CHAPITRE V
i . Au point. du jour, nous mettions la main à Tœuvre. Après avoir récité nos prières accoutumées, nous nous mimes à couper des arbres, à creuser des fossés, à improviser en un mot une cabane suffisante non-seulement pour nous abriter nous et- nos bagages avec nos vivres, mais encore un petit autel, afin d'y célébrer la sainte messe. Sur le soir, nous vîmes paraître quelques sauvages, qui de loin nous regardaient d'un air non intimidé, mais soupçonneux; ils s'approchèrent du réservoir, éloigné de nous peut-être de 40 pas, allumèrent un grand feu, et quelque temps après s'étendirent par terre pour dormir. Nos travaux ne furent en aucune manière interrompus à leur ap-
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parition; an contraire, quoique le coeur nous battit 4)ien fort, nous continuâmes de travailler gaiement, pour faire voir que nous n'avions pas à les craindre. Lorsque la nuit se fit, au point de ne plus nous permettre de continuer nos travaux, nous nous mîmes à chanter, du ton solennel et posé, dont on a coutume de chanter dans les couvents, au jour des plus grandes fêtes. Ensuite, nous mettant à genoux, nous récitâmes le saint rosaire ; puis nous soupàmes avec un peu de riz bouilli dans l'eau, et avec des galettes préparées de nos propres mains , et enfin nous nous couchâmes sur un lit de feuilles d'arbres.
Cependant, à la pensée que nos hôtes voisins étaient anthropophages, le sommeil ne visita point nos paupières de toute la nuit. Au matin nous disposâmes de notre mieux la pierre sacrée et les autres objets nécessaires pour le sacrifice ; un massif formé de pieux fichés en terre et recouvert de mottes de gazon fut l'autel sur lequel nous célébrâmes la sainte messe ; ensuite nous continuâmes notre travail. Deux heures après le lever du soleil, les sauvages disparurent sans approcher de nous. Vers le soir, nous les vîmes reparaître beaucoup plus nombreux et armés de toute pièce. Ils passèrent plus près de nous que le jour précédent, et ils allumèrent leurs feux, pas plus loin qu'à trente pas de notre cabane. Comme le soir précédent, nous chantâmes et nous récitâmes nos prières, et nous nous couchâmes, attendant avec anxiété le moment où nous allions être attaqués, massacrés et ensuite rôtis, pour leur servir de pâture. Mais nous ne fûmes pas trouvés dignes d'une telle grâce. La lumière du jour vint nous tirer de cet état de trépidation . Nous célébrâmes le divin sacrifice, et nous récitâmes le bréviaire, et peu après le lever du soleil les sauvages disparurent de nouveau. Leur départ nous tranquillisa, comme^'l n'y avait plus aucun
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danger. Avant midi le squelette de notre cal)ane était terminé ; il n'y manquait plus que la toiture.
Le 3 mars , troisième jour de notre résidence dans les IXMS, nous prenions à midi notre repas accoutumé, consistant en 8 onces de pain , cuit sous la cendre, et uu peu de riz booîlli dans l'eau, puis une tasse de thé, lorsque, contre la coutume, nous vîmes approcher une troupe de sauvages , ayant dans les mains six, ou môme plus , de cesi lances ou javelots qu'ils appellent Ghici. Nous les fixâmes d'un visage joyeux, et pourtant Dieu sait quelle était l'agitation de nos cœurs en cet instant. Ensuite nous leur offrîmes par signe du thé et du pain. Les sauvages, sans faire attention à nous , allèrent s'asseoir autour du réservoir d'eau, et là ils parlèrent entre eux d'un air très-affairé. Nous délibérâmes alors sur la manière de nous approcher d'eux amicalement. Il fut décidé que nous préparerions des galettes et du thé en abondance, et qu'avec quelques plats chargés de sucre nous nous approcherions d'eux en mangeant et en leur offrant de ce que nous mangions. Nous étant agenouillés et ayant prié le Très-Haut de nous bénir, nous nous avançâmes tous ensemble vers les sauvages avec les mains chargées de pain , de thé et de sucre. En nous voyant approcher, les hommes prirent résolument les armes ; les femmes et les enfants se mirent à hurler et à prendre la fuite. Mais nous , tout en mangeant des morcé&ux de pain et de sucre nous leur faisions signe de déposer les armes qu'ils avaient saisies prêts à les lancer contre nous, et nous les invitions à vouloir bien accepter de nos mets. Quelques-uns alors inclinèrent leurs armes vers la terre, et en ce moment le P. Serra et moi , nous nous approchâmes en leur donnant du sucre et du pain, ayant soin particulièrement d'en offrir à leurs enfants, qui, se serrant contre les jambes de leurs pères, pleuraient et
paraissaient avoir grand peur de nous. Au premier essai qu'ils firent du sucre, les sauvages le rejetèrent de la bouche d'un air soupçonneux; mais voyant que nous en mangions nous-mêmes sans façon , ils le mirent dans la bouche , et commençant à le trouver de leur goût , ils témoignaient leur approbation par des inclinations de tête , et invitaient les autres à en manger. En peu de minutes, tous nos présents étaient consommés, et ils s'en disputaient les moindres fragments, comme qui aurait dit autant de perles précieuses. Voici donc que par la grâce de Dieu et de sa sainte mère, après une rencontre aussi périlleuse, la victoire était à nous, pauvres missionnaires sans défense, et nous l'avions obtenue sans effusion de sang, ni fracas des armes.
Les travaux furent suspendus pour cette demi-journée; nous étions tout entiers à la satisfaction et à la joie de notre réussite dans cette difficile entreprise. Lorsque nous nous retirâmes ensuite dans notre cabane, quelques-uns des sauvages nous accompagnèrent. Nous leur montrâmes nos instruments d'agriculture, qui leur causèrent beaucoup d'étonnement. Ce soir-là nous rendîmes de particulières actions de grâces à la miséricorde divine et aux saints nos protecteurs ; ensuite nous nous endormîmes paisiblement. Le lendemain matin, après nos prières accoutumées, beaucoup de sauvages s'approchèrent, mus par la curiosité de nous voir travailler ; et nous, saisissant l'occasion favorable , nous les invitâmes à nous aider à la construction delà cabane. Ils s'y prêtèrent assez volontiers; et en vérité nous aurions perdu beaucoup de temps dans ce qui nous restait de travail , s'ils ne nous eussent indiqué les meilleurs matériaux pour couvrir la cabane, et les endroits où ils se trouvaient en plus grande abondance.
L'heure du repas étant arrivée, nous les fîmes asseoir
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avec nous, et nous leur donnâmes la meilleure part de notre petite provision de vivres. Avec le travail de ce jour et du jour suivant, grâce à l'aide que nous prêtèrent les sauvages , notre cabane se trouva parfaitement couverte de joncs et autres plantes.
Oh! quel eut été le progrès de notre mission, si en co moment nous eussions possédé des provisions abondantes ! Des centaines de sauvages qui s'offraient à demeurer avec nous et à nous aider dans nos travaux , s'en retournaient dans les bois, parce que nous n'avions pas un morceau de pain à leur offrir.
2. Nous étant prémunis par la construction de notre petite cabane contre les intempéries de la saison, nous commençâmes nos courses dans les bois, en compagnie des sauvages. Avec eux nous mangions , nous dormions, nous nous mettions en marche, et nous nous offrions à supporter la part de fatigue qui pouvait leur être plus incommode. Plus d'une fois nous portâmes à califourchon sur nos épaules leurs enfants, lesquels finirent par s'affectionner tellement à nous, qu'ils préféraient notre compagnie à celle de leurs parents, et ceux-ci ne le voyaient nullement de mauvais œil. Les racines, les lézards, les vermisseaux et autres semblables aliments qu'ils allaient quêtant dans les bois , ils les partageaient fraternellement avec nous, après que nos provisions de farine et de riz avaient été consommées en commun.
Chemin faisant , selon que l'opportunité se présentait, et du mieux que nous pouvions, nous amenions l'entretien sur le Dieu de notre religion, mais l'ignorance de la langue sauvage ne fut pas un mince obstacle au succès de nos efforts. Contraints par la nécessité d'écrire sur notre portefeuille chaque mot avec sa signification en regard, notre science avançait lentement.
3, Au milieu de ces travaux je fus pris d'une ophthalmie causée peut-être par les fatigues endurées en plein soleil , et je me trouvai incapable de tout travail pour huit jours, avec démangeaison et larmoiement continuels. Celte incommodité passa sans l'emploi d'aucun remède, et sans aucun affaiblissement de Torgane visuel. Ensuite quelquesuns des nôtres et quelques sauvages essuyèrent la même maladie; seul le P. Serra en fut exempt, mais il Ait pris de fortes douleurs d'entrailles. Toutes nos médecines coniûstaient en un peu de magnésie, de sel d'Ëpsom {sulfate de mag-zie^ze) et 'd'huile d'olive, parce que nous n'avions ni ne connaissions d'autre moyen de traitement. Croyant néanmoins qu'un peu de bouillon de viande lui ferait du bien, vu que nous en étions privés depuis longtemps, je me mis en quête de gibier, espérant rapporter soit quelque kanguroorat, soit quelque opossum. Le hasard voulut que m'étant trouvé au milieu d'une compagnie de perroquets blancs, il me vint enidée de lancer mon bâton au milieu d'un groupe. Je fqs assez heureux pour rompre la télé à l'un de ces oiseaux, et l'aile à un autre. Je les ramassai tous deux, et comme le blessé criait en désespéré, tous les autres voletant autour de moi semblaient vouloir la déUvrer d'entre mes mains* £n ce moment, quoique je ne me sente pas d'un caractère peureux, je craignis pour ma vie. Et certes, si cette nuée de cinq ou six mille oiseaux en fureur, étaient venus m'assaillir avec leurs fortes serres et leurs robustes becs, c'en était fait de moi. Cependant je me hâtai d'assommer le blessé, et fuyant d'arbre en arbre j'échappai aux efiEete d'une redoutable vengeance. Je revins tout joyeux de ma double proie, et j'en tirai un bouillon de très-bon goût; mais je n'en obtins pas pour mon malade l'effet que j^en avais attendu. Le P. Serra continua de souffrir leç mêmes douleurs, jusqu'à ce que des soupes au vin , préparées
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avec le vin même que nous réservions pour le saint sacrifice^ se trouvèrent être le remède qui devait en peu de jours lui rendre la santé.
» A. La pénurie d'eau dans tout le voisinage était telle que les quadrupèdes, les volatiles, et les animaux de tout genre, venaient tous se désaltérer à notre réservoir. La mnltitude des oiseaux nous assourdissaient par leurs cris, au point que, célébrant la messe de grand matin, nous étions obligés de crier à tue-tête pour nous faire entendre de celui qui la servait. Je ne crains pas d'affirmer que sou* vent le matin leur nombre dépassait cinquante mille , et les perroquets de toute sorte en formaient la meilleure partie.
L'eau à la fin allait manquer jusque dans notre réservoir, en sorte que nous nous vîmes obligés de creuser un puits. Mais ne trouvant pas non plus par ce moyen le liquide dont nous avions besoin , nous fîmes un triduo en Thonaeur de notre glorieux patriarche, le priant de vouloir insa intercéder pour nous dans cette pénible extrémité; et au bout des trois jours, je me mis en marche, à travers bois , en compagnie de deux sauvages , pour essayer de trouver de l'eau quelque autre part.
J'arrivai du côté du nord-est, dans une contrée que les sauvages appellent Bibino, ou Pipino^ car les sauvages emploient indistinctement le B ou le P. J'arrivai donc en ce lieu éloigné peut-être de vingt milles de notre cabane } et tout auprès je trouvai un torrent assez large, mais dont les eaux, résidu des pluies, étaient couvertes d'une croûte de sel très-blanc , de deux ou trois pouces d'épaisseur. Une si belle trouvaille , de grande utilité en toute autre eiroonstance, ne nous était d'aucun secours dans notre besoin présent. Je poursuivis mes recherches, et au bout de quelques milles, je trouvai une source minérale,
dont Teau blanchâtre n'était pas de très-bon goût ; mais les nombreux sauvages qui se trouvaient à proximité, m'assurèrent qu'elle était salubre. Parmi ces bons Australiens, il en était un qui nous avait aidé dans nos travaux pour la construction de la cabane; aussi à peine me vit-il qu'il me reconnut. En souvenir de la manière dont nous l'avions traité, il me présenta à tous ses parents et amis, leur racontant les bienfaits qu'il avait reçus de notre générosité. J'éveillai en eux tous un sentiment de curiosité très-grande. Ils me présentaient, qui des racines, qui des pièces de gibier, produit de la chasse pour laquelle ils étaient réunis en cet endroit. Satisfait des marques d'amitié qu'ils venaient de me donner et plus encore de la découverte de cette source, je repris, avec mes deux sauvages, la route de la cabane ; mais le soir même de mon arrivée le ciel éclata en pluies si abondantes, que désormais il nous fut facile de trouver de Peau partout.
5. Le 1 1 avril, qui était le samedi saint, après que nous eûmes célébré l'office avec la plus grande solennité possible, le catéchiste Fonteinne, voulant nous faire passer les fêtes de Pâques avec un peu plus de joie , sortit pour se mettre en quête de gibier. A quelques pas de la cabane il dénicha un kanguroo-rat , qu'il poursuivit longtemps; mais l'ayant perdu de vue, et se sentant fatigué, il jugea plus sûr de rebrousser chemin. Le soir venu, ne voyant pas notre chasseur de retour , nous eûmes l'appréhension qu'il ne lui fût arrivé quelque chose de funeste ; dans cette crainte nous allumâmes un grand feu , et plus tard nous nous enfonçâmes dans les }x)is voisins , jetant de grands cris pour nous faire entendre de lui. Mais tout fut inutile, parce que, trompé par certaine ressemblance de localités, il avait pris justement une direction opposée à la cabane. Plus tard encore nous montâmes sur les plus hauts som-
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mets, ou nous allumâmes des feux dont la clarté pût le guider ; enfin , fatigués et enroués à force de crier, surtout abattus par la triste pensée d'avoir perdu un missionnaire, vers deux heures de la nuit nous rentrâmes à la cabane. Nous eûmes recours à la prière comme à Tunique ressource, qui nous restait, et nous ne cessâmes de prier durant le reste de la nuit et une partie de la matinée. Vers les onze heures du matin, après avoir chanté la messe, nous vîmes arriver quatre sauvages, que depuis trois jours nous n'avions pas vus. Ce furent à nos yeux quatre anges que la Providence divine envoyait à notre secours. Nous fîmes comprendre aux sauvages la perle que nous avions faite de notre pauvre collègue, et leur ayant préparé un peu de nourriture et promis un copieux repas, s'il se retrouvait, nous partîmes avec trois d'entre eux, en trois directions différentes. Mais après plusieurs heures de recherches, nous revînmes de nouveau à la cabane, sans conserver même le moindre espoir de le revoir jamais. Affligés à l'extrême et en proie à la plus profonde amertume, nous recourûmes à la mère des missionnaires, à Marie. Pendant que nous récitions le rosaire, arriva le quatrième sauvage, qui le matin avait refusé de nous suivre, et me touchant les épaules , il \înt me dire : « On Lean^ n-agna ciena, ièicoU; » ce qui signifiait littéralement : Don Léandre^je l'ai a)u; il vient. Chacun peut se faire une idée de notre contentement ; nous volâmes à sa rencontre, nous l'embrassâmes, nous le fêtâmes comme s'il fût ressuscité.
6. Il s'était écoulé un peu plus de deux mois depuis que, quittant la capitale, nous nous étions avancés dans les bois. Or, nonobstant la frugalité de notre nourriture, nos provisions étaient sur le point de s'épuiser , d'autant que nous n'avions plus seulement quatre personnes à nour-
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rir, mais cinq, vu que le missionnaire Tutell était venu nous rejoindre. Il fut donc jugé nécessaire que je me rendisse à Perth pour faire connaître à Mgr Brady nos besoins. Effectivement le 28 avril , en compagnie d'un sauvage, je me mis en route vers la ville. Chemin faisant, nous nous nourrissions des vermisseaux et des reptiles qui nous tombaient sous la main ; et je dois dire, pour rendre hommage à la vérité, que le sauvage me laissait toujours la meilleure part. Les opossum et les kanguroo-rats étaient réservés pour nos repas du soir. Il ne sera pas difficile de se figurer combien mon estomac se soulevait quand il s'agissait d'avaler tous vivants ces vermisseaux , et pourtant à la fin il s'y résigna» Je préférais d'ordinaire avoir à souper Un lézard, lequel rôti au feu, devenait un morceau friand, du moins pour la circonstance; ou bien deux petites cuisses d'opossum cuites sous les charbons. Ensuite, ayant récité mes prières, je m'étendais sur un petit tas d'herbes, avec une paix et une satisfaction à faire envie au plus heureux mortel. Plus d'une fois il arriva que j'étais profondément endormi, lorsque le bon sauvage, ayant trouvé quelque pièce de gibier à son goût, venait me réveiller en me disant : « Guaba, guàba ^nunda nalgo; » c'est-àdire : « Bon, bon, mangez-en ; » et se tirant de la bouche les morceaux à demi mâchés, il toe faisait l'amitié de me les offrir. Or , comme il ne se contentait pas d'une acceptation verbale, il me fallait me résigner et manger.
Arrivés à l'habitation du capitaine ScuUy , mon compagnon m'abandonna, par la crainte que les autres sauvages ne lui enlevassent sa femme qui était restée à la mission ; ou peut-être plutôt parce qu'il ne voulait pas me suivre à Perth, craignant d'être tué par des sauvages inconnus, comme il arrive plus d'une fois à ceux d'entre eux qui s'éloignent trop.
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Le généreux ScuUy me pourvut des choses nécessaires
pour arriver à la ville ; et quoique la charge me fût assez
încommode, néanmoins elle avait aussi son agrément pour
moi, et chaque jour elle devenait plus légère.
7. Enfin arrivé à Perth, je fis connaître à Mgr les besoins extrêmes de la mission, et la perspective où se voyaient teâ missionnaires de mourir de faim s'ils n'étaient immédiatement secourus. Mgr, à cette nouvelle, s'attrista; et ce qui l'affligeait encore plus , c'est qu^il se voyait sans ressources, même pour me procurer des chaussures, car déjà je marchais à peu près nu-pieds. Je ne saurais redire quelle fut alors mon affliction , surtout à la pensée du besoin extrême où allaient se trouver mes compagnons demeurés dans les bois. Mgr jugeait qu'il était opportun pour nous de nous retirer auprès de lui ; là du moins nous n'aurions pas manqué d'un morceau de pain. Je lui répondis avec la modération et la soumission convenable, que nous étions disposés à le faire, si la chose nous était commandée dans les termes de la simple et stricte obéissance ; mais en attendant, je le priai de nous secourir du mieux qu'il lui serait possible , vu que nous étions déterminés à souffrir avec l'aide de Dieu toute sorte de privations, plutôt que d'abandonner les pauvres sauvages. Alors Mgr se détermina à prêcher le dimanche suivant en faveur de la mission, et moi à faire la quête à la porte de Téglise; ce que je répétai plusieurs fois. De cette manière j'obtins quelque argent; mais ce secours charitable n'était pas suffisant pour notre extrême besoin. Les catholiques étaient en petit nombre, et leurs ressources étaient bornées. Là-dessus, et c'était le conseil que me donnait Mgr, je voulais aller de maison en maison, chez les plus riches protestants, pour quêjler auprès d'eux; car du moment qu'il s'agissait de sauver la mission, rien au monde ne m'aurait fait rougir.
J'étais donc en train de préparer une liste de leurs noms, quand il me vint à l'idée d'offrir au public une soirée musicale. Cette pensée communiquée à Mgr eut son approbation et sembla bénie de Dieu, parce que tous les habitants de Perth se prêtèrent comme à Tenvi pour la mettre à exécution. Le gouvemeurClarke m' ac^rda gracieusement la grande salle du tribunal pour cette réunion. L'imprimeur, quoique protestant, s'offrit à imprimer gratuitement les billets d'annonce et le programme. Le ministre anglican m'envoya les flambeaux de son église, sans que je l'en eusse prié , et son sacristain lui-même s'offrit volontiers pour avoir soin de l'éclairage de la salle.
Ensuite un M. Samson, quoique israëlite, se chargea de la distribution des billets d'entrée, ainsi que de l'invitation des principales familles. Divers protestants m'offrirent leurs piano-forte ; mais je les remerciai et je demandai le leur aux dames religieuses de la Mercy, qui se firent un plaisir de me l'accorder.
Je ne m'étendrai pas sur le détail des dispositions d'intérieur pour la salle, et sur quelques incidents de moindre intérêt qui pourraient sembler oiseux au lecteur. Enfin le soir du 21 mai, je me présentai devant un honorable et nombreux auditoire, dans mon costume ordinaire de moine bénédictin. Mais Dieu sait comme j'étais harnaché! La tunique m'allait aux genoux et tombait en franges et en lambeaux ; les culottes noires étaient rapiécetées avec du fil et des morceaux de diverses couleurs ;* les bas , grâce à mes soins, faisaient un peu meilleure figure; mais les souliers, jadis bons et neufs en Italie, avaient oublié leurs semelles parmi les forêts australiennes, de sorte que j'avais les doigts des pieds qui allaient baisant la terre. Ajoutez à cela une barbe de plus de trois mois et passablement inculte j la peau du visage et des mains d'un teint cuivré,
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assez semblable à celle d'un sauvage. Somme toute , mon extérieur devait provoquer le rire et la compassion en même temps. Je fus accueilli par des applaudissements qui se répétaient par intervalles. Mais ces cris ne passaient pas plus loin que le tympan de mon oreille : mon cœur ne pouvait prendre part à toutes ces manifestations de joie et de félicitation ; je me rappelais mes quatre confrères qui mouraient de faim au milieu des bois. Après trois heures entières de musique et de démonstrations, dont j'étais confus, je pris congé de l'auditoire.
Oh Dieu! pensais-je en moi-même, eussé-je rêvé jamais que je me donnerais à voir au public dans une soirée musicale? Ce qui me tranquillisait pourtant, c'était lebutpour lequel j'en étais venu là.
Avec le produit de cette soirée, j'achetai des provisions de toute sorte ; et pour me transporter le plus tôt possible à la mission, je me misa parcourir la colonie dans l'intention d'acheter une paire de bœufs, que je ne pus réussir à me procurer avant le 1 9 juin . Retourné àPerth, je trouvai toutes choses prêtes, attendu que le char, unique moyen de transport qui me manquait, me fut offert par un bon protestant.
8. Cependant le P. Serra ne me voyant pas revenir à la mission, et craignant qu'il ne me fût arrivé quelque malheur en chemin, se mit en route pour Perth, en compagnie du missionnaire Tutell, de nouveau tombé malade, et il y arriva au moment où je me disposais à partir. Je n'ai pas besoin de dire combien il se réjouit avec moi de tout ce que j'avais fait et obtenu des habitants de Perth. Deux bons catholiques français, qui voyaient que nous n'avions pas* l'habitude de guider des bœufs, s'offrirent non-seulement à nous assister dans notre long voyage, mais à s'associer pour quelque temps aux travaux champêtres de la
mission. Nous acceptâmes bien volontiers Içur offre généreuse, et le soir du 28 juin, le P. Serra partait avec euît pour Baggi-Baggi. Je demeurai à Perth deux autres jours, pour recevoir quelques objets qui m'avaient été promis. Le matin du jour suivant, le P. Serra se trouvant à 9 milles de Perth, rencontra un domestique du capitaine ScuUyqui lui remit deux lettres. Mais, ô ciel! quelle utou-» velle ! La mort du catéchiste Gorman ! Le P. Serra, C/Omme chacun peut l'imaginer, sentit tout son sang se glacer à la nouvelle d'une si épouvantable catastrophe ; résolu pourtant de surmonter tous les obstacles que les furies infernales pourraient susciter pour nous détourner de l'œuvre sainte de la mission, il fit parvenir la funeste nouvelle à Mgr et à moi , et il poursuivit son voyage. Rien ne put me retenir à Perth à cette désolante nouvelle. Immédiatement je me mis en route, et sans m'arrêter ni jour ni nuit, je forçai la marche pour rejoindre mon bien-aimé compagnon. Alors il fut décidé que je demeurerais avec le char, et qu'il nous précéderait à la mission pour donner la sépulture au malheureux catéchiste.
Dès que le bon M, ScuUy eut connaissance du fatal événement, il fit porter à la mission, par l'un de ses domestiques, un cercueil en bois de Mogan(a)yei\ec ordre d'y renfermer le cadavre. Alors Fonteinne, qui avait recueilli les derniers soupirs de Gorman, ne pouvant résister à la douleur que lui causait la présence du cadavre de son confrère, ayant , avec l'aide du domestique , fermé l'entrée de la cabane avec des barres de bois solidement clouées , se réfugia auprès d'un berger du capitaine, et le domestique s'en retourna.
(a) C'est ainsi que Tauteur désigne un espèco d*eucalypte , appelé par lee botanistes, eucalyptus robusta, Voy. la chapitre qui traite de la t)olaiiiatte dans Vappendice qui fait suite aui mémoires.
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9. T^ 3 juillet, à la chute du jour, la P. Serra, an com* pagnie da^ deux sauvages , arriva dovant la solitaira at tffilite demeure. L'heure lugubre de la nuit, le silence qui régnait tout autour ; la mémoire d'un frèra perdu» et au^ quel il allait rendre les derniers devoirs, c^était a^se:; pour bri&er le courage de tout homme qui aurait moins de force et de vertu que le P, Serra. Le lendemain Fonteinne étant revenu avec d'autres Australiens, et le service fu^nèbre étant terminé, quatre sauvages nus prirent sur leur» épaules le cercueil ; derrière suivait le P. Serra re-* vôtu de son surplis et de son étole, et le catéchiste portant en main un crucifix et un bénitier. Le triste cortège s'avançait vers le lieu destiné à la sépulture, lorsque nous pûmes l'apercevoir du haut d'une colline qui dominait la mission. A cet émouvant spectacle, les deux bons Français qui étaient en ma compagnie coururent aider les pauvres missionnaires dans leur douloureux devoir, et moi, pleurant et priant, je m'acheminai avec le char vers la cabane. Là je retrouvai dans la désolation le pauvre Fonteinne qui, cédant à l'excès de sa douleur, n'avait pu continuer d'assister à la funèbre cérémonie, et s'était retiré, laissant seul le P. Serra avec les sauvages. Peu après, nous nous réunîmes tous ensemble et nous récitâmes Tofiice des morts.