‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 21 sur 79 · CHAPITRE inil · texte numérisé non relu

CHAPITRE inil

1 • Nous ne pouvions pas mieux célébrer lejoin* anniversaire de notre arrivée au milieu des bois, que par la fondation d'un couvent. Au bout d*un an, jour pour jour, c'est-à-dire le premier de mars, fête de saint Rude^mdo («), jour auquel, pour la première fois, dans les forêts de T Ans* tralie, avait été par nous célébré le saint sacrifiée, noos étions là , traçant l'emplacement des murs d'un cotrvent de Bénédictins , au profit des malheureux indigènes de ce

vaste continent. Après la bénédiction de la première pierre, sous laquelle nous plaçâmes une médaille de notre glorieux patriarche, chacun de nous se mit à travailler selon ses forces et son habileté. Qui portait et taillait les pierres, qui b&tissait les murs , qui gâchait le mortier , qui le trans<» portait, faisant office de manœuvre. Quelques-uns sciaient les arbres, d'autres les façonnaient pour servir aux portes et aux fenêtres ; enfin il y en avait un qui prenait soin de la cuisine, et en vérité elle n'était pas dÛSdle à faire.

2. Le chien qu'on m'avait donné à Perth, comme excellent pour la chasse du kanguroo, n'en avait pas^ qu'il

(a) Voyez à la fin du volume une notice sur saint Rudesindo.

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m'en souvienne, attrapé un seul. Mais à peine ces braves gens furent-ils tous arrivés pour nous aider, que notre chien, conduit par un sauvage, nous pourvoyait chaque deux jours d'un kanguroo gras, du poids de 50 livres et plus; en sorte que sur 17 hommes que nous étions, la viande ne nous manqua pas un seul jour. Qui ne verrait en ceci une attenticm de la divine providence? Pompée^ ainsi s'appelait le chien, nous pourvut abondamment de viande, tant que nous eûmes en notre compagnie ceux qui vinrent nous aider à la construction du couvent, et à mesure que le nombre de ceux-ci diminuait, il avait soin aussi de diminuer les provisions ; enfin lorsque nous n*eAmes phis besoin de son aide, parce que nous eAmes un troupeau de brebis, alors il perdit un œil et devint tout à fait impropre à la chasse. Ce ne fut pas tout : comme nous n'^orgions pas de brebis pour notre consommation. Pompée de temps en temps, et malgré nous, en tuait une qu'il nous apportait intacte à la porte du couvent , et que nous trouvions là au pwnt du jour, quand nous sortions pour les travaux des champs.

3. Après 50 jours de continuels travaux , nous eûmes terminé la construction des murailles, qui avaient 42 pieds anglais de long, 1 4 de hauteur, 1 de largeur. En sorte que lesmaçcms s*en retournèrent à Perth, et peu après furent suivis de tous les autres ouvriers. Le 28 avril , le P. Serra et moi, nous dormîmes pour la première fois dans le nouvel édifice. Quoique les bâtiments ne fussent qu'à moitié couverts, il nous semblait déjà nous trouver au milieu d'im dortoir, en compagnie de nombreux confrères. La toiture terminée, nous nous occupâmes à dii^poser l'intérieur. Nous travaillâmes d'abord à la chapelle, et nous FcRiiftmes de notre mieux; or, comme c'était la {Mremière qui s'élevait au wAmk des fi)rèti^ d'Australie, nous nous fat-

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sions une véritable joie de la dédier à la très-sainte Trinité. Nous invoquâmes Timmaculée conception de Marie toute sainte, comme notre spéciale protectrice; et pour honorer notre glorieux patriarche saint Benoit, nous appelâmes ce lieu NouwUe-Nursie ^ en mémoire du pays qui donna le jour à ce grand saint.

4. Cependant les sauvages devenaient chaque jour plus nombreux. Alors voyant que le produit de vingt acres de terre n'était pas suffisant pour les sustenter , nous dressâmes ta carte topographique d'un second terrain de trente acres, contigu au premier, et nous en fîmes la demande au gouvernement. Le P. Serra se transporta tout exprès dans la capitale, et comme la saison était pluvieuse, il fut obligé bien des fois d'ôter tous ses vêtements , et les portant empaquetés sur sa tête, de guéer au travers des torrents , qui excessivement grossis lui barraient le chemin. Le gouverneur par intérim ^ M. Irwirij non moins généreux que son prédécesseur, nous octroya la concession demandée, et cela gratuitement et à perpétuité. Il nous accorda en outre la jouissance de mille acres de terre, afin que nous eussions suffisamment de pâturages pour nourrir „ le bétail. Ainsi, grâce aux secours pécuniaires reçus de Mgr, grâce à la générosité du gouverneur, et surtout grâce à la protection du ciel, la nouvelle mission progressait merveilleusement.

5. Le 6 juillet, nous avions labouré et ensemencé 34 acres de terre ; mais les semailles ayant absorbé la provision de blé qui nous était nécessaire pour notre propre subsistance, je fus obligé d'entreprendre un nouveau voyage. Après une marche de 50 milles, je me trouvai en présence d'un débordement de F Avon, ou Swan,'si énorme, qu'il n'y avait ni homme, ni cheval qui pût passer; je m'adressai donc à quelques colons; j'obtins en

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prêt le blé nécessaire , et je retournai à la mission sans m'aventurer davantage. Les dangers que j'avais courus Tannée précédente en juillet se représentèrent encore cette fois-ci. Arrivé au fleuve Moore, qui passe au sud de la mission, les bœufs, quoique suffisamment chargés, mais sans le char, guéèrent au travers avec peu de difficulté. J'espérai pouvoir passer sans me mouiller ; je pris donc un vieux cheval que le P. Serra avait acheté quelques semaines au* paravant, et me mettant à genoux sur son dos, je le dirigeai vers la rive opposée. Mais à peine l'animal ayant perdu pied s'était-il mis à nager, qu'un gros arbre vint heurtelr contre lui avec violence; de sorte que perdant l'équilibre je tombai, et par la rapidité du courant je fus poussé au fond de Peau. Le P. Serra, qui était accouru pour me secourir me crut noyé; mais par la miséricorde de Dieu je pus revenir à fleur d'eau, saisir d'abord les branches d'un arbre et ensuite regagner à la nage la rive qui était du côté de la mission. 6. Les sauvages, quand ils nous avaient vus nous fatiguer à labourer et à semer, n'avaient pu s'empêcher de rire de nous , comme de gens qui faisaient une chose absurde; mais ensuite quand ils virent ces belles moissons, produit inattendu de nos sueurs et de ce blé qu'ils croyaient jeté en pure perte, alors ils venaient tous s'offrira nous aider. Or, la saison était trop avancée pour de semblables travaux ; mais nous ne laissions pas de les accueillir de la meilleure grâce, et nous les occupions tantôt à une chose, tantôt à une autre, les retenant avec nous, tant que nos provisions le permettaient ; car dès que les provisions manquaient, les sauvages qui connaissent peu la vertu d'abstinence , nous laissaient là pour s'en retourner dans les bois , sauf à reparaître quand ils avaient senti, comme au flair, que nos provisions étaient augmentées : ce qu'ils firent dès que je fus arrivé avec le blé.

7. Jusque-là il ne nous avait pas été possible de nous assurer de leurs croyances touchant Târae. Désirant donc savoir avec précision s'ils croyaient posséder un esprit immortel, j'imaginai un jour de présenter la question en cette manière : « Je ne suis pas, leur dis-je, ce seul homme que vous voyez; mais je suis deux en un. » A ces paroles il leur prit un rire fou. Je poursuivis avec tout mon sérieux: « Riez, tant que vous voudrez ; je vous dis que je suis deux en un ; ce corps, grand comme vous le voyez , fait un, et puis dans ma poitrine il y en a un autre plus petit que vous ne voyez pas. Ce corps qui est grand , meurt , et on l'enterre; mais l'autre plus petit, s'enfuit, quand vient la mort... » « Caia, caia, y> — oui, oui, me répondirent quelques-uns ; nous aussi nous sommes deux ; nous aussi nous avons te petit dans la poitrine. » Je leur demandai comment il s'appelait. Ils me répondirent : « Cacin. r> Je leur demandai en outre où allait le petite après la mort du corps? Dans les bois, me dirent les uns ; dans la mer, me dirent les autres ; et d'autres enfin répondirent qu'ils ne le savaient pas.

Pour cette fois, je ne poussai pas plus loin mes questions, sachant combien les sauvages sont jaloux du secret de leurs croyances. J'appris par la suite, et surtout de mes deux confidents, la légende de ce Cacin^ qui est telle que voici. Après qu'un sauvage a rendu le dernier soupir, l'âme reste sur les arbres , chantant d'un ton lamentable comme un oiseau , jusqu'à ce qu'elle soit recueillie par quelqu'un. Quand on a connaissance qu'une âme s'en va d'arbre en arbre, un ou plusieurs sauvages s'approchent d'elle, courbés et à la file, frappant deux petits bâtons l'un contre l'autre, et faisant entendre de la voix, sans discontinuation t « P§... Pb... Ps... w Bien souvent l'âme demeure sur les arbres, ou bieu elle descend ; et alors elle

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entre dans la bouche du premier, demeurant en lui , s'il est seul; mais quand ils sont plusieurs, elle sort du corps du premier par la partie postérieure, jusqu'au dernier en qui elle s'arrête. Je n'ai pas voulu omettre ce récit, quelque singulier et bizarre qu'il soit, pour montrer quelle est la croyance des sauvages, touchant l'existence immortelle de l'àme et sa transmigration dans d'autres corps.

8. Vers les premiers jours du mois d'août, je fus invité par Mgr à me rendre à Perth, pour la solennité de l'Assomption ; et en compagnie de mon confident Biglia-Goro, frère du sauvage Mori-Mori, j'y arrivai à l'époque indiquée.

Mgr Brady, qui désirait vivement de visiter pour la première fois la mission et de s'assurer par ses propres yeux de tout ce qu'on lui avait dit de ses progrès extraordinaires, résolut de m'honorerMe sa compagnie, lorsque j'y retournerais. Effectivement, après la fête, Mgrl'évêque, un catéchiste, Biglia-Goro et moi, tous achevai, nous partîmes pour la Nouvelle-Nursie. Le temps ftit beau et les torrents assez praticables; les eaux de P Avon pourtant étaient rapides et enflées. Or, quoiqu'il nous fallût le traverser en un gué, où il avait plus de i 50 pieds de large, et que les chevaux dussent nager en certains endroits, Mgr ne perdit pas courage et passa hardiment le premier. A peine arrivés à la vue de la mission, Mgr demeura grandement surpris et émerveillé de tous ces prc^ès de la civilisation, au milieu d'épaisses et interminables forêts. « Ce qui était parvenu à ma connaissance touchant la Nouvelle-Nursie, dit-il alors, n'est que l'ombre de ce que j'y vois... Un tel progrès, ajoutat41, ne semble pas être le résultat de huit mois de travail, mais de plusieurs années de continuelles fatigues. . . » Au reste ce qui plus que tout autre chose donna une grande oonsolation à Mgr Tévêque 5 ce fut l'amélioration morale

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et civile de nos sauvages. Bref^ il jugea facilement d'après les faits eux-mêmes que le système de mission adopté par nous promettait dans peu les plus avantageux résultats en faveur de notre sainte religion et du bien-être de nos malheureux frères, les Australiens. Mgr nous honora de sa présence deux jours durant, et ayant pris pour guide le bon Biglia-GorO) il repartit pour la capitale accompagné du catéchiste Butler.

9. Le 1 4 septembre, je repris le chemin de Perth avec le char et six bœufs pour y acheter notre provision de blé, portant avec moi une orpheline de six à sept ans, afin qu'elle fût élevée au couvent des religieuses de la Mercy. Cette pauvre enfant, abandonnée de tous et réduite à se nourrir de quelques racines insipides, s'était réfugiée à la mission. Après un jour de marche, je fus pris par une pluie battante et telle qu'il semblait que les cataractes du ciel se fassent ouvertes. M'étant recommandé au Seigneur, je continuai le voyage avec un temps pareil , l'espace de plus de 40 milles. Il me fallait à chaque instant traverser des torrents assez profonds, mais sans grand danger. Au gué de TAvon, mon char flottant sur l'eau, fut renversé sens dessus dessous , par la violence du courant, et entraîné avec les bœufs. Dans une si triste passe, je songeai à me sauver avec l'enfant sur la rive opposée. Je voyais pourtant avec peine que les pauvres bétes s'enchevêtrant avec leurs chaînes dans les arbres , étaient sur le point de se noyer ; et en effet quelques-uns des bœufs, las de lutter contre la mort, demeuraient assez longtemps sous l'eau. Je me déterminai donc à les secourir comme je pourrais; et, nonobstant la profondeur de l'eau, qui avait peut^tre là plus de 16 pieds, je réussis à les débarrasser de leurs chaînes et à les décharger des jougs qui avec le char allèrent au fond. Les bœufs ayant regagné la rive opposée,

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et moi me voyant demeuré seul et sans char , je continuai pendant deux autres journées ma route vers la capitale, portant sur mes épaules ma pauvre orpheline. Dans les dix-huit années d'existence que comptait la colonie de Swan-River, les colons ne se souvenaient pas d'avoir vu un printemps aussi pluvieux. Plusieurs colons perdirent la vie cette année-là, en traversant des torrents, quoique quelquesuns d^ entre eux fussent montés sur un cheval . Quant à nous, par la grâce de Dieu, tant dans ce voyage que dans beaucoup d'autres , nous n'eûmes à souffrir que la perte de choses pour ainsi dire insignifiantes. Que Dieu en soit béni ! Le jour même que j^arrivai dans la capitale, je confiai la jeune Cuchinà, c'était le nom de l'orpheline, à Mgr l'évoque , et ensuite aux zélées religieuses de la Mercy, qui Taccueillirent avec les démonstrations les plus affectueuses/ d'autant plus que c'était la première Australienne qui leur était confiée. Peu de temps après Mgr la baptisa avec la plus grandesolennité,en présence d'un peuple nombreux accouru pour assister à la cérémonie. L'orpheline Cuchina fiit la première sauvage qui eut le bonheur d'être régénérée par l'eau du baptême , et on lui donna les noms de Marior^ Christiana^ en lui laissant le nom australien de Cuchina, pour nom de famille.

Au bout de quelque temps je retournai prendre et le char et les bœufs, quej'avais recommandés aux soins d'un colon, et ensuite je partis de Perth pour la mission, où j'arrivai avec les provisions, mais non sans fatigues et sans pénibles efforts.

Je deviendrais par trop ennuyeux, si je voulais raconter en détail tous les voyages que nous flmes, tous les périls que nous eûmes à courir. Je me bornerai à dire que nonseulement il nous devenait difficile et périlleux de traverser avec des chars à bœufs des torrents et des vallons, qui nous

opposaient à chaque inslant tous les capricieux obstacles d^une nature inculte; mais il n'était pas moins diflScile de franchir des montagnes, en apparence inaccessibles à tout étrehumaini parsemées de tout côté de troncs d^arbres^de rochers et de pierres énormes. Bien souvent à la montée il nous fallait nous mettre à cheval du timon, pour augmenter le poids vers la partie antérieure , et à la descente attacher avec des chaînes derrière le char des arbres façonnés tout exprès, lesquels, traînant par terre, empêchaient le char de tomber sur les bœufs et de les écraser. Si de telles opérations ont leurs difficultés même pour des hommes habitués à la vie rustique, il n^est pas besoin de dire combien elles Tétaient pour deux pauvres moines, qui ofertes n'étaient guère rompus à ce métier. Mais avec la grâce de Dieu, et un peu de persévérance, tous les obstacles furent surmontés.

10. Le 1'''' novembre je me trouvai de nouveau à Perth, où l'Evêque m'attendait pour la solennité de ce jour, et pour l'office funèbre du lendemain. Après les fêtes, autorisé par Monseigneur à acheter des brebis pour la mission , je parcourus dans ce but diverses localités de la colonie très-éloignées les unes des autres, et le 21, jour consacré à la bienheureuse Vierge Marie, je retournai à la mission avec un troupeau de 71 têtes. La migration de ce nombreux bétail fut si heureuse, que dans une marche d'environ 60 milles, et par certains territoires assez fertiles en plantes vénéneuses, je ne perdis pas une seule brebis. C'est là vraiment une chose étrange, si l'on fait attention aux pertes considérables qu'ont eu à souffrir beaucoup de colons en pareil cas. Grand fut ensuite Tétonnement des sauvages, à la vue de tant d'animaux réunis ensemble ; tous s'offraient à les mener aux pâ* turages ; mais la profession de berger demandant une grande

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oonnaissanœ des remèdes et des précautions nécessaires dans les maladies auxquelles sont sujettes les brebis, il nous fallut prendre à notre service un berger européen expérimenté, pour initier les sauvages eux-mêmes dans Tart de soigner les bergeries.

Tandis que je faisais le tour de la colonie pour traiter de l'achat des brebis, le P. Serra eut la consolation de conférer le saint baptême à un sauvage blessé à mort dans une rixe, à quelques milles de la mission, lequel une fois bap* tisé rendit Tàme. Un jour qu'il gardait le gros bétail il se retira dans la chapelle pour réciter avec plus de recueillement le saint rosaire. Au retour il ne trouva plus de bétail : il se donna toute sorte de peine pour le retrouver ; mais il n'y parvint qu'au bout de quatre jours, et à la distance de cinquante milles. Très-certainement il n'y serait jamais parvenu sans l'assistance du bon Bigliagoro, qui avait à cœur les affaires de la mission comme les siennes propres. Rentré ensuite à la mission , où il avait enfermé les chiens, afin que personne n'osât y entrer, il trouva qu'ils avaient dévoré non-seulement un kanguroo entier, mais encore des livres et entre autres un volume de notre bréviaire. Du reste, quoique la mission ne fût alors gardée par aucun de nous deux, pourtant les sauvages la respectèrent, et il ne nous manqua rien ; au contraire ils veillèrent admirablement sur les blés et sur les outils. Vers la fin de novembre, nos blés étant parfaitement mûrs, nous nous mîmes en devoir de les moissonner. Cette opération, qui veut tout à la fois de la célérité et du soin, fut par nous accomplie en très-peu de temps, parce que nous fûmes aidés de nombreux sauvages, auxquels nous avions enseigné la manière de manier la faux. Us arrivèrent à une telle perfection dans ce métier, que leur adresse surpassa la nôtre et celle de toi Européen que ce fût.

1 1 . Dans cette circonstance, profitant de la saison d'été et du grand nombre de sauvages nos auxiliaires dans les travaux des champs, je résolus d'ouvrir pour aller à Perth un nouveau chemin , qui fût phis praticable et plus court que celui qu'on avait suivi jusque-là. Avec l'aide de quatorze sauvages, et après avoir fait provision de farine, de thé , de sucre et des outils nécessaires, je me mis à l'œuvre. Je disposai mes collaborateurs de la manière suivante : deux d'entre eux avaient le soin d'aller à la chasse du kanguroo, pour nous procurer les vivres nécessaires; quatre allaient devant pour abattre ou marquer les arbres, et huit reposaient sur le char que je guidais. Quand les quatre premiers étaient las, ils venaient se reposer sur le char, et quatre autres leur succédaient et ainsi de suite. En trois jours, nous eûmes terminé l'ouvrage ; c'est-à-dire , tracé un chemin de plus de 40 milles de long. Or, non-seulement ce chemin est aujourd'hui fréquenté et parfaitement praticable pour les voitures ; mais d'après l'examen qu'en fitun ingénieur, par ordre du gouvernement, il fut constaté que c'était en même temps la voie la plus courte et la plus commode qu'il eût été possible de frayer. Il faut observer que ce nouveau chemin s'étendait depuis la mission jusqu'à l'habitation d'un colon, dans un lerriloire appelé* par les sauvages Bindun^ et que depuis cette habitation jusqu'à Perth existait un chemin précédemment tracé.

De cette manière nous réduisîmes le voyage de la Nouvelle- Nursie jusqu'à la capitale à trois ou quatre jours de marche seulement, tandis qu'auparavant il nous fallait six ou sept jours, et la distance ne fut dès lors que de 84 milles.

Durant ces travaux eurent lieu quelques incidents que je crois devoir rapporter pour leur singularité. Le premier soir de notre expédition il nous fallut faire halte en un endroit de la forèl où il n'y avait pas d'eau. Les sauvages

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pourtant, n'en éprouvant pas moins le besoin que moimême, se mirent à en chercher dans toutes les directions. Au bout d'une heure, et lorsque je les attendais le moins, les voici venir portant tous les vases remplis d'eau pluviale qu'ils avaient recueillie dans le tronc creux de plusieurs arbres, et nous en eûmes assez pour préparer le thé ce soir-là et le lendemain matin. Ces réservoirs sont une vraie providence au milieu des forêts; mais un européen mourrait de soif avant de les avoir trouvés. Le matin du second jour nous rencontrâmes sur la voie un grand nombre de sauvages qui m'étaient inconnus, aussi bien qu'à ceux qui étaient avec moi, hormis à un seul, lequel était originaire de ces quartiers , et qui m'avait merveilleusement aidé pour le tracé du chemin. Celui-ci s'avança le premier et expliqua à ses compatriotes qui nous étions , et la raison de notre passage en ces lieux. Le plus vieux de ces sauvages vint alors à notre rencontre et embrassa d'abord le plus vieux des noires, ensuite tous les autres un à un , et chaque étreinte durait plus de huit minutes par personne. Tous en firent autant, et dans cette longue cérémonie régnait le plus profond silence. Les embrassements terminés, on se fit des présents réciproques d'armes et de gibier; ensuite le plus vieux des sauvages étrangers dit au plus vieux des nôtres, d^un air tout à fait solennel : « Nichia n-agna cala, ièi nunda cala : n^agna nichia nànap ; nunda ubto^ colin, bura ubtOj mila coUn, nanapj ièi n-alla babin cum-bar. » C'est-à-dire : « Ici est mon feu ; maintenant est ici également le tien (a) : moi je reste ici ; toi vas, viens, puis recommence à t'en aller et à venir, et arrête-toi aussi; maintenant nous sommes grands amis. » Moi, qui assis

(a) Les sauvages disent feu, dans le même sens que nous disons foyer, pour désigner notre pays originaire, ou plutôt, la maison dans laquelle nous avons vu le jour et nous avons élé élevés.

8ur mon char observais tous ces compliments, je demeurai tout ébahi à la vue de démonstrations qui tenaient plus de rhomme civilisé que du sauvage.

Dans un autre endroit, un de mes sauvages ayant trouvé la veuve d'un de ses amis, la prit pour femme, quoiqu^il m'eût paru en avoir quatre autres. Comme je lui en demandai le motif, il me répondit que le défunt ayant été grand ami avec lui, il ne pouvait souffrir qu'elle demeurât sans protection. Il me dit ensuite : « Je n'ai que deux femmes; mais mon frère étant absent, les deux siennes sont demeurées sous ma garde. » La chose était très-vraie. Les sauvages avec lesquels j'ai eu des rapports, généralement n'ont que deux femmes, ou même une seule. Que s'il arrive qu'ils en entretiennent six ou sept, ceci a lieu dans le cas où quelque parent vient à mourir ; parce qu'alors les enfants avec le mobilier passent à l'héritier qui est son frère ; ou bien quand l'ami du défunt est aussi généreux que celui dont j'ai conté l'aventure.

12. De retour à la mission, jetrou^qù^le P. Serra et les sauvages étaient encore occupés à la moisson , à laquelle je me hâtai de mettre la main avec mes quatorze travailleurs. Comme aux heures d'excessive chaleur, suspendant les travaux, nous faisions un peu d'instruction religieuse à nos sauvages, il arriva un jour qu'une sauvagesse, que son mari poursuivait pour la tuer, chercha un refuge au milieu de nous. Bientôt son mari, courant comme un forcené, survint lui-môme avec le ghici en main, prêt à le lui lancer. Ce n'était assez pour le retenir, ni de quelques-uns de ses amis, ni de nous-mêmes qui nous étions interposés; de sorte que, voulant prévenir un crime, nous fîmes entrer cette pauvre femme dans le couvent, et l'ayant enfermée à clef, nous continuâmes l'instruction interrompue. Le sauvage rendu encore plus

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furieux par les obstacles qu'on mettait à ses desseins homicides, criant horriblement vers le ciel, piétinant avec furie, partit seul, gesticulant en désespéré. Le jour suivant , à la même heure , nous nous aperçûmes qu'un incendie épouvantable, dévorant les bois voi«* sins, approchait de nos moissons , dont plus de la moitié était sciée. Sans perdre un instant nous courûmes avec tous les sauvages pour circonscrire , autant que possible, les ravages de l'élément destructeur. Mais comment faire face à une colonne qui enveloppait de ses tourbillons de flamme et de fumée les arbres les plus hauts, dans une étendue d'environ un mille ? Affrontant le dan-* ger, nous nous étions mis à battre avec des rameaux verts, comme font les sauvages , les herbes sèches , hautes de plus de trois pieds, qui commençaient à prendre feu, et occupaient tout rintervalle entre nos champs et les bois in* cendiés; mais la flamme dévorante, poussée vers nous par la force du vent, nous rôtissait la peau du visage et des mains, et nousbrùlgit les cheveux, la barbe et jusqu'aux vêtements ; en sorte" que nous perdîmes toute espérance de pouvoir dominer et éteindre l'incendie par des moyens humains. Dans cette douloureuse extrémité , voyant qu'infailliblement nous allions perdre tout notre avoir, le fruit de tant de fatigues et de sueurs , nous eûmes recours à la miséricorde divine, par l'intercession de la très-sainte Vierge , comme notre spéciale protectrice. Nous allâmes donc prendre une belle et dévote image de la bienheureuse Marie, qui occupait la première place audessus de notre pauvre autel, et nous la transportâmes à l'angle du champ le plus voisin des flammes. Là nous l'ap*^ puyâmes contre le blé même, qui dans quelques minutes devait prendre feu, la suppliant avec une foi vive de tour^ ner un regard de pitié vers nous et vers les malheureux

sauvages. Grand Dieu! Quel prodige inattendu! quelle grâce signalée! A peine Timage sainte fut-elle placée en face de rincendie, que le vent changea tout à coup de direction, et , poussant la flamme vers la partie opposée, où toutes choses avaient été réduites en cendres , il mit fin à notre danger. Les sauvages qui étaient là en grand nombre demeurèrent tout étonnés à la vue d'un si merveilleux événement. Regardant avec respect et vénération l'image miraculeuse , quelques-uns disaient avec autant de simplicité que de vérité : « Jaco Uilar tenga cumbar! Baalpanin, caia baal mekan; n-alla tonga but. » C'est-à-dire : « Cette femme blanche sait beaucoup! Elle l'a fait ; oui ellemême l'a fait ; nous , nous ne savons pas faire de telles choses. » Pour actions de grâces de la faveur céleste que nous avions reçue, nous célébrâmes le lendemain une messe votive solennelle, en l'honneur de la mère de Dieu, à laquelle assistèrent aussi de nombreux sauvages. Après cet éclatant prodige tout sauvage étranger qui venait à notre mission était instruit par les nôtres de tous les détails de l'événement, et ensuite ils le conduisaient à la chapelle pour lui faire voir cette femme blanche j qui aidait tant de saifoir et de puissance. C'était là une chose qui ne pouvait que nous faire grand plaisir, vu qu'elle nous offrait l'opportunité de les instruire des mystères de notre sainte religion. Quels avantages il résulta de tout ceci, c'est ce qu'il est plus facile d'imaginer que de décrire.

Il nous fut dit dans le principe par quelques sauvages que la cause de ce désastre avait été la chasse donnée à un kanguroo-rat , lequel s'étant réfugié dans le creux d'un gros arbre, ils y avaient mis le feu, selon leur coutume en pareil cas , pour contraindre la pauvre bête d'en sortir. Mais au bout de quelque temps, j'appris d'autres sauvages (et c'était la vérité) que la cause réelle de l'incendie avait

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été la rancune et la vengeance du sauvage qui nous avait vus soustraire sa femme aux coups de sa fureur. En effet, celui-ci étant demeuré dans les bois , m'envoya ensuite quelques personnes de sa famille pour savoir de moi si j'étais, oui ou non, son ami. Instruit de ma disposition à l'indulgence, il vint en personne me demander pardon, se montrant sincèrement repentant de sa criminelle conduite. Que pouvait-on attendre de plus d'un sauvage? Pour moi, je me montrai satisfait de cette confession si spontanée à la fois et si humble, et Munanga, c'était le nom du coupable, me fut par la suite d'une grande utilité dans la mission.

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