‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 22 sur 79 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

1 . Le 8 décembre 1 847 sera pour les Australiens un jour d'heureuse mémoire, parce que en ce jour consacré à l'immaculée conception de la mère du Verbe éternel , fut ouvert et placé sous son patronage spécial le collège de la Nouvelle-Nursie, en faveur des jeunes Australiens. Comme prémices de la bénédiction céleste, ce jour-là même furent admis trois enfants, lesquels quittèrent volontairement leurs pères , et avec leur permission demeurèrent à dater de ce jour avec nous; d'autres dans la suite imitèrent leur exemple. Quelle consolation n'était-ce pas pour nous de nous voir assistés au saint sacrifice par ceux-là mêmes qui, peu auparavant, fuyaient la présence d'un Européen comme d'une bête féroce! De telles consolations font oublier à un missionnaire tous les travaux et les périls de

174 MISSIONS Catholiques.

son apostolat , ou , pour mieux dire , il croit alors avoir acheté à trop peu de frais des grâces si éclatantes, si privilégiées.

Afin que le souvenir de ce jour solennel se conservât mieux dans la mémoire des^ sauvages , nous leur fîmes deux distributions de soupe ou potage, l'une immédiatement après la réception solennelle des trois jeunes élèves dans la matinée, et Tautre après vêpres; coutume que nous suivîmes à dater de ce jour, grâce à Tabondante récolte que nous avions obtenue.

Bien rapidement se répandit la nouvelle de notre abondante récolte et de la soupe dont nous faisions la distribution chaque jour ; aussi voyait-on accourir au couvent des sauvages de tous les cantons pour avoir un peu de nalgOj ou de maragna, c'est-à-dire de nourriture. Pour nous, mettant à profit leur visite, nous les instruisions, et nous les faisions , mais discrètement , travailler avec nous.

2 . Les sauvages en tempsd'hiver, pour se prémunir contre le froid, se couvrent à peine les épaules avec une peau de kanguroo ; mais en été , ils ne se couvrent pas du tout ; car, dans l'état de dégradation où ils sont réduits , leur entière nudité ne produit en eux aucune sensation impure. Ainsi tant hommes que femmes , ils se présentaient souvent nus devant nous, sans même supposer qu'ils fissent en cela une chose inconvenante ou capable de donner scandale. Pour commencer l'œuvre de leur civilisation et les retirer de cet état misérable, nous jugeâmes à propos de leur imposer la loi , que quiconque viendrait au couvent, pour manger la soupe, ou pour toute autre chose, devrait être couvert du manteau de peau de kanguroo. Mais la raison de cette loi ne fut communiquée à aucun d'eux, pour ne pas leur donner de la malice; car il

>0UYELLE-NLRS1E. \ 75

faut savoir que quoique ce peuple malheureux n'ait aucune idée de pudeur (a), néanmoins dans les milliers de circonstances où j'ai passé la nuit au milieu d'eux, où j'ai voyagé en leur compagnie, jamais je ne me suis aperçu d'aucune action déshonnête ou indécente.

Cest toute autre chose, il faut bien le dire, 'parmi les sauvages qui fréquentent les villes et les territoires occupés par les Européens !

3. Vers ce temps-là il nous survint une nouvelle tribulation, plus grande encore et plus amère que toutes les autres.

Des bergers, attirés par la fertilité du territoire, dans les alentours de notre mission, vinrent s'y fixer avec leurs troupeaux. En peu de temps nous nous aperçûmes d'un relâchement extrême dans les mœurs des sauvages, et nous remarquâmes qu'ils paraissaient moins fréquemment et séjournaient moins longtemps dans notre mission. Nous sûmes que quelques-uns de ces bergers tournaient en ridicule nos plus saintes fonctions et que deux d'entre eux se faisaient passer pour sorciers.

Ce n'était pas tout : à peine ces méchants bergers voyaient-ils un pauvre sauvage en notre compagnie qu'ils l'appelaient à eux du plus loin par un coup de sifflet; et le malheureux australien intimidé probablement par la crainte des coups, nous abandonnait et s'en allait auprès

(a) L*auleur ne contredit nullement la tradition révélée qui nous montre le sentiment de la pudeur éveillé dans rbomme aussitôt après la chute primitive. Seulement il constate un fait qui peut aider à comprendre comment certaines habitudes invétérées, voisines de Fabrutissement, peuvent jusqu'à certain point émousser, éteindre, ou plutôt assoupir le sens moral. Surtout il a voulu constater avec quelles précautions délicates le vrai moraliste sait ramener à plus de décence des peuples grossiers. C'est le bon Samaritain qui excelle dans Tart de traiter avec circonspection le blessé à demi mort confié à ses soins.

ir

d'eux . Chacun peut imaginer nos angoisses en un cas aussi déplorable, pour lequel il n'y avait pais de remède humain. L*aversion que nous avaient vouée ces hommes alla jus- ^'à persilader aux sauvages que toutes leurs maladies venaient de là nourriture que nous leur servions à manger ; aussi vîmes-nous beaucoup de ces simples et crédules créatures refuser Jusqu'aux aliments que nous leur offrions.

De pareilles mésaventures nous convainquirent que les missions devaient être isolées, afin de soustraire les sauvages aux séductions et aujc impostures de gens aussi dangereux.

4. Notre évéque ayant eu connaissance de toutes ces traverses, aussi bien que des nombreux besoins de notre mission, résolut de tenir un synode, pour remédier selon soù pouvoir à ces fâcheux contret^nps, déterminer ce qui pourrait nueux assurer le succès de la mission, et régler en même temps beaucoup de choses dans son diocèse. Pour le célébrer, il choisit notre couvent ; ainsi le lendemain du jour de TËpiphanie, comme je me trouvais à Perth, nous nous mîmes en route pour la Nouvelle-Nursie, ayant avec nous le prêtre Joostens et deux catéchistes. A peine leP* Serra eut-il connaissance que Mgr appïochait, qu'il vint au devant de lui avec trois d'entre les six jeunes élèves récemment baptisés* Quelle ne fut pas la consolation et la joie de notre digne prélat, lorsqu'il vit ces petits garçons si tranquilles et si doux, et qu'il fut témoin du contentement de leurs parents et de beaucoup d^ autres sauva-^ ges i II leur donna des marques réitérées de la plus sincère bienveillance et II i^endit grâce à la Providence divine, pour les célestes bénédîctio&s qu'elle daignait répandre si abondamment mr )e» travffin de ses pauvres mission-^ nairës.

NOUVELLE-NURSIE. 477

Le 1 3 janvier 1848, le synode fut ouvert avec les rits accoutumés, et il dura trois jours consécutifs. Il se composa uniquement de Mgr Tévêque, du prêtre Joostens et de nous deux. C'était là tout le clergé de Perth et de la Nouvelle-Nursie. Dans les deux premiers actes furent réglées les affaires du diocèse ; dans les trois suivants celles de la mission ; c'est-à-dire que dans ces actes fut approuvé notre plan de mission parmi les sauvages , et que la règle de notre grand patriarche et législateurs. Benoît fut reconnue comme parfaitement appropriée aux besoins de ces peuples et de ces contrées, puisque , comme il est dit dans ces actes, la manière de vivre des Bénédictins qui unissent à la prédication et à la prière les travaux de la campagne, était l'unique, d'après l'expérience, qui pût faire espérer d'obtenir la conversion et la civilisation durable des sauvages. Les PP. Bénédictins furent donc autorisée à acheter des terres afin de pouvoir librement mettre leur plan à exécution, et le P. Serra fut désigné pour se transporter en Europe , dans le but d'obtenir de la piété des fidèles les ressources pécuniaires et de recruter des sujets convenables. Dans les derniers actes du synode on demandait à Sa Sainteté quelques faveurs presque indispensables dans cette sauvage contrée , et on proposait à la S. Congrégation de la Propagande quelques doutes touchant les sauvages, pour en avoir la décision.

Le synode terminé, Mgr Pévêque, accompagné du prêtre Joostens et d'un catéchiste, repartit pour la capitale, et le catéchiste Donovan demeura avec nous.

5. En conséquence des résolutions synodales, le P. Serra se disposa à partir pour l'Europe , par le premier navire qui se présenterait, et je m'occupai de l'acquisition des terres qui confinaient à celles de la mission. Lorsque je fis pour cela le voyage de Perth , des sauvages vinrent me

prier d'ejwmener avec moi une petite enfant, leur nièce, âgée d'environ six ans, déjà baptisée sou^ le nom de Mavia-RosUj^ pour qu'elle fût placée et élevée comme Maria- Chris tianaj^ dans le couvent des religieuses de la Mercy. Bien volontiers je me rendis à leur pieux désir ; mais afin que cela tournât à leur plus grand avantage, je préférai qu'ils vinssent eux-mêmes la présenter à l'évêque. C'est ce qui se 6t, et Mgr fut cm ne peut plus satisfait d'avoir une occa^on de leur témoigner combien de telles concessions lui étaient agréables. Si les pauvres petites enfants furent çonlentes de leur nouvelle position et reconnaissantes envers leurs bienfaiteurs, on pourra le voir d'après ce que je vais raconter» J'étais un dimanche matin assis à la sacristie , nao préparant à la messe que je devais chanter, quand à Timproviste la petite Maria-Christiana , venant par derrière, n^e sauta au cou , et silencieuse elle ne cessait de me baigner de ses larmes. Après qu'elle fut demeurée plus de cinq minutes dans cette attitude, sans prononcer un mot , je lui demandai si elle était contente de se trouver parmi ces bonnes religieuses? Elle me dit que oui. Je lui fis diverses autres questions, et à toutes elle répondit en me faisant connaître combien elle était heureuse dans sa nouvelle position. « Que désirez-vous donc que je fasse pour vous? » — « Rien autre chose, réponditelle, si ce n'est que vous me permettiez de vous témoigner n(iQn respect, et de jouir de votre compagnie quelques instants. »— rTous ceux qui furent témoins de cette entrevue et qui entendirent ce langage afifectueux, en furent émus jusqu'aux larmes; et moi je me trouvai suffisamment payé des deux journées de fatigue que j'eus à essuyer, lorsque j^ la portai sur mes épaules jusques à Perth.

6. Vers la mi-février, Mgr ayant appris qu'un vaisseau à l'ancre dans la baie de Fremantle se préparait à partir

NOUVELLE-NURSIE. 479

pour TËurope , me chargea aussitôt d^ écrire au P. Serra, pour qu'il se rendit à Pa^lh. Le jeune Benoit Upuméra, qui avait été le premier baptisé dans la mission , entendant parler du prochain départ du P. Serra, me pria d'intercéder auprès de Mgr notre ëvêque, pour qu'il lui fût accordé de l'accompagner dans son voyage au vieux monde. Cette demande ayant été appuyée de celle du père même de Benoît, lequel se trouvait aussi à Perth , Mgr Févêque y accéda avec bonté, ayant confiance que la providence divine destinait ce jeune homme à de hauts desseins. Le dimanche 20 février , fixé pour le départ , était déjà proche, lorsqu'une circonstance inattendue m'obligea de partir de Perth, daus la soirée du 17, et de me transporter à plus de 50 milles de la capitale. Je pressai mon cheval pour me trouver à Perth avant le départ du P. Serra et d'Upuméra ; mais néanmoins lorsque j'arrivai à la capitale, après avoir trotté toute la nuit, ils étaient déjà en route pour la baie de Fremantle. Je pris immédiatement un cheval, et je le mis au galop sur la route de Fremantle : ce fut inutilement ; car, arrivé à deux milles du port, je vis le navire la Mérope, qui depuis dix minutes avait mis à la voile et fendait ma* jestueusement les eaux dans la direction d'Europe. Il est assez facile de comprendre combien me fut amer le départ d'un compagnon que j'aimais tant, et d'un jeune élève qui m'était si cher, sans qu'il m'eût été donné de pouvoir les serrer tous les deux contre mon cœur. Je ne m'en consolai que par la pensée de retourner avec plus d'ardeur que jamais aux travaux de la mission.

Outre le catéchiste Donovan , Mgr nous avait donné pour aide dans les travaux de la mission un nommé Fow- 1er; j'allai donc promptement les rejoindre à la Nouvelle- Nursie, aussitôt après le départ du P. Serra. Le soin des malades, les travaux des chamips et l'instruction des sau-

vagesnous prenaient la meilleure partie de notre temps ; la prière et Tétude avaient lieu principalement de grand matin et aux heures du soir.

7. A peine quinze jours s'étaient-ils écoulés depuis mon retour à la mission , que je fus rappelé à Perth par Mgr révêque, pour acheter au profit de notre mission 2560 acres de terre, dont la vente allait avoir lieu. Après beaucoup de débats qu'il serait inopportun de raconter ici, je pus enfin le 23 mars conclure l'achat à raison d'une demi-livre sterling par acre, c'est-à-dire la moitié du prix auquel sont vendues les terres par le gouvernement, supposé encore qu'il n'y ait pas concurrence. Il fut aussi convenu que la somme totale serait payée à Londres, à trois échéances différentes , les 7® , 11® et 1 5® mois à dater du contrat, et cela afin que le P. Serra, auquel je donnai immédiatement avis de l'achat , eût le temps de réunir les fonds et de les faire passer à Londres. Quoique cette étendue de terre fût bien supérieure à nos besoins, Mgr se décida à l'acheter non-seulement en considération des grands avantages qui en résulteraient pour toute la mission, mais aussi par impossibilité de pouvoir acquérir une portion moindre, qui confinât avec celle que déjà nous avions obtenue du gouvernement.

8. A mon retour à la Nouvelle-Nursie, la saison étant propice, nous nous mîmes à labourer et ensemencer. Ce fut alors quepourla première foisj 'assignai différentes portions de terrain ensemencé à ceux des sauvages qui nous avaient aidés à guider les bœufs, à sarcler le terrain, et à toute autre occupation dont ils avaient fait l'apprentissage. C'était plaisir de voir le soin que chacun d'eux avait de la portion qui lui était échue ; il ne laissait pas même un seul oiseau , si petit qu'il fût, se poser sur son champ. Et c'étaient pourtant ces mêmes sauvages qui précédemment se riaient de

NOUVELLE-NURSÎE. 484

nos travaux champêtres , qui nous traitaient de fous en nous voyant ensemencer nos terres.

Quand je vis que non-seulement ils prenaient goût à l'idée de propriété, mais qu'encore ils travaillaient en raison de la récompense, comme c'est le propre de tous les hommes, je résolus pour les encourager davantage, de donner à chacun d'eux quelques sous à proportion du travail qu'ils auraient fait. Voyant néanmoins que le peu que je leur donnais ne leur profitait nullement, parce que, où ils en faisaient cadeau à ceux qui n'avaient pas travaillé, ou bien ils le perdaient, je songeai à y porter remède. Ainsi je parvins, à force d'explications et de calculs, à leur faire comprendre, que si ces cpielques sous étaient mis à part et réunis ensemble , ils pouvaient au bout de quelque temps suffire pour l'achat d'une poule , d'une brebis, d'un porc, et même d'une vache ou d'un cheval. Ma proposition fut adoptée avec plaisir : ainsi à la fin de chaque semaine , après que chacun d'eux avait été payé du travail des six jours , il laissait en mes mains le montant de la somme, afin que j'en fusse le dépositaire. Je fis pour cela une petite caisse avec autant de compartiments cpi'il y avait de sauvages auxquels appartenait l'argent , et sur chacune des divisions j'écrivis le nom du propriétaire : le tout était ensuite fermé avec une clef qui demeurait entre mes mains.

Le contentement que chacun montrait le samedi soir, comptant à plusieurs reprises l'argent qui lui appartenait, le tournant et retournant en ses mains, pour le bien contempler, le comparant avec celui de son compagnon , se vantant beaucoup s'il en avait gagné davantage, donnant carrière à son imagination sur le nombre d'animaux qu'il achèterait avec cet argent, tout cela le rendait ITiomme le plus joyeux et le plu3 heureux du monde. Après que pen-

dant quelques minutes il avait savouré leplaigir de contem-* pler son argent et de constater Paugmentation, il le déposait volontairement, jusqu'à ce que la somme pût suffire à l'acquisition de Panimal ou autre objet d'utilité qu'il désirait.

Cet enthousiasme produisit encore un autre bon effet : ce fat, lorsqu'un sauvage se lassait du travail, chose d'ailleurs assez fréquente, de pouvoir lui dire : « Vous êtes libre de ne pas travailler maintenant ; mais samedi votre argent n'augmentera ni peu, ni prou. » Cela seul était plus que suffisant pour les faire se lever et se remettre à l'œuvre. Lorsque ensuite quelqu'un d'entre eux avait réuni la somme suffisante pour acheter une chemise, des hauts-de-chausse, ou autre chose semblable, il attendaitque j'eusse quelque lettre à envoyer à Perth, et alors je donnais au porteur un billet pour quelque marchand qui leur remettait les objets demandés- Cette récompense , qui excitait l'envie des autres, nous valut, comme je l'ai déjà fait observer, de ne jamais manquer d'un service de poste également sûr et accéléré, toutes les fois que nous en avions besoin. D'autres en peu de temps se virent à même d'acheter quelques têtes de bétail, et mon confident Bigliagoro fut le premier à posséder une génisse qu'il appela de son propre nom.

9. Je suis amené naturellement à parler de l'espèce de vénération qu'ont les sauvages pour les livres et les papiers écrits qu'il appellent : « papiers parlants. » Ils leur attribuent un pouvoir comme magique, pour révéler les choses cachées, et ils en sont si persuadés, que lorsqu'ils veulent se justifier d'une chose qui leur est imputée, ils disent : « J^ojrez le Iwre ou le papier qui parle ^ et alors vous saurez qui a raison. » Il vint un jour à la mission deux sauvages arrivés de points éloignés vers le nord , et dont le langage n'était pas parfaitement intelligible. Ils me di*

NOUVELLENURSIE. 483

rent, par l'intermédiaire criin des sauvages de la mission, que du côté du nord, non loin de la côte, à quatre journées de marche de Nursie, se trouvaient d'autres hommes blancs, lesquels, après beaucoup d'investigations, je supposai pouvoir être des descendants de ceux que le capitaine Pelsart, après le naufrage qu'il fit sur les roches de Houtmah^ AbroïhoSy avait laissés à terre, en punition de leur insubordination. Il était pourtant assez difiîcile que cela fftt ainsi, sans que j'en eusse juscpie-là entendu parler le moins du monde. De plus m'étant abouché avec un capitaine qui était allé par mer reconnaître ces côtes, il m'as-^ sura qu'il n'y avait trouvé aucun vestige d'Européens. Si je fusse demeuré plus longtemps à la mission, je n'aurais pas manqué de vérifier ce fait intéressant. Mais revenons BMX papiers parlants . Le berger qui gardait les brebis à quelques milles de la mission, ayant trouvé une nichée de bandicoot, animaux quelque peu semblables aux rats mais sans queue , me les envoya par l'intermédiaire d'un sauvage qui, conjointement avec les deuit étrangers dont je viens de parler, lui avait apporté des provisions, et il accompagna le présent d'un billet dans lequel il me marquait le nombre de ces petites bêtes. Les sauvages en revenante la mission laissèrent chemin faisant échapper un des petits, et ne purent le reprendre. Arrivés au couvent ils me remirent le cadeau et la lettre, sans me dire mot de leur accident. A la demande que je leur fis : « Et le quatrième bandicoot, où est-il ? » les deux étrangers ouvrirent de grands yeux, et s'entreregardant tout effrayés, ils ne trouvaient pas de paroles pour me répondre. Assuré qu'ils ne l'avaient pas mangé, mais supposant qu'ils l'avaient laissé échapper par maladresse, j'ajoutai d'un ton affirmatif : Comment Vas^ez-vùus laissé échapper? n Ceci acheva de les ootld*terner * car ils ne savaient comment s'expliquer que par le

moyen du papier parlant j'eusse pu connaître ce qui s*était passé au milieu des forêts, loin de moi, et sans qu'âme vivante eût pu le voir.

10. Vint la saison de la délivrance des brebis; et en vérité les soins qu'exigent alors les agneaux, non-seulement demanda tout notre temps , mais encore nous fit désirer d'avoir des aides. Du nombre de 700 brebis, nous arrivâmes à en avoir 1200. La portion de terrain que le gouvernement nous avait accordée gratuitement pour la seconde année n'étant pas suffisante pour faire paître notre troupeau , augmenté presque du double , je fus obligé d'en prendre à bail une plus grande étendue. J'allai donc cherchant dans l'intérieur des bois, sous l'escorte de deux Australiens , un terrain bon pour pâturage. Au prix des plus pénibles recherches j'en trouvai un qui était excellent, et pas éloigné de la mission, en un endroit connu des sauvages sous le nom de Canànagago. Comme nous retournions à la mission, la nuit nous surprit en un endroit où il n'y avait de l'eau d'aucune sorte. Après d'infructueuses investigations, l'un de mes sauvages appelé Medèmera me dit : « N-agna iulap curnbar ; » c'est-à-dire : « J'ai grand faim. ... si vous me donnez de la farine, je vous promets de faire du pain et nous mangerons tous trois. — Mais comment le feras-tu sans eau ? — J'y pense , dit-il . — Mais feras-tu aussi du thé? — Non, seulement du pain.» Las d'examiner comment cela pourrait se faire, et ne pouvant deviner la méthode qu'il pourrait employer, je lui donnai la farine. Avant de se mettre à l'œuvre, le même sauvage me fit promettre que moi aussi j'en mangerais ; et je le lui promis, car je n'étais pas moins affamé que lui. A peine eus-je promis qu'il se remplit la bouche de farine , et l'ayant bien mâchée il en rejeta plein .une bouchée sur une peau de kanguroo; ensuite, aidé de son

NOUVELLE-NURSIE. 485

autre compagnon , il en forma autant qu'il en fallut pour en faire trois bonnes galettes. « Malheureux que je suis, disai&-j^ ^^ moi-même, le beau régal qui m'attend! )> Et pourtant pour tenir la parole donnée (carie sauvage, scrupuleux observateur d'une promesse, devient un irréconciliable en- Uiemi lorsqu'on lui manque de parole) , je m'efforçai de manger deux ou trois bouchées de cette pâte que l'action du feu avait convertie en galette. Quoi qu'on puisse dire de la méthode, il n'en est pas moins vrai que j'appris de ce sauvage à faire du pain sans eau.

Dans la ferme assurance que le P. Serra amènerait d'Europe d'autres missionnaires, je mis à profit la saison d'hiver pour construire une habitation voisine du couvent, afin que tous eussent leur logement à leur arrivée. En peu de semaines le nouveau bâtiment était construit et couvert ; il ne fallait plus que quelques travaux pour terminer l'intérieur. Comme j'étais occupé à cet ouvrage arriva le père de Benoît Upuméra avec d'autres sauvages, pour me demander s'il était vrai qu'Upuméra fût mort sur le navire et eût été jeté à la mer, comme quelques colons le lui avaient dit. « Rien de tout cela n'est vrai, lui répondis-je; du moins je n'en ai aucune connaissance. — Voyez ce qu'en dit le livre parlant, ajouta-t-il. » Mais sur ma réponse que le livre ni les papiers parlants n'en disaient mot, il se mit l'esprit en paix, disant en même temps, tout en s'étendant par terre : « Faut-il s'en étonner? De môme qu'il pouvait mourir ici, il pouvait bien aussi mourir sur le navire; il est sûr que le P. Serra était son grand anU. Chiara bal babin cumbar. » Certains individus assurément peu philanthropes et encore moins charitables envers les sauvages , ne laissaient échapper aucune occasion de les indisposer contre nous. Mais la Providence qui veillait sur son ouvrage, faisait toujours avort-er leurs mauvais desseins.

t86 MISSIONS CATHOLIQUES.

1 1 . Le 26 mai, pendant que je m'occupais avec plus de vingt sauvages , à certains travaux dans le lit du torrent de Moore, ou Maura, comme l'appellent les sauvages, on me remit une lettre adressée au P. Serra, à la date du 3 avril, arrivant de Sydney, c'est-à-dire d'environ 3000 milles. Par cette lettre, le P. Gourbeillon, bénédictin fran* çais, appartenant à cette mission , écrivait de la part de Mgr l'Archevêque Polding au P. Serra et à moi, de nous transporter tout de suite à Sydney, parce que des affaires de la plus grande importance exigeaient la présence en particulier du P. Serra. A une nouvelle aussi inattendue, je me rendis à Perth, auprès de Mgr notre Evêque, pour recevoir de lui de plus amples renseignements. Mais je ne sus rien autre chose, si ce n'est que Mgr Polding avait envoyé une somme d'argent suffisante pour acquitter les frais de notre voyage de Perth à Sydney. Ayant remercié Mgr l'Archevêque de son aimable invitation, dont le P. Serra ne pouvait même pas profiter, puisqu'il voyageait en Europe, je retournai à la Nouvelle-Nursie. Et certes comment aurais-je pu abandonner de ma volonté propre une mission qui m'était alors confiée, et qui, après tant de sueurs et de travaux prospérait d'une manière si extraordinaire? J'aurais été le premier à m'accuser moi-même d'infidélité aux engagements contractés. J'aurais pourtant obéi aveuglément et je me serais mis en voyage du moment que j'aurais reçu un ordre. Mais ce n'était là pour moi qu'une simple invitation.

A mon arrivée à la mission, je trouvai que les bergers, dont j'ai déjà parlé plus haut, étaient de retour et que

l'influence de leur voisinaare se manifestait de la même

manière que la première fois. Du reste, cette conduite causait aussi beaucoup de déplaisir aux deux maîtres de ces bergers, qui se nommaient l'un Mac-Intosh, et l'autre.

NOIÎTELLE-NURSIE. 187

Mao-Pherson, et desquels nous avions eu à nous louer en plus d'une circonstance. Un jour vinrent à la mission des femmes de sauvages pour être guéries d'un mal que Tincontinence européenne leur avait communiqué. Que pouvait faire un pauvre moine qui ignorait absolument le caractère de ces maladies et les moyens de les guérir ? Je fis pour cela un voyage à la capitale, où j'appris d'un de mes amis, qui exerçait la médecine, le traitement qui convenait en pareil cas.

L'application du remède indiqué eut un plein succès. Et le mal s'étant communiqué même à de malheureuses nourrices, toutes, après la cure complète des femmes dont je viens de parler, accouraient à la mission pour obtenir d'être guéries. Nous profitions de cette circonstance malheureuse, pour joindre à la guérison du corps la guérison de Pâme. Parmi les hommes, il s'en trouva un qui me fit craindre particulièrement pour sa vie. Il avait été longtemps malade, souffrant d'atroces douleurs, par suite de ses nombreux ulcères, que ce malheureux cherchait à guérir en les aspergeant de cendre ou de terre pulvérisée. Dans ce misérable état, il vint porté à bras par ses quatre femmes, jusqu'à la mission, pour être traité d'après la même méthode qui avait été employée pour tous les autres. Le mal était invétéré ; il avait jeté de trop profondes racines ; et il se montra rebelle. Je fus donc obligé d'écrire k mon ami à Perth, afin qu'il m'envoyât les remèdes convenables. Au bout de trois jours Bigliagoro fut de retour m'apportant le remède spécifique ; moyennant lequel , en moins de quinze jours, la maladie disparut comme par enchantement. Et ce malheureux qui, par la joie d'avoir recouvré la santé, était comme hors de lui-même, courait d'un en* drcrit à Tautre , dansait, sautait, simulait des combats, comme si la santé lui avait fait perdre la raison. Ensuite

ne sachant œmment me témoigner autrement sa reconnaissance, il s'écria tout à coup : a Quand vous mourrez, moi, par la douleur que j'en aurai, je ne me contenterai pas de tuer un seul sauvage, mais j'en tuerai six, afin que chacun connaisse à quel point je vous voulais du bien . » Je lui tins le langage qui me parut plus capable de préparer sa conversion ; et de son plein gré je le mis au travail avec les autres. Il s'en présenta à moi un autre du nom de Cauirij lequel étant devenu sourd me demandait de le guérir. J'observai que ses oreilles étaient remplies et complètement bouchées par la suppuration de plaies provenant de je ne sais quelle maladie. Néanmoins Payant fait étendre par terre, je priai une femme de vouloir bien faire tomber dans le trou de ses oreilles quelques gouttes de son lait. Ce traitement répété pendant quelques jours, quoique d'abord le sauvage ne fît que rire de la nouveauté du remède, amena une guérison complète. Oh ! quel bien pourrait opérer parmi ces malheureux un missionnaire qui connaîtrait la médecine! J'étais fortifié par l'espérance que le P. Serra m'en amènerait un d'Europe avec lui.

1 2. Cependant les affaires matérielles de la mission prospéraient à merveille. Notre champ et ceux des sauvages promettaient la plus abondante récolte. Les vaches, les brebis, les porcs, les poules et les oies, multipliaient prodigieusement. Les sauvages d'ailleurs devenaient tous les jours mieux instruits des mystères de notre sainte religion, de manière que se dégoûtant de la vie nomade, ils s'affectionnaient davantage à moi , prenaient goût au travail et devenaient plus humains et plus sensibles. Beaucoup d'entre eux voulaient que je construisisse une cabane pour chacun d'eux, afin de s'y établir avec leur famille, et c'était justement ce que je désirais par-dessus tout. Mais je les engageais à patienter par l'espérance du retour du P. Serra,

NOUVËLLE-NURSIË. 489

lequel conduirait aveclui des maçons, des charpentiers, etdes forgerons; des hommes en un mot qui non-seulement construiraient des maisons, mais leur enseigneraient la pratique des arts mécaniques, pour s'en servir dans leur intérêt et dans l'intérêt de la société. D'autres se montraient mécontents et me demandaient souvent la raison pourquoi ayant admis dans la maison de la mission, quelques jeunes élèves, je n'y admettais pas aussi leurs enfants ; il me fallait m'évertuer à leur persuader que le local était restreint, et qu'il n'y avait pas place pour tous. C'est en cela principalement qu'éclatait la bénédiction de Dieu sur notre mission. Car ces mêmes sauvages, qui précédemment n'auraient confié leurs enfants à qui que ce fût, ni pour tout Por du monde, maintenant non-seulement les offraient, mais se désolaient parce que l'étroitesse du local ne nous permettait pas de les avoir en notre compagnie. En faisant progresser une œuvre de laquelle j'espérais avec raison de grands résultats dans l'intérêt des sauvages et de notre sainte religion, je me réjouissais au delà de toute idée à la pensée de la gloire de Dieu; et quelque fatigue, privation, ou souffrance que j'eusse à supporter à cette occasion, je m'estimais en cela particulièrement heureux et fortuné, tout indigne que je me trouvais de ces faveurs divines. Parmi les occupations multipliées de la mission, les semaines et les mois s'écoulaient insensiblement; car tout le temps que je passais avec ces frères malheureuxne me semblait qu'une seconde.

1 3. Vers le commencement du mois d'août, je fus appelé à Perth par Mgr Brady ; et j'y arrivai avec mon ami Bigliagoro, quelques jours avant la solennité de l'Assomption. Je me trouvai heureusement dans la capitale à l'arrivée du nouveau gouverneur Fitz-Gérald dans la colonie , savoir le 11 du mois : ainsi j'eus le plaisir d'accompagner Mgr l'ar-

490 MISSIONS GÂTHOLiQUES.

ehevéque dans une petite barque lorsquMl alla au devant du gouverneur, en descendant le fleuve. L'empressement et la joie des colons en cette circonstance montrèrent clairement au nouvel administrateur quels étaient les nobles sentiments du peuple qu'il venait gouverner. La haute renommée d'impartialité et d*énergie qui l'avait devancé dans cette capitale, remplit tous les cœurs d'espérance: quant à moi ses sentiments d'humanité me donnaient la confiance qu*il ne protégerait pas moins nos sauvages, que ne l'avaient fait ses prédécesseurs. 11 serait ici à propos de rappeler tous les témoignages de bienveillance que je reçus en faveur de la mission bénédictine, soit de la part des oolons, smtdugottvernement: je dirai seulement que beaucoup de colons, et quelques fonctionnaires nous invitèrent, le P. Serra et moi, à nous faire naturaliser Anglais. Le P» Serra ne jugea pas à propos de demander cette faveur, et remercia ; moi, au contraire, croyant faire en cela une chose utile et avantageuse à mes Australiens, je me déterminai à me faire Anglais avec les Anglais, et j'en présentai la demande. Mais au cas que la réponse eût été négative, j'étais résolu à faire une autre pétition, pour être reconnu au moins comme sauvage de cette contrée, et afin de pouvoir ainsi, devenu faible avec les faibles, les mieux gagner à Dieu, et mieux défendre leurs droits. Du reste, Tofifre nous avait été faite avec sincérité; car, quoique je n'eusse pas habité la colonie le nombre d'années exigé par la loi, néanmoins, d'après les renseignements donnés sur mon compte par le gouverneur de Perth au secrétaire des colonies à Londres, je fus par celui-ci sans aucun retard naturalisé Anglais. C'est ce qui me fut communiqué par rex.cellent secrétaire de la colonie, le chevalier R. R. Madden, sous la date du 24 août 1 848 . Je reçus cette faveur avec les sentiments de la plus vive gratitude envers le gouvernement

NOUVELLE-NUHSIE. m

colonial, parce que peu de mois auparavant un autre étranger, fixé depuis longtemps à Perth, l'avait inutilement sollicitée.

A cette même époque quelques sauvages prisonniers ayant été mis eu jugement , je crus opportun de profiter de ma présence en ville pour servir d'avocat à quelquesuns d'entre eux, lesquels appartenaient au district de ma mission et que je savais innocents. J'assistai au jugement, et mon plaidoyer ne fut pas en pure perte, vu que j'obtins la liberté de l'un d'entre eux. Celui-ci ayant été présent à la discussion, lorsqu'il fut de retour dans la colonie, raconta aux autres sauvages comment j'avais parlé pour lui, et, afin de donner plus d'énergie à son récit, il imitait chacun de mes g^tes; et c'est là un art dans lequel l'Australien ne saurait être surpassé. Ce fait, peu remarquable en lui-même, fut pour eux une nouvelle raison de me respecter bien davantage , comme leur bienfaiteur et leur protecteur. Je crois à propos d'observer que ces sauvages avaient été mis en prison comme coupables d'avoir dérobé en une seule fois 17 brebis à des bergers dans le voisinage de notre mission. Or, quoique dans plusieurs circonstances ces sauvages eussent mené paitre notre troupeau, jamais il ne nous manqua une seule tète. Il arriva même quelquefois que des agneaux s'étant égarés, ils noua furent rapportés par d'autres sauvages qui les avaient retrouvés par hasard : acte vraiment héroïque dans la personne d^un sauvage affamé!

1 4, Pour accéder aux désirs de Mgr Brady, je demeurai à Perth jusqu'au deuxième jour après le cfôpart de M. Joostans, qui passa de la colonie de Swan-River à Batavia, le 26 du même mois. Ce vieux prêtre hollandais, demeuré seul jusqu'alors à Perth avec Mgr Brady , était son vicaire général ; après lui, non pour mes mérites personnels^ mais

par nécessité, je fus honoré de ce litre. Mgr Brady demeurant alors dans la capitale, complètement seul, c'està-dire sans prêtre, lorsque lui ou moi nous avions besoin de nous réconcilier par le ministère de la confession, il me fallait faire un voyage de 1 68 milles ; car il n'y avait pas une moindre distance, en comptant l'aller et le retour.

Page 1