‹ Mémoires historiques sur l'AustralieChapitre 59 sur 79 · VENGEANCES · texte numérisé non relu

VENGEANCES

s'exercer, et il n'est pas sans intérêt de voir ces |)etits guerriers sauter, crier, faire mine de se mettre la barbe entre les dents, comme leurs pères, lancer de petits ghicis ou bâtonnets, en sorte qu'il arrive souvent que les jeux deviennent par trop sérieux , et que quelqu'un des combattants demeure grièvement blessé. C'est chose notable que les sauvages, tant hommes que femmes , ne se frappent jamais de la main ; ils ne savent ce que c'est que coups de poings, soufflets et coups de pieds. Aussi s'offensent-ils outre mesure lorsqu'ils sont traités par les Européens d'une manière aussi dégradante.

6. On ne doit pas croire d'ailleurs que le désir de vengeance ne se cache pas profondément dans le cœur du sauvage. Si l'insulté a conscience de l'infériorité de ses forces de manière à ne pouvoir se mesurer avantageusement avec l'offenseur, il dissimule l'outrage et médite les moyens de se venger. Il laisse courir un peu de temps, pour laisser oublier la chose à son ennemi, et pouvoir ainsi le surprendre en toute sécurité : plus tard sachant le lieu où il passe la nuit, il s'approche de lui \eghici au point. L'instant où le sauvage se trouve de nuit prêt à tuer son semblable est le plus terrible instant qu'il soit possible à l'homme de se figurer. Le cœur lui bat bien fort ; tous ses membres tremblent ; incertain de l'issue, tantôt il s'approche, tantôt il s'éloigne; mais à la fin il surmonte remords et crainte, et de tout l'élan de son corps, de toute la force de son bras, il transperce le sein de l'homme endormi et prend la fuite. Les cris, les plaintes de la victime, si elle survit, éveillent ses parents et ses amis. L'assassin emploie pour commettre le crime un ghici neuf, qu'il laisse planté dans la poitrine pour ne pas être découvert et ne pas attirer sur lui la colère des amis de la victime. Il peut arriver que le jour venu l'homicide assiste aux funérailles et feigne lui-même de

pleurer avec les autres. Ces détails sont dus à deux sauvages, qui m'assurèrent avoir commis mi crime sembldl)l6.

La disette d'aliments susceptibles d'être mâchés jfhcileiment est cause que les Australiennes prolongent l'allaitement de leurs nourrissons jusqu'à ce qu'ils aient poussé les dents nécessaires ; ce qui fait qu'ils deviennent gras et robustes, et que plus tard, par l'effet des continuelles intempéries des saisons , et par le genre même de leur vie sauvage, leurs membres se renforcent tellement, que sans être très-musculeux ils forment à tout prendre des hoîiimes bien proportionnés et bien portants ; et ces hommes , en dépit de toutes les incommodités et de toutes les privations auxquelles les condamne, durant leur vie entière, une cruelle nécessité, peuvent néanmoins parvenir à l'âge de soixante-dix ans et plus.

Les Australiens qui arrivent à cet âge, chose d'ailleurs assez rare, ont cet avantage sur nous, qu'à raison de l'absence d'humeurs viciées, ils sont très-peu sujets aux infirmités si communes parmi les vieillards des populations civilisées sous tous les climats. J'ai connu parmi eux quatre aveugles , savoir : lin homme d'environ cinquante ans, deux femmes plus âgées encore, et un jeune garçon d'environ quinze ans. Ces aveugles suivent dans les bois leurs familles, qui ont grand soin d'eux. Il ne m'est pas arrivé d'en trouver de sourd, de muet, d'estropié, ni d'imbécille : je rencontrai pourtant une jeune fille boiteuse par suite d'une blessure de ghici. Les vieillards sont respectés de quiconque les connaît, et ce respect va jusqu'à mettre de côté pour eux les racines les plus recherchées et les parties les plus tendres du gibier dans toutes leurs chasses, si lointaines qu'elles soient. Les femmes âgées exehceiit une grande irifliience, et si une Australieririe

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