‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 16 sur 79 · BOUS · texte numérisé non relu

BOUS

MISSIONS GATII0UQUE8. 87

4. Enfin la réponse de notre supérieur , le Père Abbé Gandida , fut négative , et là-dessus , abandonnant toute idée de mission , nous faisions tous nos préparatifs de voyage pour Naples. Mais avant de partir , après nous être recommandés à Dieu, à la sainte Vierge et à notre glorieux patriarche y nous fîmes part de cette découra-^ géante nouvelle à Mgr Brunelli, qui nous redonna du courage en nous prescrivant de demeurer à Rome, et en nous assurant qu^il faisait son affaire d'obtenir cette permission,

Efifectivement, peu de jours s'étaient écoulés, lorsque nous reçûmes de notre R. P. Abbé, une lettre qui nous remplit de consolation et de joie. Il y disait que, dans la crainte que nous n'eussions pas une vocation véritable, il s'était ouvertement opposé à notre demande; mais qu'ensuite, réfléchissant sur notre constance qui déno-r tait plus qu'une simple résolution, il était demeuré finalement convaincu que Dieu lui-même ici faisait entendra SB voix ; qu'en conséquence ne voulant pas s'opposer à la volonté divine, il nous accordait non-seulement toute permission^ mais encore toutes les bénédictions du ciel, et il terminait en adressant ses prières à Dieu pour la prospé*^ rite et rbeureux succès de notre sainte entreprise.

Par suite de cette lettre toutes les difficultés furent levées, et nous demeurâmes de plus en plus déterminés à partir pour l'Australie.

5. En même temps M. Brady exposait à la sainte congrégation de la Propagande la nécessité de détacher de Sydney la partie occidentale de l'Australie, alléguant la grande distance qui sépare les deux capitales, Sydney et Perth, et la quasi-impossibilité de communications entra elles. Dans le mémoire qu'il présenta pour cet objet à la sainte congrégation, il indiquait en outre comme le sujet

le plus digne d'être promu à révêché de Perth le P. Ullathorne. Cehii-ci, qui avait déjà par deux fois renoncé à l'évêché en Australie, pour raison de santé, refusa encore pour la troisième fois, et ce fut alors que le choix tomba sur M. Brady lui-même. Ce dernier s'étant mis en retraite pour quelques jours dans un couvent, fut sacré évèque de Perth le dimanche 1 8 mai 1 845 , jour auquel tombait cette année-là la fête de la très-sainte Trinité.

En conséquence de la création du nouvel évêché, la sainte Congrégation décida que nous deux, le P. Serra et moi , nous ne serions pas dirigés sur Sydney , comme il avait été arrêté dans le principe, mais sur la colonie de Perth avec Mgr Brady.

6. Le 5 juin, en la compagnie de Mgr Brady, de Confaloniéri et de Caporelli, nous fûmes présentés à l'audience du saint Père pour recevoir sa dernière bénédiction. Après une courte allocution. Sa Sainteté fit présent à Mgr d'un petit crucifix et à chacun de nous d^^une médaille en argent, avec son portrait d'un côté, et de l'autre Notre-Seigneur envoyant lesapôtres prêcher l'Evangile dans le mondeentier. Agenouillésà ses pieds, nous reçûmes sa bénédiction, et je me rappelle non sans émotion que nous, les deux bénédictins, nous étant trouvés les derniers prosternés devant lui , il nous mit la main sur la tête en nous disant :

« Souvenez- vous que vous êtes les fils de saint Benoît, votre grand patriarche.

» Souvenez-vous de tant de saints apôtres, vos frères, qui ont non- seulement converti à la foi, mais encore formé à la vie civile des peuples et des nations entières.

» Souvenez-vous que vous allez entrer dans la voie où ils ont laissé la trace de leurs pas.

» Faites honneur à l'habit que vous portez.

» Allez, allez, et le ciel bénira vos saints désirs »

Cela dit, il nous bénit de nouveau et à part. Cette scène nous impressionna tous très-vivement, et Sa Sainteté ellemême parut profondément émue.

Remerciant le Très-Haut de c^s grâces privilégiées, et comblés de joie et de consolations spirituelles, nous sortîmes du Vatican.

Enfin , ayant pris congé du P. abbé Théodoli et des moines de Saint-Gallixte , qui nous avaient prodigué tant de bontés et d'amabilités, en compagnie de Mgr Brady , du prêtre D. Angelo Confaloniéri et de Nicolas Caporelli, catéchiste, nous partîmes de Rome, le soir du 8 juin 1845.

7. Au bout de sept jours nous étions arrivés à Lyon, où nous reçûmes des pères Maristes une hospitalité digne de leurs nobles cœurs. Comme Mgr avait beaucoup d'affaires à conclure dans cette ville, parce que c'est le siège de l'un des deux conseils de l'œuvre de la propagation de la foi, nous pûmes à notre aise visiter tous les édifices publics, aussi bien que payer un tribut de gratitude et de vénération à la pieuse dame Jéricot, fondatrice de cette excellente œuvre. Cette institution charitable fut eCEéctivement fondée à Lyon en 1 822, et aujourd'hui elle se trouve répandue dans toute la France, la Belgique, TAUemagne, l'Italie, la Suisse, la Prusse, le Portugal, la Grande-Bretagne , l'Irlande , dans toutes les colonies anglaises, en un mot d'un pôle à l'autre, et du levant au couchant. Deux conditions seulement sont attachées à cette bonne œuvre, et elles sont des plus simples et des plus faciles à remplir, savoir : un sou par semaine et la récitation d'un Pater chaque jour, en y ajoutant cette invocation : « Saint François-Xavier, priez pour nous. » Les indulgences accordées aux associés sont nombreuses et très-étendues, entre autres une indulgence plénière, le 3 décembre, et une autre un jour par chacun des mois de

Tannée. Joignez à cela cent jours d'indulgence chaque fois qu'on répète la prière ci-dessus indiquée, ou à chaque don qu'on fait en faveur de l'œuvre.

Qui le croirait? cette association qui semble de si peu d'importance est la principale ressource qui soutient les missions de la Chine, du Tonking, de Macao, de Corée, dQ Cochinchine, de Siam, de Tartarie, de Madras, de Calcutta, d'Agra, de Maduré, de Perse, de Syrie, d'Arabie, d'Egypte, d'Abyssinie, de Mésopotamie, de Smyme, du Pérou, d'Ava, de Madagascar, de Teyas, du Canada, de Terre-Neuve, du Nord de l'Europe, de Moldavie, de Bulgarie, de Macédoine, d'Albanie, de Grèce, d'Asie mineure, des deux Amériques, enfin de beaucoup d'autres, et de ce nombre sont celles d' Australie !

Que serions-nous aujourd'hui, catholiques européens, sans l'œuvre des missionnaires? Peut-être serions^-nous encore en grande partie idolâtres et barbares comme le furent nos ancêtres! Des nations entières, dont le chiffre n'est pas évalué à moins de cinq cent millions d'âmes, im^plorent notre secours j notre cœur sera-t-^il assez endurci pour les laisser périr sous le joug de notre ennemi commun, plutôt que de coopérer à leur salut par la modique ofirande d'un sou par semaine? Lorsque les missionnaires tombant de fatigue le long des chemins, épuisés de jeûnes, avec leurs habits usés et en lambeaux, solliciteront la commisération de vos cœurs catholiques les fermerez-^vous peut-être à leurs gémissements ? Il n'est pas possible de vous supposer cruels à ce point. Eh bien ! c'est à quoi justement sont réduits un grand nombre d'entre eux, loin de vos regards, il est vrai, parmi les forêts de l'Amérique ou de l'Australie, ou dans les populeuses cités de l'empire chinois. Vous n'avez qu'à lire les Annales de la propagation de la foi, et vous en demeurerez convaincus.

Quelle est la personne si pauvre, qui ne puisse, en ie voulant bien, mettre de côté un sou par semaine, réciter chaque jour un Pater ?

On a vu un bon paysan donner au profit de cette œuvre le produit d'un figuier, un pieux soldat s^abstenir de fumer deux cigares par semaine, un jeune étudiant se priver de dessert chaque lundi et chaque jeudi. On a vu jusqu'à un pauvre aveugle donner le premier sou qu'il lui arrivait de recevoir en aumône chaque vendredi de Fannée. Eh ! qui donc pourra refuser ou s'excuser de coopérer ainsi au salut de ses frères?

Prêtres du Très-Haut, élevez la voix, Propagez, parmi les peuples au milieu desquels vous vivez, la connaissance de cette œuvre ; elle est plus que toute autre une œuvre de charité.

Tous ceux qui, parleurs aumônes, y concourent partagent avec le missionnaire le mérite d'avoir arboré l'étendard sacré de la croix au sein des nations barbares : c'est l'apostolat, moins ses périls et ses dangers.

8. Nous arrivâmes à Paris, le 24 juin. Mgr y passa 22 jours pour ses nombreuses affaires. Les iperveilles que la capitale de la France présente à l'admiration des étrangers sont en si grand nombre et si ravissantes que la durée entière de notre halte en cette ville, ne nous sembla qu'un seul jour. Ayant appris, le Père Serra et moi qu'il y avait à Paris des moines Bénédictins, nous allâmes les visiter : et nous fûmes accueillis par le savant Prosper Guéranger, restaurateur de l'ordre en France, aussi bien que par tous ses autres religieux , avec une affection toute fraternelle, Noqs nous revîmes fréquemment durant notre séjour, et le 1 1 juillet, Mgr Brady fut invité, par le Père Abbé à officier pontificalement , le jour de la translation de qotre saint patriarche, qui est fêtée chez eux en grande solennité. Plu-

9i MISSIONS CATHOLIQUES.

sieurs de ces bons religieux désiraient faire partie de Texpédition, mais le père abbé ne jugea convenable d'en accorder la permission qu'à un seul d'entre eux, savoir, au novice Léandre Fontemne.

Partis le 16 juillet, pour Amiens; nous allâmes loger chez les Pères du Cœur de Marie, dont le supérieur s'entendit avec Mgr Brady pour augmenter de cinq membres d'entre ses religieux le personnel de notre mission; et ainsi nous partîmes pour Boulogne et de là pour Londres, où nous débarquâmes le 21 juillet.

9. Ignorant la langue et les usages, n'ayant de relations d'aucune sorte, nous nous trouvâmes comme perdus au milieu de la confusion et du tumulte de cette active population. Nous visitâmes néanmoins tout ce qui méritait d'être l'objet d'une attention particulière : le Tunnel, ou rue souterraine, qui passe sous la Tamise, et n'a, ce semble, d'autre utilité que de témoigner du pouvoir et de la hardiesse de l'homme ; le temple protestant, qui fut autrefois l'église dédiée à saint Paul, chef-d'œuvre de l'art, mais qui aux yeux d'un catholique n'est plus qu'un beau corps privé de l'esprit de vie; la magnifique église des Bénédictins, beau spécimen de l'architecture saxonne; et qui, convertie aujourd'hui en collégiale protestante, s'appelle encore l'abbaye de Westminster. A notre grande surprise, nous y trouvâmes encore debout une petite statue de notre père saint Benoît, qui, en demeurant là, jusqu'à nos jours, semble vouloir revendiquer ses droits sur ces murs sacrés; et peut-être le jour de la justice n'est-il pas éloigné. Nous visitâmes aussi le somptueux et extraordinaire édifice, où le parlement tient ses séances ; enfin nous vîmes beaucoup d'autres choses curieuses dont il n'est pas de mon objet de parler ici.

Après 8 journées de séjour à Londres, Mgr, en compa-

gnie de Confaloniéri et de Gaporelli, fit une excursion jusqu'à la capitale de l'Irlande, et nous, les trois Bénédictins, nous nous retirâmes au couvent de Downside, à 1 1 2 milles de Londres, vers l'ouest.

Cette communauté offrit à Mgr Brady, lorsque après 33 jourà d'absence il fut de retour de Dublin, un de ses religieux, le sous-diacre Denis Tutell, pour nous accompagner dans la mission, et il fut accepté.

Le premier septembre , nous nous trouvâmes de nouveau à Londres, où vinrent nous rejoindre, arrivant de Dublin, non-seulement les deux italiens déjà nommés, mais de plus neuf autres missionnaires, savoir : un prêtre et huit étudiants, et peu après, trois prêtres et deux laïques français de la congrégation du Cœur de Mane d'Amiens ; enfin, de Dublin encore six religieuses de la Mercy, avec une novice.

i 0. Peu de jours avant notre départ eut lieu un incident dont le récit pourra ne pas déplaire à nos lecteurs. Les propriétaires de rhôtel où nous logions étaient catholiques, la chambrière était protestante. Un jour un homme ayant été trouvé mort dans un des faubourgs de la ville, nous lui demandâmes qui était ce malheureux. Avec un air de profond mépris, elle nous répondit : « Qui pourrait-ce donc être qu'un papiste ? Seuls les catholiques romains peuvent mourir ainsi en désespérés ! » Cette absurde réponse nous fit voir clairement quelle triste idée elle avait des catholiques romains. Il est opportun de noter ici que les Anglais eux aussi prétendent à la dénomination de catholiques; et cependant si on leur demande une église catholique, ils vous dirigent vers une de nos églises, jamais vers les leurs. Du reste, pour nous distinguer d'avec eux, ils nous appellent papistes ou romains, noms que le schisme et l'hérésie ont prétendu changer en termes de mépris populaire. Un

peu étonnés de la réponse de cette domestique, nous demandâmes à une autre personne de la maison, pourquoi cette jeune personne haïssait ainsi les catholiques. 11 nous fiit répondu que toute l'éducation que les ministres protestants donnent à la jeunesse dans ce pays , consiste dans le précepte d'une éternelle aversion contre les catholiques. Et comme cette jeune personne se trouvait pour la première fois au milieu de catholiques, c'était pour elle un objet d'épouvante et d'horreur, à peu près comme si elle fie fût trouvée au milieu de serpents, ou d'esprits infer^ naux : aussi avait-elle déjà demandé son congé. Sachant cela, nous évitâmes de plus lui adresser une seule parole ou de lui demander le moindre service ; mais Marthk {cé^ tait le nom de la chambrière)^ s'en étant aperçue, vint nous supplier de lui donner librement nos ordres, disant que sans cela nous lui ferions de la peine. Ce changement inespéré amena de fréquentes conversations sur les matières religieuses. La domestique était suffisamment instruite pour répondre à nos arguments avec franchise et intelligence* Or, pour obvier à l'embarras que nous causait notre peu de connaissance de la langue anglaise, elle imagina découcher par écrit sur le papier ses objections contre les catholiques, nous invitant à y opposer nos raisons, et elle ajoutait : « Si vous pouvez convaincre de fausseté mes assertions, je renoncerai à la mauvaise opinion que jusqu'ici je me suis faite des catholiques et de leur croyance. » Ce ne fut pas la difficulté de la matière, mais celle de langage, qui demanda au Père Serra bien des heures de travail pour répondre aux premières, aux secondes, et jusqu'aux troisièmes objections que Marthe nous faisait par écrit. Mais enfin, après des conférences répétées, cette ennemie des catholiques, celle qui en fuyait jusqu'à la présence, nonseulement cessa de les haïr, mais devint catholique elle*

même. Combien sont iuœmpréhensibles les jugements de Dieu! Marthe exprima le désir d'être instruite des mystères de notre sainte religion, et de recevoir le baptême selon le rite catholique.

C!e furent là les prémices qu'il plut à la grâce divine d'accorder à notre mission.

Le moment de notre départ arrivant , nous confiâmes Marthe aux soins du curé catholique du lieu, pour qu'il perfectionnât l'œuvre de sa conversion.

1 1 . Le matin du 1 5 septembre, Mgr donna l'ordre que chaque missionnaire se trouvât après l'heure de midi à bord de la frégate V Isabelle. Chacun obéit, et le P. Serra, Confaloniéri et moi , conjointement avec Mgr et les religieuses, nous partîmes le lendemain sur un vapeur pour Gravesend , où nous attendait la frégate. Un peu avant que le navire mit à la voile, Mgr nous réunit tous ensemble, et par une briève et énergique exhortation il nous prépara tous à souffrir avec résignation et fermeté les incommodités et les périls du voyage que nous entreprenions.

Voici, y compris Mgr, les noms des 28 missionnaires qui partirent d'Angleterre pour TAustralie, le 17 décembre 1845:

Mgr. révéque Jean Bradt, Irlandais,

D. Joseph Skriu. , D. Rudesindo Salyado,

D. Angelo Confaloniéri, Bénédictin, Tyrolien. Sept Prêtres. /M Thkbsaux ,

[Bénédictins , Espagnols.

-, m ' ^ du Cœur de Marie, Fran-

M Tisasi, /

M. Maurice Boucher , )

M. Pierre Powel, .... Irlandais.

Un sous -diacre. . Denis Tutell, ./.... Bénédictin, Anglais.

Un novice Léandre Foiitbinnx» . . . novice Bénédictin,Francal8.

Un itfqat Nicolas Gamrslu, • • • «^ » * Romain.

Huit cathéchisties étudiants.

Deux laïques.

Six religieuses.

^Jean O'Rrxixt, Nicolas HoGAïf, .Jean Gorman, iTimôthée Dokavaii, iJean Fagak, Guillaume Fowlibe, Martin Butler.

^Térence Farxllt, ( Théodore Odok»

(Vincent . . . ., '^Maria Fraynx,

avec cinq autres religieuses et unenovice, toutes de Tordre de la Mercy,

Irlandais.

de la maison du Cœur de Marie, Française.

Irlandaises.

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