita, sous un rapport, de l’établissement des apanages, elle en souffrit extrêmement de l’autre. Le roi Jean qui, par la défaite de Poitiers, l’exposa a un si terrible ébranlement, lui prépara des troubles futurs en créant une nouvelle série d’apanagistes. 11 avait quatre fils, et il aliéna en faveur des trois derniers plusieurs provinces anciennement réunies ou nouvellement retournées a la couronne. 11 donna au second, Louis, l’Anjou et le Maine ; au troisième, Jean, le Berry ; au quatrième, Philippe surnommé le Hardi, la Bourgogne. Louis et Philippe furent les tiges des deux der-
nières maisons d’Anjou et de Bourgogne. Les nouveaux princes apanages, joints aux ducs de Bourbon, de Bretagne, aux comtes d’Artois, d’Évreux, qui descendaient aussi de la dynastie capétienne, et renforcés par le duc d’Orléans, second fils de Charles V, augmentèrent singulièrement le nombre des souverains territoriaux issus de la famille royale. Comme ils étaient parents du roi, et que l’administration de l’État valait alors la peine d’être exercée, ils se la disputèrent pendant sa courte minorité et sa longue démence. Cette ambition d’exploiter la France au moyen de sa nouvelle administration donna naissance aux guerres civiles des Armagnacs et des Bourguignons. Le duc d’Orléans et le duc de Bourgogne, qui furent les deux principaux compétiteurs h l’autorité, devinrent les chefs des deux factions des princes du sang, de la noblesse et du peuple, qui se rangèrent sous leur bannière.
Cette guerre civile ne fut donc point une résistance à l’administration royale, elle fut une dispute pour son exploitation. Elle fut entreprise, non par la noblesse féodale ou par la bourgeoisie indépendante, mais par les membres de la famille royale. Tel fut le caractère principal de cette période de sanglantes discordes. Les deux partis et leurs chefs recherchèrent également la possession de l’autorité ' et la direction des affaires sous le nom du roi, frappé de folie. Ils s’adressèrent alternativement aux Anglais, quand ils étaient les plus faibles. Il est cependant a remarquer que le parti d’Orléans, auquel.
après la mort de ce prince, le connétable d’ Armagnac donna son propre nom, et qui devint, après le meurtre du connétable, le parti du Dauphin, pencha beaucoup plus pour le maintien de la monarchie, de sa force et de ses principes ; tandis que le parti bourguignon rallia a lui les débris de la féodalité vaincue, de la bourgeoisie assujettie, dénatura la monarchie, dont il remit en question le territoire, les établissements et les maximes.
La querelle fut, jusqu'en 1415, une querelle intérieure et sanglante pour obtenir ou garder l’administration du royaume, entre les deux partis, dont l’un représentait un peu plus le nouveau système social, et l’autre un peu plus l’ancien. Elle se compliqua a cette époque. Les Anglais, depuis la mort d’Édouard 111 en 1377, jusqu’à l’avénement de Henri IV, en 1414, avaient été en proie a des dissensions intestines. On aurait même pu leur enlever ce Qu’ils occupaient encore en France, si la minorité et la folie de Charles VI n’avaient pas interrompu l’habile dépossession entreprise parCharles V.Mais, en 1415, ils eurent a leur tête un roi jeune, vigoureux et entreprenant. Henri V redemanda les provinces cédées a l’Angleterre par le traité de Brétigny , et, sur le refus qu’il essuya, il déclara la guerre a la • France. 11 gagna la bataille d’Azincourt, aussi meurtrière que la bataille de Poitiers, et qui fut suivie de conséquences plus désastreuses encore. Le penchant des deux partis qui divisaient l’État se montra alors plus clairement, Leduc de Bourgogne, le duc
de Bretagne et les bourgeois de Paris se prononcèrent pour Henri V, qui, par le traité de Troyes, fut reconnu le successeur de Charles VI, dont il épousa la fille Catherine. La guerre prit dès ce moment un nouveau caractère. Après s’étre violemment disputé l’administration, on contesta tout le système monarchique. Les établissements de la couronne furent détruits, l’ordre de succession fut violé, et le territoire, dont elle avait péniblement réuni les parties, tomba de nouveau en pièces. Tout cela ne dura qu’un moment pendant lequel les restes du moyen âge, groupés autour du dernier représentant de l’ancienne féodalité, triomphèrent des lents travaux de plusieurs siècles.
La guerre fut d’abord favorable au parti angloféodal, et Henri V régna plusieurs années dans Paris après la mort de Charles VI. Mais il descendit luimême au tombeau avant d’avoir pu consolider sa conquête et son usurpation. Il n’avait même pas pu entamer les pays d’outre-Loire, qui étaient restés fidèles au Dauphin. Il laissa un fils mineur; et bientôt la haine qu’une domination étrangère inspira h la noblesse ; la crainte que donna l'accroissement démesuré de la puissance anglaise au duc de Bretagne et à tous ceux qui s’étaient déclarés contre la monarchie par esprit d’indépendance; l’adoucissement que le temps apporta aux ressentiments du duc de Bourgogne, ennemi du Dauphin à cause du meurtre de son père Jean-sans-Peur, tué sur le pont de Montereau ; le malaise que causaient au
peuple la continuation des troubles et les dévastations de la guerre, malaise plus grand que celui qui pouvait provenir des exactions monarchiques, ramenèrent successivement tous les partisans des Anglais sous l’autorité de Charles VII. Les troupes de ce prince s’étaient d’ailleurs mieux organisées pendant cette longue guerre, et elles ne craignaient plus la rencontre de leurs anciens et constants vainqueurs, dont la supériorité avait été due, pendant un siècle, non a plus de bravoure, mais à un meilleur ordre militaire. A dater de 1429, époque où, sous l’impulsion héroïque de Jeanne d’Arc, fut levé le siège d’Orléans, Charles VII marcha de victoire en victoire. 11 se fit sacrer h Reims, conquit la plus grande partie du pays qu’occupaient les Anglais au nord de la Loire, détacha de leur cause le duc de Bourgogne en 1435 par le traité d’Arras, entra dans Paris en 1436, organisa le royaume et l’armée, s’empara en 1449 de la Normandie, et en 1450 de la Guyenne, qu’il enleva aux Anglais, dont l'expulsion du continent fut définitive en 1453.
Charles VII joua, dans la seconde période des guerres anglaises , le même rôle qu’avait joué Charles V dans la première. Charles V, par sa prudence et les victoires de ses lieutenants, avait annulé les effets de la défaite de Poitiers et du traité de Brétigny, comprimé l’insurrection bourgeoise de 1356 et le soulèvement des paysans, rétabli l'intégrité de l’ancien territoire de la monarchie, et restauré son svstème d administration. Charles VII ré- »
para, par son habileté et par ses succès militaires, la désastreuse défaite d’Azincourt et les suites non moins funestes du traité de Troyes. Il conquit le royaume sur les Anglais, et il termina, comme elle devait l’être, cette grande question territoriale agitée depuis près de trois siècles, de la conquête de la France par les rois d’Angleterre, ou de l’expulsion des Anglais du continent par les rois de France. Cette question fut enfin résolue sous Charles VII, conformément a la force des deux antagonistes sur le continent et aux indications du passé. Quoique souvent forcée de rétrograder et bien près d’être vaincue, soit dans la lutte territoriale, soit dans la lutte politique, la royauté était toujours sortie de chaque débat avec des domaines plus étendus et une puissance plus forte. La résistance l’avait retrempée au lieu de l’affaiblir. Elle lui avait toujours permis, en dernier résultat, de s’avancer d’un pas de plus sur le territoire, et de faire un essai plus précis de son système d’autorité. Cette répétition constante du même phénomène, cette ruine si souvent imminente de la monarchie, toujours suivie d’un triomphe signalé de sa part, prouvait que de son côté était la force, qu'a elle appartenait l’avenir et à ses adversaires le passé. Or le propre de la résistance du passé est toujours, en mettant le présent en péril, de l’obliger il un grand effort qui l’affermisse par un progrès. C’est ce qui arrive a toute puissance nouvelle qui agit dans l’intérêt ou d'un pays ou du monde. L’ancienne monarchie, dont les
destinées ont été si grandes, passa par cette série de résistances et de triomphes jusqu’à ce qu’elle eût terminé son imposante et glorieuse tâche au dixhuitième siècle, en réunissant un territoire démembré et en formant une nation homogène.
D’après cette règle constante, dont le retour et l’application se firent remarquer plusieurs fois encore, la monarchie, ayant surmonté, sous Charles VJ1, la double réaction politique et territoriale qu’avaient essayée contre elle le parti bourguignon et le parti anglais, dut renforcer sa constitution. Ce fut alors en effet que l'ordre judiciaire fondé par saint Louis fut étendu, que le système financier créé dans le quatorzième siècle fut complété, et rendu permanent par l’institution des tailles perpétuelles, enlin qu’une organisation militaire appropriée à la monarchie prit naissance et remplaça l’organisatiou militaire de la féodalité.
Saint Louis avait institué, comme nous l’avons vu, le nouveau parlement que Philippe le Bel avait rendu sédentaire, auquel il avait fixé deux sessions par an, et qu’il avait divisé en chambres conformément aux fonctions diverses qu’il avait a remplir. Sa composition était restée en grande partie féodale jusque sous le règne de Charles V. Ce prince avait rendu le parlement perpétuel, et par suite mis lin aux élections annuelles de ses membres, qui s’appelaient conseillers. L’état de conseiller fut dès lors à vie, ce qui sépara naturellement l’exercice des armes de l’exercice de la justice, et força les barons
à choisir entre le métier de combattre et celui de juger. Ils préférèrent, comme de raison, les armes a la judieature, et cédèrent la place aux légistes, qui, dès cette époque, dominèrent dans le parlement. Ceux-ci, de rapporteurs qu’ils avaient été jusque-là, devinrent juges; la robe longue, qui était leur vêtement, remplaça exclusivement comme costume parlementaire la robe courte des gens de guerre. Les gradués ecclésiastiques formèrent les conseillersclercs à la place des prélats que Philippe le Long avait, dès 1320, exclus du parlement pour les obliger à résider dans leurs diocèses ; et les gradués de la bourgeoisie formèrent les conseillers laïques à la place des barons. La couronne eut dès lors dans toutes ses cours de justice, depuis la plus inférieure jusqu’à la plus haute, des officiers qu’elle avait choisis et qu’elle gageait. Elle n’y eut plus de vassaux.
Sous Charles VII, cet ordre judiciaire fut accommodé aux besoins du royaume agrandi, par le démembrement du parlement universel et la formation de parlements provinciaux, qui mirent les appels à la portée des justiciables et opposèrent , dans chaque ancien grand centre féodal, une haute magistrature à la classe seigneuriale. Charles Vil, pendant la durée des troubles, avait établi un parlement temporaire à Poitiers, pour la partie du royaume qui lui était restée fidèle. En 1447, il en institua un dans le Midi, sur la demande des États du Languedoc. Ceux-ci alléguèrent la distance qui les séparait
de Paris, et la différence qui existait entre le droit écrit qu’ils suivaient et le droit coutumier sous l’empire duquel vivait le nord de la France. Charles VII fixa le siège de ce second parlement a Toulouse. Il prit aussi l’engagement, en 1451, lorsqu’il occupa la Guyenne sur les Anglais, d’établir a Bordeaux une cour souveraine, qui n'y fut érigée que onze ans après, par Louis XI. Mais, en 1453, le conseil delphinal créé par Humbert IV en 1340, fut constitué en parlement, et a la tin du siècle, la Bourgogne (1476), la Normandie (1499), la Provence (1501), obtinrent des parlements souverains, établis à Dijon, à Rouen, k Aix. La Bretagne, qui fut la dernière province réunie a la couronne, eut, a dater de 1495. des grands jours tenus par des conseillers de Paris ; mais elle n’obtint un parlement qu’en 1553, époque h laquelle le système judiciaire devint complet.
L’organisation financière nouvelle, rendue indispensable par la création d’une vaste administration judiciaire et par la nécessité de solder la noblesse dans des guerres prolongées, fut fondée, comme il a été dit, dans le quatorzième siècle. Philippe le Bel institua, sous le nom de droit de haut passage et de rêve, les douanes des frontières, dont les revenus s’appelèrent traites forâmes. Philippe de Valois organisa l’administration des gabelles sur le sel, dont la couronne conserva depuis le monopole. Charles V changea en impôt permanent l’impôt provisoire des aides, sur la vente des marchandises et sur les boissons, accordé par les États Généraux au roi Jean. Il
en rendit monarchiqueradministratiou, que les Étals avaient rendue élective . Il conserva la division en élections, ou districts provinciaux des élus des États pour la levée de cet impôt, et en généralités ou districts plus étendus des superintendants généraux, nommés dans le même but par les États, mais placés au-dessus des élus; seulement il changea les députés du peuple en officiers de la royauté. Mais la division territoriale en élections et en généralités pour la levée des impôts s’est maintenue comme division financière jusqu’à la Révolution de 1789. Elle embrassait tous les pays qui faisaient alors partie de la monarchie, à l’exception du Languedoc, qui conserva ses États particuliers. Les États du Languedoc furent maintenus, parce que, convoqués séparément de ceux de la langue d’oil pendant le quatorzième siècle, ils aidèrent toujours avec empressement la monarchie dans ses besoins, et lui restèrent fidèles dans ses temps de désastre. La couronne ne cessa point de leur demander les subsides qu’elle réclamait de cette partie du royaume, et qui furent votés par les États et levés par leurs délégués. En cela le Languedoc fut assimilé au Dauphiné, à la Bourgogne, à la Provence, à la Bretagne, au Béarn, qui, ayant des États particuliers au moment de leur adjonction à la monarchie, en stipulèrent le maintien dans leurs traités d’union. Ces diverses provinces, ayant le privilège du vote et de la levée de l’impôt, furent appelées pays d' États, par opposition âuxpays d’élections, c’est-à-dire, aux provinces composant
la monarchie avant la réunion de ces derniers a la couronne. Dans les pays d'élections, les États Généraux cessèrent d’être convoqués après qu'ils eurent établi chaque ordre d’impôts. JLa couronne en continua la levée et en augmenta même seule la quotité.
Ainsi les douanes, les gabelles, les aides, abolies un moment a l’avénement de Charles VI, furent violemment rétablies par ce prince. Après les guerres civiles et les guerres anglaises, pendant lesquelles ces trois sortes d’impôts avaient été entraînés dans le naufrage commun a toutes les institutions de la monarchie, Charles VII leur donna une organisation régulière et définitive. L’impôt sur la consommation fut fixé au vingtième du prix du vin, du poisson, du bétail, des draps, du bois lorsqu’on le vendait en gros, et au quart lorsqu’on le vendait en détail ; sa perception fut distincte, comme elle l’avait été depuis l’origine, de son administration judiciaire. Celte dernière fut formée du tribunal des élus en première instance, et de la cour des aides en dernier ressort. Charles VII institua la cour des aides de Paris et celle de Languedoc, qui siégea a Montpellier. Plus tard, il y eut a peu près autant de cours des aides pour juger les contestations et les délits auxquels donnaient naissance les impôts indirects, et autant de cours des comptes, pour régler tout ce qui concernait la perception des impôts et des revenus du domaine, qu’il se forma de parlements.
Charles VII ne rétablit pas seulement tous les anciens impôts sur les marchandises et sur la consom-
niation, il convoqua, en 1439, les États Généraux pour leur demander la création de l’impôt personnel des tailles, destiné a solder une armée permanente. Les États Généraux y consentirent, et la taille perpétuelle, affectée h la solde de troupes régulières, fut établie. On la leva par feux, et la distribution du royaume en élections et en généralités pour la perception des aides servit a la perception de la taille. Dès ce moment la taille féodale* qui, levée autrefois jusqu’à merci et miséricorde , pouvait l’être encore arbitrairement par les seigneurs sur les hommes de leurs terres, fut entièrement supprimée. Les feudataires reçurent l’ordre de s’abstenir de toute imposition de taille. Il leur fut également interdit de rien ajouter pour leur propre compte a la taille royale, en la retirant de leurs sujets. La taille perpétuelle ne monta jamais, sous le règne de Charles VII, au delà d’un million huit cent mille livres, et elle servit a tenir sur pied dix mille cinq cents hommes d’armes et quatre mille archers.
La formation d’une armée régulière et permanente fut un événement majeur dans l’histoire de la monarchie. Elle constata ses progrès et changea encore sur ce point son organisation. Charles V, placé dans des circonstances analogues h celle où se trouvait son petit-fils, avait essayé, comme nous l’avons vu, par son ordonnance de Vincennes, en 1373, de rendre monarchique l’armée féodale. Mais l’accomplissement entier de ce grand dessein était réservé a Charles VII. Le système militaire avait éprouvé
bien des changements dans la composition des troupes, la nature des armes, l’ordre de bataille, la durée du service, l’art d’attaquer et de défendre les places, et il subit alors une révolution encore plus décisive.
Le système militaire d’un pays est ordinairement l’expression de son état, et la composition de l’armée est l’image assez fidèle d’un peuple. Pendant les deux premières races, l’infanterie avait dominé, parce que les Francs étaient une nation et non une noblesse. Sous la troisième race, l’aristocratie des propriétaires ayant formé la noblesse hiérarchique des tiefs, les villes et les campagnes étant tombées dans la dépendance et la servitude, l’infanterie populaire avait disparu, et elle avait été remplacée par la cavalerie, uniquement composée de noblesse. L’armée féodale était profondément distincte de l’armée franque. La supériorité de celle-ci consistait dans l’action d’une masse organisée, tandis que le mérite de celle-l'a était dû h la force et à l’adresse de l’individu. La même cause qui avait décomposé le territoire et disséminé le pouvoir souverain par le régime des tiefs avait désorganisé l’armée et isolé le guerrier par la chevalerie. Dans ce. nouvel état de choses, il avait fallu suppléer au défaut d’ensemble par une grande puissance personnelle, et protéger le guerrier isolé par un habile système défensif. Les longs exercices militaires, auxquels le jeune gentilhomme se livra dans le château jusqu’à l’âge de vingt et un ans, lui apprirent le maniement du
cheval, de la hache, de la lance, de la massue, de l'épée, sous le poids d’une lourde armure ; l’endurcirent, le rendirent robuste, souple, intrépide, irrésistible dans son choc. Une armure qui le couvrit de pied en cap, l’abritait comme d’un rempart impénétrable, tout en lui laissant la liberté de ses mouvements. Il eut, ainsique l’ancien cavalier gaulois, un écuyer pour l’armer et pour conduire ses chevaux de rechange, des coutilliers, des pages, pour le relever, ce qu’il ne pouvait pas faire luimême, s’il était renversé de son destrier. Jusque vers le milieu du treizième siècle, cette armure défensive fut composée d’un casque appelé heaume, qui couvrait la tête, le cou et le visage ; d’une chemise de doubles mailles polies et fourbies, descendant jusqu’au-dessous des genoux, nommée haubert, continuée par une chaussure de mailles qui garantissait les jambes, et placée sur un pourpoint appelé (jambeson, fait de taffetas ou de cuir, garni de laine ou de crin, pour que la maille du haubert, quand elle recevait le coup de lance, fût amortie et ne pénétrât point dans la chair. Mais, vers la fin du treizième siècle, l’armure défensive fut perfectionnée, et les lames de fer furent substituées aux mailles. Au lieu du haubert et de la chaussure de mailles, le chevalier se revêtit d’une armure de plaques de fer modelée sur son corps, et composée d’une cuirasse, de brassards, de gantelets, de cuissards, de grèves, joints les uns aux autres dans les articulations : le casque â la cuirasse par le hausse-col, la cuirasse
aux cuissards parles tassettes, formant quatre rangs de plaques qui descendaient depuis le bas-ventre jusqu’à mi-cuisse, les cuissards aux grèves par les genouillères, espèce de rotule de fer, sous laquelle jouaient les cuissards et les grèves, enfin, les brassards a la cuirasse par les épaulières. L’intérieur de cette armure, appelée de toutes pièces, était matelassé, et il y avait un petit espace entre l’homme et le coffre de fer dans lequel il était enfermé.
Le guerrier noble fut de plus en plus défendu par cette armure. Mais il s’était opéré une révolution dans l’État qui en avait produit une dans l’armée. L’établissement des communes avait créé de nouveau un peuple, et l’introduction de ce peuple dans l'État avait ramené l’infanterie dans l’armée. Dès le commencement du douzième siècle, la milice paroissiale des villes avait été mise sur pied par Louis le Gros, et toutes les communes, en se constituant, s’étaient militairement organisées. Ces troupes bourgeoises participèrent aux diverses expéditions de la couronne pendant le douzième et le treizième siècle, depuis Louis le Gros jusqu’à Philippe le Bel. Comme il y avait de l’union dans la société urbaine, beaucoup plus que dans la société féodale, elles étaient formées eu compagnies, tandis que les chevaliers combattaient presque isolément. Mais ils eurent alors besoin de s’organiser à leur tour. La cavalerie composa des batailles ou des compagnies. Les ducs, les comtes ou barons, eurent dans leurs corps plusieurs chevaliers bannerets, quia leur tour
devaient avoir sous leur bannière cinquante hommes d’armes, ou vingt-cinq au moins, suivis chacun de deux hommes de cheval, dont la moitié devait combattre et la moitié garder la bannière. Cette cavalerie, rangée sous un chef, marchait au combat sur une seule fde, c'est-à-dire en haie, l’autre tile étant à une certaine distance pour fournir son coup de lance à son tour; ordre mince qui a été conservé jusqu’à la (in du seizième siècle, époque où il a été remplacé par l’ordre profond des escadrons, mis en usage par les reîtres allemands et par les Espagnols.
Pendant deux siècles la couronne se servit de la cavalerie féodale et de l’infanterie des communes. Mais elle fut obligée de les solder, parce que ses expéditions étaient trop fréquentes pour qu’elle put exiger le service militaire, et trop prolongées pour qu’elle pût se contenter de sa courte durée. L’usage de la solde, qui commença sous Philippe- Auguste, et qui devint de plus en plus obligatoire dans le courant du treizième siècle, ameua une révolution dans le recrutement de l’armée. Tout en continuant à prendre les hommes d’armes dans la noblesse, et les gens de pied dans les communes, la couronne ne convoqua plus la cavalerie féodale ou la milice urbaine. Elle fit lever les cavaliers et les archers par ses officiers et ses capitaines, ce qui forma une transition entre l’appel adressé aux feudataires etaux bourgeois, et lacréationdes compagnies d'ordonnance et des francs archers destinés à être
la cavalerie et l’infanterie permanente de la couronne. Cette transition eut lieu dans le quatorzième siècle.
L’armée, ainsi soldée et recrutée tout en n’étant encore que temporaire, eut pour chefs les officiers de la couronne et les capitaines des compagnies, et non plus les comtes et les bannerets. Au commencement de la troisième race, le premier officier militaire de la monarchie était le sénéchal, qui était en même temps le premier officier palatin. Il commandait les armées et il gouvernait la cour. Cette charge subsista jusqu’en 1191 dans la maison d’Anjou, qui, depuis 1060, eut des délégués appelés sénéchaux de France, tandis que les comtes d’Anjou portaient le titre de grands sénéchaux. De 1191 'a 1262, elle fut vacante, et a cette époque elle fut divisée en deux grandes charges, a cause de l’importance de chacune des fonctions qui la composaient. Le connétable hérita du commandement des armées, tandis que le grand maître eut le gouvernement du palais. Sous le connétable il y eut un maréchal pendant le règne de Philippe-Auguste, et deux pendant celui de saint Louis. Ce dernier nombre s’est maintenu jusqu’à François Ier. Saint Louis créa aussi un amiral comme chef de sa marine, un grand maître des arbalétriers qui commandait l’artillerie de ce temps-l'a, encore fondée sur la mécanique ancienne, et consistant dans toutes les machines de guerre usitées chez les Grecs et les Bomains pour l’attaque et la défense des places,
machines dont la fabrication s’était constamment conservée et avait même reçu quelques perfectionnements. Il faut joindre h ces officiers les capitaines de bandes que la couronne prenait temporairement à sa solde.
L’armée avait cessé en grande partie d’être féodale et communale, pendant le quatorzième siècle, lorsque les États Généraux affectaient des subsides h la levée de tant d’hommes d’armes et de tant d’hommes de pied, que la couronne recrutait ellemême, ou qu’elle empruntait aux capitaines qui avaient formé des compagnies. Ces compagnies, nées de la permanence de la guerre, faisaient métier des armes, louaient leurs services et leur fidélité, et devenaient funestes au pays, qu’elles dévastaient pendant les trêves ou après la paix. C’est pour mettre un terme à leurs pillages autant que pour donner une armée a la couronne, que Charles VII opéra sa révolution dans le système militaire. Dès que les États d’Orléans, en 1439, lui eurent accordé la taille permanente nécessaire pour exécuter ses plans, il créa quinze compagnies de cent lances chacune, ou cent hommes d’armes. Chaque homme d’armes avait avec lui trois archers, un écuyer, un coutillier a cheval et un page ou valet. Chaque compagnie était donc de sept cents hommes sous un capitaine, et les quinze compagnies montaient à dix mille cinq cents cavaliers. Elles furent mises en garnison dans les places frontières du royaume. Elles marchaient par étapes lorsqu’elles allaient
d’un lieu dans un autre, et étaient payées par des commissaires des guerres. Dès ce moment la constitution militaire féodale fut changée, il n’y eut plus de bannerets, de bacheliers, mais des capitaines et des gens d'armes. L’ancienne chevalerie féodale fut remplacée par les ordres royaux de chevalerie.
Cependant, comme le passé ne disparaît pas tout d'un coup, l’ordre militaire de la féodalité se maintint encore quelque temps dans les bans et arrièrebans, comme son ordre judiciaire s’était conservé, tout en s’affaiblissant chaque jour de plus en plus, dans les justices seigneuriales. Les feudataires furent quelquefois convoqués sous l’ancienne forme. Ils étaient conduits en campagne par les baillis et les sénéchaux qui étaient leurs chefs, et remplissaient le service de leur lief pendant les quarante jours fixés par l’ancien usage. Cette milice était déjà complètement dégénérée sous Louis XII, et depuis lors jusqu’à sa dernière convocation, en 1674, elle se montra, par le défaut d’habitude de la guerre, indisciplinée et peu courageuse dans les rares occasions où elle fut employée.
Charles VII, après avoir institué une cavalerie royale, voulut organiser une infanterie analogue. H créa, en 1448, par son ordonnance de Montilslès-Tours, la milice des francs archers. 11 exigea qu’il y eût, dans chaque paroisse, un archer qui serait exempté de la taille et qui s’exercerait tous les dimanches et tous les jours de fête à tirer de l’arc.
Ces francs archers devaient avoir une salade ou casque, une jacque ou justaucorps en cuir matelassé de laine, comme armes défensives; une dague, une épée, un arc et une trousse remplie de dix-sept carrelets ou flèches, comme armes offensives. En temps de guerre, ils marchaient en campagne sous des capitaines qui leur étaient assignés. Cette institution fut sans résultat, parce qu’il était impossible que des paysans ou des citadins isolés, s'adonnant pendant toute la semaine h la culture de la terre ou a leurs métiers, et s’exerçant le dimanche aux armes, devinssent de bons soldats. 11 devait être beaucoup plus difficile de remplacer les milices de la bourgeoisie démocratique et belliqueuse des douzième et treizième siècles que les chevaliers féodaux. La noblesse restait toujours une classe militaire, n’ayant pas d’autre métier que celui de la guerre, et disposée à l’exercer pour le compte de la couronne, comme elle l’avait fait précédemment pour le sien. 11 n’en était pas de même de la bourgeoisie. Le besoin de la défense et son organisation démocratique l’avaient rendue militaire en même temps qu’industrieuse, dans ce moyen âge où la guerre et la souveraineté furent universelles. Mais le besoin de la défense ayant cessé par le retour de l’ordre et par la pacification intérieure que la monarchie avait opérés, la bourgeoisie perdit son organisation indépendante et ses mœurs belliqueuses en changeant de situation et de destinée. Elle s’adonna uniquement au commerce, aux métiers et a l’ex-
ploitation de l’administration royale. Dès qu’il n’y eut plus de peuple politique, il n’y eut plus d'infanterie. Les francs archers, qui auraient formé un corps de seize mille hommes, ne purent pas subsister et remplacer les milices communales. Louis XI essaya vainement de s’en servir. Il les mit sous les ordres de quatre capitaines généraux, le bailli de Mantes, le bailli de Melun, le sénéchal de Beaucaire et le seigneur de l’Isle. Chacun d’eux commanda quatre mille archers distribués par corps de cinq cents, sous un capitaine particulier. Louis XI se vit contraint de renoncer a cette milice, qui était divisée en archers et arbalétriers, et en piquiers. 11 la cassa en 1480.
Mais il s’était formé un peuple dans les montagnes de la Suisse, et avec lui une infanterie qui avait triomphé des hommes d’armes de la maison d’Autriche et de ceux de la maison de Bourgogne. Ce fut parmi ces montagnards aguerris, qui, n’ayant plus à se défendre, ne pouvaient se maintenir belliqueux qu’en faisant la guerre pour autrui, que Louis XI alla former le noyau de l’infanterie de la couronne. Il prit a sa solde six mille de ees héroïques piquiers suisses qui avaient vaincu Charles le Téméraire a Granson et a Morat, et, pour les tenir exercés, il les réunit dans un camp au Pont-del’Arche, avec dix mille fantassins français, qu’il ne laissa plus épars sur le territoire comme les francs archers, et avec deux mille cinq cents pionniers. Celle armée lut soumise à une discipline rigide,
comme en temps de guerre, et exercée aux manœuvres militaires. Louis XI éleva la taille, qui n’avait pas dépassé un million huit cent mille livres sous Charles VII, parce que son infanterie des francs archers n’était point réunie et soldée, a quatre millions sept cent mille livres. Il affecta de plus une somme assez forte a l’artillerie, qui devint considérable sous son règne. Les compagnies d’ordonnance se maintinrent et donnèrent à la couronne la meilleure cavalerie de l’Europe. Composée de gentilshommes braves, mus par le point d’honneur, la loi de leur classe et la règle de leur conduite, militairement élevés, adroits dans le maniement du cheval et incomparables dans l’usage de la lance, elle vainquit la cavalerie de toutes les autres nations, jusqu’à ce que celles-ci eussent adopté l’ordre profond et solide des escadrons, et qu’elles l’eussent opposé à l’ordre mince des haies de la gendarmerie française. Une organisation plus parfaite triompha alors d’une bravoure plus grande, et la cavalerie des ordonnances ne reprit sa supériorité qü’en abandonnant à la lin du seizième siècle l’ordre ancien, pour adopter à son tour l’ordre nouveau, qui était un progrès militaire.
S’il y avait une classe, celle de la noblesse, pour recruter la cavalerie, il n’y en eut point pour recruter l’infanterie. Celle-ci avait été levée, durant tout le moyen âge, parmi ces. paysans aguerris, obligés de faire le guet et la garde dans le château de leur seigneur et de le défendre, et auxquels Louis XI in-
lerdit ce dernier service féodal ; elle l’avait été parmi ces bourgeois belliqueux qui, en se formant en communes, s’étaient distribués en milices, aiin de pourvoir a la sûreté de leurs villes et à leur indépendance contre les barons du voisinage, et que Charles V et Charles VI avaient désarmés après que leurs prédécesseurs les eurent assujettis. Propriétaire de la presque totalité du territoire et chargé de la défense commune, le roi avait transformé les vassaux des campagnes en simples cultivateurs, et les bourgeois en marchands et en artisans. Parleur destitution politique, la noblesse avait été rendue aux armes, et la bourgeoisie au travail.
Le recrutement de l’infanterie devait donc être toujours plus difficile, a mesure que la classe bourgeoise s’éloignerait davantage du temps où elle alliait Tes mœurs militaires aux mœurs laborieuses et la guerre a l’industrie. Aussi Louis XI fut-il obligé de renoncer a l’infanterie éparse des francs archers établie par Charles VII, et Charles VIII à ce qui restait de national dans le corps d’infanterie de Louis XI. Charles VIII acheva de prendre les gens de pied dans les pays étrangers, qui, ayant un peuple, avaient de l’infanterie. Les villes impériales d’Allemagne avaient conservé encore leur constitution démocratique ; elles avaient toutes une milice organisée sur le modèle suisse, une artillerie, un trésor, des munitions et des vivres pour soutenir un siège d’un an. Charles VIH recruta dans les milices allemandes le reste de son infanterie, et il ajouta
les lansquenets aux suisses. Mais ce système d’une infanterie étrangère et stipendiée présenta de grands inconvénients durant les guerres d’Italie, où le moindre retard dans le payement de la solde la détournait de sa fidélité, ce qui porta plus tard Louis XII et François Ier a reprendre l’essai d’une infanterie nationale.
Louis XI, qui fut le continuateur de Charles VII, et qui modifia l’infanterie de la royauté, donna de plus a celle-ci une garde, et la pourvut d’une abondante artillerie. Charles VII avait institué la première compagnie des cent lances écossaises, Louis XI institua la première compagnie des cent gentilshommes. 11 sépara de ces deux cents lanciers les quatre cents archers qui leur étaient attachés, et il les forma en compagnies de gardes écossaises et françaises. Quant a l’artillerie, elle s’était ressentie de la grande révolution opérée par l’application à la guerre de la poudre, dont l’emploi avait été borné d’abord aux feux d’artilices. Cette révolution, qui devait lentement changer la nature des armes, le système de fortification et de défense des places, et l’organisation des armées, avait commencé dans le quatorzième siècle. L’impulsion extraordinaire que la poudre, en détonant, communiquait aux objets fit songer a s’en servir comme d’un moyen de projection. On l’enferma dans le fond de grands tubes de métal ou de pierre ouverts à l’une de leurs extrémités, et l’on plaça immédiatement au-dessus d’elle des boulets de métal ou de pierre, qui furent
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lancés avec une force terrible quand on mit le feu à la poudre par une petite ouverture disposée vers l’extrémité fermée du tube. On nomma ces nouvelles et redoutables machines, mises en usage en 1314 pour la première fois, bombardes, a cause du bruit de leur détonation. Elles furent d’abord sans affût, immobiles, et servirent à défendre les places, ou a les battre en brèche. En 1346, elles furent employées par les Anglais a la bataille de Crécy. Mais leur défaut de mobilité et leur petit nombre rendirent leur emploi peu décisif pendant tout le cours du quatorzième siècle. Il se passa près de cent ans avant que la nouvelle découverte, appliquée d’abord à l’attaque des villes, ensuite a l’attaque des corps d’armée dans une bataille, fournît une arme individuelle. Ce second pas dans l’emploi de la poudre se fit au commencement du quinzième siècle, époque où l’on passa de la bombarde au canon ou coulevrine, ainsi nommé a cause de sa ressemblance avec la forme de la canne et celle de la couleuvre. Ces canons manuels, qu’on appuyait sur de grandes fourchettes de fer, se perfectionnèrent à leur tour, et, en se combinant avec le pied de l’arbalète, ils donnèrent naissance a l’arquebuse, qui fut beaucoup plus maniable, quoique bien imparfaite encore. L’arquebuse partait au moyen d’une tnèche allumée qu’un ressort mettait en mouvement et abaissait sur le bassinet. Ce mécanisme compliqué, qui rendait si difficile ou si peu commode l’usage de l’arquebuse, se maintint jusqu’à la décou-
verte du rouet, qui, dans le seizième siècle, ne produisit plus le feu avec une mèche, mais au moyen d’une pierre de silex. Celle-ci, par la détente du rouet, s’abattait sur la platine, et faisait jaillir des étincelles qui entlammaient la poudre du bassinet. Au rouet, placé au côté opposé a la crosse, fut enfin substitué, au dix-septième siècle, le chien, qui fut le dernier perfectionnement de ce mécanisme.
Le canon à main fut employé en 1404. En 1411, il y avait quatre mille coulevrines ou cannes à main dans l’armée du duc d’Orléans, et les Suisses en avaient dix mille a la bataille de Morat. Au quinzième siècle, la monture du gros canon n’avait pas encore été rendue assez commode, son tir assez sûr, pour changer l’ancien système de fortifications à simples fossés, a tours et a muraillescrénelées, par le système de fortifications a courtines, bastions, a angles et à ouvrages avancés, ce qui n’arriva que dans le seizième siècle. D'un autre côté, l’arquebuse n’était pas assez perfectionnée, assez mobile, pour faire abandonner les anciennes armes en leur substituant, comme moyen offensif, un feu constamment nourri ; comme moyen défensif, la baïonnette , qui ne fut trouvée qu’au dix-septième siècle. C’est alors seulement que la révolution qu’avait produite l’emploi de la poudre fut achevée par le nouveau système de fortification des places, le perfectionnement des armes a feu, l’abandon des armes anciennes et les progrès de l’organisation militaire. Cependant au quinzième siècle la poudre fit délaisser toutes les machines de
guerre de l’antiquité, comme les balistes, les catapultes, les béliers, pour la bombarde, et les galeries extérieures, servant'a l’approche des places, pour les tranchées et les mines. Charles VII et Louis XI eurent une artillerie considérable, et ce dernier substitua le grand maître de l’artillerie au grand maître des arbalétriers, qui existait depuis saint Louis, ce qui marqua le passage du système d’attaque des places, fondé sur la mécanique ancienne, au système nouveau, fondé sur la découverte et l’emploi de la poudre h canon.
Ainsi la couronne eut une administration judiciaire, des revenus lixes, une armée permanente. Elle avait divisé le pays judiciairement en prévôtés et châtellenies, comme juridiction de première instance pour les villes et les campagnes qui lui appartenaient; en bailliages ou sénéchaussées, comme juridiction de deuxième instance; en parlements, comme juridiction suprême et de dernier ressort. Elle l’avait distribué, sous le rapport financier, en élections et en généralités destinées a la perception des impôts domaniaux, indirects et personnels. Elle avait des grènetiers et des contrôleurs pour les gabelles ; des élus et des généraux pour les aides ; des receveurs pour les tailles et pour les domaines; des inspecteurs pour surveiller les employés des finances; des trésoriers pour la garde du produit des divers impôts; un surintendant pour employer ce produit aux besoins de l’État ; des commissaires de guerre pour payer les armées ; des cours des comptes pour
vérifier le maniement des finances. Enfin, après avoir formé fine armée et avoir entouré le royaume de troupes chargées de le défendre, elle le divisa, sous le rapport militaire, en douze gouvernements, qui furent donnés a des officiers de la couronne ou a de grands seigneurs, capitaines des compagnies d’ordonnance.
11 ne manquait plus, après avoir rendu monarchiques la justice, les finances, l’armée, que de faire subir la même révolution au clergé. C’est ce qui arriva, mais un peu plus tard. Dans un moment de recomposition générale, l’Église de France ne pouvait pas manquer d’être l’objet de la sollicitude de Charles VII et de ses règlements. A mesure que le pouvoir temporel de la papauté s’était affaibli, et que les souverains, suivant l’exemple de Philippe le Bel, s’étaient successivement soustraits a sa dépendance, son pouvoir ecclésiastique s’était concentré . Le saintsiège avait assujetti toutes les églises nationales, leur avait imposé de dures contributions, et s’était emparé de toutes les nominations, détruisant ainsi le système électoral consacré dans les conciles généraux du douzième et du treizième siècle. Il avait fait de l’Europe ecclésiastique une monarchie absolue, se dédommageant ainsi d'avoir vu finir son pouvoir sur l’Europe politique.
Charles VII, par sa pragmatique sanction, conforme à celle de saint Louis et rédigée d’après les décrets des conciles de Constance et de Bàle, rétablit le clergé de France dans le droit d’élire ses chefs,
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et abolit tous les impôts exigés par la cour de Rome. Il arracha l’Église française a la domination du saintsiège, et il la rendit nationale en la rendant indépendante. Mais, comme le clergé restait le seul ordre de l’État avec une constitution républicaine, il devait tôt ou. tard subir un sort analogue a celui des deux autres ordres, et devenir de clergé démocratique clergé royal; semblable en cela a la bourgeoisie, dont les municipalités avaient été détruites et qui fournissait a la couronne une classe judiciaire et administrative, et a la noblesse, dont la souveraineté avait été abolie, et qui était devenue l’armée de la royauté. C’est ce qui eut lieu sous François Ier. Par son concordat avec Léon X, en 1510, ce prince obtint le droit de nommer a tous les évêchés, à toutes les abbayes et h tous les bénéfices. Dès lors, la constitution démocratique du clergé de France fut détruite, non plus au profit du saint-siège, mais de la couronne. La centralisation du pouvoir fut accomplie a peu près en même temps que la.réuuion du territoire. Le clergé devint monarchique comme la bourgeoisie et comme la noblesse, en perdant a son tour l’indépendance qu’il s’était donnée lorsque les diverses classes du pays s’étaient organisées isolément.
La couronne, en formant un ordre politique nouveau sur les débris de l’ordre social du moyen âge, n’en poursuivit pas avec moins d’ardeur la conquête du territoire. Elle trouva même pour la continuer plus de facilités dans l’accroissement de sa puis-
ET rOLITIQUE DE LA FRANCE
sance, la fixation de ses revenus et l’établissement d’une armée qui lui appartenait exclusivement. Ce fut en effet après avoir fondé l’administration monarchique, en multipliant les parlements et les cours des aides, en réorganisant les bailliages et les prévôtés, en décrétant la pragmatique sanction, en rétablissant les impôts indirects et en créant les tailles perpétuelles, enfin en instituant les compagnies d’ordonnance et les francs archers, que Charles VH s’empara de la Normandie et de la Guyenne sur les Anglais, qui avaient repris l’une de ces provinces depuis les troubles civils, et avaient constamment gardé l’autre.
Louis XI continua, a cet égard comme en tout le reste, le système de son père, non plus contre les Anglais, mais contre les apanagistes, qui étaient les derniers grands adversaires de la couronne. Les dynasties provinciales issues de la maison régnante avaient suscité les troubles sous Charles VI, favorisé le triomphe des Anglais, compromis l’existence de la monarchie et de son administration. A part les barons du second ordre de l’intérieur du royaume, et quelques souverains du pied des Pyrénées, comme les comtes de Foix et de Comminges, les sires d’Albret et les comtes d’Armagnac, qui seuls appartenaient encore a l’ancienne féodalité, les grands propriétaires de territoire qui subsistaient en France descendaient parles mâles de la famille capétienne. Tels étaient les ducs de Bretagne, les ducs de Bourgogne, qui possédaient, outre le duché dont ils por-
taient le nom, la Franche-Comté, le comté de Charolais, la Flandre, le Hainaut, le Brabant et tous les Pays-Bas; les comtes de Provence, qui étaient en même temps maîtres de l’Anjou et du Maine; les ducs de Bourbon, qui avaient le Bourbonnais, le Forez, la principauté de Bombes, le Beaujolais, le Dauphiné d’Auvergne et la Marche ; les ducs d’Orléans et les ducs d’Alençon. L’ébranlement donné à l’État par les apauagisles avait averti la couronne de changer de maxime a leur égard. Elle opéra alors la réunion du territoire aux dépens des apanagistes, comme elle en avait fait auparavant la conquête sur les souverains féodaux. Cette seconde réunion, qui lit rentrer délinitivemenl les provinces dans l’État, eut surtout lieu sous Louis XI. Ceprince habile sentit parfaitement la position nouvelle de la couronne, et les seigneurs territoriaux comprirent aussi parfaitement la leur. 11 s’engagea dès lors entre eux une lutte prolongée dont l’issue fut favorable a Louis XL Privés de l’assistance des rois d’Angleterre, qui venaient d’être expulsés du continent, les apanagistes, ayant a leur tête le duc de Bourgogne, cherchèrent à renforcer leurs rangs. Ils prirent les armes contre Louis XI, et l’obligèrent à donner la Normandie en apanage a son frère, par le traité deContlans. Louis XI ayant éludé l’exécution du traité de Conflans, ils lui arrachèrent, par celui de Péronne, la promesse de céder la Champagne et la Brie a son frère, en échange de la Normandie. Enfin, Louis XI n’ayant pas été plus fidèle aux clauses du traité de
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Péronne qu’a celles du traité de Conflans, ils le forcèrent, par le traité de Tours, a remettre la Guyenne, la Saintonge et l’Aunis entre les mains de son frère. Contraint cette fois par leur obstination a investir son frère de cet important apanage, il fut accusé de l’avoir fait empoisonner pour le lui reprendre et pour priver les anciens apanagistes de l’assistance de son nom. Doué en politique d’un esprit profond, étayant des desseins étendus, quoique son caractère manquât de grandeur, familier, rusé, hardi, cruel, il acheva partous les moyens de l’intrigue, delà violence, delà guerre, et du droit aussi, la réunion du territoire. Encore Dauphin, il avait, en 1448, acquis par les armes le Viennois, le Valentinois et le Diois dans la vallée du Rhône. 11 reprit, en 1460, moyennant quatre cent mille écus d’or, les villes de Picardie qui avaient été cédées par le traité d’Arras au duc de Bourgogne. Après être rentré en possession de la Guyenne, en 1472, par la mort de son frère, il confisqua, en 1475, sur la maison des Armagnacs, qui avait pris part à toutes les conspirations et a toutes les guerres des apanagistes, l’Armagnac, le Pardiac, l’Astarac, le Fezensac, le Fezensaget, le Rouergue. En 1475, il s’empara de Perpignan. En 1477, Charles le Téméraire, quatrième duc de la troisième maison de Bourgogne, vaincu par les Suisses, étant mort sans enfants mâles, ne laissant qu’une jeune fille pour héritière, il occupa le duché de Bourgogne, reprit l’Artois, leCamhrésis, leT ournaisis, une partie du Hainaut, et s’empara même de la Franche-
Comté. En 1479, il réunit aussi le duché d’Anjou a la couronne. En 1481, il se lit léguer la Provence et le Maine par le dernier comte de ce pays, Charles 111; et, n’ayant pas pu marier son üls unique, Charles VIII, avec Marie de Bourgogne, que les États des Pays-Bas firent épouser a Maximilien d’Autriche, fils de l’empereur Frédéric III, il lui ménagea 1 alliance d’Anne de Bretagne, héritière de cette province, ce qui en amena plus tard l’adjonction à la couronne. Afin d’éviter les troubles que pourraient susciter les deux familles apanagées de Bourbon et d’Orléans, seuls restes de toutes les autres, il maria ses deux filles avec les ducs de Bourbon et d’Orléans.
C’est ainsi que ce prince politique, moitié par l’inlluenee de son caractère, moitié parla faveur des circonstances, qui laissèrent à la même époque sans héritiers mâles les puissantes maisons de Bourgogne, d’Anjou, de Provence et de Bretagne, contribua plus que tout autre roi, Philippe-Auguste excepté, a la formation matérielle de la monarchie. Philippe- Auguste avait agrandi le royaume aux dépens des dynasties féodales indépendantes; Louis XI l’étendit en reprenant les provinces occupées par les dynasties apanagées. A dater du treizième siècle, la royauté avait rompu l’équilibre fédéral de la France et débordé par divers côtés sur son sol ; mais, tout en acquérant sans interruption, elle avait différé d’atteindre les limites naturelles du pays, parce que, placée sous l’empire de la constitution féodale, à laquelle
remonlait son existence, et qui était la règle ordinaire de son administration, elle aliéna une partie de ses conquêtes et refit les fiefs par les apanages. A dater de la fin du quinzième siècle, au contraire, s’appuyant sur la constitution monarchique qu elle avait lentement créée, la royauté abandonna le système des apanages, et soumit les parties du territoire qu’elle occupa de nouveau à sa propre administration. Elle n’en fit plus des souverainetés particulières, mais des provinces de l’État, et elle atteignit presque sur tous les points les frontières de la France.
Après Louis XI, auteur du dernier système d’accroissement territorial sans aliénation, les deux frontières de l’Ouest et de l’Est furent formées, et s’appuyèrent l’une a l’Océan, par la possession de toutes les provinces qui bordaient ses côtes, l’autre aux Alpes, par l’occupation de toute la vallée du Rhône, 'a l’exception de la petite enclave d’Avignon et du comtat Y enaissin , qu i appartenai t au sain t-siége, et des comtés de Bresse et de Savoie. Les deux frontières du Midi et du Nord étaient moins nettement fixées. Cependant, au midi, le royaume s’étendait jusqu’à la Méditerranée, et, sur plusieurs points, jus? qu’aux Pyrénées , dont les vallées septentrionales, formant les comtés de Foix, deCominges, deBigorre, de Béarn, d’Albret, étaient occupées encore par des souverains particuliers. Au nord, il aboutissait h la ligne légèrement montagneuse qui sépare les Pays- Bas de la France, par l’Artois, le Cambrésis, la
Champagne, la Bourgogne. La France élait devenue un État compacte, avec des limites assez naturelles et un gouvernement central assez bien organisé.
Tout était cependant loin d'être uni sur le sol. semblable dans les mœurs, régulier dans l’administra lion. Les restes de l’ancien ordre de choses qui a\ait consisté dans le démembrement du territoire et dans l’isolement des individus s’apercevaient encore partout. 11 y avait encore sur le sol beaucoup de petites souverainetés ; dans l’administration, beaucoup de justices particulières; dans l’armée, les feudataires de l’arrière-ban; dans les mœurs, beaucoup de violence, d'insubordination, d’avidité. Les provinces n’avaient plus de dynasties, mais elles avaient encore des idiomes particuliers, un droit civil local, des privilèges distincts. Les trois classes du pays avaient perdu leurs gouvernements, sans perdre leur esprit de séparation. Chaque province ne voyait qu’elle dans le royaume, et chaque classe ne s’occupait que de son intérêt dans l'Etat. Entin les passions et les vices des temps féodaux s’étaient conservés aussi.
L’ordre moral étant sacrifié dans cette période a la puissance matérielle, puisque la société subsistait par la guerre, que la justice était dans la force, et que les revenus consistaient, pour beaucoup de seigneurs, dans le pillage des terres d’autrui et dans des exactions arbitraires jusqu’à merci et miséricorde sur leurs propres sujets, la violence et la rapacité avaient pénétré profondément dans les caractères.
et semblaient avoir perdu par l’habitude ce qu’elles avaient de criminel et de dégradant. La nouvelle monarchie avait donc, non 'a cause des institutions, mais a cause des hommes, des tribunaux et peu de justice, une administration linancière et peu d'intégrité, une armée et peu de subordination, un gouvernent central et peu d’ordre. L’union était consommée sans qu’il y eût encore homogénéité, et les formes du nouvel état de choses étaient fondées sans que leur esprit eût encore prévalu, parce que les mœurs anciennes se conservent toujours longtemps sous les institutions nouvelles, et ne disparaissent que lorsque celles-ci ont lentement créé les leurs.
Mais la France avait fait de grands progrès par l’établissement de l’ordre monarchique. L’abolition de la servitude des campagnes dans le quatorzième siècle avaitcomplélé l’affranchissement des hommes, commencé au douzième siècle par l’émancipation des villes. La noblesse avait cessé d’être souveraine et d’opprimer le pays. A cette époque la disparition des dynasties provinciales, en diminuant le nombre des États indépendants, diminua les causes de guerre, qui, après la réunion des provinces apanagées à la couronne, fut transportée de l’intérieur du royaume sur ses frontières. La destruction du gouvernement particulier des classes prépara leur rapprochement et leur fusion. A l’isolement des États indépendants succéda l’isolement moins grand des provinces; a la séparation des gouvernements, la différence moins marquée des classes. En un mot,
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par la réunion du territoire et la fondation d’un gouvernement général, la royauté lit triompher le principe de la sociabilité,, qui était le sien, du principe de l’individualité, qui était celui de l’époque féodale, et par suite la règle de la force. Ces résultats ne furent atteints que peu a peu. Mais les tribunaux fondèrent la justice; la permanence de l’armée conduisit à la discipline ; la durée de 1 administration à l’ordre, et la toute-puissance delà couronne a l'homogénéité de la nation. Il se forma, des débris des anciennes classes, un peuple nouveau (jui s’avança dès lors lentement, mais sûrement, vers 1ère de la liberté politique et de l’égalité civile.