‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 19 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lorsque nous fondâmes la mission dans cette partie de la forêt, ce ne fut nullement par un libre choix de notre volonté, ainsi que chacun aura pu le remarquer , mais par l'impossibilité de pousser plus avant , à défaut de moyens

de transport pour voiturer nos bagages et nos vivres , et aussi parce que nous avions là de l'eau à portée. Mais après la malheureuse mort de l'infortuné Gorman , nous fûmes pris d'une indicible tristesse et d'un tel serrement de cœur, que nous résolûmes de quitter ce site do trop funeste mémoire. Nous étions encore fortifiés dans cette détermination par le peu de fertilité du terrain et la facilité de trouver de l'eau ailleurs. En conséquence nous transportâmes notre demeure sur un terrain plus fertile ; et là en peu de temps , ayant construit une seconde cabane , nous défrichâmes un coin de terre et nous le mimes en culture, à proportion de nos besoins.

2. Au bout de quelques jours d'un travail assidu et fatigant, un des deux Français qui étaient venus de Perth pour nous aider dans nos travaux champêtres, voulut y retourner. Je m'offris à l'accompagner, dans le but d'aller chercher et de transporter à la mission les provisions que j'avais laissées à la ville. Ayant attelé les bœufs au char nous nous mîmes en route. Chaque fois que voyageant avec des bœufs on est arrivé au terme de la journée, l'usage général est de leur suspendre au cou une petite clochette, et après leur avoir ôté le joug, de les laisser paître en liberté; parce que rarement il arrive qu'ils s'éloignent assez, pour qu'on ne puisse les retrouver le matin , en se guidant par le son de la clochette C'est ce que nous fîmes à notre halte du soir de la première journée. Mais les bœufs s'éloignèrent tellement qne nous ne pûmes les rejoindre qu'au bout de trois jours, et cela encore par les soins de deux sauvages.

3. Après neuf jours de marche, nous arrivâmes à Perth, où je pris les provisions. J'achetai deux chèvres, avec beaucoup de plantes et de semences ; et emmenant un chien dont on me fit don et qui était très-renommé pour la

NOUVELLE-NURSIE. 137

chasse du kanguroo, je me mis seul en chemin pour la mission guidant mon char à la garde de Dieu.

Gomme le mois de juillet, en Australie, répond au mois de janvier en Europe, et que cette année-là fut très-pluvieuse, je n'eus de beau temps que le premier jour de mon voyage, et tous les autres jours furent humides et pluvieux à Texcès. Sur la route il n'y avait aucun endroit où il me (Ùt possible de m'abriter : le mouvement seul de la marche pouvait me conserver la chaleur naturelle. La nuit les difficultés redoublaient. D'ordinaire la furie du vent avec la violence de la pluie éteignaient mon feu. La crainte que les bœufs ne s'éloignassent par trop me tenait en continuelle alerte ; de sorte qu'à chaque demi-heure il me fallait aller les reprendre ; et comme c'était en pleine nuit, je marchais bien souvent ayant de l'eau jusqu'au genou. Je passais le reste du temps tantôt droit sur mes jambes, tantôt à genoux, selon que je me fatiguais de l'une ou Pautre position; parce que m'étendre ou m' asseoir par terre, là où je ne trouvais même pas un demi-pied de terrain sec, c'eût été évidemment vouloir se donner la mort. Après m'être ainsi reposé la nuit, je reprenais ma route au matin ; et en voyageant de la sorte j'eus en cinq jours parcouru 60 milles, et je me trouvai arrivé à l'habitation du capitaine Scully . Là je repris mes forces, grâces aux soins que me prodigua ce bon catholique; j'eus pourtant le chagrin de voir périr une des chèvres et un de ses deux chevreaux, par suite des rigueurs du mauvais temps.

Grâce à la générosité de la domestique du capitaine Scully, laquelle avait nom Hélène, ma nouvelle ménagerie s'augmenta d'un coq, d'une poule et d'un chat. Ce dernier animal était de nécessité première, vu que nos provisions dans la cabane étaient continuellement dévastées par les souris, n n'est pas possible de raconter au prix de combien

, m MISSION» CATHOUQVEB.

de fatigues, je parvins à continuer paon voyagQ, m milxm de courants d'ean que la plqie avait e^traordinairement grossis , par un terrain fangeux et avec des bœufs ei^cessivement affaiblie. Mon unique guide au milieu des bois était l'îincienne ornière tracée par le cbarj mais bientôt je le perdis de vue dans les plaines, où l'eau s'élevant à la hauteur de plus d un pied, me la rendait complétenaant invisible. Alors je jugeai prudent de me fier à Tinstinct naturel des bœufs, les laissant libres de suivre tel sentier qu'il leur ferait plaisir,

A. Le second jour de mon voyage, après mon départ de l'habitation du capitaine, arrivé sur le sommet d'une petite colline, dont l'aspect me sembla nouveau, les bœufs s'arrô^ tèrent tout à coup, et celui de gauche, du côté duquel je me trouvais, tourna la tête vers moi, comme pour me demander une direction, A cette invitation je reconnu» que lui aussi avait perdu la trace ; et comme si j'eusse parlé à un être doué de raison, je lui dis : « Si tu ne le sais pas^ ni moi non plus, » Et en même temps de la voix et du fouet je l'excitai à marcher en avant : à peine cependant eûmesnous avancé de dix ou douze pas, qu'ils s'arrêtèrent tout de nouveau ; et le même bœuf me fixant plus longtemps que la première fois, se mit à souffler avec force et à secouer la tête rapidement comme par un signe négatif, « J'ai compris, dis-je alors, nous nous sommes égarés, et nous sommes perdus! » Quel terrible moment! L'idée affreuse de me trouver égaré au milieu des bois obscurcit un instant ma raison, en sorte que je ne savais plus à quel parti m'arrêter. Les grandes afflictions ne se peuvent rendre, parce que plus on les sent, plus il est difficile de trouver des paroles pour les exprimer. M'étant néanmoins jeté à genoux, je levai les yeux et les mains vers le ciel, et je priai le Seigneur d'avoir pitié de ma triste situation. Ma prière

certes no fut pas longue ; mais le cœur priait de toutes se» forces. Ensuite m'étant relevé, je tournai résolument mas bœufs du côté opposé et je suivis de nouveau mes propres tracesr Les yeux fixés vers la terre, le corps penché en avant, je cheminai Tespace de plus de cinq milles; tant qu'enfin par la grâce de Dieu, je pus distinguer sous Teau dont le sol était couvert, la vieille ornière des roues, Lq soleil était déjà couché quand je me remis ainsi sur la voie ; et en conséquence je me décidai à terminer là ma journée, A grand peine je parvins à pouvoir allumer un peu de feu, parce que les morceaux de bois étaient excessivement humides ; ensuite m'étant dépouillé de tous mes vêtements, je fis sécher de mon mieux mes pauvres haillons \ mais à chaque averse de pluie, le feu s'éteignait, et je me trouvais de nouveau trempé de la tête aux pieds. Et ainsi se passé* rent les heures de la nuit, tour à tour m' essuyant et rece^ vaut de nouveau les ondées sur le corps.

5. A peine les premières lueurs du matin commen-^ Caîent-elles à paraître dans un ciel nuageux, que je poursuivis mon voyage , traversant de temps en temps . les torrents qui dans tous les sens entrecoupaient la campagne. Ds étaient souvent si profonds et si rapides qu'il me fallait quitter mes hauts-de-chausse à tout instant, et relever mes vêtements jusqu'à l'aisselle. Assuré que Dieu seul était témoin de mon piteux état, et prenant un des bœufs par les cornes, je les guidais tous les deux à la rive opposée. Il arrivait alors que la violence du courant nous entraînait et nous courions les plus grands dangers. Plus d'une fois je me vis dans la nécessité de m'ac*^ crocher aux arbres, la violence de l'eau ayant entraîné bœufs et char , et avec eux mes vêtements que je quittais et que je plaçais sur le char pour mieu^ nager dans les passages dangereux. Arrivé à sept milles

delà mission, je me trouvai engagé dans un bourbier bien autrement terrible que les précédents. Les bœufs s'y fourrèrent jusqu'à mi-ventre; le char s'embourba jusqu'au moyeu, et pour comble de mésaventure, la pluie tombait à torrents ; les vents en furie abattaient de toute part de grosses branches d'arbres ; les éclairs et le tonnerre se succédaient sans discontinuer. En un mot tous les éléments ensemble semblaient conjurés contre moi et contre mes pauvres bêtes. Dans cette extrémité, j'allégeai le char le plus qu'il me fut possible ; ensuite , avec des cris qui montaient jusqu'au ciel, j'animais les bœufs à faire tous leurs efforts ; mais peine inutile ; car à chaque mouvement, et bœufs et char enfonçaient toujours de plus en plus. Je les dételai; je leur ôtai le joug; j'allumai autour d'eux un grand feu pour leur rendre un peu de chaleur; j'essayai aussi de les faire sortir à coups de fouet ; je n'avançais pas plus d'une manière que de l'autre ; ils étaient comme enterrés et leurs forces étaient par trop afTaiblies. Je craignis alors pour la vie de ces pauvres animaux , et après un instant de réflexion , je me déterminai à essayer d'une dernière et suprême épreuve. J'allumai de nouveau du feu et j'approchai sans pitié les tisons de leurs parties postérieures. En se sentant brûler vifs, les deux infortunés animaux , avec des efforts incroyables et d'épouvantables mugissements, parvinrent à se dégager, et ils le firent avec tant de furie, qu'ils auraient fondu sur moi, si je ne me fusse réfugié derrière un arbre, prêt à grimper dessus , si besoin était. Mais après une course de quelques instants, excédées qu'elles étaient, les pauvres bêtes s'arrêtèrent et se mirent à lécher l'endroit de leur brûlure qui était tout saignant. Aux besoins extrêmes il faut des mesures extrêmes; j'aurais perdu mes bœufs dans cette désespérante situation, si je n'avais eu recours à cet expédient.

NOUYELLE-NURSIE. 444

Pendant la nuit le ciel était redevenu serein, et au matin la belle et riante lumière du soleil versait dans mon cœur un nouveau courage. Les pauvres bœufs refusèrent de se laisser atteler au char, qui demeurait encore presque enseveli. Alors je chargeai sur leur dos et sur le joug tout ce que je pus de provisions ; j'en pris du reste ma part, c'est-à-dire un sac où était .enfermé le chat , et la cage aux poulets, et je conduisais en laisse le chien avec la chèvre et l'unique chevreau resté en vie, l'autre s'étant noyé au passage d'un torrent. Avec pas mal d'encombre, je m'acheminai ainsi vers la mission, laissant le char et le reste des provisions, dans ce bourbier même, où il demeura environ cinq mois. Ayant parcouru quatre milles, je m'étais couché pour reposer un peu, pendant que mes bœufs reprenaient des forces en pacageant , lorsque soudainement j'entendis un de ces « Cui^ » dont j'ai déjà parlé. Je levai la tête et je vis un sauvage, dont le nom était BigUa-'GorOj lequel s'approcha de moi avec une lettre en main. Cette lettre était du P. Serra, qui à la vue de ce mauvais temps, et me croyant encore beaucoup plus éloigné , me demandait si j'avais besoin de secours. Je servis à Biglia-Goro du pain et de la viande que j'avais dans mon sac, et le voyant manger de si bon appétit , il me pritquelqueenviede l'imiter; il y avait deux jours que mon estomac ne pouvait supporter d'aliments d'aucune sorte. Ensuite, nous partageant la charge, nous nous dirigeâmes vers la mission , qui n'était plus qu'à trois milles. Là je trouvai les deux missionnaires avec le Français, occupés à travailler en compagnie de beaucoup de sauvages. Ils furent surpris de me voir revenir sitôt, et plus encore avec les bœufs sans le char ; mais comme je leur eus raconté l'accident, nous nous déterminâmes à tailler un arbre bifurqué, et à le disposer en manière de char sans roues , et

Ht MISSIONS CATHOLIQUES.

sur ce traîneau nous commençâmes le lendemain à effectuer le transport des provisions à la cabane. Ce transport nous occupa six jours entiers.

6. Peu de temps après , c*est-à-dire le 1 Ô août 1 846 , nous fûmes obligés de laisser partir pour la ville l'autre Français qui était demeuré avec nous, et le catéchiste Fonteinne à qui la mort du malheureux Gorman avait causé une telle affliction que ses facultés mentales en avaient souffert. Nous voici donc , le P. Serra et moi , demeurés seuls avec les sauvages, au milieu des bois. Sans perdre courage, nous continuâmes nos travaux champêtres , et quoique la saison fût ââsex avancée pour semer le blé , nous nous mîmes à défrichôr une autre pièce de terre et nous lui donnâmes un labour. Mais ce travail nous devint très-pénible, parla raison que nous n'avions pas de souliers. Lé P. Serra guidait les bœufs, et moi je conduisais la charrue pour creuser les sillons. Nous avions besoin de ne pas ménager nos pieds^ que le tranchant de^ cailloux et les piquants des racines épineuses déchiraient piteusement. Ainsi nous devions arroser cette terre aussi bien de notre sang que de nos sueurs. Après cela nous préparâmes une autre pièce de terre pour différentes semences, pour les vignes et pour les arbres fruitiers. Tout alla de sorte que vers lé commencement de septembre nous vîmes avec une bien douce satisfaction verdoyer, à la surface de notre champ, le blé en herbe qui nous promettait une abondante récolte ; nous vîmes bourgeonner neuf cents pieds de vignes, quelques figuiers et quelques citronniers, un verger de six cents pieds d*arbres alignés, abricotiers, pêchers et autres art)res à fruits, beaucoup de nouveaux plants d'oliviers, dont nous avions semé trois milles noyaux ; enfin différentes semences de patates , de carottes , de radis, de tomates, de panais, de concombres, etc.

NOUVELLE-NUftSIE., U3

Outre nos travaux champêtres, qui n'étaient pour nous qu*un objet sedondaire, nous nous occupions sans relâche à étudier la langue, les lois, les mœurs et les croyances des sauvages , afin de pouvoir peu à peu les instruire de notre sainte religion, les assister dans leurs maladies, et les apaiser dans leurs querelles.

7. En conséquence de quelques mêlées qui eurent lieu entre les sauvages dans le voisinage de notre cabane, nous crûmes nécessaire d'exiger que chacun d'eux déposât ses ghici (lances) et autres armes dans notre cabane , tout le temps qu'ils demeureraient dans les dépendances de notre mission ; ce qui fut exécuté par eux tous, sans aucune difficulté, ni résistance. Cependant lorsque , à notre insu, s'élevait parmi eux quelque dispute qui devait se décider par les armes, alors ils nous les demandaient, en nous donnant pour raison qu'ils s'en allaient ailleurs ; mais à la distance de quelques milles le combat s'engageait. Ordinairement parlant , les femmes , dès que la bataille était engagée , accouraient vers nous pour nous prier d'aller empêcher Teffusiou du sang. Sans perdre un instant, nous Vohons sur le théâtre du combat, et quelquefois notre seule présence mettait fin à la mêlée. D'autres fois nous les trouvions si exaspérés et si forcenés , qu'en dépit de nos efforts pour les apaiser, ils continuaient à se battre cruellement. Dans ces cas-là, forts du crucifix que nous tenions dans nos mains, nous nous placions hardiment au milieu des deux partis contendants, et quoique leurs ghici vinssent passer tout auprès de nous , nous parvenions par notre sérénité et nos bonnes manières à les pacifier et à nous faire remettre toutes les armes. Beaucoup d'entre eux n'y consentaient que de très-mauvaise grâce , et quand nous leur prenions les armes des mains, leur mécontentement s'exhalait par des bonds répétés et en tous sens, des

trépignements et de grandes clameurs vers le ciel. Cependant aucun ne résista jamais ni ne prit la fuite pour n'être pas désarmé. Grandeur et miséricorde de Dieu ! Ces hommes, qui se montrent intrépides en présence des armes européennes et d'un nombre supérieur d'ennemis civilisés, laissaient tomber leurs armes d'entre leurs mains , étouffaient en leur cœur leurs accès de rage, à la prière de deux pauvres missionnaires désarmés et à peine connus d'eux ! divine puissance de notre sainte religion ! que ne peux-tu pas conquérir ?

Après avoir terminé ces sanglantes querelles, nous conduisions à la cabane les blessés, donc nous avions le plus grand soin. La divine Providence daigna conduire à bonne fin les nombreuses cures de blessures et de maladies que nous entreprimes, quoique nous fussions absolument étrangers aux procédés de l'art médical. Je serais obligé de multiplier sans fin les épisodes si je voulais raconter toutes les guérisons que nous obtînmes. Mais je n'ai pas cru devoir passer sous silence les suivantes.

8. Un matin nous étions à réciter notre bréviaire, lorsqu'une femme plongée dans une profonde douleur et la plus désolante affliction , nous interrompit en nous disant que son petit garçon avait été traversé d'un ghici dans le bas-ventre et était à demi mort couché au milieu des bois. Nous accourûmes pour lui donner tous les soins possibles : mais à peu de distance de la cabane , nous trouvâmes un vieux sauvage qui nous l'apportait. La gravité de la blessure nous fit croire que nous ne pouvions faire autre chose que lui procurer le salut éternel. Arrivés à la cabane pendant que le P. Serra, avec un peu d'huile d'olive, oignait la plaie du côté droit, je cousais avec un fihde soie l'orifice que la pointe de la lance avait ouvert du côté gauche et d'où sortait un lambeau de tissu adipeux. Après

NOUYELLE-NURSIE. U5

avoir oint semblablement celte autre plaie, nous étendîmes l'enfant sur une petite couche , ayant eu soin de lui faire prendre un purgatif et une tasse de thé. La mère de l'enfant et quelques autres femmes avec elle le pleuraient nuit et jour comme mort ; et comme tout cela se passait dans notre cabane , elles ne nous troublaient pas peu durant la messe et Toffice divin. Trois fois le jour , nous lui donnions du thé, et à midi encore un peu de potage au riz. Sans autre soin ni remède, au bout de dix jours le petit garçon était complètement guéri et s'en retourna dans les bois. C'est l'un des deux élèves que j'amenai avec moi en Europe; et aujourd'hui il étudie en qualité de novice avec un autre jeune Australien au couvent de la très-sainte Trinité délia casfUj dans le royaume de Naples. En général T huile d'olive était le remède que nous avions coutume d'employer pour les blessures faites par les ghicif les calé^ et autres armes des sauvages, et sa vertu balsamique opérait merveilleusement. Pour les douleurs d'entrailles, les rhumes, et autres maladies, le sel d'epsom, le thé, l'eau de riz, furent les seules potions que nous administrâmes, et elles ne produisirent pas de moins bons effets à l'intérieur, que l'huile appliquée au dehors. Par exemple, entre autres malades, le sauvage Duergan, que sa femme apporta auprès de nous à califourchon sur ses épaules, était presque à la dernière extrémité, par suite d'une inflammation de poitrine. Après 30 jours de soins donnés en la manière indiquée, il redevint, à son grand étonnement et au nôtre, plus sain et plus robuste qu'il n'avait jamais été. Ce fut aussi à la grande admiration de sa femme et de ses fils, qui l' avaient cru mort . Le P. Serra connaissait de médecine autant que moi, c'està-dire point du tout; et nos remèdes étaient en bien petit nombre et bien sim pies . Et pourtant, par un effet de la miséricorde divine, jamais sauvage ne vint à nous pour être guéri,

446 MISIONS GATHOUQUëS.

sans recouvrer une parfaite santé. 11 n^est pas besoin de dire combien cela contribua au progrès de notre mission. Les sauvages mettaient en nous toute confiance ; disposition qui est en faveur des missionnaires le point le plus nécessaire et le plus déoisif ; chaque jour , ils nous approchaient avec un respect et un amour toujours croissants. Notre bonne renommée péaétra jusque chez les sauvages des pays les phis éloignés , qui venaient visiter notre cabane, pour ftdre connaissance avec nous, et nous portaient souvent leurs malades. Ayant recouvré la santé , ils cherchaient en toute manière à nous témoigner leur gratitude, et ne sachant comment nous récompenser des services que nous leur avions rendus, ils nous tenaient dans leur naîVe simplicité des discours comme ceux-d : « Vous nous avez guéris ; eh bien ! nous sommes tout à vous ; nos femmes sont vos femmes; nos filles, sont vos filles ; nos fils sont vos fils; tout ce que nous avons est vôtre, i^ De là il advint que nous pouvions parcourir les bois sans aucun danger; et que n'importe ce que nous commandions aux sauvages , tout était exécuté à l'instant et avec plaisir.

9. Profitant de ces favorables circonstances, nous nous évertuâmes autant qu^îl nous fut possible, à radoucir ces cœurs féroces , et à les préparer à receveur quelques no» tions des mystères de notre religion sainte. Us nous écoutaient avec un plaisir extrême, et en nous entendant discourir sur le paradis et sur Tenfer, ils concevaient un grand respect et une grande vénération pour cet homme-Dieu, qui , mourant pour nous tous , nous avait délivrés de la damnation étemelle, et avait ouvert les portes du ciel au genre humain. Un soir qu^assis autour du feu, entourés de nombreux sauvages, nous leur parlions de sujets religieux, survinrent deux autres sauvages. Ils nous racontèrent que, deux jours avant, ils avaient aperça deux étran-

NOUVËLLE-NWRSIE. 447

gers à cheval, lesquels s'étant perdus dans les bois s'en étaient retournés à Perth, après avoir heureusement retrouvé la trace de notre char. Nous leur fîmes beaucoup de questions afin de parvenir à connaître quels étaient ces Européens, mais ce fut inutilement. Quelque temps après cependant nous sûmes qite Mgr Bfffdy, ayant eu connaissance des progrès de notre mission , s'était mis en route avec un catéchiste dans l'intention de nous visiter et de d*aë8nrer par ses propres yeiïx de tout ce qu'on lai avait rapporté sur notre compte ; mais que s'étant égaré au mi- Heu des bois, pour avoir été abandonné par le sauvage qài devait le conduire chezr nous, il s'en était retourné k la tille. Ce fut pour nous un' bien pénible contretemps. Il est vtîai qtie, dépourvus de pain comme nous Tétions, nous ne nous serions guère vus à même de lui faire une réception eonvenable. Mais Mgr Tévéque, qui était vieux missioni!i(ire, nous aurait excusés ; il se serait accommodé à notre position telle qu'elle, et il aurait accepté de bon cœur sa petite part du gibier que, grâce au ciel, les sauvages nous apportaient fréquemment. Nous prendrons ici occasion de ftdre observer que souvent les Européens voyageant au travers des bois n'aperçoivent pas un seul sauvage, tandis qtf 'il y en a un grand nombre qui épient jusqu'àf leurs moindres mouvements, cachés qu'ils sont derrière les arbres. Jamais les sauvages ne viennent en aide à un Européen, parce qu'il n'entre pas dans Tesprit d'un Australien que nous qui sommes instruits et savants en tant de choses, nous ne sachions pas aussi errer à plaisir parmi les bois.

Page 1