CHAPITRE Vm
i . La vie du superbe seigneur des bois australiens est une chasse continuelle, pour satisfaire ou à son besoin, ou à sa gloutonnerie. La chasse varie selon le gibier et selon les saisons ; voilà pourquoi je traiterai de chacune à part.
Chasse au kanguroo (a). Lorsque le soleil est au-dessus de l'horizon depuis plus d'une heure, le sauvage s'enfonce dans les bois portant dans sa main gauche trois ou quatre ghicis^ le miro dans la main droite, le cale et le dauac fichés entre le corps et la ceinture sur le flanc gauche, le coccio par derrière en la manière déjà décrite. Toute sa famille le suit : la femme avec le nourrisson dans le sac, quelquefois avec un autre à califourchon, la uana dans la main droite et ordinairement un tison allumé dans la main gauche. L'homme précède la femme de 80 ou 1 00 pas , et s'il y a plusieurs femmes, ou si la famille est nombreuse, on marche à la file. Il n'est rien qui échappe à la perspicacité de l'Australien. La terre et le ciel, les arbres les plus hauts, les plus humbles buissons, les plaines, l'eau, les montagnes, il embrasse tout de son regard perçant. A peine entend-il un bruit inattendu qu'il s'arrête comme extatique, et toute son âme passe dans ses yeux et dans ses oreilles. Alors ceux qui le suivent se jettent à terre, osant à peine lever la tête et observer le mouvement du chasseur. Celui-ci, supposé qu'il ait avisé un kanguroo , s'accroupit et , rasant presque la terre , il va se mettre
(a) Voyez Appendice, Chapitbk ii, Mammipèrks.
SOUS le vent; puis, d'arbre en arbre, il s'approche de l'animal qui pait tranquillement, tant qu'enfin il se plante de front devant lui. Si le kanguroo entend le plus léger bruit, il se dresse sur les deux jambes de derrière et sur la queue , il jette un regard soupçonneux de côté et d'autre , et ne craint pas l'homme qui est là devant lui, parce qu'il le prend peut-être pour un tronc d'arbre carbonisé, ou pour tout autre objet inanimé. Le sauvage en ce cas demeure immobile, mais de telle manière que ni les paroles ne suflisent pour en donner une idée, ni jamais Européen n'a vu homme au monde imprimer par la force de sa volonté une telle immobilité à ses membres : on dirait plutôt une pierre informe qu'une statue inanimée ; aussi le kanguroo n'apercevant rien qui puisse le troubler continue de paître. Alors l'Australien , s'il se trouve encore loin de l'animal, s'élance le corps et le bras gauche tendu, le bras droit en mesure de lancer le ghici^ et n'ayant que les jambes seules en mouvement, et il continue ainsi jusqu'à ce qu'il lâche le coup et perce d'outre en outre la bête. Quelquefois le kanguroo fait mine de vouloir se défendre, et alors le sauvage lui lance d'autres g-A/cw, et les femmes ellesmêmes courent l'achever à coups de uana. J'ai assisté souvent à cette chasse et je puis affirmer que la dextérité et la constance du sauvage méritent tout éloge.
Il arrive souvent qu'un jeune Australien ne retourne pas à ses feux de trois ou quatre jours, c'est-à-dire tant qu'il n'a pas tué un kanguroo qui était parvenu à lui échapper, vu qu'une telle mésaventure lui ferait perdre le renom de brave. Que si le kanguroo est trop pesant, ou l'endroit dans lequel il l'a abattu trop éloigné , il le suspend à un arbre, le couvre de branches, et retourne en donner avis à sa famille. C'est chose merveilleuse à voir que la sagacité avec laquelle un autre sauvage, avec très-peu de signes et
adhérente ou non ; car dans le premier cas, c'est signe que ranimai est passé par là depuis un certain temps ; dans le second, c'est signe qu'il n'est monté que depuis peu. Les traces des griffes dirigées en haut, ou en bas, conjointement avec répreuve dont je viens de parler, indiquent au sauvage si l'opossum reste caché dans l'arbre. Dans ce cas il fait une entaille dansPécorce avec son coccib(sa hachette), àla hauteur où peut atteindre le pied gauche (environ cinq empans); ensuite il en fait un autre plus haut pour placer le pied droit, et ainsi il a une échelle pour monter jusqu'à la naissance des branches. Supposé que Tarbre où est Topossum soit de trop difficile accès^ et que tout auprès il y en ait un autre plus facile à escalader, il monte sur ce dernier, et là où les branches se rapprochent il place, en guise de pont, un bâton et passe dessus avec beaucoup d'agilité. Mouillant ensuite avec un peu de salive l'extrémité percée de son ghicij il s'assure si un opossum est réellement caché dans le creux de l'arbre, et il ne doute nullement de sa présence s'il rapporte au bout de son ghici quelque brin de laine ; alors il retourne son arme du côté de la pointe, perce et tire à lui l'animal et quelquefois toute une nichée ôH opossums ^ les uns après les autres. Si le sauvage s'aperçoit que l'arbre est creux jusqu'à terre, il tâte avec son coccio, en frappant, pour connaître à quelle hauteur se trouve Panimal, et il est à cet égard praticien si expérimenté que du même outil il perce un trou à Pendroit même où se trouve l'animal, en sorte qu'il le prend avec la main, et le tue immédiatement, en le frappant deux ou trois fois contre l'arbre même. Si le sauvage n'a pas faim il suspend son gibier par la tête entre sa ceinture et le flanc gauche, et continue ses excursions. Pour cette chasse ils choisissent les temps pluvieux, parce qu'alors les traces de l'opossum sont plus faciles à constater sur l'écorce ; ils choisissent encore les
nuits où il fait clair de lune. L'opossum sort la nuit de Bon gîte, et s'en va paissant d'arbre en arbre ; alors le sauvage avec le ghici et le dauac dans la main droite, et un tison allumé dans Ifi main gauche, explore les arbres un à un. Le mouvement que fait l'animal en passant d'une branche à l'autre, et qui pour l'Européen serait imperceptible, avertit de sa présence le chasseur australien , et celui-ci aussitôt, déposant le feu, et fixant à sa ceinture le ghici et le dauac, monte à l'arbre jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'opossum, lequel, après de vains efforts et des ascensions réitérées jusque sur les plus hautes branches, finit par être atteint de l'une'des deux armes, et ensuite précipité contre terre, où le chasseur achève de le tuer. Cette chasse est très-estimée chez eux, et ils s'y portent quelquefois en chantant, et toujours avec grande joie, comme s'ils allaient à une fête. L'opossum une fois pris , on lui arrache les intestins et la laine, et après avoir enfermé cette laine dans le thorax vide de l'animal, ils s'en servent ensuite pour fabriquer de petits cordons pour leurs ceintures , etc. Ils tordent ces cordons avec un outil semblable à une petite croix, mais avec un second croisillon à la même hauteur que le premier et qui le coupe à angle droit : avec cet instrument ils filent à merveille la laine d'opposum, la seule qu'ils emploient pour cet usage, et ils en font des cordons d'abord simples, ensuite doubles, si bien retors qu'on ne peut les rompre facilement. Ils mettent ensuite l'opossum sans l'écorcher sur les charbons ardents, et quand il est rôti de tous les côtés, c est un morceau assez appétissant même pour le palais d'un Européen. Ces animaux ont un léger fumet de soufre tant vivants que morts ; odeur qui disparait complètement quand ils sont rôtis.