Tallard, dans le département des Hautes-Alpes
jusques à Gap, où il nous accommoda de toutes choses.
Le bruit courut incontinent partout de l'arrivée dud. s"" prince en Dauphiné^ lequel estant parvenu jusques en la garnison de Demont, les soldatz furent fort marriz d'avoir perdu une si bonne curée, et jusques à Thurin, dontled. s"" duc de Savoye - receut ung grand de'plaisir; et, saichant comme tout estoit advenu à Demont, en fut de tant plus indigné que ce tort avoit esté faict aud. s'" prince, en la présence de l'archer de ses gardes, lequel avoit esté arresté avec nous, au grand mespris de l'authorité dud. s"^ duc de Savoye; auquel led. s'' prince, estant à Gap, me commenda de faire une honeste dépesche et le remerciant de la courtoisye dont il avoit usé envers led. s" de Clervant pour la seureté de son passage, et se plaignant à luy dud. sergent Morette et d'aultres, ses subjectz, qui l'avoient trahy et infidèlement servy, au mespris de ses passeportz et de l'archer de ses gardes avec une prière de faire restituer tout ce qui avoit esté volé à luy et aux siens ; en quoy led . s"" duc de Savoye se
1. Le roi, toujours mal servi, ne fut informé que par Schomberg, à la fin d'octobre, du départ de Condé de Francfort. Encore restait-il dans l'incertitude sur la direction suivie par le prince et sur l'objet de son voyage, ou même sur son entrée en France (Lettre orig. de Henri III à Schomberg; Vc de Golbert, vol. 400, non paginé).
2. Charles-Emmanuel de Savoie, fils de Philibert-Emmanuel, le vainqueur de Saint-Quentin, et de Marguerite de Franco, né le 12 janvier 1562, prince ambitieux et avide, toujours prêt ù prendre les armes pour agrandir ses États, épousa, le M mars 1585, Catherine d'Autriche, fille de Philippe II, et mourut à Savillan le 26 juillet 1630.
comporta très honestement, feist pendre led. Morette et deux aultres, feist rechercher partout jusques es mains des Juifz de Coniz ce que les soldatz de Demont y avoient vendu, et nous feist rendre tout ce qui se peult lors recouvrer, voire fut en volonté d'y faire arrester led. s' de S^ Michel, jusques à ce qu'il eust faict satisfaction à tout et réparé le tort (jui avoit esté faict aud. s' prince et à luy, si led. s'^ prince n'eust entendu au contraire, ayant toute occasion de se contenter dud. s"^ de S' Michel. Et feist led. s'^ duc de Savoye une response fort humaine aud. s"" prince, regrétant qu'il n'avoit eu ce bien que led. s*^ prince se feust lié en luy de sa personne, qu'il l'eust receu, selon l'honneur qu'il luy doibt, en tel lieu et si secrètement qu'il luy eust pieu ; et l'eust plustost conduit en personne qu'il luy feust arrivé aulcun tel inconvénient, dont il estoit extrêmement déplaisant et en feroit taire une telle justice qu'il en avoit toute occasion de contentement, avec une honeste offre de tout ce qui estoit en sa puissance.
Ces honestes lectres dud. s"^ duc de Savoye, avec l'advis de l'agent dud. s"^ de Lesdiguières, nous donnoient beaucoup subject d'espérer dud. s"" duc tout ce que nous pouvions désirer pour l'affaire qui nous menoit; et fut fort pressé d'y disposer, led. s' prince, sur ceste belle occasion, affin de m'y envoyer, nous asseurant led. s' de Lesdiguières, par la bouche dud. s"" de Clervant, que sans faulte j'obtiendrois tout ce que je domanderois au nom dud. s"^ prince, mon maishv. Et ceste asseurance proeédoit des secrètes communications de l'agent dud. s^ de Lesdiguièi'cs à Turin av(T led. s*" duc de Savoye, sur l'inclination
dud. s"^ de Lesdiguières à ne rccepvoir la paix du roy de Navarre et pour son asseurance et advancement aux armes. Et cela tendoit du costé dud. s"" duc de Savoye, du tout à la dévotion d'Espaigne, à empcscher le voyage dud. s"^ duc d'Alençon en Flandres par le trouble de France, au contraire de l'intention dud. sieur duc d'Alençon qui pressoit ceste paix, soubz prétexte de sond. voyage de Flandres. Pour les contenter je sonday la volonté dud. s'' prince sur ce subject, luy faisant entendre ce que j'avois apprins de cet affaire, mais je le trouvay toujours mal disposé à telle négotiation, pour le soupçon qu'il avoit justement conceu que cela procédast d'Espaigne, où il ne vouloit avoir aulcune communication, nonobstant que je luy remonstrasse les traictez dud. s"^ roy de Navarre avec le roy d'Espaigne, par l'entremise dud. s"^ Dubourg'. Et résolut de se contenter des moyems qu'il espéroit recuillir desd. trois provinces de Dauphiné, Languedoc et Provence, estant ce prince si amoureux de l'honneur du royaume de France qu'il ne vouloit en rien deppendre des moyems d'Espaigne, ennemye et jalouse de sa grandeur. S'il faisoit prudemment et en homme d'estat es affaires esquelz il se retrouvoit, j'en laisse le jugement aux lecteurs ; mays je sçay bien que d'aultres n'estoient pas si
1 . Les négociations du roi de Navarre et du roi d'Espagne conduites par Du Bourg sont peu connues. M. Berger de Xivrey {Lettres de Henri IV, t. I, p, 133, note) insinue qu'elles se rapportaient à une descente des Turcs à Aigues-Mortes. La conespoudance de Du Bourg, conservée aux Archives, toute de la première moitié de 1577, nous autorise à penser que ces négociations n'eurent point de but précis et ne furent que de vagues pourparlers (Arch. nat., K. 1542, n-^ 57, 59, 60, 61, 62, 69, 75, 81).
scrupuleux. Dont j'adverty led. s' de Clervant, qui en feist le rapport aud. s"" de Lesdiguières, lequel, non content de ceste fois-là, remist depuis sus cet affaire par led. s' de Clervant en Languedoc, espérant que ce prince, ayant recongneu la difficulté de faire ce qu'il désiroit èsd. provinces, y seroit plus disposé; mays il y prouffita aussy peu que la première fois.
Sur laquelle résolution dud. s"^ prince, il fut question de regarder à Testât et aux moyems de lad. province de Dauphiné, que led. s" prince trouva fort incommodez parla division que led. s' roy de Navarre avoit artifîcieuscnient semé entre la noblesse du hault et bas Dauphiné, parle ministère du sMe Locques\ ministre du vicomte de Tureyne, tendant ceste division à oster l'authorité aud. s"" de Lesdiguières, à cause de ses intelligences en Savoye. Lesquelles playes led. s' prince voulant guérir avant que partir de la Provence, il convoqua toute la noblesse et le Tiers estât à Dye, pour entendre les raisons qu'avoient ceux du bas Dauphiné de se séparer du commendemont dud. s' de Lesdiguières, et, y ayant pourveu, les exhorter à faire tondz promptement et de deniers clairs. Et de faict, ayant led. s"^ prince en ladite assemblée, tenue aumoys d'octobre aud. an 1580, ouy les raisons des gentilzhommes du bas pais de Valentinois contre led. s"^ de Lesdiguières et les responses d'icelluy, très pertinentes
1. Bertrand de Loque, ministre protestant, né à Champeaux, exerça longtemps ses fonctions en Guyenne et notamment à Castoljaloux. En 1581, il appartenait à la maison de Turenne et lut envoyé en mission à Genève. Après le mariage de Turenne. il le suivit à Sedan. Il est l'auteur d'ouvniges de polémique protestante énumérés dans la France protestante de Haag, art. Loque.
pour sa justification, bien que sa richesse excessifve, au respect du bien de sa maison, l'arguast d'ung grand péculat en l'administration des finances de lad. province, raccommoda Taffaire le mieux que faire se peult et leur feist prendre résolution de se cottiser tous volontairement, chacun en son particulier, à telle somme qu'il voulut ; d'où se debvoit recuillir une notable somme pour employer aux fraiz de lad. levée que faisoit led. s'"duc Casimir (lequel les en asseura parled. s'"Beutterich, son embassadeur) , et empescher les effectz de la paix projectée par led. s"^ roy de Navarre, de la conclusion de laquelle on commençoit dès lors à sentir le vent, sans aulcun consentement ny dud. s' prince, son cousin, ny de tout le party, qui en receut ung grand mescontentement. Et plus on se plaignoit dud. s"" roy de Navarre, plus, au contraire, on louoit et admiroit la bonté, fidélité, douceur et humeur populaire dud. s"" prince, lequel postposant le respect de sa grandeur et affaire particuUiers aux affaires publiques, n'espargnoit sa vie et l'exposoit libéralement à tous hazards.
Ce qui fut cause que la noblesse et tiers estât de lad. province, spécialement ceux du bas pais, sur les remonstrances que je fei aux plus apparens, aymans de plus en plus led. s"" prince, jectèrent avec moy les fondemens d'une négotiation de grande importance pour la demeure dud. s"^ prince au chasteau, ville et principaulté d'Orenge, petit pais souverain et beau, tenu lors par le s''de BlaconsS gentilhomme de qualité
1. Hector de La Forest, seigneur de Blacons, gentilhomme provençal, fils de Jacques de La Forest, capitaine dans la compagnie de Monluc, fut un des officiers de Monbrun et de Lesdiguières,
74 MÉMOraES DK LA HUGUERYE.
aud. pais, qui l'avoit pris sur le s"^ de Barchon, Liégeois», gouverneur de lad. principaulté, lequel, à l'exemple du prince d'Orenge, son maistre, favorisoit le party contraire et faisoit de très mauvais offices à lad. province de Daupliiné. Auquel lieu, ville et chasteau d'Orenge, la noblesse et tiers Estât de lad. province s'asseuroient, à juste raison, comme depuis il est apparu, que les provinces voisines de Languedoc et Provence avec eux assigneroient volontiers aud. s' prince entretenement convenable à sa qualité, chacune province mil escuz par moys, qui estoient troys mil escuz, avec la solde de sa garde et delà garnison dud. chasteau d'Orenge, plus forte qu'alors, y ayant ung port sur le Rhosne en lad. principaulté d'Orenge, appelle La Grange au Raix, près Avignon, et en assiette propre à dresser une entreprise sur lad. ville et le contât de Venisse-.
Led. S"" de Blacons mesmes, gouverneur de lad. principaulté, m'en parla fort affectueusement , me priant de la part de la noblesse du bas pais de tenir la main envers led. s"^ prince à cet effect, avec mille offres pour mon particulier, me remonstrant que c'estoit le seul moyem de guérir la division qui avoit esté semée entr'eux. laquelle aultrement renaistroit
devint vers 1577 gouverneur d'Orange, maréchal de camp en 1591, et mourut à Orange en 1596 [France prot.^ art. Blacons).
1. Le s. de Barchon, gentilhomme liégeois, était gouverneur de la principauté d'Orange pour le compte de r.uillaume le Taciturne dt's 1571, et tticliait d'y maintenir la piix. Il fut chassé de son gouvernement par les protestants du Daupliiné indignés de sa modération. Voyez La Pise, ilist. des princ4:s et princip. d'Orange. 1639, p. 447.