CHAPITRE m
1 . Ce fut une belle matinée s'il eo fut jamais, que celle du 17 septembre, alors que les marins parmi leurs chants joyeux exécutaient les manœuvres pour sortir de la rade. Vlsubelle^ gonflant majestueusement ses voiles, fendait les paisibles eaux de la Tamise, comme fiène d'avoir été choisie pour aller porter la parole de vie aux peuples qui ne la connaissaient pas encore. Néanmoins tant de majesté et de calme ne furent pas de longue durée ; car, à peine la frégate était-elle entrée dans le détroit qui sépare la France d'avec l'Angleterre, que les flots de l'océan, tantôt se soulevant comme des montagnes d'écume, tantôt s' entrouvrant en profonds abimes, semblaient nous menacer de \gi mort à tout instant. A la vue de ce danger, l'habile capitaine fit jeter l'ancre ; et après Dieu c'est à cette précaution que par trois fois nous dûmes la conservation de notre vie.
EffectivemeDit ce ne fut qu'après trois tentatives que l'ancre put prendre dç manière que notre bâtiment, soit par la violence des va|;ues, soit par la furie des vents, ne fût pas poussé et brisé qa contre les rochers d'Angleterre, ou contre les sables de la côte opposée. Mais la divine Providence, qui veillait sur ses missionnaires, ne permit ni aux puissances infernales, ni à l'inconstant élément, de suspendre ou de traverser plus longtemps ses desseins. Aussi, dans la nuit du 20 au 21 , nous sortîmes du Pas-de-Calais, voguant, avec vents en poupe, vers l'ouest.
Les personnes qui ne connaissent pas la mer ne sauraient se figurer tout ce que nous eûmes à souffrir dans les premiers débuts de notre traversée. Qu'il suffise de dire que m' étant hasardé à sortir de ma cabine, pour jeter un coup d'œil sur les horreurs de la tempête qui nous ballotait, je tombai le visage en avant dans la chambre commune ; en roulant je parvins à saisir un des pieds de la table fixée au plancher; et puis marchant à quatre pattes, je rentrai, quoique à grand' peine, dans ma cabine, où je restai immobile dans mon lit, brisé de tous mes membres, tourmenté de cruelles douleurs de tête et du mal de mer pendant une journée entière. Le P. Serra couché près de moi et tous les autres, qui plus, qui moins, me faisaient tristement écho. Mais, grâces à Dieu, ces lugubres heures ne se renouvelèrent plus, et quoique la frégate courût neuf milles à l'heure et quelquefois dix, son mouvement était si égal et si doux , que nous pouvions vaquer à tous nos exercices ordinaires, comme lire, écrire et le reste,
2. Le 3 octobre, nous nous trouvâmes en présence des côtes de l'île de Madère. Nous la laissâmes à droite, continuellement chassés par un vent régulier du nord, et deux jours après nous dépassâmes l'Ile de Fer. Comme Mgr avait un autel portatif, nous célébrions chaque matin le saint
saeriftca (}e la mesee, et nombre de fois il y eai ja^qu^à hait messes le dimanche. Je célébrai la première le 5 ooto^ bre, jour de grande dévotion pour moi, parce que c'est la fôte du premier martyr Bénédictin, saint Placide. Le jour suivant commencèrent à souffler les vents périodiques, connus sous le nom de vents alizés. Le capitaine donna Tordre d'amener les voiles neuves et de hisser les vieilles, précaution qui nous annonçait que nous n'avions plus à redouter les sinistres foreurs delà t^npéte* Nous courions 7 milles à l'heure, dans la direction sud, par 1 9* de longitude ouest de Greemvich^ lorsque le 7 nous entrâmes sous le tropique du Cancer : le thennomètre indiquait 33* Béaumur. Dès avant ce jour nous avions observé le phéno-* mène des belles et étranges lueurs phosphorescentes qui se voient sur Teau. Un jour, le capitaine prit de là occasion de nous foire une agréable surprise. J'étais seul sur le pont, me promenant et offrant à Dieu la prière du soir, lorsque j'aperçus, non sans étonnement, une longue trainée luisante qui suivait le sillage du navire. Le capitaine s'approcha de moi et me dit : « Que faites-vous ? vous contemplez peutêtre et vous adorez le Dieu créateur de ces vastes et immenses abîmes? ^ Parlant ainsi, il se mit à contempler
lui<-môme le phénomène lumineux, et après quelques instants de réflexions, il commanda une manœuvre qui ftit à l'instant exécutée par les marins. En même temps, m'ayant recommandé le silence sur ce qu'il allait faire, il cria aux passagers : a Venez, venez voir un énorme serpent de mer que les marins ont pris, et traînent à l'arrière du vaisseau. » A cette étrange nouvelle tous les passagers accoururent sur le pont. Convaincus, à la vue de ce corps lumineux, que ce ne pouvait être autre chose qu'un poisson, ou un serpent, de grandeur extraordinaire, et curieux de l'obser* ver de près, ils se précipitèrent en masse vers le câté où
les marins manœuvraient pour l'amener à bord. Mais quelle ne fut pas leur œnfusion au milieu des rires universels, quand ils reconnurent que ce monstre n'était autre chose qu'un cordage!.... C'était bien en effet un cordage d'environ cent pieds de long, lequel, pour avoir été mal enroulé par les marins, était tombé à la mer, sans que per* sonne s'en fût aperçu. Et iorsquUI eut été remis en son lieu, il conserva encore pendant plus d'ime heure cette lumière phosphorique.
On a dit que la cause principale de cette lumière était les excréments et la putréfaction des poissons ; mais si une telle assertion était quelque peu fondée, quelle quantité de matière ne faudrait-il pas pour en remplir le vaste océan ?
Par 1 0"" de latitude septentrionale et 2T de longitude, nous vîmes le vaisseau anglais le Bamboo^ qui venait des Indes orientales, et justement de Calcutta. Deux jours après, notre frégate salua la frégate Marie-Isabelle, qui allait à Valparaiso, et était sortie du port de Londres sept jours avant nous : les deux bâtiments se renseignèrent mutuellement par les signaux maritimes usités, c'est-à-dire par le moyen de pavillons de diverses couleurs.
3. Nous avions coutume chaque dimanche, outre les messes basses, d'en chanter une à onze heures, ainsi que les vêpres après dîner. Comme ces offices n'étaient pas du goût d^un certain protestant, il lui prit fantaisie de nous troubler dans nos saintes fonctions, croyant peut-être selon ses idées faire en cela une œuvre méritoire. Il ne cessait donc tout le temps ou de siffler, ou de prendre entre ses mains un instrument dont il s'évertuait à jouer le plus mal possible ; ou bien il accompagnait de sa voix nos chants, s'étudiant à en estropier les paroles et l'harmonie, de manière à faire perdre patience. Il fut prié par Mgr de vouloir bien prendre cette récréation excentrique avant ou
après notre office : ce jeune homme mal élevé lai répondit grossièrement , et presque de manière à faire croire que s*il n'eût été retenu par la présence de quelques-uns d'entre nous, il en serait venu à des voies de fait. Nous fûmes assez longtemps troublés par ce pénible incident, jusqu'à ce qu'enfin le capitaine en eut connaissance et contraignit ce jeune homme à s'excuser auprès de Mgr.
Du 1 9 au 22, le vent nous fut contraire et la saison pluvieuse; nous dûmes dériver lentement du côté de l'est. Le 28 nous passâmes la ligne, par 19"* de longitude, avec une chaleur de 21 degrés Réaumur, le soleil étant déjà 1 3 degrés par delà la ligne.
On a cru quelquefois que le passage de la ligne était insalubre, et tout à fait pernicieux par l'effet de l'extrême chaleur qui y tombe à plomb : c'est une erreur ; en beaucoup d'endroits et même à Paris, au mois de juin 1 849, j'ai plus souffert de la chaleur, que je n'ai jamais fait, toutes les fois que j'ai passé sous la ligne, à tel point que ma grosse chemise de laine ne m'a jamais incommodé.
4. Il existe parmi les marins anglais une étrange coutume : c'est de célébrer le passage sous la ligne par une bizarre cérémonie pratiquée sur ceux qui passent par là pour la première fois, et qu'on appelle baptême. On notifie cette coutume aux passagers de première et de seconde classe, afin qu'à cette occasion ils fassent un don à l'équipage. Il est résulté parfois de cet usage de si funestes accidents, que pour y remédier le parlement a dû le prohiber par une loi, et imposer une forte amende aux capitaines qui en toléreraient la violation. Néanmoins cet usage s'observe encore entre marins, et voici comment. Quand ils ont choisi le patient (c'est bien le nom qui convient) entre les novices de l'équipage, ils le font asseoir sur le banc le plus bas et le plus humide ; ils lui enduisent de graisse le visage
et tout le corps ; puis ils versent dessus les eaux de cuisine tièdes et mêlées de goudron. Alors un autre marin tenant en main le couteau de cuisine le plus ébrêché, s'apprête à le raser et à lui rajuster la chevelure avec un peigne de bois fait pour cet usage. Le goudron s'étant un peu refroidi, demeure inhérent et agloméré avec les cheveux et les poils de la barbe. On peut en conséquence imaginer facilement quelle est la douleur que doit souflFrir ce pauvre diable, qui à chaque coup de rasoir du barbier-bourreau ^ se sent arracher des touffes de poils, et avec la barbe la peau ellemême; pourtant il se garde bien de laisser échappier la moindre plainte, de peur de pis encore ; mais la cénâcnonie terminée, il remercie l'exécuteur et les assistants, parce que, à partir de ce jour, il est réputé leur légitime camarade et leur égal.
Le passage des navires sous Téquateur, soit qu'ils voyagent de l'hémisphère septentrional, à l'hémisphère austral, ou "vice "versây ayant lieu exclusivement entre les 1 0"" et 32"*, il résulte de là que dans ces eaux se rencontrent généralement beaucoup de navires dont la direction est vers des points du globe tout à fait différents et opposés. Nous en rencontrâmes qui appartenaient à la France , à l'Espagne, à FAmérique, à la Hollande.
Le 2 novembre, ce fut pour nous une consolation de nous rappeler que nos frères unissaient leurs prières aux nôtres en faveur des âmes des fidèles trépassés. Nous chantâmes solennellement ce jour-là les vêpres et la messe des morts. Le mouvement que fit bientôt après la frégate n'était pas ordinaire ; le vent devint très-fort et la mer très-agitée. Une vague vint se briser contre la frégate avec une telle impétuosité, que les eaux allèrent mouiller la moitié de la seconde voile, c'est-à-dire qu'elles s'élevèrent à plus de 30 pieds au-dessus de la mer : mais bientôt le vent se calma
et la mer revint à l'état de bonace. Le neuf du mois noua étions au delà du tropique du Capricorne; et depuis lors jusqu'à la baie du cap, notre voyage fut des plus heureux ; car nous courions presque continuellement avec une vitesse cfe 9 milles à Theure.
5. Le 22, nous aperçûmes, visible à l'œil niî, au moment où le soleil était dans toute sa splendeur, une étoile très-brillante; et le 23 à la distance de 52 milles, nous observâmes la Table, montagne qui domine la baie du cap de Bonne-Espérance, où nous entrâmes le 24, dans la matinée. A peine Mgr Griffts, évêque de cette ville, eut-il œnnaissance de notre arrivée, qu'il vintnous visiter abord; et nous tous, les religieuses exceptées, nous nous empressâmes de la lui rendre le jour suivant.
6. Le cap de Bonne-Espérance fut découvert en 1487, par Barthélemi Diaz, Portugais, qui lui donna le nom A^eap des Tempêtes : nom qui ftit ensuite changé par Jean, roi de Portugal, en cet autre nom plus flatteur qu'il conserve encore aujourd'hui. En 1652, le Hollandais Van-Riebeck y fonda la ville qu'on y voit, et qui fut peuplée de tous les mauvais sujets bannis de Hollande, de soldats et de marins congédiés. Les Anglais s'en emparèrent au bout de quelque temps, mais plus tard, en vertu d'un traité, ils la restituèrent aux Hollandais. Enfin ils s'en emparèrent de nouveau et la tiennent en leur pouvoir avec une attention jalouse comme un point de haute importance pour leur commerce avec les Indes. Sa population est de 25,000 âmes. Le plus grand nombre d'ailleurs se compose de Hollandais, qui ayant bien delà peine à se soumettre aux lois anglaises, n'en portent le joug que par pure contrainte. Les rues sont larges, spacieuses, coupées par d'autres à angle droit, et ornées d'élégantes maisons qui, par leur blancheur et leur propreté, semblent toutes de récente
ooD8truction. Les principaux édifices sont : la cathédrale catholique d^un beau style gothique, dans le genre flamboyant; le temple des anglicans, la caserne, ou plutôt le palais des soldats ; les tribunaux et la bibliothèque. On y voit des places spacieuses, de beaux jardins, particulièrement celui de la compagnie des Indes, de délicieuses promenades publiques, bordées d'un double rang de pins et autres arbres, qui mettent cette ville au rang des plus belles villes de province en Europe. C'est la résidence d'un évêque protestant , et de nombreuses sectes y ont de leurs adeptes. Beaucoup de familles protestantes qui, par suite de la révocation de Pédil de Nantes, en 1685, émigrèrent de France, s'établirent en cette ville, où existent encore leurs descendants sous les noms de Hugon^ Lombard^ Faurcj du Buisson^ et autres. Ce que j'observai de plus singulier en ce lieu ce furent deux chars tirés chacun par quatorze bœufs et la longueur du fouet de leur ctonducteur, lequel avait bien 1 8 à 20 pieds de long. Les colons du district de Constanciay à la distance de quelques milles de la ville du cap, font un grand commerce de vins exquis, connus sous le nom même de ce district. Des épreuves réitérées ont été faites pour étendre la culture de ces vignes à d'autres districts, mais le résultat n'a pas répondu aux espérances.
7. La baie est protégée du côté du sud par la grande montagne de la Table, qui met aussi la ville à l'abri des vents violents de l'est. Les navires qui sont à l'ancre dans la partie nord de cette baie, ont quelquefois besoin de jeter deux ancres, comme il nous arriva à nous-mêmes, pour n'être pas rejetés en pleine mer, ou contre les périlleux écueils qui se trouvent non loin de là. Il n'est pas rare qu'on soit obligé de rester quinze jours dans la baie, sans pouvoir débarquer à cause de la grosse mer ; mais, grÀces
au ciel, nous fûmes favorisés, car nous eûmes constamment un calme complet. Dans les mois d'hiver, c'est-à-dire d'avril en septembre, les navires abandonnent Table- Bajr^ et se mettent à l'abri des vents d'ouest, dans la baie dite False-Bay.
Un soir que la mer était tranquille, et présentait une surface argentine sous un beau clair de lune, j'observai un rare phénomène de lumière phosphorique. Une grande multitude de poissons à la profondeur de 20 à 25 pieds, se donnaient la chasse entre eux , et quoiqu'il y en eût de fort petits, on les distinguait parfaitement, parce que leur volume apparent était grandi en raison de la rapidité de leur course et de leurs frétillements en tous sens. Ceci avait lieu une heure avant minuit. Le jour suivant, quoique la mer fût calme et la lune d'un éclat aussi pur que la nuit précédente, le phénomène ne se reproduisit point.
Tout le temps de notre séjour dans la baie, nous eûmes constamment une chaleur de 1 6 degrés Réaumur, et dans la ville jusqu'à 20**.
8. Le premier jour de décembre, comme déjà on était entrain d'appareiller, pour sortir de la baie et continuer notre voyage, la frégate heurta si violemment contre un navire, qu'au fracas de l'épouvantable choc et au craquement de tous les agrès et des mâts qui semblaient s'éclater, nous nous crûmes tous arrivés à notre dernière heure. Il n'en résulta pourtant que quelques dommages extérieurs, et trois jours de retard suffirent pour tout réparer. Partis vers dix heures, dans la matinée du 4, sur le soir du même jour, un funeste accident nous remplit tous de tristesse, et de désolation. Le pauvre P. Bouchet commença dès lors à donner des symptômes d'aliénation mentale. Nous cherchâmes à lui donner tons les secours que purent permettre et notre inexpérience absolue dans l'art de la médecine ,
et l'absence de ressources à laquelle nous réduisait notre position; mais tout fut inutile. La maladie, en dépit de nos soins, augmenta rapidement, et au bout de quelques jours il fut indispensable de le veiller la nuit, et enfin de recourir à la dure nécessité d'une camisole de force. Après avoir été affaibli par la réitération des bains et des saignées, il devint plus traitable. Il paraîtrait que notre malheureux compagnon dut en partie son mal aux effets des scrupules dont sa conscience était tourmentée, pour avoir publié autrefois un petit opuscule sur la vie de saint Joseph, opuscule qui d'ailleurs était loin d'être sans mérite ; peut-être aussi que l'effroi causé par les premiers dangers de la mer dans le Pas-de-Calais, le choc des deux navires dans la baie du cap, et tout autre incident du voyage, avaient donné la dernière secousse à sa raison affaiblie. Mais durant Tétat d'aliénation mentale, il ne parlait que de cet écrit. La triste position de notre confrère troubla la satisfaction que devait nous donner une traversée passablement heureuse.
9. Au bout de 18 jours de navigation depuis notre départ du cap, nous passâmes à la hauteur des îles désertes de Saint-Paul et d'Amsterdam, que nous laissâmes sur la droite, par SS*" de longitude et SS"* de latitude méridionale : alors notre thermomètre marquait 12*" Réaumur. Quelques milles plus loin, vers Test de ces îles, nous eûmes à supporter la bonace ; et à cette occasion ce nous fut tin agréable passe-temps d'assister à la chasse des albatros (diomedea exulans). Cet oiseau aquatique, qui est d'une grandeur énorme, a le plumage de couleur blanche avec les ailes de 12 à 14 pieds (anglais) d'envergure. Son cou, long et gros, est surmonté d'une tête proportionnée, laquelle est armée d'un bec assez fort pour déchirer la cuirasse des grands cétacés qu'il rencontre souvent à l'état de cadavres flottants sur la surface de la mer. Sa chair est un
466 MISSIONS GATHOUQUES.
peu trop huileuse. On les rencontre quelquefois réunis par grandes troupes, et suivant le navire dans sa course. Ils saisissent avec une admirable prestesse les morceaux de viande ou de pain qu'on jette à la mer ; aussi est^il facile de les prendre à Thameçon , dans les temps de calme } quelques passagers en prirent jusqu^à huit en quelques heures durant la bonace.
C'était le dernier jour de Tannée 1 845 ; et pendant que nous faisions retentir les airs du chant d'un TeDeum^ en actions de grâces des bienfaits reçus du ciel dans le cours de Fannée, notre frégate eut deux voiles déchirées par la furie du même vent qui depuis longtemps nous faisait ood* rir onze milles et demi à Theure. Nous commençâmes Tan^^ née 1 846 par une messe chantée^ un sermon et Toffice de vêpres célébré àllieure canonique^ suppliant le Seî^ gneur de bénir et de protéger notre avenir*
10. Enfin dans l'après-midi du 7 janvier, la sentinelle qui était sur le grand màt cria tout d'un coup, contre notre attente : « Terre, terre! » A ce signal quel fut notre enthousiasme, quels furent nos battements de cœur ? c'est ce qui ne saurait se rendre! Chacun courait sur le pont et s'empressait de chercher des yeux cette terre prconise, cette terre tant désirée. Enfin nous découvrons de loin
l'AuSTRÀLlB !
Avec le triste ressouvenir que nous conservions des cotes d'Afrique, de leurs sables et de leur aspect désolé ^ il est facile de concevoir qu'à la vue des côtes occidentales de l'Australie si riantes de verdure, nos cœurs durent s'ouvrir aux émotions d'une sainte joie , et nos transports ne firent que redoubler à mesure que nous approchions.
Deux heures avant la nuit étant passés au nord de l'tle de Rotte-Nest, nous arrivâmes dans la baie de Fremantle {Gage^Boad) ^ et ayant jeté l'ancre, parce qut nous ne
devions pas débarquer ce jour-là à cause de l'heure avancée, chacun de nous, se renfermant dans le secret de son oœar, élevait vers le ciel d'humbles et dévotes actions de gràoes pour le grand et signalé bienfait d'une protection oonstante et de notre conservation pendant les 1 1 3 jours d^une si longue et périlleuse traversée.
GHAPITBE IV.
1 . Dès l'aube du jour suivant, 8 Janvier, chacun des missionnaires était préparé pour le débarquement; et nous passions dans deux grandes barques destinées à nous transporter sur le rivage. A peine étions-nous séparés delà fr^te, que l'équipage entier cria unanimement par trois fois : Hip^ hipj hurra ! Nous répondîmes sur le même ton et par les mêmes mots. Ce « hip » des Anglais a en pareille circonstance plus d'énergie, comme cri de joie et de bonne augure, que le « vwa » des Italiens. Après la cessation des .cris, nous entonâmes dévotement les litanies de Lorette, jusqu'au point de débarquement.
Agenouillés à Tendroit même où nos premiers pas s'imprimèrent, nous chantâmes l'hymne Ambrosien comme réitération d'actions de grâces, en présence de la foule ac- Gonrne sur la plage, et qui, comme nous, fut touchée jusqu'aux larmes. Ensuite nous fîmes halte dans un hôtel tenu par un catholique pour prendre quelques raffraichissements.
2. Nous rencontrions partout des sauvages dans les rues de la ville , et comme notre plus grand désir était de faire
connaissance avec quelqu'un d'entre eux, nous adressâmes la parole aux deux premiers qui s'offrirent à nous. Mais qui les comprenait? Le premier mot que nous entendîmes fut le mot maragnUj répété ensuite bien des fois. Réfléchissant là*dessus en moi-même, je me disais : «Maragna dans le dialecte de mon pays, la province de Galice , signifie tromperie. Ces pauvres malheureux soupçonneraient-ils quelque trahison de notre part? » Je me tournai vers le maître de l'hôtel, lui demandant ce que voulaient dire ces sauvages avec le mot maragjia? a De la nour" riture, » me répondit-il. Alors ayant pris un grand morceau de pain, je le partageai entre les deux sauvages ; et en même temps ayant tiré mon portefeuille, je notai le mot interprêté; et cela d'après la méthode que je prétendais suivre. Nous nous mîmes ensuite à examiner la ville : vers la partie nord de la ville, nous traversâmes une rue souterraine ou tunnel qui nous conduisit à un laboratoire où se faisait l'extraction de l'huile de graisse de baleine, dont la pêche produit à la colonie d'immenses richesses. Un bel édifice était en construction au sommet de la colline que nous avions traversée au moyen du tunnel ; et nous trouvâmes que c'était une prison dans laquelle étaient détenus un petit nombre de délinquants, confiés à la garde du seul geôlier. Dans la partie opposée de la ville était le temple anglican, et non loin de là une chapelle de moindre importance appartenant aux méthodistes. Beaucoup de débris de navires épars çà et là sur la plage venaient ajouter de nouveaux motifs à notre reconnaissance envers le Tout- Puissant. Entre les écueils de formation calcaire, vivaient beaucoup de coquillages très-recherchés des amateurs; et les éponges se présentaient à chaque pas sous les plus bizarres formes d'arbustes , de cornets et cent autres. Les promenades par la ville aux heures de l'après-midi devenaient
fatigantes et nuisibles à la vue, par suite de la réverbération du soleil sur les sables brûlants, et plus encore sur les murailles des maisons : là chaleur du reste ne montait pas audelà de25'* Réaumur. Le reste de cette journée, comme aussi la matinée du jour suivant, fut consacré à des tentatives du genre des premières auprès des sauvages.
3' Dans l'après-midi du 9 nous partîmes en bateau de Fremantle pour Perth, en remontant le fleuve Swan, et chantant de temps à autre les litanies de la Vierge ou quelque pieux cantique. La présence de majestueux eucalyptes, d'arbrisseaux touffus et verts, d'arbustes à moitié carbonisés, et l'aspect de rives couvertes de verdure tantôt naturelle, tantôt artificielle, formaient un contraste si varié et si brillant, que le cours tortueux du Swan nous offrait à chaque instant quelque nouvelle scène, quelque nouvelle occasion de louer le Seigneur.
Dans quelques terrains sablonneux qui se projetaient parfois jusqu'au milieu du fleuve, nous observâmes d'innombrables oiseaux aquatiques, principalement de pélicans, lesquels à notre approche demeuraient immobiles , sans paraître du tout s'inquiéter de notre présence. Quant au cygne noir que nous étions surtout curieux de trouver sur les rives d'un fleuve auquel il a donné son nom, il ne nous fut pas donné d'en apercevoir un seul ; ses instincts solitaires l'avaient fait émigrer ailleurs.
Après trois heures et demie de navigation délicieuse, nous nous trouvâmes daus les eaux de Perth, où une foule compacte nous attendait sur la jetée et nous accueillit avec d'extraordinaires acclamations de joie. Sans dessein prémédité, mais par hasard nous fûmes les premiers, le P. Serra et moi, qui touchâmes le sol de Perth; après nous vinrent tous les autres, avec lesquels chantant le Te Deum^ que j'eus l'honneur d'entonner, nous nous avançâmes pro-
oessionnellement vers Péglise. Getle-ci consistait en quatre petits murs, absolument nus, surmontés d^ne toiture en bois, sans autel, sans portes ni fenêtres. Là s'arrêta la proœssion et se terminèrent les chants avec les prières d'usage et la triple bénédiction qui nous fut donnée par Monseigneur.
Pendant qu'on préparait les portes et les fenêtres pour l'église^ ce fut notre affaire d'orner l'intérieur avec de saintes images ; mais avant tout nous dressâmes un autel au-dessus duquel la première place fut réservée pour l'image de la sainte mère de Dieu , comme notre avocate et notre protectrice.
Les nombreux sauvages qui, à toute heure, circulaient par la ville, nous présentaient de favorables occasions de nous familiariser avec eux et d'obtenir des notions sur leurs mœurs; mais T ignorance absolue de leur langage était pour nous une insurmontable difficulté. Néanmoins nous observâmes en eux une excessive défiance vis-à-vis des Européens, dont ils avaient appris à imiter les vices et non les vertus.
L'ensemble de la ville offrait à notre curiosité peu de choses dignes de remarque. On peut dire qu'une bonne partie de son enceinte appartient encore aux forêts natives; car on trouve passablement d'arbres au milieu des rues , des places, et auprès des édifices; bien des maisons sont protégées contre les ardeurs du soleil par le feuillage épais d'eucalyptes séculaires.
Nous y trouvâmes des nuées de moucherons très-importuns; et les grenouilles coassaient avec tant de force dans les eaux stagnantes qui existent dans l'intérieur même de la ville, que parfois il fallait crier en parlant, comme pour se feire entendre à des sourds. Plus d'une fois le matin je fus éveillé par la musique inattendue de quelques-uns de
ces amphibies qui , grimpant sur la plus haute cime de quelque arbre dont Thabitation était ombragée , étaient descendus de là par la cheminée jusque dans ma chambre à coucher. La première fois que j'en fus témoin, j'en demeurai tout ébahi .
Cependant notre infortuné compagnon le P* Bouchet , après avoir longtemps souffert et sans avoir recouvré la raison, rendit son âme à Dieu. Ce vertueux jeune homme, qui de la congrégation de Saint-Sulpice , où il avait été élevé, passa dans la congrégation du Cœur-de-Marie, avait d'abord été envoyé dans les missions d'Amérique ; mais il en était revenu et comme il se trouvait à Amiens lors de notre passage , le Seigneur nous l'adjoignit pour collègue, le destinant ainsi à devenir la première victime de la charité qu'aurait à lui offrir notre mission d'Australie. Nous loi rendîmes les honneurs funèbres avec le plus de décence et le plus de solennité qu'il fut possible. Et comme les catholiques n'avaient pas encore de cimetière particulier , le P. Bouchet fut enterré près de notre église dans un terrain qui en dépendait et qui fut béni à cette intention.
4. Quelques jours après ce douloureux événement, Mgr voulant être fixé sur le système de mission qu'il convenait d'adopter pour la conversion et la civilisation des sauvages de cette contrée, assembla ses prêtres en conseil, et ayant demandé à chacun de nous son avis, la conclusion fot que l'unique méthode était de les suivre dans leurs courses. Alors Mgr forma trois divisions de missionnaires qui furent appelés par lui : mission du nord, mission du sud, mission centrale, et nous firmes répartis ainsi qu'il suit :
Mission du Nord.
D. Aogelo GoHFALOHun» lapériear.
Jacquei Fagan.
Nieolai PioooM.
Mission du Sud.
P. TÉBKjLux, supérieur.
P. TlKRSÉ.
Vincent N
Théodore Odon
Mission du Centre,
P. D. Joseph Serra, supérieur et yicaire général. P. D. Rudesinde Salvaoo.
D. Denis Tm'XLL.
Léandre Fomteimnr.
Jean Gorman.
Mgr ayant ainsi déterminé les missions et choisi les sujets dont elles devaient être composées, demanda au gouverneur de la colonie des terrains pour les établir. Celui-ci lui accorda . vingt acres de terre pour chaque mission, à l'exception de celle du nord qui se trouvait hors des limites de la colonie de Swan-River.
Le dernier dimanche de janvier (25) , jour où se célébrait la fête de la conversion de saint Paul, après la mosse chantée solennellement, Mgr nous adressa de son siège une paternelle et chaleureuse allocution pour nous fortifier et nous encourager à entreprendre les travaux apostoliques auxquels nous étions appelés. Il nous donna ensuite sa sainte bénédiction et nous congédia avec le baiser de paix. Il serait difficile de dire quelle fut en cette circonstance notre émotion et celle de tous les catholiques et protestants dont nous étions entourés.
Il plut au Seigneur de se servir de cette touchante et sublime cérémonie, pour procurer à sa sainte Eglise, comme prémices et gages de T heureux succès des travaux de ses serviteurs, la miraculeuse conversion de trois protestants, qui n'étaient venus là que par un simple motif de curiosité , et qui demeurèrent comme enchantés et stupéfaits à la vue du courage et de l'abnégation que la religion catholique sait inspirer à ses envoyés.
Confiants en Dieu , arbitre et distributeur des gràœs , nous nous mimes à disposer les choses nécessaires, afin de nous trouver prêts au premier signal de départ.
5. La mission du sud fut la première à se mettre en marche pour sa destination, qui était, la ville d'Albany, dans le port de King-George's-Sound. Les missionnaires étant sortis de Perth le 6 février , et cheminant par terre et à pied, n'arrivèrent à Albany que sur la fin de mars. Faisant de cette ville le point central de leur mission, ils s'avançaient de là dans les bois, tantôt d'un côté, tantôt d'un antre, à la recherche des sauvages, supportant dans ces expéditions toute espèce de privations et de fatigues. Les provisions de bouche furent bientôt consommées, et ils n'eurent pas moyen de les renouveler. Alors pendant de longs jours ils se trouvèrent heureux d'avoir pour tous mets des patates, et l'eau où ils les faisaient cuire leur tint lieu du meilleur café.
La pénurie à laquelle étaient réduits les missionnaires, fut connue des protestants ainsi que des marins qui étaient à l'ancre dans le port, et on leur apporta du biscuit et diverses autres sortes d'aliments. Mais ces secours n'étaient que précaires et passagers, et ils se virent l'un après l'autre réduits à abandonner la mission d' Albany et à se retirer dans l'île Maurice, où les missions, dirigées par Mgr Collier, Bénédictin anglais , sont d'un genre bien différent.
6. Le premier de mars, l'occasion s'étant présentée d'un bâtiment, qui de la baie de Fremantle partait pour Sydney, les trois missionnaires du nord s'y embarquèrent; et puis de Sydney sur un autre bâtiment ils firent voile pour Port- Essîngton. Malheureusement le navire, arrivé au détroit de Torrès, et précisément dans le lieu appelé Endeawur^ Straii^ fit naufrage. Seuls, le capitaine Mackenzie et le
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missionnaire D. Ângélo Gonfaloniéri^ échappèrent comme par miracle. Les deux catéchistes Irlandais^ Jantes Fagan et Nicolas Hogan^ périrent avec toat l'équipage et tous les passagers. Un autre vaisseau qui peu après vint à passer sur le théâtre du naufrage, prêta secours au capitaine et au missionnaire, lesquels s'étaient réfugiés sur des écueils, QU bien, selon un autre récit^ s'étaient saisis de quelques planches flottantes, et épuisés de fatigues et d'angoisses, n'attendaient que de Dieu seul les moyens de salut. D. Angélo, conduit à Victoria presque nu, dut à T humanité du gouverneur, quoique protestant^ d'être pourvu de tout ce dont il avait besoin. Il m'est doux de pouvoir consigner ici les expressions de vive gratitude que le bon mission-^ naire reproduisit maintefois dans ses lettres , pour nous dépeindre toute sa reconnaissance envers son bienfaiteur^ Ayant reçu bientôt après d'abondantes aumônes, tant d'Ir» lande que de la Propagation de la Foi, il se consacra avec un zèle tout apostolique à porter la parole divine aux sauvages, parmi les bois, sans négliger les mécréants qui se trouvaient dans la ville; jusqu'à ce que, le 9 juin 1848, épuisé par les fatigues et par la fâcheuse influence du climat, il alla recevoir au ciel la couronne de ses travaux. Le prêtre. Don Angélo Confaloniéri, élève de la propagande^ était originaire du TyroL Jeune homme de beaucoup de talents, et de saintes mœurs, sa mort fut pleurée de tous ceux qui eurent le bonheur de le connaître.
7. Mgr Brady établit le 40 avril une autre mission dépendante de celle de Perth , à Guildford , pays éloigné de huit ou neuf lieues de la capitale, et il y envoya dans ce bot le prêtre Powel , accompagné du catéchiste Butler. Mais les privations excessives et les rudes épreuves auxquelles est exposée la vie du missionnaire les forcèrent à se réfugier de nouveau dans la capitale. Quelque temps après la
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prêtre Powel abandonna même la mission de Perth, et s'étant embarqué pour les Indes, se rendit à la mission de Calcutta.
J'ai voulu parler tout de suite des deux dernières mis* siens, en intervertissant l'ordre chronologique, afin de n'avoir plus a parler que de la mission centrale.
8. Mgr Brady n'ignorait pas que si un Européen s'a*^ venturait dans les bois et n'avait plus de communications avec les villes ou avec les colons établis à quelque distance dans la campagne, il ne pourrait échapper à une mort certaine. 11 ne savait donc où fixer son choix quant à la direc^ tien qu'il indiquerait à la mission centrale. Il envisageait toute la difficulté qu'il y aurait à faire parvenir les provisions au milieu des bois, et aussi la probabilité que les conducteurs s'égareraient et perdraient la trace du sentier suivi par les missionnaires. Sur ces entrefaites arriva à la ville , venant de l'intérieur des terres , le capitaine et magistrat Jean ScuUy, catholique, fixé dans la colonie depuis nombre d'années. AL Scully, dans une visite qu'il fit à Mgr, apprenant dans quelle perplexité il était , lui dit que wn loin de ses possessions se trouvaient de nombreux sauvages et des terrains fertiles , où l'on pourrait fonder une mission avec espou* de succès. Sur cet avis, Mgr renonça Aussitôt à toute autre idée, et adopta définitivement celle que lui soumettait le capitaine ; celui-ci s'offrit d'ailleurs à transporter gratuitement les choses les plus nécessaires. Arriva enfin la matinée du 1 6 février , jour que Mgr avait fixé pour notre départ. De cinq réduits à quatre, vu que le sous-diacre Tutell était malade, le signal du départ nous remplit néanmoins de consolations. Chacun de nous ayant fait tous ses préparatifs, le crucifix sur la poitrine, le bnéviaire sous le bras et le bourdon à la main , nous nous dirigeâmes^ au déclin du jour , vers l'église, où Mgr nous
attendait. Difficilement nous pûmes pénétrer jusqu'aux degrés de l'autel à cause du concours de catholiques et de protestants venus pour assister à un adieu qu'ils croyaient le dernier. Là, agenouillés devant l'image de la mère de Dieu, exposée avec une pompe solennelle, nous entonnâmes les litanies de Lorette, le Saline Regina et la commémoraison de notre glorieux patriarche saint Benoît.
Ensuite Mgr nous ayant fait une éloquente exhortation, qui nous impressionna vivement, aussi bien que toute l'assistance, il nous donna de nouveau sa bénédiction et le baiser de paix. Au sortir de l'église nous trouvâmes qu'un beau clair de lune nous tenait lieu de la lumière du jour. Mgr et une foule nombreuse nous accompagnèrent assez loin, et ensuite nous continuâmes notre voyage en com[)agnie des conducteurs des deux chars.
9. Le terrain était tellement mobile , que nos pas s'enfonçaient quelquefois dans le sable de plus d'un demi-pied, en sorte que vers les deux heures après minuit nos jambes ne nous soutenaient plus, et notre corps était dans un état de fatigue extrême. Alors le P. Serra, notre supérieur, invita les conducteurs des chars à s'arrêter un peu pour prendre quelques instants de repos, ceux-ci répondirent que nous pouvions faire halte pendant qu'ils poursuivraient leur marche jusqu'à l'habitation de Samuel Moore, encore à quatre milles de là, où ils nous attendraient. C'est ce qu'ils firent, et nous nous couchâmes sous un de ces arbres appelés Eucalyptus robusta^ lequel par sa grosseur pouvait nous faire croire à son existence non-seulement séculaire, mais antédiluvienne. Nous étant recommandés à Dieu, nous dormîmes délicieusement jusqu'aux premières lueurs du jour : et alors ayant récité les prières accoutumées, nous reprîmes notre route. Après nous être plaisantes l'un l'autre sur nos visages, que la poussière de la
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nnit précédente et l'abondante sueur avait défigurés de manière à les faire ressembler absolument à ceux des sauvages, nous arrivâmes à un embranchement de chemins. Là nous choisîmes au hasard le chemin de droite, et suivant ce chemin, nous nous trouvâmes en face d'un sauvage tout armé, portant du feu dans sa main gauche. Par signes (car comment faire autrement?), nous cherchâmes à lui faire comprendre notre besoin. Le bon sauvage, plein de patience, nous voyait faire et nous regardait, mais ne nous comprenait pas. Enfin nous songeâmes à prononcer le nom du maître de l'habitation où nous devions nous rendre, en lui disant : « Moore. » Il nous répondit : « Moore guggial, » nous montrant en même temps deux doigts de la main. Nous qui heureusement savions que guggial signifiait dans leur langage deux, et qu'effectivement deux familles Moore se trouvaient dans le voisinage , nous lui répondîmes par signe affirmativement ; il nous conduisit alors à travers les bois et au milieu d'innombrables Loranthées, Banksias, Xanthorrhéas, Zamias et Eucalyptes résineux, jusqu'à l'habitation tant désirée. Là, ayant rejoint nos chars, qu'on était en train de réparer, nous mangeâmes un peu de galette, dont nous donnâmes une bonne part à notre guide ; et après avoir récité une partie de l'office, nous nous couchâmes sur un petit tas d'herbes sèches, pour nous préparer à repartir le soir. Pour lors un domestique de M. Moore vint nous éveiller en nous disant que son maître nous attendait. Accueillis par lui avec toute sorte de politesse et de cordialité, nous fûmes admis à sa table, et nous ne pûmes qu'admirer cette courtoisie dans un homme qui, tout presbytérien qu'il était, donnait si généreusement l'hospitalité à de pauvres inconnus, qu'il savait seulement être des missionnaires catholiques.
Les réparations nécessaires à nos chariots n'ayant pu
U^ MiSSrONS CATHOLIQUES.
Ôffé tettrîmée^ ce jotir-là , nous céfébrâmes ïe î^amt sacrifice le lendemain, et nous en appliquâmes l'intention atix bedoins spiritaels de cette famille et à la gnérison corporefle de réponse de M, Moore , qui était gravement malade, et qui, comme nous l'apprîmes peu de jours après, recouvra la santé.
40. Le soir nous continuâmes notre route jusque vers uû lieu appelé par les Anglais : Spring^ c'est-à-dire source; nous nous y arrêtâmes après avoir traversé la haute et difficile montagne qui est une continuation (te la diâîne appelée Darling.
Pendant notre halte, nous remarquâmes qu'on attachait les bœufs à un arbre, pour éviter de leur laisser manger certaines herbes vénéneuses qui croissent dans ce territoire. Les animaux ruminants, comme bœufs, brebis et autres^ meurent en peu d'heures après les avoir goûtées; les chevaux et autres animaux souffrent seulement de grandes douleurs d'entrailles. Si l'on fait bouillir ces herbes et qu'on en donne Teau à boire aux brebis , la mort est aussi prompte et le gonflement du corps est le même que si elles avaient brouté les herbes vénéneuses.
Après quatre heures de repos , nous nous remîmes en marche l'espace de 12 milles, jusqu'à une hôtellerie où pour la première fois nous mangeâmes du kanguroo, animal que nous n'avions pas encore vu vivant. Le jour suivant, après avoir parcouru 30 milles sur la chaîne du Darling, nous descendîmes par le versant de l'est, et après avoir traversé le lit de l' Avon , qui était complètement à sec, nous fûmes généreusement conviés à dîner par M. Drummond, botaniste de la colonie ; et dans la nuit du 21 février, nous arrivâmes à l'habitation du capitaine Scully, la dernière de la colonie, à 60 milles nord-est de la capitale.
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lia nous demenrâraes trois jours , parce que les bœufs étaient excédés de fatigue. Ensuite ayant placé tout notre bagage sur un seul cliar, en compagnie de deux domestiques du capitaine et de deux sauvages, nous nous remîmes en route au milieu des bois, nous dirigeant vers un point, du côté du nord, appelé par les sauvages Baggi-haggi. La contrée s'offrit d'abord à nos yeux inégale , mais pleine de vie végétative. Ensuite elle se changea en une plaine uniforme et sablonneuse, et au lieu des nombreuses espèces d^ Acacias et des riches pâturages , on y apercevait quel-^ ques Eucalyptes, la Nujrtsia florida et nombre de plantes vénéneuses. La nature du «ol au reste variait à des distances très-rapprochées , et dans le voisinage de Baggi- Baggi elle s'améliorait tout d^un coup sous tous les rapports.
<1 . C'était le dernier jour de février, jour de grande chaleur, et dans toute la route nous n'avions pas trouvé une goutte d'eau. Aussi , à moitié morts de chaleur et de soif, à peine fûmes-nous arrivés à Baggi-Baggi, que nous nous dirigeâmes vers la source qu'on nous avait assuré se trouver tout auprès. Mais nos désirs et nos besoins furent également frustrés. Les quatre bœufs non moins altérés que nous coururent à la source même , et il nous fallut disputer avec eux la possession d'une espèce de mare, laquelle, au lieu d'étancher notre soif, l'irritait encore davantage ; car cette eau était si bourbeuse qu'elle incrustait les parois du gosier d'une sorte de sable insupportable au goût, et qui à chaque instant soulevait le cœur. Pourtant force nous fut de puiser et de boire c^tte boue liquide, pour humecter au moins nos lèvres brûlantes. Nous tentâmes une dernière épreuve, en creusant auprès de la source un trou profond, mais inutilement. Cette nuit, en vérité , Dieu sait comme elle se passa ! La soif nous tour-
mentait plus que le sommeil. Les deux domestiques du capitaine qui nous accompagnaient pensaient à s'en retourner; nous insistâmes, parce que les sauvages s'étaient offerts à nous conduire de grand matin à une autre source peu éloignée. Effectivement, à la première lueur de Taube du jour, nous étions en marche à la recherche de l'eau, un sauvage, Fonteinne, un des domestiques, et moi. Nous avions peut-être marché l'espace de cinq milles, lorsque nous trouvâmes la source désignée sous le nom de Mori- Mori; mais elle était desséchée comme la première. Le sauvage, plein de dépit, frappa la terre du pied, témoignant lui aussi son étonnement. Il nous encouragea néanmoins, nous faisant connaître qu'il existait une troisième source encore plus éloignée. Le domestique et Fonteinne perdant tout espoir, rebroussèrent chemin. Je suivis le persévérant sauvage, et au bout de plus d'un mille de marche, avec une indicible joie, nous trouvâmes un grand réservoir d'eau. Après nous être délicieusement désaltérés, nous remplîmes nos deux vases, et nous nous hâtâmes de rejoindre nos compagnons, les avertissant de Theureux succès de nos recherches , par de grands « cui^ » à la manière des sauvages. — Il faut savoir que ces cui sont le cri par lequel les sauvages appellent de loin quelqu'un. — ^Vers la chute du jour, nous nous trouvâmes réunis ensemble avec notre petite caravane, autour du réservoir, et ce soir se passa joyeusement à rendre gloire à Dieu.
12. Le lendemain matin, qui était le premier dimanche de carême et le premier de mars , les deux domestiques déclarèrent qu'ils ne voulaient pas pénétrer plus avant dans les bois ; et déchargeant notre bagage de dessus le char, ils se disposaient à retourner à Bulgart, demeure du capitaine Scully. Cependant ayant ouvert une caisse et pris les ornements et les vases sacrés, nous préparâmes un
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autel sur Tarrière du char ; et certes pour le moment il eût été difficile de trouver un autel plus convenable. Après la sainte messe, célébrée par le P. Serra et ensuite par moi, les deux domestiques ayant pris avec nous une tasse de Ihé, exécutèrent leur projet de nous abandonner, nous laissant tousquatre seuls, au milieud^épaisses forêts, parmi des sauvages innombrables et inconnus. Néanmoins notre cœur ne fut accessible à aucune espèce de crainte. Nous avions confié notre sort à la miséricorde de celui dont nous venions aiinoncer le nom trois fois saint, de celui que nous avions prié de bénir et de sanctifier les terres inhospitalières et les forêts vierges, où pour la première fois lui avait été offert par nousTagneau sans tache, Thostie de propitiation, le divin sacrifice.