CONSTITUTION DU CALVINISME A C.KNÈVK
La révolution religieuse prêchée a la fois en 1517 sur les rives de l’Elbe par Luther, et sur les bords du lac, de Zurich par Zwingle; accomplie avant le milieu du seizième siècle dans la plus considérable partie de l'Allemagne et de la Suisse, en Danemark, en Suède, en Angleterre; entièrement comprimée en Italie et en Espagne, ne fut entreprise sérieusement en France que vers 1560. Jusque-là les doctrines nouvelles des réformateurs pénétrèrent dans ce grand pays sans pouvoir s’y faire admettre. Elles le remuèrent alors pendant trente-sept ans, et la
1 Mi’ moi if lu û l'Académie des Sciences morales et politiques.
France, placée entre les États restés catholiques au midi et les États devenus protestants au nord de l’Europe, servit longtemps de champ de bataille aux deux cultes, qui se disputèrent sa foi, et qui semblaient y combattre avec acharnement pour l’empire du monde. Le catholicisme l’emporta dans cette longue lutte, sans que le protestantisme fût toutefois abattu , et les deux croyances demeurèrent sur le même sol, l’une à côté de l’autre, constituées sous leur règle particulière et selon la mesure de leur force.
Jusqu’alors la France avait dirigé les grands mouvements de la société européenne. Au douzième siècle, elle avait donné le signal des croisades, et avait conduit ces vastes entreprises destinées a faire triompher le principe chrétien du principe musulman, la civilisation delà barbarie; au treizième siècle, son université avait été le brillant théâtre où l’esprit du moyen âge s’était manifesté dans toute sa grandeur; au quatorzième siècle elle était parvenue, à l’aide d'une révolution décisive, a séparer nettement le pouvoir temporel du pouvoir spirituel, a délivrer les rois de la dépendance des papes ; au quinzième siècle, enfin, soutenant l’insurrection régulière de toute l’Église contre les excès du pouvoir pontifical, elle avait essayé, dans les conciles de Pise, de Constance et de Bâle, de rendre au sacerdoce chrétien sa légitime liberté, sans renverser la hiérarchie romaine, et de ramener la catholicité aux mœurs délaissées du christianisme sans en altérer
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les dogmes. Comment se lit-il qu’elle prit une part si tardive et si incomplète aux innovations religieuses du seizième siècle, que suscitaient l’exercice du droit d’examen, l’amour de l’indépendance, l’ardeur d’une piété austère et indocile, et surtout le besoin universel d’une régénération morale?
Rien ne l’appelait à présider au grand acte d’émancipation qui donna à ce siècle son caractère et sa destinée. Depuis quelque temps elle avait cessé de conduire la marche de l’esprit humain. Ce n’était pas dans ses villes, déchues de leur ancienne liberté, qu'avaient été trouvés ces verres lenticulaires, et fondus ces caractères d'imprimerie qui devaient mener a la connaissance des cieux, et renouveler les idées de la terre. Ce n’était pas sur ses bords hospitaliers qu'avaient été recueillis ces fugitifs de la Grèce qui apportaient aux Occidentaux, dont l’intelligence était en travail, le puissant secours de la langue et des livres de leurs ancêtres. Ses ports étaient presque déserts, alors que les navires de Vasco de Gaina et de Colomb, partis des côtes de Portugal et d’Espagne, avaient marché a travers un océan inconnu, sur la foi de l’érudition, a la recher- - che des Indes et a la découverte d’un monde nouveau. Ses universités, qui avaient produit autrefois des œuvres si hardies et des hommes si célèbres, semblaient avoir perdu leur ancienne fécondité, et ce n’était pas au milieu d’elles que Peurbach et Regiomontanus avaient hâté les progrès de la géométrie, Cardan et Tartaglia ceux de l’algèbre; que Co-
pernic, par l’effort d’une induction supérieure, avait deviné le système de l’astronomie moderne, et qu’Érasme, aiguisant les esprits parla finesse de ses critiques, avait préparé à croire des choses nouvelles en atteignant par ses doutes les choses anciennes.
Le pays qui n'avait pas vu surgir de son sein les régénérateurs des lettres et de la science ne devait pas enfanter les premiers novateurs religieux du siècle. Tout comme ses imprimeurs lui vinrent des bords du Rhin, ses professeurs de grec et d’hébreu, ses savants et ses artistes d’Italie, tout comme il navigua sur les mers nouvelles à la suite de l’Espagne etduPortugal, ainsi il dut recevoir d’Allemagne les semences de la réformation protestante. Ces semences y pénétrèrent même difficilement, et eurent besoin de temps pour s’y développer. La vieille orthodoxie de la France, l’indépendance deson Église, consacrée par la pragmatique sanction de Bourges, fondée en 1438 sur les décrets du concile de Bâle, la forme et les intérêts de son gouvernement l’attachaient également au catholicisme, dont la hiérarchie s’adaptait à l’organisation d’une vaste monarchie, dont le culte répondait par sa pompe à la grandeur de l’État, dont la doctrine, résolvant d’a- * vance avec précision tous les problèmes de la philosophie religieuse et offrant avec abondance tous les moyens du salut chrétien, facilitait la soumission <les esprits, et trouvait dans l’Université une école pour en répandre l’enseignement, dans la Sorbonne un tribunal pour en garder le dépôt, dans les parle-
menls des corps puissants pour en punir les écarts, et dans la royauté une volonté souveraine pour en commander le maintien.
La résistance de la royauté à la réformai ion religieuse devait être le principal obstacle aux progrès de celle-ci et a son établissement. En effet, la réformation ne s’était opérée nulle part sans le con cours ou tout au moins l’assentiment du pouvoir politique. Partout où ce pouvoir lui avait été contraire, elle avait échoué. L’opposition de l’autorité royale était d’autant plus redoutable pour elle en France, que cette autorité, sortie triomphante de toutes les luttes du moyen âge, s’était fortement organisée et avait acquis un ascendant irrésistible.
C’était cependant un roi de France qui avait rendu possible le succès des innovations religieuses au seizième siècle, en affaiblissant le souverain pontilicat au quatorzième. Ce roi avait affranchi le pouvoir politique des États de la juridiction temporelle de Rome, et par l'a il avait préparé â d’autres le moyen d’affranchir plus tard la conscience humaine de sa juridiction spirituelle : Philippe leRel avait en quelque sorte suscité Luther. Mais cette révolution elle-même, qui avait ruiné sous Boniface VIII la suprématie absolue du saint-siège fondée par Grégoire VU ; cette révolution, a la suite de laquelle les papes étaient restés pour ainsi dire soixante et dix ans en exil a Avignon sous la surveillance de la royauté, qui avait enhardi les princes a protéger leurs sujets suspects pour leurs opinions sans crain-
dre de perdre leurs États, qui avait permis à un hérétique de pouvoir être un réformateur, et a un prince d’oser être un hérétique, avait éloigné les rois de France de tout changement nouveau.
Qu’avaient-ils, en effet, a gagner en adoptant la réforme de Luther? leur indépendance de la cour de Rome? ils l’avaient conquise depuis Philippe le Bel. L’obéissance de leur clergé? ils l’avaient rendu gallican par la pragmatique sanction, qui l’avait soustrait a l'influence politique du pape ; monarchique par le concordat de Léon X, qui l’avait placé sous la main du roi. L’acquisition de ses biens? ils en disposaient par la nomination aux bénéfices, par la possibilité de s’en approprier les revenus ou même de les vendre.
Ainsi la réforme ne tentait pas leur ambition, mais il y a plus, elle excitait leur crainte. Ils étaient parvenus a détruire le caractère féodal de la noblesse, la tendance ultramontaine du clergé, les constitutions républicaines des villes; ils ne voulaient pas laisser pénétrer dans leurs États des idées d’indépendance et des causes de contestation qui pourraient aider la noblesse a reconstituer la féodalité, le clergé a reconnaître la suprématie romaine, les villes a rétablir la démocratie municipale. Aussi François 1er, tout en se déclarant le protecteur des lettres, disait-il en parlant du luthérianisme : que celte secte et autres nouvelles sectes tendaient plusàla destruction des royaumes qu'à l’édification des âmes ' .
1 Brantôme, Œuvres; Paris, 1822, 1824. Yie des Dames illustres t. V, p 220.
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Malgré ces dispositions défavorables, il était impossible que les idées et les sentiments qui avaient fait naître et triompher les doctrines protestantes dans d’autres pays ne rendissent pas en France ces doctrines vraies pour un grand nombre d’esprits indépendants, chères à beaucoup d’âmes pieuses. Les lettrés qui, â l’aide des connaissances récemment introduites, des livres que l’imprimerie avait répandus, des langues grecque et hébraïque, dont l’enseignement venait de s’ajouter â celui de la langue latine, comparèrent la simplicité des textes évangéliques avec les développements que leur avait donnés l’Église par ses docteurs et ses pontifes, et, n’en apercevant pas les liens, n’y trouvèrent que des différences ; les hommes religieux qui, frappés des vices depuis si longtemps incorrigibles du clergé, furent portés â confondre sa corruption avec son ministère, a considérer la plupart des sacrements comme des erreurs, parce qu’ils donnaient lieu à des abus, a déclarer les pratiques religieuses sans mérite spirituel, parce qu’elles semblaient sans effet moral, a placer dès lors le salut du chrétien dans la foi et non dans les œuvres, et a le faire descendre directement de Dieu, pour rejeter l’intervention trop compliquée du sacerdoce; tous ceux, en un mol, qui voulurent examiner pour croire, croire pour pratiquer, et qui, ne comprenant point le sens alors obscurci, l’enchaînement alors oublié des dogmes fondés sur l’interprétation de l’Évangile par les plus grands génies chrétiens et par l’as-
sentiment continu de toutes les générations religieuses, recherchèrent une foi plus intelligible et un culte plus simple ; tous ceux-là, dis-je, embrassèrent les doctrines protestantes et formèrent un parti clandestin et persécuté jusqu’au moment où la faiblesse de l'autorité royale, exercée par un prince mineur, donna a ce parti l'appui de la noblesse française et lui permit de se montrer, de se constituer et d’agir.
Jusqu’à ce moment, le protestantisme n’eut en France que de mystérieux propagateurs, et fut réduit à se cacher ou a s’expatrier. La petite colonie de lettrés qui l’embrassa la première, et a la tète de laquelle se trouvaient Lefèvre d’Étaples, le professeur le plus savant de l’Université de Paris, et Guillaume Farel, régent au collège du cardinal le Moine, se réfugia d’abord a Meaux sous la protection de l’évêque Briçonnet, que son amour des lettres avait favorablement disposé pour une réforme, et ensuite a Bâle, afin de se soustraire aux décrets de la Sorbonne et aux arrêts du parlement. Ce n’est donc pas en France qu’il convient de chercher dans ses commencements le protestantisme français, mais en Suisse, qui devint le lieu de son refuge et le théâtre de sa grandeur. C’est la que le caractère français eut son représentant dans Farel, et l’esprit français le sien dans Calvin : l’un fut l’apôtre de la croyance nouvelle, et l'autre son régulateur dans la Suisse française.
Essayons «le retracer la révolution que ces deux
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bannis accomplirent sur une terre étrangère, après avoir vainement tenté et promptement désespéré de l’accomplir dans leur patrie.
Guillaume Farel ', qui prépara les voies a Calvin, et qui avait vingt ans de plus que lui, était né a trois lieues de Gap en 1489. 11 appartenait à une famille de gentilshommes. 11 s’était rendu a Paris pour y étudier, s’y était étroitement lié avec Lefèvre d Étaples, professeur de mathématiques et de philosophie a l’Université. Devenu son disciple, il avait été d’abord fervent catholique comme lui. Il ne pouvait rien croire avec modération. La première atteinte que reçut sa foi lui fut portée par la lecture de la Bible. 11 rejeta d’abord ses doutes comme provenant d’une fausse interprétation des Écritures, mais Lefèvre d’Étaples les fortifia et les étendit bientôt, en lui enseignant que le salut du chrétien ne venait pas des œuvres de l’homme, mais de la grâce de Dieu. C’était la doctrine de Luther,* a laquelle il fut peu de temps après entièrement initié. Il l’embrassa avec l’ardeur de son esprit et la fougue de son caractère. Il étudia le grec cl l’hébreu, qui étaient les deux instruments nécessaires aux nova* teurs pour connaître les textes originaux des livres évangéliques et les rendre l’objet d’une explication
1 Voir, pour loul ce qui sc rapporte à la vie de Farel, l’annexe A, placée à la suite de ce Mémoire et extraite du manuscrit de la Bibliollièquc de Genève portant le n° 147. Ce manuscrit contient à la fois la vie inédite de Farci cl la chronique sur l’établissement de la reformation à Genève par le ministre Froment.
libre et directe. Il se retira d’abord de Paris k Meaux, avec son maître Lefèvre d’Étaples, pour fuir les persécutions de la Sorbonne et du parlement. Obligé plus tard de quitter cet asile, il se rendit en 1524 dans les pays réformés les plus voisins de la France. Il contracta une étroite amitié avec les réformateurs de l’Alsace et de la Suisse allemande : avec Bucer et Capito, a Strasbourg ; Zwingle, a Zurich ; Pellican et Œcolampade, a Bâle; Berthold Haller, a Berne. Il admira leur piété et leur érudition, souhaita vivement marcher sur leurs traces, et s’offrit a les aider dans l’accomplissement de leur tâche. Ces réformateurs acceptèrent la coopération de Farel, et lui donnèrent la main d’association. Ils le jugèrent propre a porter leur doctrine dans la Suisse française, pays coupé en petites souverainetés, et qu’ils étaient moins en mesure de convertir eux-mêmes, parce qu’ils en ignoraient la langue. Ils l’y envoyèrent dès lors, en sorte que la mission de F’arel dans cette partie des Alpes fut le résultat d’un plan concerté.
11 était éminemment propre, par ses défauts comme par ses qualités, a la tâche qui lui fut assignée dans le grand travail de la réforme. 11 était infatigable de corps, ardent d’esprit, intrépide de cœur et doué d’une volonté indomptable. Sa conviction et sa passion lui donnaient un singulier ascendant. Il fut le plus entraînant des réformés français. Il avait de cette éloquence populaire avec laquelle Luther avait subjugué les masses, et de cette intrépidité héroïque qui fait sortir des grands
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périls en les bravant ; mais il était dépourvu de la prudence politique qui avait concilié a Luther la faveur des princes d'Allemagne, et a Zwingle l’assistance des magistrats de la Suisse. Son courage était plus celui d’un soldat que d’un chef, et sa prédication annonçait plus un fougueux apôtre qu’un habile novateur. Les siens l’appelaient le zélé; mais le pacifique Érasme, qui voulait la liberté sans combat, et qui, comme il le disait lui-même, ne l’aimait pas séditieuse1, l’appelait l'audacieux et le téméraire*.
C’est pourtant avec cette audace et cette témérité qu’il parvint, pendant les six premières années de son bannissement, a remplir entièrement sa mission. 11 propagea les idées nouvelles dans le comté de Montbéliard, qui appartenait au duc de Wurtemberg ; dans la ville de Morat ; dans la vallée de l’Aigle, que les cantons de Fribourg et de Berne possédaient par moitié; dans le comté de Neufchâtel, dont la duchesse de Longueville était souveraine, et dans celui de Vallengin; dans le bailliage de Granson, et dans les villes d’Orbe et de Lausanne. 11 rencontra de grands obstacles et de nombreux dangers. 11 lui fallut tout le courage et toute la persévérance dont il était doué pour suffire et pour survivre a ce dangereux apostolat8. Aucun de ces pays ne fut
1 « ltaquc si Luthcrus omnia vere scripsisset, milii tamen magnoperc displicerct scdiliosa libertas. a (Erasm., Epistol.; London, 1692, in-fol., lib. XVII, Ep. xxvi.)
* Chronique sur la réformation de Genève, dans le manuscrit n* 147.
5 De 1524 à 1551, l ie inédite de Furel, et Chronique lur la réformation de Genève, tbid.
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converti en une seule lois. 11 fut chassé successivement de tous et maltraité dans plusieurs. Ce n’est qu’a la seconde et troisième tentative qu’il parvint a y établir le culte réformé. 11 y gagna peu à peu les populations et il y institua des ministres1.
Mais, pour que le protestantisme français eût sa forme particulière et sa marche décidée, il avait besoin d’une ville qui lui servit de centre, et d un chef qui devînt son législateur. La conquête de cette ville et la désignation de ce chef appartinrent a Karel. Ce fut lui qui donna Genève a la réformation, et Calvin a Genève.
Genève ayant été le théâtre de trois révolutions consécutives, qui firent d’elle un État indépendant, une ville réformée, et la capitale d'un protestantisme nouveau, il est nécessaire de remonter un peu plus haut pour connaître les causes et suivre la marche de ces divers événements.
Placée entre le Jura et les Alpes, a l’extrémité méridionale du lac Léman, auquel elle donna son nom ; assise sur le Rhône et presque baignée par l’Arve, Genève s’élevait dans un pays magnifique, sur un territoire qui n’était plus la France et qui
' Knlrc autres, Pierre Viret, « natif d’ürbc, de la juridiction commune des seigneurs de Berne cl de Fribourg, personnage discret cl docte, et d’autres enfants du pays, desquels il se servait çà et là, les employant au sacré ministère. » (Vie inédite de Farel, dans le manuscrit n" 147.) — Tous les événements de ce difficile apostolat se trouvent racontés dans la vie inédite de Farel, dont le ministre Aucillon a fait quelque usage dans la Vie de Farci qu’il a publiée à Amsterdam en 160! , in-32. Ils le sont aussi dans la Chronique manuscrite de Froment.
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n était pas encore la Suisse, mais où l’on avait l’esprit de l’une et la liberté de l'autre.
Elle était l’un des débris de ce royaume de bourgogne qui, en tombant en pièces, avait donné naissance à des souverainetés féodales, comme le Dauphiné, la Savoie, la Provence, etc.; h des États démocratiques, comme les cantons de la Suisse; à des principautés ecclésiastiques, comme celles de Lyon, de Valence, de Gap, de Grenoble, de Die, de Saint-Paul-Trois-Chàteaux, de Lausanne et de Genève. Sa constitution, bien que la démocratie y dominât, était formée des éléments les plus divers. Son évêque était son souverain1. Élu par le peuple et le clergé avant le douzième siècle, il était nommé par les trente-deux chanoines de l’église cathédrale de Saint-Pierre depuis la révolution sacerdotale qui avait concentré le droit d’élire les papes dans le collège des cardinaux, et les évêques dans les chapitres des chanoines. Après que l’évêque nommé par le
1 Voici comment l'évêque Guillaume de ConHans expliquait luimême sa souveraineté dans des lettres d'excommunication, en 1291, contre le Dauphin de Viennois, qui s’était joinl au comte de Genevois pour soutenir celui-ci dans ses prétentions : c Nolorium est omnibus, quod episcopus Gcbennensis, ipse solus et insolidum, dominus est et princcps civilalis Gebcnncnsis, non Italiens in dominatu ejusdem parlicipcm vol consortem, sed agens et exerçons in ea, tam per se, quain per viccdominum suum et per alios officiarios et judices suos, merum et mixlum imperium et omnimodam jurisdiclionem lemporalem et spiritualem. Et quod ipsam civitatem Gebennensem, castra, villas et possessiones, homines, jura et jurisdietiones, ac libertates et universa bona lemporalia ad Ecclcsiam Gelicnnensem pertinentia, a solo impernlore Itomano immédiate dignoscitur obtinerc. a (Spon, llist. de Genève ; Genève. 1750, in-4*. t. 1, p. 57, note T de Gantier.) — a No-
chapitre avait été confirmé parle peuple, il était solennellement installé dans sa principauté. Les chanoines réunis le recevaient en grand costume, avec les capes et la croix, h la porte de l’église de Saint- Pierre. L’évêque donnait aux chanoines le baiser de paix, et il était ensuite conduit par eux jusqu’à l’autel, où se trouvait un missel ouvert sur lequel il jurait, les deux mains étendues, en présence du peuple et des syndics de la ville, de respecter et de maintenir les libertés, les franchises et les coutumes des bourgeois de Genève. 11 était dressé acte de ce serment par un notaire public, et c’est après l’avoir prêté que l’évêque était reconnu souverain*.
L’évêque, dont la souveraineté datait à peu près de la même époque que celle des princes ecclésiastiques d’Allemagne*, rendait la justice au civil, avait droit de grâce en matière criminelle, levait les impôts, battait monnaie et commandait les troupes. Mais il avait délégué sa juridiction civile et son pou-
loriumquod Ecclesia Gebennensis domina est et princeps unica in solidum civilatis et suburbii Gebennensis.» (Acte cité dans le Citadin, dans Spon, Hist. de Genève, t. I, p. 45.)
1 Voir le juramentum præstit.um per Joh. de Bertrandis, episcopum Gebennensem , manulenendi liber taies et franchesias, etc., en 1409 (Spon, t. II, p. 123, pièces justificatives, n” 48), et juramentum Joh. Brevis, Coxæ, episcopi Gebennemis, de tuendis franchesiie, en 1422. (Ibid., p. 105, n" 53.) Ces deux pièces sont tirées des Archives de Genève.
* Elle datait de Conrad le Salique, qui vint dans Genève en 1034, comme roi de Bourgogne. (Vie de Bonivard, dans les Chroniques de Genève, par François de Bonivard, prieur de Saint-Victor ; Genève, 1831, in-8", t. I, avant propos, p. 132 et 133.)
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voir militaire 'a un vidomne (vicedominiis)' , qui fut, jusque vers la fin du treizième siècle, le comte de Genevois, et, jusqu’au commencement du seizième, le duc de Savoie*. Ce vidomne avait la garde du château de l’Isle, placé sur le Rhône * dans Genève même, où il tenait garnison, et jugeait les petites causes par un lieutenant, d’une manière sommaire, verbale et dans la langue du pays*.
Quoique possédée par l’évêque, et tenue en respect par le châtelain de l’isle, Genève jouissait des franchises les plus étendues, et se gouvernait presque démocratiquement elle-même. Tous les chefs de maison se réunissaient deux fois dans l’année en conseil général, au son de la grosse cloche de Saint- Pierre, pour élire quatre syndics et un trésorier, régler les impôts, porter des édits, délibérer sur les alliances, fixer le prix du vin et du blé. Les quatre syndics, qui étaient renouvelés tous les ans, et qui
* « Cornes iidelis advocatus sub episcopo esse debet. » (Voir la pièce justificative n* 5, intitulée Acordium et transactio facta inter episcopum et comitem Gebenntntem, tuper juridictione et dominiis c ivitatis Gebennensis, ann. 1155; dans Spon, t. II, p. 9.)
* C’est en 1255 que le comte de Savoie fit alliance avec la ville de Genève contre le comte de Genevois, et en 1290 qu’il fut substitué aux droits de celui-ci. 11 prit le titre de vidomne, et cul un lieutenant qui fut appelé le châtelain du vidomne. Plus tard le nom de vidomne fut donné au châtelain lui-même. (Spon, pièces justificatives, n* 23, t. II, p. 57, qui contient le traité d’alliance, et n* 24, t. II, p. 59, qui contient l’acte d’inféodation du vidomnat.)
* Ce fut de 1215 à 1219 que l’évêque Pierre de Sessons fit bâtir le château de l’islc dans Genève. (Spon, 1. 1, p 51.)
* Spon, t. I, . 56, note T de Gautier. — Chroniques de Bonivard. t. I, p. 140. — Chouet, xxi’ question sur l'histoire de Genève.
ne pouvaient pas de trois ans rentrer en charge, avaient seuls le droit de poursuivre en matière criminelle, d’emprisonner, de mettre a la question, de condamner à mort. Entre le coucher et le lever du soleil, ils étaient maîtres absolus de la ville, dont les portes, les armes, l’artillerie, étaient, en tout temps, contiées a leur garde. Us disposaient d’un tiers des revenus publics, dont les deux autres tiers appartenaient a l’évêque. Ils étaient assistés d’un conseil composé, tantôt de seize, tantôt de vingt, tantôt de trente membres, qu’ils désignaient euxmêmes1 .Telle était l’organisation du parti bourgeois.
Le parti ecclésiastique était très-puissant dans Genève. Les trente-deux chanoines de l’église cathédrale de Saint-Pierre, qui portaient l’épée, en étaient les chefs. Il comptait dans la ville sept cures, onze chapellenies et cinq monastères*. Sur une population d’environ douze mille âmes, il y avait trois cents ecclésiastiques dans Genève vers le commencement du seizième siècle*.
Le parti militaire y était également fort. 11 tenait le château intérieur de l’Isle et s'appuyait sur les châteaux de la Bâtie* et de Peney8, qui longeaient
1 Chroniques de Bonivard, t. I, p. 129 à 131. — Spon, t. I, p. 4Gcl ■17, 70 et 71. — Bérenger, Histoire de Genive ; Genève, 1772, l. I, p.54.
1 Chroniques de Bonivard, t. I, p. 89 à 118.
5 Ibid., t. II, p. 385, et la note 1 qui y est jointe.
* Il Tut bâti en 1219, à une demi-lieue de Genève, par Girard de Terny, qui en prêta hommage à l’évêque et à la ville. (Spon, t. I. p. 51.)
“ Il lut construit par l’évêque Aimé de Grandson en 1220. à deux lieues au-dessous de Genève, sur le Rhône. [Ibid.)
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le cours du Rhône, et sur celui de Gaillard1, qui commandait le cours de l’Arve. Ces châteaux étaient a une ou deux lieues de Genève, dont le territoire était couvert de beaucoup d’autres châteaux ou maisons fortes, et qui était enclavé dans les possessions, d’abord des comtes de Genevois, ensuite des ducs de Savoie. Ainsi que cela se pratiquait dans le moyen âge, la plupart des nobles territoriaux étaient bourgeois de la ville.
Cette constitution mixte, qui partageait le pouvoir entre l’évêque, le vidomne et les syndics, au nom desquels se faisaient les criées et se portaient les statuts*; qui balançait la souveraineté de l’évêque par les prérogatives du vidomne et les franchises du peuple ; qui soumettait les sentences du vidomne h l’appel de l’évêque, et celles des syndics à son droit de grâce ; qui appelait deux fois par an tous les citoyens â délibérer sur la chose publique pour garder, dit Bonivard, ï évêque de tyrannie, et te petit conseil d’oligarchie3, cette constitution faisait de Genève une ville a la fois ecclésiastique, féodale et républicaine, et devait lui donner une existence longtemps troublée, une souveraineté incertaine, une liberté combattue.
Le principal danger pour elle se trouva dans les
' Aimé II, comte de Genevois, lit bâtir ce château à une lieue île Genève, sur l’Arve, en 1304. (Spon, t. I, p. 58.)
* Ibid., t. I, p. 46 et 47. — Chroniques de Bonivard, t. I, p. 133.
* Cette phrase, qui ne se trouve pas dans les chroniques imprimées, est tirée d’une variante de ces chroniques, transcrite dans le manuscrit n* 139 de la Bibliothèque de Genève.
projets ambitieux du vidomne. 11 était h craindre, en effet, que Genève n’éprouvât le sort commun a toutes les villes ecclésiastiques du royaume de Bourgogne. Grenoble et Gap étaient tombées sous le pouvoir des Dauphins de Viennois ; Lyon , sous celui de Philippe le Bel ; Valence, Die, Saint-Paul- Trois-Châteaux, sous celui de Louis XI. Par suite d’une ambition analogue et d’un besoin naturel d’agrandissement, les comtes de Genevois et les ducs de Savoie cherchèrent tour à tour h s’emparer de Genève. Ils voulurent réduire l’évêque à netre que le chef spirituel de la ville, et faire, de ses citoyens, leurs sujets.
Mais ils trouvèrent dans ces intrépides bourgeois une résistance qui dura quatre siècles. Tantôt soutenue par l’évêque, qui mettait sa souveraineté en commun avec leur liberté, tantôt entravée par lui, â cause de sa parenté avec les princes qui visaient a l’usurpation, cette résistance ne se démentit jamais. Elle se montra toujours lièrement, et quelquefois héroïquement. Pour arrêter les projets d’usurpation des maisons de Genevois et de Savoie, les empereurs Frédéric Barberousse, Charles IV, Sigismond, confirmèrent par des bulles l’indépendance de Genève, et la reconnurent comme ville impériale, relevant d’eux immédiatement, et n’ayant d'autre supérieur que saint Pierre, en considération duquel, disaient ces empereurs dans leurs bulles4,
* g Rcmaneat, dit la bulle de l’empereur Frédéric Barberousse, de 1102, ipse episcopus et sui successores suprcmus dominus et prin-
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nous et nos prédécesseurs dans le saint empire, avons accordé à la ville de Genève ces privilèges et ces grâces. Mais il ne suffisait pas d’avoir le bon droit, il fallait pouvoir le maintenir par la force. Tant que la maison de Genevois subsista, les bourgeois de Genève s’allièrent, pour lui résister, à la maison de Savoie. Lorsque celle-ci eut pris les possessions, la place, les desseins de l’autre, qui s’éteignit ’a la fin du quatorzième siècle1, les bourgeois de Genève cherchèrent leurs alliés et leur appui dans les cantons suisses.
Le plus ardent et le plus redoutable de leurs antagonistes fut Charles III, qui monta sur le trône ducal de Savoie en 1504. Il commença avec eux une lutte qui dura vingt ans, et dont l’issue devait être l’asservissement de Genève ou l’abolition du vidomnat. Il essaya d’abord d’obtenir la souveraineté par séduction. Les Genevois avaient perdu, en
ceps civilatis, suburbiorum et limitum ipsius civilatis et caslrorum cpisropalus Gebennensis, nullum ex liiis rccognoscentcs stiperiorcm præter quam bcalum Pelrum aposlolum ob cujus reverentiam nos et nostri in sacro inipcrio predccessores talia conlulimtis privilégia et gralias. » (Dans Spon, pièces justificatives, n’ 7, t. II, p. 24 à 29. — Sentences et lettres de Charles IV, de 1366 et 1367, dans Spon, pièces justificatives, n°* 26, 27, 28, 29, t. II, p. 96 à 103. — Bulles de l’empereur Sigismond, de 1412 et 1420, ibid., p. 126 et 163, n*‘ 49 et 52.)
* En 1401, Oddo de Villars, oncle d’Humbert de Villars, dernier comte de Genevois, mort en 1400, vendit ses droits à Amé VIII, comte de Savoie, pour quarante-cinq mille livres d’or. (Spon, t. I, p. 73. La livre d'or ou le franc d'or était une monnaie d’or fin de 63 au marc, note X de Gautier, ibid. — Guichenon, Histoire généalogique de la maison royale de Savoie; Turin, 1778. in-fol., I. II, p. 24.)
14G3, leurs foires, qui avaient été transférées a Lyon. Le duc s’engagea, en 1512, a les obtenir de nouveau pour eux, s’ils consentaient a lui donner la seigneurie directe de la ville et à lui faire prêter serment par les syndics. Mais ils lui répondirent qu’ils aimaient mieux vivre dans la pauvreté et la liberté que de devenir plus riches et d’être dans l’esclavage, et les syndics lui refusèrent un serment qu’ils n’avaient jamais, disaient-ils, prêté à aucun prince de la terre1. Ce moyen ne lui ayant pas réussi, il recourut 'a la violence. 11 parvint a faire nommer, en 1513, pour évêque, Jean, bâtard de Savoie. Celui-ci ayant obtenu l’évêché à condition de trahir Genève*, céda sa juridiction temporelle au duc et se dévoua a ses volontés usurpatrices.
D’un commun accord ils attaquèrent les franchises de la ville. Le moment paraissait bien choisi pour l’entreprise du duc. Allié aux maisons de France et d’Autriche, ligué depuis 1509 avec les cantons suisses, ayant trouvé réunis a ses États le comté de Genevois, la baronnie de Vaud, les seigneuries de Gex, de Faucigny, de Valromey, de Bresse, dont l’ancienne désunion avait favorisé l’indépendance de Genève ; possédant, a l’exception de cette ville et de celle de Lausanne, tout le bassin entre le Jura
1 Spon, t. I, p. 112 et 115, et noie O de Gautier, ibid. — Chroniques de Bonivard, t. I, p. 17.
* « Jehan de Savoie, dit Bonivard, nous avoit vendus encore en herbe, car il avoit fuit présent de nous, devant que lussions à lui. » [Chronique* de Généré, I. I, p. 25. — Spon, t. I, p. 120. et note Xde Gautier, ibid.)
V GENEVE
et les Alpes; disposant du chapitre, qui était rempli de ses créatures ; ayant dans l’évêque un complice de ses desseins; soutenu par beaucoup de riches bourgeois, moins épris d’une liberté orageuse que désireux de jouir tranquillement de leur aisance, et parmi lesquels il avait fait admettre un nombre considérable de Savoyards dévoués a ses intérêts1 *; voyant la ville sans fortifications*, sans appui, sans alliance, le duc crut son usurpation aisée et infaillible.
Il rencontra cependant quelques bourgeois généreux qui conçurent la pensée de s’opposer a lui. l)e ce nombre furent Besançon Hugues, Jean Pécolat, François Bonivard, prieur de Saint-Victor, et Jean Levrier. Mais le principal d’entre eux fut Philibert Berthelier. 11 cachait une âme forte sous des dehors frivoles, et nourrissait des sentiments profonds dans une vie dissipée. Comme il était membre du petit conseil, l’évêque, pour le gagner, lui avait donné le commandement du château de Peney. Dès que Berthelier aperçut les intentions du duc et de l’évêque, il se démit de cette charge afin d’être plus libre dans sa résistance3 * 5. 11 se plaça â la tête des jeunes gens, que, sous prétexte de leurs plaisirs, il organisa en confédération de défense com-
1 Galiiïe, Polices généalogiques sur les familles genevoises; Genève,
1831, in 8", 1. 1, p. 552.
1 a Les murailles el forteresses de la ville ne valoient un coup de
poing. » ( Chroniques de Bonivard, t. I, p. 22.)
5 Chroniques de Bonivard, t. II, p. 258. — Gautier, Histoire manuscrite, liv. 111, — et GalilTc, Notices gc'néal., t. I, p. 8 el ü.
niune, à laquelle il donna le nom de Qui touche l'un touche l’autre l.
Cette confédération fut le premier instrument du salut de Genève, qu elle conduisit a l’indépendance par les voies apparentes du désordre*. C’est avec ces jeunes gens inconsidérés, nommés les Enfants de Genève , très-susceptibles sur le point d’honneur et toujours disposés a recourir aux armes, ne comprenant d'abord que les droits de la dissipation, n’ayant que le patriotisme nécessaire pour défendre leurs plaisirs, croyant que la liberté pour chacun fût de vivre à son appétit, saris loi, rèyle, ni compas , que Berthelier essaya de rétablir cette autre liberté, qui n’est pas de faire ce que l’on veut, si l’on ne veut ce que Von doit3. Il connaissait les dangers auxquels il
1 a Ils s’asscmbloicnt a» Molard, à Plainpalais et dans d’autres lieux publics ou secrets, sans la permission, l'ordre ou la volonté de monseigneur l’évêque et de scs officiers, formant des convenliculc6 illicites au mépris de son autorité ; dans lesquelles congrégations et convcnticules ils sont convenus d’être unis et unanimes pour se secourir l’un l’autre comme tous, au nombre de cinquante et plus, se sont unanimement et de plein accord donné leur foi de le faire, tant contre notre dit seigneur évêque que contre ses officiers, promettant de ne pas souffrir que leurs franchises et libertés fussent enfreintes de droit ou de fait, et que si l’un d’eux étoit arrêté pour un délit ou pour autre chose par le vidomne ou les autres officiers de l’évêque, iis se révolteroient et ne permettroient pas qu’on le louchât, qu’on l’arrêtât ou qu’on le mil en prison, et qui en toucherait un serait censé avoir touché tous les autres, et qu’ils se défendraient l'un l’autre avec leurs armes, leurs ongles et leurs dents ( armis , unguibus et rostris). » (Procès d’Ami de Roye, dans Galiffe, Matériaux pour l'histoire de Genève; Genève, 1829, t. II, p. 214. — Ibid., p. 214, 215 et 120, 157 et 191, — et Nol. généal., t. I, p. 9.)
* Chroniques de Donivard, t. I, p. 28 et 29.
» Ibid.
A GENÈVE
s’exposait et le sort qui l’atteodait. Aussi disait-il souvent a Bonivard : Monsieur mon compère , pour l’amour de la liberté de Genève vous perdrez votre bénéfice l, et moi la tête*.
C'est en 1517 que commença sérieusement l’attaque du duc contre la ville de Genève. Pour avoir bon marché de ses droits, il songea à perdre ses défenseurs. Il fit donc intenter par l’évêque une accusation capitale contre les plus indépendants des bourgeois, qui furent poursuivis comme ayant voulu empoisonner Jean de Savoie avec des pâtés de poisson. Jean Pécolat, ayant dit que l’évêque ne vivrait pas longtemps, fut saisi, conduit au château de Thiez, et appliqué a la torture au nom de Jean de Savoie, quoique ce droit fût réservé aux syndics*. Il résista courageusement â deux de ces cruelles épreuves ; mais les tourments firent tléchir sa force
* Ce bénéfice était très-considérable. Le prieuré de Saint-Victor comprenant quinze ou vingt villages, tels que Carligny, Cliancy, Avusy, Laconex, Troinex, I-andecy, Consignon, etc., dont les ducs de Savoie étaient seigneurs suzerains. (Picot, Hist. de Genève; Genève, 1811, in-8% t. I, p. 59 et GO.)
* iicrthelicr avait alors cinquante ans, a et ne faut dire qu'il eut ce fait imprcmedilement, car il savoil très-bien qu’il mourrait pour cela, et s'en tenoit certain comme de la mort en général. Ce qu’il m’a dit cent fois : « Monsieur mon compère, disoit-il, touchez là, a car, pour amour de ladibcrté de Genève, vous perdrez votre bénéfice, a et moi la tète. » (Chroniques de Bonivard, t. II, p. 257, 238 )
5 Chroniques de Bonivard, l. II, p. 281 à 285. — Chronique inédite de Michel Roset, intitulée : Sommaire recueil de ce qui se trouve des affaires de Genève et de l'État de l'Église en icelle, jusques à l'an 1562, dans le manuscrit n*139 de la bibliothèque de Genève, liv. I, ch. lxxxi, — Spon, 1. 1, p. 123 à 127.
d ame a la troisième, et il dit tout ce qu’on voulut contre Berthelier et ses autres amis. 11 s’empressa, dès qu’il fut rendu a lui-même, de rétracter ses aveux. Lorsque plus tard on allait l’appliquer une quatrième fois a la torture, il se coupa une partie de la langue pour que la douleur ne lui arrachât plus de paroles funestes a ses concitoyens1. Deux de ceux-ci, nommés Navis et Blanehet, périrent pour ce prétendu complot. Le duc les lit prendre sur ses terres, où ils se trouvaient alors, appliquer â la torture et décapiter. Leurs têtes furent clouées a un noyer, sur les bords de l’Arve, afin d’effrayer les autres*.
Berthelier, auquel un sort pareil était réservé s’il ne s’était pas évadé, se réfugia a Fribourg. Pendant cet exil momentané, il ménagea à sa patrie menacée une protection plus puissante que celle des jeunes gens enrôlés sous sa bannière de dissipation et d’indépendance. Il disposa les Fribourgeois à se lier, comme cela se pratiquait dans les cantons suisses, par un traité de eombourgeoisie et de défense mutuelle avec les Genevois, que les attentats du duc avaient tirés de leur indifférence. Ces derniers lui accordèrent même un sauf-conduit pour qu’il revînt se faire juger par les syndics, qui l’acquittèrent3.
' Michel Uoset, liv. I, ch. lxxxi, — et Chroniques de Bonivard, l>. 504-303.
* Avec une croix bhmchc et un écriteau portant \ Ce sont ici les Iruilres de Genève. — Spon, t. I, p. 136. — Gautier, Hist. ms., liv 111. — Chroniques de Bonivard, t. 11, p. 323 à 525, avec les notes.
5 Chroniques de Bonivard, t. Il, p. 289, 311, 312. — Gautier, llisl ms., liv. III, — et Spon, t. I, p. 142, note 11 de Gautier.
A GENftVE
Le traité de combourgeoisie, préparé par Berthelier, fut conclu par Besançon Hugues, alors syndic, qui se rendit tout exprès a Fribourg1. Dès ce moment se forma le parti politique des Eidguenots *, ou des confédérés, qui succéda a la bande licencieuse des Enfants de Genève. Les créatures et les soutiens du duc composèrent, sous le nom de Mamelus *, le parti contraire. La ville fut divisée en deux factions, dont l’une s’appuya sur la Suisse, l’autre sur la Savoie. Les Eidguenots portaient à
1 Chroniques de Bonicard, t. II, p. 330 et 333 : « Et commença le peuple à connoitre le profit que provcnoit d'avoir alliance au pays des ligues, vu que l’on n’osoit atlouchcr aux alliés d’ieeux, non plus que au feu saint Anloine. » (Ibid., p. 327. — Sur la conclusion de l'alliance, noie II de Gautier, dans Spon, t. I, p. 142 et suiv.)
* Eidgcnosscn, liés par le serment, d’où l’on fil Eidguenots à Genève, et Huguenots en France, lorsque les réformés français furent, vers 1560, en communication directe et constante avec les réformés de Genève qui les dirigeaient : « Eidgenoss signifioil en allemand les ligués ou alliés, duquel nom s’appellent les Souisses en général, car Eyd signifie serment, et Gnoss participant... Ceux qui lenoicut le parti des princes à cette cause par moquerie les appeloient les Eidgenoss, et ceux de la part de la liberté nommoient ceux par l’opposile les Mamelvs... El on commença il se bander l’un contre l’autre, et à porter des marques pour se rcconnoîlre. (.es Eidgenoss portoient des plumes de chapon à la façon des Souisses. Les Mameluz ou monseigneuristes, le houx, qui se nomme en savoisien le harègle. et faisoienl dictiers et chansons les uns contre les autres. » ( Chroniques de Bonivard, t. 11, p. 531.)
5 a A tous en général la commune voix imposa nom de lUamelus. à cause qu’ainsi que les Mamcluz avoient renoncé Jésus-Christ pour suivre Mahomet, aussi avoient ceux-ci leur liberté et chose publique pour se assujettir à tyrannie. » (Ibid., p. 287, 288.)
« 11 y avoit à la tète de celte faction près de quarante riches marchands dont quelques-uns avoient jusqu'à cinquante mille écus de fortune. » (Gautier, Hist. ms., liv. NI.)
leurs chapeaux des plumes de coq a la façon des Suisses, les Mamelus y portaient du houx comme les Savoyards.
Le duc, dont les prétentions avaient conduit h la formation de la bande de Berthelier, et dont les violences avaient provoqué le traité avec Fribourg, fut extrêmement courroucé. 11 regarda l'alliance comme une précaution dangereuse pour ses desseins, et l’acquittement de Berthelier comme une bravade contre sa puissance. 11 résolut de faire rompre l’une et révoquer l’autre. Il se plaignit a tous les cantons suisses, réunis a Zurich, de celui de Fribourg, qui avait conclu un traité avec ses sujets sans son assentiment. La diète se prononça pour l’annulation de la combourgeoisie ; mais les villes de Fribourg et de Genève y persistèrent, malgré toutes les tentatives du duc pour les y faire renoncer1.
Le duc recourut alors a la force. Il assembla secrètement une armée, et se présenta devant Genève, qu’il déclara rebelle à feu et à sang. Avant que les Fribourgeois pussent secourir leurs confédérés, il entra dans la ville à la tête de ses soldats. 11 lit abattre la porte Saint-Antoine, sur laquelle il marcha en signe de triomphe. Il défendit aux bourgeois de porter des armes sous peine de trois coups d’estrapade. Il convoqua l’assemblée générale et la força de renoncer à l’alliance de Fribourg. Les syn-
1 Chroniques de Bonivard, t. II, p. 536 à 558. — Gautier, Uist. m,., liv. IV. — Spon, 1. 1, p. 142 et suiv. — Voir en outre la longue cl excellente note H de Gautier.
A GENÈVE
dics sous lesquels le traité de combourgeoisie avait été conclu furent déposés, et le duc, par la terreur qu’il inspira, parvint a n’introduire que des Mamelus dans le petit conseil *.
Bertlielier n’avait pas pris la fuite*. 11 attendit avec une intrépidité tranquille le sort qu’il prévoyait depuis longtemps pour lui. Acquitté parles syndics, scs juges, il ne voulut pas reculer devant ses ennemis victorieux. Un jour qu’il revenait de son jardin, jouant avec une belette apprivoisée, le vidomne le lit prisonnier au nom de l’évêque, et le conduisit au château de l’Isle. Interrogé par un prévôt savoyard, chargé de le juger au mépris des franchises de la ville, il refusa de lui répondre. 11 fut condamné à avoir la tête tranchée. 11 mourut avec magnanimité, en léguant a sa patrie l’exemple de son courage et les fruits futurs de sa négociation avec Fribourg. Ses gardes lui ayant dit : Demandez grâce à Monseigneur.— Quel seigneur? répondit-il. — Monsieur de Savoie . voire prince et le nôtre. — Il n’est pas mon prince; et, quand il le serait, je ne demanderais pas grâce. — Il faut donc mourir, ajoutèrent-ils. Pour toute réponse il écrivit sur la muraille de sa
1 Spon, 1. 1, p. 144 et suiv.— Chroniques de Bonivard, t. II, p. 350 à 359, 570 à 578. — Gautier, llist. ms., liv. IV. — Picot, llist. de Genève, t. I, p. 223 et suiv.
* « Je n’ai vu ni lu oncques, Hit Bonivard, un si grand mespriscur de mort que Bertlielier, à qui il ne restoit que un petit nombre de compagnons mal exercés aux armes, qui l'accompagnoicnt, et lors toutes choses cloient en tel état que nul osoit aller sur les champs » [Chroniques, t. II, p. 280, 287.)
prison : Non moriar, sed vivant, et narrubo opéra Domini1 * * * 5. 11 fut décapité devant le palais de l’évêque, et son corps tout sanglant fut traîné dans les rues par le bourreau, qui disait en montrant sa tête : Que ceci serve aux traîtres de leçon ! Berthelier emporta les regrets et l’admiration de ses concitoyens, qui lui tirent cette épitaphe :
Ouitl milii mors nocuit, virtus post l'alu vircscit. N oc cruce, nec sævi gladio péril ilia. lyranni *.
La tyrannie du duc s’exerça pendant cinq ans et sans obstacle dans Genève. Il fit emprisonner, battre, torturer, périr tous ceux qui s’étaient opposés a son autorité ou dont il craignait la résistance*. Boni vard fut saisi, privé de ses bénéfices et enfermé dans le château de la (irolée*. Le conseiller Levrier fut condamné à la peine capitale pour avoir dit dans le conseil que le duc n’était pas souverain de Genève. Il marcha à la mort en prononçant les vers
1 Voir, pour les détails de l’arrestation et «le la mort de Bertlielier.
les Chroniques de Donivard, t. Il, P- 560 à 370. — Spon, l I, p. 157
* Spon, 1. 1, p. 157 à 161 .
5 Chroniques de Donivard, t. II, p. 574.
* Cliàleati du duc dans le Btigey. Le «lue l’y fit renoncer à son bénéfice, et t’y retint «leux ans. [Chroniques de Donivard , t. II, p. 353. 354, et les notes.) — Il fut pris de nouveau en 1530 et enfermé pendant six ans dans les souterrains du château de Cliillon, d’où les Bernois le délivrèrent lorsqu’ils se rendirent maîtres du pays de Vaud. Ainsi s’accomplit la prédiction de Bertlielier sur son ami et sur lui.
A GENÈVE 283
composés pour Berthelier, et en disant : Dieu me fait la grâce de mourir pour l’autorité de saint Pierre et la liberté de ma patrie l.
Après ces exécutions la terreur fut profonde. Quarante des principaux Eidguenots se réfugièrent à Fribourg pour échapper au sort de Berthelier et de Levrier. Leur parti semblait détruit, les courages étaient abattus dans Genève, et le peuple était plongé dans l'assoupissement que donnent l'impuissance et la crainte. Le duc y avait transporté sa cour. Il cherchait par l’éclat de ses fêles a faire oublier leurs anciens droits aux bourgeois asservis, et à remplacer la liberté par le bien-être. 11 ne redoutait plus les cantons suisses , que la différence des cultes venait de diviser entre eux, et qui semblaient abandonner la ville qu’ils avaient un moment admise dans leur confédération, et, comme dit Bonivard, il ne restoit plus que Dieu qui faisoit le guet pour Genève tandis qu’elle dormoit *.
Dieu veillait en effet sur cette petite ville qu'il réservait a de grandes choses. Son état d’oppression ne pouvait être que passager. L’union de l’évêque et du duc l’avait préparé ; une surprise armée et des violences sanguinaires l’avaient établi ; la .présence du duc dans Genève l’avait maintenu. Mais rien de cela n’était durable. A la mort de Jean de Savoie,
1 Spon, t. I, p. 169 à 171. — Chroniques de Bonivard, t. II, p. 393 à 409, et surtout p. 412, qui contient la variante du manuscrit des Archives. — Gautier, Ilist. ms., liv. III.
* Chroniques de Bonivard, t. II, p. 393.
le nouvel évêque devait préférer sa propre souveraineté a celle du duc. 11 était impossible que le duc lui-même demeurât perpétuellement dans la ville, et le jour où sa présence ne soutiendrait plus son usurpation, celle-ci devait succomber sous l’élan patriotique des citoyens. Pour que le duc restât maître de Genève, il fallait qu’il en fît sa capitale. Mais, placé sur les deux versants des Alpes, cherchant tour à tour h étendre d’un côté ses États de Savoie, de l’autre ses États de Piémont ; engagé dans le conflit des deux maisons d’Autriche et de France, il devait tôt ou tard, par l'effet de son ambition et des événements, s’éloigner de Genève, et rendre cette ville à sa liberté et a ses alliances.
Être conquise par le duc de Savoie, ou liguée avec les cantons suisses, voila donc ce qui attendait Genève. Le passé était, k cet égard, un indice certain de l’avenir. Depuis deux siècles le système de la confédération l’emportait dans les Alpes sur celui de la conquête. Il n’y avait pas eu là de dynastie militaire assez puissante pour établir l’unité territoriale, plus difficile encore a atteindre dans des montagnes qu’ailleurs. Les maisons de Zæhringen et des Dauphins viennois s’étaient éteintes; celle de Habsbourg s’était déplacée en se transportant du milieu des Alpes sur les bords du Danube; celle de Savoie était trop faible d’une part, et trop mal placée de l’autre. Aussi, depuis les victoires de Morgarten, de Granson, de Morat, la forme cantonale s’étendait successivement dans les vallées alpines, aux dépens de
A GENÈVE
la puissance féodale et de la souveraineté ecclésiastique. Tout ce qui se rapprochait de la sphère d’action de cette indépendance fédérale devait y entrer, et Genève n’était pas destinée a devenir terre de Savoie, mais canton suisse.
Le moment décisif pour résoudre cette question arriva bientôt. La nature même des choses et des situations le fit naître. Jean de Savoie, mort en 1523, fut remplacé par Pierre de la Baume. C’était une créature du duc, dans les États duquel il possédait de riches bénéfices ecclésiastiques*. Mais sa nouvelle dignité altéra ses sentiments en changeant sa condition. Il aima mieux être souverain libre que sujet reconnaissant, et il se montra favorable aux intérêts et aux droits de Genève. Ce qui eut des conséquences plus graves encore que l’élévation de Pierre de la Baume k l’épiscopat, ce fut le départ du duc de Savoie pour ses États de Piémont, où rappelèrent les événements du Milanais, la bataille dePavie et la prise de François 1er*. Avant de quitter Genève, vers la fin de 1525, il voulut s’assurer de sa fidélité. 11 assembla les bourgeois dans un conseil, qui fut appelé le Conseil des hallebardes, et il obtint du dévouement des uns et de la terreur silencieuse des autres qu’ils vivraient sous ses édits, son obéis-
• «Il n’y en eut point qui lui (au duc) fut plus agréable que messire lierre de la Baume, frère du comte de Monlrevel, qui étoit déjà commandataire (abbé) des abbaies de Suse et de Saint-Claude, et avoit beaucoup d’autres bénéfices. » ( Chroniques de B onivard, t. II, p. 381.)
* Chroniques de Bonivard, t. II, p. 411 . — Guichenon, t. II, p. 205.
'28fi ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME
sance et sa protection1. Il sortit ensuite de la ville pour ne plus y rentrer.
Pendant son absence, les Genevois, soutenus par leur évêque et secondés par les Eidguenots fugitifs, à la tête desquels se trouvait Besançon Hugues, qui avait échappé aux vengeances du duc, négocièrent une alliance nouvelle, plus solide et plus étendue, entre leur patrie opprimée et les deux cantons de Fribourg et de Berne. Les quatre syndics de Genève, qui étaient des créatures du duc, ayant appris cette négociation, écrivirent aux cantons pour la désavouer au nom de la ville. Alors les cantons envoyèrent le commissaire Louis de Sergin a Genève, pour consulter les dispositions de celte ville, et savoir si elle avouait les démarches des bannis. Ce commissaire la trouva presque unanimement disposée à secouer le joug. Il fut conduit devant le conseil par les parents des fugitifs et une multitude considérable de citoyens. Un d’entre eux, nommé Jean Bandières, père de l’un des exilés, porta la parole, et, après avoir rappelé les droits des citoyens et les franchises de la ville, il dit au nom de ceux qui l’accompagnaient : « Nous protestons contre tout désaveu des démarches entreprises par nos concitoyens fugitifs pour le bien et l’honneur de la ville. » Il somma en même temps le conseil de lui donner acte de sa protestation. Le conseil surpris restait silencieux, et le premier syndic voulut éviter de le satis-
' Ualifl'e, Matériaux pour /’ histoire de Genève, i. Il, p. 518 cl suiv — Spnn, t. I, p. 175. 176.
A GENEVE
faire en cleinandanl un délai ; mais Robert Vandel s'écria : Qu est-il besoin île délibérer pour nous donner acte de notre protestation? \\ pria aussitôt le commissaire fribourgeois de dresser lui-même cet acte.
Le commissaire, s’adressant a l’assemblée, dit alors : « Messieurs les citoyens et bourgeois qui êtes ici réunis, et qui me demandez ces testimoniales, approuvez-vous et avez-vous dit que les honorables hommes qui sont actuellement dans le pays de MM. les Ilelvétiens sont gens de bien, de bonne réputation et renommée, dignes de tout honneur et louange? Est-ce que vous approuvez et ratifiez tout ce qui sera dit, fait, négocié et conclu par cesdils citoyens à la louange, honneur et faveur, et pour le bien et utilité de cette illustre cité? — Oui ! oui ! 1 » répondit-on de toutes parts. Le commissaire prit a témoin les syndics et le conseil, et il rédigea l’acte sur le palier même de l’Hôtel de Ville. Cet acte, qui appelait les bannis meilleurs citoyens quaucun autre habitant de la ville , vu qu’ils avaient abandonné leurs maisons, leurs, femmes, leurs enfants et leurs biens pour le maintien de ses libertés, fut signé par un très-grand nombre de bourgeois et approuvé presque par tous*. On alla en effet de maison en maison, pour s’assurer des sentiments de chacun sur le traité
* Chroniques de Bonivard , t. II, p. 455. — Noie Q de. Gautier, dans Spon, t. I, p. 178.
* Voir, pour l’histoire de cet incident décisif, le récit qu’en a fait GalilTe, d’après le procès-verbal original qu’en avait dressé le notaire de Louis de Sergin. ( ilalériaua ; pour C histoire de Genève, t. II, p. 324 et suiv.)
de cornbourgeoisie, et il se trouva, dit Bonivard, qu'il riy avait pas dedans Genève cent personnes qui tj contredissent. Les enfants mêmes crioient par la ville : Vivent les Eidguenots ! vivent les Eidguenots' !
Cet événement fut le signal d’une véritable révolution. Le peuple choisit les syndics de 1526 parmi les Eidguenots, et conféra même cette dignité à Jean Philippe, l'un des bannis*. Tous les exilés rentrèrent1 * 3 *, apportant avec eux le nouveau traité d’alliance avec les cantons de Fribourg et de Berne, qui fut dressé par Besançon Hugues, le 8 février 1526\ Les avoyers de Fribourg et de Berne, et les syndics de Genève, au nom de leurs villes, se reçurent en combourgoisie, et jurèrent de se soutenir en cas d’attaque. Ils jurèrent en même temps de se donner passage sur leur territoire respectif et dans leurs villes, pour les guerres dans lesquelles ils seraient engagés, de s’accorder une entière liberté de commerce, de s’aimer et de s’entr’aider comme de bons alliés5.
Cet acte fut ratilié, le 25 février, par le peuple
1 Chroniques de Bonivard, t. II, p. 435, 436.
* Ibid , p. 437, 458. — Fragment historique sur Genève avant la reformation ; Genève, 1823, p. 125.
5 « L’on tira l’artillerie, et entrèrent les Forensifs dedans Genève, chacun d’eux étant au milieu d'un de Berne et d’un de Fribourg. » ( Chroniques de Bonivard, l. II, p. 440.)
* Rering, Hist. de Genève, t. I, p. 138; Fragment historique, p. 127 à 134.
5 Ce traité, traduit de l'original allemand, se trouve dans les pièces justificatives de YHiit. de Genève de Spon, t. II, p. 178, n' 60, et dans Galifîe, Matériaux pour l’histoire de Genève, t. II, p. 359 et suiv.
A GKNÈV
assemblé. Le vidomne prit la fuite1 ; quarante-deux Mamelus qui se prononcèrent contre l’alliance furent bannis, et leurs biens furent plus tard confisqués*. La mémoire de Berthelier* fut réhabilitée. La constitution de Genève devint plus indépendante et plus démocratique. Les armoiries du duc furent jetées dans la rivière pendant la nuit*. Son autorité fut anéantie avec le vidomnal, aboli de fait sans l'être encore de droit. Le tribunal du vidomne fut remplacé par celui d’un lieutenant civil, auquel on donna quatre bourgeois pour assesseurs. Sans être supprimée, l’autorité de l’évêque fut affaiblie3. Le
1 Chroniques de Bonicard , t. Il, p. 449. — Fragment historique avant la réformation, p. 125.
1 Gauthier, llisl. manusc., liv . IV.
5 Fragment historique, p. 135. — Gautier,' llisl. ni., liv. IV.
1 n L’ondisoil qu'on ne savoitqui pouvoit avoir tait cela, fors monsieur Saint-Pierre. » (Chroniques de llonirard, t. II, p. 448.)
* « L'on eut aussi égard à la réformation de la justice, pour ce qu’il yavoil tant de cours que le pauvre peuple en éloil mangé, assavoir celles du vidomne, de l’ofticial et du conseil épiscopal. L’on lâcha, pour ce que l’on ne les osoit abattre par force, cela faire par famine, car il fut ordonné, que ceux qui auroient des procès se dussent soumettre aimablement à l'arbitrage des syndics et du conseil. L’on laissa encore avoir un peu de causes aux cours de l’évèque, do crainte de l’irriter, mais le châtelain du vidomne eut alors fériés, et ne gagnoit tien. L’on ne chassa pas non plus le geôlier qui éloit en i’islc pour monsieur de Savoie, mais l’on lui donna bien l'occasion de s'en aller: et ainsi fut peu à peu monsieur de Savoie délogé de Genève. » (l ad., p. 449, 450.) — L’évèque confirma aux syndics le droit de juger les causes civiles. (Ibid., p. 470, 471. — Gautier, llist. ms., liv. IV.) — Le 26 février 1528, un syndic, deux membres du petit conseil, deux de celui des soixante, deux de celui des deux cents, furent commis pour juger les procès de première instance. ( Bonivard , t. II, p. 479.) Trois ans après, on créa le tribunal des appellations, composé des
petit conseil, qui gouvernait la ville avec les syndics, lut soumis a deux autres conseils composés de soixante et de deux cents membres investis de pouvoirs supérieurs, et créés a celte époque sur le modèle des conseils de Fribourg et de Berne1.
Pour éviter une nouvelle occupation militaire de la ville par le duc, on restaura et on étendit ses fortifications. On nomma des capitaines, dcsbanderets. des dizainiers, placés sous le commandement d’un capitaine général, qui fut le libérateur Besançon Hugues. Chaque citoyen reçut l’ordre de se fournir d'armes, de porter l’épée et d’obéir à ses chefs sous peine de mort. On tendit des chaînes dans toute la ville. On plaça une sentinelle au clocher8. La retraite fut sonnée a la fin du jour; les clefs des portes furent déposées a l’Hôtel de Ville pendant la nuit, et des postes, tour a tour visités par les membres du petit conseil, veillèrent a la sûreté de la ville’.
Afin de protéger cette révolution démocratique qui fit passer l'autorité civile et la puissance militaire des mains de l'évêque et du duc entre celles
quatre syndics et de quatre conseillers, pour juger les causes civiles On dernier ressort. ( Chroniques de Bonivard, l. II, p. 480. — Gautier, Hist. raanusc., liv. IV.)
1 <t L’on forma la chose publique du mieux que l’on pul, sur le patron de Berne et de Fribourg. Si que l’on adjoignit au conseil étroit ceux des soixante et des deux cents, à la façon desdites villes, sans lesquels le conseil étroit ne pouvoit délibérer de choses d'importance: et furent établis les soixante sus le conseil étroit, et les deux cents, sus tous, s ( Chroniques de Bonivard , t. II, p. 449.)
* Galiffe, Matériaux pour l' histoire de Genève, t. II, p. 367.
3 Fragment historique avant la réformation, p. 439 à 453.
(les bourgeois, on entretint dans Genève deux pensionnaires de Fribourg et deux de Berne*. La présence des représentants de ces redoutables cantons suisses, qui avaient gagné tant de batailles rangées contre l’empereur d’Allemagne, détruit à Granson, à Moral et a Nancy la puissance et la maison des ducs de Bourgogne, vaincu a Novare le roi de France, dont tous les princes briguaient l’alliance et redoutaient l'inimitié, devait rassurer la ville contre la colère du duc.
Ce prince venait d’échouer une seconde fois. La force ne lui avait pas mieux réussi que la persécution. Son usurpation et sa tyrannie avaient valu aux Eidguenots l’appui de deux puissants cantons, et fait baunir les Mamelus, qui s’en étaient rendus complices. Il était irrévocablement vaincu. Mais il n’abandonna point scs projets et ses espérances. Il employa pendant plusieurs années les menaces, les intrigues, les négociations, les armes, pour dissoudre l’alliance et rétablir son autorité. Il recourut vainement aux cantons suisses*. Il.obtint, sans plus d’effet, l'intervention de l’empereur, qui écrivit en sa faveur aux Genevois3. Sa réconciliation avec
1 Spon (t. I, p. 185) dit qu'il y en avait six de chaque canton ; mais Gautier assure, d’après les registres, dans la note E, même page, qu’il n’y en avait que deux.
4 Voir dans Spon, t. 1, p. 207 et suiv., et dansM. Thourel. t. II. p. 55 et suiv., et à la fin des Chroniques de Honivard , qui se terminent en 1530, ces nombreuses et inutiles diètes, ainsi que l'arbitrage de Payerne et du comte de Gruyère, qui ne produisit rien, parce qu’aucune, des deux parties n'élait disposée à céder.
•1 T, a lettre de Cbarles-Quint est du 18 novembre 1550; elle est
l’évêque, que la perte de sa juridiction civile et la diminution de ses revenus rendirent mécontent et firent sortir de Genève, ne lui fut pas d’un plus grand secours*. 11 n'attaqua point avec un meilleur succès les Genevois par le moyen des Mamelus et des gentilshommes savoyards, qui, sous le nom de chevaliers de la Cuillère, se postèrent dans la forteresse de Gaillard et les châteaux circonvoisins. d'où ils firent a la ville une guerre longue et incommode 9. Les Genevois résistèrent à tout. Ils déjouèrent par leur persévérance toutes les menées du duc. Ils repoussèrent ses attaques a l’aide de leurs confédérés ; ils prononcèrent la peine de mort contre tout citoyen qui parlerait de rompre le traité de combourgeoisie ; et ils répondirent h toutes les propositions du duc, qu’ils laisseraient plutôt raser leur ville, tuer leurs femmes et leurs enfants et euxmêmes que d’y consentir 8. Ils accomplirent ainsi par leur courage et par leur constance la révolution qui,
citée par M. Thourel, *t. II, p. 54, ainsi que la réponse de la ville, dans laquelle les syndics disent, en son nom : AV savons bonnement comment voire ordre pourrions accomplir. L’une et l'autre sont extraites des Archives.
* Chroniques de Bonivard, t. II, p. 500.
* Ces gentilshommes disoicnl que, « puisque les non-nohles s’allioient, les nobles le pouvoienl bien faire; et élahlissoicnt statuts et lois entre eux, couchés par articles en forme de chose publique. » ( Chroniques de Bonivard, t. II, p. 483. — Gantier, Ilisl. ms., liv. IV. — Spon, 1. 1, p. 190 à 207.) — Cette guerre dura depuis 1527 jusque vers la fin de 1530, avec quelques intermittences. (Gautier, llist. manusr., liv. IV. — Bonivard, I. II, p. 484, la note.)
5 Chroniques de Bonivard, t. II, p. 555,
V f.KNKVK
en assurant à Genève son indépendance, préparait sa réformalion et sa grandeur.
C’est a l’issue de cette lutte, pendant laquelle les esprits avaient acquis de la hardiesse et les caractères de la force, que Karel parut, en 15Ô2, dans les murs de Genève. Des deux caillons alliés de la ville, l’un, celui de Berne, était devenu protestant; l’autre, celui de Fribourg, était resté catholique. Les Bernois avaient, par leurs relations, jeté quelques semences des idées nouvelles dans Genève. « Ils fréquentoient plus, dans ce temps-là, dit une histoire manuscrite de Genève, la ville que lesFribourgeois, et hlàmoient publiquement les prêtres, à cause de leur vie débordée et des défenses qu’ils faisoient de manger de la chair pendant le carême et les vendredis et samedis ; d’où il résulta que plusieurs citoyens ne voulurent plus leur obéir1. »
Les jeunes gens, qui avaient les premiers embrassé la cause de la liberté politique sous l’impulsion de Bertbelier, furent les premiers à pencher pour l’émancipation religieuse. Ils y cherchèrent d’abord la satisfaction de leurs goûts. Etre réformé pour eux ne consista point à devenir plus moral dans sa vie et plus éclairé dans sa croyance, mais plus libre et moins gêné dans sa conduite. Ils violèrent publiquement les prescriptions jusque-là respectées de l’Église, et mangèrent de la chair les
1 Manuscrit anonyme des Archives citiî dans le lome 1" des Chronique* de Bonivnrd , p. 178.
jours défendus. Ces infractions commencèrent dès l’année 1528, époque où le parti épiscopal se sépara du parti populaire. Elles alarmèrent assez les prêtres, en 1550, pour que le procureur fiscal de l'évêque demandât des mesures répressives contre elles. Le conseil des deux cents condamna les riches qui les commettaient à une amende suffisante pour la construction de trois toises de murailles au faubourg Sainl-Gervais, et les pauvres à un emprisonnement corporel1. 11 fut en même temps défendu aux prêtres d’entretenir des femmes de mauvaise vie. Ils reçurent l’ordre de chasser celles qu’ils avaient avec eux*, et l’on chercha a prévenir les essais de réforme par l’interdiction des abus les plus révoltants. Les syndics engagèrent même Aymé de Gingin, abbé de Ikmmont et grand vicaire de l’évêque, à faire prêcher l’Évangile dans sa pureté.
Malgré ces mesures, l’esprit d'innovation avait fait des progrès. Les Genevois consultèrent le prieur de Saint-Victor, qu’ils savaient plus attaché à leur ville comme patriote qu’à son intérêt comme riche bénéficier ecclésiastique, pour lui demander son avis sur un projet de réformation. Bonivard leur répondit : « Vous voulez réformer notre Église, ce dont, à la vérité, elle a bon besoin, tant en doctrine qu’en mœurs; mais comment la pourrez-vous réformer, vous qui êtes si difformes? Vous dites que les
1 Chronique* de Bnnivnrd, t. H, p. 551.
* Ibid.
A GENÈVE
prêtres et moines ne sont que des paillards, aussi êtes-vous; qu’ils sont joueurs et ivrognes, aussi êtes-vous. Vous voulez chasser les prêtres et tout le clergé papiste, et en leur lieu mettre des ministres de l’Evangile; ce qui sera un très-grand bien en soimême, mais un grand mal au regard de vous, qui n’estimez autre bien, ni félicité, que de jouir de vos plaisirs désordonnés, ce que les prêtres vous permettent. Si vous avez des prédicants, ils procureront une réformation par laquelle il faudra punir les vices, ce qui vous fâchera bien. Vous avez haï les prêtres, pour être à vous trop semblables; vous haïrez les prédicants pour être à vous trop dissemblables ; et ne les aurez gardés deux ans que ne les souhaitiez avec les prêtres, et ne les renvoyiez, sans les payer de leurs peines qu’a bons coups de bâton. Et pourtant, si vous me voulez croire, faites de deux choses Tune, savoir : si vous voulez être toujours difformes, comme vous l’êtes h présent, souffrez aussi les autres, pour la pareille; ou, si vous voulez les réformer, montrez-leur le chemin. Puis envoyez querre des prédicants qui vous endoctrineront a persister dans votre réformation1. »
Mais, outre cette difficulté morale, il y avait des difficultés d’une autre espèce. Les Fribourgeois qui avaient été les premiers et les plus constants alliés de la ville, restaient catholiques. Ils mena-
1 Même manuscrit anonyme des Archives, cité dans les Chroniques de Bonivard, 1. 1, avant-propos, p. 178.
çaient leurs confédérés de rompre le traité de combourgeoisie s'ils quittaient la religion de leurs ancêtres. Le parti sacerdotal était encore très-puissant, et le parti démocratique se trouvait intéressé a ne pas ajouter l’hostilité des prêtres a celle du duc. Ainsi le relâchement des mœurs, qui étaient fort dissolues, et la profonde ignorance des esprits empêchaient de désirer une réformation que repoussait encore la crainte de soulever les prêtres et de perdre la protection de Fribourg. 11 n’y avait donc pas beaucoup de chances de succès pour la nouvelle doctrine dans Genève. Farel n’entreprit pas moins de l’y établir. « Nonobstant cela, dit le ministre Froment, Farel, selon son zèle accoutumé, ne laissa point d'espérer que l’Évangile seroit planté dans Genève1. »
C’est avec cette espérance hardie qu’il s’y présenta, dans les premiers jours d’octobre 1552, après avoir propagé la réforme dans toute la Suisse française, et au retour d’une assemblée de toutes les églises vaudoises, tenue dans la vallée d'Angrogne.
* Chronique inédite d’Antoine Froment, n* 147. — J’ai trouvé l’ouvrage île Froment dans deux manuscrits de la bibliothèque de Genève, l’un sous le n* 147, l'autre sous le n* 139; c’est une copie du manuscrit original qui est aux Archives. Dans le n* 147, la fin de l’histoire do la reformation genevoise manque, tandis que le n- 139 ne contient pas les commencements des travaux de Farel. Ce dernier est divisé en chapitres, l’autre ne l’est pas. — L’ouvrage est inlilulé : Les actes et gestes merveilleux de la cité de Genève nouvellement convertie à l’Évangile, faits du temps de leur ré formation, et comment ili l'or.t reçue, rédigez par escript en fourme de chroniques annales ou hystoyres, commençant l’an mille cinq cent trente- deux.
A GENÈVE
J1 était accompagné d’un jeune ministre, son compatriote et son ami, nommé Saunier. Il avait eu soin de se munir de lettres de recommandation de la seigneurie de Berne pour ses alliés de Genève. 11 vit ceux des bourgeois qui étaient le mieux disposés, et il commença ses prédications secrètes.
« Farel et son compagnon, dit Froment, se donnèrent a connoitre a quelques citoyens et bourgeois, lesquels avoient déjà quelque goût pour l’Évangile et avoient ouï parler de Farel. Ils commencèrent à leur parler et prêcher, les continuant et édiliant de plus en plus par l’Écriture sainte, en quoi ceux qui les oyoient prenoient un grand plaisir. C’est pourquoi plusieurs venoient au logis où ils élolent, toutefois secrètement et avec grande crainte. Lesquels, étant par iceux enseignés, s’en retournoient glorifiant Dieu, et par ce moyen plusieurs reçurent la connoissance de l’Évangile1. » De ce nombre furent parmi les principaux bourgeois : Claude Bernard, Baudichon de la Maison-Neuve, Etienne Dadaz, les frères Robert et Pierre Vandel, Jean Cliautemps, Claude Roset, Jean Goula, Ami Perrin et quelques autres encore*.
La présence et les succès de Farel attirèrent l'attention des syndics et alarmèrent les chanoines. Sur la plainte du grand vicaire, Farel fut cité devant le petit conseil, qui lui enjoignit de sortir sur-le-
• Chronique inédite <le Froment, manusc. n” 147.
1 Spon, t. I, p. 215, note P de Gautier, — Tlmurel, Iliit. de Généré, t. Il, p. 88
champ (le la ville; mais il montra les lettres de la seigneurie de Berne, qui priait les syndics de le bien accueillir et de lui permettre de prêcher. La protection des Bernois adoucit le conseil'. 11 fut alors convenu que Farci et Saunier seraient appelés devant le conseil épiscopal et le chapitre, pour s’expliquer sur leurs doctrines, lis y furent conduits par deux des syndics, Guillaume Hugue et Jean Ballard, qui les prirent sous leur sauvegarde, et leur annoncèrent qu’ils pourraient exposer et soutenir en liberté leur croyance. Les deux réformateurs se rendirent, a travers une populace presque ameutée, à la maison du grand vicaire, où tous les prêtres se trouvaient réunis. Le juge des excès ecclésiastiques avait détourné ses confrères de toute discussion en leur disant : Si l'on discute, toute notre autorité sera renversée *.
Aussi à peine Farel, accompagné de Saunier et des deux syndics, fut-il en présence du grand vicaire et des chanoines, qu’il fut assailli des plus violentes interpellations: «Farel, lui cria-t-on, es-tu baptisé? — Pourquoi troubles-tu toute la terre? — Qu’es-tu venu faire ici? — De quelle autorité prêches-tu ? — N’est-tu pas celui qui a prêché les hérésies de Luther et troublé tout le pays? — Pourquoi es-tu venu troubler cette ville en y semant tes hérésies? — Seigneurs, leur répondit-il, je suis baptisé au nom
1 Chronique inédile de Froment, manusc. n'147.
* « Si dispulelur, tolnm ministcrium noslrum evrrlrlnr. « (Spon. I. I, p. 219. — Noir P. rlfiOanlirr, p. 2t5.
A GENÈVE 2'J'J
du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Je prêche Jésus- Christ mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification. Je le prêche a tous ceux qui viennent m’ouïr, et je ne cherche pas autre chose qu’a le faire recevoir par tout le monde. C’est pour cette cause, et non pour une autre, que je suis venu en celte ville. Mon autorité vient de Dieu, dont je suis serviteur, et non pas des hommes. Je suis prêt à exposer ma foi devant vous, et a la maintenir jusqu’à la dernière goutte de mon sang. Je ne trouble point la terre, ni cette ville, ainsi que vous dites. Mais comme Élie répondit au roi Achab: «C’est toi, roi, qui « troubles tout Israël, et non pas moi; » aussi je vous puis répondre que ce n’est pas moi, mais vous cl les vôtres qui avez troublé non-seulement cette ville, mais aussi tout le monde, par vos inventions humaines, par vos vices et dissolutions*. »
Cette audace augmenta 1 irritation des prêtres. Le grand vicaire signifia à Farel l’ordre de sortir dans trois heures de Genève, sous peine de la vie. 11 ajouta que si on ne le traitait pas plus sévèrement, c’était pour l’amour de messieurs de Berne, bons amis et alliés de Genève. Mais Farel s’étant plaint d'avoir été condamné sans avoir été admis à discuter sa croyance, l'un des chanoines, nommé don Bergery, l’interrompit en criant : « Blasphemaoil; reus est morte, — Servez-vous des paroles de Dieu, lui répliqua Farel, et non des paroles de Caïphe. »
1 Chronique inédite de Froment, nuinusc. a" 147.
Ou cria alors de toutes parts : Frappez, frappez! au Rhône, au Rhône1! 11 fut assailli, renversé, battu; et le syndic Hugue, sous la parole duquel il s’était présenté, eut beaucoup de peine, en menaçant les chanoines de faire sonner la grosse cloche et d’appeler le peuple aux armes, a le tirer tout meurtri de leurs mains. Farel sortit de Genève avec Saunier. 11 fut accompagné par Ami Perrin, Claude Bernard et Jean Goula, qui l’embarquèrent sur le lac le lendemain de bonne heure, de peur qu’il ne fût aperçu, et le déposèrent entre Morges et Lausanne.
Tel fut le début de la réformalion dans Genève. Pour tout autre que pour Farel il n'aurait pas été encourageant. Mais c’était la un des événements ordinaires de son audacieux apostolat*. 11 n’en fut ni surpris, ni abattu. 11 rencontra à Granson, près du lac de Neufehâtel, un jeune ministre nommé Antoine Froment3, qu’il envoya dans Genève pour y cultiver les semences qu’il y avait laissées. Froment trouva le parti qui s’appelait évangélique extrêmement intimidé. Personne n’osait le recevoir dans sa
‘ Celle scène est tirée de la Chroni/ue inédite de Froment, manusc. n' 147.
1 Voir l’annexe A, à la lin du Mémoire. On y trouvera le récit des premières entreprises religieuses de Farel dans les vallées des Alpes, d’après Froment, son disciple.
3 Froment dit qu’il avait déjà été ministre en cet endroit depuis deux ans, et il ajoute sur lui même : « Et certaines années auparavant, Froment avoil fort fréquenté avec Farel comme disciple et serviteur d’icclui, lequel l’avoil enseigné et l’avoil introduit à prêcher, car combien qu’il fût jeune, si le dressoit-il au ministère de la parole de Dieu. » ( Chronique inédite de Froment, manusc. n* 147.)
A GENÈVE
maison, ni communiquer avec lui. Il s'annonça non comme prédicateur, mais comme maître d’école. Il loua une grande salle près de la place du Molard, et lit afficher dans les carrefours de la ville le billet suivant :
« 11 est venu en cette ville un homme qui veut enseigner a lire et a écrire en françois, dans un mois, a tous ceux ou celles qui voudront venir à lui, soit grands ou petits, soit hommes ou femmes. Que si dans un mois ils ne savent lire et écrire, il ne demande rien de sa peine. Vous le trouverez en la grande salle des Boites auprès de la place du Molard, a l’enseigne de la Croix-d'Or '. »
Ce moyen détourné lui réussit parfaitement. Les enfants furent envoyés auprès de lui pour apprendre, et les parents y vinrent eux-mêmes pour l’écouler. 11 joignit la prédication a renseignement. Les sermons d'un cordelier qui prêchait alors l’Avent dans Genève, et qui avait un secret penchant pour la réformation, contribuèrent a augmenter le nombre de ses auditeurs. Trois mois après son arrivée, soit curiosité, soit persuasion, la salle qu'il avait louée cessa d'être assez grande pour contenir la foule qui s’y présentait. Un jour même cette foule fut si considérable, que, ne pouvant pénétrer tout entière dans sa maison , déjà remplie depuis la porte, elle l’obligea a se transporter sur la place du Molard. La, monté sur un banc, il lit signe
1 Chronique inédite de Froment, manusc. n" 147.